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ULTIMA (11-15)

Le 20/06/2026

R143

 

         "Est-ce que ça vous gratouille ou ça vous chatouille?"

                                                    Knock

 

                                 11

     « Hum ! Hum ! fait le duc en pénétrant dans le bureau de Mox, où il savait trouver Ratamor.

_ Ah ! Vous voilà duc ! Vous en avez fini avec les stocks ?

_ C’est-à-dire… Il s’en est passé des choses en bas…

_ Ah bon ? Quelles choses ?

_ Eh ben, vous savez les… émanations psychiques !

_ Ah ! Ah ! Elles vous ont joué des tours aussi ?

_ Oui, j’avoue que je n’y comprends rien… Mais ça me donne froid dans le dos !

_ Et à moi donc !

_ Vous avez investi le bureau de Mox ?

_ Oui, je cherche des réponses… et comme il était le seul apparemment à être lucide…

_ Et vous avez trouvé quelque chose ?

_ Non, pas pour l’instant…

_ Dites, ces émanations psychiques… Elles viendraient d’un monde essentiellement psychique, comme de l’herbe qui sort de terre…

_ « Comme de l’herbe qui sort de terre... » Vous êtes un génie, duc !

_ Oh ! Il ne faut pas exagérer !

_ Vous voyez cet objet sur le bureau de Mox ?

_ Le petit morceau de bois ?

_ Ce petit morceau de bois, comme vous dites, c’est une harpe à herbes de la planète Kaar !

_ Quoi ?

_ C’est un objet très rare et que je possède aussi ! Je ne sais pas comment Mox a pu le savoir, mais il semble que ce soit l’une des raisons qui l’ait poussé à me contacter !

_ Mais qu’est-ce qu’il a de spécial, cet objet ?

_ Les Kaariens prennent très au sérieux la beauté… Ils ont connu une évolution très différente de la nôtre, car ils ont compris que la nature ou la Chose a une face spirituelle, puisque son développement est aussi d’une fantaisie infinie ! La vie, c’est la différence, mais elle est unie dans la beauté !

_ Je ne comprends pas !

_ Peu importe ! La harpe que vous voyez là fait naître des herbes illuminées par le soleil ! Leur « arrangement » dont tout le monde se moque, car il est très commun et au ras du sol, prend ici une toute autre valeur, puisque c’est l’objet qui le crée sous nos yeux ! Encore faut-il savoir s’en servir ! Il faut caresser doucement le côté de la harpe, comme si on la sollicitait gentiment... »

Mais au lieu des herbes sort de la harpe une image holographique… On distingue mal d’abord ce qu’elle représente…, mais on finit par comprendre qu’elle vient d’une caméra fixée au poignet de quelqu’un, qui est sans doute Mox !

En tout cas, on avance parmi une foule hostile, qui crie : « A bas le pédophile ! », « La mort, pour la sécurité de nos enfants ! » Visiblement, Mox est emmené par des gardes et on le fait entrer dans une pièce, que le duc n’a aucune peine à reconnaître ! « Mais…, mais c’est un sas de sortie ! » s’écrie-t-il.

La tension monte autour des images, puis on voit Mox se tourner vers la caméra et qui dit : « Ratamor, si vous voyez ces images, alors vous êtes bien l’homme que j’espérais ! Écoutez, il ne me reste plus qu’une dizaine de secondes, mais c’est le gamin qui a tout manigancé ! Il m’a accusé à tort d’attouchements et il a placé dans mon ordi des images pédopornographiques ! Il tient tout le monde sous son pouvoir et on m’a condamné sans que je puisse me défendre ! C’est le fils de la Machine le problème, Ratamor ! C’est lui qu’il faut abattre ! Attention, il a des pouvoirs inconnus et... »

Mais Mox ne peut en dire davantage… Il y a un sifflement et on voir derrière lui la porte du sas qui s’ouvre sur le cosmos ! Immédiatement, le visage de Mox se tord de douleurs, puis son corps est éjecté vers l’extérieur, avant d’exploser ! La caméra envoie encore quelques images, car le bras de Mox tourbillonne dans le vide, puis la harpe devient muette !

« Seigneur ! » murmure le duc, tandis que Ratamor reste silencieux… « Vous l’avez entendu ? reprend le duc. C’est ce… fils de la Machine qui tire les ficelles et qui est sans doute à l’origine de tout ce qui s’ passe ici !

_ Oui, j’ai entendu, mais cela ne nous explique pas qui est vraiment ce môme, ni comment on pourrait le combattre ! Pauvre Mox ! »

                                                                                                             12

     Tout le monde est réuni dans la salle d’accueil, les uns buvant du café, les autres mangeant un morceau… Le duc explique ce que lui et Ratamor ont vu dans le bureau de Mox… « Apparemment, le fils de la Machine, dit le duc, a pu faire condamner Mox à mort !

_ C’est impossible ! coupe Lapsie. Les Doms n’utilisent plus la peine de mort depuis longtemps !

_ C’est exact ! Mais n’oubliez pas qu’une station spatiale, c’est comme un navire sur la mer ! Certaines décisions peuvent être prises, pour sauver l’ensemble du péril ! C’est comme s’il y avait une juridiction spéciale… Ici, nous savons que la Machine avait un rôle important, dans le commandement de la station… et son fils se plaint d’attouchements de la part de Mox...

_ Vous avez raison, approuve Lapsie, il a sans doute été facile de faire craindre le pire aux habitants de la station… Mox a été vu comme une menace horrible pour les autres familles !

_ Certainement ! D’après Mox, qui s’est dit innocent…

_ Voire ! s’écrie monsieur Nuit.

_ Comment ça : « Voire » ?

_ Mais le gamin n’a peut-être pas raconté d’histoires ! Il a peut-être bien été la victime de la pédophilie de Mox ! Et d’ailleurs, j’ai du mal à imaginer un môme de douze ou treize ans machiavélique, assez intelligent ou pervers, pour faire condamner un adulte ! A cet âge-là, on joue aux cow-boys et aux indiens !

_ Vous oubliez les circonstances étranges qui ont entouré la naissance de cet enfant ! corrige Ratamor.

_ Oui et comment nous avons eu connaissance de ces circonstances soi-disant étranges ? Par Mox, toujours lui, le possible pédophile ! N’a-t-il pas inventé toutes ces histoires pour se défendre, discréditer le fils de la Machine ?

_ Ce n’est pas impossible en effet, reprend Ratamor. Cependant, Mox est un confrère, un scientifique et j’aurais tendance à le croire, d’autant que nous sommes face à un mystère complet, quant à la situation actuelle de la station !

_ Admettons… poursuit monsieur Nuit. Et comment avez-vous appris la fin de Mox ?

_ Grâce à ceci ! réplique Ratamor, qui met l’objet Kaar au centre de la table.

_ Qu’est-ce que c’est ?

_ Une harpe Kaar !

_ Kaar ? fait songeuse Lapsie. C’est une planète lointaine, qui n’a pas beaucoup d’intérêt…

_ A première vue, non, reconnaît Ratamor. Mais c’est parce que les Kaars ont justement choisi une voie opposée aux Doms…

_ Et comment ça marche ? questionne monsieur Nuit.

_ Il suffit de « caresser » la harpe d’une certaine manière… Normalement, de l’herbe illuminée par le soleil en sort…

_ De l’herbe illuminée par le soleil ?

_ Oui, mais Mox l’a remplacée par une vidéo… C’est celle de sa fin et je vous préviens, elle est difficilement soutenable !

_ Allez-y... »

Ratamor caresse la harpe, mais elle reste muette… « Étrange, fait le professeur, contrarié. Tout à l’heure, ça marchait !

_ Hum ! reprend monsieur Nuit en se tournant vers le duc. J’avoue duc que si vous-même n’aviez pas vu la vidéo, je ne croirais pas à son existence ! Ce petit objet en bois, qui est censé être une harpe, m’a plutôt l’air d’une farce, même si je ne veux pas blesser Ratamor ! Mais nous savons tous que les scientifiques peuvent être entraînés par leur passion, jusqu’à perdre le sens de la réalité ! Et puis, je n’ai jamais eu beaucoup de respect pour les Kaars, qui passent pour des illuminés aux yeux du reste de la galaxie !

_ Je ne peux vous donner complètement tort, répond le duc, moi-même je suis troublé. Mais j’ai tout de même bien vu cette vidéo…

_ Une seconde ! fait Ratamor. Il est possible que la harpe réagisse à la domination qui est dans la pièce !

_ Comment ça ? demande monsieur Nuit.

_ Eh bien, nous savons que les Kaars ont justement suivi une voie anti-Doms, si je puis dire ! Après avoir constaté que la domination, qui est universelle, mène les sociétés dans une impasse, les Kaars se sont demandé comment s’en débarrasser, s’il existait un moyen de la contrôler, afin qu’elle ne soit plus destructrice !

_ Et alors ?

_ Alors ? Il est possible que cet instrument serve aussi de thermomètre pour la domination, qu’il en mesure le degré ambiant, jusqu’à ne plus fonctionner quand la domination est excessive !

_ Bon sang, Ratamor ! Vous en train de m’accuser d’intimider un morceau de bois ?

_ Votre aversion pour la Chose est bien connue…

_ Espèce de salopard ! Vous essayez de monter tout le monde contre moi !

_ Quel rapport entre la Chose et la domination ? coupe Lapsie.

_ Et tout ça, reprend monsieur Nuit, pour protéger votre ami pédophile, n’est-ce pas Ratamor ?

_ Messieurs, messieurs », fait le duc, pour calmer les esprits.

                                                                                                          13

     « Non, duc, je ne me calmerai pas ! jette monsieur Nuit. Les accusations de Ratamor sont inacceptables ! Je n’aime pas la Chose, c’est entendu, mais je ne vois pas en quoi ce serait condamnable ! Ce n’est pas à un morceau de bois de me juger ! Je maintiens qu’il est possible que Mox ait été un vrai pédophile !

_ Vous n’aimez pas la Chose ? réplique Ratamor. Mais vous êtes de la Chose ! Nous sommes de la Chose ! Votre corps est constitué de milliards de cellules et contient encore plus de bactéries, pour former principalement votre microbiote ! La vie animale continue en nous et notre raison en est le fruit !

_ Messieurs, messieurs, fait le duc.

_ Libre à vous de penser que vous n’êtes qu’une bête ! répond monsieur Nuit à Ratamor. Mais la civilisation a fait du chemin ! Le béton en est la preuve ! »

Ratamor ne dit rien, car son attention est prise ailleurs ! Il a tourné la tête vers le fond de la salle et il voit une drôle de forme venir vers le groupe ! C’est apparemment une femme d’un âge mûr, en surpoids et elle avance péniblement, à la limite de l’épuisement, en s’appuyant sur le mobilier !

Comme Ratamor reste silencieux, on finit par se demander ce qu’il regarde et chacun découvre la nouvelle arrivante ! Elle semble appeler le groupe, comme si elle sortait d’un rêve lointain et ses efforts n’en paraissent que plus énormes ! Enfin, Ratamor et Lapsie se lèvent et se précipitent pour soutenir la femme, qui malgré tout s’écroule !

Ratamor lui tient la tête et elle ouvre la bouche, ainsi que les poissons hors de l’eau ! « Vite, à boire ! » fait Ratamor à Lapsie, qui s’empresse de trouver une bouteille. Le petit groupe s’est rassemblé derrière Ratamor et observe ce qui se passe… « J’é… tais sou… mise…, articule la femme.

_ Ne dites rien ! fait Ratamor. Ne vous fatiguez pas, on va vous donner à boire ! »

Mais la femme serre le bras de Ratamor et répète : « J’étais... soumise ! 

_ Oui, oui ! Tenez, buvez ! » coupe Ratamor, qui s’est saisi du verre d’eau apporté par Lapsie.

Mais la femme a laissé retomber sa tête et ne peut boire. Ratamor vérifie si elle respire et se tourne vers les autres : « Elle est morte ! dit-il.

_ Morte ? Vous êtes sûr ? »

Chacun se regarde avec stupéfaction, puis le duc dit : « Eh bien, il faut la conduire à la morgue… Il y en a une petite dans la station… Lapsie…

_ Oui, je vais demander à mes hommes de la transporter ! » répond Lapsie.

Les soldats enlèvent le corps et le groupe récupère peu à peu. « Elle n’était pas vieille pourtant ! fait monsieur Nuit.

_ Non, approuve Ratamor, mais son surpoids n’a pas dû l’aider !

_ Mais qu’a-t-elle voulu dire par : « Je suis soumise... » ? demande le duc.

_ Aucune idée ! répond Ratamor.

_ C’est tout de même curieux… enchaîne monsieur Nuit.

_ Qu’est-ce qui est curieux ? fait Ratamor sentant une nouvelle attaque de monsieur Nuit.

_ Eh bien que cette personne soit bien réelle ! Depuis le début, vous nous soutenez que nous avons affaire à des émanations psychiques ! Et voilà une femme qui reste avec nous et qui meurt même dans nos bras !

_ Je n’ai aucune réponse certaine à donner ! Je ne formule que des hypothèses, devant l’étrangeté des faits !

_ Bien sûr et donc, en l’occurrence, que suggérez-vous pour expliquer la… réalité de cette femme ?

_ Il est possible que ce soit justement sa mort qui a empêché son retour dans l’autre dimension !

_ Voyez-vous ça !

_ N’oubliez pas que, quel que soit notre chemin de pensées, nous mourons, que c’est la matière qui a le dernier mot !

_ J’étais sûr que vous alliez vous montrer brillant !

_ Comme vous dans la suffisance ?

_ Messieurs, messieurs, coupe le duc. Il serait bon de savoir de quoi est morte cette femme ! Ratamor, vous pouvez vous en charger ?

_ C’est que je ne suis pas médecin…

_ Non, mais vous avez des connaissances en biologie… Lapsie, vous accompagnera jusqu’à la morgue... Pendant ce temps-là, moi et monsieur Nuit, nous allons inspecter les fichiers… Cette femme doit faire partie de la station et avoir une identité ! »

                                                                                                         14

     Dans la morgue, Ratamor et Lapsie s’affairent silencieusement… Le corps de la femme est nue sur une table d’examen et n’invite pas au rire… Ratamor le palpe, le retourne, aidé par Lapsie… « Je ne vois aucune lésion, dit-il. Un arrêt cardiaque peut-être... »

A cet instant, l’écran de la morgue s’allume et le duc y apparaît : « Lapsie et Ratamor, dit-il, cette femme avait le matricule K 35… On ne connaît pas son vrai nom, mais elle était employée à l’entretien… Elle avait donc un travail somme toute banal et en tout cas qui n’avait rien de secret, ce qui n’explique pas sa fin tragique ! Et de votre côté ?

_ Rien de précis non plus… répond Ratamor. Elle ne présente aucune blessure apparente et je pense plutôt pour une défaillance cardiaque…

_ Bien, tenez-moi au courant... »

L’écran s’éteint et de nouveau Ratamor et Lapsie sont face à la morte, sous un éclairage cru… « Alors les habitants de la station avaient un matricule… fait songeuse Lapsie.

_ Faut croire...

_ Cela n’aide pas dans les relations…

_ Non... Mais j’y pense, toute morgue aujourd’hui est équipée d’un scanner et d’un programme IA ! Avec cela, on devrait mieux connaître K 35 et les causes de sa mort !

_ Très bien, allons-y ! »

L’appareil à scanner est déployé au-dessus du corps et bientôt son image 3 D est visible sur un moniteur… Le programme fait tourner le corps, montre ses points de faiblesse, des contusions, son affaissement, etc. L’IA redonne vie à K 35 et on voit son personnage numérique porter notamment des sacs remplis de provisions, ce qui expliquerait son dos voûté !

« C’est toute une existence qui est retracée sous nos yeux ! s’exclame admirative Lapsie.

_ Oui, le corps et l’état des organes informent le programme, jusqu’à supposer l’histoire et le quotidien de K 35 ! 

_ Mais alors de quoi est-elle morte ?

_ Chut ! Patience ! »

K 35 évolue comme dans un jeu vidéo, dans une ambiance un peu grise, avec des traits simplificateurs et on commence à comprendre peu à peu son caractère ! Elle avance d’un pas lourd, supportant sa chair flasque et épaisse… Depuis combien de temps a-t-elle renoncé à plaire ? Combien de régimes a-t-elle essayé ? Elle semble s’être résignée… Il n’est plus question pour elle de parader, de rêver, d’imposer sa force de séduction, de faire les magasins en rigolant et en toute insouciance !

Elle mange beaucoup, le montre l’IA, d’après l’examen de l’intestin, de la taille de l’estomac, de l’état des artères et elle ne bouge pratiquement plus ! Trop de nourriture pour combler un manque sans doute… L’ennui ? Et la sédentarité ? Elle va de pair avec la dépression : on ne se sent pas à l’aise avec les autres ! On est fragilisé, vulnérable et on fuit les agressions de toutes sortes ! On ne comprend plus non plus ceux qui ont gardé toute confiance en eux-mêmes… On se sent en marge, exclu !

Peut-être que le travail sur la station était un nouveau départ… ou une fuite, ou juste une nécessité, car K 35 ne devait plus penser qu’à sa subsistance… D’ailleurs, on voit à présent les produits d’entretien qu’elle utilisait, puisqu’ils ont laissé des traces à l’intérieur même du corps… Le personnage numérique est vu nettoyant des salles, se cognant ici et là, s’usant dans telle ou telle position, souffrant à tirer des charges, et après la journée, il prend une navette, tandis que des points rouges sur l’image signalent où le corps s’est particulièrement tassé, à cause de la position assise !

Mais le scanner arrive au cerveau, dont les régions et les connexions sont aussi traitées par le programme, ainsi que les accidents et les traumatismes qu’elles ont subis ! Cette analyse crée l’expression du personnage K 35, qui n’est pas joyeuse, enthousiaste, dynamique… Elle est plutôt fermée, dolente, abattue, quasiment endormie…, ce qui fait que Lapsie soupire, car elle ne comprend que trop bien dans quelle impasse K 35 s’est peu à peu égarée, mais soudain la colonelle a les sens en alerte, tout comme le personnage numérique !

Il a le visage dressé, inquiet, au bord de la panique et c’est la carte de son cerveau qui permet de le voir ainsi !

                                                                                                   15

     « Vous avez vu ? s’écrie Lapsie. Cette femme a peur !

_ Oui, et ce n’est pas une peur isolée, mais récurrente, sinon le programme ne serait pas capable de la repérer ! C’est un stress répété qui a marqué les organes !

_ Mais peut-on savoir son origine, à quoi est-il dû ?

_ Peut-être… Il s’agit de se faire recouper le plus possibles d’informations… Voyons voir… Là ! Regardez, la peur est associée à la position assise !

_ Elle avait donc peur dans la navette ?

_ Oui, la navette qui assure les déplacements horizontaux dans la station…

_ Très bien ! Mais on peut imaginer K 35 rentrant chez elle, après sa journée, et connaissant un stress dans le transport en commun… Cela ne peut venir que d’une autre personne !

_ Sans doute… Mais apparemment elle n’a pas subi de coups, ni de violences… Alors de quoi avait-elle peur ?

_ N’oubliez pas ce qu’elle a dit avant de mourir, qu’elle était soumise !

_ Soumise… On se soumet à une autorité, pour être épargné, pour continuer à vivre malgré l’oppression !

_ Quel genre d’oppression ?

_ Revenons en arrière, voulez-vous… Voici K 35 dans la navette… Le programme nous donne sa position assise et son expression… On n’a pas de mal à deviner ses sentiments, sa stratégie… C’est un personnage qui a renoncé, qui se contente de faire son travail, qui ne cherche surtout pas d’histoires et qui rentre chez lui, pour retrouver de « petites » joies, comme celle de manger ou de rêver devant la télévision !

_ Exact ! Et c’est cela être soumis : rester dans l’ombre, ne plus contester le pouvoir à quiconque !

_ Eh ! Mais vous avez vu ?

_ Quoi ?

_ Le programme fait apparaître quelque chose dans le champ de vision de K 35 ! On dirait…

_ Vous pensez que c’est la source de sa peur… ?

_ Toutes les informations aboutissent à cette image, qui malheureusement est floue…

_ Agrandissez…

_ C’est bien ce que j’avais cru voir…

_ C’est une paire de jambes…

_ Oui… Quelqu’un se tenait devant K 35 et lui faisait peur !

_ Malgré sa soumission !

_ Il est possible que celle-ci se soit avérée insuffisante… Mais, attendez, ce ne sont pas n’importe quelles jambes !

_ Ce sont celles d’un gamin ! Le fils de la Machine ?

_ Doucement, doucement, Lapsie ! Tout cela n’est qu’une suite d’hypothèses… L’IA crée un scénario, qui n’est sans doute pas la réalité !

_ Mais ces jambes qu’on voit, même si elles sont floues, ne sont pas celles d’un adulte !

_ Effectivement, mais rien ne prouve que la peur de K 35 vienne de ces jambes, ni de leur propriétaire…

_ Hum ! Vous reculez maintenant ! C’est bien vous qui avez parlé en premier d’une dimension psychique… et il y a aussi le témoignage de Mox !

_ Justement, si nous parlons de dimension psychique, comment K 35 aurait pu avoir peur ? Comment un gamin, n’ayant pas la force physique, aurait pu l’effrayer ?

_ Là, c’est vrai, vous posez une colle ! Tout aurait été beaucoup plus simple, si on avait vu un voyou hargneux à l’image !

_ Oui, quelqu’un qui aurait menacé physiquement K 35, pour lui prendre son argent, par exemple…

_ Oui, quelqu’un qui l’aurait rançonné régulièrement dans la navette !

_ Ce qui n’est pas exclu non plus…

_ Non, j’ai l’impression que nous tournons en rond…

_ Pas tout à fait… Nous savons que K 35 n’a pas subi de violences physiques, mais qu’elle a fini par être détruite par le stress…

_ C’est terrible, car elle se croyait en sécurité, en vivant discrètement…

_ Venez, laissons-la dormir en paix… Allons rejoindre les autres ! »

 

ULTIMA (6-10)

Le 13/06/2026

R142

     " Monsieur Starbuck, donnez un quart de rhum aux hommes..."

                                                    Moby Dick

 

 

                                 6

     « Mais qu’est-ce qui s’ passe ? s’écrie Dominator, devant la mine stupéfaite des autres.

_ Un de nos hommes vient de disparaître d’une manière inexplicable ! répond le duc.

_ Comment ça ?

_ Comme je vous le dis ! Il était là sous nos yeux et il s’est désintégré !

_ Ratamor a une explication ?

_ Je n’ai qu’un embryon d’hypothèse, répond Ratamor. Il est possible qu’il existe ici une autre réalité quantique, ce qui voudrait dire que la station existe aussi dans une autre dimension !

_ Et c’est dans cette autre dimension qu’aurait disparu le soldat ?

_ En effet… et sans doute encore tous les habitants de la station, car on ne trouve personne ici, aucune trace !

_ Mais quelle serait la nature de cette autre dimension ?

_ Je n’en sais rien ! Mais peut-être a-t-elle un rapport avec la peur, car le soldat a disparu alors qu’il nous menaçait tous, pour pouvoir rentrer !

_ Ce n’est pas vrai ?

_ Hélas, si ! répond Lapsie. Un de mes hommes était en pleine mutinerie !

_ Il faut vérifier l’intégrité de vos soldats, colonelle !

_ Oui, Dominator.

_ Ratamor, continuez à plancher sur votre hypothèse… Il nous faut des réponses ! Duc, quelle est la suite du programme ?

_ Eh bien, vigilance absolue ! Personne ne devra plus être seul… et nous continuons l’exploration de la station !

_ Bien, prévenez-moi si vous avez du nouveau ! »

La communication est coupée et le duc dit : « Vous avez entendu ce que j’ai dit : on sera désormais en permanence en binôme ! Je suppose que chacun a maintenant une chambre… Dans quelques minutes, je propose qu’on déjeune... »

Les esprits sont encore troublés par la disparition du soldat, mais rien ne vaut les gestes du quotidien, pour retrouver son calme et bientôt l’équipe est attablée, devant un repas chimique, qui est tout de même prévu pour dégager des odeurs appétissantes ! On discute de riens, pendant que monsieur Nuit termine un café, en manipulant le tableau de bord des caméras !

Soudain, une image apparaît sur l’écran principal ! C’est celle d’un homme à la barbe hirsute et qui a l’air très inquiet ! Il règle sa propre caméra avant de commencer ! « Bonjour, fait-il. Je suis le professeur Mox… et ce message s’adresse particulièrement au professeur Ratamor, qui saura quoi en faire ! Il y a quelques jours… Mais, ah ! ah ! Ça me paraît un siècle ! Mais il y a quelques jours, la Machine (il regarde derrière lui), elle est venue me dire que sa grossesse arrivait à terme ! J’ai été sidéré ! Personne n’a vu son ventre et elle attend donc un bébé à soixante-dix ans ! Ah ! Ah ! Je crois que je vais devenir fou ! »

Pssschhht ! Psscchhtt ! L’image disparaît, car on a visiblement coupé la caméra. Puis, le visage de Mox est de nouveau visible, mais avec plus de barbe et un air encore plus fatigué, plus tourmenté ! « La Machine a accouché ! dit Mox. J’ai dû l’aider ! C’était mon devoir ! Et elle a survécu ! Comment est-ce possible ? Et le bébé aussi ! Mais avec la Machine, il faut s’attendre à tout ! Le bébé semble normal, mais y a quelque chose qui cloche ! Il a déjà les yeux ouverts et il nous regarde tous étrangement ! J’ai même eu la trouille ! »

Pssscchttt ! Psccchtt ! Quand l’image revient, Mox présente tous les signes du plus profond épuisement ! « Le bébé n’en est plus un ! dit-il. Il a grandi en quelques mois de plusieurs années ! Cela n’inquiète pas la Machine, qui ne le remarque même pas, tant elle est fière de son fils ! J’ peux comprendre ça, mais les autres de la station ? Quand je leur en parle, ils haussent les épaules ! Ils disent que je me fais du mouron pour rien ! Je leur rappelle que déjà cette naissance n’était pas normale ! Ils me répondent que le môme est un p’tit rayon d’ soleil, qu’ils doivent y aller, que j’ devrais me rendre dans la salle de détente, etc. ! Mais tout ce qui s’ passe ici n’est pas normal ! »

Pssschhhct ! Psccchtt ! Mox refait face à la caméra, mais il regarde aussitôt en arrière ! Il ne parle pas, il murmure ! « Le petit garçon, dit-il avec hésitation, est maintenant parfaitement autonome… Il marche, il va partout… Il parle avec tout le monde et tout le monde l’aime, sauf moi ! Je sais qu’il est une anomalie, un monstre ! Et le gamin s’en est rendu compte ! JE NE SUIS PLUS EN SÉCURITÉ ! La Machine elle-même a senti mon hostilité ! »

Pssscchttt ! Pssccchttt !

                                                                                                        7

     Tout le monde, dans la salle d’accueil, est resté figé, même après la fin des images… Il y a une longue minute d’incrédulité ! Puis, le duc est le premier à lâcher : « Ratamor, vous le connaissez ce Mox ?

_ Pas le moins du monde…

_ En tout cas, lui connaît votre réputation…

_ Mais qu’est-ce que c’est cette histoire de grossesse ? réagit Lapsie. Et d’abord je ne savais pas que la Machine travaillait sur cette station !

_ Moi non plus, répond le duc… Cela vaudrait sans doute le coup d’aller visiter la chambre de ce Mox ?

_ Vous avez raison, répond Lapsie, qui se tourne vers deux de ses soldats. Vous deux, trouvez la chambre de Mox et fouillez-la ! Ramenez tout ce que vous trouverez de suspect !

_ Cette histoire de bébé d’une femme de soixante-dix ans paraît tout de même absurde, impossible même ! dit Ratamor.

_ Certainement, répond le duc, mais vous avez vu Mox : il n’avait pas l’air de plaisanter !

_ Peut-être a-t-il sombré dans un délire paranoïaque, coupe Lapsie, ce n’est pas rare dans les lieux confinés…

_ Peut-être… enchaîne le duc. Monsieur Nuit, le film s’arrête là ? Il n’y a pas d’autres messages ?

_ Pour l’instant, je ne vois rien d’autre… J’inspecte les fichiers…

_ Merci. Résumons-nous… La Machine à soixante-dix ans accouche d’un bébé… Cela dépasse déjà l’imagination… Mais, en plus, le bébé grandit anormalement vite… et d’après Mox, son comportement est menaçant… C’est beaucoup trop !

_ Une question qu’on peut se poser, dit Ratamor, c’est : qui est le père ?

_ On est en plein film d’horreur ! jette Lapsie.

_ Une autre question, ajoute le duc, en quoi ce bébé serait-il responsable de la disparition des habitants ?

_ Et pourquoi a-t-il grandi aussi vite ? »

Chacun se tait, bien conscient de ne pas avoir les réponses… « Eh ! s’écrie monsieur Nuit. Il y a eu une affaire entre Mox et la Machine ! On trouve un fichier là-dessus !

_ Tiens, tiens, répond le duc. Et c’est quoi cette affaire ?

_ Voyons voir… Bon sang ! La Machine a porté plainte contre Mox, pour attouchements sur mineur ! Apparemment, le môme a parlé de gestes déplacés de la part de Mox !

_ C’est bien, coupe Lapsie, il faut dénoncer les pédophiles !

_ Et comment a réagi Mox ? demande le duc.

_ Hum… Il a clamé son innocence…, mais dans le doute, ils l’ont placé en isolement !

_ En isolement ? Il y a donc une prison sur la station…

_ Oui, confirme Lapsie, les yeux sur le plan. Et elle est à trois étages sous nos pieds !

_ Cela vaudrait le coup d’y aller voir, non ? »

Lapsie opine et dit : « Je m’en charge, avec deux de mes hommes !

_ Bien ! On attend de vos nouvelles ! »

Lapsie et ses hommes filent dans l’ascenseur… Ils sont bien armés et à l’étage désiré, ils commencent leur exploration, avec le fusil en joue ! Ils sont dans un long couloir, faiblement éclairé, mais très vite ils se retrouvent devant une porte hermétique, surmontée du mot Isolement ! « Pfff ! fait un des soldats. Il faut un passe spécial, pour ouvrir cette porte !

_ Un passe qu’on n’a pas ! Reculez ! » jette Lapsie.

Avec détermination, la colonelle tire dans la porte, ce qui déclenche une alerte : des lumières rouges s’allument et une sirène retentit ! « Bon sang, Lapsie, qu’est-ce que vous foutez ? crie le duc dans l’oreillette que porte la jeune femme.

_ Rien duc ! J’ai fait exploser une porte ! Coupez l’alerte, nous progressons ! »

La sirène s’arrête et Lapsie et ses hommes peuvent faire glisser une partie de la porte… Dans le couloir, il y a effectivement des cellules de chaque côté, mais toutes semblent vides… Lapsie se fige cependant : elle vient de repérer le nom de Mox sur l’une des cellules… Elle jette un coup d’œil à l’intérieur, par une fente vitrée : personne ! « Attention, on recommence ! » lance Lapsie à ses hommes, avant de faire sauter cette nouvelle porte.

                                                                                                     8

     C’est une cellule comme il y en a tant ! A l’intérieur on trouve une couchette, une cuvette et une étagère… Tout à l’air en ordre, ce qui laisse supposer que personne n’y a séjourné récemment ! Lapsie commence son inspection, ses hommes restant dehors, à cause de l’étroitesse de la cellule… Elle soulève la literie, glisse une main sur l’étagère, derrière la cuvette… Rien, elle ne trouve rien… Elle pousse un soupir et regarde une dernière fois la pièce, mais, alors qu’elle tourne la tête, elle a la vision fugitive d’un être, qui se tient debout devant elle !

Elle est saisie, mais est-ce qu’elle n’a pas rêvé ? Elle fixe son regard là où elle a cru voir quelque chose, mais c’est le vide… Elle refait le mouvement de tourner la tête vers la sortie et de nouveau la forme apparaît ! Qu’est-ce que c’est ? On dirait une sorte de prêtre… Pour en savoir plus, Lapsie agit avec son regard et sa tête, comme on fait avancer ou reculer un film, afin que l’image désirée revienne… et elle est bien apparente, mais reste floue !

Les soldats dehors sont intrigués par le comportement de Lapsie et elle s’en rend compte… Elle dit vaguement qu’elle tente une expérience, mais elle n’oublie pas sa vision et le sentiment de menace qui en émane ! C’est une trace… et une trace psychique, il faut bien en convenir, de quelque chose d’hostile, de dangereux !

Lapsie se sent mal à l’aise… Est-ce que quelqu’un surveillait Mox, est venu le voir, pour s’en débarrasser ? Et qu’est-ce qu’une trace psychique ? N’est-ce pas plutôt des papillons noirs dus à la fatigue, des cellules qui meurent ? Et pourquoi passer à travers les murs, quand on pouvait sans doute rendre visite au prisonnier ? Y a-t-il eu procès ?

Lapsie chasse ces questions, en remontant avec ses hommes, vers la salle d’accueil… Ratamor, lui, décide de regagner sa cabine… Il est soudain plus vieux… Les voyages ne sont plus vraiment pour lui : trop de fatigue, trop de stress, trop d’adaptations ! Si on rajoute à ça des histoires de grossesses à soixante-dix ans et d’enfants qui grandissent à la vitesse de l’éclair, alors on dépasse les capacités actuelles de Ratamor !

Il a passé l’âge des exploits, de se demander à lui-même bien plus qu’il ne peut donner ! Si on dépasses ses forces, tôt ou tard on demande aux autres de payer l’addition, sous la forme d’une colère brutale par exemple ! Les nerfs ont leurs limites ! Mais une paix intérieure, fruit de l’expérience, habite désormais Ratamor et lui donne une redoutable efficacité !

Il va mettre son passe dans la porte de sa cabine, quand il sent une présence derrière lui… Quelqu’un s’approche, en captant son attention, en faisant pression sur lui ! C’est une petite vieille, elle respire mal et s’appuie sur une canne ! Ratamor n’a pas eu besoin de tourner la tête, pour voir tout cela ! Il a juste glissé un œil de biais et il suit maintenant la personne qui le contourne, pour se placer à côté de lui, comme si elle attendait et elle a d’ailleurs posé une main sur une rambarde, sans doute pour montrer qu’elle est handicapée !

Faudrait-il la plaindre ? S’intéresser à elle ? Ratamor n’en a pas envie… D’abord, cette présence est évidemment suspecte ! N’a-t-on pas fouillé la station, cherché le moindre signe de vie ? Certes, on est loin d’avoir tout explorer, mais on ne débarque pas comme ça, de nulle part, comme si tout était normal !

Mais surtout, surtout, dès le départ, Ratamor a senti la nocivité de la vieille et que va-t-il se passer, s’il la regarde ? Il va plonger son regard au milieu d’un visage ravagé et dans des yeux glauques et morts ! Autant contempler un mur de béton ! Lui au moins n’oppose pas à la bonne volonté un mépris infini !

« Eh ! Tout va bien ? » C’est le duc, au bout du couloir, qui hèle Ratamor ! « Oui, oui, répond Ratamor.

_ Vous aviez l’air préoccupé ! Ce qui n’est pas étonnant, avec tout c’ qui s’passe ici…

_ En effet…

_ Bon, ben, moi aussi, je vais me coucher… Bonne nuit.

_ Bonne nuit. »

Ratamor entend le duc refermer sa porte, mais il est inutile qu’il regarde la petite vieille : il sait qu’elle n’est plus là ! C’est comme ça et il entre dans sa cabine… Il prend une douche, longue et très chaude, puis il enfile un fin pyjama… L’installation est sobre et moderne et elle permet de régler comme on veut la tension du matelas… Rapidement, le professeur se détend allongé et il éteint les lumières, pour ouvrir le hublot : le cosmos étoilé brille soudain sous ses yeux, près de l’exoplanète qui maintient la station en orbite.

« C’était une émanation psychique, songe Ratamor, du monde psychique qui doit être tout proche du nôtre, où les habitants de la station sont peut-être ! Et ces émanations sont volontaires, elles n’ont qu’un but : nous faire peur ! »

                                                                                                    9

     Monsieur Nuit est toujours dans la salle d’accueil, à essayer de récupérer les fichiers de la station, car beaucoup d’entre eux ont été effacés, sans qu’on sache pourquoi... A côté, quatre soldats jouent aux cartes, comme il se doit, pourrait-on dire, quand ils doivent faire passer le temps… Monsieur Nuit lève la tête de son écran et aperçoit un type, avec une casquette rouge, qui traverse rapidement la salle ! « Eh ! » fait monsieur Nuit, qui n’a jamais vu ce type ! Puis, il regarde les soldats qui n’ont rien remarqué et qui continuent à s’animer sur les cartes !

Inquiet, monsieur Nuit se décide à rechercher l’inconnu, pour lui demander qui il est et ce qu’il fait là ! Il se lève et quitte la salle d’accueil, avant d’emprunter le couloir qu’a dû prendre l’homme à la casquette rouge. Celui-ci est en effet plus loin et il marche toujours aussi vite, toujours aussi déterminé, mais il tourne à un angle et disparaît !

Monsieur Nuit presse le pas, court même et après le tournant, il vient presque buter contre l’homme à la casquette rouge, qui attend l’ascenseur ! Monsieur Nuit est gêné et a un sourire contraint ! Il doit reprendre son souffle et montrer que lui aussi veut changer d’étage ! Puis, la porte de l’ascenseur s’ouvre et les deux hommes entrent dans la cabine !

L’homme presse un bouton et monsieur Nuit fait : « Vous montez ? Moi aussi... » C’est de nouveau le silence ! Monsieur Nuit voudrait bien se jeter sur l’homme et le secouer, pour qu’il réponde aux questions, car l’étrangeté de la situation est évidente, mais il ne le peut pas tant son voisin paraît calme et à son affaire ! D’ailleurs, l’homme regarde sa montre !

« Hum, fait monsieur Nuit prudemment, j’imagine que vous allez à un rendez-vous ? » L’homme le fixe pour la première fois et lui répond : « C’est exact, j’ai un rendez-vous important ! » Monsieur Nuit opine et l’ascenseur s’arrête. La porte s’ouvre et l’homme en sort ! Monsieur Nuit également, mais il ne va pas plus loin et il laisse l’étrange visiteur disparaître, après un tournant !

« Mais quel con je suis ! s’écrie monsieur Nuit. Quel con ! J’aurais dû retenir le type et lui faire cracher l’ morceau ! Qu’est-ce qui m’a pris d’être poli ? » Monsieur Nuit sait bien qu’il a été intimidé, mais il est en colère contre lui-même !

De son côté, Lapsie a regagné la salle d’accueil… Elle est fatiguée et décide d’aller se coucher… Elle organise auparavant des quarts de surveillance, que devront respecter ses soldats, et elle prend enfin la direction de sa cabine. Elle se douche et se vêt d’une nuisette, ses cheveux séchant sous une serviette. Elle inspecte sa peau, quand elle entend du bruit dans le couloir ! On dirait une sorte d’événement mondain ! Elle sort et se fige ! Un homme est au bout du couloir, entouré par deux groupies et il a l’air le roi du monde ! Il est d’une très belle stature, mais il porte des lunettes de soleil et semble mépriser tout ce qui l’entoure !

« Quelle vanité ! songe Lapsie. Quel cirque ! » Pourtant, l’homme, en voyant Lapsie, s’est presque arrêté sur place, comme s’il avait eu le souffle coupé, et en un éclair, il enlève ses lunettes de soleil, ainsi qu’il aurait voulu montrer qu’il n’était pas que suffisant et qu’il était tout disposé à plaire à celle qui vient de lui faire tant d’effet ! Il passe donc devant Lapsie en espérant un regard, mais celle-ci reste sur sa mauvaise impression, d’autant que les groupies la considèrent froidement !

Le petit groupe s’éloigne et laisse Lapsie songeuse… Elle se dit d’abord, avec un sourire : « Alors, comme ça, je peux impressionner jusqu’à stupéfier ! Je ne vois pas pourquoi…, mais c’est plutôt flatteur ! Et il a enlevé brusquement ses lunettes ! Il était presque au garde-à-vous, attendant mes ordres ! J’aurais peut-être dû le regarder, car il était vraiment pas mal ! Je peux même dire qu’il était beau et très attirant ! » Lapsie soupire… « Non mais, quel cirque ! se reprend-elle. Il méprisait tout le monde, avant de poser les yeux sur moi ! »

Soudain, Lapsie se raidit, car lui revient que tout cela n’est pas normal ! Elle eût dû arrêter le petit groupe et lui demander ce qu’il faisait là et où sont les autres habitants ! Mais aurait-elle eu de l’autorité en nuisette ? Elle frémit et si c’était des fantômes, des traces psychiques, comme dans la cellule ?

Certes, elle a vu ces personnes distinctement, mais on ne se promène pas de cette façon, bras dessus bras dessous, dans une station déserte et qui ne répond plus au Cube ! « Qui joue avec nos nerfs ? se demande Lapsie. Qui nous contrôle et nous commande ? Et ces apparitions ont-elles un sens, un rapport avec nos pensées intimes ? »

                                                                                                        10

     Le lendemain, au petit déjeuner, les visages sont maussades, car les nuits ont été agitées ! « Il s’ passe des choses bizarres ! lâche monsieur Nuit, en mâchouillant.

_ Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demande son ami le duc.

_ Ben, hier soir, j’ai croisé un type inconnu, avec une casquette rouge ! Il filait à un rendez-vous !

_ Attends, tu as croisé un étranger et tu ne l’as pas arrêté ?

_ Il n’est pas le seul ! enchaîne Ratamor. J’ai vu aussi une petite vieille, qui s’appuyait sur une canne…, mais je doute que ces personnes soient bien réelles… Pour moi, ce sont plutôt des émanations psychiques, de l’autre monde qui s’est emparé de la station !

_ Oui, votre fameuse hypothèse d’une autre réalité quantique…

_ Moi aussi, j’ai vu des personnes ! coupe Lapsie. D’abord, dans la cellule de Mox, il y avait une sorte de trace psychique, qui avait l’air d’un prêtre, ce qui fait que je me suis demandé si Mox n’avait pas été exécuté… Mais, hier soir, j’ai même croisé un… play-boy !

_ Vraiment ? Vous en avez de la chance, colonelle ! fait ironiquement le duc. Pour ma part, je n’ai rencontré personne, sans doute parce que je garde la tête froide, et je vous conseille à tous d’en faire autant ! A ce propos, il m’est venu à l’idée de contrôler les stocks de la station, car ils devraient nous renseigner sur ce qui s’est passé ici, et je vais à la réserve sans plus tarder ! »

Chacun, touché par la justesse de cette démarche et plongé dans ses doutes, garde le silence, tandis que le duc quitte la salle ! Personne ne songe encore à lui rappeler qu’on doit se déplacer le plus possible en binôme ! D’ailleurs, le duc marche d’un pas si ferme qu’il donne l’impression qu’il est chez lui et très vite, l’ascenseur le conduit dans les profondeurs de la station !

C’est une zone sombre, particulièrement silencieuse et constitué d’un vaste entrepôt, coupé de multiples allées et plein de marchandises jusqu’au plafond. Alors que le duc cherche à se repérer, il entend des rires et des éclats de voix ! Intrigué, il se dirige vers les bruits et se fige : devant lui, manifestement, des employés font leur pause, buvant du café et se montrant des images sur leur téléphone !

« Hum ! fait le duc. Je comprends que vous profitiez de la pause, pour vous détendre, mais là j’ai besoin de votre attention ! » Mais le duc a apparemment parlé dans le vide, car le groupe n’a rien changé de son attitude ! « Eh ! crie le duc. C’est quoi votre problème ? Vous tenez à dénoncer vos conditions de travail par le mépris ? Mais faut bosser aussi ! Faut penser aux autres ! »

Personne ne lui répond !

« Ecoutez-moi bien, bande de salopards ! éructe le duc. Sur le Cube, c’est moi qui dirige l’emploi et je peux vous assurer que vos patrons vont être courant qu’ils vous payent à rien foutre ! Mais oh ! Je sais ! vous êtes pour la retraite à soixante ans et que ce soit les riches qui la payent ! Pas vrai ? J’ai affaire aux apôtres de l’État providence ! aux Peace-cool de la justice sociale ! aux crucifiés du néo-libéralisme, le vilain monstre des écolos ! Oh ! J’ vous cause ! »

Le duc est à bout, mais il voit venir par le côté une femme, qui le regarde avec un visage plein de colère ! Mais ce n’est pas tout : cette femme a encore une poitrine magnifique, qu’elle a mise en valeur par un soutien-gorge éclatant, sous un fin chemisier ! Le duc avale sa salive ! Il voudrait bien regarder la poitrine, mais la sévérité de la femme semble l’en dissuader ! Il ne comprend pas que la poitrine et la colère de la femme font partie de la même stratégie et qu’elles sont destinées l’une et l’autre à écraser !

« Qu’est-ce que vous voulez ? demande la femme maintenant toute proche.

_ Ben, c’est le groupe là…, répond le duc qui transpire et qui passe du regard de la femme à sa poitrine.

_ Quel groupe ?

_ Hein ? Mais celui... »

Le duc tourne la tête et ne voit plus les « employés » ! « Mais ils étaient là ! gémit le duc.

_ Et ils ne sont plus là ! coupe la femme. Vous voulez autre chose ?

_ C’est-à-dire… Non… » lâche le duc, qui ne peut se retenir de jeter un dernier coup d’œil sur la poitrine. 

Après une petite grimace de mépris, la femme s’en va et le duc n’en revient pas : « Moi aussi, je l’ai laissée partir ! J’ suis pas plus malin que les autres là-haut ! Mais qu’est-ce qui s’ passe ici ? »

ULTIMA (3-5)

Le 06/06/2026

R135

 

    "Un solat préfère la mort à l'humiliation! Tuez-les tous!"

                                      Valérian et la Cité des mille planètes

 

 

                                              3

     « Qu’est-ce que ça veut dire ? demande le duc. Pourquoi nous voit-on dans le passé ?

_ Je ne sais pas… lâche Ratamor. Il doit y avoir un bug quelconque… Je ne m’y connais pas en informatique…

_ Toutes les autres caméras ont l’air de fonctionner, précise monsieur Nuit.

_ Est-ce qu’elles couvrent toute la station ? interroge Lapsie.

_ Non évidemment, seulement les secteurs clés, comme les croisements…

_ Cela veut dire qu’il faut continuer à explorer la station, pour savoir s’il y a encore des survivants !

_ Je me demande si…

_ Oui, professeur ?

_ Eh bien, nous sommes devant un mystère complet, non ? Quand on voit ces images, on pourrait se demander si elles ne sont pas d’une autre réalité quantique !

_ Vous parlez d’un monde parallèle ? Mais il eût fallu un passage, non ? Nous aurions senti quelque chose !

_ Évidemment, je n’émets qu’une hypothèse…

_ Bon, ben, en attendant, conclut le duc, on va faire comme le suggère Lapsie ! On se répartit en deux groupes et on continue de visiter la station ! On sera de nouveau sur du solide ! »

Personne ne fait d’objection et Lapsie et Ratamor, ainsi que trois soldats, se retrouvent ensemble et sont chargés des étages inférieurs de la station… Ils suivent des couloirs, puis découvrent un secteur visiblement consacré au sport… « L’activité physique est indispensable pour une bonne santé mentale ! », approuve Lapsie et le groupe pénètre naturellement dans une immense salle, qui paraît tout de même démesurée !

« C’est curieux, dit Ratamor, je ne vois aucun équipement ! » En effet, là où l’on s’attend à trouver par exemple des panneaux de basket, il n’y a rien et aucune trace sur le sol, qui indiquerait le sport pratiqué ! On voit tout de même sur les murs d’étranges slogans : « Sois fort contre la Chose ! », « La Chose ne t’aura pas ! », « A mort la Chose ! »

« Vous avez déjà vu ça, professeur ? demande Lapsie.

_ Jamais à vrai dire… et ça n’a rien de rassurant ! Mais qu’est-ce que… ? »

Un soldat, un peu plus loin, manipule un tableau de bord et un changement se fait sentir dans le plafond, qui s’ouvre ! Soudain, une pluie froide, glaciale même, commence à tomber de plus en plus forte ! Des boules de givre viennent marteler le groupe, obligé de courber le dos, pour se protéger !

« Mais arrêtez ça ! Nom de Dieu ! » crie Ratamor au soldat, mais celui-ci montre toute son impuissance ! « Tous vers la sortie ! » hurle à son tour Lapsie et on file tant bien que mal en direction de la porte, qui malheureusement est fermée ! Au même moment et sans doute à cause des efforts du soldat, la grêle et la pluie s’arrêtent, mais elles sont remplacées par un bruit énorme de soufflerie et rapidement la température augmente !

Au début, cela sèche les vêtements et fait du bien, mais la chaleur ne cesse de croître et on halète bientôt, avec l’impression d’être dans un four ! « La canicule maintenant ! s’écrie Ratamor. Dingue !

_ Et les portes sont toujours fermées ! rugit Lapsie. On va suffoquer ! »

Ratamor, en transpirant, se dirige vers le soldat, qui essaie toujours de trouver la bonne solution… « Arrêtez ! lui lance Ratamor, je vais... » Mais il est coupé par la descente d’un des côtés de la salle et ce qu’il voit lui glace les sangs ! Une vague, une vague immense en sort ! « Un tsunami ! » murmure le professeur et la vague déferle sur le groupe, l’emportant telles des brindilles !

C’est la panique ! On a la tête sous l’eau ! On cherche de l’air et quand on refait surface, on voit qu’on nage à mi-hauteur de la salle et que le niveau continue de monter ! On ne voit pas de solutions et toujours ce grondement autour ! On se débat et le plafond se rapproche ! « Cette fois, c’est la fin ! se dit encore Ratamor et il ferme les yeux…

Mais une sirène se déclenche et c’est sans doute une alerte, car l’eau stoppe à quelques centimètres du plafond, avant que la salle ne commence à se vider ! On descend rapidement, presque aussi vite qu’on est monté, et on est laissé sur le sol humide ! « Ne touchez plus à rien ! crie Ratamor au soldat.

_ Mais enfin qu’est-ce qui s’est passé ? lui demande Lapsie.

_ J’ai idée, répond le professeur encore essoufflé, j’ai idée que cette salle servait à s’entraîner contre les « attaques » de la Chose, si je puis dire !

_ Non ? Sérieux ?

_ Vous voyez une autre explication ? N’oubliez pas le but de la station : vivre sans la Chose, ce qui pousse aussi à lutter contre elle !

_ On formait ici des guerriers contre la Chose ?

_ De même que vous avez été formée à combattre ! Bon, reprenons tout avec calme ! »

Le professeur est maintenant devant le tableau de bord : « C’est l’ouverture des portes qu’on veut ! dit-il. Et voilà ! » On entend un clic et Ratamor a un sourire pour Lapsie, avant que le groupe ne quitte les lieux !

                                                                                                               4

     Deux soldats de Lapsie se retrouvent à explorer un endroit étrange, qui semble plongé dans l’obscurité, pour mieux faire ressortir des éclairages, des figures, des signes… « Où est-ce qu’on est ? demande l’un des soldats.

_ Chais pas…

_ Sinistre ! »

L’autre approuve de la tête, mais ils doivent tous deux prendre un escalier biscornu, qui monte bientôt jusqu’à un palier vertical ! C’est normalement impossible, mais, à la grande surprise des soldats, leurs pieds continuent d’adhérer et les voilà eux-mêmes perpendiculaires au mur ! Ils poursuivent et ils ont maintenant la tête en bas, alors qu’ils descendent d’autres marches ! Ils commencent à suer à grosses gouttes et l’un d’eux s’écrie : « J’ai envie de vomir !

_ Moi aussi ! Mais on est où ici ? »

Soudain, sur un écran, on voit de pauvres gens derrière des barbelés ! Ils ont le crâne rasé et sont vêtus d’une sorte de grossier pyjama… Leur regard est vide et pourtant ils interrogent la caméra ! « Les pauvres gens ! fait l’un des soldats, malgré sa position extraordinaire.

_ Ouais, tout ça, à cause des fascistes ! répond l’autre.

_ Les rouges ont fait pareil…

_ Hein ?

_ Ben oui, ça pourrait être aussi bien un goulag qu’un camp de concentration !

_ Non mais, écoutez-le ! Je savais pas qu’ t’ étais fasciste !

_ J’ savais pas qu’ t’ étais rouge ! »

Les deux hommes se regardent avec colère, puis s’empoignent ! Ils cherchent à se déséquilibrer et finalement ils chutent dans l’escalier, dévalent les marches et s’arrêtent sur le sol ! Mais ne sont-ils pas au plafond ou bien la pièce n’a-t-elle pas tourné ? Ils ne savent plus par où ils sont entrés ! Ils ont perdu tous leurs repères ! S’ils étaient à l’envers, le sang leur remonterait dans la tête et ils le sentiraient ! Mais ils n’ont pas non plus l’impression de s’être remis à l’endroit, depuis qu’ils ont pris cet escalier, qui descendait vers le plafond !

Un sentiment de profonde angoisse étreint les deux soldats ! « On ne va jamais pouvoir sortir d’ici ! fait l’un.

_ Si ! On va y arriver ! répond l’autre. C’est juste une question de patience ! Faut surtout pas qu’on cède à la panique !

_ Et tu crois que je vais faire confiance à un fasciste ?

_ Hein ?

_ Mais oui, t’es un fasciste ! J’ l’ai bien vu tout à l’heure ! Sale ordure !

_ Espèce de sale r… ! Eh ! Attends une minute ! Et si cet endroit servait justement à ça !

_ A ça quoi ?

_ Ben, à exacerber nos haines !

_ Tu crois ?

_ Ben, nous voilà ennemis, alors que nous devrions être frères d’armes ! On nous a d’abord fait peur, puis choqués, comme si on avait voulu nous ouvrir !

_ Peut-être…

_ Écoute, tu me traites de fasciste, mais ce n’est pas vrai…La seule chose, c’est que j’ai peur du désordre, du chaos ! Je tiens à certaines valeurs, à l’ordre, à la tranquillité, ce qui fait que je suis hostile aux changements et même aux étrangers… Je sais que je dois faire des efforts, mais lutter contre sa peur, c’est dur !

_ Et moi aussi, j’ai peur ! J’ai toujours peur d’être manipulé, exploité… par les riches, par ceux qui ont plus d’éducation ! J’ai peur d’être rejeté, de ne pas avoir ma part ! C’est pourquoi je hais le pouvoir, l’autorité, les chefs ! Et puis il y a la misère...

_ Oui, je te comprends ! Alors voilà ce qu’on va faire… On va garder la tête froide, parce qu’on est les meilleurs et qu’il doit y avoir une solution ! Ça va, je te commande pas trop !

_ Non, j’ suis avec toi à 100 %!

_ OK ! »

Les deux soldats se serrent la main et ils entreprennent de ramper en haut ou en bas, peu importe ! Ils sont maintenant à leur affaire et ils sentent bientôt un courant d’air, qui provient de l’extérieur ! Leur épreuve dure depuis trop longtemps, pour qu’ils n’utilisent pas les gros moyens et des grenades sont placées devant ce qui doit être une porte !

C’est l’explosion et la sortie ! Les deux soldats reconnaissent le type de couloirs qui courent dans toute la station ! Ils vont rejoindre les autres de la mission, quoiqu’ils marchent encore comme des vieillards usés !

                                                                                                         5

     Dans la salle d’accueil, au centre de la station, les petits groupes se retrouvent et on fait le point ! « Alors, comment ça s’est passé pour vous ? demande le duc à Ratamor et Lapsie.

_ Pas très bien, à vrai dire…, répond Lapsie. On a atterri dans une salle où…

_ On s’entraîne à lutter contre les attaques de la Chose, comme la canicule, les tsunamis…

_ C’est pas vrai ?

_ Si, enchaîne Lapsie, même qu’on a failli y rester !

_ Bon, barrez la salle en question sur le plan électronique ! On saura qu’il ne faut pas y aller !

_ Et vous deux, vous étiez où ? »

Les deux soldats, qui ont marché à l’envers, doivent répondre… « On est entré dans une sorte de musée ! dit l’un. Il y faisait très sombre et c’était très bizarre, car on s’est retrouvé la tête en bas !

_ Et vous n’êtes pas tombés ? Bizarre, en effet !

_ On pense, poursuit l’autre, que c’est un endroit pour exciter la haine… ou bien pour se réconcilier ! On ne sait pas trop ! En tout cas, on a eu toutes les peines du monde à en sortir !

_ Oui, approuve le premier. Il faut bannir cet endroit !

_ Mais on vous croit sur parole ! Faites comme Lapsie : barrez sur le plan votre musée des « horreurs » !

_ Et vous ? demande Lapsie au duc et à monsieur Nuit. Vous avez découvert quelque chose ?

_ Peut-être que tu pourrais leur raconter, dit le duc à son ami monsieur Nuit. Moi, j’ai pas vraiment le courage !

_ D’accord, d’accord ! Nous aussi, on est entré dans une vaste salle…, où il n’y avait rien ! En tout cas, aucune indication !

_ Sur le plan, la salle a tout de même un nom, coupe le duc, la salle du Temps présent !

_ Voilà un titre bien énigmatique… lâche Ratamor.

_ J’ raconte ou j’ raconte pas ? jette monsieur Nuit. Enfin, nous aussi, on se demandait ce que ça voulait dire ! On était un peu inquiet, quand tout à coup…

_ Whouf ! fait le duc.

_ Un énorme sac, sorti de nulle part, nous heurte de plein fouet !

_ J’en ai encore des bleus ! précise le duc. Car il n’y avait pas qu’un sac, il y en avait plein !

_ Oui, comme s’il en pleuvait ! reprend monsieur Nuit. On ne savait plus où aller ! On recevait des coups de chaque côté ! Finalement, on s’est couché sur le sol et j’ai fermé les yeux ! Et là, les sacs se sont arrêtés ! Incroyable !

_ C’est là, poursuit le duc, que j’ai fait le lien entre les sacs et le nom de la salle ! Et si les sacs étaient animés par nos inquiétudes ? Et si le Temps présent était justement celui qui est sans inquiétudes, quant au lendemain ou au passé ?

_ Pfffiou ! siffle Ratamor admiratif. Vous aviez mis en marche la cafetière !

_ Eh ! On n’avait pas envie de prendre encore des coups !

_ En tout cas, reprend monsieur Nuit, on s’est dit qu’on allait sortir tranquillement de la salle, sans inquiétudes… et ça a marché ! Les sacs sont restés immobiles !

_ Inutile de dire, précise le duc, que nous avons dû piocher sur notre capital nerveux !

_ J’imagine !

_ Bon, encore une salle que l’on peut barrer ! jette le duc. Et…

_ Eh ! Mais, lance un soldat, écoutez-vous ! On dirait une maison de dingues !

_ Quelque chose qui ne va pas, soldat ? demande le duc.

_ S’il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous trouvez que la situation est normale ? Où sont les habitants de la station ? Y faut pas s’ leurrer ! Ils sont tous morts ! Et c’est ce qui va nous arriver aussi, avec toutes ces salles qui sont comme des pièges !

_ Nous devons fouiller méthodiquement la station, explique le duc, pour savoir s’il y a des survivants et comprendre ce qui s’est passé ! C’est là notre mission !

_ Exact ! fait Lapsie. Soldat, reprenez-vous !

_ Colonelle, n’approchez pas ou je serai contraint de tirer sur vous ! Vous allez me donner les clés codes du vaisseau… et ceux qui veulent rentrer à la maison peuvent venir avec moi !

_ Soldat, baissez ce fusil…

_ Colonelle, ne tentez pas le diabl… Eh ! Mais qu’est-ce… ? »

A cet instant, le soldat devient de moins en moins visible, comme s’il se diluait dans l’air ambiant ! Paniqué, il se met à crier et les autres se jettent pour l’aider, mais ils ne saisissent que du vide ! Seule l’arme est encore là et n’étant plus retenue, elle tombe lourdement sur le sol ! Le soldat a complètement disparu !

Au même moment, un écran géant s’allume et l’image de Dominator apparaît ! Il demande : « Alors, les enfants, ça se passe comment sur la station ? »

ULTIMA (1-2)

Le 01/06/2026

R134

 

      "Non, mais des fils de putes, il y en avait déjà!"

                              Il était une fois dans l'ouest

 

 

                                             1

     « On est sans nouvelles d’Ultima ! dit le duc de l’Emploi à Dominator, alors qu’ils sont tous deux dans la tour du Pouvoir.

_ Ultima…, Ultima ?

_ Vous savez, c’est cette station spatiale, comme un Cube miniature dans l’espace ! On y veut tester la vie des Doms, sans aucune présence de la Chose ! On y prépare l’avenir somme toute !

_ Mais bien sûr Ultima ! Et on est sans nouvelles ?

_ Voilà une semaine qu’il est impossible de les joindre et ils n’émettent pas non plus !

_ Fâcheux ça ! Rappelez-moi un peu les conditions du programme !

_ Oh ! Il y a là-bas normalement près de 500 personnes ! C’est une petite colonie dans l’espace… On y a reconstitué un quartier du Cube, en veillant à ce que la Chose ne puisse en aucun cas y réapparaître !

_ C’est donc un programme scientifique… et vous me dites que c’est silence radio ! Qu’est-ce qu’on peut imaginer ?

_ A vrai dire, on n’en sait rien ! Il faudrait aller voir ! Une révolte n’est pas exclue, pas plus que des problèmes techniques… En tout cas, la station existe toujours…

_ Eh ben, vous avez raison, il faut aller voir ! Envoyez-y une expé !

_ Très bien, dans ce cas, je demande à y participer personnellement ! J’ai quelque intérêt là-bas !

_ Moi aussi, je veux me joindre à l’expédition ! s’écrie monsieur Nuit, également présent. Mon nouveau béton y est aussi testé ! Je veux voir de mes yeux comment il se comporte !

_ Mais messieurs, répond Dominator, je ne m’attendais pas à autant de courage de votre part, ni à autant d’enthousiasme ! Ainsi tous mes vœux vous accompagnent ! Cependant, on n’y va pas sans biscuits ! Vous prenez avec vous Ratamor, pour la partie scientifique, et la colonelle Lapsie, pour la sécurité ! Elle sera accompagnée de ses soldats d’élite ! »

Tout ce petit monde se retrouve bientôt sur la piste d’envol du vaisseau, qui va les conduire vers Ultima ! Evidemment, chacun s’y comporte selon ses buts ! Le duc et monsieur Nuit sont d’abord des hommes d’affaires et ils ont une allure quelque peu guindée, sensiblement distante : c’est tout le fossé que produit l’argent !

Ratamor est plus simple, plus avenant, quoique parfois perdu dans ses pensées, d’autant qu’il ne parle à personne de ses propres travaux, sur Branche notamment ! Il n’a pas envie qu’on le voie comme un traître, à la solde de la Chose, et il sait bien que les autres sont hostiles à la nuance, qu’ils ont la compréhension étroite !

Lapsie, elle, est contente de retrouver l’action ! Elle se dit qu’il y aura peut-être du PN (Pervers Narcissique) sur la station et qu’elle pourra ramener quelques trophées ! Elle a avec elle ses meilleurs hommes, qui ont des armes nouvelles, qu’ils manipulent avec joie !

Ultima est située dans un autre système que celui du Cube et on doit de nouveau « forcer » l’espace-temps ! Cela donne une légère nausée aux voyageurs, mais ils franchissent d’un bon des milliards de kilomètres ! La station est en vue, mais elle demeure muette aux appels du vaisseau ! Elle ressemble à un gros cube flottant dans le vide sidéral…

« Mon béton n’a pas l’air d’avoir trop souffert ! fait monsieur Nuit, en regardant par le hublot.

_ Le directeur de la station va m’entendre ! réplique le duc. Je lui avais dit de gérer ça au mieux ! Il devait développer les emplois au maximum ! Dieu sait dans quel bourbier il est allé se fourrer ! Mais les gauchistes sont toujours autant inconscients !

_ L’égoïsme du patronat y est peut-être pour quelque chose ! lâche Ratamor.

_ L’intellectualisme aura not’ peau ! rétorque le duc.

_ Je ne voudrais pas vous contrarier, messieurs, fait Lapsie. Mais ce silence qui dure, dans la station, ne me dit rien qui vaille ! Il est arrivé quelque chose et sans doute quelque chose de grave ! »

Tous se taisent à ce rappel et le vaisseau se présente sur la piste d’atterrissage, qui est absolument vide ! « Est-ce qu’ils auraient quitté la station ? » demande monsieur Nuit. Personne ne lui répond et le vaisseau se pose ! Puis, quand les moteurs sont éteints, le groupe, avec ses bagages, fait face à un sas désert et sombre ! Il n’y a qu’un éclairage de secours et aucun bruit !

« Bonjour l’accueil ! » fait un soldat.

                                                                                                                       2

     Le groupe avance dans le couloir, puis arrive devant les ascenseurs… « Ils marchent apparemment… fait Lapsie.

_ La station a une arête de 2 kilomètres… précise monsieur Nuit.

_ C’est long pour un poisson ! » rajoute un soldat, mais personne ne rit à sa remarque.

Le groupe se répartit dans deux ascenseurs et s’élève jusqu’au centre d’accueil, qui est comme la place du village ! C’est là que les habitants s’informent, échangent, vont faire leurs courses, se croisent et s’assurent de la solidité de leurs liens, mais pour l’instant le lieu est désert, ce qui coupe les forces du groupe ! Il en vient à laisser tomber ses bagages, à sentir sa fatigue, ses craintes, son énervement ! Seule chose perceptible, le ronronnement du système d’aération, mais il n’y a aucune trace de désordre ! Tout semble à sa place et en état de fonctionner…

« Mais où sont-ils tous ? s’écrie le duc. C’est incompréhensible !

_ Quelqu’un veut du café ? dit Lapsie. J’ vais en faire…

_ Ils sont peut-être dans les chambres, suggère monsieur Nuit.

_ Soldats, ordonne Lapsie, allez voir s’ils sont dans les chambres !

_ C’est très curieux, poursuit Ratamor, on pourrait penser à un virus, mais alors il y aurait des cadavres…

_ J’ai une autre idée, coupe le duc, par désespoir, pour ne pas bosser ou parce qu’ils étaient devenus fous, ils se sont tous rassemblés dans un sas et hop ! ils ont disparu dans l’espace !

_ Vous pensez à un suicide collectif ?

_ Pourquoi pas ? C’est assez sinistre ici…

_ On a pourtant choisi le béton le plus doux, coupe monsieur Nuit. Toute la structure a été pensée pour conduire à la convivialité ! Les couleurs sont chaudes, les espaces bien éclairés ! On voit une exoplanète par cette large baie…

_ N’oubliez pas, réplique le duc, que le but de l’expérience était de vivre sans la Chose !

_ Était ? » relève Ratamor, mais le duc se contente de hausser les épaules.

Pendant ce temps-là, les soldats visitent les étages, à la recherche des logements… Il y fait plus sombre et c’est aussi plus silencieux… Les soldats ont leur arme en joue et ils ouvrent les portes avec méfiance ! Mais les appartements, qu’on a voulu spacieux, n’ont aucun occupant… Les affaires sont dans les armoires, les tiroirs ou attendent leurs propriétaires sur les lits, comme après une journée de travail ! Les salles de bains n’ont rien non plus d’anormal !

Un soldat, épuisé par le voyage et la tension nerveuse, s’assoit sur un canapé et bientôt s’endort ! Il fait un étrange rêve… Il va à l’école, avec un cartable sur le dos, et il tient la main de son père ! Mais il a peur… Un bâtiment gris se dresse devant lui, au bout d’une cour goudronnée et poussiéreuse… Un petit homme, vêtu d’une blouse grise, accueille son père en souriant… Ils plaisantent tous les deux, puis le père s’en va et le petit homme, qui continue de sourire, soudain frappe si fort l’enfant qu’il a l’impression de faire un tour dans ses habits !

Les joues en feu et comme assommé, l’enfant est alors mené dans une classe, où se trouvent d’autres élèves qui ont l’air aussi accablés que lui ! La maîtresse est une personne sèche qui se met à se moquer des pleurs de l’enfant et qui dit qu’il devrait avoir honte ! L’enfant se tourne vers ses camarades, mais il ne voit que des visages éteints ou qui montrent du mépris !

Il n’y a pas d’amour ici pense l’enfant et c’est un rêve pénible pour le soldat, qui se réveille et qui s’étonne de répéter : « Il n’y a pas d’amour ici ! » Cette phrase lui paraît maintenant décrire au mieux l’ambiance de la station… Il n’y a pas d’amour ici…

Mais enfin, c’est un soldat, avec une mission, et il se reprend, se lève et rejoint ses camarades, afin de faire un rapport !

Dans la salle d’accueil, les choses n’ont guère changé… et les soldats n’ont aucun élément nouveau… Le mystère reste donc entier ! Où sont les habitants ? Évidemment, ils sont peut-être rassemblés dans une partie spécifique, pour une raison ou une autre, mais la station est vaste et la visiter de fond en comble prendra du temps… « On pourrait utiliser les caméras vidéos ! lâche monsieur Nuit.

_ Mais bien sûr ! approuve le duc. Pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ? Les écrans sont là, il suffit de les consulter !

_ Chaque secteur est sous surveillance… explique monsieur Nuit. Tenez, là, c’est nous qui sommes devant les ascenseurs…

_ Attendez, coupe Ratamor, c’est nous il y a trente minutes ! C’est donc un enregistrement !

_ Normalement non, c’est du direct ! »

Paschic sent le printemps (47-50)

Le 24/05/2026

R133

 

     " Oui, je tue des garçons bouchers et je ne sais pas pourquoi!"

                                            Drôle de drame

 

 

                           47

     « C’est étrange ! dit Branche. Mais j’ai l’impression que les mutants sont devenus des géants !

_ Effectivement ! appuie Web. Mais c’est peut-être nous qui avons rapetissé ! »

A l’extérieur, à travers les voiles translucides, on voit les mutants au niveau des chevilles ; le reste de leur corps se perdant dans les hauteurs ! « J’étais sûr qu’ils étaient sur ce toit ! jette un mutant.

_ Eh ben, ils n’y sont pas ! rétorque un autre.

_ Il faut quand même les retrouver, car ces gens n’étaient pas soumis ! Ils avaient l’air d’être libres ! Je n’aime pas ça !

_ Eh bien, s’ils sont pas là, c’est qu’ils ont trouvé un moyen de redescendre !

_ Impossible !

_ Tu vois une autre solution ?

_ Non ! Bon, on redescend et on ratisse le bas ! »

Le trio, dans son enveloppe de blancheur, voit les mutants quitter le toit et Branche souffle : « Eh bien, c’était chaud !

_ Oui, approuve Web, mais cela n’explique pas la différence de taille… et ce que nous faisons ici !

_ Exact ! Il est possible que nous soyons définitivement réduits à l’état de gravier ! Moi, Branche, exilé dans l’infiniment petit ! condamné à manger des demi-portions de pâtes ! Mon Dieu !

_ Pff ! Quel pleurnichard ! fait une voix inconnue.

_ Hein ? Qui a parlé ? C’est Paschic devenu ventriloque !

_ Mais non, gros bêta ! C’est moi, Fleur !

_ Fleur ?

_ Oui, je m’appelle Fleur… et je me suis transformée en pâquerette, pour vous sauver ! ce que je regrette peut-être un tantinet…

_ Comprends pas !

_ Non ? Alors, je baisse mes pétales, pour que vous sortiez de mon cœur ! Attention, vous allez retrouver votre taille normale ! »

Le trio fait un pas hors des voiles immaculés et aussitôt, il lui semble que rien n’a changé en ce qui le concerne ! Mais, par contre, il se retrouve en face d’une jolie jeune femme, qui se frotte un peu les mains, pour en débarrasser la poussière ! « Fleur ! Je parie ! dit Branche.

_ On peut rien te cacher !

_ Et comme ça, tu as le pouvoir de te transformer en fleur… et de réduire les gens ?

_ Oui et je peux faire bien d’autres choses !

_ Mais…, comment est-ce possible ?

_ Je suis envoyée par la Chose, figure-toi ! pour veiller sur le Magicien !

_ Le Magicien ?

_ Oui, celui que tu appelles Paschic ! La Chose tient à ce qu’il reste en un seul morceau !

_ Vous saviez ça, Paschic, que la Chose veillait sur vous ?

_ Mais la Chose est partout dans le Cube, pour qui sait la voir ! répond l’intéressé.

_ Et le nom du Magicien ?

_ Parce que c’est un ami de la Chose depuis longtemps ! coupe Fleur.

_ Bien sûr ! C’est une évidence ! réplique Branche. Tout de même, ton tour me laisse baba !

_ Merci ! répond Fleur. Mais je t’ai vu en bas jouer les gros troncs et c’était pas mal, non plus !

_ Vrai ! J’ t’ai tapé dans l’œil ?

_ Faudrait pas exagérer non plus ! Disons que j’ai déjà vu des arbres plus demeurés !

_ Oh ben, alors là ! Moi, j’ai vu des roses autrement plus sexy que toi !

_ Euh... Dites, les jeunes, je voudrais pas casser l’ambiance, mais il serait peut-être temps qu’on songe à partir ! intervient Web. Les mutants n’ont pas inventé l’eau chaude et Fleur a fait des merveilles, mais ils rigolent pas non plus et eux aussi ont d’étranges pouvoirs ! »

Tout le monde en convient et on se dirige prudemment vers l’escalier ! A la sortie du bâtiment, on n’aperçoit personne et on quitte le quartier, en rasant les murs ! « Vous voilà avec une protection, on dirait ! dit Web à Paschic.

_ Oui, ça fait du bien… On se sent moins seul !

_ Bon, ben, on est quatre à présent ! »

                                                                                                                  48

     Dominator, dans la tour du Pouvoir, fume son éternel cigare : « Je n’aime pas ! Non, je n’aime pas ça ! dit-il en soufflant de la fumée.

_ Qu’est-ce que vous n’aimez pas ? demande derrière le duc de l’Emploi, qui se cure les ongles.

_ Eh ben tout ça ! répond Dominator, en montrant l’extérieur d’un geste large.

_ C’est-à-dire ?

_ Toute cette flotte, ce ciel bas, cette végétation qui gonfle ! J’ai l’impression que la Chose reprend le dessus…, qu’elle progresse dans le Cube, qu’elle se moque de nous !

_ Bah, un peu de désherbant, de nouveaux lotissement la remettront à sa place !

_ Évidemment… Mais il n’y a pas que ça ! Que dit le potentiomètre de nos inquiétudes ? »

Le duc de l’Emploi se déplace et regarde un appareil fixé au mur, avant de dire : « 18 !

_ Et la haine ?

_ 18 aussi !

_ Ce sont presque des maximum ! C’est bien et c’est mal ! Mal parce que, bien entendu, il ne faut pas arriver au chaos ! Une insurrection serait catastrophique ! Mais c’est bien aussi, car il faut que nous soyons captivés par nos inquiétudes et nos haines ! La Chose, là dehors, par son apparente indifférence, représente le vide cosmique, l’interrogation, l’inconnu !

_ Que deviendrons-nous, s’il nous fallait réfléchir, abandonner nos craintes ou nos détestations ?

_ Exactement ! Nos vies tiennent d’abord au sentiment que nous avons de notre pouvoir ! Je suis bien placé pour en parler ! Céder le pouvoir au nom d’une foi, avoir confiance dans quelque chose d’invisible, non merci ! L’injustice est là, ainsi que nos ennemis, il faut les combattre !

_ Il est question ici et là d’une petite bande d’illuminés, les 4, menés par un certain Paschic… Ils semblent comme des apôtres de la Chose !

_ Il fallait s’y attendre ! Plus les temps sont troubles et plus les fanatiques profitent des moindres brèches ! On a soif d’un discours radical, car on aime les solutions simples et rassurantes, mais il n’y en a pas !

_ Et les mutants ?

_ Quoi les mutants ?

_ Ils sont incontrôlables ! Soudain, il se mettent à assassiner ! Des enfants qui tuent, qui aurait pu imaginer cela ?

_ Oui, c’est un problème ! Ratamor dit que ce sont comme les œufs de la peur ! Dans un monde sans repères, certains jeunes ne survivent que grâce à une domination personnelle totale, ce qui implique une soumission totale chez les autres ! Et s’ils résistent, ils sont détruits ! La cohabitation avec les mutants est impossible ! Mais nos meilleurs spécialistes planchent là-dessus ! Ouais, qu’est-ce que c’est ? »

Un secrétaire entre et dit : « Monsieur Nuit demande à être reçu...

_ Bien sûr qu’il entre !

_ Salut à vous deux ! fait Monsieur Nuit.

_ Bien le bonjour monsieur Nuit ! Alors, quel bon vent vous amène !

_ Mais la situation actuelle ! Vous avez vu comme tout devient fluctuant, incertain ! Nous pouvons craindre une pénurie de béton ! Des entreprises sont menacées ! Que vais-je devenir, si je ne peux plus faire couler mon béton ?

_ Oui, nous parlions justement de la complexité des choses...

_ La Chose ? Mais elle revient toujours ! Le Cube en est infesté !

_ Ah Si elle n’est pas domestiquée, elle ne nous intéresse pas ! appuie le duc. Dominator, le disait à l’instant : la Chose, c’est le vide cosmique !

_ Eh oui ! renchérit Dominator. Imaginons un instant les Doms rassurés par la beauté de la Chose, disponibles les uns aux autres, ouverts !

_ Mais, mais alors, il faudrait que j’abandonne mes craintes ! Et où serait ma réussite ? Il faudrait, il faudrait que je renonce à mes constructions, à commander mes employés et qui leur donnerait à manger ?

_ Gardons nos inquiétudes, voulez-vous ! Le tout, c’est de maintenir le statu quo, en évitant les débordements !

_ Voilà ! d’autant que ma positon est bonne ! approuve Nuit. J’aime le matin visiter mes chantiers, avec ma nouvelle voiture ! Je discute avec chacun et s’il y a des problèmes, on les règle !

_ Quel niveau pour la haine et les inquiétudes ? » demande une nouvelle fois Dominator au duc.

                                                                                                                  49

     Dans le Cube, il y a tout de même des bars où les créatures de la Chose et du Cube peuvent consommer ensemble et ce soir-là, dans l’un de ces établissements, un Dom au comptoir boit un verre avec un Merle dont il vient de faire la connaissance ! L’oiseau pique des cacahuètes et trempe son bec dans une petite écuelle, alors que l’homme s’épanche : « 5 000 par mois que j’ gagne ! dit-il. C’est pas mal, hein ? Mais attends, quand j’enlève les frais d’étude pour mes gosses, l’entretien des deux voitures, les impôts, la taxe foncière… Si je te disais, le montant de cette taxe, tu tomberais dans les pommes ! Eh bien, que me reste-t-il ? Nada ! Ou presque ! Tiens, ma femme et moi, on veut aller en vacances cet été… On a bien droit d’ souffler, non ? Mais qu’est-ce qui s’ ra possible ? Seulement du camping, avec not’ vieille tente ! celle qui est à moité déchirée et qui s’envole au moindre coup de vent ! Bouououh !

_ Dur, dur ! approuve le Merle, qui a fini sa boisson. Tiens, René tu nous r’mets ça !

_ J’ crois que vous avez assez bu, les gars ! réplique René le barman.

_ Tu vois pas que le monsieur est triste, René ? Tu vois pas qu’il a soif ? s’indigne le Merle.

_ Sûr que j’ suis triste ! Sûr que j’ai soif ! s’écrie le Dom. Mais ils sont tous contre moi, ma parole ! Tu veux ma peau ou quoi, René ? »

René hausse les épaules et ressert les deux clients… « Mais dis-moi, fait soudain attendri le Dom au Merle, comment ça s’ passe dans la Chose ?

_ Oh ! Tu sais, c’est un peu toujours le même train-train…

_ Vrai ? Mais c’est quoi au juste ce train-train ?

_ Eh ben, au départ, on est comme vous, les Doms : on cherche à manger, pour commencer la journée ! C’est après que ça change ! Quand on a fait le plein de force, on s’ met au soleil, pour s’ chauffer !

_ Non ?

_ Si ! Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? T’as mangé, c’est l’essentiel ! Et puis rester au soleil, ça fait du bien… On profite de la vie quoi ! Après, après, mon Dieu, il est possible qu’une belle femelle passe à côté et…

_ Ah Ah ! Ah ! Les salauds !

_ Alors là j’ fais mon grand numéro ! J’ chante à tue-tête, pour montrer que j’en ai, si tu vois c’ que j’ veux dire ! J’ fais des pirouettes ! Un tas d’ conneries ! Y a des trucs que j’adore !

_ Ah ouais ? Lesquels ?

_ Voler à toute vitesse entre les arbres ! Sentir le vent me fouetter le bec ! Passer dans des trous étroits ! La voltige, c’est mon dada ! Percer des trucs émeraudes ! Tout l’éclat de la forêt, ça m’emballe grave !

_ Ah ! Ah ! Ah ! Les salauds ! Vous avez vraiment la belle vie ! Mais dis-moi, nous les Doms pourquoi nous avons tant de problèmes ! Pourquoi j’ suis aussi triste ! On a bien la raison, c’est un avantage sur vous ! Et pourtant, on s’en sort pas ! C’est même pas politique ! J’ sais pas !

_ Tu sais pourquoi les Merles sont tout en noir ? C’est parce qu’il porte un deuil…, celui du roi des Merles !

_ Chic ! Une histoire !

_ Exactement ! Mais non, je ne vais pas te raconter cette histoire… Elle ne va pas te plaire !

_ Oh ! Mais si, raconte-la-moi ! Tu vois bien comme j’ suis triste ! Bououou… Tiens, René, la même chose, pour écouter l’histoire ! René, fais c’ que je te dis ! Vas-y Merle, chuis tout ouïe !

_ Le roi des Merle était un grand voyageur, un grand sportif aussi et un jour il est parti très loin de la forêt et il a découvert un peuple très étrange !

_ Oh ! Oh !

_ Dès que les gens là-bas atteignaient leur majorité, ils se mettaient eux-mêmes au pied une chaîne et un boulet, dont ils jetaient la clé !

_ Pas possible !

_ Si ! Mais le plus incroyable, c’était qu’ils se mettaient alors à se plaindre de leur boulet ! Ils criaient que c’était pas une vie, qu’ils n’étaient pas libres et qu’ils en avaient marre de leur condition d’esclaves !

_ Ah ! Ah ! Ah ! Les cons !

_ Mais le roi Merle avait vu où ils jetaient les clés et il en ramassa quelques unes, pour aller ouvrir les chaînes ! Mais les gens refusèrent, parce qu’ils avaient peur de vivre sans boulet et ils tuèrent le roi des Merles !

_ C’est tout ?

_ C’est tout !

_ J’ sais pas pourquoi, mais j’aime pas ton histoire ! Allez, faut que j’ rentre ! Demain boulot ! J’ suis pas comme toi, Merle, j’ suis pas libre, moi ! »

                                                                                                                        50

     Pour qui sait voir, chaque jour, vers 17 heures, le Cube est pris d’une étrange frénésie : c’est le grand bal des cubes roulants ! Oh ! Bien sûr, on pourrait plaindre les Doms, ce peuple esclave de son travail, mais la réalité est tout de même un peu différente ! Car le problème n’est pas seulement que des gens aient fini leur journée et qu’ils rentrent chez eux, ce qui fait qu’ils sont pris dans des embouteillages, qui usent leurs nerfs, non, ils s’opèrent encore chez eux une étrange transformation !

Le Dom, dans la circulation laborieuse, peu à peu s’endort, se liquéfie, perd toutes les aspérités de la lucidité ! Il s’amollit, gagné par le rêve ! D’abord parce qu’il est chez lui ! Le cube roulant est son deuxième salon ! Il peut en caresser les cuirs, en apprécier toutes les décorations en trompe-l’œil, mais encore il en savoure la haute technologie, visible sur son tableau de bord, ainsi qu’il serait à bord d’un petit avion !

Il se félicite de cet habitacle qui témoigne de sa réussite et qui pourtant l’a rendu esclave ! Mais le Dom agit ainsi, car il est coupé du monde extérieur, qu’il voit à travers une vitre, comme si cela ne le concernait que secondairement !

Il n’est donc pas totalement misérable, malgré les difficultés du trafic, et même il finit par aimer la situation, puisqu’elle est somme toute forcée et qu’elle lui enlève l’embarras de réfléchir ! Il ne reste plus qu’à suivre le train, grâce à des automatismes ! L’angoisse s’est envolée et au contraire un doux confort s’installe, une « symbiose » se réalise entre le conducteur et son véhicule ! Le bal des cubes roulants peut commencer, les danseurs sont prêts et ont chacun leur costume !

Il y a des cubes roulants comme parés de diamants et qui semblent signaler la haute condition de leurs propriétaires ! Autrement dit, on voit des marquis, des duchesses, des princes, mais sont encore présents des roturiers, avec de la poussière sur la carrosserie et dans des modèles qui ont pris de l’âge ! Mais peu importe ! Tout ces Doms se côtoient sans difficultés, car la danse les unit, le code de la route les cimente ! Et on s’incline respectueusement, en se rangeant volontiers sur le bas-côté, s’il y a de la place, pour laisser passer le cube roulant d’en face !

On est patient, arrangeant et même souriant, civilisé ! On en est fier, mais on ne se rend plus compte comme les cubes roulants sont lourds, comme ces manœuvres sont pesantes, polluantes et consommatrices de nos nerfs, alors que non loin la Chose est éclatante de beauté, avec ces champs émeraude qui ondulent, ces rayons d’or dans les bois et ces oiseaux qui n’en finissent pas de crier leur force et de raconter leur bien-être !

Les Doms se croient affranchis, sages, modernes, mais ils s’épuisent dans ces courbettes, ces tours de volants, ces petites touches électroniques ! Le cerveau n’est plus qu’une éponge lente et s’il ne fait pas d’efforts physiques, le Dom ne comprend pas d’où vient sa fatigue et même son désespoir !

Pourtant, tout change le samedi ! Le trafic devient hurlant, nerveux, agressif, sans pitié, cruel, ainsi que les voitures auraient des dents ! Malheur alors au piéton qui traverserait sans prudence la route ! Il vaudrait mieux pour lui de tomber dans une mare pleine de de piranhas, par un temps caniculaire ! Il aurait plus de chances de survie ! C’est que le Dom n’est plus sous l’emprise de son travail, mais de ses plaisirs et ainsi, rien ne va assez vite ! « Place ! Place ! » semblent crier les cubes roulants !

Mais ce n’est pas la beauté de la nature qui est recherchée, alors qu’elle est la seule qui pourrait rassurer le Dom sur ses angoisses ! Non, non, ce qui l’intéresse, c’est consommer, acheter, se sentir fort, important, aimé, ce qui veut dire pour lui susciter de l’admiration, synonyme de pouvoir !

Son travail ne l’empêche pas de courir vers la lumière et la Chose, afin de s’enchanter du monde et de trouver une raison et l’énergie pour aimer son voisin ! Mais son temps libre, il le consacre à parader ou à se rendre encore esclave de sa maison ! La beauté lui est étrangère ou secondaire !

Et il se plaint ! Il s’étonne de la dureté du monde, alors que lui-même cherche sa supériorité, sa domination ! Il ne voit pas que, comme les animaux et les plantes, nous sommes invités à une fête, un renouveau ! Il rit d’un possible dieu, car « On ne la lui fait pas ! » Il dit : « Contemple l’injustice et montre-moi ton dieu ! »

Il sourit implacable, sûr de son raisonnement, alors que le paradis de la Chose rayonne autour de lui ! Comment pas ne pas le voir imbécile ? ne pas être en colère contre lui ? ne pas le plaindre ?

Comment le convaincre et l’amener à faire un pas de côté ? Il a tant souffert ! Il connaît tellement de choses ! N’est-il pas allé sur la Lune ? Ne guérit-il pas la rage ? Et son histoire politique, n’est-elle pas immense ? Et que ferait-il sans son cube roulant et sa haine ?

Et puis, il a tellement peur !

Paschic sent le printemps (43-46)

Le 16/05/2026

R132

 

               "Où est le mal? Où est le bien?"

                                   Le Corbeau

 

 

                                     43

      Branche réveille Paschic, en se déconnectant… Les deux hommes se regardent en silence… « Je ne pensais pas qu’on pouvait en endurer autant… lâche Branche.

_ Non, moi non plus !

_ En tout cas, vous avez trouvé le moyen de guérir, ou tout du moins de survivre…, ce qui n’empêche pas, hélas, de garder des séquelles !

_ Non, je dois faire avec... Mais il y a une question qu’on peut se poser : pourquoi me suis-je opposé à la Machine ? Qu’est-ce qui fait la différence entre les individus ? Car mes frères et sœurs n’ont pas eu mes problèmes !

_ Une sensibilité particulière sans doute… Vous avez vu toute l’incohérence de la Machine, surtout qu’elle vous a méprisé, tandis que vos frères et sœurs se sont soumis, n’ont pas vu, aveuglés qu’ils étaient par leur propre domination !

_ Ils ont eu peur de changer aussi… Mais le plus étrange est que j’ai pu trouver la paix et des réponses grâce à la Chose !

_ Justement, à ce propos, j’ai quelque chose à vous montrer, mais il faut réveiller Web ! »

Le trio est bientôt dehors et se dirige vers le Cubex, autrement dit le Cube expérimental ! Branche en a entendu parler et c’est pourquoi il veut en savoir plus ! C’est un vaste bâtiment immaculé, qui rappelle un hôpital, et dont l’intérieur est bien sûr ultra-moderne ! Des Doms, en combinaison blanche, y vont et viennent silencieusement, entre des rayons interminables, car nous sommes ici dans le temple de la Chose domestiquée, au paradis du jardinage !

« Hein ? fait Branche. Ici, les Doms s’intéressent aux plantes, apprennent à en prendre soin ! Cela ne peut-être que positif pour la Chose… et pour les Doms eux-mêmes, car jardiner fait du bien à la santé !

_ Sans doute… répond Paschic.

_ Vous n’avez pas l’air convaincu ! Grâce à ma double identité de Dom et de végétal, j’ai pu discuter avec des arbustes qui ont été achetés ici… Eh bien, ils m’ont dit qu’ils étaient heureux comme des papes ! On veille à tous leurs besoins !

_ On sème à leurs pieds du compost trois étoiles ! ajoute Web.

_ Le problème, dit Paschic, c’est que le message de la Chose n’est pas à vendre ! que c’est la gratuité qui fait en grande partie son essentiel !

_ Vous préféreriez que les Doms se désintéressent complètement de la Chose ? demande Branche.

_ Certes non, mais, si jardiner ramène à soi et fait qu’on s’enorgueillit, alors le message de la Chose est perdue !

_ Excusez-moi ! Mais rappelez-nous quel est-ce message ? Car j’avoue que je n’y comprends plus !

_ Mais que la beauté de la Chose peut nous enlever notre peur et donc notre domination ! Pourquoi jardiner fait du bien ? Parce que nous voyons le résultat de nos soins, quand le végétal se développe ! Nous participons au vivant et nous nous sentons utiles ! La réussite de la plante est la nôtre et elle nous réconcilie avec nous-mêmes !

_ Que du positif !

_ Mais on peut aller plus loin ! On peut encore dépasser la nécessité du rendement, ne pas être forcément tributaire du devenir de la plante, car cela donne encore du souci ! Quand vous regardez la Chose, vous voyez qu’elle pousse et vit d’elle-même, à profusion, sans votre aide ! C’est là sa gratuité et sa beauté est pareille, libre, infinie, gratuite ! On ne perd pas sa peur tant qu’on s’attache au résultat ! C’est toujours du tourment…

_ Mais on ne peut pas laisser la Chose aller au chaos ! Elle deviendrait impénétrable, hostile !

_ C’est vrai et c’est pourquoi je vois la Chose constituant les nouvelles églises !

_ Quoi ?

_ Vous m’avez bien entendu ! La Chose est le temple de la beauté et il faut donc en prendre soin ! la respecter pour que sa beauté éclate, comme éblouit un vitrail ! Il faut que les Doms entrent dans la Chose comme s’ils pénétraient dans une église ! Mais une église consacrée à la beauté ! On ne reviendra pas à l’ancienne religion, car elle s’est discréditée par le poison de la domination ! La beauté nous enseigne que nous sommes aimés, à condition d’être assez simple pour l’admirer ! Cela demande un cœur d’enfant !

_ Je ne peux pas croire ce que vous dites ! Qu’est-ce que vous en pensez, Web ? demande Branche.

_ Vous savez, je ne suis pas tout à fait humain…

_ En tout cas, reprend Branche, tout cela me paraît pas suffisant ! La beauté…

_ C’est secondaire ! coupe Paschic. C’est une invention de l’homme !

_ En quelque sorte, oui…

_ Et pourtant, en vous connectant à mon cerveau, vous avez vécu ma propre expérience ! Vous avez vu par quoi je suis passé et comment ça marche ! Vous savez comment je vois clair et comme je ne me berce d’aucune illusion !

_ C’est vrai…

_ Vous, le Dom végétal, vous restez sceptique quant à la puissance de la beauté…

_ C’est que…

_ Émerveillement, simplicité, douceur et courage ! Voilà les qualités du pèlerin de la nouvelle église ! Voilà son amour ! »

                                                                                                                44

     « Tout de même, réplique Branche, considérer la Chose comme sacrée…

_ Mais je n’ai jamais dit ça ! Sacré est encore un mot d’adulte, de Doms hypocrites ! Admirer la Chose comme un enfant curieux et prêt à l’émerveillement, je ne vais pas plus loin !

_ Ils vont rire les Doms !

_ Sans aucun doute, mais c’est aussi pour cela que l’artiste a un rôle à jouer ! Il peut transmettre la beauté de sorte que le Dom y soit lui-même sensible ! L’art s’occupe du spirituel et la science du matériel ! Mais la science a beaucoup fait de mal à l’art !

_ Comment ça ?

_ Dans sa soif de s’affranchir et de s’imposer, la science a fait siennes certaines calembredaines, comme celles qui disent que l’artiste crée par névrose, pour sublimer sa pulsion sexuelle ! La science a rendu l’art suspect, secondaire, comme s’il ne restait plus qu’elle pour expliquer la vie ! Mais il faut revenir à la simplicité première, quand des hommes admiraient le monde au point de le représenter sur les parois de leurs grottes ! Nous avons toujours été impressionnés par la beauté, car elle introduit le mystère, nous ouvre les portes de l’infini ! »

A cet instant, des Doms arrivent en colère, en poussant violemment un des leurs ! « Un arbre ! Il nous faut un arbre ! crie l’un d’eux.

_ Mais que se passe-t-il ? demande Web.

_ Un profiteur ! Un pollueur ! Un exploiteur ! répond le Dom. Un de ceux qui détruisent la planète ! On va le pendre !

_ N’est-ce pas excessif ?

_ Comment ? fait Paschic aux Doms. Vous, vous défendez la Chose ? Vous aimez la Chose ?

_ Bien sûr ! On ne veut pas laisser un monde empoisonné et sans vie à nos enfants ! s’indigne le Dom. »

Paschic ouvre les deux bras et voilà les Doms qui se retrouvent en plein dans une prairie en friche, où se dressent des digitales, des angéliques ou des chardons, à côté d’anciennes souches que l’herbe recouvre peu à peu ! Un ruisseau coule au milieu, que l’on entend ainsi que le vent qui fait gonfler de jeunes arbres ! « Eh ! Où on est ici ? s’écrie un des Doms.

_ Qu’est-ce qu’on fout là ? demande un autre. Il est où l’exploiteur, le pollueur ?

_ Chais pas !

_ Mais quelle est cette diablerie !

_ Encore un coup du patronat, j’ parie !

_ J’aurais la peau d’ ces fumiers !

_ Moi, tout ce vert, ça me fout la gerbe !

_ On se moque de nous, c’est certain !

_ Écoutez !

_ Quoi ? Qu’est-ce qu’on entend ?

_ Justement rien ! C’est le silence !

_ Oh là ! Oh là ! Tu cherches à nous faire peur !

_ Je cherche rien du tout ! Si t’avais pas perdu le profiteur…

_ Comment ? C’est de ma faute maintenant ? »

Paschic fait revenir les Doms dans le Cube, en leur disant : « Et vous dites que vous aimez la Chose ? Mais vous ne savez même pas ce qu’elle est ! Vous en avez même horreur !

_ Mais t’es qui, toi, pour nous faire la leçon ?

_ Vous n’aimez pas la Chose, parce qu’elle ne sert pas votre domination ! Vous êtes des hypocrites ! Par contre, vous voulez pendre un profiteur, car cela renforce votre pouvoir !

_ N’importe quoi !

_ Bien sûr, pas question que votre monde s’écroule !

_ On va s’occuper de toi, quand on aura fini avec celui-là ! Un arbre, il nous faut un arbre !

_ Mais il y en avait là où on était ! fait remarquer un Dom. On a été bête de ne pas en profiter !

_ Sauf qu’à ce moment-là, on n’avait plus le profiteur ! Pas vrai, patate !

_ Juste ! Mais tu devrais pas m’appeler patate ! Faut du respect, pour construire le nouveau monde !

_ Allez, un arbre ! Il nous faut un arbre ! 

_ Remarque : s’il n’y avait plus de profiteurs, il y aurait encore des arbres !

_ Ouais, mais alors il n’y aurait plus besoin d’arbres, car il n’y aurait plus de profiteurs !

_ Juste ! »

                                                                                                                  45

     Le trio, formé par Paschic, Branche et Web, arrive sur un marché, où on vend des fruits et des légumes, à côté de quelques bonimenteurs, dont l’un attire l’attention… Il s’adresse principalement aux femmes : « Mesdames, dit-il, vous êtes pressées par le temps et vous entrez dans un magasin, où malheureusement il y a déjà quelqu’un, un homme qui plus est, et qui vous fait attendre, parce qu’on doit le servir ! C’est une surprise pour vous et vous trouvez ça inacceptable, car vous avez autre chose à faire ! N’ai-je pas raison ?

_ Oui, fait l’une, on se demande ce qu’un homme fait dans un magasin !

_ Ils ne savent même pas ce qu’ils veulent ! ajoute une autre.

_ Ils n’ont aucun goût !

_ Moi, ils me donnent mal au ventre ! C’est plus fort que moi !

_ On n’a pas à attendre, comme ça, le bon vouloir de ces messieurs !

_ Vive la femme !

_ Oui, vive les femmes !

_ Eh bien, mesdames, enchaîne le camelot, j’ai ici la solution à tous vos problèmes ! C’est un outil multitâches, que j’ai nommé l’émasculateur ! Il est fabriqué dans le Cube et on ne peut donc douter de sa qualité ! Sa principale fonction est constituée par une scie électrique, très simple, qui marche grâce à une pile commune ! Voilà, j’allume la scie et vous remarquerez qu’elle est parfaitement silencieuse ! C’est très pratique, car ça vous permet d’agir en toute impunité, en toute discrétion ! Ne vous fiez pas à la petitesse de la lame cependant, elle est très efficace, comme vous allez le voir sur ce mannequin ! »

Le vendeur fait un geste vers le cou de son mannequin et il lui tranche la tête en une seconde ! « Voilà, reprend-il, c’est pas plus difficile que ça ! Où est le client qui vous faisait obstacle ?

_ Eh ! Mais y a sûrement du sang par terre ! jette une spectatrice.

_ Mais c’est prévu, ma chère madame ! L’émasculateur a été conçu pour vous donner toute satisfaction ! Il suffit de tirer cette languette en arrière, comme ceci, et un tuyau aspirant plonge vers le sang et le nettoie ! Vous n’avez même pas à vous en occuper ! Vous commencez vos achats et il fait le travail tout seul ! De sorte que quand vous passez à la caisse, il n’y a plus qu’un tas informe sur le côté, sans doute même sous l’étal ! Personne n’a rien vu, ni entendu ! Vous voilà maître du terrain en une seconde ! Avouez que c’est une bonne solution, pour se débarrasser d’un des ces mâles arrogants et violents !

_ Et combien ça coûte ?

_ Dix euros pas plus ! Garanti six mois ! Et en plus, vous pouvez achetez la housse de l’émasculateur pour eux euros seulement ! Elle vous permet de l’emporter partout d’une manière invisible !

_ Eh bien, moi, je prends un appareil et sa housse !

_ Très bien, et donc douze euros !

_ Moi aussi !

_ Moi, je prends deux appareils, avec leur housse !

_ Bien !

_ Et qu’arrive-t-il quand la lame ne coupe plus ?

_ Vous venez m’ voir, je vous l’aiguise aussitôt !

_ Moi, je vais en offrir un à mon mari, pour qu’il sache ce qui l’attend ! Hi ! Hi !

_ Moi, c’est pour mon fils ! Je veux pas qu’il traîne dans les magasins !

_ Vive les femmes ! Hi ! Hi !

_ Je serais bien le dernier des derniers, si je ne vous aidais pas à mieux vivre !

_ Vous nous avez comprises ! C’est assez rare chez un homme !

_ Je fais aussi mes courses et je vois à quel problème vous êtes confrontées !

_ Oh ! Ma boîte est cabossée !

_ Pas de problèmes, je vous la change tout de suite !

_ La peur change de camp !

_ Comme vous le dites !

_ Et quand c’est une femme qui est devant ?

_ Mais tous les coups sont permis, non ?

_ Hi ! Hi !

_ Ne devenez pas vieille avant votre âge ! Vingt euros, alors, avec le liquide nettoyant !

_ Ah bon, y a du nettoyant ? Vous ne l’avez pas dit !

_ Encore une erreur de mâle ! Si vous en voulez, j’ vous sers ! »

                                                                                                                       46

      Le trio quitte le marché et arrive dans une zone du Cube assez étrange, qui donne même froid dans le dos ! Tous les bâtiments y sont gris, en formant des barres sous un ciel sombre et pluvieux ! Aucun signe de vie ! Les logements semblent abandonnés et seul le vent met en mouvement des détritus… « Pas gai, tout ça ! s’écrie Branche. Qu’est-ce qu’on fait là ?

_ On explore ! répond Web. On repousse les limites de la connaissance !

_ Et on est surveillé ! ajoute Paschic.

_ Hein ? Quoi ? s’étonne Branche.

_ Ne vous retournez pas tout de suite, précise Paschic, mais dans le coin à gauche, derrière nous, y a un mutant qui scrolle !

_ Un mutant qui scrolle ? répète Branche.

_ Oui. Web, vous l’ sentez ? C’est vous le maître du numérique…

_ Oui, il surfe sur mon réseau, mais rien d’important…

_ Non, approuve Paschic, il scrolle pour se donner une contenance…

_ Une contenance ? fait Branche. Mais d’abord comment savez-vous que c’est un mutant ? »

Subitement, les bâtiments se mettent à glisser, pour enfermer le trio dans un rectangle, dont les bords se rapprochent ! « Mais qu’est-ce qui s’ passe ? s’écrie Branche paniqué. Qu’est-ce que ça veut dire ?

_ Cela veut dire que le mutant utilise ses ondes psychiques pour nous écraser ! répond Paschic.

_ Et maintenant il appelle ses petits copains ! précise Web.

_ Oh la, la ! lâche Branche.

_ Vite, Branche, faites fonctionner vos pouvoirs ! jette Paschic.

_ Mes, mes pouvoirs ?

_ Vous êtes à moitié arbre ! Vous devez avoir toutes les possibilités de l’arbre ! Plantez vos racines dans le sol et retenez les bâtiments, le temps qu’on trouve une solution ! »

A sa grande surprise, Branche développe effectivement, à la place de ses pieds, des racines qui parviennent à crever le béton, par des fissures ! Puis, son corps s’épaissit pour former un tronc massif et noueux ! Les bras se changent en branches et voilà Branche, grimaçant sous l’effort, mais qui parvient tout de même à freiner l’étau des bâtiments ! « Et maintenant ? demande-t-il, la sueur au front.

_ Euh… on va t’escalader, pour gagner les toits ! répond Paschic.

_ Bon, mais allez-y, car j’ vais pas tenir longtemps comme ça ! »

Paschic et Web montent le long de Branche et arrive au niveau de l’un des toits, sur lequel ils sautent ! « Vite Branche, crie Paschic, à toi de t’extirper d’ là ! Tu t’ ramasses sur toi-même, vers la cime et on t’ récupère ! » Branche, qui sent qu’il n’en peut plus, reprend bien sa forme humaine dans le haut et se jette vers ses amis, alors que les bâtiments, en craquant, se ferment sur eux-mêmes !

« Bon sang ! fait Branche. C’était moins une !

_ On n’est pas sorti de l’auberge pour autant ! jette Paschic.

_ Non, approuve Web, ils sont en train de se rameuter tous !

_ Mais comment est-ce possible ? demande Branche. J’ veux dire, pourquoi ils sont là et qui sont-ils ? Pourquoi veulent-ils nous tuer ?

_ Plus les conditions de vie sont difficiles, explique Paschic, et plus les Doms ont le réflexe d’augmenter leur domination, leur égoïsme autrement dit ! Ici, comme vous le voyez, les bâtiments sont durs et tristes et il n’y a pas non plus de soleil ! Le résultat : la domination y est au maximum, d’où les mutants !

_ Mais, mais ils sont capables de faire bouger des immeubles ?

_ Ils peuvent faire mille fois pire ! Ce sont des trous noirs psychiques !

_ Vous pouvez bien vous-même vous transformer en arbre ! ajoute Web.

_ Il nous faudrait un endroit où nous cacher ! » résume Paschic.

A l’autre bout du toit, il y a de grands voiles blancs, apparemment des draps qui sèchent dans le vent… « Allons voir ! » dit Paschic et le trio se met en mouvement. Mais tout près il constate que ce ne sont pas des draps : c’est plus doux et cela semble fixé dans un tapis d’un brun jaunâtre. « C’est curieux, fait Branche, qui tâte du pied le tapis, on s’enfonce dedans ! Ça ne me dit rien qui vaille !

_ Ben, faut quand même y aller ! coupe Web. Car, je les sens, les mutants arrivent sur le toit ! »

Le trio se met à marcher sur cet étrange sol orange et aussitôt les voiles blancs se referment sur eux !

Paschic sent le printemps (39-42)

Le 09/05/2026

R131

 

     "Les enfants, les enfants! Qu'est-ce que dit la foule? Ecoutez-la!"

                                                   Coup de tête

 

 

                                             39

     Pendant que Branche, laissé seul, mais toujours connecté à Paschic, se demande comment on peut survivre au traitement que lui a infligé le petit homme, il se passe de drôles de choses dans le Cube ! Mais laissons parler le général chargé des opérations et qui explique la situation à son état-major ! « Messieurs, dit-il, le Cube est attaqué par la Chose ! C’est officiel ! Nos radars, très tôt ce matin, ont enregistré un vaste mouvement de troupes, à la frontière entre le Cube et la Chose ! Comment se présente l’ennemi ? Eh bien, comme d’habitude, la Chose fait preuve d’une extrême sournoiserie ! Elle n’a pas le courage, tout comme nous, de se battre à découvert, avec des armes classiques ! Sa méthode est celle des lâches, qui utilisent volontiers la ruse et la traîtrise ! Mais regardez ces images ! »

Le général fait signe à son aide de camp et l’on voit sur un écran de petits flocons blancs se déplacer dans l’air ! « A priori, c’est du pollen ! reprend le général. Et pourtant, avec un fort grossissement, on distingue nettement des parachutes, soutenant de minuscules créatures de la Chose ! Leur but ? Nous détruire bien sûr ! Car chacune de ces petites créatures est un vecteur de maladie ! Elles pénètrent dans le Dom par les voies nasales et elles attaquent le cerveau, les poumons, etc. ! Elles ne font aucun cadeau et la victime succombe en quelques heures, en quelques jours pour les plus résistantes ! Ici, vous voyez des enfants, plus vulnérables que les adultes évidemment, être pris de maux de gorge, de maux de têtes, avant les cris de souffrance et l’agonie finale ! »

Le général marque une pause, pour bien faire sentir tout le danger et l’ignominie de la Chose, car quel officier n’a pas lui non plus d’enfants ? « Messieurs, poursuit le général, c’est toute notre civilisation qui est menacée ! Depuis des siècles, nous luttons vaillamment et même brillamment contre toutes les maladies envoyées par la Chose ! Nous anéantissons ses microbes, ses virus ! Nous avons bâti le Cube, symbole de propreté, de pureté ! Nous sommes devenus des Doms indépendants ! Et la Chose ne l’a pas accepté ! Elle nous en veut et ses moyens sont toujours plus sophistiqués ! Qu’on songe à la maladie de Lyme par exemple ! Et que penser du Covid ? Nous avons failli être emportés par une épidémie mondiale ! Mais notre science et notre ténacité ont fait que nous sommes toujours là ! »

Les officiers approuvent silencieusement, en baissant la tête et le général se relance : « Ne croyez pas, dit-il faussement légèrement, qu’il s’agisse seulement d’un affrontement armé, physique, car c’est aussi une guerre idéologique ! Qu’essaie de nous faire croire la Chose ? Quel sens a son message ? Mon Dieu, nous en avons une idée par ceux qui ont trop fréquenté la Chose ! par ceux qui sont passés de son côté, si je puis dire ! Et que nous soutiennent ces hurluberlus, ces malades, ces marginaux ? Eh bien, que la Chose serait notre amie ! que sa beauté devrait nous rassurer, en nous persuadant que nous sommes chez nous, ici sur Terre ! pire ! que nous serions aimés par la Chose, malgré nous et que de ce fait, elle aurait le pouvoir de nous apaiser, de nous enchanter, de nous rendre heureux ! Messieurs, peut-on imaginer message plus irresponsable et plus dangereux ! Nous prend-on pour des imbéciles ? »

Un sourire carnassier remplit la salle et le général s’en sert, comme un surfeur prend une vague : « « Ah bon ? pourrais-je dire à la Chose. Tu veux notre bien ? Ne dois-je pas travailler pour manger ? Ne dois-je pas cotiser pour avoir une retraite ? Mes enfants n’ont-ils pas faim et n’ont-ils pas une santé fragile ? Le monde n’est-il pas une mangerie, voire une boucherie ? Les soucis et les problèmes ne sont-ils pas innombrables ? Toi-même, la Chose, ne veux-tu pas notre peau, par le réchauffement climatique ? Et je ne devrais pas m’inquiéter grâce au don de ta beauté ? Et je devrais imiter les animaux , qui chantent la gloire du soleil ou le plaisir de manger et de trouver de l’eau, alors que les guettent eux-mêmes des prédateurs ! Non, la Chose, tu ne me berneras pas avec tes boniments ! Jamais je ne baisserai la garde, tant que le Cube n’aura pas triomphé de toi ! » Voilà, messieurs, comment je parlerais à la Chose, si j’en avais l’occasion ! Mais l’occasion, on ne l’aura pas, puisque c’est la guerre ! On parlera à la Chose quand elle sera ici, enchaînée à nos pieds ! C’est le sort de tous les vaincus ! »

Les officiers se lèvent et poussent des hourras, ou bien sifflent ! Ils sont galvanisés et c’est ce que voulait le général, qui termine par ces mots : « Allez, messieurs, repoussez-moi ces parachutistes à coups de pied dans le cul ! Renvoyez-les à l’enfer d’où ils viennent ! Montrez au Cube que son armée est la meilleure du monde ! Il n’y a qu’un seul moyen de ne plus entendre les inquiétudes, c’est de les écraser sous la chaussure ! Riez dans la mitraille des microbes, car le microbe, c’est la Chose, tandis que vous, vous êtes des héros ! »

                                                                                                                     40

     Branche a été laissé seul par le petit homme, mais il est toujours dans le cerveau de Paschic et il se demande comment celui-ci a pu survivre, après avoir été écrasé par la Machine ! La réponse doit se trouver autour et Branche regarde un champ d’avoine émeraude, qui ondoie doucement… Sur un talus poussent à profusion des fleurs multicolores et c’est la grande explosion du printemps, d’autant que la pluie s’invite par endroits !

Branche se laisse envoûter par le spectacle et une sorte de vague à l’âme le gagne, ce qui le rend sensible aux flaques, qui ont l’air de cligner des yeux sous les gouttes ! Mais à ce moment surgit un cycliste, le visage fermé, tout le corps enchaîné à l’effort ! Branche le suit des yeux, songeur… Le cycliste est au milieu de la beauté la plus éclatante, la plus resplendissante, mais il l’ignore, reste indifférent !

Branche a l’impression que c’est le Cube qui vient de passer ! le Cube avec son poids et son tourment ! Mais Branche se détend de nouveau, grâce aux chants des oiseaux, qui sont de véritables discours ! Pourtant, au bout de ce champ de fleurs blanches, une forme inquiétante apparaît ! Elle mesure bien deux à trois mètres de haut ! C’est le Dom éternel, le Dom insatisfait et inquiet !

Il arrive énervé et il y a de quoi, pense-t-il ! Car comme le monde est rempli de misères, de souffrances, d’injustices ! C’est le Dom plein de revendications, plein de haine aussi, contre les oppresseurs de toutes sortes ! Les oiseaux s’enfuient quand il arrive, le lézard se cache ! L’avoine est écrasé sous son pas, l’escargot aussi ! Le Dom ne voit ni l’un ni l’autre, tellement il est troublé, accaparé par ses problèmes !

Bien sûr, il faut des logements, car sévit la crise ! Bien sûr, il faut baisser les taxes, car les prix ne cessent d’augmenter ! Bien sûr, la guerre menace, car certains se croient tout permis ! Bien sûr, il faut changer le gouvernement, car il est d’une incompétence crasse ! Bien sûr, il faut de la sécurité, car il y a de plus en plus de violence ! et il faut plus de moyens pour l’éducation, les hôpitaux !

Le Dom s’agite ! Il est pesant, fermé comme un mur et pourtant, il est persuadé de parler au nom du bien ! Mais pourquoi ne regarde-t-il pas ce carabe doré qui traverse le chemin, le mauve de ce compagnon ou de ce nuage ? Pourquoi ne respire-t-il pas ? Pourquoi ne sent-il comme les plantes sont heureuses dans l’humidité ?

Pourquoi ? Mais parce que ce sont de enfantillages ! Lui, le Dom, est responsable, sérieux, soucieux des autres ! Il ne vit pas dans sa bulle ! Mais ne veut-il pas la paix de Branche à ce moment ? N’est-ce pas elle le bonheur, la simple joie de vivre ? celle qui rend disponible, qui peut aider, soulager ? Non, le Dom s’énerve et il ne sait même pas pourquoi ! C’est qu’au fond il a peur, mais il ne faut pas le lui dire, car il n’a aucune simplicité !

Le Dom est prisonnier de son orgueil et il mélange ses blessures d’amour-propre avec les souffrances de l’humanité ! La peur le dévore, mais il enrage contre ceux qu’ils désignent comme coupables ! C’est que sa domination, qu’il nie, a toujours soif ! Ainsi le monde que voit Branche lui demeure invisible ! « Évidemment, jette le Dom, de tout ce malheur, vous vous en foutez ! »

Branche baisse la tête… Depuis le traitement infligé par le petit homme, il se demande s’il existe vraiment et s’il y en a bien un qui devrait hurler contre l’injustice, c’est lui ! Mais il ne le fait pas ! Il regarde encore les champs ondoyer ou les fleurs s’égoutter…

« Il faut se mobiliser ! dit le Dom. Il faut changer le monde ! On ne peut pas se laisser faire ! » « Le monde ? Quel monde ? songe Branche. Ce Dom ne voit rien et il veut changer le monde ? Pourquoi n’apprend-il pas déjà à le regarder ? »

Lentement, Branche comprend Paschic et comment il a pu résister ! Paschic a été écrasé par l’inquiétude des Doms, mais la beauté lui a donné la paix ! Soudain, une parole du Dom attire l’attention de Branche ! Le Dom dit, mi par plaisanterie, mi par conviction : « Les dieux eux-mêmes ne m’arrêteront pas ! Je lutterai jusqu’au bout ! »

« Pourquoi parle-t-il des dieux ? se demande Branche. Il ne voit même pas la fleur, ni l’escargot ! » Mais le Dom est déjà parti ! Il marche à grand pas ! Il a tant à faire ! Que cherche-t-il ? Que veut-il ? Il ne le sait pas lui-même !

Une jeune truite se nourrit dans le ruisseau tout proche et Branche l’observe… Elle est quasiment immobile et ne s’avance que pour saisir une proie… Elle filtre le ruisseau en quelque sorte ! Les ronces au-dessus ont un peu de pourpre dans leur vert et même sous la végétation, le ruisseau reflète encore le ciel, avec du rose à cause des nuages ! Ici, la beauté n’a pas de limites !

                                                                                                                      41

     Branche a découvert comment Paschic a pu survivre, grâce la beauté de la Chose, mais maintenant il le voit dans une autre situation, devant un nouveau défi ! En fait, Branche est toujours lui-même à la place de Paschic et il se retrouve dans une file d’attente, où tous sont nerveux, où règne la peur !

Nous sommes en plein dans le Cube, dans son ventre et ici la beauté de la Chose n’existe pas ! Il n’y a donc rien pour rassurer les gens ! La Pauvreté et la Misère sont deux goules du Cube, qui surveillent la file d’attente ! Elles reniflent chacun de haut en bas ! Elles sentent les failles, la fraude, leurs prochaines victimes ! Elles rient quand un bébé pleure, elles méprisent les faibles, elles murmurent pour inquiéter encore plus ! Elles adorent l’odeur de l’angoisse !

Les Doms ici perdent toute dignité ! Ils attendent tête basse ! Leur vie dépend d’un numéro ! Ici, nulle grandeur de la Chose, ni son génie, ni sa gratuité, ni son message d’amour ! Il n’y a que des chiffres, des dossiers, des droits qui comptent ! C’est la logique du Cube, implacable, froide, impersonnelle ! La tension est même dans les murs !

Branche avance lentement, comme les autres, avec son numéro, son droit, sa bouée de sauvetage, comme le passager d’un navire qui coule ! Pourtant, il reste confiant ! Il est plein de bonne volonté ! S’il faut travailler, il travaillera ! Il lui faut gagner sa vie, il le comprend très bien et il a besoin d’un salaire ! Il va devenir utile au Cube, qui le rétribuera ! C’est le contrat et quand enfin on l’appelle, Branche est plutôt serein ! Il fonce vers le bureau qui correspond à son numéro !

Mais il se trompe de chemin ! Il passe rapidement devant des niches vitrées, emprunte un escalier (ce qui est très bizarre!), hésite à faire demi-tour, puis finalement entre dans une pièce, face à un comité de Doms ! « Excusez-moi, dit Branche, j’ai dû me tromper... » Mais un Dom costaud, sans lever le nez d’un dossier, lui fait signe de s’approcher !

« Vous vous appelez Paschic, fait le Dom costaud. Vous êtes le fils de la Machine et de Tautonus ! Né dans le secteur 3 ! Vacciné du TPE en 73 ! Élève moyen au lycée ! Etc. ! Vous confirmez ?

_ Euh…

_ Oui ou non ?

_ Bien sûr, oui !

_ Bon, asseyez-vous ! Vous voulez un travail et réussir dans le Cube, c’est ça ?

_ Comme tout un chacun, oui !

_ Le problème, c’est que vous êtes suspect ! Vous n’êtes pas un des nôtres !

_ Comment ça ?

_ Nous ne savons pas très bien pourquoi, mais nos capteurs sont formels ! Vous nous cachez quelque chose !

_ Je ne comprends pas... »

Le Dom costaud se lève, vient près de la chaise de Branche, comme pour le menacer… « Qu’est-ce qui ne va pas chez vous, Paschic ? reprend-il. Je vous préviens, les ennemis du Cube, je les brise entre mes mains de fer !

_ Et moi, je leur arrache le cœur ! jette une Dom, membre du comité.

_ Mais je ne vois pas de quoi vous voulez parlez ! réplique Branche, qui déglutit et et qui se sonde, en quête de réponses.

_ Pourtant, nos capteurs ne se trompent jamais ! reprend le Dom costaud. Vous n’êtes pas du Cube ! Vous n’êtes pas de la famille ! »

Branche réfléchit à toute vitesse et il revoit la Chose, paisible, magnifique, magique ! « Hem ! fait-il. Il se pourrait que je sois de la Chose !

_ De la Chose ? Qu’est-ce que la Chose a à voir ici ?

_ Eh bien, je ne sais pas, je cherche !

_ Vous seriez de la Chose ? coupe en se moquant la Dom qui est déjà intervenue. Mais allez-y ! Allez brouter ses fleurs ! »

Le comité éclate d’un rire général ! « Mais, mais, enchaîne imperturbable Branche, il est possible que vous ne voyez pas la Chose, parce que vous êtes du Cube et vice versa : vous ne m’acceptez pas, parce que je suis de la Chose et non du Cube !

_ Malheureusement Paschic, explique le Dom costaud, en fixant ses ongles, vous sollicitez le Cube pour… croûter et le Cube ne vous aime pas, ne croit pas en vous !

_ Cela veut-il dire que vous me laissez tomber ? Qu’est-ce que je vais devenir ? »

Le Dom costaud d’un grand geste casse subitement une table ! « Mais Paschic, mon salaud, crie-t-il, t’as encore droit à une allocation de solidarité ! Mais on te traquera, Paschic ! On te lâchera pas, maintenant qu’on sait ! On te fera sortir du dispositif et tu nous supplieras à genoux ! Et enfin, tu seras du Cube ! »

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     Branche sort du bâtiment, complètement retourné ! « Alors, non seulement Paschic a été brisé par la Machine, mais en plus il est rejeté par le Cube ! se dit-il. Et si c’était pour les mêmes raisons ? Mais quelles sont-elles ? Pourquoi le petit homme, travaillant pour la Machine, et ce comité du Cube me détestent-ils ? Qu’est-ce que je leur ai fait ? »

Soudain, Branche n’arrive plus à décoller son pied du trottoir : il y est comme collé ! « Bon sang ! Qu’est-ce qui se passe ? se demande Branche. Le goudron est-il en train de fondre ? » Avec une peine infinie, Branche fait quelques pas et à chaque fois, il doit soulever son pied, en s’aidant des deux mains ! Il n’en peut plus et doit souffler ! Mais, à sa grande surprise, il constate que chaque Dom autour éprouve les mêmes difficultés ! Eux aussi ont l’air d’échapper à de la glu !

« Bon sang ! Je ne suis pas le seul ! se réjouit Branche. Ça me rassure ! Mais…, mais quelle est cette diablerie ? » En effet, Branche maintenant s’enfonce dans le trottoir, comme si le Cube était fait d’une matière élastique, quasiment vivante ! « Eh ! Les gars ! Sauvez-moi ! » crie Branche, qui disparaît jusqu’à la taille et qui sent tout son corps suivre ! Mais apparemment les autres sont bien trop occupés à essayer de se sauver eux-mêmes et Branche n’a plus que la bouche qui émerge, avant un effrayant trou noir !

Il est dans l’antiCube ! le Cube interdit ! celui qui est nié ! rejeté ! Curieusement, Branche y respire normalement et il s’apaise, d’autant que les ténèbres n’y sont pas totales ! On y voit dans l’ombre, comme si la seule conscience suffisait et n’avait plus besoin de l’œil ! Mais qu’est-ce distingue Branche ? Mais un château, ou plutôt une prison, car l’ensemble a l’air sinistre !

Il y a un pont-levis, avec des gardes qui n’ont pas de visages, mais qui sont constitués de nuit ! Pourtant, ils ne semblent pas menaçants et un garde, en prenant une lampe, devient naturellement le guide de Branche ! On emprunte des escaliers, on passe des grilles, on parcourt des couloirs silencieusement, la lumière du garde donnant une couleur bleue aux murs, ainsi qu’on serait dans une sorte de rêve !

Puis on s’arrête, devant une lourde porte, qui demande au garde l’une de ses plus grosse clés ! Enfin la porte s’ouvre et le garde s’efface, pour laisser entrer Branche ! C’est un cachot, jonché de paille et une forme y est enchaînée ! Branche s’approche et distingue une vieille femme recroquevillée sur elle-même ! « Madame, hum ! fait Branche intrigué, mais prudent. Madame, je…

_ Hein ? Qu’est-ce que c’est ?

_ Madame, je viens du Cube…

_ Vous venez du Cube ? Vous êtes donc encore vivant ?

_ Euh… Je crois, oui… Mais où sommes-nous ici ?

_ Au Royaume des morts !

_ Le Royaume des morts ?

_ Oui, vous me voyez enchaînée ici, mais c’est moi-même qui me suis condamnée ainsi !

_ Je ne comprends pas…

_ Non, évidemment… On comprend trop tard, ou on ne veut pas comprendre ! Mais ces chaînes, c’est ma peur ! Mais, dans le Cube, je n’ai pas voulu la voir, ni la vaincre !

_ Vous n’avez pas voulu la voir ?

_ Non, j’ai préféré la nier ! J’ai plutôt voulu qu’on croit à ma force, à ma réussite ! J’étais tellement fière ! Comme tous ceux qui sont ici d’ailleurs ! J’ai préféré écraser les autres plutôt que d’affronter ma peur ! J’ai fait du théâtre, car je sentais un abîme sous mes pieds et voilà le résultat : la peur continue de m’enchaîner !

_ J’ai l’impression de vous connaître… En tout cas, je ne suis pas ici par hasard !

_ Peut-être… Je suis la Machine !

_ La Machine ? La mère de Paschic ?

_ Vous connaissez Paschic ! Oh ! Dites-lui combien je regrette ! Mais…, mais j’avais tellement peur ! Je n’ai pas pu agir autrement que violemment ! Il me faisait sentir l’abîme, vous me comprenez ? Oh ! Pensez-vous qu’il me pardonnera !

_ Le problème, c’est que vous l’avez tellement piétiné et détruit qu’il se demande toujours si sa pensée vient de lui-même ou de vous ! Ainsi, même s’il veut vous pardonner, il sera incapable d’être absolument sûr que c’est bien là son désir !

_ Oh ! Comme je le regrette ! Et comme nous le regrettons tous ici ! Ah ! Si nous avions eu un peu plus de courage et un peu moins d’orgueil ! Aujourd’hui, on danserait dans les étoiles ! »

Paschic sent le printemps (34-38)

Le 02/05/2026

R130

 

              "Mauvais temps, messieurs, mauvais temps!"

                                   Ne réveillez pas un flic qui dort

 

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     Nous avions laissé Paschic, Web et Branche dans l’appartement de Ratamor et voilà que tous les trois se retrouvent au grand air, ensemble, puisque Branche semble vouloir découvrir le monde ! Dans la rue, il a seulement l’air costumé en arbre et tout se passerait bien pour le premier Dom végétal, si le Cube n’était pas soudainement en proie à une nouvelle maladie !

Que se passe-t-il au juste ? Mais cela a commencé bizarrement, quoique d’une manière plutôt anodine ! Mais un Dom, un matin, alors qu’il était sur le point de se raser, s’est figé devant sa glace, car une fleur, oui, une petite fleur était en train de lui pousser sur la joue ! Ce n’était pas possible ! Mais si ! Le Dom a rapidement cédé à la panique, d’autant qu’il était célibataire, et il s’est précipité chez son médecin, bien qu’il n’eût pas rendez-vous !

Suscitant l’indignation des patients, qui attendaient dans la salle d’attente, le Dom a fait irruption dans le cabinet du médecin, en criant « Doc, c’est une urgence !

_ Voyons, je suis en consultation !

_ Excusez-moi, mais j’ ne peux pas attendre ! Non mais, regardez-moi ça !

_ Une… une fleur vous pousse sur la joue… C’est curieux !

_ Curieux ? C’est une catastrophe oui ! »

La suite se résume à une idée d’utiliser un désherbant et on aurait sans doute pu soulager le Dom, mais les événements vont se précipiter ! D’autres Doms en effet se voient également « fleurir » ! Et ce n’est pas une seule fleur qui apparaît, mais un véritable bouquet ! On a, quels que soient leur âge ou leur sexe, des Doms primevères, boutons d’or, pissenlits, compagnons, pâquerettes ! C’est une explosion florale sur les visages !

Le corps médical s’en émeut, car l’angoisse des patients est bien réelle ! On rase les fleurs, elles repoussent ! On se gratte la tête devant le phénomène ! On examine les habitudes de chacun, pour découvrir les causes du mal, en vain ! On parle d’une épidémie et on s’en protège avec des masques ! Est-ce vraiment efficace ? On est tenté de répondre que non, puisque le nombre de Doms fleurs augmente inexorablement !

Des malades sont invités sur les plateaux de télévision, où ils éclatent en sanglots ou évoquent l’idée du suicide ! On les plaint et celle qui est la plus touchée, c’est la reine Inquiétude, qui vient de s’unir en grandes pompes avec Dominator, le président du Cube ! La reine Inquiétude ne cesse d’exprimer ses craintes, son désarroi et elle s’engage personnellement pour guérir les Doms fleurs ! Des reportages la montrent les accueillant dans un établissement spécialement réquisitionné pour l’occasion ! Les meilleurs chercheurs dans le domaine y sont appelés !

A l’Assemblée du Cube, c’est l’ébullition ! On crie, on invective les opposants ! L’heure est grave ! On prend un ton solennel ! Certains accusent des puissances étrangères et malveillantes ! On met en cause le laxisme des gouvernements précédents ! On dit qu’on l’avait dit ! qu’on avait prévenu et qu’à l’époque on n’avait reçu que moqueries ! On exprime sa lassitude d’avoir toujours raison !

On met en garde, contre les forces obscures, contre ceux qui voudraient détruire le pays, pour mieux le gouverner ! On s’énerve et puis, soudain, le débat prend un autre cours ! Quelqu’un a suggéré une vague de la Chose, une attaque de la Chose ! Elle aurait profité de sa liberté, de la mauvais situation politique et économique mondiale, pour porter un coup contre le Cube ! La sournoise ! La dangereuse Chose aurait frappé le Cube dans le dos ! Par quels moyens ? Mais elle aurait essaimé, après s’être modifiée génétiquement ! Elle serait devenue à même de miner le Dom dans sa chair ! Encore un de ses plans pour détruire le Cube !

Il n’y a qu’à la regarder et c’est ce que fait une délégation du Cube ! Et que voit-elle ? Mais une Chose triomphante, qui jubile, qui partout explose, dans ses fleurs, ses couleurs, ses senteurs ! Certes, c’est le printemps, mais cela effraie, agace même, car la Chose a encore l’air heureuse, alors que les Doms sont en plein doute, ont tant d’affaires délicates à traiter, ont tellement de souffrances, tellement de tourments ! C’est que le Cube a les pieds sur terre, il est sérieux, lui ! Il ne fait pas n’importe quoi, comme la Chose !

La haine gronde ! Le fiel se débonde ! Contre les ennemis du Cube, on ne saurait être trop ferme, trop radical ! Et pourquoi pas la bombe atomique ? Un passage sur la Chose et boum ! le champignon nucléaire ! Elle ferait moins la maligne après ça ! Des voix tempèrent : peut-être que du napalm serait suffisant ?

En tout cas, dans les rues règnent le trouble, le soupçon et c’est pourquoi Branche et ses amis sont subitement contraints de se cacher ! Branche en effet ne passe pas inaperçu et il est plus vu comme une menace que tel un malade !

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     Les trois compères profitent d’une nuit dans un hôtel et Paschic et Branche se retrouvent à veiller, tandis que Web s’est déjà endormi et que dehors un orage fait voir ses éclairs ! C’est un spectacle dont on ne se lasse pas quand on est à l’abri et qui peut créer une certaine intimité, puisque voilà Branche qui parle à cœur ouvert à Paschic : « Je peux peut-être vous guérir ! dit-il.

_ Ah ?

_ Oui, j’ai remarqué que, malgré votre sagesse, vous sembliez blessé, ce qui vous fait toujours un peu sur vos gardes !

_ C’est exact ! Je suis passé sous un rouleau compresseur, étant enfant ! Mais les dégâts sont tels que je doute qu’une guérison complète soit possible !

_ Un rouleau compresseur ?

_ Oui et c’est même un euphémisme ! Je suis le fils de la Machine et j’ai été traqué et attaqué dans les moindres recoins de mon cerveau ! C’est un piétinement complet, basé sur la peur et qui a duré de nombreuses années ! Je me demande toujours aujourd’hui comment se fait-il que je sois toujours en vie ou comment ai-je fait pour ne pas sombrer dans la folie ? Pour moi, ça tient du miracle !

_ La Machine ? J’en ai vaguement entendu parler… Mais pourquoi un tel acharnement ? Vous n’étiez qu’un enfant ! Etiez-vous particulièrement difficile ?

_ Non, je crois que c’était même le contraire ! C’est d’abord à cause de ma douceur que j’ai eu des ennuis !

_ Je ne comprends pas…

_ Mais on méprise volontiers celui qui paraît accepter cela, comme si c’était un signe de faiblesse ! Mais ma douceur était aussi due à une lucidité particulière, qui me faisait voir les inquiétudes des Doms comme injustifiées ! Par exemple, comment expliquer la paix de la nature, sa beauté, à côté de tous nos énervements, qui sont sans fin ! Il y a là une inéquation qui m’a toujours frappé et qui m’a conduit à considérer l’hypocrisie des Doms ! J’étais en marche vers la vérité et cette quête a garanti ma raison, jusqu’à la rendre d’acier !

_ Je commence à comprendre… Votre relation avec la Machine est devenu un affrontement !

_ Exactement ! Son mensonge, qu’on peut aussi voir comme un aveuglement, n’est pas passé par moi, mais à quel prix ! La Machine a bien essayé de me détruire et j’en porte encore aujourd’hui les séquelles ! Quand une mère veut à toute force tordre son enfant, selon ses désirs, il n’en sort pas indemne évidemment !

_ Évidemment !

_ Plus tard, j’ai théorisé ce qui m’est arrivé et ce que j’ai compris des choses, car, à ma grande surprise, j’ai découvert que la Machine n’était nullement une Dom particulière, mais que la plupart des Doms sont comme elle ! Ils ont le même fonctionnement, mais à un degré divers cependant !

_ Oui, ce sont vos idées sur la domination et la peur ! La première augmentant selon la seconde, pour mieux la masquer !

_ Oui, la domination, c’est la vitrine de la réussite, de la force, de l’équilibre ! C’est ce qu’on voudrait nous faire croire socialement, mais en dessous il y a toujours la peur, de ce qui est différent ! Si un obstacle se présente, la vitrine tremble, car la peur réapparaît ! Le drame, c’est quand le Dom, au lieu d’affronter cette peur, d’essayer de comprendre la différence, l’essence même de la vie, choisit de détruire l’obstacle, de lui faire subir toute sa fureur !

_ Je vois… Je comprends mieux le rapport entre vous et votre mère…

_ Mais vous parliez de me guérir…

_ Oui, j’ai un pouvoir… Je peux entrer avec mes branches dans votre cerveau ! Je peux m’y ramifier quasiment à l’infini et ainsi toucher toutes vos blessures, afin de les apaiser, de les réparer !

_ J’ai peur de ce que vous allez sentir…

_ On peut toujours essayer… On verra bien l’ampleur des dégâts…

_ Très bien ! »

A cet instant, un éclair traverse la pièce et les lumières s’éteignent ! La pièce est plongée dans une vague lueur bleue… « Pas besoin de lumière ! reprend Branche. Asseyez-vous… Je vais me ramifier le plus finement possible... »

Paschic observe Branche, qui s’étend et développe des brindilles, qui ont elles-mêmes la forme d’éclairs ! Elles finissent toute même par pénétrer le nez de Paschic et elles commencent alors leur voyage au centre de la douleur mentale, là où tous les coups portés par la Machine ont entaillé le cerveau, le faisant dolent et esclave !

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     Branche, par sa connexion, pénètre un autre univers ! En fait, il devient un acteur des blessures mentales de Paschic, comme s’il se trouvait au centre de ses pensées et qu’il en éprouvait les moindres remous, sous forme d’images ! Mais le décor de départ n’a rien de rassurant ! Une immensité désertique et blanche, sans doute constituée de sel, avec un arbre mort !

Un petit homme en costume arrive cependant et tout tranquillement, sous le regard incrédule de Branche, il demande à celui-ci de s’asseoir sur la souche, tout en ouvrant une petite valise ! « Je vais vous appliquer ces électrodes, dit-il. C’est fou ce qu’on peut faire aujourd’hui, car cette petite valise contient assez d’électricité pour vous griller comme un poulet ! Ah ! Ah !

_ Mais je…

_ A partir de maintenant, c’est moi qui commande et il n’y a plus de je… Votre avis ne m’intéresse pas… Votre moi n’est plus qu’un rêve oublié ! Levez le bras droit…

_ Quoi ?

_ Je teste la machine… Levez le bras droit !

_ Mais, je… Aaaaah !

_ Eh oui, ça fait un mal de chien ! Mais, si vous faites exactement, ce que je vous dis…, eh bien, il est possible que je me montre indulgent ! Remarquez que je n’ai pas dit que je ne vous enverrai pas de décharges ! Je ne peux et ne veux pas vous faire de fausses promesses !

_ Mais qu’est-ce que… ?

_ Tournez la tête vers la gauche !

_ Allez vous faire f… Aaaaah !

_ Évitons ces moments pénibles, voulez-vous ? Ces moments où vous croyez pouvoir exister ! Vous êtes tout à moi et personne ne pourra vous sauver ! Voyez-vous quelqu’un dans les environs ? Non ! Donc, reprenons ! Ma machine a l’air de fonctionner, n’est-ce pas ! Levez la tête, tournez le bras !

_ Aaaaah

_ Vous n’êtes pas attentif ! Vous en êtes encore à lever le bras et à tourner la tête, alors que je vous demande le contraire !

_ C’était… un piège ?

_ Un test ! Pour qui me prenez-vous ? Pour un bourreau ? Je suis là pour vous aider… Il y a des choses qu’il faut corriger chez vous et nous allons y arriver ensemble ! Est-ce que c’est clair ? Dites merci !

_ Hein ?

_ Hein, c’est impoli ! Restez correct ! Mais comme je vous aide, vous devez me dire merci !

_ Je ne peux pas… Vous me faites mal !

_ Mais la douleur est nécessaire, pour lutter contre la paresse qui vous ronge ! De toute façon, vous devez toujours dire merci, car on en fait toujours trop pour vous ! Vous croyez que ça m’amuse de me consacrer à vous ici, en ces lieux ! J’ai bien d’autres choses à faire ! Mais je veux bien me sacrifier, si vous faites des efforts et que vous me donnez de l’espoir ! Donc dites merci !

_ Je… Je ne peux pas…

_ Quel dommage !

_ Aaaaaah !

_ Dites merci pour l’air que vous respirez, car vous n’en êtes même pas digne ! Je vais vous dire ce qui vous fait souffrir…. Ce n’est pas les décharges que je vous envoie, c’est votre égoïsme ! Du moment que vous êtes attaché à votre personne, il est normal que vous éprouviez de la douleur, car c’est encore une façon de vous considérer ! Vous allez voir, à force, quand vous n’aurez plus conscience de votre existence, mes décharges deviendront inoffensives… et ma foi, on en rira tous les deux ! Car vous serez tout à moi et je pourrai aller voir ailleurs !

_ Vous êtes dingue !

_ Aaaaah !

_ Quel manque de respect pour la main qui vous nourrit et qui s’efforce de vous rendre meilleur ! Reprenons, à chaque fois que vous éprouverez du plaisir, vous souffrirez ! Il n’y a que comme ça qu’on y arrivera ! Plus loin, il vous faudra comprendre que le plaisir, c’est moi ! Tout est maintenant plus clair, n’est-ce pas ! Merci qui ?

_ Je peux… pleurer ?

_ Encore un truc pour penser à vous ? »

                                                                                                                       37

     Branche est éberlué, tétanisé ! Il lui semble être en plein cauchemar et qu’il va finir par s’éveiller ! Pourtant, le petit homme a l’air bien réel, bien sérieux, absolument déterminé et peu à peu Branche éprouve une peur incommensurable, destructrice, qui le liquéfie ! Il ne le sait pas encore, mais il vient d’entrer dans le temple du désespoir sans bornes !

« Où en étions-nous ? reprend le petit homme. Ah oui ! Vous respirez… et donc ?

_ Et donc ? Chais pas…

_ Mauvaise réponse !

_ Aaaaaah !

_ Vous respirez et donc…, vous dites merci ! C’est quand même pas compliqué !

_ Sal...opard ! Aaaaah !

_ Ah ! Parce que croyez que ça m’amuse ? Mais, moi aussi, j’aimerais prendre du bon temps ! tout comme vous ! J’ai mille autres choses à faire !

_ Eh bien allez-y ! Aaaaaah !

_ Dites merci !

_ Mer… ci !

_ Ouf ! On fait un pas ! Que la route est longue ! Mais on y arrivera ! Je ne lâcherai rien, vous m’entendez !

_ Pourquoi…, pourquoi vous faites tout ça ?

_ Pourquoi ? Mais parce que vous m’ foutez la trouille, mon pauvr’ vieux ! Une sacré trouille même !

_ Comprends pas…

_ Il comprend pas ! Il comprend pas ! Dans mon village, on avait des principes… et j’ai été éduqué selon ces principes! On m’a dit comment il fallait que je me comporte, quelle était ma place, quels étaient mes devoirs et j’ai dû obéir ! Car, si je ne l’avais pas fait, on m’aurait jeté dans l’abîme !

_ L’abîme ?

_ Oui, à côté du village, il y avait une immense ravin, dont on ne voyait pas le fond ! Et c’est dans cette nuit sans fin qu’on jetait les enfants qui n’étaient pas sages !

_ Foutaises ! Aaaaah !

_ Je voudrais que tu éprouves cette peur de l’abîme, car il n’est pas juste que je sois le seul à en souffrir ! Il faut que tu aies peur, tout comme moi ! Le mal qu’on m’a fait, je veux que tu le ressentes aussi !

_ Aaaaah !

_ J’ veux qu’ tu me craignes jusqu’au trognon ! Car tu sais quoi ? Plus j’aurais de pouvoir sur toi et les autres et moins j’aurais peur !

_ La belle affaire ! Aaaaah !

_ Moi seul dois régner ! Je vois mon nom en haut de l’affiche ! Et bien sûr tout doit être impeccable, sans défauts, tel le diamant !

_ C’est de la pure folie ! L’abîme viendra tôt ou tard ! La mort emporte tout !

_ C’est vrai ! Mais je ne fais pas ça seulement pour moi ! Je suis aussi inquiet pour toi ! Tu dois être prêt à parer tous les coups ! Sinon l’abîme te mangera tout cru !

_ Eh bien, commencez par me laisser tranquille, que j’y voie un peu plus clair ! Eh ! Qu’est-ce que vous faites ?

_ Ce que je fais ? Mais tu vois ça ? C’est ton cerveau ! Ah ! Ah ! Hop ! Hop ! Je jongle avec comme un ballon de foot ! Hop Hop !

_ Bon sang ! Arrêtez ! Vous allez l’abîmer !

_ C’est pour son bien, j’ te dis ! Il faut le débarrasser d’ son vice ! Et puis, il me résiste et ça j’aime pas !

_ C’est normal qu’il vous résiste, c’est le mien ! C’est ma personnalité propre ! Je vous en supplie, laissez-moi !

_ Et la trouille, et l’abîme et mes rêves de gloire ! J’ peux pas faire ça ! Désolé ! Attention, ça va être douloureux, mais j’ prends ma perceuse ! On va voir tous les deux c’ qu’ y a dans cette caboche ! Le noyau, on va le percer !

_ Je vous en supplie, non ! »

Mais le petit homme reste sourd aux appels de Branche ! La cruauté, une satisfaction sournoise se lit sur son visage ! Il vaincra, c’est sûr ! Et sous ses mains ensanglantées, il fore le cerveau de Branche, qui crie dans l’abîme, en vain !

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     « Ca va, vous pouvez vous réveiller ! dit le petit homme.

_ Hein ? fait Branche, qui est surpris, car il n’a pas souvenir qu’il se soit endormi.

_ L’opération s’est bien passée ! reprend le petit homme.

_ Quoi ? Quelle opération ?

_ Je vous ai opéré, car d’une certain manière, j’ai échoué !

_ Ah ouais ?

_ Oui, répond le petit homme, qui commence à ranger tout son matériel, dans sa mallette. Il y a chez vous comme une sorte de résistance indestructible…

_ C’est normal ! Je ne suis pas votre objet !

_ Possible ! Mais bon, je ne peux pas non plus vous anéantir à coups de masse ! Mort, vous ne me serviriez à rien ! Alors j’ai biaisé, pour ainsi dire : j’ai implanté dans votre cerveau un morceau de métal, qui m’appartient et auquel j’ai donné des propriétés particulières !

_ Qu’est-ce que ça veut dire ?

_ Eh bien, que je continuerai à vous commander d’une certaine manière, à vie s’entend !

_ Ce n’est pas possible ! C’est… c’est monstrueux !

_ Tout de suite les grands mots ! Je suis sûr que j’ai des circonstances atténuantes ! N’ai-je pas moi aussi été victime de violences ? Comme je représente la Machine, je peux encore mettre en avant tous les diktats masculins, que doivent toujours subir les femmes ! Voyez, je ne suis pas à court d’arguments… Et puis, il y a ma trouille et mon souci de vous en protéger !

_ Quel charabia !

_ Mais non, i faut que vous soyez prêt à parer tous les coups, si vous voulez survivre ! Le monde n’est pas une partie de plaisir ! Attention, levez le bras droit et dites merci ! »

A sa grande surprise, Branche obéit ! Il lève son bras droit et dit merci ! « Mais ? Mais ? fait-il, au bord de la panique.

_ Dame ! Voilà mon morceau de métal en action ! Considérez-le comme un cadeau de mariage ! Ah ! Ah !

_ Bon sang ! Vous allez m’enlever ce truc et plus vite que ça !

_ C’est trop tard ! Si on y touche, cela risque de vous tuer ! Le branchement est si profond, vous comprenez…

_ Mais je veux vivre, vous oublier !

_ Ça va être dur ! Car vous ne pouvez pas non plus vous éloigner sans douleur ! Essayez, vous verrez ! »

Branche se lève et fait quelques pas ! Très vite, il ressent une brûlure au cerveau et une angoisse folle l’envahit ! « C’est comme un fil à la patte ! explique posément le petit homme, qui a fini de ranger ses affaires et qui se regarde dans un miroir de poche. Bon, il faut que j’y aille !

_ Comment ça ? Vous n’allez pas me laisser comme ça ?

_ Il y a une minute, vous souhaitiez ma totale disparition ! Faudrait savoir !

_ Mais, mais c’était avant d’apprendre ce que vous m’avez fait !

_ Et vous voilà fixé ! Comme je vous l’ai dit, je ne peux plus rien pour vous ! Vous résistez comme un sauvage, à votre propre salut ! Donc, au revoir !

_ Mais, mais vous allez où ?

_ Eh bien d’abord, je vais faire mon rapport à la Machine, puisque je travaille pour elle et par la suite, la tournée des grands ducs ! Enfin des vacances et du plaisir ! Moi et la Machine, nous sommes invités à une série de conférences sur le courage et la modestie dans la société ! Le tout entrecoupé de pause gastronomique, ça va de soi !

_ Bien sûr ! A vous l’égoïsme et l’hypocrisie !

_ Tss, tss ! Levez le bras gauche, tournez la tête à droite et dites merci !

_ Es… pèce de fumier ! répond Branche qui est quand même obligé de s’exécuter.

_ Ah ! Ah ! Ça marche du tonnerre ! Au fur et à mesure, vous découvrirez toutes les possibilités de mon morceau de métal ! Il ne vous laissera jamais tranquille ! Vous vivrez désormais tout le temps sur le qui-vive ! comme si vous étiez l’objet d’une menace permanente ! Ah ! Ah !

_ Je vous dénoncerai aux autorités ! Je montrerai toute votre ignominie !

_ Et qui croira-t-on ? Un va-nu-pied à moitié barge, ou quelqu’un qui présente tous les signes de la respectabilité, et qui est utile au Cube ?

_ Je vais m’arracher moi-même ce que vous m’avez mis dans la tête !

_ Bon courage ! Ah ! J’oubliais ! Cerise sur le gâteau : à chaque fois que vous éprouverez du plaisir, quel qu’il soit, vous vous sentirez coupable ! Jamais ne vous quittera un sentiment vague de culpabilité ! Car on ne déçoit pas la Machine impunément ! Voilà, je pense que tout est dit ! Allez, serrons-nous la main, car, que vous le vouliez ou non, on aura quand même vécu une drôle d’aventure, tous les deux, non ? »