La Révolte... (51-54)
- Le 30/08/2025
" Où est passée ma chienne Canada! Canada!"
Drôle de drame
51
La troupe est reconduite en prison et comme le soir tombe, peu à peu le silence s’installe… « Eh ! Psst ! Psst ! fait pourtant une voix, de la cellule d’à côté.
_ Oui, j’entends, répond Marié à travers les barreaux. Vous êtes un autre prisonnier ?
_ Eh, eh, oui ! Hi ! Hi !
_ Vous êtes là depuis longtemps !
_ Eh oui, hi ! hi ! Ça doit faire plus d’ trente ans !
_ Mon Dieu !
_ Z’avez un miroir ? Vous pourriez m’ voir avec ! »
Marié demande un miroir à Propre et le tend par delà les barreaux, ce qui lui fait voir un Dom décharné, avec une barbe touffue ! « Pourquoi vous êtes là ? demande Marié.
_ Eh, eh, c’est à cause des super-profiteurs ! des super-riches !
_ Ah bon ?
_ Eh oui, hi ! hi ! Ils sucent le monde, le vampirisent ! Ce sont les super-pollueurs ! Ils ont envahi la terre et veulent la détruire !
_ Mais…
_ Il faut faire la révolution ! Nettoyer tout ça ! pour nos enfants, pour l’avenir ! On va changer les choses, renverser le gouvernement ! »
Marié est soudain très fatigué… Il comprend que son voisin est figé dans une pensée, dans un discours, ce qui produit cet anéantissement dans l’esprit de Marié ! Il est quasiment face à une autre « Machine » !
Paschic vient poser sa main sur l’épaule de Marié et lui dit, en parlant du voisin : « Il ne sait pas que les Doms sont tous pareils ! que même les pires ont leurs peurs, leurs espoirs, leurs goûts ! Il rejette toute différence, en restant dans son univers ! Il veut voir l’autre comme un ennemi aveugle, une sorte de monstruosité !
_ Mais pourquoi n’essaie-t-il pas de comprendre ? C’est bien la force que d’accepter la différence ?
_ Et il faudrait alors qu’il se remette en question lui-même, qu’il renonce à sa domination, qu’il diminue son orgueil et son égoïsme ! Et ça, il ne le veut pas, par peur essentiellement ! La solution qu’il a trouvée le rassure ! Allez, viens, tâchons de trouver un peu de repos...
_ Il a tout de même l’air persuadé de combattre pour la justice... »
Nos amis se préparent pour la nuit, mais soudain leur arrive un chant de batraciens, car les cellules se trouvent sans doute non loin d’une étendue d’eau… C’est apparemment un crapaud, qui joue sur une guitare et qui dit : « J’suis l’ Dom bien dans son jus !
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
J’ dis qu’il n’y a ni bien ni mal !
Assis sur ma malle !
J’ suis pour le plus fort !
C’est pour mon confort !
J’ suis peureux
Et pas preux !
Comme ça j’ suis pas exclu !
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
J’ai ma p’tite affaire !
Une santé a priori d’ fer !
Des amis sur les réseaux
Pour sentir mes os !
Que veux-tu de plus ?
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
C’est toi qui m’agresse
Dans ma forteresse !
Avec ta justice
Criée par l’interstice !
Que me veux-tu ?
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
J’ t’ entends plus !
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
J’ai ma p’tite affaire !
Un santé, merci, d’ fer !
Je me ferme !
Je mets un terme !
Car tu me déranges !
Avec ton barda d’ange !
J’ suis l’ Dom bien dans son jus !
Je n’en peux plus
Dès qu’ j’ suis plus l’élu ! »
52
Le lendemain, nouvelle épreuve organisée par la Machine ! « Mon cher Paschic, assieds-toi à cette table… Garde, déversez le contenu du sac ! » A la grande surprise de Paschic, un flot de diamants coule sur du velours noir ! « Voilà la réplique exacte de ton cerveau, Paschic, réduit en poudre par mes soins, afin que tu ne m’échappes pas ! Eh ! C’est que tu m’as donné du fil à retordre ! D’ailleurs, je ne comprends toujours pas quel démon t’anime ! Il a toujours fallu que tu m’emmerdes ! que tu défies mon autorité ! Oh ! Comme j’ai dû me battre ! chercher la moindre faille ! J’ai frappé sans relâche, ça tu peux m’en croire ! J’ai essayé de te briser de toutes les manières, de te réduire en miettes et tu as là sous les yeux le résultat de mon travail, de ma peine, du calvaire que tu m’as fait endurer ! »
Paschic regarde tous ces petits morceaux avec consternation, chagrin et même la haine monte en lui, car quel gâchis, quelles blessures, quelles souffrances, et tout ça pourquoi ? pour qu’une seule personne puisse jouir, se sentir en sécurité, puisse satisfaire sa soif de pouvoir ? Quelle injustice ! Quelle tristesse ! Serait-il possible qu’un Dieu existât, devant tant de massacres et de cris ? Paschic n’était qu’un enfant, il ne pouvait se défendre, d’autant qu’il aimait naturellement sa mère !
Mais, malgré son innocence, sa bonne volonté, son petit cœur dévoué, il avait été détruit, on l’avait passé sous un rouleau compresseur… et il restait cette poudre, affreuse à force d’être blessante, car là résidaient tous les poisons, tous les outils pour s’anéantir soi-même ! « Alors voilà l’épreuve, Paschic, tu remontes ton cerveau à la normale, en moins de vingt minutes ! Et tu auras gagné ! Mais je doute que tu y arrives ! Crois-moi, j’ai toujours eu une main de fer ! Ah ! Ah ! »
La Machine avait-elle des circonstances atténuantes ? Certainement ! Elle avait eu à gérer une famille, ce qui cause bien des inquiétudes et même elle avait sûrement été troublée par l’attitude de Paschic, qui paraissait mou, inadapté, paresseux ! Elle en avait été touchée pour le bien de Paschic lui-même, mais cela n’excusait pas son orgueil démesuré, son besoin impératif de notoriété, son égoïsme forcené, qui l’avait conduit à vouloir écraser Paschic, à en faire sa chose, à le rendre esclave, afin que la seule personne qui compta fût la Machine !
Paschic avait été victime d’un culte ! sans même s’en rendre compte, car il n’avait jamais voulu affronter sa mère ! C’était elle qui l’avait d’abord méprisé, puisqu’il était apparemment du côté des faibles ! Il gênait en boitant, sur la route du pouvoir ! Pire, on pouvait s’en servir, en l’humiliant pour se remonter le moral ! C’est cela la tyrannie, se réjouir d’accabler ceux qui sont plus fragiles ! Et maintenant, il faut reconstruire ce cerveau meurtri…
Paschic pense encore : « La Machine n’a jamais vraiment voulu perdre sa « domitude » ! Elle est restée une Dom jusqu’au bout ! Elle ne s’est pas ouverte au monde, telle une fleur ! Elle n’a fait confiance qu’à son importance, son pouvoir ! Dans ce cas, on se retient à sa domination, avec une sorte de rage, qui confine à la folie et bien sûr, on laisse derrière soi un carnage, dont on n’a même pas conscience ! On a détruit pour éviter de sentir le gouffre de ses angoisses ! C’était plus fort que soi, mais on en paye le prix : l’absence de paix, le cri, la haine des victimes, la petitesse d’une vie recroquevillée ! »
Paschic examine la poudre… Il la connaît bien, puisqu’il a dû en affronter chaque taille, chaque facette, chaque pointe ! Il y a des tranchants qui mènent au cœur même de l’être, qui sont capables de casser en deux toute raison, sous le ciel le plus bleu, sans prévenir !
Paschic a considéré dans un premier temps certains reproches, certaines attaques de la Machine comme justifiées ! Il a donc essayé de changer, de se plier selon les souhaits de la Machine, avec toute sa bonne volonté ! Il s’est nié absolument, s’est perdu dans une nuit sans fin, en abandonnant sur la route sa sensualité, ce qui signale le déséquilibre ! Si au moins la Machine avait pu en faire autant au moins pour un millième, elle aurait compris combien elle avait été épouvantable, mais elle s’était contentée de vouloir, de frapper, de se protéger elle-même !
Le nouveau défi paraît insurmontable, tant les blessures sont profondes et redoutables, mais, sous les yeux ébahis de tout le monde, le cerveau se reconstitue autour d’un pôle, comme si la poudre était aimantée et que chaque diamant trouvait sa place, ainsi que les pièces d’un puzzle !
« Mais qu’est-ce… ? s’écrie la Machine.
_ Je n’ai jamais changé, ma mère, fait Paschic. Je n’ai voulu que la vérité, la paix et l’amour ! La domination, me sentir supérieur m’a toujours été étranger ! Et vois, malgré tes coups, mon unité a été conservée ! Ma vérité est là, tranquille, infinie et me réjouit ! »
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Le lendemain la Machine est encore plus excitée que la veille : cette fois-ci elle va vaincre Paschic, le mettre à genoux, comme au « bon vieux temps », quand il la suppliait, douce musique ! « Alors voilà Paschic, dit-elle, j’ai construit un tunnel, où tu seras comme dans un jeu vidéo ! Des Doms de toutes sortes vont t’attaquer ! A toi de te défendre, mais vu leur nombre et leur férocité, tu succomberas ! Je veux que tu m’implores, Paschic, pour que je te sorte de là ! Je veux entendre tes gémissements de petit garçon ! C’était mon ancien encens, mon ancienne drogue !
_ Monstre ! s’écrie Propre.
_ Toi, la poupée, tu écrases ! Sinon j’ te mets dans la boîte avec Paschic !
_ Euh…
_ C’est bien ce que je pensais ! Allez, en avant Paschic, une deux, une deux, vers la porte de… l’enfer ! »
Paschic est placé devant la porte d’un sas, qui s’ouvre en tournant des manivelles et on le pousse dans un tunnel qui a tout l’air d’une grotte ! « On te voit sur les écrans, Paschic, dit la Machine par un haut-parleur. C’est moi qui tiens les commandes et j’envoie la sauce ! Attention, mon garçon, je connais des Doms atroces !
_ Quelle surprise ! »
Paschic est sur le qui-vive et avance prudemment, puis une forme surgit des rochers du décor et vient subitement se coller à sa rétine ! Il ne faut pas paniquer ! La forme est là, dans un coin de l’œil de Paschic et il ne peut l’enlever d’un geste ! Au contraire, cela ne fera qu’aggraver les choses ! C’est un Dom chewing-gum et plus on s’énerve et plus il a tendance à coller ! Le seul moyen de s’en débarrasser, c’est de se concentrer sur un autre point, de continuer à progresser et de fixer un nouvel élément du décor ! A ce moment, le Dom chewing-gum n’insiste pas, il s’en va de lui-même, sans doute vaincu par l’indifférence !
« Bravo, Paschic ! fait la Machine. Le Dom chewing-gum vient de renoncer ! Tu connais la musique et t’as pas perdu ton temps, on dirait ! Mais ce n’était là que broutilles ! Attends la suite ! »
Paschic se prépare à nouveau et il sent une présence derrière lui ! Ce n’est qu’un souffle, mais qui pèse pourtant, qui tend les nerfs ! C’est la Dom égoïste ! celle qui ne supporte pas d’attendre dans les magasins, qui veut être servie tout de suite, qui n’a aucune patience, aucun respect ! L’immaturité faite femme !
Elle n’est pas dangereuse physiquement, mais elle pourrit la vie, empoisonne le quotidien et veut les autres en esclave ! Paschic, sans rien montrer, recule soudainement et marche sur le pied de la Dom égoïste ! « Oh ! Pardon ! s’écrie-t-il. Je suis horriblement confus ! Je ne savais pas que vous étiez derrière moi !
_ Grrrrrr ! »
La Dom égoïste est folle de rage, car on lui fait une double injure : non seulement on lui marche sur le pied, mais en plus on a l’air d’avoir ignoré sa présence, alors que justement elle ne vit que pour l’imposer ! Un instant, elle hésite à sauter à la gorge de Paschic, toutes griffes dehors, mais, « malheur de la femme », elle n’aura pas le dessus et elle disparaît !
Paschic s’en veut un peu, car sa réaction n’a fait qu’envenimer les choses ! C’est ce qui arrive quand à la haine on n’oppose que la haine ! Seule celle-ci est gagnante et nul doute que la Dom égoïste est encore pire maintenant !
Il faut bien comprendre comment nous fonctionnons : c’est d’abord la peur qui nous conditionne ! Il ne peut en être autrement, car vivre est étrange et les sources d’inquiétudes abondent ! Notre principale réponse, la plus naturelle, c’est la domination, supplanter l’autre ; c’est rassurer notre ego ! Pour « casser » ce cercle vicieux, il faut apaiser, enlever la peur et ainsi la volonté de dominer cesse elle aussi !
Mais les Doms sont trop nombreux, trop agressifs surtout ! On peut en apaiser un, deux, voire trois, mais après c’est fini : on est épuisé soi-même ! Il vaut mieux les ignorer, se « blinder » contre eux, ce qui maintient la confiance en soi et évite que la haine se répande !
Mais la Dom égoïste fait toujours mal : elle peut surgir à n’importe quel moment et toujours avec cette bassesse, cette pauvreté d’âme !
« Pas mal, Paschic ! intervient la Machine. Mais, tu sais comme moi, qu’elle reviendra ! Elles sont des milliers comme ça ! Aucun progrès ! Et plus elles sont riches et plus elles veulent le monde à leurs pieds ! Brrr, Paschic ! J’en frémis ! Pas toi ? »
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Paschic, toujours dans le jeu de la Machine, croise des Doms surpris ! Ce sont généralement des Doms bien intégrés dans le Cube, qui ont un salaire décent, voire élevé. Ils sont persuadés de faire partir d’une élite, d’être comme il faut, de remplir tous leurs devoirs et ils sont donc très surpris (d’où leur nom), quand ils voient qu’ils ne plaisent pas à Paschic, qui ne les salue pas !
Ils n’en reviennent pas, mais Paschic demeure ferme, car il ne faut pas confondre le Cube avec la Lumière ou la vérité ! Le premier a sa cohésion, c’est entendu et il est nécessaire, pour des raisons évidentes, comme celle de l’identité de chacun, mais ses limites sont vite atteintes : s’il est toujours en crise, c’est parce qu’il n’a aucune solution à proposer !
Si son expansion, elle, paraît incessante, c’est parce qu’elle est motivée par la peur ! Le Cube « ne sait pas s’arrêter », car il est incapable de calmer ses inquiétudes ! Il est au fond vide, comme ceux qui s’y sentent bien, tels les Doms surpris ! Il ne faudrait surtout pas croire que le Cube puisse être un but en soi !
Le Dom surpris pourtant tient à cette illusion et il tourne vers Paschic, non seulement un visage étonné, mais quasiment suppliant, comme s’il ne voulait pas être oublié ! Mais ceux qui ont « adopté » le Cube, ne sont pas les amis de la Lumière ! Ils restent des hypocrites, des peureux et des égoïstes ! L’élite du Cube laisse indifférent Paschic, qui tout de même doit supporter ces personnages falots, qui font croire au décor de la société !
Chacun veut se développer et pourtant chacun reste esclave de son ego ! Qu’on l’abandonne comme une mue et la liberté, la joie, la vérité seront là !
Du Dom surpris au Dom méprisant, il n’y a qu’un pas ! Et maintenant, Paschic doit affronter toutes sortes de regards haineux ! Ils sont partout et surgissent sans crier gare, dans l’univers de la Machine ! Tous destinés à détruire, à miner, à faire rentrer sous terre Paschic !
Pourquoi ? Mais tout simplement parce que Paschic apparaît comme différent et que de cette façon il fait bouger les choses ; il dit qu’un autre monde est possible ! Au fond, il semble heureux et cela est inacceptable pour le Dom méprisant ! Car cela veut dire que Paschic gêne la domination du Dom ! Celui-ci n’est pas heureux lui-même, mais il ne veut pas qu’un autre le soit ! Seul compte pour le Dom son pouvoir, son importance et le bonheur qui n’est pas le sien le dégoûte et doit être supprimé !
C’est dire les peurs du Dom méprisant, qui a le visage fermé du prisonnier, de l’esclave, mais nul ne l’enferme, si ce n’est son propre ego !
Paschic connaît bien le Dom méprisant et il passe outre : il ne s’agit pas de s’assombrir pour si « peu » ! Mais plus loin, c’est un flot de Doms en tempête qui vient submerger le tunnel ! « Hi ! Hi ! On passe à la vitesse supérieure, Paschic ! fait la Machine. Tu vas en baver !
_ Mais, mais sortez le d’ là ! s’écrie Marié. C’est vot’ fils tout d’ même !
_ Toi l’affreux, la ferme ! Et puis qui aime bien châtie bien, Hi ! Hi ! »
Paschic voit la vague arriver, couleur de boue, faite de Doms en folie ! Il s’accroche à la paroi et s’y maintient de toutes ses forces ! Il sait ce qui se passe ! C’est le Cube dans toute sa fureur, fouetté par toutes ses inquiétudes : les salaires, la retraite, le chômage, la nécessité de manger, les factures à payer, les luttes sociales, la haine à l’égard du gouvernement, de tout pouvoir, le vide des esprits, leur lâcheté, leur hypocrisie, leur aveuglement, leur soi-disant combat pour la justice, l’écologie, alors que l’égoïsme et la haine les accompagnent !
C’est l’évolution zéro ! La responsabilité de papier ! Tous les efforts demandés à l’autre, mais jamais à soi ! Le changement, mais jamais celui de sa personne ! La haine à la place de la compréhension, de la mansuétude ! Le chaos plutôt que la cohérence et la patience ! La fuite en avant bête, sans spiritualité, vide !
Tout cela déferle brusquement sur Paschic ! « Où est maintenant ton rêve, Paschic, hurle la Machine. Où est ton monde, ta foi ? Ah ! Ah ! Tout cela est emporté, pas vrai Paschic ? Où sont toutes tes salades sur la beauté ? Entends gémir le Cube, Paschic ! Ecoute ses plaintes innombrables ! On dirait un enfant pleurant dans le noir du cosmos ! Rien de plus déstabilisant que toute cette colère ! Elle anéantit ! Elle broie ! Ah ! Ah ! Adieu, fils ingrat, rebut de la société, ma plaie, ma honte ! »
Pashic noyé sent qu’il se désagrège ! La pression rouvre ses blessures et le visage immonde de la peur vient l’embrasser !