La Nuit des Doms (46-48)

  • Le 29/11/2025

R111

 

            "On lui dira!"

                     Piège de cristal

 

 

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      « Considérons l’espace psychique, se dit Paschic. Il a pris la place de l’espace physique, ce qui est une suite logique, puisque nous sommes de plus en plus individualisés, de plus en plus conscients de nous-mêmes, avec un espace de communication omniprésent, qui n’est que le reflet de cette nouvelle « sphère spirituelle » ! La pensée des autres agit sur la nôtre, de sorte que nous sentons leur présence physique, avant même de les voir ! C’est une pression psychique, qui nous commande de regarder l’autre, pour acter ses désirs !

Paschic rame lentement dans la nuit, dirigeant sa barque vers les feux d’une barrière lointaine, et sa réflexion continue : « L’espace psychique est pareil au cosmos : il est déformé par notre « masse », ce qui produit une force attractive, qui est en somme notre signal ! Notre « masse » elle-même est déterminée par notre domination : plus celle-ci est « violente » et plus nous concentrons l’attention sur nous-mêmes ! Autrement dit, plus nous sommes haineux et méprisants (car c’est a priori ce qui nous donne le sentiment de notre supériorité!) et plus notre « masse » est élevée et plus nous déformons l’espace psychique, ce qui nous permet de nous imposer ! »

Paschic passe à côté de récifs, qui blanchissent dans l’obscurité, en produisant d’affreux glouglous ! « Le cas extrême, poursuit Paschic, ce sont les mutants ! Face au vide apparent de l’espace psychique, à son étendue sans bornes, comme celle du cosmos, le mutant devient « un trou noir » ! Il ne cesse de vouloir être le centre d’intérêt, comme si lui seul existait ! Tous les individus autour doivent passer sous sa domination, de même que rien ne peut échapper au trou noir dans l’univers ! Cela permet au mutant de ne pas être envahi par l’angoisse et c’est dire si sa haine et son mépris sont portés au plus haut degré ! Cette activité psychique a cependant un coût : le mutant ou DTN (Dom trou noir) ne connaît pas le repos ! Tendu tout le temps pour dominer, il ne cesse de consommer de l’énergie, et ne peut pas ne pas connaître tôt ou tard la dépression ! »

Paschic approche de plus en plus de la barrière éclairée, mais il n’arrête pas pour autant son raisonnement : « Il fut un temps où l’espace psychique avait des protections morales, idéologiques, ce qui rassurait et masquait le vertige de l’infini, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ! La peur est donc partout et on le voit dès que le mutant rencontre un obstacle, car il se saisit aussitôt de son smartphone et scrolle ! Cela lui donne d’abord une contenance et ensuite il rejoint l’espace de la communication, où il retrouve des repères, qui ressourcent sa personnalité ! Cela veut dire aussi que la domination n’est qu’un faux remède, que le mépris et la haine n’apportent aucune solution pérenne ! Mais le mutant est comme prisonnier de sa domination, il ne respire même pas et il est à des années-lumière de pouvoir explorer une autre direction ! Pourtant il aspire en secret à la paix, car sa situation est invivable ! »

Paschic se rappelle un certain nombre de mutants qu’il a dû affronter et il comprend qu’ils ont eu avec lui une relation ambivalente ! D’abord, ils l’ont considéré comme un os, un adversaire qu’il leur fallait à tout prix vaincre ! Mais, devant sa résistance, ils finissaient par changer leur fusil d’épaule et en venaient à s’interroger sur son compte, car peut-être pouvait-il leur apporter une solution, pour leur bien-être ! Cela prouve qu’ils ne sont ni heureux ni complètement perdus ! Ils cherchent eux aussi des réponses et Paschic est bien capable de leur en donner, puisqu’il « gagne » toujours contre eux !

On pourrait voir les choses ainsi : Paschic représente l’univers et le mutant un seul trou noir, qui quelle que soit sa puissance ne peut « gober » le tout ! Paschic ne veut pas dominer et son équilibre dépend de sa foi, de sa connaissance universelle, des lois qui nous régissent ! Ce n’est pas le triomphe de son égoïsme qui le sécurise, mais le sens profond des choses ! Il est donc tranquille, il peut se reposer, car il s’accepte tel qu’il est et sa force n’est pas la sienne, mais c’est celle de la confiance, qui est sans limites !

Cependant, on comprend qu’un tel enseignement ne peut être dispensé en cinq minutes et la plupart du temps, la confrontation avec le mutant est dure, âpre et même implacable ! Par exemple, dans les transports en commun, elle peut durer tout le trajet, ce qui nécessite de rejeter incessamment tous les efforts du mutant, pour faire pression ! C’est une épreuve épuisante, même si le mutant est une femme ! C’est un combat qui empoisonne le voyage de Paschic, d’autant qu’il n’est nullement question de perdre patience, de chercher du regard le mutant, pour lui montrer de la haine ou de la colère, car ce serait abonder dans son sens, puisqu’il ne désire que de l’intérêt !

Tous les Doms veulent dominer, mais le mutant agit dans l’espace psychique tel un boa constrictor : il étouffe ! C’est encore une lutte silencieuse et sans traces, comme si elle se déroulait bien dans le cosmos, et seuls les deux adversaires savent quelle a été son intensité et combien elle était dépourvue de pitié !

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     Paschic est maintenant devant la barrière éclairée, dont il avait vu l’existence sur la carte du pêcheur ! C’est un passage obligé pour atteindre une zone plus vaste et d’ailleurs tous les courants y mènent ! A côté de la barrière, il y a une guérite allumée, dans laquelle une gardienne conserve la tête baissée, comme si elle n’avait pas remarqué la présence de Paschic !

« Hum ! » fait celui-ci debout dans sa barque, mais la gardienne ne bronche pas ! « Ça va être compliqué ! » se dit Paschic, qui sait que les Doms rendent toute démarche difficile. Il faut en effet suivre les humeurs de leur domination, surtout s’ils occupent un poste de pouvoir, comme c’est le cas pour cette gardienne. Rien n’est simple avec les Doms !

Enfin l’employée, sans encore lever la tête (signe de supériorité ou de dédain), dit : « Les papiers de la barque ! Le formulaire 45T, l’échantillon ZB, et la carte d’identité cette fois-ci, puisque c’est la première fois ! Vous êtes déjà enregistré chez nous ? Ah ! Mais je n’ai pas votre numéro de téléphone, c’est bizarre ! »

Avec précision, Paschic fournit les documents demandés, car il s’y était préparé et il s’attend à une fin des formalités, mais c’est sans compter l’ennui de la Dom, dans sa guérite, et son besoin de commander ! « Vous n’avez pas de douleurs particulières ? demande-t-elle. Quand vous ramez, vous n’avez pas mal au bras ? Mais peut-être êtes-vous insomniaque ? » Les nerfs de Paschic se tendent, car ces questions sont intimes et nullement nécessaires pour le passage ! Il bredouille quelque chose, faisant sentir son agacement, ce qui conduit l’employée à examiner complaisamment sa carte d’identité ! Encore une marque de pouvoir !

Finalement, il ne peut être retenu et la barrière s’ouvre ! Paschic passe et souffle un peu plus loin… Avec les Doms, c’est toujours ardu !

Cependant, une nouvelle étendue d’eau sombre s’ouvre à lui et il faut aller de l’avant ! Mais soudain Paschic se fige, car une étrange luminescence barre tout l’horizon ! Qu’est-ce que ça peut être ? Ce qui rend Paschic de plus en plus nerveux, c’est que la clarté grandit et même elle se rapproche rapidement ! « Bon sang ! s’écrie Paschic paniqué. C’est un tsunami ! » Il se rassoit dans la barque et manipule maladroitement les avirons ! Que peut-il faire ? Bien présenter l’arrière de la barque, pour ne pas chavirer tout de suite ?

Maintenant, c’est horrible ! Le grondement de l’énorme vague est là tout proche ! Paschic la voit se dresser toujours plus haut ! Il en est complètement glacé, tandis que l’intérieur du mur liquide devient visible ! « Ce sont des cubes roulants ! s’exclame Paschic. C’est leur tôle qui brille comme ça ! Attention, attention ! »

Le tsunami soulève l’embarcation et cela semble sans fin, tellement le « monstre » est élevé ! Puis, c’est la ruée ! Les cubes roulants déferlent sur Paschic, l’attaquant à droite à gauche, essayant de le dévorer de toutes les manières ! Paschic hurle devant une telle furie et il donne des coups de rame, pour bloquer certains ! L’aviron froisse des pare-chocs, des capots, enlève des rétroviseurs ou des essuie-glaces, mais la lutte est inégale, vaine ! Les cubes roulants dépassent Paschic, sautent par-dessus lui, l’asphyxient de leur échappement, le noient sous leur bruit ! Parfois Paschic aperçoit le visage inexpressif d’un conducteur et une seconde il voudrait l’appeler, mais les cubes roulants eux-mêmes sont pris dans une chute vertigineuse !

Là ! Sous le vent, un îlot ! sur lequel trônent des goélands superbes ! Le voilà le salut ! Porté par la vague, Paschic peut y arriver, mais il faut se lancer maintenant ! Au moment même où sa barque disparaît dans l’abîme, Paschic plonge dans le flot et se met à nager, vigoureusement, déterminé ! Mais, à sa grande surprise, il est saisi aux jambes par d’autres piétons ! Paschic leur montre l’îlot, mais ils ne le regardent même pas, car ce qu’ils veulent, c’est faire couler Paschic et non se sauver !

Mais ça, il n’en est pas question ! Paschic se débat à présent et il envoie des coups de pieds, pour se libérer ! Puis, il se remet à nager et enfin il atteint l’îlot ! Il a réussi ! Le grondement s’éloigne ! A bout de forces, Paschic se laisse tomber sur une petite plage : « Ah ! Les tarés ! Ah ! Les fumiers ! fait-il. Quelle vie d’ dingues ! »

Les goélands restent impassibles ! Lentement, Paschic se relève et marche sur des rochers… Dans les flaques, des crevettes s’enfuient entre des mousses vertes et le pourpre des anémones ! Plus haut, des lichens oranges ou argentés couronnent la pierre ! L’herbe et les premières fleurs apparaissent ! Celles-ci diffusent un léger parfum et elles semblent très courageuses, car le vent ne cesse de les faire frissonner !

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     Quel est cet îlot ? Paschic n’en sait rien et il décide de l’explorer… En fait, il est plus grand qu’on pouvait l’imaginer et il s’élève au gré de deux ou trois tertres herbeux ! L’aspect sauvage du lieu n’échappe pas à Paschic, car ici on n’entend que le vent, même si le flot des cubes roulants s’étend au loin !

Paschic attrape deux ou trois crabes, qu’il fait cuire dans la braise d’un feu… C’est le soir et Paschic s’apprête à passer la nuit sur la dune, qui bientôt bleuit sous la clarté lunaire ! Les vaguelettes du rivage semblent sourire, avec leur éclat argenté, et Paschic songe à un bon sommeil, quand ses sens sont subitement en alerte, à cause d’une agitation étrange près des rochers ! Le goémon qui les recouvre bouge, s’en détache même et trois formes, comme trois chevelures, s’approchent !

Paschic ne bouge pas, figé par la peur ! Mais le feu finit par éclairer trois visages de vieilles, sous le goémon ! Elles paraissent centenaires, tellement elles sont ridées et pourtant leur regard demeure singulièrement vif ! « Tu nous f’ras bien une p’tite place près d’ ton feu, mon garçon ! fait l’une d’elles.

_ Oui, dit une autre, car nous, nous sommes bien humides !

_ Presque tout le temps dans la flotte ! rajoute la troisième. C’est pas une vie, hi ! hi ! »

Encore sous le poids de la surprise, Paschic ne peut rien répondre, mais il indique clairement que les vieilles peuvent prendre place autour du foyer ! Avec leur longue chevelure de goémon, elles gardent une certaine beauté, d’autant qu’une excitation espiègle semble les habiter et ne demander qu’à s’exprimer !

« Ce n’est pas que nous n’aimons pas l’eau, reprend la première.

_ Au contraire, renchérit la seconde. Il faut nous voir danser avec le flux !

_ C’est comme un bal, où nous serions les plus belles ! Hi ! Hi ! confirme la troisième.

_ Mais nous savons que nous pouvons aussi être effrayantes…

_ Oui, pour ceux qui ne rêvent pas !

_ Alors nous sommes de vraies sorcières ! Hi ! Hi !

_ Mais nous savons encore nous adapter !

_ Nous lisons dans les pensées !

_ Même dans celles de Paschic ! Hi ! Hi !

_ Nous connaissons ce qui te préoccupe !

_ Oui, vois en nous les trois forces psychiques !

_ Domination, Dépression et Prudence ! Hi ! Hi ! »

Paschic, médusé, garde toujours le silence, mais enfin il parvient à déglutir et à répéter : « Domination, Dépression et… Prudence !

_ Voilà ! Il est bien c’ p’tit !

_ Mais on l’a toujours dit !

_ On s’ trompe jamais ! Hi ! Hi !

_ Moi, c’est Domination ! poursuit la première. J’ suis une vraie chipie ! Toujours à m’pousser ! Y a qu’ moi qui compte !

_ Fais pas attention à elle, Paschic ! coupe la seconde. Elle est foncièrement égoïste ! Moi, j’ suis plus sensible ! Faut dire que j’ suis bien cabossée… et j’ai tendance à m’ faire du mal, à m’ déprécier et tout ça !

_ Exactement, tu es malade, retournée contre toi ! Mais moi, Paschic, moi la troisième, j’ suis la raison ! J’ suis clean ! J’ tempère les deux autres ! Hi ! Hi !

_ Ouais, dis plutôt que tu sais pas vers quel bord te tourner !

_ C’est ça, elle est insipide entre nous deux !

_ Et toutes les deux, vous êtes folles ! Not’ mère ne s’y est pas trompé !

_ Pas du tout ! J’étais sa préférée ! le joyau de sa vitrine !

_ Il est vrai qu’elle me méprisait, parce que je n’y arrivais pas…

_ M’an était désespérée par votre attitude ! Hi ! Hi ! Elle m’ouvrait son cœur !

_ Écoutez couleur muraille qui parle !

_ Pardonnez-nous, monsieur Paschic, de vous importuner avec nos querelles de famille !

_ Pourquoi tu t’excuses ? Il veut des réponses, nous lui en donnons ! Hi ! Hi !

_ Mesdemoiselles, mesdemoiselles, fait Paschic. Voyons, du calme…

_ Mesdemoiselles ? Il est charmant ce garçon !

_ Nous avons tout de même plein d’enfants : les bigorneaux, les patelles et combien d’autres !

_ Ce ne sont pas véritablement nos enfants... Hi ! Hi ! »

Paschic écoute encore un peu, puis il s’endort !

 

 
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