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  • L' attaque des Doms (115-119)

    • Le 15/02/2025

    R71

     

     

                                  "Indy! Indy!"

                                          Indiana Jones, le Temple maudit

     

     

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         Il y a beaucoup de monde aujourd’hui, sur la place principale de Domopolis et sous la Tour du Pouvoir ! On s’agglutine autour d’un Dom, en présence des médias, qui l’interrogent ! « Oui, répond le Dom, qui n’est autre que le professeur Ratamor, j’ai inventé la cloche qui permet de circuler dans la Chose, sans être affecté par elle !

    _ On dirait que vous vous êtes inspiré des anciennes cloches à plongeur…, fait remarquer une journaliste.

    _ C’est exact ! Elle est toutefois tout en carbone, pour être plus légère ! Et, comme vous pouvez le voir, elle est équipée d’une visière et elle couvre le corps, jusqu’à la taille, ce qui laisse à l’usager la pleine liberté de se mouvoir !

    _ Mais comment fonctionne-t-elle concrètement ? Qu’est-ce qui fait qu’elle protège de la Chose ?

    _ Mesdames, messieurs, rien ne vaut l’expérience ! Je vous présente mon assistant Günther ! C’est lui qui, munie de ma cloche, va pénétrer sous vos yeux dans la Chose et en ressortir indemne ! Je vous prie donc de m’accompagner, jusqu’aux abords de la Chose, afin que la science triomphe ! »

    La foule se meut, à la suite de Ratamor, portant fièrement sa cloche, et de Günther, qui se cambre devant les dames, en lissant sa moustache ! Évidemment, on filme ces instants, destinés à devenir immortels !

    « Nous y voici ! fait Ratamor, alors qu’on atteint les limites de la ville. C’est ici que la Chose nous est la plus proche ! Elle nous envahit pour ainsi dire ! Mais nous avons trouvé le moyen de la rendre inoffensive, avant de la vaincre totalement demain ! Mesdames et messieurs, vous allez être les témoins de l’efficacité de ma cloche… Günther ! »

    L’assistant se présente devant Ratamor, qui lui installe la cloche ! On serre quelques sangles, pour maintenir le tout, et le brave Günther, ainsi équipé, se dirige d’un pas lent vers ce rideau si spécial, connu maintenant de tous les Doms ! C’est une sorte de frontière scintillante et émeraude, qui paraît vivante et qui trouble par son éclat !

    Günther, sous sa cloche, la tâtonne un peu avec ses bras, puis, enfin il pénètre dans la Chose ! La foule retient son souffle ! Des femmes s’évanouissent ! Des enfants médusés en lâchent leur ballon de baudruche ! Mais la majorité a pris cet air grave, qui signale que l’histoire, avec un grand H, est en marche !

    Cependant, Günther a complètement disparu et il faut attendre ! Ratamor consulte son chronomètre, puis informe : « Günther doit rester cinq minutes dans la Chose, ce qui sera amplement suffisant, pour juger la valeur de la Cloche… » Le professeur a à peine terminé que Günther ressort de la Chose ! « Le voilà ! » crie-t-on et Ratamor et d’autres courent vers Günther. On lui enlève la cloche, avec des gestes fébriles et en essayant de se calmer les uns les autres, puis la tête de Günther surgit, souriante, victorieuse ! Des femmes se pâment et un orchestre démarre ! C’est un succès et on porte en triomphe Günther !

    « Mais comment avez-vous fait ? demande un journaliste à Ratamor.

    _ Eh bien, d’abord, j’ai choisi Günther parce qu’il ne parle que de lui ! Le tout a été de lui donner l’impression qu’il était avec quelqu’un sous la cloche, une amie par exemple ! Celle-ci écoute Günther, semble suspendue à ses lèvres, mais essaie de l’interrompre parfois… ou bien elle le flatte ! En tout cas, Günther continue inlassablement son quasi monologue ! D’ailleurs, la conversation a été enregistrée… Je vais vous la faire écouter ! »

    Ratamor démarre l’enregistrement, au milieu du cercle des journalistes, qui tendent une oreille attentive : « Alors, tu comprends, dit Günther, des fois je pars trop tôt, en randonnée, et je ne parviens pas à me réchauffer !

    _ C’est comme moi, je… répond l’amie fictive.

    _ A cet instant, j’ai quand même un truc…, coupe Günther. Je prends mon café en survêtement… et je mange du pain suédois, tu vois ?

    _ Très bien, celui avec des raisins secs…

    _ Non, le mien n’a pas de raisins secs… Mais alors, tiens-toi bien, en dessous du pull, il y a… double tricot !

    _ C’est pas vrai !

    _ Mais si ! Eh, mais qu’est-ce que tu crois ? Derrière, c’est plein d’expérience ! J’ai marché un peu partout ! Les chemins les plus durs, je les ai empruntés !

    _ Tu as fait le GR 90, celui qui passe par la Montagne bleue !

    _ Non, mais il est moins difficile que celui de la Montagne noire ! Etc, etc. ! »

    Ratamor coupe l’enregistrement et dit aux journalistes : « Vous voyez, Günther, à aucun moment, ne s’intéresse à autre chose qu'à lui-même ! La Chose là…, qu’on dit mystérieuse, envoûtante, à cause d’une soi-disant beauté, est absolument sans prises sur lui ! Il reste dans son monde, en l’occurrence ma cloche !

    _ C’est le même Dom avant et après !

    _ Exactement ! »

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          Après le succès de la cloche, les médias prennent conscience que bien des Doms peuvent traverser la Chose en n’étant point affectés, comme s’ils y étaient totalement insensibles ! Les interviews, les portraits se multiplient ! On découvre un monde insoupçonné, une quasi nouvelle génération, des Doms qui ont tous un truc, pour ignorer la Chose !

    Ainsi Schmell ! un grand gars élancé ! un sportif visiblement ! en tout cas, quelqu’un qui se maintient en forme et qui court régulièrement ! Mais laissons-le s’exprimer : « Moi, il m’arrive de faire dix, quinze bornes dans la Chose, sans même la voir ! dit-il. C’est pas mon truc ! » Schmell donne toujours l’impression de « bouger » sur place et il regarde fréquemment sur les côtés ou derrière, ce qui fait penser qu’il est très nerveux !

    Il est en tenue de jogging et on se demande s’il en a une autre… « Mais attention, précise-t-il, je vais pas dans la Chose sans biscuits ! J’ suis un semi-pro ! Je sais ce que je fais, je vise la perf. ! Vous voyez ça ? Ma montre connectée ! J’ai tout avec elle ! Ma cardio, ma sudation, ma perte anhydrique, la longueur de ma foulée, bien entendu le nombre de kilomètres, les conseils d’ami : où je dois faire une pause, à quel moment boire, taux de vitamines, etc. Le satellite me suit et ma montre me renseigne ! J’ suis pas tout seul… et j’évolue au fil des diagrammes !

    _ De sorte que vous avez le nez sur votre montre et que la Chose, elle, elle ne peut rien contre vous !

    _ Voilà ! Elle a beau faire de grands signes, j’ la laisse derrière ! Elle tient pas la route, de toute façon ! Elle a pas le niveau ! » Ici, Schmell renifle, avant de reprendre : « Mais bon, j’ai encore un autre truc ! C’est pas un mystère, tout le monde peut faire pareil ! » Schmell tapote ses deux écouteurs ! « C’est mon monde, man ! Ma musique, mes tubes, sans stops ! J’ suis sur des rails avec ça ! C’est moi, le héros d’ l’histoire ! Le seul gagnant ! Je plane ! La Chose n’est plus qu’un vague décor ! C’est moi qui resplendit ! Le rêve est complet ! C’est magique !

    _ On imagine que la musique favorise la perf. !

    _ T’as mis « le doigt d’ssus, Jean » ! J’ m’éclate ! Et la Chose, elle ahane, elle souffre ! Elle est dépassée ! C’était bon dans les années 80 ! Mais aujourd’hui, hein ? Qui s’en préoccupe ? »

    On remercie Schmell et on passe à Hernoc ! C’est un personnage qui n’a pas l’air commode ! Il regarde les autres, comme s’il était outré de leur présence et qu’on lui devait des comptes ! Il est une sorte de gendarme sur Terre ! Mais Hernoc est en réalité agriculteur et donc face à des difficultés sans bornes ! Il faut se faire tout petit devant Hernoc, car c’est un martyr de la civilisation ! Mais il ne faut pas généraliser, bien entendu : Hernoc représente un type d’agriculteurs et il y en a d’autres, qui ne sont pas comme lui !

    Alors Hernoc, comment tu gères la Chose ? « La Chose ? Quelle chose ? demande Hernoc. Moi, j’ m’en fous d’ la Chose ! J’ fais mon boulot, c’est tout ! Si tout le monde faisait le sien, ben, y aurait deux fois moins d’problèmes !

    _ D’accord, mais vous travaillez dans la Chose… Vous travaillez même la Chose… et donc vous devez avoir des relations particulières avec elle ?

    _ Moi, la Chose, j’en fais ce que j’ veux ! Elle résiste pas à mon tracteur ! C’est d’ la pâte à modeler, la Chose ! J’ la coupe, j’ l’écrase, j’ la pulvérise ! J’ai des quotas à respecter, moi ! Y a un rendement à tenir ! Autrement, comment on nourrit les bêtes ? Vous êtes marrant, vous, les gens d’ la ville ! La Chose, quelle Chose ? Moi, j’ l’emmerde, la Chose ! Snif !

    _ Certains disent que vous l’empoisonnez…

    _ J’ l’empoisonne pas, j’ la traite ! J’ veux du travail impeccable ! A part mes plants, ça doit être lunaire ! Non, mais vous croyez que j’ai l’ temps de papillonner ? Faut que j’ m’en sorte, oui ou non ?

    _ Bien sûr !

    _ Voilà ! J’ vais vous dire la Chose, elle est à mon service, point barre ! J’ veux du grand, du complet ! Tout doit être nickel !

    _ Vous vous arrêtez jamais ?

    _ Pour que vous veniez piquer mes bottes ? Vous rigolez ! Vous n’aurez pas ma ferme ! Faut faire une croix d’ ssus ! J’ suis prêt à prendre le fusil !

    _ On dit que la Chose peut apporter la paix ?

    _ Et vous mangez d’ la paix ? Pfff !

    _ Mais vous n’avez pas l’air heureux…

    _ J’ s’rai heureux quand tu t s’ras barré ! Il est où mon chien ? Rex ! Viens, nom de Dieu ! Qu’est-ce tu fous avec les gens d’ la ville ? La Chose ? Mais c’est une carne de toute façon ! »

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          Je te parlerai du génie de la Chose ! comment le moindre fossé, le moindre buisson, le moindre « foutoir » d’arbres, le terrain le plus abandonné, le plus méprisé, le fourré inextricable, ignoré par les Doms, car absolument pas rentable, comment il peut être génial !

    Il suffit que la lumière vienne le « fouiller » un peu, surtout la lumière dorée du soir, en hiver ! Les branches nues montrent alors toute leur élégance, leur magie ! Certaines sont humides, avec des bourgeons blancs, et on dirait des fouets de diamants, avec des couleurs roses ! Peux-tu imaginer ça ? Il y a encore des bouquets de lumière, dans des zones d’ombre légèrement mauves, comme si elles étaient un peu glacées !

    Le Dom ne voit là qu’un fatras, alors qu’il n’y a pas plus fin, de plus délicat, de plus serti ! L’enfant bat des mains devant le génie, il chante sa gloire ! C’est plus fort que lui, comme l’oiseau gonflé par sa force ! Le Dom, lui est toujours mécontent, méfiant, en colère, plein de projets et de soucis ! Le Dom construit et envahit ! Il ne sait pas voir, ni se reposer, ni aimer, ni s’enchanter ! Et il se croit responsable, adulte !

    Il est dans une frénésie sans fin et il dévore sa planète ! Les maisons et le béton écrasent les pierreries, les fêtes de la lumière, les dialogues entre les buissons, leur enlacements intimes, leur lutte à mort aussi ! Le béton, c’est les problèmes des Doms, qui ne savent pas vivre en paix ! C’est la laideur en marche ! Ce n’est pas au génie de la Chose de disparaître ou de changer, c’est au Dom d’ouvrir les yeux, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas heureux, qu’il est violent et dans une impasse !

    Le génie de la chose est gratuit ! Chacun peut en profiter ! Il est dans un brin d’herbe et même dans une flaque entourée de boue ! Le génie de la Chose apporte la sécurité et la joie, l’espérance ! Nul ne peut le voir, s’il est concentré sur lui-même et son égoïsme ! Nul Dom ne peut le comprendre et s’en régaler ! Les fêtes de la lumière sont ineffables ! L’infini est dans le fossé, dans la moindre parcelle de la Chose ! L’enfant s’en illumine, en découvrant tous ces trésors ! Il est subjugué ! Le monde des Doms lui paraît loin… et si prévisible, et si chaotique et si malheureux, car les Doms écrasent les Doms ! Et si envahissant ! Et si bête aussi ! Les merveilles sont là et les Doms s’en moquent ! Eh ! Ils ont de sacrés problèmes ! Ont-ils faim ? Sont-ils malades ? Non, ils ont une sorte de damnation qui pèse sur leurs épaules ! Ils ont le visage fermé par la souffrance ! Quel est leur problème ? Mystère ! A moins que ce ne soit la soif de leur ego ?

    Le Dom traîne sa misère et méprise la Chose, comme s’il la connaissait ! Le Dom est parfaitement ignorant au sujet de la Chose ! Par contre, la Chose, elle, connaît par cœur le Dom ! L’enfant, qui a de l’expérience, lit à travers le Dom, comme par une fenêtre ! L’enfant rit parfois du Dom, ce lourd prisonnier sans prison ! Le Dom détruit, la Chose rayonne ! Le Dom prend, la Chose donne ! Le Dom grimace, la Chose sourit ! Heureux l’enfant qui voit la merveille qu’est la Chose, le monde des Doms, à jamais, n’est plus le sien !

    Je te parlerai de la beauté ineffable, infinie ! Heureux celui qui la voit, car il est sauvé ! Son cœur est celui de l’enfant qui admire ! Ses yeux voient ! Il est dans le monde de Dieu ! Il rayonne dans la Chose ! Il est enfant de la création, il est enfant de Dieu ! Il sait des secrets ! que tout est magie, enchantement, génie et rêves ! Il n’est plus en face du vide des Doms ! La femme est belle, mais heureux celui qui se réjouit de la lumière !

    Je te parlerai de la beauté inouïe, géniale et infinie, mais les mots sont faibles ! Les mots sont les mots ! Il faut travailler avec eux et la pensée, mais la beauté pénètre l’enfant comme un rayon ! Je te parlerai aussi du monde des Doms et de sa laideur, car il naît de la peur, de la fermeture et de l’ignorance ! Il est obscurci par la lâcheté et l’égoïsme, qui est de la peur ! Je te parlerai des fausses fêtes des Doms, de leurs coups de dents sous les sourires, de leur folie !

    Le monde des Doms attaque la beauté et la détruit ! Ainsi, il se condamne à la nuit ! à la mort et aux larmes ! Le monde des Doms n’a pas d’issue ! Plus il dévore la beauté et plus il devient malade et ignorant ! N’écoute pas le Dom ! Il se croit sérieux et il ne l’est pas ! C’est un enfant perdu ! Il croit savoir et il ne sait pas !

    Va dans la Chose ! Elle t’expliquera ! Tu l’écouteras et elle te racontera ! Elle te dira combien elle t’aime ! Et ton cœur sera gonflé ! Tu chanteras alors la beauté, car tu seras sauvé ! Tu auras pitié du Dom, mais le chemin est long, car le Dom est dur ! Tu seras consolé et tu chanteras la gloire de la beauté et la puissance de Dieu, qui est ineffable, infini et qui t’aime tant !

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          « Combien tu vends ton pays ? Hein ? Dis ton prix ! Je veux acheter ton pays ! Je le veux, c’est tout ! Ce serait génial, si tu vendais ton pays ! Pourquoi tu ne veux pas le vendre ? Je le veux ! Allez, donne-moi un prix ! On peut s’arranger ! Si tu ne veux pas, je vais te faire des crasses ! Je peux te faire des crasses, comme tu peux même pas imaginer ! Hein ? Alors, tu le vends ton pays ? Allez ! Tout est à vendre de toute façon ! Tout a un prix ! C’est moi qui commande et je veux acheter ton pays ! C’est pas plus compliqué que ça ! »

    « Pourquoi j’aiderais les autres ? Si j’aide, faut me donner aussi ! C’est le deal ! Ce que je supporte pas, c’est qu’on profite de moi ! Il y a des gens qui pleurent et qui sont pauvres, ils n’ont qu’à travailler ! Si on veut, on peut ! Y en a marre d’assister ! Moi, je dépends de personne ! Je me suis fait tout seul ! Et il y a les chiffres ! On est en déficit et on ne peut plus donner ! Cela fait des années qu’on nous prend pour des poires et on donne, on donne ! Ça suffit ! On ferme le robinet ! J’ comprends pas pourquoi il faudrait aider les autres, ça me dépasse ! »

    « J’ vais montrer au monde ce qu’est d’être efficace ! Je vais me débarrasser de tous les parasites ! Les faibles aux oubliettes ! Seuls survivront les plus forts ! Moi et quelques autres ! On a déjà trop aidé les faibles ! Allez, ouste dehors ! Je suis arrivé en haut, parce que je suis fort, alors pourquoi pas eux ? Je n’ai plus peur depuis que je commande ! On guérit de sa peur par la puissance, en faisant le monde à son image, en le contrôlant ! Que le plus faible soit écrasé, qu’est-ce que ça peut faire ? »

    « Mon ego partout et toujours ! Il faut qu’on parle de moi encore et encore ! Je suis le centre de tout, l’intérêt de tous ! Tout le monde est suspendu à mes lèvres, à mes décisions ! Seul moi existe, comme Dieu ! Je dirige le monde ! Je dis à celui-ci : « Va ! » et il va ! Je dis à cet autre : « Arrête ! » et il arrête ! Alors pourquoi ne veux-tu pas me vendre ton pays ! Parce que tu as une âme ? Ah ! Ah ! Qu’est-ce que c’est ? Tout se vend et tout s’achète ! Je ne comprends ni la culture, ni l’histoire ! Cela ne m’intéresse pas ! Seul je compte et si tu veux mon aide, il va falloir payer ! »

    Ainsi parle le vent… et le Dom ! Ainsi va la poussière… et le vide ! Ainsi est la superficialité, qui a aussi son rôle ! Ainsi est rendue ridicule la guerre, par l’argent et le commerce ! Tuer est ringard, puisque tout est disponible sur le Net ! Pourquoi envahir, quand on peut acheter ? Ainsi la bêtise et la cupidité servent la sagesse, ce vieux diamant, caché dans la terre ! Ainsi évoluent les Doms malgré eux ! Ainsi la planète est plus petite, à cause de la soif de puissance ! Ainsi on se regarde dans les yeux, parce que l’ego est énorme ! Ainsi le mensonge paraît anodin, tant l’ego submerge ! Ainsi le secret paraît dépassé, puisque l’ego rayonne ! Ainsi la paix avance malgré tout, puisque les armes sont vieilles, par rapport à l’argent !

    Mais la sagesse, ce n’est pas l’ego bien entendu ! L’ego écrase et ne résout rien ! L’ego gonfle comme un ballon et s’en va, de sorte qu’on l’oublie ! L’ego, c’est du bruit, tandis que la sagesse est silencieuse ! Ainsi est la Chose ! Elle ne dit rien apparemment ! Elle paraît vide, inerte, avec son train-train : les oiseaux chantent, le ruisseau coule et les fleurs fleurissent ! A quoi bon ? L’ego hausse les épaules ! Il a mieux à faire ! Il dirige le monde ! Et il fait des déclarations et il signe des décrets et il s’use, se vide et s’en va !

    La Chose parle pourtant… Elle crée ce vieux diamant, caché dans la terre, appelé Sagesse ! Celle-ci est très curieuse… Elle est là où on ne l’espérait pas ! On est surpris de la trouver, chez un Dom ou un autre ! Elle est comme un vieux soldat debout, à cause d’une alchimie assez mystérieuse ! Car la sagesse est un désir de vérité, de paix ! On sent qu’elle est nécessaire pour évoluer, au contraire du mensonge, qui ne permet rien de durable ! La sagesse repousse comme la mauvaise herbe…, malgré la puissance, le pouvoir, le bruit de l’ego ! C’est comme un petit ruisseau, qui ne tarit pas, et que chacun connaît plus ou moins, où on peut toujours boire, qui n’est jamais vraiment inconnu ! qui repose, qui donne de l’espoir, qui fait qu’on se tient soi-même sur ses jambes, qui offre de la dignité !

    Heureux celui qui aime la sagesse, qui a ce diamant dans le cœur ! C’est le don de la Chose, pour l’enfant qui l’aime, c’est son trésor, pour son amoureux ou amoureuse ! C’est le diamant de la beauté ! son cadeau ! L’enfant va sur le chemin, libre et léger, sous les yeux doux de la beauté ! Il chante la sagesse, car il est en elle ! Il est comme l’oiseau, mais sans ses inquiétudes et sa domination ! Il peut même apaiser l’oiseau ! L’enfant rit plein de sagesse ! C’est le cadeau de la beauté ! Alors que l’ego écrase le monde des Doms, tant il est stupide !

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          Dieu rit dans l’enfant sage ! Dieu montre à l’enfant sage son génie et l’enfant sage s’en émerveille ! Car ce génie est fait d’amour ! L’infini est fait d’amour ! Heureux celui qui voit le génie de Dieu ! Il a le cœur de l’enfant, sa confiance, sa candeur !

    Dieu n’est pas avare, il est infini ! Peut-on se représenter une beauté infinie ? L’art ne saisit qu’une infime partie de cette beauté, une minuscule partie, une partie même dérisoire et qui pourtant témoigne de cet infini et qui pourtant fait que l’artiste s’enchante de son travail : il n’est pas en effet Dieu et il ne possède pas la lumière du soleil ! Il a un média, l’écriture, la peinture, la musique, etc. et c’est déjà magnifique, mais ce n’est pas la lumière, ni l’amour ! C’est moins souple, moins puissant, mais l’artiste n’est qu’un homme et il doit le comprendre !

    Il est des artiste qui ne sont pas des enfants et qui ne s’enchantent pas du monde ! Ils peuvent être des artistes de très grandes valeurs, sans louer Dieu ! Pourquoi pas ? L’amour n’est pas une loi ! Mais Dieu rit dans l’enfant sage ! Il lui montre tous ses trésors, tout son génie et Dieu et l’enfant sage se réjouissent ! Celui qui voit le génie de Dieu ressent un bonheur ineffable ! Son cœur s’envole et se met à chanter !

    Alors pourquoi tant de Doms et tant de souffrances ? A cause de la peur essentiellement ! L’égoïsme au fond n’est rien d’autre que de la peur ! On méprise par crainte ! On se ferme par peur ! On se barricade et on frappe pour la même raison ! On triomphe même, pour faire taire absolument la peur, comme si on pouvait s’asseoir dessus, avant qu’elle ne disparaisse ! Ainsi le Dom reste Dom, par peur ! En cela il est condamnable ! Car on lui demande seulement un peu de courage, ne serait-ce que pour son bien ! La haine empêche ce petit regard de côté, ce petit effort de jugement ! Elle aveugle et entraîne au pire !

    Paschic souffre toujours, de toutes ces années de stress et de chagrins, à cause de la Machine ! Ce qui est terrorisant, c’est de ne voir nulle part une main amie, de se sentir toujours un étranger, d’être rongé par l’incompréhension ! Alors, le simple fait de tenir debout est une épreuve ! L’injustice aussi détruit, mais comment raisonner des Doms qui ont peur ? Paschic souffre depuis des années de digestions difficiles ! La peur a rendu son intestin hypersensible ! Cela peut paraître anodin, mais ce sont des insomnies, des fatigues sans fin, de la dépression, des douleurs insondables ! Ainsi Paschic est aussi la victime de la peur des Doms et il pourrait dire qu’il n’y a pas de Dieu, puisqu’il souffre, que son chagrin lui aussi est infini !

    Ainsi l’hiver est difficile ! Car l’effort physique, le fait de se sentir en forme et d’être capable de lutter, donnent le sentiment d’avancer, rassurent ! Mais l’hiver enferme, cloître et inquiète ! Beaucoup de Doms vont à la catastrophe, par angoisse et impatience ! Ils se blessent, sont victimes d’un accident ou mettent le feu à leur logement ! C’est la catastrophe de l’hiver ! C’est la peur qui ne trouve pas de remèdes ! Car l’hiver dépouille et oblige à faire les comptes ! Qu’est-ce qui nous tient, nous ancre, nous console ? Quel est notre repère ?

    Au-delà de ses souffrances, Paschic garde les yeux sur son trésor ! C’est sa foi, sa confiance, qui le fait résistant à la peur, qui lui conserve sa paix ! Ainsi il ne chavire pas dans la haine, le ressentiment ! Car Paschic pourrait en vouloir aux Doms, aveugles et qui piétinent et qui détruisent ! Mais il garde sa force et reste lucide, compréhensif !

    A priori, la force semble la domination et le monde aujourd’hui en est la surenchère ! C’est à qui dominera l’autre ! Mais la domination ne guérit pas la peur et c’est pourquoi elle est sans fin et destructrice ! Le Dom a toujours besoin de dominer, pour échapper à sa peur et même la nier ! C’est dire s’il fait des victimes ! Car beaucoup sont méprisés et jugés inférieurs, pour satisfaire le Dom et qu’il sente son pouvoir !

    Au contraire, l’enfant sage ou de lumière n’a pas besoin de dominer ! Il se rappelle les merveilles de la Chose et de l’enseignement de la beauté ! C’est la foi, la véritable force ! C’est elle le remède à la peur, mais dès que la foi conduit à la haine, alors elle n’est plus la foi ! Aucune haine dans la foi !

    Le Dom se moque de l’enfant de lumière, qui s’enchante de la beauté ! Cela lui paraît puéril et naïf et comment pourrait-il en être autrement ! C’est encore la peur qui produit le mépris du Dom ! L’enfant de lumière ne peut espérer la justice, car il ne peut pas guérir la peur du Dom comme ça, d’un coup de baguette magique ! C’est au Dom de s’apaiser, de guérir lui-même ! L’enfant de lumière doit accepter d’être incompris, mais que lui importe puisqu’il est compris et aimé de Dieu ! N’est-ce pas suffisant, n’est-ce pas là son immense chance ?

    Et au printemps, il rira avec Dieu de la fête de la Chose, de ses splendeurs infinies, car ils s’aiment tous les deux et se comprennent !

  • L' attaque des Doms (110-114)

    • Le 08/02/2025

    R68

     

                "J'offre à mon frère des clubs de golf en or!"

                                                             Le Parrain

     

     

                                                  110

          Rien ne va plus à Domopolis ! Le marasme le plus complet atteint les Doms ! Regardons-les souffler et laisser tomber leur cabas, dans un geste plein de lassitude, devant la corvée de faire leurs courses ! Eh oui ! Il faut encore acheter de quoi se nourrir ! Quelle peine ! Quelle routine absurde ! Tiens, il vaudrait mieux que les étals soient vides, que nous souffrions de la faim, plutôt que d’avoir toutes ces richesses à portée de mains ! Un seul légume, un seul fromage, un seul pain et l’affaire serait réglée en une minute ! Tandis que là, nous croulons sous le choix ! Quel ennui ! Quelle poisse ! On ne nous épargne rien ! Mais pour qui nous prend-on ? Pour des oies qu’on gave ? Nous en avons marre d’habiter un pays de Cocagne ! Nous voulons des mouches dans les yeux, des côtes saillantes, comme d’autres ailleurs ! Nous voulons leur chance, leur liberté d’esprit, voilà !

    Et s’il n’y avait que ces magasins pleins à ras-bord ! Mais on nous tourmente même sur les terrasses ! On est là bien tranquilles, devant un petit verre, avec quelques amis, les jambes allongées, enfoncés dans son siège, eh bien, on fait quand même triste mine ! On boude ! L’ennui se lit sur nos visages ! Et pourquoi ? Mais parce que rien ne nous motive ! Parce que la situation est sombre ! Pleut-il des bombes ? Les chars sont-ils aux portes de la ville ? Ne peut-on pas dire ce que l’on pense, sous peine de prison ? Est-on surveillé ? Mais non, on ne sait pas quoi faire, c’est tout ! On n’est pas éclairé, voilà ! Car dans le fond il n’y a rien ! On vit, mon meurt et c’est terminé ! Le ciel est vide, comme nos cerveaux ! La vérité ? Bof, elle est relative… Non, non, on « trouve pas où mordre » ! Manque la passion, quoi ! Bien sûr, on pourrait manifester contre le gouvernement, mais on n’est plus assez naïf ! Alors, on est là… et on s’ennuie ! Ce n’est pas notre faute, on sait pas où chercher ! Et puis chercher fatigue ! On préfère faire la grimace… et même haïr ceux qui paraissent plus heureux ! Qu’est-ce que c’est que ces gens déterminés, qui avancent d’un pas fier, qui ont l’air riches intérieurement ? Des parvenus sans doute ! De plus chanceux ! Nous, on ne nous a jamais rien donné ! A quoi sert notre liberté, qui est totale ? On boira un autre verre, il n’y a que ça à faire !

    Mais Domopolis, soucieuse des maladies mentales, agit ! On trouve des distributeurs de boucs-émissaires à chaque coin de rue ! On glisse sa carte dans l’appareil et il ne reste plus qu’à choisir, sur qui on va taper ! avec des options ! Par exemple, si on appuie sur la touche Gouvernement, il est possible d’obtenir, en plus de laisser son message de haine, une tenue complète de manifestant ! Tout y est : la cagoule, la pierre, quelques adresses de vitrines, des conseils contre les fumigènes, etc. ! Pareil pour les Immigrés ! Des places de parking à l’aéroport, pour les regarder partir ! Des numéros pour les dénoncer ! Des masques de mépris pour les regarder ! Des tee-shirts avec le slogan : « Parle Dom ! Ou j’ t’assomme ! »

    Ces distributeurs doivent soulager, apaiser, donner un exutoire ! On craint une nouvelle génération dépressive, dans son monde, incontrôlable ! La psychologue Lapsie n’a-t-elle pas déclaré dernièrement, à la télévision : « La détresse psychique ne passera pas par moi ! Le coupable, c’est le pervers narcissique ! On l’aura, je vous le promets ! Tenez bon ! » Évidemment, ce bouc-émissaire est éminemment présent dans les distributeurs, avec une pince à châtrer en promotion ! Non, Domopolis ne se laissera pas faire ! Ni par la Chose, ni par le marasme !

    Certains ont imaginé que la Chose pourrait aider contre le vide! Voyez-vous ça ! C’est le défilé des illuminés ! Comme si la contemplation de la beauté pouvait apporter quelque chose ! Si cela était, ça se saurait ! Et puis, ça voudrait dire de mettre son ego en veilleuse ! Cela voudrait dire que sa haine, son mépris, il faudrait les contrôler ! Il faudrait…, non, nous n’osons pas dire le mot, mais il faudrait chercher ! réfléchir même ! Quel horreur ! Prendre sur soi ! Quelle ignominie, alors que tant d’autres se gavent, profitent, commandent, se rient de nos peines !

    Comment arrêter de penser à soi ? lutter contre sa peur ? Apprivoiser le silence, la solitude ? apprendre à regarder ? Comment affronter le soi-disant néant, accepter l’humilité, renoncer au pouvoir, à la domination ? Comment s’efforcer de comprendre et d’aimer ? Comment attendre, ne serait-ce que patienter une seconde ? Impossible ! D’ailleurs, les coupables, on les connaît ! Ils sont dans les distributeurs de boucs-émissaires, en toutes lettres !

    Qu’est-ce que le blé qui ondoie aurait à me dire ? Pourquoi le bruissement du maïs m’enchanterait ? Le carabe est-il courageux ? Et l’eau, on la boit, non, n’est-ce pas suffisant ? Tu dis que l’herbe se balance dans son cours, comme le bras d’un tourne-disque ? Que tout dans la Chose scintille et n’est que merveilles ? Que je pourrais beaucoup apprendre, en regardant cela, en aimant cela ? Non mais, pour qui tu me prends ? Pour une bille ? Moi, le Dom, je vais te dire ce qui ne va pas ! Tu sais combien j’ai payé d’impôts, l’année dernière ? J’ vais t’ l’ dire, moi ! Car, moi, je suis important ! Je compte, moi ! J’ bosse ! J’ai des droits ! Et faut pas venir m’emmerder !

                                                                                                                111

    Ici, la lumière scintille sur le mur, après avoir traversé un arbuste trempé du jardin… On dirait qu’elle joue du piano, avec des pierreries… ou, à côté, elle forme les arcades d’un palais ensoleillé, sous lesquelles on pourrait même s’imaginer ! Dans le même temps, la pluie tinte sur les rambardes des fenêtres, en produisant un son mélancolique, comme si les heures elles-mêmes regrettaient de passer ! La paix est palpable et repose… C’est l’hiver après tout…

    Mais, au Centre de la santé mentale de Domopolis, l’ambiance est toute différente ! D’abord, l’accueil est surchargé et les chiffres sont alarmants ! Des jeunes ne cessent de se présenter, avec ou sans leurs parents, alors que partout des psychologues et des médecins se retrouvent devant des cas de plus en plus nombreux et dans l’impossibilité d’y répondre, tellement les problèmes soulevés sont profonds et apparemment dépourvus de solutions !

    Mais le professeur Trente est un des ces héros de la psychiatrie moderne ! A l’aise, souriant, il rassure ! Mieux, il a l’air d’en avoir beaucoup vu et de dire qu’on ne « lui la fait pas » ! Il faut ajouter à cela une fausse humilité, qu’il perçoit pourtant comme vraie, et qui sied si bien au savant ou au chercheur, obligatoirement modeste face au colosse de l’objectivité !

    Trente reçoit en consultation aujourd’hui le Dom Quinze, c’est son âge, comme le professeur est aussi deux fois plus vieux que lui ! Trente et Quinze donc face à face, dans le silence endormant du cabinet ! « Alors Quinze, ça boum ! demande Trente.

    _ Super !

    _ Bien ! On m’a quand même dit que t’avais des problèmes d’attention…

    _ Ouais, grave !

    _ Raconte-moi un peu ça, veux-tu…

    _ Eh bien, je suis allé à la périphérie de Domopolis… Là où commence la Chose…

    _ D’accord…

    _ J’ai découvert là-bas une faille… Elle est gigantesque ! On n’en voit ni le fond, ni la fin !

    _ Il est possible qu’il y ait des mouvements de terrain par là !

    _ Vous n’y êtes pas du tout ! On est en train d’ foutre le camp !

    _ Qu’est-ce que tu veux dire ?

    _ Domopolis est en train de décoller, de s’arracher du sol… On se sépare de tout, même de la Chose ! Nous, on va s’élever dans l’air… et la Chose, elle, elle va rester !

    _ Je vois…

    _ Non, vous ne voyez rien du tout ! Une fois qu’on va flotter, plus rien ne retiendra la ville et nous finirons par rejoindre l’espace !

    _ Domopolis dans les étoiles, pas mal, ça !

    _ Comment peut-on être crétin à ce point ! Comment tu feras pour respirer dans l’espace, toi, sans oxygène ?

    _ Effectivement, c’est un problème !

    _ Un putain d’ problème, ouais ! Vous, les adultes, vous êtes dans vos affaires et vous ne comprenez pas c’ qui s’ passe ! Mais on va tous y rester ! Et pourquoi ? Parce qu’on n’aura pas retenu la ville ! Parce qu’il n’y a rien dans l’espace ! Rien !

    _ Et c’est ça qui t’angoisse ?

    _ Un peu, ouais ! A la dérive dans le silence glacé, de la nuit cosmique ! Y a d’ quoi avoir les foies !

    _ Je vois (Il prend des notes).

    _ Eh ! Mais qu’est-ce que vous écrivez ? J’y crois pas, man ! T’es en train d’écrire un rapport sur moi ! J’y crois pas !

    _ Mais non, ce sont juste des choses pour moi, pour mieux te connaître !

    _ Fais voir ! (Il saisit le bloc du professeur). « Quinze, angoissé, tendance schizoïde, perte de repères, voir la mère… » Mais bon sang, pour qui tu t’ prends, le prof ? J’ croyais qu’on devait s’ faire confiance ! Mais tu m’ juges !

    _ Je t’assure que non ! Mais je dois aussi soigner et… comprendre !

    _ Ce que tu devrais comprendre, man, c’est que c’est à cause de gens comme toi qu’on est à la dérive ! des gens qui croient savoir ! Mais tu la vois pas toi, la faille ! Le vide, tu le sens pas !

    _ Je te signale tout de même que je connais mieux la vie que toi ! D’abord, j’ai un métier, je ne dépends de personne ! J’ai aussi une famille, des enfants et je suis bien intégré ! Pour l’instant, tout ça t’échappe, mais un jour ou l’autre il faudra que tu cotises pour ta retraite, sinon gare à la casse !

    _ Alors, c’est ça le sens que tu donnes à la vie ? payer ses impôts ?

    _ Remplir ses devoirs à l’égard de la société et sa famille, ce n’est nullement négligeable !

    _ Mais, bon Dieu, il est où l’amour là-dedans ? Et l’espoir et la force ? Elle est où la lumière ? Au fond, t’es content de toi, Trente, ou devrais-je dire Soixante ?

    _ Eh bien, Deux, on va s’arrêter là pour aujourd’hui… On est parti sur de mauvaises bases…

    _ Va t’ faire foutre ! »

                                                                                                                     112

          A bord du vaisseau Dom 45TY550°, on peut avoir recours à une simulation du Rêve blanc, afin d’échapper au sentiment d’angoisse, produit par la longueur des voyages spatiaux… Ainsi, le Général, qui commande le vaisseau, se retrouve dans l’ambiance complètement aseptisée d’un hypermarché de Domopolis ! Le plus ici, c’est que le client bénéficie de l’apesanteur et voilà le Général flottant mollement parmi les rayons, s’endormant presque, avec le sentiment de sécurité donné par la propreté impeccable et la richesse des marchandises !

    Baigné par une douce musique, le Général trompe son ennui, caressant la vaisselle étincelante et la douceur des tissus, comme si les spots représentaient un soleil artificiel, ou mieux une sorte de paradis de la blancheur, où le monde du dehors n’existe plus ! Le Général se meut tel un poisson dans l’eau et côtoie sans peine d’autres clients, car le programme a tenu à reproduire au plus près la réalité ! Il y a même une queue en caisse, à cause du Général, puisqu’il se plaît à discuter avec la caissière, pour échapper au sentiment de sa solitude !

    Mais n’agit-il pas de cette manière comme la plupart des clients de Domopolis ? Ne fréquente-t-on pas ordinairement le Rêve blanc, par désœuvrement et à la recherche d’un peu de sympathie ? Ne consommons-nous pas souvent pour combler un vide ? Acheter peut même devenir une drogue, puisque cela nous donne l’impression d’exister, d’avancer ! C’est un remède à l’angoisse !

    « Général, excusez-moi, mais vous devez venir toute suite ! dit le Dom passerelle, dans le haut-parleur.

    _ Mais il y a une promotion sur les confitures…

    _ Général, c’est vraiment sérieux !

    _ Bon, bon… Mais on n’a jamais le temps de faire ses courses ici ! »

    Le Général sort du programme et se dirige vers le poste de commandement : « Alors, qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il.

    _ Nous sommes devant une barrière invisible et infranchissable ! répond le Dom passerelle.

    _ Impossible n’est pas Dom ! En avant toute !

    _ Général, il est possible que vous soyez encore sous l’effet euphorisant du Rêve blanc ! Nous avons tout essayé et à chaque fois nous sommes repoussés ! Pas violemment, mais repoussés tout de même !

    _ Ouais, et qu’est-ce que vous en dites, vous, le Dom spécialiste ?

    _ Eh bien, je ne sais pas ! Nous avons affaire à une matière inconnue… En tout cas, nous subissons à son contact une forte répulsion…, à un tel point que nous pourrions être en présence de ce qui fait notre contraire !

    _ De l’anti-Dom ?

    _ Possible !

    _ Ici le Gardien, fait une voix. Vos efforts sont inutiles : les Doms ne passent pas la Porte !

    _ Hein ? Qui êtes-vous ? Et quelle est cette Porte ? Je vous rappelle que les Doms sont les maîtres partout !

    _ Si vous voulez… Mais je suis le Gardien et je vous assure que justement seuls ceux qui ne sont pas des Doms sont accueillis, au-delà de la Porte !

    _ « Justement ceux qui ne sont pas des Doms... », c’est du racisme ? Cela peut devenir un casus belli, vous savez ?

    _ La Porte est faite de telle sorte qu’elle est hermétique à la domination !

    _ Voyez-vous ça… C’est incompréhensible, car qu’est-ce qu’il y a d’autre que la domination ? Sans force, nous disparaissons !

    _ Pour se débarrasser de la domination, il faut d’abord lutter contre sa peur…

    _ Je vois… Tu es une sorte de Gardien à énigmes ! On te paye pour « enchoser » les gens qui passent, pas vrai ?

    _ Si je pouvais vous rassurer, vous seriez plus à même d’entrer… Mais on en est loin…

    _ Me rassurer ? Moi, un général Dom ? Sache que je commande le vaisseau 45TY550°, armé de dix mille canons « fractureurs »… et que tout l’espace est à moi, t’entends ? A moi !

    _ Pas la Porte malheureusement…

    _ Il se moque de nous, Général, fait le Dom spécialiste.

    _ Je sais… je sais.. Dis donc, Gardien, alors qui passe la Porte ?

    _ Je l’ai dit, ceux qui n’ont plus de domination, qui n’ont plus peur et qui aiment… »

    A cet instant, des langues de feu filent autour du vaisseau, avant de disparaître derrière la Porte ! « Et ça, qu’est-ce que c’est ? Des VIP ? s’écrie le Général.

    _ Des consciences transformées ! répond le Gardien. Elles se sont accrochées au Mystère et l’ont aimé...

    _ Je suis soudain fatigué, dit le Général.

    _ Mais non, assure le Dom passerelle.

    _ Si ! Je voudrais me reposer…

    _ Mais vous sortez du Rêve blanc ! »

                                                                                                                   113

          Un Dom entre violemment dans le cabinet de son médecin : « Doc, je n’en peux plus ! Je ne supporte plus Domopolis !

    _ Nous allons voir ça, asseyez-vous !

    _ Tout ce trafic ! Mes chefs ! La météo pourrie ! C’est trop, beaucoup trop !

    _ Je vois…

    _ J’ai le dos broyé, des douleurs digestives, des palpitations ! J’ai mal à la tête !

    _ Hum !

    _ L’autre jour, j’ai essayé de me reposer devant la télévision, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’elle avait saisi mon cerveau ! Elle l’avait emprunté et jouait avec ! J’ai crié comme un veau qu’on égorge !

    _ Mais…

    _ Vous savez de quoi je rêve ? Que mon intestin soit comme un conduit en PVC, parfaitement pur ! Alors, je jeûne, je jeûne !

    _ Il faut être…

    _ Je hais mon prochain, vous savez ! Si, si, je le hais !

    _ Enfin, calmez-vous...

    _ Doc, cette société nous broie ! Elle veut notre peau !

    _ Allons, ce n’est pas…

    _ Ils sont partout ! Ils rient de nous !

    _ Qui ça ?

    _ Mais eux !

    _ Qui ça eux ?

    _ Mais vous savez bien ! Ceux qui ont le pouvoir, ceux qui dirigent tout ! en sous-main ! On ne les voit jamais, mais nous sommes leurs marionnettes !

    _ Manifestement, vous êtes nerveux…

    _ Il y a de quoi, non ? On décide pour nous… J’aimerais hurler ma haine !

    _ Écoutez, je vais vous donner un arrêt de travail… Vous avez besoin de souffler ! »

    A ce moment, une sirène se met à retentir, alors qu’un gyrophare se déclenche, plongeant le cabinet dans une ambiance de catastrophe ! Puis, une voix métallique dit : « Médecin 459 BR, vous ne pouvez délivrer un arrêt de travail, sans raison valable ! Les nouvelles directives, au regard du déficit du système de santé, ne vous y autorisent pas !

    _ Je sais, bon sang ! Mais regardez dans quel état est cet homme !

    _ Ne peut-il pas se mouvoir physiquement ?

    _ Si ! Mais il ne va pas bien nerveusement ! Il lui faut du repos !

    _ Tss, tss ! Tous les mêmes ! Des tire-au-flanc ! En tout cas, vous savez ce que vous risquez ! La radiation pure et simple !

    _ Quel est le grand problème de nos sociétés ? C’est la santé mentale !

    _ Le déficit…

    _ Mais bon sang, c’est la santé, la priorité ! Or, les affections mentales sont légion ! Le but de l’homme, c’est l’homme ! Il va falloir vous y faire !

    _ Nous n’avons plus de sous !

    _ Marre à la fin ! Je vous coupe ! »

    Le médecin arrête l’alerte et le cabinet redevient silencieux ! « Vous pensez que je suis fou ? demande le patient.

    _ Mais non, répond le médecin, encore agacé. Mais vous faites sans doute de la dépression…, de la paranoïa aussi sans doute…

    _ Je vois, vous êtes un des leurs, c’est ça ? J’aurais dû m’en douter ! Vous êtes un d’ ces bobos poques ? un d’ ces privilégiés, qui prônent la compréhension, bien à l’aise dans son intérieur !

    _ C’est ça ! Vous m’avez percé à jour ! Je suis un représentant du mainstream, chargé de vous neutraliser !

    _ Bas les pattes, doc ! »

    Le patient sort une arme et la braque sur le médecin. « Mais, bon sang, à quoi vous jouer ? demande celui-ci.

    _ C’est un domiseur, doc ! Vous voyez que je ne plaisante pas !

    _ Allez, laisser ça…

    _ Il y a longtemps que je me demande quel rapport entre le Deep State et la Chose… En fait, il n’y en a pas, car c’est une seule et même entité ! Maintenant, suivez mon raisonnement… En vous envoyant un coup de domiseur, puisque vous êtes déjà un Dom, je vous reconduis d’où vous venez, dans la Chose !

    _ Cela me semble hasardeux…

    _ Adieu, doc ! »

                                                                                                                        114

         Paschic arrive dans un drôle d’endroit… C’est un territoire psychique, qui prend un air de kermesse ! Il y a des stands de restauration et des jeux aussi ! On y marche sur un champ devenu boueux, avec la pluie ! Tout le monde est habillé pareil, en jean, car on veut se montrer « cool », sans recherche voyante ou luxueuse !

    On entend de la musique, des gens sourient, des enfants jouent… C’est l’image d’un monde communautaire, soudé, engagé, harmonieux, respectueux de la planète ! On sent qu’y brille un idéal, dont les participants sont fiers… et pourtant, pourtant on y écoute des discours de haine ! Il est vrai qu’on y hait un « méchant », un profiteur, un Dom sans foi ni loi, un destructeur tout noir, impitoyable, un ennemi absolu de l’humanité… et donc, on méprise et on déteste pour la bonne cause ! On crie sur le diable, car c’est lui qui empêche le bonheur ! Tant qu’il sera là, ce sera la nuit et la peine !

    Mais quelle est cette tête de Turc ? Quel est l’homme à abattre ? Quel nom porte le croquemitaine ? Mais c’est Dominator ! Toute la fête est pour mobiliser contre lui ! Les tribuns, qui se succèdent, appellent d’ailleurs à le huer et citent ses méfaits, ses mille crimes, son action dévorante et négative ! Les Doms présents lèvent le poing, s’excitent, car pour eux l’ignominie de de Dominator ne fait aucun doute !

    Paschic, lui, se sent un étranger, parmi cette foule… Il sait comme les choses sont complexes, ne serait-ce que parce que nous avons tous peur ! C’est elle qui conduit à la haine, à celle de Dominator, comme à celle de ses ennemis ! Ainsi, tous ceux qui sont là ont autant peur de la vie que Dominator lui-même… et par là, ils sont bien plus proches de leur « diable » qu’ils ne le croient !

    C’est la paix, l’absence de peur, qui fait la force et qui permet « d’accueillir », de comprendre la différence et quel rôle elle a ! C’est la paix qui permet de ne pas haïr ! C’est essentiel, car la haine enlève tout jugement et c’est pourquoi ici on ne reconnaît aucune valeur humaine à Dominator !

    La haine bloque la raison et empêche en réalité tout débat ! Pourtant, Paschic est assez vite interpellé et sans doute son allure plus détachée le trahit-elle ! Et s’il n’est pas un ennemi avéré de Dominator, il est un donc un ennemi tout court ! Il ne partage pas la cause et il faut donc soit le convaincre, soit le détruire ! Un grand Dom se charge de la besogne et demande à Paschic : « Tu n’as pas l’air d’être des nôtres... Tu es du côté de Dominator ? Peut-être es-tu tout simplement un espion ? Ah ! Ah !

    _ Ah ! Ah ! Non, pas vraiment… Je comprends votre colère contre Dominator, mais je ne suis pas non plus plein de haine comme vous…

    _ Mais il y a urgence ! Dominator détruit la planète ! Bientôt, nous n’aurons plus d’avenir ! Nos enfants hériteront d’un monde invivable, rien qu’à cause des appétits de cet homme ! Et il faudrait rester sans rien faire ?

    _ Non, bien sûr ! Mais il est important d’être en paix avec soi-même ! On ne change pas les gens, en les détruisant !

    _ Mais on ne peut arrêter Dominator avec des fleurs ! Il faut agir, se battre ! Ils ne comprennent que la force, de toute façon !

    _ Je voudrais vous rassurer vous aussi ! Car vous êtes les premiers à souffrir de la haine, que vous nourrissez en vous ! Vous vous faites du mal, en haïssant ! Vous ne guérissez pas de vos peurs et c’est une illusion de croire que Dominator en est responsable !

    _ Mais qu’est-ce que tu racontes ?

    _ Laisse-le ! fait une femme. Tu ne vois pas qu’il n’est pas des nôtres ! C’est un petit bourgeois, qui n’aime pas la boue de notre champ ! C’est un gars de la haute, un privilégié ! (Elle crache.)

    _ La paix, c’est un long travail sur soi…, mais c’est par là qu’il faut commencer ! J’ai eu vos haines… Il fut un temps où je ne pouvais pas supporter la voiture ! Je marchais dans la campagne, jusqu’à ce que je n’en vois plus ! Je haïssais la civilisation, qui était pour moi synonyme de mensonges, d’égoïsme et de destruction ! Mais nous sommes nombreux et les choses sont complexes ! Que vous disent les autres Doms, quand vous critiquez Dominator et ceux qui lui ressemblent ? Ne vous sautent-ils pas à la gorge, en vous criant : « Mais qui va payer mes factures ? Qui me donnera un emploi ? » Vous savez comme moi que la plupart des Doms vous prennent pour des irresponsables ! Et leurs arguments ont du poids ! Rien que sur la question de l’énergie, on se retrouve très vite devant des dilemmes !

    _ Quel genre de dilemmes ?

    _ Mais, par exemple, il faut se séparer des hydrocarbures et adopter les énergies renouvelables… Mais vous êtes aussi contre les éoliennes, parce qu’elles gâchent le paysage… et vous avez raison ! Mais, pourtant, il faut bien que l’énergie vienne de quelque part ! Donc, vous voyez, ce n’est pas simple et la différence, le nombre est à respecter ! Mais ce n’est possible que si on est en paix avec soi-même ! Tant qu’on a peur, on est aveuglé par sa haine !

    _ Vous voyez pas qu’il nous baratine ! reprend la femme. C’est un des leurs et il est en train de nous manipuler !

    _ Ouais, ouais, c’est un baratineur ! lâchent certains.

    _ Il veut saper not’ mouvement, les gars !

    _ Ouais, ouais ! Y qu’à l’ virer à coups de pompes dans l’ cul !

    _ Allez barre-toi, l’espion ! »

    On pousse Paschic, en lui donnant des coups de pied… Les femmes et les enfants lui jettent de la boue et il glisse sous les insultes ! Mais, enfin, il se relève à l’abri et il éclate de rire ! Ça s’est passé comme prévu !

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  • L' attaque des Doms (105-109)

    • Le 25/01/2025

    R67

     

     

                 "C'est ma femme, le Corbeau, la pauvre!"

                                                        Le Corbeau

     

     

                                         105

          Paschic pénètre dans un nouveau territoire psychique… Tout y est apparemment bien ordonné : les fermes sont propres et les tas de bois agréables à regarder ! Par ailleurs, Paschic se plaît à découvrir ici et là des teintes délicates, mais subitement il est face à deux guerrières, qu’il doit suivre, parce que la reine de ce royaume veut le voir !

    Paschic n’a pas le choix et les lances des guerrières sont là, pour lui indiquer que toute fuite se terminerait par un drame ! Mais on arrive au palais et Paschic se retrouve devant la reine ! « Je t’ai fait venir, car tel a été mon désir ! dit-elle.

    _ Ah ?

    _ Oui, tu me plais… et je ne dois pas te déplaire non plus, pas vrai ? Je peux te donner du plaisir, mais il faudra aussi le mériter, en m’obéissant !

    _ Ah ?

    _ Oui, j’ai beaucoup d’ambitions, pour toi comme pour moi ! Il ne faudra donc pas me décevoir ! Tu ne voudrais tout de même pas apparaître comme un perdant aux yeux des autres ? ni me faire honte auprès de mes amies ? C’est aussi pour ton bien que je dis ça ! Tu as tout à gagner de notre union… ou de notre association !

    _ Ah ?

    _ Oui, mais pensons aux plaisirs… Je ne voudrais pas te sembler trop sérieuse… et puis, j’ai besoin de faire l’amour, pas toi ? Il fait froid et je suis tendue, surmenée ! Allons nous détendre ! »

    Ils vont dans la chambre de la reine et bientôt Paschic se sent pris par le désir, car la reine est très séduisante ! Mais elle met en garde Paschic : « Si tu es un bon amant, dit-elle, je te donnerai plein de bonnes choses ! Je serai aux petits soins pour toi ! Par exemple, tout à l’heure, tu auras droit à une part de gâteau et un verre de lait, avec une serviette bien propre ! Tu ne pourras pas dire que je ne te gâte pas ! Hi ! Hi ! »

    Paschic ne s’en sort pas trop mal, mais il est à la fois là et ailleurs ! Son esprit garde une certaine réserve et il ne se livre pas à fond ! Mais comment le pourrait-il ? Il voit déjà certains défauts sur le corps de la reine, qui le frappent, malgré l’embrasement des sens ! Cela lui rappelle qu’une liaison ne dure que s’il y a des sentiments ! Ce n’est qu’en aimant la personne qu’on peut la supporter ! Mais en l’occurrence que ressent Paschic ? En faisant l’amour avec la reine, espère-t-il un enfant ? Est-il saisi par le vertige, le mystère qui touche à la survie de l’espèce ? Est-il gagné par l’infini, ce qui amplifierait sa vigueur ? Non, les corps ont soif certes, ils s’étourdissent impérieusement : c’est une ode à la force, mais Paschic reste la créature de la reine ! C’est elle qui dirige et même qui demeure une menace !  

    D’ailleurs, la suite ne fait que le confirmer ! « Eh ! Eh ! fait la reine. Pas mal ! Pas mal ! Même si j’ai connu mieux ! Mais il faut le temps de nous connaître ! Allez, viens , je vais te montrer ta chambre, car pour l’instant tu es toujours à l’essai ! Hi ! Hi ! T’inquiète pas, va : tu me plais beaucoup ! Mais n’oublie pas que c’est moi qui t’ai choisi ! »

    On va dans une chambre plus petite, qui a l’air d’une cellule de moine… « Voilà ton lit, tes couvertures… C’est assez sobre ici, car c’est propice au travail ! Je ne voudrais pas que tu te disperses, ni que tu t’amollisses ! Hi ! Hi ! Un homme, c’est un homme, pas vrai ! De la virilité ! Hein ? Tu vas voir, si tu fais ce que je dis, on va être parfait tous les deux ! Tu seras comblé ! Mais attention, ne me quitte pas des yeux ! C’est moi qu’il faut regarder ! C’est moi ta lumière ! Vu ?

    _ Ouais, ouais..

    _ Demain, huit heures, on attaque ! Une vie saine, ça commence tôt !

    _ Ouais, ouais…

    _ Ouais, ouais ! Dis donc, y a longtemps que tu te laisses aller, non ?

    _ Hum…

    _ Mais si tu veux réussir, il va falloir en mettre un coup !

    _ Sûr !

    _ Focus, hein ?

    _ Ouais, ouais…

    _ Qu’est-ce que je fais là ?

    _ Tu lèves un bras…

    _ Bon ! Et tu sais quoi ? Il est possible qu’on s’aime, avec le temps ! Il est possible que je craque ! J’en ai toujours rêvé !

    _ Ouais, ouais... »

                                                                                                                       106

         Finalement, Paschic s’est aussi sauvé du territoire psychique de la reine et il marche dans un étrange univers de glace et de scintillement ! Où est-il ? Il est légèrement étourdi par cette luminosité et puis, il croise une jeune fille, en jupe courte, qui parle à son portable ou à son « Narcisse », avec volubilité ! Le flot de paroles n’arrête pas et Paschic se demande ce qu’on peut bien raconter comme ça ! Mais ce n’est pas le plus surprenant, car le visage de la jeune fille est celui d’une poupée ! Les lèvres et les joues sont gonflées et c’est comme si la jeune fille regardait à travers un masque !

    « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? » s’interroge Paschic, mais il n’obtient pas de réponses, puisqu’il ne va pas se renseigner auprès de la jeune fille, au risque de lui faire de la peine… D’ailleurs, elle continue sa conversation au même débit et Paschic ne peut que la regarder s’éloigner ! Il est quand même troublé, car le visage de la jeune fille a été comme torturé, par un bistouri sans doute… En tout cas, le résultat est artificiel et donne envie de pleurer, mais Paschic n’a pas le temps de s’apitoyer, car voilà une autre jeune fille, quasiment pareille à la précédente, avec la même attitude, elle aussi en grande conversation, et le visage encore « abîmé » à l’identique !

    Paschic frémit, alors que maintenant il en croise des dizaines de ces créatures ! C’est une vision de cauchemar, mais on approche de la source, de l’origine de ce phénomène, et effectivement la glace se transforme en un bloc chirurgical, avec un homme en blouse bleue, qui va et vient sur une chaise roulante, devant des manettes, qu’il actionne, libérant des rayons laser, comme s’il dirigeait un spectacle sons et lumières, qui aurait pour but de donner un air de poupée aux jeunes filles !

    Une musique très forte accompagne l’homme, qui s’agite au gré de son inspiration, et Paschic doit élever la voix : « Excusez-moi... » dit-il, en semblant un peu idiot, pour attirer l’attention, et tout de suite, après un sursaut, l’homme grimace comme si on lui avait présenté quelque chose de dégoûtant ! « Mais qu’est-ce que vous faites ici ? s’écrie-t-il. C’est interdit au public !

    _ Mais je n’ai fait que suivre un long couloir… Ceci étant, je voulais voir le Maître ! celui qui est l’auteur de toutes ces beautés ! C’est bien vous, non ?

    _ Oui, en effet, mais…

    _ Quel brio ! Quel classe ! Quel talent ! Mais, dites-moi, est-ce que chaque visage vous inspire, car il ne s’agit pas d’en faire à la chaîne… ?

    _ Bien entendu ! (Il baisse enfin la musique) La beauté est mon rayon ! Je veux la perfection ! que ces jeunes femmes se sentent sûres d’elles ! qu’elles avancent dans la vie, telles des impératrices !

    _ Bien sûr, la séduction est leur pouvoir !

    _ Exactement ! Monsieur… Monsieur...

    _ Paschic !

    _ Exactement, monsieur Paschic ! Ces jeunes femmes sont mon œuvre et le temps n’a plus de prises sur elles !

    _ La beauté éternelle, en quelque sorte ! Mais le visage n’est-il pas le reflet de l’âme ? N’y lit-on pas les sentiments ? Or, comment les voir si tout cela n’est pas naturel ?

    _ Mais le seul sentiment qui doit s’exprimer, c’est celui du triomphe, de la réussite !

    _ Hélas, je crains qu’il n’y ait une relation entre le temps et le pouvoir !

    _ Qu’est-ce que vous racontez là ?

    _ Mais le pouvoir, n’est-ce pas la soif de vaincre, de se sentir supérieur ! avec ses mouvements: la haine, quand on rencontre un obstacle ; l’envie, devant un concurrent plus chanceux ; l’avidité, pour le moteur ; les inquiétudes, inévitables dans l’attente ! Ce sont tous ces sentiments qui dessinent le visage, qui l’enlaidissent et le vieillissent ! Ce sont tous ces combats qui fatiguent ! Le temps, lui, ne demande qu’à montrer le cœur, la paix, la liberté, une vie heureuse à force d’être simple !

    _ Mais moi, je retends la peau, les muscles ! Je corrige les défauts ! Combien ne sont pas malheureux, à cause d’un trop gros nez ou d’un œil trop bas ?

    _ C’est vrai, mais ces corrections sont vaines, si les sentiments, eux, ne changent pas ! Vous faites des monstres, qui ramassent des miettes de pouvoir, alors qu’il est justement leur poison !

    _ Qu’est-ce que vous êtes au juste ? un Poque, qui veut que la société s’amollisse, disparaisse en s’excusant ? Vous n’aurez pas nos valeurs ! Vous ne romprez pas notre force ! Ah, çà non !

    _ Vous savez ce que je crois ? Je crois qu’une bonne balafre peut justement servir à cacher la laideur de l’âme !

    _ Complètement taré ! J’appelle la Sécurité ! »

                                                                                                                    107

          Paschic, ce matin, s’entraîne… Il lui faut un terrain désert… Puis, il se calme, expire, regarde le ciel et soudain, en un éclair, il s’arrache de lui-même ! Ce qui fait son ego et qu’il est d’une origine Dom reste sur place, tandis que lui file dans l’air pur ! L’ego se met à crier, il souffre, panique, gémit, supplie, mais Paschic n’en a cure ! Il vole, admire le paysage, se sent enfin heureux ! Il est d’une joie qu’il ne pensait pas possible, nouvelle, qui paraît sans limites ! Il redécouvre une simplicité, un « miracle » permanent, que nous ignorons chaque jour ! Il est possible que « tout soit grâce » !

    Là-bas, l’ego crie, mais Paschic ne l’entend même plus ! C’est le fruit d’un exercice quotidien, qui prouve que Paschic avance dans la bonne direction ! Mais, évidemment, cet état ne peut pas durer, car l’ego fait partie de nous-même et il continue à faire pression, ne serait-ce que parce qu’il a peur ! Et puis, il y a les autres, qui constituent le monde…, un monde aveugle, inquiet et qui harcèle, plaintif, haineux ! Tôt ou tard, il agresse et il faut s’en défendre, mais on peut toujours élargir cette distance avec l’ego et s’en « régaler » ! L’ego ou la domination sont étroitement liés à la peur et seul celui qui n’a plus peur est vraiment libre !

    Paschic rejoint donc son ego, avec un large sourire : « Ah ! Te voilà ! fait l’ego. Non mais, où t’étais passé ? Y a des tas d’ trucs à faire ! Ça urge !

    _ Bien sûr ! Allez, repose-toi ! T’es en train d’abîmer ta santé !

    _ T’en as de bonnes, toi ! Si je veillais pas au grain, on s’ rait à la rue, à l’heure qu’il est !

    _ Ah ! Ah ! Tu sais quoi ? J’ t’aime même comme ça ! T’es un amour de ridicule !

    _ Mais... »

    A cet instant, un coup de feu retentit, une pierre éclate et Paschic est contraint de se jeter à terre ! « Qui que tu sois, mon garçon, tu vas te lever les mains bien l’air ! fait une voix éraillée. Sinon, j’ te jure que j’ vais t’ transformer en passoire !

    _ D’accord, grand-père ! Mais vous n’avez rien à craindre de moi…, alors pas d’ gestes brusques ! OK ? »

    Paschic se redresse, les mains bien en l’air et il se rend compte qu’il a pénétré un autre territoire psychique ! Le vieux s’approche, le fusil pointé et il dit : « Eh bien, mon garçon, tu n’as pas l’air d’un de ces affreux Poques ! C’ pendant, j’ te garde à l’œil ! En route vers ma cabane ! »

    On arrive bientôt devant une vieille bicoque poussiéreuse et très isolée ! « Bienvenue dans mon humble demeure, mon garçon, fait le vieux ! Allez, on entre ! » A l’intérieur, il fait très sombre et c’est assez sale ! Le vieux toutefois fait signe à Paschic de s’asseoir à une table et il va chercher une bouteille de whisky ! Sa surveillance s’est relâchée et il ne doit plus considérer Paschic comme un ennemi ! Mais sans doute aussi que la solitude lui pèse trop ! Un feu fume dans l’âtre et deux petits verres sont remplis, par la main maigre du vieux, qui finit par s’asseoir devant Paschic !

    « A la tienne, mon garçon ! reprend-il, en sifflant son verre, avant de s’en resservir un autre ! Eh bien, mon garçon, non vraiment, tu n’as du tout l’air d’un des ces affreux Poques ! Tu m’es même sympathique !

    _ Les Poques ? Vous les voyez souvent ?

    _ Ils sévissent dans la région… La semaine dernière, ils ont attaqué la ferme des MacReady ! C’était pas beau à voir ! Il y avait là des Noirs, des LGBT, des gays, enfin toutes sortes de créatures ! Ils ont forcé la famille à sortir, à s’excuser pour le racisme, l’esclavage ! Ils ont même dit aux MacReady qu’ils étaient peut-être eux-mêmes gays, qu’ils ne pouvaient être sûrs de leur sexe ! Ils ont tout souillé, renversé une statue, qui représentait le patriarche ! Ils ont fait un tas avec nos valeurs, la religion nos messages les plus sacrés et ils y ont mis le feu ! Les MacReady étaient tétanisés par la peur ! Les Poques poussaient des cris d’animaux… et en même temps, ils pleuraient ! On eût dit des hyènes qui gémissaient !

    _ Et vous pensez qu’ils vont venir ici aussi…

    _ Sûr ! Je les attends ! Je veille jour et nuit ! Sans ordre, il n’y a pas d’ sécurité, pas vrai ? Mais où est l’ordre quand on sait plus qui est une femme ou un homme ? »

    Le vieux se met à sangloter… « Tout ça, c’est à cause de leur chef Décadence ! gémit-il. Un gros type obscur ! Un visage terrible, coiffé de plumes ! Il est sans pitié, il veut notre perte ! Paraît qu’il est même pédophile ! Vous entendez ! C’est la fin du monde ! Mais, c’est quoi ce bruit ?

    _ Quel bruit ?

    _ Y a quelqu’un dehors ! J’en suis sûr ! »

    Le vieux se précipite vers la porte et l’ouvre brusquement ! La nuit est tombée et la clarté lunaire pleut tout autour… « Je sais que vous êtes là ! crie le vieux ! Mais vous n’aurez pas ma peau ! Jusqu’au bout j’ lutterai contre l’ vice, l’ordure ! guidé par le Seigneur ! Vous, les Poques, vous irez en enfer ! Décadence, viens j’ t’ attends ! Grand lâche ! 

    _ Y a personne, le vieux, fait doucement Paschic, qui est venu derrière. Allez, venez vous reposer... »

                                                                                                                      108

    Paschic quitte le vieux au matin, alors que celui-ci dort encore ! « Pauvre vieux, se dit Paschic, il est rongé par la peur… et il est sans doute trop tard, pour le rassurer ! Apprendre à lutter contre sa peur demande d’abandonner sa domination, son orgueil… Si on se protège, en s’enrichissant ou en s’efforçant de s’imposer parmi les hommes, si on a à cœur sa réussite et sa vanité, alors on n’éprouve pas sa foi, on ne la connaît pas et dès que les choses nous sont contraires, c’est la peur qui ressurgit, comme si on n’avait fait que bâtir sur du sable ! »

    « Nous sommes bien étranges, continue Paschic. Nous souhaitons ardemment être nous-mêmes et pourtant, la nouveauté, l’inconnu, le changement nous épouvantent ! Nous voulons la sécurité et nous ne supportons pas la routine ! »

    Paschic aperçoit un nuage de fumée à l’horizon et se dirige vers lui, en se demandant d’où cela peut-il provenir… Un peu plus tard, il domine une vallée remplie de travailleurs enchaînés… et ce sont eux qui soulèvent le nuage de poussière ! L’activité est intense : partout on creuse, on déblaie, on transporte, on ordonne, avec le bruit des fers aux pieds ! « Un bagne ! se dit Paschic. Un bagne immonde ! Les malheureux ! Eh, vous, qu’est-ce qui se passe ici ? Vous êtes des prisonniers ? Vous faites quoi ici ?

    _ Hein ? répond l’homme interpellé. Ce qu’on fait ici ? Mais on construit une gigantesque digue contre les Poques ! »

    Paschic regarde dans la direction que lui montre l’homme et effectivement, il découvre un défilé, qu’on s’efforce de boucher ! « S’ils viennent, reprend l’homme, c’est par là ! Mais nous, on s’ ra prêt ! 

    _ Alors, ce n’est pas un bagne ici ? Vous n’êtes pas prisonniers ?

    _ Prisonniers ? Certes non !

    _ Mais… et les chaînes ?

    _ Mais c’est pour l’ordre et la sécurité ! Ordre et Sécurité, c’est notre commandant ! OS, qu’on l’appelle !

    _ Et vous pensez que les Poques vont essayer d’ passer ?

    _ Sûr ! On en a déjà capturés quelques uns ! »

    De nouveau, l’homme désigne quelque chose et Paschic se tourne, pour tomber sur des pendus, des crucifiés, des empalés… Il ne peut réprimer un frisson d’horreur et comme il s’approche, il lit des pancartes devant chaque mort : « LGBT, LGBT, Antipatriote, Traître, Gay, Pédophile, LGBT, Trans, etc. ! » « C’est Décadence, leur chef, qui les a envoyés ! fait l’homme derrière Paschic. Vu comment on les a reçus, il va vouloir se venger ! Ah ! Ah ! »

    Paschic regarde toute cette folie d’un air morne… Il donne alors un coup de pied dans les chaînes du type et celles-ci tombent sur le sol ! « En fait, vous êtes libres ! Vous n’avez pas à suer comme ça, toute la journée ! C’est votre peur qui vous fait esclaves ! »

    L’homme est d’abord interloqué, puis il se met à crier : « Un espion Poque ! Alerte ! Un espion Poque ! » Quelqu’un sur un faîte sonne soudain du cor ! Toutes les têtes se tournent, menaçantes ! Le travail s’est arrêté et un grand silence s’installe ! « En réalité, vous êtes tous libres ! crie Paschic. Ordre et Sécurité vous ment ! Vous pouvez tous être heureux ! Le chef Décadence n’existe pas ! Les Poques ne sont pas vos ennemis ! Ils ne sont que des exemples de la conquête de nous-mêmes ! Plus nous nous respectons et plus nous sommes appelés à respecter la différence ! Nous sommes nés pour nous épanouir et non devenir des bourreaux ! »

    Paschic voudrait continuer, mais il est renversé, saisi, battu par plusieurs et finalement, inconscient, il est jeté dans une prison ! A peine se réveille-t-il qu’on vient le chercher ! Ce sont des jeunes, dont le chef dit : « Milice OS, on vous conduit au tribunal ! » Paschic suit le groupe, qui clame « Milice OS ! Milice OS ! Ordre et Sécurité ! Ordre et Sécurité ! » et fait d’étranges saluts, comme pour se galvaniser ! Mais Paschic est bientôt devant un juge, tout vêtu de noir et portant une perruque !

    Le personnage est grave et sa voix s’élève : « La patrie ! Cette chère, chère patrie, que nous chérissons tous ! Notre très sainte mère à tous est de nouveau en danger ! Le vice, venu des profondeurs noires du mal, a encore réussi à étendre ses tentacules, dans le but de nous pervertir ! Notre lutte est acharnée ! Nous ne faiblirons pas ! OS ! OS ! O toi qui nous entend, qui nous couve, nous protège, arme mon bras ! Aide-moi, dans ton infinie mansuétude, à châtier les coupables, à frapper le dragon au cœur ! La boue ne saurait salir la patrie ! 15, 20, 40 ? Combien d’années de prison, pour briser cette boursouflure ici présente ! OS ! OS ! éclaire mon jugement ! Accusé, soyez au moins utile à quelque chose… et dites-nous à quel supplice vous vous condamnez, puisque vous prenez conscience de l’énormité de votre crime ?

    _ Cela fait-il longtemps que vous êtes fou ? Je vois votre peur immense, mais elle ne vous innocente pas ! L’hypocrisie et la soif de pouvoir vous rongent ! Vous ne serez pas pardonnés, pour les morts qui sont dehors !

    _ Les morts que tu vas aller rejoindre, mon doux agneau ! OS ! OS ! Tu as parlé ! Tu as jugé ! OS ! OS ! que ta volonté soit faite !

    _ OS ! OS ! Notre père à tous ! » enchaîne la foule.

                                                                                                                       109

          « Et si la Chose était un complot des Poques, hein ? » C’est monsieur Nuit, toujours transformé en escargot et entre deux bouchées de salade, qui vient de s’exprimer ainsi, dans le bureau de Dominator.

    « La nature ? Un complot des Poques ? Vous déraisonnez, mon vieux ! répond le professeur Ratamor.

    _ Pourquoi pas ? Regardez ce que je suis devenu ? Je bave, je me traîne, j’ai des antennes sur la tête et ma maison sur le dos ! Vous croyez que c’est seulement l’œuvre de la nature ? Non, il y a une force maléfique derrière la Chose ! Humph ! Grouanch ! (Il arrache un morceau de laitue !) Humph ! La Chose est éminemment Poque ! C’est la seule conclusion possible !

    _ Pour ma part, enchaîne Lapsie, je ne suis pas hostile au poquisme ! L’idée que les minorités fassent valoir leurs droits, au prix de nous conduire à reconsidérer notre histoire ou notre culture, n’est pas pour me déranger ! En tant que psy d’ailleurs, je ne peux qu’approuver, puisqu’il s’agit de dire la différence, de libérer la parole des opprimés… Mais il ne faut surtout pas que les PN se sentent eux-mêmes des victimes ! Sinon, pan ! pan ! dans le pervers narcissique !

    _ Il y a quand même d’autres priorités que vos instincts de guerrière…, fait Dominator.

    _ Graouph, ouahc, hum, vous songez à quoi, Dominator ? demande monsieur Nuit. Groumph, groumph…

    _ Comment vous croyez-vous que marche notre industrie… et comment chauffer les gens ? La Chose fait embargo, figurez-vous ? Elle nous empêche d’exporter et d’importer librement ! Il nous faut du gaz, alors que nous vendons notre pétrole ! Je vois mes tankers à travers le monde… et je ne peux m’empêcher de frémir ! Et si tout ce trafic devait s’arrêter ? Du jour au lendemain, notre économie plongerait et les Doms reviendraient à l’âge de pierre !

    _ Il est vrai que nous autres, intellectuels, précise Ratamor, nous n’avons pas l’esprit à ces nécessités et ces enjeux ! Mais comment comptez-vous assurer notre approvisionnement ?

    _ Mais nous devons rester la première puissance de la galaxie ! nous étendre partout, forer partout, sonder partout, exploiter la moindre parcelle ! Acheter des planètes, c’est mon dada !

    _ Quel homme ! jette Lapsie admiratrice. On est loin des refoulés, avec vous !

    _ A propos de refoulement… poursuit monsieur Nuit. Où en est-on avec les émigrés ? A-t-on entrepris de nous débarrasser de ces parasites ? Vous parliez tout à l’heure de préserver notre économie.. Graoumph, graoumph…

    _ Mais c’est en cours, monsieur Nuit ! répond Dominator, en tirant sur son cigare. Des camions les chargent et les emmènent loin de Domopolis ! Bien sûr, cela ne se fait pas sans drame… Il y a des pleurs et des cris, mais s’il fallait écouter tout le monde, on s’y retrouverait plus !

    _ Exactement ! Il faut parfois ne pas écouter son cœur… et faire preuve de fermeté !

    _ Quant à moi, intervient Ratamor, j’ai conçu une nouvelle machine à domiser !

    _ Quoi ? fait Dominator. Vous ne m’en avez même pas parlé !

    _ C’est vrai, je voulais vous en faire la surprise !

    _ Eh bien, expliquez-nous le fonctionnement de cette nouvelle machine ! Ne nous faites pas languir ! Vous savez que tout ce qui peut assurer l’hégémonie des Doms me charme ! Ah ! La sainte Domoland !

    _ Eh bien, c’est une machine qui enlève toute lucidité, de sorte que l’existence des autres devient absolument abstraite ! En fait, dès qu’on essaie d’échapper à sa propre domination, crac ! on étouffe !

    _ Crac, on étouffe ! Ah ! Ah ! jubile monsieur Nuit ! Ratamor, je vous aime ! Graoumph !

    _ Est-ce que le pervers narcissique tremblera devant cette nouvelle machine ?

    _ Euh ! C’est compliqué, vu qu’il ne pense déjà qu’à lui…, mais avec quelques réglages, pourquoi pas ?

    _ Mais enfin, donnez-nous des précisions ! se lamente Dominator.

    _ Eh bien, dès qu’on commence à douter de soi, en prenant conscience de l’autre, la machine réagit ! Elle repère de suite un point de vue nuancé, non issu de l’égoïsme ! J’ vous donne un exemple… Imaginons que votre cœur se serre, à l’idée que des familles d’émigrés puissent souffrir, alors qu’elles sont expulsées vers l’inconnu… Aussitôt, la machine alerte que vous devenez humain…

    _ Eh, eh, le début des ennuis ! Graoumph, graoumph !

    _ La fin de la virilité ! fait Lapsie, en se prenant le visage entre les mains.

    _ La fin du pouvoir, vous voulez dire ! corrige Dominator.

    _ Eh bien, un tentacule sort de la machine… et vous étrangle !

    _ Crac ! Elle étouffe ! Graoumph, graouphm !

    _ C’est parfait, je valide ! »

     

  • L' attaque des Doms (100-104)

    • Le 18/01/2025

    R66

     

                "Un héros ne sert à rien!"

                                    Die Hard 4

     

                                          100

          Paschic quitte son campement, à cause de l’installation du gazoduc, bien trop bruyante et envahissante ! La civilisation a rejoint Paschic et il doit s’en aller, mais il part prudemment, surveillant ses forces, car il ne veut pas de nouveau se blesser mentalement, s’épuiser psychiquement !

    Finalement, à force d’être harcelé par la Machine, d’avoir été son souffre-douleur, Paschic a acquis une grande connaissance sur la domination et les territoires psychiques ! Regardons par exemple une pie… La plupart du temps, elle surveille son territoire et n’y admet aucun étranger ! Elle chasse ainsi sans relâche le merle, alors que celui-ci n’a même pas le même régime alimentaire et qu’il ne constitue donc pas une menace ! Mais c’est plus fort que la pie ! Elle doit s’imposer !

    Maintenant, imaginons que son territoire soit garanti pour toujours par des frontières, que deviendrait alors la force qui l’anime ? Puisque celle-ci n’aurait plus à s’exercer à l’extérieur, ne se concentrait-elle pas à l’intérieur de la pie ? Ne passerait-on pas d’une domination physique à une domination psychique ?

    C’est bien ce qui arrive aux Doms ! Leurs territoires étant « bien établis », après de nombreuses guerres, ils ont progressivement abandonné leur lutte physique pour une lutte psychique, qui s’exprime à plein sur les réseaux sociaux ! C’est l’ère de la communication ! Chaque individu exerce une domination psychique, où qu’il soit ! Il étend et défend son territoire psychique, c’est-à-dire sa pensée, sa personnalité ! On cherche à s’imposer quotidiennement, en une « guerre » quasiment muette ! Notre égoïsme écrase, méprise, blesse, sans enfreindre la loi !

    Les territoires psychiques sont cependant régis par des principes simples ! Plus la peur y est intense et plus la domination psychique y est forte ! Et donc plus le territoire psychique est défendu avec agressivité ! Mais, la plupart du temps, ceux qui sont habitués à commander et qui en ont les moyens ne comprennent pas du tout leur fonctionnement et nient toute peur ! Il faut des circonstances exceptionnelles, qui les menacent subitement, pour que les mécanismes d’origine animale, aujourd’hui concentrés dans le psychisme, réapparaissent !

    Cependant, quel est le meilleur remède à la peur ? C’est la foi ! Ce n’est pas la seule raison, qui veut des garanties ! Tant que la peur n’est pas combattue par la foi, c’est l’inquiétude, la révolte, le chaos social, l’impasse de l’économie et de notre développement, face au réchauffement climatique, l’incompréhension devant la pauvreté et la souffrance, etc. ! Mais cela veut aussi dire que tout intégrisme et tout fanatisme, toute haine provoquée par des soi-disant blasphèmes, témoignent d’une foi qui n’est pas véritable, ni sincère, ni solide, car la foi, c’est la confiance et donc l’absence de peur, d’où la fin du besoin de dominer !

    Tout cela, Paschic le connaît maintenant par cœur et même le rabâche, ce qui fait qu’il n’y revient plus et à présent, il pénètre dans un territoire enneigé…, où tout est blanc à perte de vue, avec beaucoup de poésie ! Bientôt, d’ailleurs, Paschic aperçoit une ville hérissée de coupoles dorées, comme dans un conte magnifique, et des gens passent en traîneau, souriant au-dessus des tintements de maints grelots !

    Mais où est Paschic ? Il se renseigne auprès d’un type hilare, qui lui répond : « Où on est ? Mais chez les Muss ! Vous devriez nous connaître ! Nous sommes les envoyés de Dieu ! Nous avons pour mission de répandre son message d’amour, sur cette planète, et bien entendu de défendre ses valeurs, parce que, vous le savez sans doute, il a beaucoup d’ennemis ! Les athées, les homosexuels, les Ricains, situés plus à l’Ouest et qui veulent dominer le monde, et un tas d’autres plus horribles les uns que les autres !

    _ Je vois…

    _ Mais ne voulez-vous pas partager notre liesse ? Aujourd’hui est un jour spécial…

    _ Ah oui ?

    _ Mais oui, nous fêtons notre nouveau missile ! Nous l’avons baptisé « Petite cerise », car sa tête est rouge sang ! Ah, ça va faire mal, c’est moi qui vous le dis !

    _ Mais… Mais vous n’avez pas peur de déplaire à Dieu, en tuant des gens !

    _ Mais nous tuons ses ennemis ! Ne vous l’ai-je pas dit ! Et puis, on nous veut du mal, on a toujours voulu nous détruire !

    _ Bref, vous avez peur !

    _ Ah non ! Rien ne pourra nous enlever notre honneur ! Nous sommes le peuple élu et notre tâche est lourde ! Nous sommes les Muss !

    _ Vous avez tout de même le trouillomètre à zéro ! Pourquoi vous ne faites pas confiance à Dieu ? »

    A cet instant, l’homme sort un sifflet et souffle dedans de toutes ses forces : « Un traître ! crie-t-il. Un traître est parmi nous ! » Paschic se met à courir, en se disant qu’il n’est pas sorti de l’auberge, ou de l’asile !

                                                                                                                  101

           Paschic a échappé au territoire psychique des Muss, et le voilà dans une zone totalement différente, désertique et chaude ! Il veut boire et trouve une source, mais au moment où il porte l’eau à sa bouche, il entend : « Eh ! Vous là-bas ! Cette eau est à moi ! Pas touche ! » Paschic se retourne et voit venir à lui un géant, avec un fusil et un chapeau de cow-boy ! « Excusez-moi, dit Paschic, je ne savais que cette eau était privée… Mais j’ai vraiment soif… Est-ce que je peux quand même boire ?

    _ Ah ! Ah ! Ah ! fait le géant hilare. Ah ! Ah ! Avoue que je t’ai fait peur ! Hein ? Bien sûr que tu peux boire mon gars ! Ah ! Ah ! Tu verrais ta tête, verdâtre ! Ah ! Ah ! »

    Paschic ne répond pas et se met à boire. Puis, il se relève, en s’époussetant, et dit : « Alors le coin est vraiment à vous ?

    _ Bien sûr, mon gars ! Aussi loin que portent tes yeux, c’est à moi ! Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis le meilleur ! Je m’appelle Vump ! »

    Le géant tend sa main, que Paschic prend, en ajoutant : « Moi, c’est Paschic !

    _ Eh bien, Paschic, viens avec moi : j’ai du mouton qui grille pas loin ! Tu vas bien partager mon repas ? »

    Paschic suit Vump et il arrive à un campement où il y a effectivement un bon feu et où tout semble démesuré, à la taille du géant ! Cependant, Vump prend place devant le feu et Paschic fait de même… Normalement, il ne mange plus de viande, mais il n’a pas le choix… D’ailleurs, Vump recommence à parler : « Tu te demandes peut-être ce que je fais dans ce coin paumé, Paschic…

    _ Oui…

    _ Eh bien, je chasse le Poque !

    _ Le Poque ?

    _ Oui, le Poque ! C’est un être pleurnichard, peureux, toujours en train de se plaindre !, toujours à réclamer une justice imaginaire !

    _ Eh ben…

    _ Oui, Paschic, mais le Poque est aussi dangereux ! C’est un castré, un eunuque, un impuissant ! C’est une larve, alors que nous, Paschic, on en a quand même un peu ! Non ? Ah ! Ah ! »

    A cet instant, Vump donne une formidable claque dans le dos de Paschic, qui manque de s’étouffer ! « Tu veux le fond de ma pensée, Paschic ? Le Poque, c’est un bonne femme dans un corps d’homme ! Remarque : j’ai rien contre les bonnes femmes, mais les femmes, c’est les femmes et les hommes, c’est les hommes !

    _ Soit ! Mais pourquoi chasser les Poques, s’ils sont lâches ? En quoi vous menacent-ils ?

    _ Mais parce qu’ils transmettent leur poison, Paschic ! Ils polluent cette terre et ce pays ! Ils ramollissent tout ce qu’ils touchent ! Ils enlèvent toute force à ceux qui les écoutent ! Ils attaquent nos valeurs ! Ils nous désagrègent par leurs récriminations continuelles, leurs jérémiades ! Ceux qui ne sont pas forts disparaissent, Paschic, pas vrai ?

    _ Si je comprends bien, vous avez peur…

    _ Peur ? Moi ? Ah ! Ah ! Mais j’ai peur de rien, Paschic, car je suis le meilleur !

    _ Si vous n’aviez pas peur, vous ne seriez pas inquiet… Or, vous l’êtes !

    _ Et comment donc que je suis inquiet ! Quand je vois mon pays envahi par les Poques, ces larves ! Ils sapent notre société ! Ils pervertissent nos enfants !

    _ Oui, quand vous ne contrôlez plus les choses, c’est le froid et la nuit, pas vrai ? Vous êtes comme un enfant apeuré, si vous n’êtes plus le maître ! Donc, vous avez peur… et vous chassez le Poque, car il vous remet en question, il fait bouger les lignes !

    _ Eh ! Une petite minute ! De quel côté tu es ? Tu serais pas un Poque des fois ?

    _ Je ne suis ni du côté de Poques, ni du vôtre ! J’ dirais que je suis du côté des forts !

    _ Mais, moi aussi ! J’ai bien plus de pouvoir que toi ! T’es un va-nu-pied, Paschic !

    _ Si t’étais fort, Vump, les Poques te feraient marrer… et au minimum, tu les comprendrais ! Tu saurais leur parler avec sagesse et les faire évoluer ! Mais ta seule réponse est le plomb !

    _ Tu sais quoi ? T’es un Poque, parce que tu m’embrouilles l’esprit ! Alors, s’il te plaît, barre-toi ! J’ veux plus t’ voir !

    _ Bah, j’ dirais partout qu’ t ‘es l’ meilleur !

    _ Barre-toi, j’ te dis ! »

                                                                                                                        102

          La reine Beauté est très heureuse ce matin ! Elle colore les nuages somptueusement ! Ils sont des centaines rouges et oranges et ils forment comme une plage, avec de petits bancs de sable, dans le ciel ! « C’est signe de pluie ! fait la reine Beauté. Mais peu importe, c’est tellement beau ! La, la ! » Elle chante et un peu plus loin des pigeons ont le ventre doré, alors qu’ils suivent leurs exercices matinaux !

    La lune aussi n’est pas en reste, puisqu’elle brille encore, bien grosse, sous un voile de brume, ce qui la rend mélancolique et attachante ! Il y a là de quoi ravir les Doms et les rassurer, car toute cette beauté leur dit qu’ils sont chez eux, qu’ils ne sont pas étrangers au monde et même qu’« on » doit penser à eux, car ce n’est pas eux qui ont inventé tout ça ! Mais c’est mal connaître les Doms ! Ce sont des gens sérieux, pas des rêveurs ! Il faut bien gagner sa vie, travailler et puis nombreux sont les pièges ! Un malheur en cache un autre ! Une mauvaise nouvelle n’est jamais loin ! Une facture subite, la maladie, une panne de voiture… et les crises, la situation internationale et financières ne sont pas bonnes ! Il y a plein d’incertitudes qui rôdent et qui nous assombrissent !

    Il faut être prêt, se prémunir ! pas seulement par l’argent, car le danger n’est pas seulement la pauvreté ! On voit aussi la violence dans la rue, des gens cagoulés caillasser, détruire, brûler ! On est encore agressé au coin de la rue ! On peut recevoir un coup de couteau, sans avoir rien demandé ! « Le monde devient fou ! », comme on dit. Ainsi, Paschic arrive devant un nouveau territoire psychique, qui est visiblement délimité par des barbelés ! Des pancartes indiquent aux étrangers qu’ils ne doivent pas entrer, que c’est un territoire interdit et qu’on risque gros à enfreindre la loi 345, alinéa 59NJ !

    Paschic hésite… Il n’a pas envie d’avoir des ennuis, de tomber sur des chiens méchants ou des patrouilleurs excités ! D’un autre côté, le barbelé s’étend apparemment interminable et il devient impossible de savoir si on peut contourner ce territoire ! La fatigue s’installe chez Paschic, la faim aussi et il longe la clôture d’un air morne, jusqu’à ce qu’il trouve une brèche ! Enfin, c’est plus qu’une brèche, puisque là le barbelé est largement ouvert, rouillé, comme si on y passait régulièrement et sans soucis des règles !

    Donc Paschic s’engage et il marche bientôt parmi des dunes sablonneuses ! Paschic a toujours aimé ce genre de paysages, où l’oyat fait comme des sourcils au sable blanc ! Il semble à Paschic que la dune qui s’écroule est pareille à un sablier et pour peu que le vent fasse frissonner tout cela et voilà l’incorrigible rêveur Paschic emporté dans un songe, un quasi sommeil, telle la mouette qui glisse au-dessus !

    Mais là-bas s’agite une petite troupe… et ça chôme pas ! Et que je te porte des troncs d’arbre, que je te fasse des pompes, des escalades musclées, avec des ordres secs ! Ce sont des jeunes et leur santé ferait plaisir à voir, n’était le but poursuivi : se préparer militairement ! Paschic s’approche… Il reconnaît des scouts, mais les temps ont bien changé ! On ne s’entraîne plus à monter une cabane ou à aider la vieille dame, mais à se défendre âprement et il est vrai que plus rien n’est sûr et qu’il ne s’agit pas d’être surpris ! La guerre menace, ou tout du moins le danger est toujours présent !

    Le chef ordonne, braille, humilie ! N’est-ce pas ainsi qu’on forme les soldats, qu’on les rend disciplinés ? Mais les soldats sont les soldats ! Ici, ce sont des scouts et ne sont-ils pas censés représenter la foi… et donc la confiance ! Quelle confiance témoignent-ils par cet entraînement ? Ah ! Mais ils défendent les valeurs morales, celles inspirées par la religion et donc Dieu ! Eh ouais, Paschic, ils sont plus forts que toi, ces gars-là ! Prends-en de la graine ! Pendant que tu bâilles aux corneilles, eux se préparent pour la troisième guerre mondiale ! Pas de place pour les rêveurs dans l’assaut !

    Paschic s’approche encore… Il est maintenant tout près du chef, qui fait subir à sa troupe une discipline de fer, sans pitié, et qui finalement trône, se plaît à son rôle, puisqu’il se sent important, qu’il commande, tout le contraire de Jésus, qui donne son amour, qui montre sa foi au point d’apparaître vaincu, le perdant total ! Si Jésus avait commandé, aurait-il fait preuve de confiance ? dans un monde régi par lui, sous ses ordres ? Si on est riche… ou qu’on a du pouvoir, peut-on parler de confiance, de foi ? N’a-t-on pas toutes les garanties, la sécurité la plus solide ? Autrement dit, Dieu pourrait bien essayer de nous « avoir », de nous « baiser », de nous éprouver, on serait paré, blindé, contre ses fantaisies, ses « caprices », car plus « irresponsable que Dieu, tu meurs » !

    Mais le Dom est le Dom… et quand il croit défendre les valeurs de Dieu, faire valoir son amour pour lui, il est plutôt à s’enchanter de sa propre force, de sa domination sur les autres, de sa puissance ! Le message évangélique est perdu ! dans le vent des dunes, où Paschic retrouve la reine Beauté, affairée avec les mouettes, l’écume des vagues et la grandeur de l’océan ! Toute chose inutile ! Pas vrai, Paschic ?

                                                                                                                    103

            Après avoir quitté le territoire psychique des scouts, Paschic passe une très mauvaise nuit, peuplée de cauchemars ! C’est plutôt une habitude pour lui et cela doit venir d’un sentiment de profonde insécurité, car Paschic se voit dans des situations où il doit fournir des efforts titanesques, pour échapper à un danger, comme quand il conduit un bus, qui défonce une porte de supermarché ! Il faut qu’il s’en sorte, qu’il résiste et son corps en subit les conséquences, en étant tendu, quasiment douloureux ! Le résultat, au matin, on le connaît : Paschic n’est pas reposé, mais plutôt déboussolé, grimaçant, ainsi qu’il serait passé dans une machine à laver !

    La psychologie aide les individus comme Paschic, qui sont anormalement inquiets, anxieux, mais en voyant les choses au fond comme si on avait à traiter un défaut ! Certes, la psychologie respecte le patient et se charge de lui faire voir ses traumatismes, afin qu’il les surmonte, mais elle ne définit pas les lois universelles qui provoquent ces traumatismes, parce qu’elle ne les voit pas tout simplement ! Mais il est vrai qu’il y a toutes sortes de pathologies mentales et cela va de la folie, où la communication est impossible, au TOC, en passant par la vision fantasmée de la réalité ! Qu’est-ce que l’individu voit vraiment objectivement ? On peut le soupçonner de développer une compréhension, justement pour « compenser » ses traumatismes, les « soulager ». Dans ce cas, il pourrait accuser « faussement », pour se faire justice !

    La psychologie ne le dit pas nettement, mais elle « suspecte » toujours ses patients, pour leur bien se dit-elle, mais comment pourrait-elle avoir un autre comportement, puisqu’elle-même ne voit pas de problèmes à son intégration et qu’elle considère comme normal ou adapté le monde des Doms ? Ce qui est une erreur, quand on regarde sérieusement la situation ! Les Doms sont-ils heureux, rassurés, pacifiques ? Non, au contraire, le Dom a tout et pourtant il n’a jamais été aussi troublé ! Les maladies mentales justement n’ont jamais été aussi nombreuses ! Le désespoir, les suicides, l’alcoolisme, la drogue viennent compléter le tableau ! Maints psychiatres tirent la sonnette d’alarme, mais sans solutions ! La société est un grand navire dans la tempête !

    Paschic, lui, s’est longtemps demandé quelle part avait le trouble mental dans sa façon de voir (ce que ne font jamais les Doms!). Il était sans doute un peu schizophrène, certainement névrosé, peut-être refoulait-il son homosexualité ? Ah oui ! Il était narcissique ! Il ne pensait qu’à lui ! C’était le message de la Machine et c’est toujours celui des Doms, quand on les inquiète ! Il a bien été planté dans le cerveau de Paschic, de sorte qu’il a passé la moitié de sa vie à douter et à se faire la guerre, afin de débusquer la méchante bête de l’égoïsme ! Il était comme un chien, qui se cherche des puces jusqu’au sang !

    Mais voilà l’une des raisons de son insécurité : le fait que le Dom accuse l’autre, justement de ce qu’on l’accuse lui ! Le Dom se défend comme un animal qu’on égorge et ses cris font perdre la raison ! On ne sait plus où on en est ! Le Dom se tient à sa domination et détruit tout ceux qui la menacent ! Cette réaction viscérale et violente perturbe celui qui cherche la vérité, surtout si le Dom affirme que le bien est relatif, etc. ! Dans le cas de la Machine, celle-ci demandait à Tautonus de réduire au silence Paschic, par des coups, ce qui mettait bien entendu un terme au débat, mais ce qui encore ne permettait pas à la Machine d’évoluer ! Tout se passe comme si le Dom est incapable d’affronter la « vérité » et il est vrai que la raison seule ne suffit pas à l’éclairer, tant son équilibre a des racines obscures dans la domination !

    Mais celui qui s’attache au psychisme, qui voit la quête de sens comme une évidence, bien avant la nécessité même de gagner sa vie, celui-là non seulement connaît mille difficultés pour survivre, mais encore se heurte au mur hypocrite et ignorant des Doms ! Comment pourrait-il se sentir en sécurité, sur quelles bases ? Et pourtant le domaine de la pensée est l’avenir : nous sommes nés pour penser ! C’est là notre apanage ! notre accomplissement ! de là notre mouvement naturel vers la mondialisation et la communication, à mesure que nous avons du temps et les moyens à consacrer à notre individualité ! A quoi pourrait-on comparer notre planète ? Mais à une fleur qui ne demanderait qu’à s’épanouir et à diffuser son parfum ! Mais que se passe-t-il en réalité ? A cause de la peur, cette fleur se ferme et se détruit ! C’est la montée des nationalismes, le repli sur soi, le succès des populismes, le retour des dictateurs, c’est-à-dire des pires Doms qui soient ! L’ordre rassure, le rejet aussi et l’animal qui est en nous se réjouit, y trouve son compte ! Nous ne pensons plus ! Adieu la nuance et la difficulté ! Mais nous jugeons, nous frappons, nous condamnons, nous refusons de comprendre ! Nous nous régalons de nos haines et nous appelons au secours la nuit ! Il n’y a rien de courageux là-dedans et pourtant nous nous gargarisons de notre soi-disant force ! C’est la loi de la jungle, avec la disparition du plus faible ! Quelle évolution ! Même les hyènes en rigolent !

                                                                                                              104

           Paschic affine toujours ses considérations sur les territoires psychiques et en fait, plus nous vieillissons et plus nous ramenons les choses à des éléments simples, car plus le monde se rétrécit, à mesure que notre regard s’étend ! L’âge nous donne de la hauteur et du recul ! Par exemple, il est facile de comprendre que plus le territoire psychique est fermé, clôturé, ce qui veut dire que plus la domination psychique y est forte et moins le Dom considère les autres, leur donne une existence réelle, puisqu’il a l’habitude de les commander, de les mener à baguette, de les voir comme à son service et inférieurs ! Le Dom se situe comme centre d’intérêt de sa vie et de celle des autres, et dans ce cas, pourquoi serait-il curieux du monde qui l’entoure ? Il éprouve seulement de la haine, dès que ce même monde l’ignore, ne serait-ce que parce que sa peur, bien enfouie et la plupart du temps niée, refoulée, ressurgit !

    Au contraire, plus la domination psychique est faible et plus le territoire psychique est ouvert et salue l’autre, comme un être à part entière et différent ! C’est le stade de la compréhension et de la compassion ! Inutile de dire qu’il demande beaucoup d’efforts, de patience et de renoncement ! Tant qu’on est prisonnier de ses désirs et de ses peurs, il n’est pas question de respecter l’autre ! On est le jouet de ses humeurs et l’autre doit le supporter ! Celui qui est capable d’être méprisé ou lésé sans broncher, qui domine son amour-propre, celui-là a la force de ne pas perdre de vue la situation dans sa globalité ! Par exemple, le bateau coule et il ne s’agit pas seulement de sauver sa peau ! Il faut s’assurer que les plus faibles aient aussi accès aux canots !

    Cependant, lutter contre sa domination, éprouver sa patience, renoncer au nom de sa foi, peut présenter des dangers très réels ! Souvent, le territoire du doux est saccagé par la domination psychique du plus fort ! Ce n’est pas véritablement un choix et si cette destruction est précoce, l’individu grandit sur des bases fragiles ! C’est ce qui se passe pour Paschic, ce qui explique qu’il a continué à se faire du mal, bien après avoir quitté la Machine ! Il n’y a pas de défenses, de garde-fous qui limitent chez Paschic ses efforts pour se contraindre, exercer son renoncement, d’où la dépression, la névrose et bien d’autres affections ! En fait, celui qui marche vers la lucidité aura bien de la peine à trouver le bon équilibre, le bonheur, car le chemin est semé d’embûches et de doutes, et pourtant c’est le seul qui vaille la peine ! Qu’on pense au Dom qui reste la marionnette de son égoïsme et de ses craintes, qui est en colère, qui écrase et qui se fatigue ! qui ne sait même pas où il est !

    Ainsi, Paschic pénètre à présent sur un territoire dévasté, troublé, plein de trous d’obus et de barbelés en désordre ! On a l’impression que c’est la guerre et un type effectivement arrive en courant, en alerte, quasiment apeuré, hors de lui ! « Eh ! vous là-bas ! crie-t-il à Paschic. Z’êtes malade ? Où est-ce que vous avez mal ?

    _ Hein ? Euh... Malade ? Non pas qu’ je sache...

    _ Non, parce que je suis médecin ! Docteur Guettons !

    _ Enchanté, répond Paschic, qui prend la main du type, portant effectivement une blouse blanche.

    _ Moi, je soigne, je soigne au mieux, voyez-vous, car c’est la catastrophe !

    _ Ah bon ?

    _ Mais regardez autour de vous ! Des malades, des malades par centaines, et qui ne trouvent pas de médecins, car nous ne sommes plus assez nombreux !

    _ Ah ?

    _ Mais oui ! Quand je songe à tous ces malheureux, qui veulent consulter, qui ont mal et qui ne sont pas soignés, cela me rend malade, vous comprenez, malade !

    _ Je comprends…

    _ Alors j’ai trouvé un truc…, pour multiplier mes consultations ! Je ne mange plus le midi ! Et hop, deux ou trois de patients de plus que je peux aider ! Pas mal, hein ? Mais oh ! Y a urgence !

    _ Et vous mangez quand ?

    _ Quand j’ai le temps…, quand j’ rentre chez moi, complètement vanné ! Certains soirs, j’arrive à la maison et j’ m’écroule, j’ m’endors comme une masse !

    _ Ce n’est pas étonnant… Donc, en tant que médecin, vous pourriez conseiller à un patient d’oublier le déjeuner, de ne pas prendre le temps de manger, pour reprendre des forces ! « Allez-y, surmenez-vous jusqu’à tomber ! » vous lui diriez ?

    _ Non évidemment !

    _ Mais vous, c’est différent, vous êtes médecin, c’est ça ? Écoutez, je vais vous donner un tuyau : vous êtes dépressif et vous avez perdu le sentiment de votre valeur, de votre utilité ! A ce moment, tout le malheur du monde vous envahit, aussi vite qu’une fuite dans une coque ! Vous en êtes anéanti et vous êtes en train de vous détruire !

    _ Mais pensez à tous ces malades… C’est la fin du monde !

    _ Et que ferez-vous quand vous-même serez vraiment malade ! A quoi serez-vous utile ? Faites la paix avec vous-même, avant qu’il ne soit trop tard ! »

  • L' attaque des Doms (96-99)

    • Le 05/01/2025

    R65

     

     

       "Un sac ne rend pas les coups!"

                            Rocky IV

     

     

                                          96

         Paschic est de retour à son campement, mais pendant des jours il subit les conséquences de la fatigue produite par son expédition ! Il a de nouveau des angoisses et des cauchemars ! Il n’y peut rien, car ses nerfs sont fragiles et son cerveau a l’air de reposer sur de la pierre ! Il faut encore patienter, ne pas s’énerver et même s’efforcer de manger correctement, car l’épuisement est tel qu’il ne donne que l’envie de dormir !

    Mais, au fond, ce qu’a vu Paschic ne devrait pas l’étonner ! Le « lac noir » n’a rien de satanique et les Doms ne viennent pas d’un quelconque péché originel, ou d’une damnation particulière ! Au contraire, ils ne font que suivre la voie la plus naturelle, celle de la domination animale qui est en chacun de nous ! Rien de plus facile que de se préoccuper de son égoïsme, de ne pas se remettre en question, de laisser aller sa haine et sa colère et d’accuser les autres, quand ça va mal ! L’animal a peur ? Il mord, tue ou s’enfuit ! L’animal veut tel territoire ? Il attaque et il prend s’il le peut ! Voit-il une autre destinée, a-t-il une vue au-delà de son nombril, de ses intérêts ? Non, il obéit aux instincts qui garantissent sa survie et cela se résume à la loi du plus fort !

    Le Dom n’a pas d’autres comportements, malgré « l’habillage » de la civilisation, mais là où il est « coupable », c’est qu’il dispose de la raison et aussi de l’imagination, qui permettent d’analyser, de comprendre, d’avoir le choix, de ne plus réagir comme un animal et de voir l’impasse de l’égoïsme et même les perspectives vertigineuses de la foi ou de l’amour ! L’homme est fait pour être spirituel, c’est là son avenir, mais, évidemment, cette voie est difficile, par son engagement, parce qu’il faut quitter le « troupeau » et surtout parce qu’on mue, qu’on quitte l’animal !

    Grandir est toujours inquiétant et la majorité s’y refuse, par peur essentiellement ! Partout, il y a donc des Doms et Paschic ne pouvait pas rester seul, même si, pour guérir, il avait désirait de la paix ! D’ailleurs, lui-même, comme tout le monde, a besoin de relations sociales, car nos pensées veulent se transmettre, pour nous donner une existence ! La communication va de pair avec notre chemin spirituel, mais le problème est que le Dom cherche sa supériorité, ce qui rend sa présence aussitôt agressive, blessante et fatigante, comme s’il « siphonnait » l’espace  et qu’on lui devait automatiquement des hommages ! Quand s’intéressera-t-il aux autres et sera-t-il apaisant ?

    Paschic en est là de ses réflexions, quand il voit une fumée monter de l’horizon ! Qu’est-ce que cela peut-être ? Des camions, ce sont des camions ! Il y en a toute une colonne et bientôt l’un d’eux s’arrête au niveau des débris du vaisseau de Paschic ! Des hommes, en gilet voyant, en descendent dans un nuage de poussière ! « Bonjour, fait Paschic, en s’approchant. Qu’est-ce qui s’ passe ?

    _ Ben, on installe le nouveau gazoduc !

    _ Le gazoduc ?

    _ Ben, oui ! Faut bien que les populations puissent se chauffer, cuisiner, etc. !

    _ Bien sûr…

    _ Ah ! C’est un vaste projet ! Le gazoduc va traverser le désert ici, puis il franchira la mer ! Dame, il s’agit d’assurer son indépendance énergétique !

    _ Ah ?

    _ Comment ? Vous n’êtes pas au courant ? Y a un dingue qui a commencé une guerre ailleurs, car il était persuadé de tenir tout le monde dans sa main, en fournissant du gaz ! Si on n’était pas d’accord avec lui, hop ! plus d’ gaz ! d’où l’idée d’être indépendant de c’ côté-là, d’où le gazoduc ! Si on veut arrêter la guerre, faut être libre !

    _ Bien sûr !

    _ Mais attention ! C’est pas fini ! Car y a encore le réchauffement climatique ! Les énergies fossiles doivent être abandonnées ! d’où le pacte vert ! Ici, bientôt, en plus du gazoduc, vous verrez plein d’éoliennes ! L’hydrogène peut encore être une solution ! Eh ouais ! Faut pas seulement voir midi à sa porte ! La gestion des populations demande une large vue et des investissements colossaux !

    _ Bien sûr…

    _ M’avez l’air un peu paumé ici, tout seul… J’ me trompe ? Sauf vot’ respect, j’ai l’impression que vous êtes du genre rêveur, idéaliste, non ?

    _ C’est que…

    _ Remarquez, y a pire ! Y a ceux qui se révoltent contre toute forme d’autorité, sans chercher à comprendre les enjeux internationaux ! Ceux-là bien entendu trouvent normal d’utiliser l’électricité et le gaz, sans se soucier d’où ils viennent ! Ce sont les mêmes qui ne comprennent pas l’intérêt du vrac, pour diminuer le plastique des emballages ! A l’aise dans leur voiture et pas question qu’ils se changent eux-mêmes ! L’ennemi, c’est le capitaliste !

    _ Je vois ce que vous voulez dire…

    _ Bon ben, c’est pas le tout ! On a du boulot ! Si vous vivez dans l’ coin, on va vous déranger un brin ! Ah ! Ah ! »

    Paschic ne répond pas et il a soudain envie d’être au calme… Il va boire un thé, tiens ! Ce Dom n’a pas tout à fait tort : bien souvent, une réalité géopolitique nous échappe ! Mais il vit dans un tel tourbillon ! Se demande-t-il lui-même pourquoi il vit ?

                                                                                                                             97

         Le duc de l’Emploi quitte le camp n° 5 : la dernière expérience ratée sur les Doms émeraude, dans le Rêve blanc, l’a mis hors de lui ! Il est tout rouge et crache encore plus de fleurs ! La directrice du camp, madame Schplint, vient essayer de le faire changer d’avis, alors qu’il remplit sa valise ! Il faut dire que madame Schplint a eu une liaison avec le duc : « Je t’en prie, Sirimond (c’est le prénom du duc!) ne t’en va pas ! J’ai besoin d’ toi ! Ma vie n’aura plus d’ sens, avec ton départ ! !

    _ Non mais t’as vu ces débiles de Doms émeraude ! Pff, pff (encore des fleurs!) ! Y a rien à faire avec ces gars-là ! Y veulent pas bosser ! Pff, pff !

    _ Mais on en viendra à bout ! On les remettra dans l’ droit chemin ! Tu n’es même pas guéri toi-même !

    _ On guérit par le travail ! Et puis tes employés, hein ? Oh ? Hein ? Non mais, t’as vu ta vendeuse ? Elle éclate en sanglots, dans les bras des Doms émeraudes, comme si elle leur donnait raison !

    _ Je l’ai licenciée sur le champ ! Crois-moi ! Il y a ici un personnel d’élite, le plus à même de comprendre les Doms émeraude et de lutter contre la Chose !

    _ Peut-être, mais j’ai consulté les derniers chiffres du chômage, pff, pff… Ils sont en hausse ! On profite de mon absence ! Les chômeurs se sucrent, malgré les réformes ! Ils nous volent, Armande, et ça me déchire le cœur !

    _ A chaque fois que tu t’énerves, tu craches encore plus de fleurs ! On n’était pas bien tous les deux ? Je ne te donnais pas du plaisir ?

    _ Si bien sûr, mais moi, mon boulot, c’est de traquer le paresseux, le profiteur ! C’est d’aider l’investisseur, le responsable ! Quand je pense que des insectes ou des arbres peuvent encore bloquer la construction d’usines ou de routes, ça me rend malade !

    _ Mon pauvre bouchon !

    _ Oh ! Je ne sais pas ce que j’ai, Armande ! Comme la gloire de Domopolis me semble loin ! Il fut un temps où nous étions la première économie du monde ! Et maintenant, pff, pff, nous voilà surendettés !

    _ Tu prends les choses trop à cœur ! Reste, je t’en prie ! Tu pourras te détendre !

    _ Malheureusement, le devoir m’attend ! Il faut serrer les boulons à tous les niveaux ! Tant qu’il restera une seule prestation sociale, je ne pourrais pas m’abandonner au bonheur ici ! Tu me comprends ?

    _ Bien sûr, mais je peux pas m’empêcher d’être triste ! J’avais rêvé qu’on fondrait une famille, avec des enfants qui auraient été fiers de leur papa !

    _ Tu es charmante, Armande… et très séduisante, mais le chômeur, le bénéficiaire d’un minimum social, il n’attend pas lui ! Il ne connaît pas la pause, il pompe le système dans l’ombre, comme une puce énorme ! Et nous ne parlons pas encore de la Sécurité sociale, qui rembourse toujours le rhume ou l’écorchure ! Des années de laisser-aller nous ont conduits au gouffre !

    _ Je me demande… Je me demande si tu n’aurais pas peur des Doms émeraude ? si tu n’aurais pas peur de devenir comme eux ! Car la Chose nous pose bien un problème, pas vrai ? Elle handicape bien Domopolis ! Toi-même a été touché, avec tes fleurs...

    _ Pff, pff…

    _ Peut-être que la solution à nos troubles se trouve bien ici, dans l’étude des Doms émeraude ! Si on trouve un remède à leur maladie, on en trouvera un aussi à l’emploi, à l’abus des prestations sociales ! Oh, Sirimond, la Chose a peut-être quelque chose à nous dire, à travers les Doms émeraude ?

    _ Pff, pfff…

    _ Vois encore comme la situation est devenue complexe ! On ne peut plus investir et construire comme avant, à cause du réchauffement climatique ! Notre développement ne peut pas continuer à détruire la nature…

    _ C’est pourquoi nous effectuons la transition énergétique…

    _ Mais c’est plus profond que cela ! Nous ne pouvons plus nous étendre et dominer comme avant ! Et les Doms émeraude, par leur apparente passivité, ont peut-être des réponses… Comment pouvons-nous nous développer, donner un sens à nos vies, sans détruire la nature ? Comment se sentir supérieur, tout en n’écrasant personne ?

    _ Mazette, j’ignorais totalement que tu réfléchissais autant ! Je suis perplexe tout d’un coup, car je me demande de quel côté tu es ?

    _ Là n’est pas la question, car nous sommes tous embarqués, si je puis dire… Mais l’étude des Doms émeraude me passionne ! Qu’est-ce qui produit leur léthargie ? Ce n’est pas seulement la dépression ! C’est comme si j’étais en face de chrysalides… Je sens une puissance chez eux, qui m’est inconnue et qui ne demande qu’à sortir ! »

                                                                                                                        98

         Les hommes de la BAF se préparent dans leur vestiaire… La BAF est l’organisme chargé des prestations sociales à Domopolis ! Les hommes prennent leur fusil, s’habillent avec des vêtements de chasse, car les choses ont changé aujourd’hui chez les Doms ! Le pays est surendetté, notamment à cause des prestations sociales, alors que le nombre d’allocataires est toujours en hausse ! On a d’abord essayé de reconduire les chômeurs et les bénéficiaires de minima sociaux vers le marché du travail… On a réduit les droits, demander plus… On a menacé, traqué la fraude, examiné chaque cas, tendu tous les pièges, grâce par exemple à des difficultés administratives, mais rien n’y fait : ce que d’aucuns voit comme une couche de parasites n’a pas cessé de croître, telle une moisissure qui revient, malgré les nettoyages, les traitements !

    Surtout depuis que la Chose est là, on voit comme une recrudescence de la paresse, de la dépendance, sous la forme des Doms émeraude ! Ils sont là, avec leur air nébuleux, dans les bureaux même de la BAF ! Et il n’y a rien à en tirer ! Les tuteurs, les assistantes sociales ont beau sonder, inviter à l’effort, à la recherche du travail, à la réintégration, sous peine de se voir sans aide, les Doms émeraude n’ont que la force de répondre oui ou non, ou de cocher quelques cases ! Que s’est-il passé ou plutôt que se passe-t-il ? La BAF n’ignore pas la présence de la Chose ! Elle sait que celle-ci transforme les individus, mais comment et pourquoi ?

    Un tel par exemple a travaillé pendant des années et soudain il se présente à la BAF ! Il demande une aide sociale, comme ça, alors qu’il n’a même pas été licencié ! Il raconte qu’un jour il a été touché par la Chose et que maintenant il ne veut plus travailler comme avant, qu’il a besoin de donner un nouveau sens à sa vie ! Lequel ? Il faut bien gagner son pain et penser à sa retraite, mais dès qu’on presse le Dom émeraude de questions, il s’enferme dans le mutisme ! Pire, il rajoute qu’on ne peut pas le comprendre ! Quoi de plus exaspérant pour la BAF ? Elle serait donc tellement ignorante qu’on la méprise ? Mais, pendant ce temps-là, le déficit se creuse et la hiérarchie de la BAF s’impatiente, en poussant ses employés à la réduction des allocataires !

    Finalement, une solution est trouvée : on va supprimer les Doms émeraude, qui sont de toute évidence de mauvaise volonté, des cas perdus ! Les brigades de la BAF sont nées ! Loin des regards, elles traquent le Dom émeraude et l’éliminent, et si cette exécution a lieu dans la ville même, elle passe pour une opération policière ! Ce matin-là, les hommes de la BAF prennent leur pick-up, car la cible, le gibier a été situé hors de la ville, peut-être dans la Chose elle-même, ce qui n’est pas courant ! Cependant, le véhicule ne tarde pas à atteindre ce mur miroitant de la Chose, qui ondule mollement, et y pénètre !

    Un paysage de landes apparaît…, pauvre, à l’air désolé ! Malgré les taches mauves de petites fleurs, on ne peut s’empêcher de frisonner, car un vent froid balaie l’espace sans véritable végétation ! Il y a bien là-bas deux ou trois pins, mais ils sont si minces et si tordus qu’ils donnent l’impression de grelotter eux-mêmes ! Ce n’est pas tout ! Le chemin pierreux est saturé d’eau et il devient si étroit qu’il faut abandonner le pick-up !

    Le Dom émeraude que l’on cherche a un numéro de la BAF, le 835RE29 ! Il a été vu par des enfants, alors qu’il entrait dans la Chose et il doit donc se cacher dans cette lande, où l’on peut apercevoir quelqu’un même à l’horizon, tellement le terrain est nu ! Mais les heures passent et la cible demeure invisible !

    Le ciel, couvert jusque-là, finit par s’éclaircir et le soleil, avant se se coucher, perce les nuages avec ses doigts d’or, qui avancent lentement sur l’océan ! Eh oui ! On peut le voir, immense après la lande, si vaste qu’il semble immobile ! Dans cette ambiance de rocaille, d’eau, de vent qui envoûte et qui fait oublier, les hommes de la brigade sont conduits au silence et à la contemplation ! Le n° 835RE29 se cache-t-il dans quelque « trou à rat », dans l’une des très rares anfractuosités alentour ? Les hommes marchent depuis des heures et n’ont plus vraiment conscience de leur tâche, comme si la Chose les avait peu à peu endormis !

    Rêvent-ils ? L’agitation, les préoccupations de Domopolis et de la BAF leur semblent bien lointaines désormais ! Curieusement, ils se sentent apaisés ! Ils n’ont plus peur ! Leur pas est serein, même si leur mission n’est pas encore accomplie et que le soir descend ! Une envie presque disparue remonte en eux… et ils se mettent à fredonner une sorte de complainte, triste et entraînante à la fois !

    A Domopolis, jamais on ne revit cette brigade, ni le 835RE29 !

                                                                                                                  99

         Un couple de Doms s’épanchent : « Si tu savais comme je t’aime !

    _ Oh ! Moi aussi, je t’aime ! Comme je t’aime !

    _ Tu pleures ?

    _ Oui, c’est fou comme je t’aime !

    _ Oh ! Comme je t’aime !

    _ Au début, j’ai eu peur de te le dire, mais maintenant j’ai ce courage : je t’aime !

    _ Tu as eu peur ?

    _ Oui, j’avais peur de me sentir trompé, en danger, car la vie est dangereuse... Elle n’est pas rose, tu sais ?

    _ Mais c’est fini ? Tu ne me rejetteras plus ?

    _ Promis, juré ! Je n’aurais plus peur de te le dire ! Je t’aime ! 

    _ Oh, moi aussi ! Nous n’aurons plus peur ensemble !

    _ Non, nous sommes équilibrés psychologiquement, puisque nous nous avouons nos sentiments !

    _ Oui, tu es ma lumière !

    _ Nous nous raccrochons l’un à l’autre ! Nous effectuons notre devoir !

    _ Notre devoir ?

    _ Mais oui, je porterai ton fardeau, comme tu porteras le mien !

    _ C’est triste !

    _ Mais vois-tu autre chose ? Le ciel n’est-il pas vide ? A quoi poursuivre un absolu, une chimère ? C’est notre vie terrestre qui compte, notre bonheur ! Je t’aime, tu sais ?

    _ Moi aussi, mais je ne savais que tu voyais notre amour d’une façon aussi sombre !

    _ Mais je ne te quitte plus ! Tu es ma lumière dans la nuit ! Je veux te voir chaque jour ! Tu es ma raison de vivre, tu sais ! On sera bien tous les deux, tu verras !

    _ Et La Chose ?

    _ Quoi ? La Chose ?

    _ Eh bien, je ne sais pas… On ne peut pas non plus se replier sur nous… Il y a les autres, le malheur du monde !

    _ On n’est pas bien ensemble ? Regarde-moi… Je suis toi et tu es moi !

    _ Oh ! Comme je t’aime ! Tu es mon fardeau et ma joie !

    _ Tu t’en vas ?

    _ Oui, je vais aux toilettes…

    _ Bien… Quand je pense que nous sommes parfaitement bien intégrés !

    _ Qu’est-ce que tu veux dire ?

    _ Eh bien, nous formons un couple, nous avons des enfants, un travail, nous cotisons ! Si on nous arrête, on sera parfaitement en règle !

    _ Et nous sommes équilibrés, car nous nous avouons nos sentiments !

    _ Nous sommes matures ! Et nous mourrons dignement, bravement, avec le sentiment du devoir accompli !

    _ Oui, chacun de nous aura porté le fardeau de l’autre ! sans absolu !

    _ Nous sommes les premiers humains raisonnables, les philosophes de l’amour ! On peut accepter nos destinées mortelles, en se regardant les yeux dans les yeux !

    _ Comme je t’aime ! Et comme je suis triste aussi ! C’est sans doute parce que mon bonheur est trop grand ! Je n’ose croire à une telle joie ! Ce n’est pas possible !

    _ Oh ! Comme je te désire et comme j’aimerais ne plus faire qu’un avec toi ! Il fait si froid dehors et le monde est si violent !

    _ C’est le fait de gens déséquilibrés !

    _ Mais nous sommes bien ensemble, avec un bon salaire !

    _ Oui, tenons-nous au chaud !

    _ Comme je t’aime ! Tu es ma bouée, ma lumière !

    _ Je ne te quitterai jamais !

    _ Tu me fais pleurer de joie !

    _ Fi de l’absolu et de la Chose !

    _ Je n’ai aps d’autres mabitions que celles de t’aimer !

    _ J’en suis sûr !

    _ Nous sommes les citoyens responsables de l’Univers !

    _ Nous mourrons bravement !

    _ Nous voilà adultes ! »

  • L' attaque des Doms (92-95)

    • Le 29/12/2024

    R64

     

     

                  "John, c'est un artiste de la mort!"

                                             Man on fire

     

     

                                           92

         Ils sont deux… Pour l’instant, ils fouillent les débris du vaisseau écrasé de Paschic… D’où viennent-ils ? Paschic n’a entendu aucun vaisseau atterrir… Peut-être vient-on de les laisser là… Cela fait des années que Paschic vit seul ici et pourtant il se méfie de ces deux visiteurs ! C’est que Paschic a appris à ne compter que sur lui-même, surtout en s’apaisant ! La seule chose qui le préoccupe, c’est de guérir du poison de la Machine et de retrouver la santé ! Or, ce ne sont pas deux intrus, avec leur tourments et leur domination qui vont pouvoir l’aider ! Bien au contraire, car Paschic a déjà repéré qu’il avait affaire à deux Doms !

    Cela pour lui ne fait aucun doute et il ne s’en étonne même pas : les Doms se signalent de loin, rien qu’à leur attitude ! Il serait naïf de croire qu’ils sont équilibrés et qu’ils connaissent la paix ! La conscience reste un mystère et chacun répond à sa manière à la peur que produit l’existence, face à l’inconnu de la vie et à l’étrangeté du cosmos ! C’est l’ordre, la routine, les devoirs, les chaînes que l’on s’impose qui nous masquent cette réalité !

    Les deux Doms n’ont pas encore vu Paschic, mais il se décide à se montrer, dans le but de moins les effrayer… Il fait du bruit et devient bien visible et les Doms le repèrent et se figent ! Eux aussi se méfient et ils sont maintenant sur la défensive, mais Paschic continue d’avancer, avec le sourire… Il cherche à les rassurer, pour qu’il « n’y ait pas de casse », mais les Doms gardent le visage dur, comme s’ils grimaçaient ! « Il ne font aucun effort d’empathie ! » se dit Paschic, qui connaît déjà la suite !

    Il est à présent face aux deux Doms et il y a un instant de silence, où l’on entend le vent miauler parmi les débris… Il n’y a pas de questions, rien, aucun dialogue… Soudain, l’un des Doms produit sa bulle de domination, qui est très puissante ! Elle s’allonge et elle est destinée à asphyxier Paschic ! à l’écraser même ! à lui couper tout espace ! Mais Paschic l’évite sans difficultés, en se tournant un peu de côté, où il retrouve toute sa dimension, qui lui paraît même infinie et qui en tout cas rend totalement ridicule et inoffensive la bulle du Dom !

    Son compagnon ne demeure pas inactif et il cherche à prendre à revers Paschic, qui sent à présent une autre bulle de domination lui frapper le dos ! Il devrait être poussé en avant, en être ébranlé, mais il lui suffit de sentir tout son corps posé sur le sol, pour de nouveau échapper à cette attaque ! Il n’a même pas vacillé et il perçoit avec tranquillité toute l’impuissance du Dom derrière lui !

    Sa riposte, qui n’en est pas vraiment une, puisqu’il ne fait preuve à l’égard des Doms d’aucun mépris, d’aucune agressivité, a des effets redoutables ! Si la bulle de domination des Doms perd toute efficacité, ils se retrouvent nus face à leurs peurs, leurs angoisses, comme si on les avait jetés brutalement, sans scaphandre, dans le vide du cosmos ! Ainsi, la pression que subissent à présent les deux visiteurs de Paschic est bien au-dessus de leurs forces ! Leur visage est d’abord surpris, car ils ne comprennent pas ce qui leur arrive, habitués qu’ils sont à diriger le monde et les autres ! Puis, la panique les envahit, telle une décharge électrique et ils explosent sous les yeux de Paschic, qui n’en est pas attristé ! Car il n’a rien fait ! Au contraire, il était d’abord de bonne volonté ! Il était prêt à se montrer aimable ! Ce sont les Doms qui l’ont attaqué et qui se sont détruit tout seuls, face à sa présence !

    Comment cela est-il possible ? Mais Paschic vient lui aussi de découvrir cet état de choses ! La situation lui est nouvelle ! Mais voilà des années qu’il est ici et qu’il se transforme ! Il n’est pas là inerte, mais peu à peu il change, il mue !

    Il enterre les restes des Doms et auprès d’un bon feu, alors que le soir tombe, il fait le bilan ! Il y a quelques mois, il s’est aperçu qu’il avait gagné en force, notamment parce qu’il pouvait manger moins ! Il a réussi à perdre du poids, à « renverser la vapeur », à quitter le chemin de l’obésité ! Cela n’est possible que si on arrive à se reposer ! Paschic est donc plus paisible et a trouvé un nouvel équilibre ! Comment ? Mais que fait-il ici, sinon avoir une histoire de confiance et de spiritualité ? Il se rétablit grâce à la connaissance, à la vérité ! Voilà pourquoi il n’a plus besoin de sa domination ! Voilà pourquoi celle des Doms ne peut plus rien sur lui !

    L’existence des Doms et leur fonctionnement lui sont venus lentement, par la réflexion et parce qu’il est à l’écoute ! Il est tendu vers la compréhension, la lumière, ne serait-ce que dans le but de guérir ! S’il n’y avait pas eu de progrès, de rétablissement, il aurait abandonné ! L’illusion n’a pas sa place dans cette convalescence, mais le résultat, c’est qu’aujourd’hui l’hypocrisie et le mensonge des Doms, leur ignorance plutôt, lui son évidents ! Si l’équilibre des Doms était vrai, ils n’auraient pas besoin d’agresser, ni de mépriser ! A présent, la connaissance de Paschic, qui n’a jamais cessé de se rapprocher de lui-même, le rend libre et invulnérable !

                                                                                                                      93

          Un arbuste se rend dans l’un des commissariats de Domopolis… « C’est pourquoi ? lui demande-t-on dans l’interphone.

    _ C’est pour une plainte ! »

    On laisse l’arbuste entrer et après un temps d’attente assez long, il est reçu dans un bureau… « Alors qu’est-ce que je peux faire pour vous ? lui demande un policier.

    _ C’est au sujet de mon père… Il a été tué !

    _ Diable ! Mais on ne nous a pas signalé de meurtre !

    _ Non, j’ai constaté la chose ce matin ! Mon père n’était plus là ! Il a été coupé ! Il n’y avait plus que ses pieds, plantés dans le sol !

    _ Comment ? Il n’y a pas de corps ?

    _ Non…

    _ Et il est où l’ corps ?

    _ J’ sais pas !

    _ Bon, commençons pas le commencement… Décrivez-nous vot’ père…

    _ Ben, c’était un pin majestueux, magnifique ! Il avait près de cent ans !

    _ Eh ! Eh !

    _ Oui, c’était un colosse, dont les branches partaient très haut dans l’ ciel ! Tout le monde se réjouissait à sa vue !

    _ Faut croire que non… Il avait des ennemis ?

    _ Pas à ma connaissance…

    _ Tout de même, c’est un travail de pro ! On le tue, on l’abat et on enlève le corps, qui est gigantesque ! Ceux qui ont fait ça avaient les moyens !

    _ Sans doute…

    _ Bon, laissez-moi passer un coup de fil… Allô la Ville ? Ici le commissariat… Dites donc, j’ai là un arbuste qui cherche son père, un pin magnifique… Ouais… Je me demandais si c’était pas vous ?

    _ Bien sûr que si, c’est nous !

    _ Ah bon ? Et qu’est-ce que je dis au fils ?

    _ Ben, vous lui dites que son père était malade… et que pour le bien de tous, avant qu’il ne soit un danger, on l’a enlevé !

    _ D’après le fils, le père était en pleine forme !

    _ Bon ben, dites alors que c’est à cause des étourneaux !

    _ Des étourneaux ?

    _ Mais oui, ils se perchaient dans l’arbre et salopaient tout en dessous ! Et puis, il y avait aussi le bruit !

    _ Et c’est pour ça que vous avez supprimé un arbre centenaire ? C’est pas un peu léger ? Y avait pas d’autres moyens ?

    _ Je n’aimas pas du tout vot’ ton ! Mais alors pas du tout ! Vous racontez ce que vous voulez au fils… et vous me foutez la paix ! Est-ce que c’est clair ?

    _ Oui…

    _ Nous, on veut plus d’arbres ! Basta ! »

    Le policier raccroche et se tourne de nouveau vers le fils… « C’est bien eux…, la mairie ! Mais ils m’ont dit que vot’ père a été victime d’une attaque ! Il est tombé comme ça, poum ! Alors, comme il dérangeait la circulation, ils l’ont découpé… et voilà… J’ suis désolé !

    _ Je ne crois pas un mot de cette histoire ! Mon père était en parfaite santé ! C’est la mairie qui veut plus d’arbres ! C’est des salauds ! Vous verrez, quand y aura la canicule, y aura plus d’ombre, non plus ! Et l’oxygène, mon père captait le CO2, bravement : il faisait son devoir !

    _ J’en doute pas ! D’ailleurs, j’ le connaissais vot’ père… J’ l’aimais bien, il m’éblouissait même tellement il était haut et puissant ! Une vraie merveille ! Mais la mairie a tous les pouvoirs et quand ils ont décidé quelque chose…

    _ On dirait que vous parlez d’une mafia !

    _ Mais c’est ça ! Alors un conseil… Faites vot’ deuil… Oubliez tout ça, sinon vous serez transformé en tas de copeaux ! »

                                                                                                                         94

          Paschic songe à son enfance et la trouve toujours aussi curieuse, mystérieuse même ! Pourquoi s’est-il opposé à la Machine ? Cela n’est pas le cas de ses frères, ni de ses sœurs ! Voilà pourquoi il s’est vite trouvé anormal ! Mais il a toujours été un peu spécial, aimant être seul, se réjouissant de ses rêveries et de la magie de la nature !

    Plus l’humanité avance et plus elle est individualisée, car c’est la conséquence inévitable du développement de la pensée, qui s’accompagne aussi d’une libération par la technologie, etc. ! Mais le risque, bien entendu, est que plus on s’intéresse à soi et plus on peut devenir égoïste, narcissique ! Pourtant, plus on est conscient de soi et plus on est sensible au mépris et donc à l’injustice ! Plus on a une idée nette de ce que l’on est et plus la tyrannie des autres devient évidente ! Ce n’est que quand la relation reste un brouillard, affectif notamment, que l’on peut être piétiné sans s’en rendre compte, comme si c’était normal d’obéir !

    Mais, surtout, Paschic a très vite vu l’hypocrisie de la Machine, comment elle niait l’évidence, par exemple lorsqu’elle disait qu’elle ne prenait pas de plaisir, en se consacrant toutefois à sa vanité, son image ! Paschic est devenu une pierre dans le jardin de la Machine, bien malgré lui, car il était un enfant, qui ne cherchait pas autre chose que tous les autres enfants, à savoir qu’il voulait jouer, en découvrant la vie !

    Mais la Machine n’avait rien d’exceptionnel : elle était une Dom parmi tant d’autres ! Paschic l’a constaté bien plus tard, mais c’est en étudiant justement la Machine qu’il est arrivé à connaître les Doms et leur fonctionnement ! Ainsi, le petit Paschic, qui ne demandait qu’à rêver, a dû soulever une page universelle, d’autant que les Doms n’ont jamais été aussi présents, avec autant de pouvoir ! Puissent les écrits de Paschic servir à l’humanité, car elle est en « danger », la peur conduisant le Dom au nationalisme et à faire triompher sa force, au détriment du plus faible, cela va de soi !

    L’exemple de Paschic peut être utilisé par tous ceux qui prennent conscience de la tyrannie des Doms, qui en souffrent et qui veulent de l’espoir, au-delà de la domination, de la soif de l’ego !

    Tout de même, Paschic s’interroge sur les deux Doms, qui se sont détruits à son contact… et il se décide à explorer un peu mieux les environs ! Il ne voudrait pas être surpris par d’autres Doms et ils ont peut-être une base plus loin ! D’ailleurs, Paschic se sent mieux pour faire de la marche, un effort plus grand physiquement, même s’il se méfie de sa faiblesse, qui ferait réapparaître tout aussitôt ses difficultés psychiques et ses angoisses ! Il veille donc à prendre de quoi manger, dans une besace et il gardera à l’esprit qu’il doit se surveiller, écouter son corps, car ses possibilités ne sont plus celles de jadis ! Pourra-t-il un jour être totalement débarrassé du poison de la Machine ? Il en doute !

    Paschic est content de quitter son campement et de découvrir un nouvel horizon… et il se dirige tout naturellement vers un chaîne de montagnes, qui ne paraît pas inatteignable ! Le jour, il boit soigneusement et la nuit, il allume un feu et contemple les étoiles ! Puis, il arrive au pied des monts, sans grande fatigue, ce qu’il voulait, mais il découvre alors les ruissellements d’une eau noire, qui s’étendent dans la plaine, jusqu’à former un large fleuve à l’horizon ! D’où vient ce liquide sombre comme la nuit ? Des hauteurs sans doute… et Paschic commence son ascension, franchissant des éboulis, retrouvant l’eau noire en torrent, ce qui lui serre de plus en plus le cœur, d’autant que maintenant il est parfois épuisé, contraint de s’asseoir, afin de retrouver son souffle !

    Il hésite à continuer, car il sait qu’il commence à dépasser ses forces, à se menacer de nouveau… Le vertige le prend dès que la pente devient abrupte, mais le « mystère » de ce flot anthracite le taraude et il continue jusqu’à une petite crête ! Le soir tombe et il découvre un lac noirâtre et bouillonnant ! Ainsi, la source est là ! Paschic se concentre, autant à cause de la fatigue que parce que l’obscurité se fait, mais il parvient à distinguer quelque chose qui hérisse ses cheveux, en le remplissant d’épouvante ! Là, sur une berge, des créatures sortent du lac, aussi noires que lui ! Elles se sèchent apparemment, en prenant forme et elles ressemblent à des êtres humains !

    Seraient-elles des Doms ? Les deux visiteurs de Paschic ne venaient-ils pas d’ici ? Soudain, Paschic perçoit un bruit, plutôt une lamentation, qui monte du lac ! Mais oui, on y pleure, on y gémit, on y appelle même au secours ! C’en est trop pour Paschic, quasiment en proie à la panique ! Il n’est plus que faiblesse et peur ! Il se laisse glisser en arrière et ferme les yeux ! Il ne peut pas faire grand-chose pour ceux qui sont apparemment prisonniers du lac ! Il ne résisterait pas une seconde face à un Dom ! Il doit battre en retraite, retrouver le campement ! Il a présumé de ses forces et dans la nuit, en s’efforçant au silence, il s’échappe !

                                                                                                                            95

         Au camp n° 5, les exercices s’enchaînent pour ramener les Doms émeraude dans le droit chemin, celui de la consommation, gage de la sociabilité ! Mais les Doms émeraude, qui ont été « contaminés » par la Chose, gardent un air nébuleux, avec un corps inerte et leur « guérison » semble toujours impossible ! On ne les comprend pas ! Les médecins, jamais en manque de mots compliqués, parlent de dépression, de catatonie, d’aboulie ! Ils auscultent, analysent et se perdent en conjectures devant ces faces de « crétins », insondables !

    Des expériences sont tentées ! On ouvre par exemple des valises pleines de billets, sous les yeux des Doms émeraude et on caresse l’argent, en disant au patient : « C’est pas beau, ça, hein ? Je te donne ma parole que tout ce flouze est à toi ! Il te suffit de le prendre, de tendre la main ! C’est pas compliqué ! Prends, mais prends ! Pense à tous les plaisirs que tu vas pouvoir t’offrir ! Un bon gueuleton, avec la fille la plus belle du monde ! Ça se refuse pas ! Hein ? »

    Si le Dom émeraude est une femme, on lui chante : « C’est offert par la maison ! sans contrepartie ! Écoute le bruit de la liasse ! Évidemment, c’est un peu vulgaire donné comme ça… Mais notre souci est sincère : on veut que vous repartiez tous, sur de nouvelles bases ! Tu loues un appartement, tu refais ta garde-robe, avec les bijoux qui te feront la plus belle… et une nouvelle vie commence ! Finie la tristesse, l’immobilisme, le repli sur soi, le sentiment d’abandon ! La battante qui est en toi retrouve ses droits ! Tu feras craquer les mecs ! On t’enviera… et tu redeviendras utile à la société ! Alors, dis-moi où est le blem ? »

    Mais on a beau faire, les Doms émeraude restent passifs, comme perdus dans un rêve d’éternité ! On s’énerve et finalement, on les conduit au Rêve blanc, cette galerie marchande, reconstituée au sein même du camp ! Elle symbolise le summum de la civilisation ! D’abord, elle est d’une propreté stupéfiante ! Tout y est blanc, d’où son nom ! La modernité y est évidente ! Les lumières tamisées rayonnent tel de l’or ! Toute la grisaille de l’extérieur n’y paraît plus qu’un mauvais cauchemar et dans sa douce température, les organismes se reposent ! On y flotte plus qu’on y marche et on y murmure à l’égal de la musique ambiante !

    Le luxe et la richesse comblent les yeux et la beauté des Doms triomphent ! C’est le palais de la mode et de la jeunesse et les dix Doms émeraude, qu’on y mène à la queue-leu-leu, tranchent absolument, ont l’air de bagnards, de pauvres bouges égarés, sans doute chargés de sortir les poubelles !

    On décide pourtant de les faire entrer chez un opticien et une vendeuse sculpturale s’approche très vite d’eux ! Parmi les rayons impeccables, elle porte un tailleur chic et son visage est maquillé comme il faut ! Sa bouche est peut-être trop rouge, trop proéminente, ses joues trop poudrées, trop farineuses, sa volubilité trop grande, trop nerveuse et l’ensemble rappelle peut-être trop une poupée agitée, mais la Dom fait son numéro et elle le connaît bien ! Tous les modèles de lunettes sont décrits en un tour de main ! C’est un souffle, un tourbillon destiné à emporter, étourdir le client, qu’on voit déjà réglant ses achats, mais les Doms émeraude ne sont pas normaux et la vendeuse constate qu’elle n’a aucun effet sur eux !

    Le temps s’arrête un instant… Le visage de la vendeuse se craquelle et son maquillage coule, parce qu’elle se met à pleurer, contre le torse du premier Dom émeraude, un géant apparemment débonnaire, mais qui ne réagit pas ! « Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » s’écrie le duc de l’Emploi. On se rappelle qu’il est lui-même enfermé dans le camp, mais avec un statut spécial, puisqu’il n’est pas considéré comme un Dom émeraude ! Cependant, il a toujours ce problème lié à la Chose, qui est de « cracher » des fleurs, principalement des pâquerettes, en parlant ; ce qui ne l’empêche pas de s’emporter !

    « Mais qu’est-ce qui s’ passe ici, bon sang ? répète-t-il. Pff, pfff ! (Il rejette des fleurs) ! Qui m’a fichu une vendeuse pareille ? Qu’est-ce qu’elle a à pleurer comme ça ! Pfff ! Pff ! » Autour, le personnel médical ne sait quoi répondre… Il est autant abasourdi par les larmes de la vendeuse que par les pâquerettes qui sortent de la bouche du duc, car il n’est toujours pas habitué à ce phénomène ! Cependant, le Dom géant fait un geste et il vient poser sa grosse main sur la tête de la vendeuse, comme pour lui dire : « Là, là, ça va passer ! »

    Les médecins se regardent, puis l’un d’eux lâche : « Un cas de « burnout » certainement ! 

    _ J’ t’en foutrai du burnout ! réplique le duc de l’Emploi. Pff, pfff ! Elle a tout cette gosse ! Elle vit tous les jours dans le Rêve blanc ! Elle devrait être heureuse ! Pff, pff ! Tu parles d’une publicité ! Allez, virez-moi cette tête à claque ! Pff ! Pff ! 

    _ Remarquez, reprend le médecin, y a du mieux ! Vous avez vu le Dom émeraude : il a réagi ! »

  • L' attaque des Doms (88-91)

    • Le 22/12/2024

    R63

     

     

                  "C'est sans danger?"

                                    Marathon man

     

                                            88

         Dominator et l’Embrouilleur discutent ce soir-là, dans la tour du Pouvoir… Sous leurs yeux, le jour s’éteint avec des rayons d’or, à travers de gros nuages et à cette distance, la Chose, qui bloque la ville, paraît elle-même s’endormir ! Dominator, un verre de whisky à la main et soufflant la fumée de son cigare, prend un ton confidentiel : « Je suis né dans une famille pauvre, dit-il. Le chauffage marchait mal et les toilettes étaient sur le palier ! Évidemment, ça sentait la soupe aux choux… Pour m’en sortir, je me suis dit que je devais entrer dans la police secrète ! D’abord, parce que je voulais être un héros, quelqu’un qu’on admire, avec une vie pas ordinaire et du pouvoir, puisque l’agent secret manipule les gens, œuvre dans l’ombre… Vous saisissez ?

    _ Oui, je crois, répond l’Embrouilleur, flatté d’entendre son maître raconter sa vie.

    _ J’étais plutôt chétif à l’époque et assez effacé, ce qui faisait que je n’étais pas parmi les mieux notés ! Mais enfin j’étais discipliné, patient et j’attendais mon heure ! Ce fut à ce moment que l’Empire Dom s’est écroulé !

    _ Oui, bien sûr…

    _ Nous étions quasiment les maîtres de l’univers et subitement nous n’étions plus rien ! emportés par la tempête ! contraints de faire n’importe quoi pour survivre ! J’ai commencé à trafiquer, alors que j’étais devenu un secrétaire de mairie ! J’ai compris le lien qui pouvait se nouer entre la mafia et les autorités ! On favorise des marchés, on assure des protections en échange de marchandises, etc. ! Cela s’appelle la corruption !

    _ C’était une période bien trouble...

    _ En effet, mais je gardais en moi cet amour de la patrie ! Je voulais lui rendre sa grandeur et que le monde craigne à nouveau le nom de des Doms ! J’étais encore jeune et prêt à tous les sacrifices ! Ces bonnes dispositions m’ont permis d’attirer la confiance et j’ai semblé l’homme de la situation…

    _ Vous êtes devenu président !

    _ Oui, sans doute grâce à cette flamme respectueuse qui brûlait en moi, cette soif de redonner au pays toute sa puissance, alors qu’il était désormais en proie au banditisme ! Il était certes libre, mais dans le chaos ! Il fallait y remettre de l’ordre, ce que j’ai fait !

    _ Et de quelle manière !

    _ Taisez-vous ! Vous ne savez pas la moitié des choses ! Comment par exemple réduire les chefs de bande ? Mais en devenant le premier d’entre eux, le plus fort, le plus riche aussi ! J’ai pris le contrôle de toutes les grosses entreprises, j’y ai placé mes amis d’enfance ou des hommes sûrs ! L’argent est rentré à flots, par millions ! Dans le même temps, je me suis débarrassé de tous mes adversaires ! Je les ai fait tomber un à un, car j’avais pris le contrôle de la justice ! Je les ai envoyés en prison, après les avoir humiliés dans des procès bidons !

    _ A la guerre comme à la guerre !

    _ Mais ce n’était que le début ! Tenir tout le pays dans sa main demandait d’être présent partout ! surtout dans les médias, car nous sommes à l’ère de la communication ! J’ai commencé par écarter les directeurs de chaînes qui m’étaient hostiles et peu à peu la télévision m’a été entièrement soumise ! Cela n’a pas été sans mal, croyez-moi : il n’y a rien de plus acharné qu’un journaliste ! Mais ceux qui m’ont cherché des poux ont été supprimés…, assassinés à vrai dire ! Oh ! Ne vous méprenez pas : ce n’est pas moi qui ai commandité ces assassinats ! Le système que j’ai instauré est constitué de cercles de pouvoir, qui se défendent eux-mêmes ! Ainsi tel journaliste, qui enquêtait sur le financement des autoroutes ou du matériel de l’armée, a connu une fin tragique !

    _ Tous des fouille-merde, de toute façon !

    _ Après les médias, je me suis attaqué à la constitution, pour devenir président à vie ! Il ne s’agissait pas de lâcher le pouvoir à un démocrate mollasson, qui aurait détruit mon œuvre !

    _ Comme je vous comprends !

    _ J’ai donc créé un parti, le mien, qui devait être largement majoritaire à l’Assemblée, afin de voter pour mes réformes ! Ici, j’ai pu compter sur les ambitions des députés, qui se sont ralliés à mon parti, même s’ils n’étaient pas d’accord avec mes idées ! Mon parti était devenu la garantie de leur victoire et j’ai comme siphonné entièrement le paysage politique !

    _ Vous aviez enfin les pleins pouvoirs !

    _ C’est ce que je croyais… ou tout du moins je croyais que le peuple suivait mon ambition, celui de rendre le nom des Doms tout puissant ! Je croyais même qu’il m’aimait pour cela, mais je me trompais ! Il y a eu des manifestations, contre mes soi-disant fraudes électorales ! Les gens voulaient leur liberté, ce qu’ils appellent la démocratie ! Pour en faire quoi ?

    _ On se demande bien ! »

                                                                                                                      89

          « A ce moment-là, j’ai ressenti ce qu’on appelle l’ingratitude !

    _ Comme je vous plains ! Mais n’est-ce pas la destinée de tous les grands esprits d’être incompris ?

    _ Peut-être… Toujours est-il que j’ai senti le vent de la sédition, du chaos, de la perversion ! L’ordre était menacé, la famille aussi ! Je me suis associé à l’Église, pour devenir le gardien de la morale !

    _ C’est tout à votre honneur !

    _ J’ai voulu une société pure, débarrassée du vice et se forgeant sur la vérité, le travail, l’honnêteté ! alors que par nécessité j’avais dû avoir recours à la corruption ! C’est elle qui m’assure l’allégeance de mes vassaux, si je puis dire ! Mais aurais-je pu suivre un autre chemin ? Une voie moins contradictoire ?

    _ Je ne vois pas… Non…

    _ La démocratie, la liberté individuelle ? J’aurais alors perdu le pouvoir et dû laisser le navire à un autre… Je vais vous révéler un secret… J’ai peur du vide, de l’inconnu, de l’imprévu ! J’adore la sécurité ! Je ne supporte pas un monde que je ne contrôle pas !

    _ Mais vous êtes un visionnaire... Vous travaillez pour le bien des autres !

    _ C’est exact ! Je protège la famille… Mais mon but principal reste toujours la grandeur des Doms, leur puissance, le souvenir de l’Empire ! Car, figurez-vous, la sécurité ne nous suffit pas ! Même si les Doms mangeaient à leur faim, étaient tranquilles, ils n’étaient pas heureux pour autant ! J’avais beau restaurer notre influence, notre droiture, notre fierté, le marasme finissait toujours par revenir ! Et qui dit marasme, dit mécontentement et sédition, dit désordre !

    _ Les Doms ne savent pas ce qu’ils veulent ! Vous avez raison de parler d’ingratitude !

    _ Force m’a été de constater que chacun veut se développer, avoir un destin propre ! Et plus la civilisation avance et plus nous nous individualisons, ne serait-ce que parce que nous sommes détachés de notre recherche de nourriture ! C’est cela le progrès : nous prenons de plus en plus conscience de nous-mêmes !

    _ Je ne voyais pas ça sous cet angle…

    _ C’est naturel ! Le destin de l’homme est un développement de sa conscience, de ce qui lui est propre ! Ce n’est pas un retour vers le règne animal !

    _ Oui… Évidemment…

    _ Mais cela veut aussi dire que nous sommes animés par une soif sacrée, quasi mystérieuse ! Un feu nous rend insatisfaits, nous met en quête, provoque notre impatience, dès que la routine devient implacable ! J’explique le marasme qui nous talonne, vous comprenez ?

    _ Très bien, je vous suis parfaitement !

    _ La conscience semble un arbre sous le cosmos ! Ses branches peuvent grandir indéfiniment ! Notre imagination n’a apparemment aucune limite ! Mais comment contrôler ce feu, étancher cette soif, canaliser cette recherche ? Comment faire pour que les Doms s’individualisent dans le même but ? Il y a des exemples, comme les compétitions sportives, où le pays se mobilise derrière l’athlète, s’enchante de sa victoire, retrouvant la fierté !

    _ C’est vrai…

    _ Mais ces exemples sont éphémères et sitôt qu’ils sont passés, le marasme revient !

    _ Eh oui, cet affreux marasme !

    _ Il fallait une cause plus grande, plus forte, plus durable ! une cause qui aurait rappelé aux Doms l’époque de l’Empire, quand l’univers tremblait rien qu’à entendre notre nom ! Alors chaque Dom pouvait s’enorgueillir, se nourrir de ce pouvoir !

    _ Et le marasme était tenu en échec !

    _ Il avait certainement des limites ! Alors qu’aujourd’hui, si on le laisse faire, il emporte tout, il n’a plus de barrières !

    _ Je suis persuadé que vous avez trouvé la solution !

    _ C’est vrai…, du moins je l’ai cru : je me suis tourné vers les armes !

    _ La guerre ?

    _ Chut, imbécile ! Ne prononcez jamais ce mot devant moi ! Me prenez-vous pour un homme du passé, un anachronisme ! Vous croyez qu’on peut déclencher une guerre comme ça, à l’ère de la communication, quand les distances sont abolies et que tout le monde se connaît ? Vous rêvez, mon ami ! Seule une brute épaisse utiliserait ce mot-là ! Non, je me suis d’abord contenté de petites opérations spéciales ! comme quand on entre dans l’eau froide, pas à pas !

    _ C’était plus sage !

    _ En effet, mais notre soif d’absolu, si je puis dire, s’est réjoui de mes premières victoires ! Le Dom était sauvé du marasme, car je me montrais fin stratège ! Je surprenais mes ennemis et le Dom se renforçait, se gargarisait de ma réussite !

    _ Et il aurait eu tort de faire la fine bouche !

    _ La suite est pourtant moins drôle ! »

                                                                                                                    90

    « Ah bon ?

    _ Oui, à force d’être trop gourmand, l’une de mes opérations spéciales a échoué !

    _ Diable !

    _ Alors là, la totale ! Des morts par centaines ! Une retraite dans le chaos ! Des soldats frustrés commettant des exactions ! Mais surtout, surtout, un bourbier !

    _ Un bourbier ?

    _ Oui, une guerre de position, d’usure, si vous préférez…, avec des tranchées, des avancées minimes, de lourdes pertes, etc. !

    _ La guerre, en définitive !

    _ Voilà la guerre ! Ce que je voulais pas ! Au revoir mon génie militaire, ma ruse, mon brio ! L’épouvantail, c’est moi ! La tête de vampire, je la porte tous les jours ! Snif !

    _ Allons, allons, ce n’est pas comme si vous étiez au front !

    _ Comme si ça pouvait me consoler ! On voit que vous ne savez pas ce que c’est d’être mal aimé !

    _ Enfin, ce n’est tout de même pas aussi pénible que pour vos soldats, si ? Ils ont froid, faim et ils risquent leur vie !

    _ Mais ils peuvent piller, pour se nourrir, ou violer pour se réchauffer ! Ils peuvent même torturer, s’ils veulent rigoler ! tandis que moi, je me sens laid, rebutant ! J’ai toujours cette impression que le Dom me regarde et me demande des comptes ! J’entends sa voix : « Dominator ! Dominator ! Qu’as-tu fait ? » Je crains qu’on ne me traite subitement d’anachronisme ! Je déprime, je suffoque en silence, car je n’ai plus le droit de profiter de la vie, de ma fortune, qui est colossale ! Pensez, être là devant ce tas d’or, sans pouvoir y piocher ! La vie, cette fourbe !

    _ Évidemment, tout n’est pas rose ! Moi-même, à la propagande, parfois je me dégoûte ! A force de mentir, de chanter vos louanges, je me regarde dans la glace avec répugnance ! Comme si je ne savais pas que vous avez poussé les Doms dans le gouffre ! A cause de la corruption, du népotisme, de l’économie souterraine, qui est forcée, vous avez enlevé au Dom tout avenir ! Ou bien il vous cire les pompes, ou bien il crève !

    _ Non mais dites donc, je ne vous permets pas ! d’autant que vous êtes grassement payé ! Vous m’êtes suspect d’un coup !

    _ Eh là ! Eh là ! Ne vous méprenez pas ! Ce n’est pas moi qui vient de vous parler ! C’est l’opposition, ce sont ses arguments ! J’ai voulu vous représenter combien elle pouvait être fourbe et vendu à l’étranger ! Excusez-moi, mais, s’il fallait vous parler à cœur ouvert, j’utiliserais un tout autre ton ! Ah ! J’enrage de ne pas pouvoir supprimer tous vos ennemis ! Enfin, vous connaissez maintenant leur ton fielleux !

    _ Ouais ! Je me demande quel serait votre chant sous la lame du bourreau ?

    _ Mais celui d’une fidélité absolue ! Il ne manquerait plus que vous ne vous sentiez pas en sécurité en ma compagnie, dans votre propre palais ! Mais nous en étions à vos vicissitudes, à votre peine !

    _ Ouais ! Vous essayez de changer de sujet !

    _ Ah bon ? Ce que je suis peut avoir une importance ? Vous rigolez ! C’est votre nom que l’Histoire retiendra ! D’ailleurs, à ce propos, je vous rappelle que j’ai repeint les siècles à votre couleur ! Dans les manuels, l’Empire des Doms est maintenant sans taches et sans ambitions ! Les parricides, les infanticides, les décisions militaires désastreuses, les lâchetés de vos prédécesseurs n’existent plus ! Le Dom est lustré !

    _ A vrai dire, je crains que vous ayez raison et que nous soyons dans une impasse !

    _ Ah !

    _ Oui, je ne peux plus reculer !

    _ Vraiment ?

    _ Je ne peux pas arrêter cette boucherie, sans passer pour un perdant ! Et que dira le Dom ? Qu’on l’a ridiculisé ? Dieu m’en garde ! Oh ! Je suis las de tout ça ! J’ai voulu faire le bien… et voyez où ça mène ! Des cercueils et encore des cercueils ! Et les mères des soldats qui me regardent de travers !

    _ Vous oubliez une chose ! C’est que, selon vos ordres, nous sommes les agressés… et non les agresseurs ! Ma propagande n’a cessé de le répéter : nous n’attaquons pas, mais nous défendons !

    _ Mais oui, parbleu, je n’y étais plus, là ! Ah ! Ah ! Vous me redonnez le moral ! Vous n’êtes pas aussi inutile que ça, finalement !

    _ Je ne vous le fais pas dire !

    _ Ah ! Ah ! Il y a encore de l’espoir ! Tout n’est pas perdu ! On peut encore s’en sortir ! Bien sûr, il faudra encore tuer, mais la lumière apparaît, tout là-bas, à l’horizon !

    _ De quoi arrêter l’inflation ? »

                                                                                                                 91

          Paschic est toujours sur sa planète inconnue, parmi les débris de son vaisseau, qu’il a transformés en un abri ! Des années ont maintenant passé et Paschic a dû prendre conscience de l’ampleur de son mal, dû au poison de la Machine, mais aussi à sa bonne volonté ! En effet, jusqu’ici, Paschcic a toujours voulu faire au mieux, il n’a pas ménagé sa peine, mais la Machine a détruit chez lui toute défense, ce qui fait qu’il s’est demandé à lui-même bien plus que de raison et qu’il s’est perdu ! Il s’est déséquilibré psychologiquement, au point de ne plus sentir d’amour pour lui-même et d’être en proie à des angoisses absurdes et pourtant douloureuses ! Par exemple, pourquoi ne se mettrait-il pas à aboyer, avant de courir tout nu, ou pourquoi ne s’exposerait-il pas à la pluie, alors qu’il est si bien dans son abri ?

    Bref, Paschic n’est plus qu’un fantôme grimaçant et tout effort lui coûte ! Ses nuits ne sont nullement reposantes et son lit ressemble à une claie de torture ! Chaque matin, il se lève encore plus fatigué que la veille et se nourrir reste une corvée ! L’esprit de Paschic ressemble à ce qui l’entoure : un désert caillouteux, balayé par les vents ! Parfois, Paschic pleure tellement sa vie lui paraît aride ! Se serait-il trompé ? La Machine aurait-elle raison ? N’est-ce pas Paschic l’inadapté, vu le résultat ? N’aurait-il pas exagéré ses impressions ? Mais est-ce que le fou se demande s’il est fou ? Bien sûr que non ! Il est fou tout « simplement » !

    Paschic garde donc une petite certitude, une petite foi, tout au fond de lui-même, une petite lumière, malgré son triste état, ses peurs irraisonnées, ses angoisses destructrices ! Cependant, le quotidien demeure pénible ! Il semble à Paschic que pour pouvoir dormir, se reposer, tenir debout et même continuer à réfléchir, il lui semble qu’il ne mange jamais assez ! Il faut qu’il ingurgite pour que le sommeil le prenne, pour qu’il puisse souffler et qu’il connaisse au moins un apaisement ! Et Paschic mange, mange, et gonfle, gonfle ! Il y a par là un « arbuste à pain », qui sert incessamment de nourriture et Paschic est bientôt le double de lui-même, comme un ballon gonflable ! Il n’arrive plus à lacer ses chaussures, à cause de sa panse et il est tout de suite essoufflé ! Cela s’est fait progressivement, inéluctablement, mais pour Paschic, c’est un nouveau drame, une nouvelle cause de désespoir ! C’est encore un symptôme d’échec, de peine, d’abandon, de solitude !

    Ce à quoi croyait Paschic s’est envolé ! Ce qu’il était, le sentiment de sa sensualité, son aisance, sa force, sa félinité même ont disparu ! Il n’y a plus qu’un gros, un obèse qui craint ses pensées ! Pourtant, Paschic ne se dissout pas ! Il persévère, il n’a pas pu se tromper ! Il a vu ce qu’il a vu ! Il n’a pas eu d’ambitions, il n’a pas menti, ni méprisé, ni fait de calculs ! Il a juste essayé de vivre, c’est tout ! C’est cette simplicité qui le fait tenir… et il attend, sue, peine, gémit, supporte ! Il doit bien y avoir quelque chose ! un sens, une vérité ! C’est cela le courage : être ferme, patient, déterminé, malgré les difficultés ! Paschic regarde et peu à peu la connaissance se lève ! Ce qui était brisé, desséché, apparemment mort, commence à reverdir, lentement, ainsi qu’une mousse, même une moisissure deviennent visibles !

    Autrefois, Paschic était aveugle ! Il se débattait avec plein de choses : ses amours, ses blessures dues à la Machine, son avenir, la nécessité de gagner sa vie, etc. ! Il avait toujours l’impression de courir, d’où l’alcool, les stupéfiants, tout ce qui pouvait le détendre et qui lui semblait nécessaire ! Il était encombré de voiles et s’il en arrachait un, un autre surgissait ! Mille angoisses, mille questions, mille plaisirs, mille conversations ! Mais ici…, il ne peut plus s’agiter ! Il a touché le fond ! Il ne bouge plus ! Et peu à pue pourtant la connaissance coule en lui ! La nécessité de faire la paix avec lui-même le conduit à l’écoute, à la patience, à l’attente…. Le ruisseau frais du savoir n’est pas tari et arrose de jeunes pousses ! Le sens n’est pas une plaisanterie ! Ce n’est pas une absurdité de plus ! Paschci n’a demandé qu’à comprendre et sa vision s’élargit, devient vaste, infiniment plus claire ! L’existence des Doms lui est révélé, comme la logique de la Machine et la source de son mépris !

    La connaissance a besoin de vastes épaules, car elle demande à l’individu qu’il accepte sa propre différence, ce qui ne peut pas être obtenu sans peur ! Voilà pourquoi le jeune doit attendre, pour avoir la réponse à ses questions ! Le savoir nécessite de la force et de la maturité, car il fait qu’on se sent étranger parmi les hommes ! Ce n’est pas facile à supporter ! Paschic n’est pas totalement dans une situation d’échec ! S’il gagne des connaissances, cela veut aussi dire qu’il gagne en force ! Il n’est pas seulement un obèse souffreteux, il est encore quelqu’un qui s’apaise, qui se réconcilie avec lui-même ! quelqu’un qui ferme lentement ses blessures, qui sait patiemment guérir ! Tout le contraire d’un chemin menant à la folie et au désespoir !

    Donc Paschic s’accroche, à cause de cette connaissance qui reverdit ! Le Paschic, pris dans les brumes de son agitation, n’est plus ! La lumière s’éveille…

  • L' attaque des Doms (83-87)

    • Le 14/12/2024

    R62

     

          "Je m'appelle Roger Tornhill!

            _ Bien sûr, monsieur Kaplan..."

                                          La Mort aux trousses

     

                                       83

    Le Nouveau Jour (NJ pour les intimes) sort de l’hôpital psychiatrique, après y avoir été interné à sa demande, pour une dépression grave ! En effet, NJ se sentait inutile, face à l’indifférence des gens ! Il avait beau donner le meilleur de lui-même, il ne provoquait aucun intérêt chez les Doms ! Le désespoir peu à peu l’avait envahi, sapé et plongé dans une apathie noire, qui le faisait souvent pleurer ! NJ avait eu recours à l’alcool, pour essayer de retrouver de l’euphorie, de la flamme, mais le résultat avait été pire, notamment par un abattement, un épuisement accru !

    A l’hôpital, il avait laissé dehors l’agitation, les troubles des Doms et il s’était senti d’une certaine manière en sécurité, plus reposé ! Mais le Dom est partout le même et le personnel hospitalier et les autres malades n’échappaient pas à cette règle ! Il y avait des disputes, des oppressions etc. ! Toujours est-il que NJ avait voulu ressortir, après une semaine de séjour et pour ça, il avait dû revoir le médecin-chef ! « Alors, vous voulez nous quitter ? lui avait demandé celui-ci. Bien, mais êtes-vous prêt à reprendre la lutte ?

    _ Je crois que oui, même si je me sens encore fragile !

    _ Bon ! Vous savez, le pire pour nous, c’est quand nos patients ne veulent plus de cette lutte, avec le monde extérieur ! On les a à vie… et ça, ce n’est pas supportable ! Ah ! Ah ! »

    NJ donc a repris son sac et le voilà qu’il salue quelques infirmières et quelques malades, avant de se retrouver à l’air libre ! Il respire et il a certaines idées, pour intéresser les Doms ! Dès le lendemain, il s’installe à un endroit très passant et il étale sa marchandise ! Voyons voir… Il y a là des nuages roses, à la couleur de l’aurore, bien cotonneux, sur un ciel d’un bleu encore sombre, presque mauve ! Pour agrémenter le tout, le Nouveau Jour dresse des branches qui font une dentelle noire des plus fines, quand on regarde le ciel, et un vol dansant d’étourneaux donne une note harmonieuse au tableau ! Puis NJ attend : nul doute que quelqu’un sera bientôt charmé, par le spectacle qui évolue sans cesse !

    Mais devant NJ, on se presse sans le voir ! Le trafic, tout phare allumé, s’étire telle une chenille monstrueuse et s’il y a bien quelques marcheurs qui semblent regarder NJ, c’est pour l’effet qu’ils produisent sur lui ! Ils sont tout occupés par leur petite personne et le ciel et les arbres et les oiseaux les laissent absolument indifférents ! NJ s’agite un peu, il devient plus nerveux, car il sent ses vieilles angoisses revenir ! Peut-être se trompe-t-il, qu’il est fou ? Ce qu’il fait est minable et il y a bien plus important ! Par exemple, il faut gagner sa croûte et cotiser pour sa retraite ! Ça, c’est sérieux ! tandis que les nuages colorés, la dentelle des branches, les vols d’oiseaux, c’est pour les jobards, les benêts !

    Maintenant, NJ se dandine, en proie au doute et avec la dépression qui le rattrape ! « Eh ! Toi ! fait une voix. Est-ce que je t’ai autorisé à t’installer ici ? » NJ regarde qui lui adresse la parole et il voit un gars, qui a l’air d’un voyou, d’une petite frappe ! Il mâche un chewing-gum et roule des mécaniques ! « Je ne savais qu’il fallait ton autorisation, répond NJ.

    _ Ben si, car c’est moi qui commande ici !

    _ Ah bon ?

    _ Ouais, je m’appelle la Peur, pour ta comprenette, et tout le monde ici fait ce que je dis !

    _ Tous ces gens t’obéissent, même le trafic ?

    _ Parfaitement ! Alors tu vas prendre tes cliques et tes claques et on te reverra plus !

    _ Pour que tu règnes à loisir ?

    _ J’ sais pas d’où tu sors, mais tu parles comme dans un livre et rien qu’ ça, ça me débecte !

    _ Ben, j’ crois que j’ vais rester un peu… J’ suis bien ici, moi !

    _ Alors tu m’ défies, c’est ça ?

    _ Non, j’ pense que je peux être utile, c’est tout !

    _ Toi ? Mais tout le monde s’en fout d’ toi ! Regarde autour de toi ! Personne ne s’arrête ! Et c’est à cause de moi ! »

    NJ ne dit rien et observe cette foule, qui l’ignore effectivement ! A ce moment, il claque des doigts et le soleil sort de sa cachette ! Il vient illuminer d’or les toits et les fenêtres les plus hautes ! « Qu’est-ce que tu dis d’ ça ? demande NJ à la Peur. Ça en jette un, hein ?

    _ Bof ! répond la Peur, qui hausses les épaules.

    _ Et très vite, je vais réchauffer les Doms ! Tu vas voir ! »

                                                                                                                    84

    Au camp n° 5, on essaie toujours de rééduquer les Doms émeraude, qui apparemment ont subi l’influence de la Chose et qui sont dans un état étrange, puisqu’ils semblent apathiques, avec des yeux globuleux, comme s’ils n’étaient plus vraiment des Doms, mais des êtres repliés en eux-mêmes, ainsi qu’un insecte attend une mue, à l’intérieur de son cocon !

    Ce matin cependant, ils sont rassemblés sur le terrain d’exercice, face à un nouvel instructeur ! « J’ me présente, dit-il, j’ suis l’ sergent Normalité ! Vous avez déjà eu des instructeurs, mais j’ peux vous dire que j’ chuis le plus vachard des vachards ! Avec moi, vous allez en baver, jusqu’au fond des yeux ! Et quand j’ vois vos têtes d’abrutis, j’ me dis qu’ y a du boulot ! Toi ! Le grand niais, pourquoi tu souris ?

    _ J’écoute le vent !

    _ Qu’est-ce que tu fais ? T’écoutes le vent ? Mais t’es taré, ma parole !

    _ Non, pour moi le vent est rafraîchissant ! C’est un synonyme de force et d’oubli… Il me berce ! Ne sommes-nous pas tous comme de grands navires, que le vent entraîne ?

    _ Voyez-vous ça ! Qu’est-ce que t’es ? Un poète, une sorte de chaman, ou de débile mental ? Ah ! Ah !

    _ Euh…

    _ Euh… Ça, tu sais dire, ça tu connais ! Mais est-ce que tu bosses ? Non ! Est-ce que tu cotises ? Non ! Est-ce que t’es utile à la société ? Non ! Est-ce que tu es un parasite et un paresseux, oui !

    _ C’est que…

    _ C’est que quoi ? Approche ! J’ t’ai dit d’approcher ! N’aie pas peur, j’ vais pas t’ faire de mal ! »

    Le Dom émeraude se met devant le sergent Normalité, qui lui dit : « Regarde-moi bien dans les yeux ! » Le Dom émeraude s’exécute et il reçoit un formidable coup de poing, en pleine figure ! Il est soufflé et part en arrière, puis chancelle : il est maintenant à quatre pattes et saigne du nez ! « Allez, relève-toi, salopard ! Je n’ai qu’un principe, mais il faut le suivre absolument ! Debout et remets-toi devant moi, comme un homme ! Allez ! Voilà mon principe ! Ouvre-bien tes oreilles ! Et c’est valable pour tout le monde ! Écoutez bien, car je le ne dirai pas deux fois ! Quoiqu’il arrive, même si je vous frappe, vous ne devez pas vous écarter de moi ! Est-ce que c’est clair ! Vous ne devez en aucun cas chercher à vous enfuir ou à prendre vos distances ! Vous devez rester collés à moi ! Et vous savez pourquoi ? Parce que je suis la normalité et on ne s’écarte pas de la normalité ! Allez, fais-moi vingt pompes ! Fais-moi, vingt pompes, j’ te dis ! »

    Le Dom, qui saigne toujours du nez, obéit et le sergent commence à compter : « Une ! Deux ! Qu’est-ce que la normalité ? C’est d’avoir un job ! C’est de gagner sa vie ! Trois, quatre, cinq ! C’est de cotiser pour sa retraite ! Après, vous pourrez faire ce que vous voulez ! Huit, neuf ! Si vous êtes en règle, libre à vous de faire les cons dans les magasins ! Les gogos, les magasins n’attendent que ça ! Vous pourrez aller avec vot’ copine vous marrer au restau ou vous dandiner dans les rues piétonnes ! Onze, douze ! Et pourquoi vous serez libres ? Hein ? Quatorze, quinze ! Parce que vous serez en règle ! Parce que vous aurez un état-civil clair ! Pas d’embrouilles ! Dix-sept, dix-huit ! Travail, famille, patrie ! Ça peut paraître vieillot, mais c’est encore dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe ! Dix-neuf, vingt ! Tu vois, c’était pas si difficile ! L’effort, y a qu’ ça ! T’es pas plus heureux maintenant ? T’as pas l’impression d’être plus propre, plus sain, plus normal ? »

    Le Dom ensanglanté regarde le sergent sans répondre, d’un air morne… « Allez, relève-toi et rejoins les autres ! lui dit le sergent.

    _ Sergent ! Sergent ! Quel est le travail le plus difficile ? fait une voix.

    _ Hein ? Qui se permet de m’interpeller ? C’est toi, le freluquet ! Non mais regarde-toi ! T’es même pas un homme ! J’ te souffle dessus et y a plus personne ! J’ parie qu’ les filles, elles rigolent quand t’enlèves ton pantalon ! D’ailleurs, est-ce qu’ tu s’rais pas une gonzesse des fois ?

    _ J’ai l’impression que vous esquivez ma question, sergent !

    _ J’esquive rien du tout ! Viens ici et regarde-moi dans les yeux ! Viens en face, le maigrelet ! » 

    Le Dom émeraude se tient devant le sergent, qui lui demande : « Alors, répète-moi ta question !

    _ Quel est le travail le plus difficile ?

    _ J’ sais pas ! Y en a des tas qui sont durs !

    _ Pour moi, le plus difficile, c’est de ne pas vous haïr et d’ vous comprendre, malgré toute votre violence et votre mépris !

    _ Qu’est-ce que tu racontes ?

    _ Le plus difficile, c’est de garder à l’esprit que vous avez peur, car rien d’autre ne peut expliquer votre violence !

    _ T’es un intello, c’est ça ? Tu travailles pas et tu cotises pas, mais tu comptes sur les autres pour te nourrir ! T’es le monsieur bon et plein de pensées, à condition de ne pas mettre les mains dans le cambouis, c’est ça ?

    _ Bon sang ! Comment vous rassurer ?

    _ Avec ça, connard ! »

    Le sergent frappe violemment le Dom émeraude, qui part en arrière et chancelle ! « T’écartes surtout pas d’ moi, mon gars ! dit le sergent. Tu connais le principe ! On s’écarte pas d’ la normalité ! Y a rien d’autre ! Ah ! Ah ! »

                                                                                                                             85

    Tautonus est inquiet et c’est normal dans un vaisseau de cinquante kilomètres de long ! Il cherche la Machine et ne la trouve pas ! Personne ne sait où elle est ! C’est pourtant elle qui commande, mais finalement Tautonus la trouve dans une des soutes… Oui, dans une des soutes, là où règnent les mécanos ! C’est pourquoi la Machine est vêtue d’un bleu de travail, mais cette situation ne paraît toujours pas normale aux yeux de Tautonus !

    Cependant, la Machine est non seulement en bleu de travail, mais elle porte encore un casque de soudeur et des gerbes d’étincelles tombent sur ses grosses chaussures ! « Eh ! La Machine ! crie Tautonus. Qu’est-ce que tu fais ? » La Machine finit par entendre qu’on l’appelle et elle relève on casque, pour voir de quoi il s’agit ! « Ah ! C’est toi, chéri ! fait-elle. Y a un problème ?

    _ Non, je voulais juste savoir ce que tu fais !

    _ Eh bien, tu vois, je soude…

    _ Et tu soudes quoi ?

    _ Tu vas voir… J’ai presque fini... »

    La Machine arrête son appareil à souder et recule, pour contempler son œuvre ! Tautonus voit alors un robot… « C’est un droïde de la dernière génération, explique la Machine, et il peut tout faire ! Il est quasiment impossible de le distinguer d’un Dom !

    _ Mais pourquoi tu t’en occupes ? dans quel but ?

    _ Attends, il lui manque son élément essentiel ! »

    La Machine prend un masque, sur une table, et le fixe à la place du visage, sur le robot ! « Alors, tu le reconnais ?

    _ Mais… Mais c’est Paschic !

    _ C’est exact ! Mais un Paschic bien particulier ! Celui-ci m’obéit au doigt et à l’œil ! Il fait tout ce que je lui demande ! Il m’est totalement soumis ! »

    Comme pour prouver ce qu’elle dit, la Machine commence par donner des ordres au robot : « Tu vas me nettoyer cet atelier de fond en comble ! Je ne veux plus que quelque chose traîne ! Tout doit être propre et à sa place ! Tu m’as bien comprise ?

    _ Oui, la Machine !

    _ Bien ! Parce que tu comprends, je ne suis pas ta bonniche ! Chacun ici doit faire des efforts ! d’autant que tes résultats scolaires ne sont pas très bons ! D’ailleurs, une fois que tu auras tout nettoyé l’atelier, tu feras tes devoirs, dans une salle particulière, où tu n’auras aucun moyen de te distraire ! Tu m’as bien comprise !

    _ Oui, la Machine !

    _ Bien ! On fera peut-être quelque chose de toi ! Et redresse-toi ! T’es un homme, oui ou non ! Un vrai homme se tient droit !

    _ Oui, la Machine !

    _ Si chacun ici suivait ses plaisirs, on deviendrait dingue !

    _ Oui, la Machine !

    _ Faut bosser ! Faut arrêter de se prendre pour le centre du monde et d’être égoïste ! Est-ce que c’est bien clair ?

    _ Oui, la Machine !

    _ Bon au boulot ! »

    Le robot se met à ranger avec célérité et précision, ce qui fait que la Machine dit à Tautonus : « Non mais, regarde-le ! Une véritable merveille ! Il obéit au quart de tour ! Ah ! Si le vrai Paschic avait été comme ça, j’aurais eu moins de misères ! Il m’a usé, le branleur !

    _ Chéri, tu crois vraiment que tu avais besoin d’un robot, pour te consoler ! Ce n’est pas un peu artificiel, tout ça ?

    _ Ah ! Parce que tu crois que je vais me satisfaire d’un robot obéissant ! Mais tu n’y es pas du tout, mon pauvre ami ! Ce robot a une mission ultime ! Quand je serai sûr de son fonctionnement, je le programmerai pour cette mission !

    _ Et quelle est-elle, cette mission ?

    _ Comment ? Tu ne devines pas ? Mais mon robot doit tuer Paschic, le détruire !

    _ Oh…

    _ On n’échappe pas à la Machine ! Soit on m’est soumis, soit on disparaît ! C’est la loi ! Ma loi et c’est la seule qui compte ! Mon robot va retrouver ce merdeux et il va entrer dans sa tête ! Il a des fonctions hypnotiques ! Il peut laver les cerveaux ! les pénétrer et les commander ! Et il va me ramener le vrai Paschic doux comme un agneau, enfin discipliné, enfin soumis, enfin ma chose ! Tu m’entends ? »

                                                                                                                      86

    C’est une planète désertique, balayé par le vent et Paschic se réveille péniblement… Il est couché parmi les débris de sa navette et il commence à se rappeler ce qui s’est passé ! Alors qu’il voyageait dans l’espace, près d’Almarande la Grande, il avait été attaqué ! Par qui, par quoi ? Il n’en savait rien et il avait dû juste défendre sa peau ! Touché par des rayons, il avait atterri en catastrophe, sur cette planète dont il ignorait le nom !

    Il ne comprenait pas ! Il était pourtant un bon pilote, mais il avait eu beau essayer des manœuvres, le vaisseau attaquant les avait toutes contrées, comme s’il les prévoyait ! Et puis, il y avait cette vision… Alors qu’il s’était extirpé de la navette en flammes, il avait vu un Dom venir vers lui, sans doute son ennemi ! Celui-ci s’était penché sur Paschic, en tenant une seringue et il l’avait piqué ! Ce qui remplissait d’effroi Paschic, c’était que le Dom était son double, l’exact lui-même !

    Mais sans doute que Paschic avait été victime d’une hallucination, car très vite il avait plongé dans l’inconscience et il ne sait plus maintenant s’il a rêvé ou non ! Si même le Dom a bien existé, qu’est-ce qu’il a pu injecter à Paschic ? Ces questions-là, il faudra y répondre plus tard, car pour l’instant l’urgence est de survivre et Paschic est blessé ! Il utilise la trousse de secours, se donne les premiers soins et commence à construire un abri, avec des restes de la navette !

    Quand la nuit vient et comme il n’y a aucune habitation à proximité, Paschic peut admirer à loisir la beauté des étoiles ! Elles sont des milliards, comme des diamants jetés sur un velours noir ! Mais soudain Paschic a une crise ! Il s’accuse brutalement de son égoïsme ! Comment peut-il se réjouir ici tout seul, de la beauté du monde, alors qu’il y a tant de souffrances ailleurs et particulièrement chez la Machine, que Paschic a sévèrement critiquée et pour ainsi dire abandonnée !

    « Je suis un monstre ! s’écrie Paschic, dans le silence de la nuit. Je n’ai fait que penser à moi jusqu’ici, alors que la communauté, la famille me tendaient les bras ! Où sont mes devoirs ? Qu’est-ce que je sais faire, sinon me consacrer à mes plaisirs ! Oh ! Honte à moi ! Et comme je vais changer ! Pardon la Machine, à cause de mon égoïsme ! Pardon les Doms, pour vous avoir méprisés ! Mon narcissisme est sans bornes ! Oh ! Mais je vous promets : demain le nouveau Paschic arrive ! bon, résolument bon ! serviable en diable, se montrant patient, aimable avec tous ! enfin juste ! enfin dans les petits papiers du Seigneur ! »

    Et c’est en pleurant et c’est en battant sa coulpe que Paschic termine sa nuit ! La lumière a daigné lui ouvrir les yeux et au matin, Paschic ne traîne pas ! Il nettoie d’abord les débris du vaisseau, car si on laisse la saleté s’installer, on ne peut plus la contrôler et on court à la paresse et au vice ! Le mensonge, l’affreux mensonge du paresseux montre alors sa tête hideuse, avant de ne faire qu’une bouchée du triste Paschic et de provoquer l’horreur de tous les Doms bien nés ! Paschic récure, balaie, range, se presse, tandis que le jour semble se lever mollement !

    La mollesse ? Paschic ne connaît pas ! Il entreprend de déplacer un rideau de rocher, qui lui faisait de l’ombre, car Paschic ne doit pas se plaire à satisfaire sa sensualité, c’est le piège tendu par son égoïsme ! Si Paschic commence à l’écouter, il continuera à être ce Paschic détestable aux yeux de tous, si inutile à la société ! Voilà donc Paschic qui court, affairé comme jamais, infatigable ! Il soulève les rochers, transpirent, les pose ailleurs, évite de manger, car c’est une perte de temps, n’oublie pas ses ablutions, de réviser sa trigonométrie, puisqu’elle a tendance à rouiller ! « Et les langues étrangères ? » se demande Paschic !

    Un peu plus tard, c’est l’anniversaire de notre « héros » et il s’efforce de faire un gâteau, avec une pauvre farine obtenue sur place, et il se prépare à marquer le coup, un petit peu par respect pour lui-même, quand il écrase subitement le gâteau ! « Tss ! Tss ! fait Paschic. Encore ce terrible égoïsme ! Ils avaient bien raison tous : je suis indécrottable, viscéralement mauvais ! Oh ! Comme j’ai été irrespectueux, à l’égard de la Machine ! Serais-je pardonné ? »

    Et ainsi vont les jours ! Paschic pleurant, se maudissant, se brisant à force d’efforts, luttant contre lui-même, devenant son pire ennemi, se détruisant de toutes ses forces, de toute son âme, jusqu’au jour où, tremblant des membres, vidé, épuisé, il s’écroule, il tombe à même le sol ! Il n’en peut plus, sous le soleil noir de l’amertume ! La nature autour, cependant, paraît absolument indifférente à son petit drame ! Les oiseaux d’ici piaillent dans les buissons ! Des lézards se montrent, pour se chauffer ; des papillons volettent, mais Paschic ne bouge plus ! Il a une larme de cristal au coin de l’œil, et tout lui est égal !

    « Il n’y a rien ! se dit Paschic. Il n’y a rien et tout n’est qu’indifférence ! Il n’y a personne pour soulager ma peine ! Le ciel est vide… et moi aussi ! Seul existe l’amertume, la tristesse ! Je suis abandonné… et sans doute est-ce de ma faute ! » Un grillon fait entendre son chant et c’est alors que Paschic repense à son atterrissage forcé et à sa vision ! Et s’il n’avait pas rêvé ? Et si son double lui avait bien injecté quelque chose ? Un poison, dont il serait la victime aujourd’hui ?

                                                                                                                          87

    Le soleil brille sur la détresse de Paschic, qui ne peut plus se relever, qui ne le veut plus non plus, qui ne bouge plus ! Deux jours passent… Il faut pourtant boire, ne serait-ce que par habitude… et on ne meurt pas comme ça, en se laissant se dessécher…, ou en tout cas, cela doit prendre un temps infini, et Paschic s’ennuie déjà, il a besoin de passer à autre chose !

    Il essaie donc de se mettre debout, en grimaçant et le voilà qui titube, jusqu’à sa gourde… Il boit un peu, la tête lui tourne et il s’efforce de retrouver son équilibre ! Il ne peut pas continuer comme ça, à se détruire, à se demander toujours plus, à se briser ! D’ailleurs, il ressent de nouveau cette vieille haine, à l’égard de la Machine, preuve que se sentir coupable auprès d’elle n’était pas vraiment sincère ! Il a bien été empoisonné… par son double ! La Machine a encore essayé de le détruire par ce moyen ! Elle a fait en sorte que Paschic continue lui-même à se trouver détestable, pour qu’il se combatte sans relâche, sans mesure !

    Paschic boit encore une rasade et baisse la tête : il est le dindon de la farce, une farce sinistre, puisqu’il est empoisonné et que seule la justice pourrait apparemment le guérir ! La justice, l’antidote, elle est comme cette paille là-bas qui s’envole, dans un nuage de poussière ! « Comment se débarrasser de ce poison ? » se demande Paschic… Soudain, il voit son bras s’allonger comme un serpent, qui lui entoure le cou ! Paschic est étranglé par son propre bras et il veut s’en libérer ! Il tire sur son bras, en proie à l’épouvante : ne commande-t-il plus ses membres ? Il se met à crier, à courir et le bras serre encore plus fort ! Finalement, Paschic n’arrive plus à respirer et s’évanouit à nouveau !

    Plus tard, la nuit est tombée et Paschic se réveille péniblement ! Très vite, il regarde son bras, qui lui paraît normal… Il le fait jouer et celui-ci répond parfaitement ! Que s’est-il passé ? Paschic n’en sait rien ! Est-ce encore l’effet du poison ? Ou bien est-ce le résultat de la folie ? Est-ce qu’à force de se démolir Paschic ne s’est pas perdu ? Il ferme les yeux… Comment peut-on souffrir autant ? Quelle solitude ! Quel désespoir ! Un oiseau chante quelque part et apaise Paschic… Il s’endort…

    Le lendemain, il commence sa journée mécaniquement… Il lui faut manger, se laver… Il est toujours fatigué, mais il tente de réfléchir… Que peut-il faire pour quitter cette planète ? La navette est inutilisable et apparemment on ne peut compter que sur un vaisseau de passage… Mais peut-être qu’il y a des habitants au-delà de ce désert ? Il serait alors nécessaire de tout abandonner ici et de se mettre en marche, avec le risque de ne rien trouver !

    Paschic a un sourire amer : comment peut-il songer à partir en expédition, alors que rien que de tenir debout lui demande toute son énergie ? Il a juste la force de se sustenter, avant de se recoucher ! Il n’est plus qu’une épave, et dès qu’il ne se ménage plus, qu’il croit qu’il a fait des progrès, il est repris par de violentes angoisses, qui lui font imaginer toutes sortes de choses ! Par exemple, hier, il s’est mis en tête d’escalader une colline et brusquement, il a eu l’impression que le sol ondulait sous ses pieds, qu’il était pris dans un torrent ! Il a dû rentrer presque à quatre pattes, en demandant pitié !

    Non, il vaut mieux juste assurer le quotidien, se montrer patient et dormir… Oh ! Dormir ! Ce soi, il pleut… et comme c’est doux pour Paschic ! Chaque goutte qui tombe est un sanglot tintant ! qui semble produire l’oubli et le sommeil ! Paschic écoute et finalement s’endort, bercé !

    Les jours passent… Entre les crises, Paschic observe… Un oiseau ici, une mousse par-là… Le temps n’a plus d’importance, puisque s’énerver, se révolter conduit à un retour en arrière, aux souffrances qui anéantissent Paschic ! Il doit d’abord apprendre à ne plus avoir peur, à ne plus s’inquiéter, car c’est cela qui rend impatient, nerveux, agité ! Ce n’est pas une mince affaire, quand on est sans forces, incapable de se défendre ! Mais Paschic n’a pas le choix : la leçon est sans appel !

    Une année s’écoule, puis deux, puis trois… Paschic ne le sait pas, mais il va rester là plus de dix ans ! avec quand même des progrès petits, mais constants ! C’est une lente rééducation, qui fait prendre conscience de la puissance et de l’ampleur du poison inoculé par la Machine ! alors qu’elle n’est même pas entièrement responsable ! Non, elle est aveuglée par sa domination ! Elle vit dans un monde uniquement régi par son pouvoir, ce qui fait qu’elle ne supporte aucun obstacle et quand malgré tout elle est inquiétée, elle réagit avec une fureur extrême, dépassant toute mesure, comme un animal fou qui serait attaqué !

    Bien sûr, ce n’est pas pardonnable, mais ce n’est pas lucide non plus ! La Machine ne sait pas où elle est, c’est tout ! Son grand tort est de ne pas essayer d’explorer l’inconnu, de comprendre la différence, car elle serait contrainte de laisser là sa domination, son orgueil ! Elle n’a confiance qu’en elle et c’est ce qui la perd et la conduit à écraser et détruire tous ceux qui semblent la menacer !