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ULTIMA (46-51)

Le 15/08/2026

R151

 

      "Ma chevalière! Où elle est ma chevalière?"

                                       Coup de tête

 

 

                           46

     Paschic est malade ! Il a mal au dos et à un pied ! Il boîte et grimace ! Il ne voit pas d’espoir et pense que la vie est trop dure ! Que faire pour son dos et son pied ? Il va voir le professeur Zim ! Il faut d’abord passer devant une secrétaire ombrageuse ! « Vous avez rendez-vous ? demande-t-elle. Non, parce que si vous n’avez pas rendez-vous, c’est pas la peine !

_ J’ai rendez-vous…

_ Votre carte Tatal et votre ordonnance... »

A côté, avec une autre secrétaire, une femme s’écrie : « Mon Dieu, j’ai oublié mon ordonnance ! » Tout le monde regarde la coupable ! « Pitié ! Pitié, reprend-elle. Je l’amènerai plus tard ! Je ne sais pas comment j’ai pu l’oublier !

_ Vous connaissez le règlement pourtant…

_ Bien sûr, je suis désolé !

_ Hélas, ça ne suffit pas !

_ Vous voulez dire que je vais devoir prendre un autre rendez-vous, dans six mois !

_ Vous n’allez pas faire d’histoires, hein ? »

A cet instant, deux malabars en blouse blanche font leur apparition et prennent la femme sous les bras ! Elle gémit tout au plus et Paschic se félicite d’avoir son ordonnance, mais sa carte Tatal ne passe pas ! La secrétaire s’agace déjà : « Il faut mettre sa carte à jour régulièrement ! jette-t-elle.

_ Mais c’est ce que je fais…

_ Faut croire que non ! J’espère que votre carte bancaire passera mieux !

_ Ah ! Ah ! Vous dites ça pour me détendre ! »

Paschic doit maintenant entrer dans la salle d’attente et elle est bondée ! Toute l’humanité souffrante est là ! Toute sa misère ! Les visages sont gris, dolents, abattus ! Les airs sont tristes, sinistres ! Lentement, Paschic glisse dans le marécage de l’angoisse, de la résignation, du désespoir, mais il faut bien essayer de guérir, n’est-ce pas ? Il faut bien suivre les conseils et le savoir des Scientifs ! C’est la règle, la sagesse ! la raison ! Le remède est là quelque part, dans des examens !

La salle d’attente se vide peu à peu, lentement ! Les corps accablés se lèvent et disparaissent derrière la porte du professeur Zim ! Peut-être qu’il les mange ? Cela fait sourire Paschic, mais pas pour longtemps, car c’est son tour ! Zim est en pleine forme ! Tant mieux ! C’est un gars super ! On dirait qu’il est sous un oxygène pur, comme s’il était sur le flanc d’une montagne, respirant les pins et la fraîcheur du matin ! C’est un gars qui a réussi, tandis que Paschic est cette épave recouverte de goémon sale et pourrissant inexorablement !

Zim n’écoute pas Paschic : il sait déjà ! D’ailleurs, le patient ne sait rien ! Zim fonce, fait sa démonstration, en met plein la vue à Paschic, qui rit des bons mots de Zim ! Puis, celui-ci pourfend, vainc le mal, sort la liste des examens, des médicaments ! L’arsenal tonne ! L’olympe des Scientifs dirige, orchestre, fait vibrer les éclairs et Paschic docile bientôt s’en va, avec toutes ses commissions à faire !

Et le traitement commence ! Et Paschic ne va pas mieux ! Il met son pied douloureux sur le sol prudemment ! Il tient son dos et souffle ! Et les jours deviennent de plus en plus sombres ! Mais de quoi souffre Paschic au juste ? Il se le demande ! Mais oui, c’est évident ! Paschic a voulu faire le malin ! Il a voulu avoir un avis propre ! Mais ça ne se passe pas comme ça ! Eh non !

Voyons voir ! Paschic est-il marié, en couple ? Croit-il que seul il peut s’en sortir ? Et qu’est-ce qu’il mange ? des plats en sauce ? Est-il végétarien ? sain ? Est-ce qu’il bouge ? Est-ce qu’il dort et si oui, suffisamment ? dans quelle position ? A-t-il des amis ? Non ? Et il croit être équilibré ? Part-il en vacances ? Et il voudrait chanter comme un pinson ?

Le Cube n’a aucune pitié pour les individus comme Paschic ! Pourquoi ? Mais tout simplement parce qu’ils ne font pas confiance au Cube ! Voilà ! Le Cube se venge !

Soudain, Paschic se met à hurler ! Il fait partie du Cube ! Il est en train de s’intégrer et c’est de là que vient le mal ! Car Paschic est différent du Cube ! Il est lui-même et non un membre du Cube ! Et c’est de ne pas l’accepter qui lui fait mal ! C’est de vouloir être du Cube qui le fait souffrir !

Vite, il faut se retrouver ! Redevenir soi-même, avec toute sa hargne, sa créativité, sa révolte, son sens de la vérité ! Et les douleurs aux pieds et au dos cessent ! Revoilà Paschic ! Mais quelle sueur ! Quel cauchemar ! Et Paschic le fait régulièrement ! Il devient du Cube et se noie !

C’est croire les calembredaines du Cube qui rend malade ! C’est vouloir être comme les autres ! Se réjouir, être heureux de vivre, en tuant sa personnalité ? Impossible ! Vouloir être dans la norme et c’est le désastre !

                                                                                                     47

     Mais le Cube ne se rend pas si facilement ! Il faut tout le temps combattre son influence, car il a ses propres guerriers, ses gardiens plus précisément ! Paschic les a découverts pour la première fois quand il était attaché sur l’arbre de la Terreur !

C’est un vieil arbre noirci dans un désert et sous un ciel sombre ! La Machine y fixait Paschic pour entendre ses pleurs et ses gémissements, puisqu’elle disait à son fils que Tautonus, le père, allait le « bousiller », le détruire ! La terreur envahissait Paschic, qui se mettait à supplier la Machine, pour qu’on lui évite la violence des coups et aussi les tortures de l’attente ! La peur se nourrit d’elle-même, de ses propres phantasmes !

Évidemment, les plaintes de Paschic se perdaient dans la nuit infinie, car elles étaient voulues par la Machine, afin qu’elle fût rassurée quant à son pouvoir, son contrôle sur Paschic ! Douce musique pour ses oreilles ! Elle avait eu peur face à la résistance de Paschic et maintenant, c’était à lui d’être effrayé ! grâce à la menace du châtiment physique dû à Tautonus ! Il faut savoir improviser et pallier ce qui nous manque, même si c’est contre des enfants ! Rien ne doit faire obstacle à la domination, nulle pitié, car il en va de notre sève fondamentale !

Donc Paschic suppliait sur l’arbre de la Terreur, pendant que la Machine goûtait ses cris, ainsi qu’on s’enivre avec une boule d’opium ! Et entre deux sanglots, Paschic s’était retrouvé pour la première fois face aux gardiens du Cube ! Ils étaient trois, mais ils sont peut-être plus nombreux ! Pourquoi parler de gardiens du Cube, alors qu’une société est constituée de millions d’individus, avec des intérêts divers et qu’on ne saurait les accorder ? Mais parce que ces gardiens naissent de la peur commune du Cube, lui-même lié par la domination !

Les dégâts causés sur le psychisme de Paschic, par la Machine, créent les gardiens, qui doivent donc être présents chez chaque personne victime du Cube, notamment pour l’avoir menacé ou effrayé ! Mais, à la vue de ces trois personnages, Paschic s’était tu ! Il avait arrêté de supplier sur son arbre, pour écouter ! Car les gardiens étaient terrifiants, avec l’air de posséder des pouvoirs redoutables et même mortels !

« Je suis le Trancheur ! avait dit celui qui tenait une lourde hache.

_ Le… Le trancheur, avait balbutié Paschic, le front en sueur.

_ Exact ! Je suis chargé de couper ta cervelle en deux ! même sous le plus beau ciel bleu ! Tu seras innocent, tu chanteras comme l’oiseau et c’est à ce moment-là que je te frapperai ! Soudain tu seras glacé et dans la nuit ! Tu te demanderas si tu ne dois pas faire ce que tu détestes le plus, ce qui sera le plus triste et le plus destructeur pour toi ! Ainsi est mon pouvoir, qui te plongera dans l’amertume la plus noire, la peur la plus angoissante !

_ Moi, je suis le Farfouilleur ! avait poursuivi un second gardien. Je n’ai pas les manières brutales de mon collègue…, mais je suis plus empoisonnant ! Tu seras tranquille et enthousiaste et je viendrai te demander si tout est parfaitement clair ! Nous regarderons ensemble ton cœur et ta situation matérielle, comme on regarde l’eau d’un torrent, pour juger de sa pureté ! Et surprise, je verrai qu’il manque le formulaire 815 ou que tu aimes particulièrement les chaussons aux pommes, ce qui voudra dire que tu es gourmand ! Tss, tss ! Quelle déception ce sera ! Nous serons obligés de toute reprendre depuis le début, de sonder toutes les caches, de revoir tous les théorèmes, tous les raisonnement, afin de trouver l’erreur fatale ! Pendant ce temps-là, nous ne pourrons rien faire d’autre ! Nos nuits seront pleines ! Il n’y a rien de plus usant ! C’est interminable, crois-moi !

_ J’ te crois !

_ A-t-on gardé le meilleur pour la fin ? avait demandé le troisième. C’est possible, car je suis l’Étrangleur ! Je vois la vie comme un Scientif fait courir des rats dans un labyrinthe ! Je ferme des portes, des issues et je te conduirai dans une impasse ! Après avoir tout essayé, pour t’échapper, tu m’ verras arriver, mes deux grandes mains en avant et je t’étranglerai ! Tu suffoqueras ! sans pourvoir crier ! C’est l’ moment que j’ préfère ! Tordre la guimauve !

_ Vous ne m’aurez pas ! avait répliqué Paschic. Je suis un Kaarien et j’utiliserai leur savoir et leur magie, pour me défendre !

_ Est-ce qu’il dit vrai ? avait demandé le Farfouilleur au Trancheur.

_ Hélas, oui ! Les Kaars ont développé une véritable science contre nous ! Mais, hi, hi, qu’est-ce que j’entends ? C’est Tautonus, chauffé à blanc par la Machine, et qui vient te régler ton compte !

_ Ah ! Ah ! Il est déjà blême le gamin !

_ Le Kaarien fait dans son froc ! Hi ! Hi !

_ Allez, éloignons-nous, les gars, on va profiter du spectacle !

_ Eh ! Paschic, songe à ses deux poings comme des marteaux ! Ah ! Ah !

_ On s’ reverra le môme ! Ah ! Ah ! »

                                                                                                   48

     Paschic regarde l’eau d’un ruisseau le cerveau vide ! Il a tellement hurlé sa peine qu’il n’a plus de forces ! C’est à ce moment qu’apparaît le maître Kaar ! Il a une tête végétale, des bras telles des tiges et tout en lui montre la souplesse, l’extension de la plante ! Il n’empêche, sa tête est solaire, comme pleine de lumière, alors que des pétales fournies font sa chevelure !

Son air est doux, amène, de même que sa voix… « Je suis Sol, de la planète Kaar ! dit-il. Nous t’avons choisi, Paschic, à cause de ta simplicité !

_ Ça va, pas la peine d’en rajouter ! Je sais que je suis un demeuré !

_ Comment ?

_ Ouais, je suis une bête ! Je ne comprends rien ! Et je fais le désespoir de mes parents… et de mes professeurs !

_ Que vois-tu ici, autour de toi ?

_ Je vois de jolies fleurs, des arbres magnifiques, une lumière extraordinaire ! J’aime le chant de l’eau… Je me sens au paradis !

_ Voilà ! Tu est l’enfant émerveillé et c’est là la simplicité ! Les Doms n’en ont aucune et c’est pourquoi ils ignorent la beauté !

_ Vrai ? Vous vous moquez pas d’ moi ?

_ Non, certainement ! Mon pauvre garçon, on t’a déjà fait bien du mal, pour que tu sois aussi méfiant ! Mais je suis là pour t’apprendre ta richesse !

_ C’est la première fois qu’on me dit quelque chose de gentil…

_ Oui, les Doms sont harcelés par leur domination, ce qui les rend bien cruels… Mais je vais te montrer combien tu peux être utile et même combien tu es unique ! Je vais te former comme un Karr et tu auras notre pouvoir, qui n’est cependant pas de dominer ! Prêt ?

_ Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Je dois nettoyer sous la mousse des arbres ?

_ Ah ! Ah ! C’est l’humour du désespoir ! Mais commençons par le ruisseau, car il est source de sagesse ! Laisse-le te parler ! »

Paschic admire… Il est naturellement attiré par la fraîcheur… Mais les scintillements sur les pierres le ravissent aussi… Les plantes se mirent, alors que des insectes dansent autour… Le temps devient inexistant et il y a là une grandeur infinie qui se révèle ! C’est une puissance que le cerveau humain ne fait que deviner et qui le fait frémir, qui l’accable et qui l’enchante en même temps !

« Je vois que tu apprends vite ! dit Sol. C’est bien ! Où sont maintenant les vociférations, les colères de la Machine ?

_ Bien loin !

_ Oui, les injustices sont légions, mais tu ne les entends plus ! La sérénité de la création est sur toi… Tu vas rejoindre le Cube d’un pas tranquille… C’était ta première leçon, mais tu reviendras pour une autre !

_ Bien sûr, puisque je suis heureux ! Au revoir Sol !

_ Au revoir Paschic ! »

Celui-ci reprend le chemin du Cube, mais, dès que les premières habitations apparaissent, trois individus sont sur le trottoir à l’attendre… Ce sont les trois gardiens ! « Eh ! Salut ! Trancheur, Farfouilleur… et l’Etrangle-machin ! fait joyeusement Paschic.

_ Mais tu nous prends pour des billes, ma parole ! » répond Trancheur et les gardiens se mettent à frapper durement Paschic ! Il est au sol et on continue à lui donner des coups ! Trancheur lui arrache la cervelle ! Farfouilleur lui mange le cœur et Etrangleur le pousse à crier !

« Espèce de salopard ! éructe ce dernier. Quand est-ce que tu vas enfin nous respecter ?

_ Bienvenue dans la nuit du Cube, le raté !

_ A terre l’affreux ! Rampe, fumier ! »

Ils s’en vont enfin ! Paschic bave du sang et se remet péniblement sur ses jambes… Comment a-t-il pu croire aux calembredaines de Sol ? A quoi ça sert la simplicité ? Il faut savoir compter et remplir sa feuille d’impôts ! Le plus important : dessiner une parabole et calculer sa pente ! C’est vital ! La simplicité ? Aimer une fleur, écouter le ruisseau ? Mais ce sont des trucs de demeurés ! T’es au Cube, Paschic ! Fini de rigoler ! Que les Kaars aillent au diable ! Il faut se soumettre au Cube et fissa ! Il faut dire merci à la Machine, pour chaque coup qu’elle te porte !

C’est que le Cube, c’est sérieux ! C’est de l’éminence grise en conserve !

La simplicité, ah ! ah ! Pauvre Sol !

                                                                                                         49

     Malgré son amertume, Paschic est toujours attiré par la Chose et il revient où il a rencontré maître Sol, car au fond seule la beauté de la nature peut le consoler ! Maître Sol est là, qui l’attend…

« Bonjour, Paschic, dit-il. Prêt pour la deuxième leçon ?

_ Ouais, ouais…

_ Ça n’a pas l’air d’aller ?

_ Un p’tit incident hier… Dites, maître Sol, moi, j’ suis bien triste ! J’ comprends rien et j’ai plein de problèmes… Vous pouvez pas faire quelque chose pour moi ? Par exemple, vous pourriez aller discuter avec la Machine… Vous lui expliqueriez que j’ suis pas un paillasson, sur lequel passer ses nerfs !

_ Je vois… Mais on n’ peut pas réparer le monde comme ça… Ou plutôt il faut qu’il évolue de lui-même, sinon il ne comprendra pas ! La vie est différence, Paschic ! S’il n’y avait ici que des libellules, on s’ennuierait tous les deux, non ?

_ Sûr ! Mais tout de même, j’ suis bien malheureux ! J’ vais être traumatisé, maître Sol, j’ le sens !

_ Mais tu es là pour forger ta lame, Paschic ! Tu as une compréhension originale et c’est ici qu’elle prend ses racines ! La route est longue, Paschic !

_ Plus longue que ma peine ?

_ Pauvre Paschic… Allez, on va commencer… L’enfant émerveillé va s’apaiser... »

Deuxième leçon… Le bruit de la mer dans les peupliers ! Étrange ! Paschic écoute, se berce, oublie même son nom… Le temps passe… « Dites, maître Sol, fait enfin Paschic, je me sens effectivement mieux ! Mais, de son côté, la Machine est toujours pareille !

_ Ah ? Tes blessures se réveillent ? On avait pourtant mis du baume dessus !

_ Oui, de nouveau ça saigne...

_ Bon, on fera pas mieux aujourd’hui… Le mieux, c’est que tu rentres chez toi ! »

Paschic opine et prend la route du retour, mais, comme la veille, les gardiens du Cube sont sur son passage ! « Oh ! Oh ! Mais que vois-je ? s’écrie le Trancheur. Voilà une douce cervelle à couper !

_ On va voir si tout est en règle ! rajoute le Farfouilleur, en se frottant les mains.

_ C’est la fête à l’angoisse ! se félicite l’Étrangleur. Les veaux rentrent au bercail !

_ Désolé les gars, fait Paschic, mais je ne suis pas la bonne personne ! Paschic s’est dissout ! Il est mort dans l’ vent des peupliers ! »

Un instant, les gardiens sont figés par la surprise ! Puis, le Trancheur éclate de rire ! « Ah ! Ah ! Paschic, tu auras réussi à nous amuser ! Et pourtant on n’est pas du genre à s’ détendre facilement !

_ Ca, c’est vrai Paschic ! renchérit le Farfouilleur. Moi, j’ai la tête dans les papiers toute la journée ! Et là tout d’un coup, tu nous amènes une brise pleine de fraîcheur !

_ Ah ! Ah ! Paschic, rajoute l’Étrangleur, un moment, j’ai cru que j’allais saisir une savonnette ! T’imagines mon désarroi, hein ?

_ Mais Paschic, reprend le Trancheur, tu peux pas d’ séparer d’ nous comme ça ! Toi, c’est nous, et nous c’est toi !

_ Exact ! approuve le Farfouilleur. D’ailleurs t’as un numéro d’ sécu, Paschic ! On peut pas prendre l’idendité d’un autre, ou perdre la sienne comme ça ! T’es fiché, mon pauv’ vieux !

_ De l’angoisse ! De l’angoisse ! s’exclame l’Étrangleur. J’adore ça !

_ Donc Paschic, fait le Trancheur, puisque tu es bien Paschic, n’est-ce pas ?

_ Comme le disent tes papiers… précise le Farfouilleur.

_ C’est la raclée ! La raclée ! » jubile l’Étrangleur.

De nouveau les gardiens passent à tabac Paschic ! Il est laminé, rompu, passé à la moulinette ! La Machine triomphe, ivre de vengeance, de son pouvoir ! Tautonus a gagné, avec ses gros poings ! Paschic gémit, ferme les yeux ! « Je le retiens, le Kaar ! pense-t-il. Tout ça n’a aucun sens ! La seule chose que je comprends, c’est ma peine, mon abandon, ma tristesse ! Gaffe Paschic, t’es encore à te prendre au sérieux ! Comme dit la Machine, tu t’ prends pour le centre du monde ! N’est ce pas ce que te disait le vent des peupliers ? Que tu devais t’oublier, pour cause de narcissisme ! Ah ! Ah ! Je côtoie le gouffre, j’ai failli devenir mauvais ! Vive les Doms ! Vive la raclée ! »

                                                                                                           50

     « Alors comment va-t-il ? demande Trancheur.

_ Pas très bien, répond Farfouilleur. Il est toujours dans sa chambre, en train de pleurer !

_ J’y ai peut-être été un peu fort ! Mais je le voyais si heureux que je n’ai pas pu m’en empêcher ! J’ai pris sa cervelle et j’ l’ai coupée en deux !

_ Je peux me faire le même reproche, car, à force d’analyser la situation, je lui ai dit qu’il était encore vivant alors que d’autres étaient déjà morts ! C’est quand même le comble de l’injustice !

_ Il ne manquerait plus qu’on arrête de pourrir ses plaisirs ! Faut rien laisser passer !

_ Tout de même à ce stade, Paschic n’a plus que le suicide ! Et s’il se tue, nous aussi on va disparaître !

_ Comme des bactéries idiotes qui tuent leur hôte !

_ Pfff ! intervient Étrangleur. Tout ça c’est du chiqué ! Il n’y a pas un jeune sur deux qui passe à l’acte ! Au fond, rien ne vaut une bonne crise d’angoisse, pour faire repartir le système !

_ Peut-être, répond Trancheur. On a des nouvelles de la mère, la Machine ?

_ Elle est partie acheter une robe ! précise Farfouilleur. Elle a dit qu’il fallait qu’elle pense un peu à elle, sinon la famille va la bouffer !

_ Elle a raison ! Encore une victime du patriarcat !

_ Paschic veut sa peau ! jette Étrangleur.

_ C’est pour ça qu’on est là ! fait Trancheur. Pour que ça n’arrive pas !

_ Sûr ! approuve Farfouilleur. Paschic est le type même de l’égoïste ! Il faut toujours qu’on s’occupe de lui !

_ Mais on l’ brisera !

_ Ouais, on l’brisera !

_ Vive la Machine !

_ Vive la Machine !

_ Attention, v’là Paschic qui sort de sa chambre !

_ Quelle sale tête !

_ Il tremble encore !

_ Mais où il va ?

_ Il va rejoindre la Chose, où il va écouter les bêtises de maître Sol !

_ Eh Paschic ! Tu f’rais mieux d’apprendre tes maths ou ton anglais ! Faut pouvoir s’adapter dans la vie !

_ Ouais Paschic, faut bosser !

_ Eh Paschic ! Tu veux que j’ te montre mes fesses ?

_ Ouh ! Ouh ! Hi ! Hi ! Oh ! Oh !

_ Oh ! Le cave ! J’ai jamais vu un cave pareil !

_ Eh Paschic, bonjour à c’ navet de maître Sol ! Ah ! Ah ! Hi ! Hi !

_ Ouiiii ! Bonjour à la carotte ! Ouf ! Ouf !

_ Demande-lui combien font deux et deux ! Ouaf ! Ouaf !

_ A ton retour, régime pain sec et eau !

_ Qu’est-ce que tu vas prendre !

_ Pas d’ télé c’ soir !

_ Le v’là qui s’en va tout de même !

_ Qu’est-ce qui lui trouve à la Chose ?

_ Chais pas !

_ Il est pourri c’ gosse !

_ Tous ces profs sont unanimes : il a un poil dans la main !

_ Sûr, il fait l’ désespoir d’ la Machine ! Eh, voilà qu’elle revient !

_ Allons admirer sa nouvelle robe !

_ La Classe ! Elle a raison, la Machine ! Il faut qu’elle pense à elle !

_ Si elle fait pas gaffe, Paschic va la dévorer !

_ Elle se trouve belle devant la glace ! Encore une victoire sur le patriarcat !

_ On lui dit pour Paschic ?

_ Penses-tu ! Elle va bien s’en apercevoir assez tôt !

_ Il a quitté ses devoirs, il va l’ payer !

_ Maître Sol aussi paiera ! Mort à la Chose !

_ Mort à l’inutile !

_ Vive la Machine !

_ Vive la Machine ! »

                                                                                                         51

      « Dites maître Sol, j’ai l’air un peu gaga ici, tout seul, dans la nature, non ?

_ Mais t’es pas tout seul, Paschic…

_ Non, sûr, je voulais pas vous blesser ! Mais, si on nous voyait ensemble, on dirait que j’ parle tout seul, que j’ suis schizophrène ou quelque chose comme ça !

_ Laisse dire…

_ « Laisse dire, laisse dire ! » Vous en avez de bonnes vous ! C’est qu’ils sont nombreux les Doms et qu’ils ont apparemment tous les pouvoirs ! Moi, j’ dois la fermer, point barre !

_ T’es justement là pour comprendre les choses autrement, puisque tu es autre !

_ Mais là-bas, chez les Doms, je suis un égoïste, un pou, un demeuré !

_ C’est contradictoire, tu ne penses pas ? Ou bien t’es fourbe, ou bien t’es idiot ! Mais on ne peut pas être les deux à la fois !

_ C’est consolant !

_ Regarde entre ces deux branches de sapin… Que vois-tu ?

_ Eh bien, une lumière extraordinaire ! Ce sont les feuilles de l’arbre d’en face qui sont illuminées et qui donnent cette couleur émeraude !

_ Tout juste ! La branche de sapin fait aussi contraste, puisqu’elle reste dans l’ombre ! Ses aiguilles en sont d’autant plus nettes ! Mais qu’est-ce qui est accrochée en elles ?

_ Une feuille morte… On dirait un petit théâtre, comme si la feuille morte était un personnage…

_ Voilà pourquoi les Doms disent que tu es un demeuré !

_ Mais, mais c’est un spectacle merveilleux !

_ Pour tes yeux, oui ! Pour le Dom, ça n’existe pas même pas et si tu le lui montres, il va se moquer de toi !

_ Et n’aura-t-il pas raison, maître Sol ? Calculer les forces de frottement sur un objet ou connaître la formule chimique du méthane, c’est tout de même d’une autre trempe ! Ça peut servir, tandis que mon petit théâtre…

_ Tu penses que la beauté que tu vois n’est pas utile ?

_ Pour moi si ! C’est même l’essentiel ! Je ne pourrais pas vivre sans elle, puisque l’existence des Doms me paraît absolument absurde ! Mais, c’est moi, avec ma grande gueule, si je puis dire ! Mes convictions ne font pas le poids face à celles des Doms !

_ C’est parce que tu es encore jeune et que ta compréhension commence à peine ! Mais que te dit ton petit théâtre au fond ?

_ Que le monde est d’une beauté infinie ! Qu’il est même un don ! Que je suis aimé, car j’y ai toute ma place !

_ Oui, car tu es l’enfant qui rêve, l’enfant émerveillé !

_ Je reste un enfant… mais n’est-ce pas une fuite ? C’est ce que disent les Doms !

_ Pourquoi te soucies-tu de ce que disent les Doms, alors que tu juges leur vie absurde ?

_ On m’ traumatise ! On m’ fait peur !

_ Oui, le Dom te transmet sa peur, car lui ne veut pas croire ! Il a peur du bonheur ! Comme toi, il est placé dans une chaîne de souffrances, qui marque les uns et les autres !

_ Mais pourquoi tout ça ?

_ La vie est différence, pour que chacun existe ! Et c’est bien sûr valable d’abord pour toi !

_ Ici, dans la Chose, le monde est plein de magie… mais là-bas, dans l’ Cube, c’est une autre histoire ! Et puis y a les gardiens, qui m’attendent au retour !

_ N’oublie pas qu’ils sont en toi ! A toi de les maîtriser ! Imagine que grâce à la fantaisie infinie que tu vois ici, tu puisses faire la paix avec toi-même ! Là, tu commenceras par être utile aux autres ! Comme ils ne le seront jamais pour toi d’ailleurs !

_ Vrai ?

_ Bien sûr ! Ton aventure merveilleuse sera une source d’étonnement et de paix pour les Doms !

_ Avec des biftons ?

_ Avec la paix intérieure, tu n’en auras pas besoin…

_ Bon, je transmettrai mon bonheur ! Au milieu du fatras du Cube, cela fera tout drôle !

_ Ton petit théâtre, entre les branches du sapin, c’est un message d’amour autant que d’espérance !

_ Je suis l’enfant émerveillé !

_ Car le monde est aussi d’une fantaisie infinie ! C’est là le merveilleux !

_ On fait une fine équipe tous les deux ! » 

ULTIMA (41-45)

Le 08/08/2026

R150

          "J'aurai vot' peau Callahan!"

                             L'Inspecteur Harry

 

 

                              41

     « Mais enfin il n’y a pas de retraite dans le domaine de l’esprit ! reprend Web.

_ C’est vrai ! Mais le cerveau est aussi un muscle et le corps se fatigue…

_ On a besoin de vous !

_ Et si je commence à parler, je vais me faire hacher menu ! Le monde est gouverné par la bêtise, le savez-vous ! Cette bêtise qui est produite par la haine ! On veut des coupables, comme les enfants braillent après leur jouet !

_ Je retrouve là votre misanthropie !

_ Nullement ! La vie, c’est la différence comme le montrent les variétés végétales et animales ! Il faut donc s’attendre à des avis et des comportements contraires ! Or, la seule chose qui permet d’accepter cela, c’est la force, la force donnée parce qu’on est en paix avec soi-même ! Il s’agit donc de se changer aussi en profondeur, ce qui va à l’encontre du coupable désigné ! En résumé, dès que vous demandez aux gens un peu de réflexion sur eux-mêmes, ils sont perdus et agressifs !

_ Ils ne savent pas ce qu’ils font…

_ Je ne vous le fais pas dire… Vous voyez en face, sur la rive, la lumière illumine ces herbes a priori insignifiantes et elles se reflètent maintenant dans l’eau, tels des cils de feu !

_ Je vois, je vois… et dire que le Cube viendra détruire tout cela ! »

Un silence s’installe… « Écoutez, reprend Web, je sais que vous avez consacré votre vie à la recherche de la vérité ! C’est elle qui vous motive toujours et qui vous rend odieux le mensonge et la bêtise des Doms ! Vous avez dit justement que la vie, c’est la différence et c’est bien cette différence qui nous secoue ! Tôt ou tard, vous reprendrez le chemin du combat, même si vous n’avez plus l’espoir d’être écouté ! »

Paschic ne répond rien… Il écoute les oiseaux, aime la vie alentour et les deux amis dînent joyeusement… Au matin, Web s’en va et laisse Paschic prendre une décision… Bientôt, celui-ci fait calmement son sac, car Web a raison dans le fond : on est du Cube, même si on n’est pas d’accord avec lui et on ne peut pas vivre sans communiquer, d’une manière ou d’une autre ! Le destin des Doms est leur conscience, leur vie spirituelle… Mais Paschic ne repart pas comme avant… Il a mûri et il sait mieux utiliser ses forces, pour rester efficace sans se détruire !

Le sac à l’épaule, il respire un bon coup toute cette verdure, qu’il ne reverra pas un certain temps, puis il prend le chemin du Cube… Il n’a pas une grande distance à effectuer, car le Cube n’est jamais loin et dévore l’espace, mais ceux qui ont vécu plus de quelques jours loin de Domopolis doivent subir un contrôle à leur retour ! C’est la règle et une sorte de quarantaine, qui évitent les terroristes écologistes !

Des gardiens spéciaux sont chargés de vérifier les entrées et on les reconnaît à leur masque typique de crocodile ! C’est pour signifier que le Cube est sans espoir ou bien pour protéger les gardiens eux-mêmes, en conservant leur anonymat ! En tout cas, cet air méchant, féroce même, impressionne les esprits et Paschic se laisse mener docilement dans un petite salle, d’autant que ce n’est pas la première fois, bien entendu, qu’il subit un tel traitement !

Là, on lui fait écouter du bruit de trafic à fond ! « Eh mec, jette un des gardiens, avec sa tête de crocodile, t’entends le trafic ?

_ Ouais, ouais, j’entends le trafic !

_ J’ suis pas sûr, mec qu’ t’entendes le trafic ! rétorque le gardien, qui pousse encore le volume. J’ veux qu’ tu me dises que tu veux du trafic, mec !

_ Eh ! Eh ! Bien sûr qu’ j’ veux du trafic ! Du trafic ! Du trafic !

_ Puisque tu veux du trafic, tu vas en entendre, mec !

_ J’adore ça ! Tu sais c’ que j’aimerais par-dessus tout ? C’est qu’on me colle à la chaussée et qu’ je sois sous le trafic toute la journée ! Là est ma place, man ! »

Bien sûr, cet échange est crié au milieu du bruit, mais enfin comme cette première épreuve est passée avec succès, on pousse Paschic dans une autre pièce, où deux crocodiles lui versent sur le corps des seaux de détritus ! « Sens ça, mec ! Sens cette puanteur ! Il faut que tu t’y habitues ! S’agit pas qu’ tu pètes un câble en ville ! Tu aimes l’ordure, mec ?

_ Bien sûr ! Une rue propre me rend malade ! Des murs sans graffitis, c’est pas mon monde, mec ! Le netteté, le respect, c’est suspect !

_ Pauv’ type ! Bourgeois ! Connard !

_ Comme c’est bon d’être de retour chez soi !

_ Ordure ! T’es pas encore assez inquiet ! »

                                                                                                   42

     En effet, Paschic n’est pas encore au diapason du Cube ! Il n’en a pas encore retrouvé le langage, le désespoir, la fermeture, la haine et bien sûr l’angoisse ! Des gardiens à tête de lamas, ce qui les rend un tantinet plus sympathiques, se mettent à frictionner les cheveux de Paschic, tout en lui passant une avalanche d’images ! On voit un frère découper sa sœur, des bébés dans des poubelles, des bastons, des explosions, des visages hurlants, des bombes, des incendies, des étoiles qui explosent, des serpents ou des requins qui attaquent, des politiques qui assènent des discours, des malades, etc. ! Le monde de Paschic n’existe plus ! Il ne reste que celui des Doms, qui est essentiellement constitué par leurs peurs ! La beauté y est à peine présente, dans l’art sans doute, et elle est commentée, raisonnée, empaquetée, rangée ! En aucun cas, elle n’est constitutive, fondatrice, essentielle ! Au fond, si Paschic arrête de respirer, sa vision s’éteint avec lui ! Et il ne serait pas un étranger ?

On vérifie que Paschic est tendu ! On lui montre le montant de sa retraite, ses factures, l’inflation croissante, les hausses de l’énergie, les nouveaux règlements qui causent de nouvelles dépenses ! On vérifie qu’il est sur le point d’éclater, qu’il est mûr pour la rue du Cube ! C’est un sas de compression, dans lequel passent des inconnus, qui regardent Paschic avec dégoût !

On soumet Paschic à des tests de dépistage de cancers ! On lui dit qu’il va recevoir les résultats et qu’une enveloppe noire n’est pas bon signe ! On lui répète que c’est pour son bien et on lui demande s’il paye par carte !

Quelqu’un pète sous son nez et rit, en affirmant que c’est son choix ! Chacun est libre et chacun fait ce qu’il veut ! C’est le credo du Cube ! Paschic encaisse, mais n’en a-t-il pas été ainsi depuis le début ? Déjà enfant n’encaissait-il pas ? S’il y a bien une chose que Paschic connaît, c’est encaisser ! Car à chaque fois qu’il a voulu se rebeller, il a été écrasé ! Cela a été mille fois pire ! « Chut ! se dit Paschic. Chut ! Fais ce que tu as toujours fait : encaisse ! »

La bouche fermée, refouler, c’est la vie de Paschic ! Et comment pourrait-il en être autrement ? Les autres résisteraient-ils, si Paschic l’ouvrait, leur disait ce qu’il voit, comment ils sont ? Un gardien à tête de lama s’assoit en face de Paschic et lui donne une gifle ! « J’ t’ai pas donné de gifle ! lui dit le gardien. Pas vrai ? Et tu sais pourquoi ? Parce qu’y a pas plus gentil que moi ! J’ suis tout sauf égoïste ! C’est clair ?

_ Oui…

_ J’ crois pas… fait le gardien, qui frappe de nouveau Paschic. T’as reçu une gifle ?

_ Non…

_ Et pourquoi ?

_ Parce que vous êtes tout sauf égoïste !

_ C’est bien…, mais encore une fois ! »

Paschic prend une troisième gifle ! Mais il n’y a pas plus formateur, pour reprendre la vie du Cube ! Car personne n’y est égoïste, comme personne n’y a peur ! Il faut s’y faire ! Il faut que l’hypocrisie rentre dans le sang, c’est une question de survie, même si on a mal, même si on a envie de pleurer ! La vérité est crucifiée quelque part !

Chut, Paschic ! Ferme ta gueule ! Sinon on te coupera les vivres ! On te le fera payer de mille manières ! Tu n’existes pas, Paschic ! Tu es comme le vent ! C’est ce que t’explique le gardien à tête de lama ! « A quoi tu rêves ? demande celui-ci.

_ A rien !

_ Ah ! Ah ! Menteur ! Tout le monde a des rêves !

_ Eh bien, pour parler franchement, j’aimerais bien me faire une femme bien roulée, aux formes bien épanouies ! Un bon coup !

_ Eh ben voilà ! J’ te souhaite bonne chance, mec ! C’est une envie normale et j’espère que tu pourras l’assouvir ! »

Chut, Paschic ! Ne parle pas de la vérité ! Adopte les codes ! Sois idiot jusqu’au bout ! Ne parle pas de la Chose ! de son importance, de sa vérité, de sa puissance ! Ils ne comprendraient pas ! Ils rêvent de t’arracher le cœur ! Ils ne savent pas et ils méprisent !

Chut, Paschic ! Tu vas passer le test ! Tu vas être admis ! Robot parmi les robots ! Ils continueront pourtant à se méfier de toi ! Tu n’es pas des leurs ! Il y a quelque chose qui leur échappe !

Voilà, on tamponne le papier de Paschic (ou plutôt on lui imprime un code barre) ! Il peut rejoindre le Cube ! Il a tout l’apparence d’un Dom ! Au revoir Paschic ! Voilà le Dom ! Chut, Paschic ! Sage !

                                                                                                      43

     Paschic retrouve l’air libre ! Enfin façon de parler, car c’est l’air du trafic et du béton ! Il croise un type qui promène son chien ! « J’ pourrais m’occuper d’ tes fesses, si tu voulais ! fait celui-ci. J’ai remarqué ton côté féminin, tu sais…

_ Non merci…

_ Tu t’es pas encore accepté ? Tu refoules, tu t’ rends malheureuse !

_ Et toi, tu t’es accepté ? Regarde ta bedaine et ton clébard qui trottine ! Voilà ta retraite ! Entre les crottes de chien et les mêmes trottoirs ! Quelle vie et t’es sans doute marié en plus !

_ Je vais appeler un agent…

_ Ce s’ra sans moi, j’ai du taf ! »

« Voilà le Cube ! se dit Paschic. Personne ne se gêne ! Tout le monde étend ses pieds sous la table ! sans peur du ridicule ! Ces gens n’ont aucune idée de ce qui est grand ! Ils n’ont rien fait et sont pourtant satisfaits d’eux-mêmes ! C’est permis par la civilisation et la sécurité matérielle ! On peut croire et faire croire à sa petite vitrine ! »

Paschic se rend à la Tour du Pouvoir, où il a rendez-vous avec Dominator et Web… Au fond, il aurait pu demander au chef de Domopolis un passe-droit, qui lui aurait évité le contrôle du retour et toutes ses humiliations, mais il avait eu peur d’avoir une réaction trop violente face à ceux qui représentent le pouvoir ! Cela lui est déjà arrivé ! Les Doms de pouvoir sont tellement durs, ils vivent dans une dimension tellement aveugle et fermée qu’ils ont parfois donné à Paschic une simple envie de vomir ! C’était physique, sans discussions ! Paschic avait eu l’impression de rencontrer des poubelles ou des tas de fumiers !

La lumière ou l’esprit (on peut l’appeler comme on veut) circule ! C’est un échange entre le cerveau de chacun et le monde extérieur ! C’est le fruit d’une expérience ouverte ! On prend des informations, on raisonne avec et on transmet ce que l’on sait ! On ne dirige pas, on ne contrôle pas ! On absorbe et on donne ! On modifie et on est modifié ! C’est une irrigation entre les consciences !

Mais, si on est seulement préoccupé par soi et ses ambitions, on en vient à ne vivre que devant un miroir, derrière lequel les autres se tiennent serrés, obéissant aux ordres ! Il n’y a plus de circulations, ni d’échanges ! On devient un monde clos, qui se transforme en cloaque ! On pue à force de stagner, comme un marécage ! Et plus l’esprit est ouvert et plus il est sensible à cette puanteur ! Paschic voit l’immondice, comme si on le lui jetait à la figure !

Cependant, Dominator est assez intelligent, pour rester agréable ! Bien que cynique, il s’intéresse aux choses et demeure curieux… Cela ne veut pourtant pas dire qu’on puisse le changer et Paschic, en entrant dans la Tour du Pouvoir, se prépare à garder ses limites ! On le fait attendre dans une pièce assez nue, avec de l’art abstrait, qui ne veut rien dire et qui n’est même pas beau !

Puis, une maîtresse femme entre, en colère ! Si elle est chargée de conduire Paschic auprès de Dominator, elle n’en tient pas moins un discours direct, car elle est habituée à commander, grâce à un poste important ! Elle dit à Paschic : « Écoutez, j’ai passé une super mauvaise nuit… et j’ai besoin qu’on m’ saute, pour me calmer ! Ça vous dit ?

_ Euh… Évidemment, vous êtes belle, mais…

_ Mais quoi ?

_ Eh bien, je n’ai rien prévu de ce côté-là… et puis, il faudra bien qu’on s’ regarde à un moment ou un autre…

_ C’est pas vrai ! J’ai affaire à une lopette ! On t’offre le cadeau d’ ta vie et tu fais la grimace !

_ Eh bien, j’ai toujours eu des considé...

_ Blablabla ! Ca m’apprendra ! Viens, j’ vais annoncer à Dominator que sa lopette est là ! »

Paschic baisse la tête… Un moment, il s’en veut : ne veut-il pas faire l’amour lui-même ? Il ne s’est jamais trouvé dégourdi, sans doute par peur ! Ne va-t-il pas encore se reprocher son manque de hardiesse, de naturel ? Cette femme a peut-être raison : n’est-il pas une lopette ?

Puis, Paschic se met à rire ! Cette femme est tout bonnement venue le déranger, avec ses appétits débridées ! Elle n’a eu aucun égard pour Paschic, se jugeant immanquablement une chance ! Mais ce n’est pas le cas ! La position de Paschic est assez difficile comme ça ! Il est déjà en miettes et il lui faudrait être un super héros !

Il ne manquerait plus qu’il s’accable davantage, alors qu’il est un étranger et qu’il doit tant subir ! A cette femme et aux autres de faire des efforts, non mais !

                                                                                                       44

     Paschic est dans le bureau de Dominator, en compagnie de Web assis dans un fauteuil. Dominator souffle la fumée de son cigare et il a l’air ennuyé ! « J’avoue, dit-il, que je ne comprends pas du tout pourquoi Ratamor compte sur vous, pour sauver Ultima…

_ Il doit avoir ses raisons, répond Paschic.

_ Certainement ! Il n’est pas fou, loin de là ! Mais vous ne semblez même pas à l’aise…

_ C’est difficile de l’être dans le Cube…

_ Ah bon ? Moi, ça va, vous savez…

_ Ce n’est qu’une impression… En fait, le Cube est à votre image et c’est pourquoi vous y êtes comme un poisson dans l’eau ! Mais le Cube est aussi un mensonge…

_ Ah ! Ah ! Vous êtes un drôle de zigoto ! Mais c’est peut-être pour cela que Ratamor vous veut ! A un problème spécial, il faut une solution spéciale !

_ Si vous voulez… On pourrait aussi dire qu’à un problème de fond, il faut une solution de fond !

_ Vous ne sentez pas vos chevilles qui enflent ?

_ Non, pas du tout !

_ Bon, mais je ne peux pas non plus vous laissez, vous et Web, partir comme ça, pour une mission de plusieurs millions ! Je veux une garantie à bord, avec vous… En fait, j’ai déjà un remplaçant au poste du duc… Entrez Patz ! »

Un homme jeune, élancé, au visage régulier et montrant tous les signes de l’extraversion la plus aimable, fait son apparition ! « Patz, explique Dominator, est un pur produit de nos écoles d’élites ! Il représente la crème de la crème, un avenir radieux ! C’est une tête dans un corps de sportif ! Il commandera l’expédition !

_ Heureux de vous rencontrer ! dit Patz à Paschic. J’imagine que vous avez quelque talent particulier, pour que Ratamor vous veuille !

_ En effet…

_ Et serait-il trop vous demander de quoi il s’agit… Je dois avoir une vision d’ensemble de l’expédition… Vous n’êtes pas un Scientif…

_ Non…

_ Vous n’êtes pas non plus un militaire…

_ Non plus…

_ Alors je ne vois pas…

_ Non, vous ne voyez pas… Mais disons que je suis un artiste…

_ Ah ! Ah ! Vous allez faire des croquis sur place, des aquarelles ? J’avoue que j’ai hâte de voir ça ! »

Depuis quelques minutes, Patz joue avec un crayon, qu’il fait battre sur le bureau… Paschic respire lentement et regarde Patz dans les yeux… Le silence s’installe et la scène dure une minute, puis Patz casse son crayon, en l’appuyant trop fort ! « Mais qu’est-ce que… ? » s’écrie-t-il, avant de lancer à Paschic : « Mais pour qui vous vous prenez ? Espèce de salopard !

_ Du calme Patz ! coupe Dominator.

_ Mais qui c’est c’ type ? éructe Patz. Il s’ croit supérieur à tous !

_ Le fait est, poursuit Dominator, qu’il marque un point, puisqu’il a déjà réussi à vous faire perdre votre calme ! Vous commencez à m’ plaire, Paschic ! Mais comment avez-vous réussi ce tour de passe-passe !

_ Ce n’est pas un tour… J’ai simplement réintroduit un peu de vérité dans le Cube ! La vérité a bien sûr à voir avec nos comportements et leur réalité ! Je n’ai fait que réaffirmer ma présence ici !

_ Ah ! Ah ! C’est du charabia pour moi ! Mais une chose est sûre, c’est que vous avez le don de vous mettre tout le monde à dos !

_ Pas tout le monde ! Seulement le mensonge… Il est bon de comprendre que l’art, comme la science, cherche sa vérité !

_ On dirait une croisade…

_ Disons que je voudrais remettre certaines pendules à l’heure… C’est nécessaire !

_ OK ! J’ me suis fait avoir cette fois-ci ! jette Patz. Mais vous n’ m’aurez pas une deuxième fois, Paschic !

_ Ah ! Ah ! Vous n’avez aucune idée de ce qui vient d’arriver, Patz ! répond Paschic. Vous êtes plein de haine et de colère, comme s’il s’agissait d’une compétition, mais c’est bien plus que cela ! En tout cas, maintenant, vous pouvez peut-être sentir que j’aie effectivement quelque talent… »

                                                                                                   45

     « Mais bon sang ! Pour qui il s’ prend, c’ fumier ! Je l’écraserai ! J’en ferai d’ la bouillie ! éructe Patz, qui ne décolère pas, même après le départ de Paschic et de Web.

_ Vous devriez vous apaiser, lui répond Dominator. Ils sont partis maintenant !

_ J’ ne peux pas ! C’est plus fort que moi ! C’est comme si on m’avait donné un coup de fouet !

_ J’ vois ça… Dire que je vous ai vu garder votre sourire devant des militants de l’extrême gauche, qui juraient d’avoir votre peau !

_ Pas pareil ! Eux, c’était des branleurs, des ados attardés ! Mais lui, ce Paschic !

_ Mais, bon sang, qu’est-ce qu’il vous a fait au juste ? Il vous a seulement regardé !

_ C’est difficile à expliquer… J’ai eu l’impression de basculer dans une autre dimension…

_ Une dimension psychique alors…

_ C’est cela… Ma perception du temps en a été bouleversée ! Je ne comprends pas moi-même… J’ai soudain suffoqué, comme au bord d’un abîme…

_ Curieux…

_ Vous m’avez bien dit que Paschic est un Kaarien !

_ Oui…

_ Et c’est le premier fils de la Machine, qui est une Dom… Donc, c’est le père qui était un Kaar lui-même…

_ Non, j’ai bien connu le père, Tautonus, et c’était un Dom…

_ J’ pige pas !

_ A vrai dire, moi non plus… Mais on dit que les Kaariens procèdent à des adoptions psychiques… Ils choisissent certains enfants et les forment à leur culture, leurs pratiques !

_ Vous voulez dire qu’ils les forment psychiquement, parallèlement à leurs vies de Doms !

_ Faut croire…

_ Mais c’est de l’ingérence !

_ C’est surtout quelque chose qu’on ne peut pas prouver ! Mais je me rappelle maintenant les plaintes de Tautonus, quant au caractère de son fils, comme si celui-ci n’avait pas cessé de lui échapper !

_ Mais en quoi consiste… cette éducation kaarienne ?

_ Je ne saurais le dire, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle a à voir avec la Chose !

_ De mieux en mieux… L’enfant Dom et son maître kaarien herborisent ensemble !

_ Ah ! Ah ! Je doute que ce soit aussi simple… Mais on est bien loin en effet de votre sujet de thèse, qui était…

_ « Comment mieux gérer les tensions liées aux balances des paiements dans le système monétaire actuel... »

_ Ah ! Ah ! C’est ça ! Mais Paschic, lui, et les Kaars parlent de la beauté… et ils en acquièrent apparemment un pouvoir…

_ Et cela ne vous inquiète pas ?

_ Comment ça ?

_ Imaginez Paschic gagner en puissance… ou bien imaginez des centaines de types comme lui… D’après ce que j’ai pu ressentir, ils pourraient faire bien du mal au Cube, l’amener lui aussi à suffoquer !

_ Vous pensez ?

_ Vous l’avez dit vous-même : l’extrême gauche ne m’ébranle pas et pourtant vous la surveillez, alors que Paschic m’a touché jusqu’au tréfonds ! C’est plus que le surveiller qu’il faudrait faire !

_ Hum, vous avez peut-être raison…, bien que Paschic et les Kaariens ne soient pas des agitateurs… Mais leur action est peut-être souterraine, invisible… De toute façon, je songeais déjà à une certaine fin, pour la mission…

_ Je vous écoute…

_ Eh bien, quand tout cela sera fini… Je dis bien : fini ! Quand la situation sur Ultima sera redevenue normale, il faudra se débarrasser des tous les éléments dangereux…

_ A mon avis, Paschic vient en premier sur la liste !

_ C’est possible… et même probable… Mais je voudrais tout de même savoir comment il a pu vous faire sortir de vos gonds ! J’aimerais connaître précisément son talent spécial !

_ Eh bien, je le lui demanderai, avant de le tuer ! » 

ULTIMA (37-40)

Le 01/08/2026

R149

 

      " J'ai les mains moites, moi?"

                                    Le Jouet

 

 

 

                         37

     Ratamor se débarrasse maladroitement de son scaphandre… Il est encore sous le choc… Puis, il se précipite dans la salle d’accueil, pour annoncer la triste nouvelle, mais là, il est stupéfait, puisqu’il ne trouve personne ! Où sont partis Lapsie, la Machine, monsieur Nuit et les soldats ? Les appareils continuent de fonctionner, car on entend leur ronronnement, mais le vide de l’endroit n’en apparaît que plus sinistre ! La raison de Ratamor en est ébranlée ! Il est bien dans la même dimension, non ? Il revient bien d’une sortie dans l’espace, qui a causé la mort du duc ? Les autres souffraient de la chaleur et attendaient de l’eau !

Vivement, Ratamor s’approche du tableau de contrôle : 45° ! Bon, tout de même, on doit être dans le même espace-temps ! Le Scientif en a un soupir de soulagement : il se voyait mal se débattre avec quelque monstre psychique dans son état ! Machinalement, il lape de la glace et boit goulûment celle qui a fondu ! Il retrouve une certaine vigueur et il a l’idée d’examiner tous les écrans qui montrent la station !

Mais nul ne passe à l’image ! « Allô Lapsie, vous m’entendez ? Dites-moi où vous êtes ! Ici Ratamor... » Le Scientif vient de parler au micro et attend… « Lapsie, mais bon sang répondez ! Ici Ratamor ! » Mais le seul écho, c’est le souffle constant des appareils… Ratamor est découragé, angoissé même et il se laisse tomber sur une chaise, pour ne plus bouger ! Il se demande s’il ne va pas pleurer… Il en aurait le droit après tout, car ça suffit ! Il en a sa claque ! Sa capacité de résistance est dépassée !

Mais à quoi bon gémir dans le vide de l’espace ? A quoi pourrait-il se raccrocher ? Il imagine un moment que le reste de l’équipage a été conduit dans la dimension psychique du fils de la Machine, mais comment y aller ? Cette dimension n’est soumise qu’au bon vouloir de son créateur !

C’est la nuit maintenant et les lumières sont en position de veille… Il est possible de voir l’espace et quelques étoiles, mais même ce spectacle n’est pas rassurant pour le Scientif tapi dans l’ombre ! Des souvenirs lui reviennent… Des études brillantes, des recherches qui le furent tout autant, puis un sentiment d’inachevé avec l’âge, comme s’il était passé à côté de quelque chose… Mais quoi ?

Tout de même son angoisse diminue et la solution lui vient à l’esprit : il faut appeler au secours ! Il est nécessaire de contacter Dominator ! Ratamor se lève et établit la liaison avec le chef de Domopolis ! Celui-ci montre bientôt sa figure endormi à l’écran ! « J’espère que c’est important, dit-il, car il est trois heures du matin !

_ Dominator, ici c’est Ratamor…

_ Ratamor ? Quel bon vent vous amène ?

_ J’ai de mauvaises nouvelles ! Le duc est mort !

_ Le duc est…

_ Mort ! On a dû sortir dans l’espace et il est resté coincé… Malheureusement, il a brûlé !

_ Bigre ! Attendez, j’allume un cigare…

_ La situation ici n’est pas bonne ! La ventilation a été sabotée, comme la réserve d’eau ! Il fait 45 ° en c’ moment ! Mais le pire, c’est que je me retrouve tout seul !

_ Quoi ? Mais où son les autres ?

_ Ils ont sans doute rejoint les habitants, dans la dimension psychique du fils de la Machine !

_ A ce propos, je ne comprends toujours pas bien cette…

_ Plus tard, Dominator ! Il nous faut du secours !

_ Oui, je l’ suppose ! Je peux vous envoyer une nouvelle troupe…

_ Non, je n’ai pas besoin de soldats… ou plutôt ce n’est pas ce qu’il nous faut !

_ Non ?

_ Non, le problème est particulier… et Lapsie et ses hommes ont été impuissants !

_ Vous pensez à autre chose… Je vous écoute…

_ Je ne vois qu’une personne pour nous aider… C’est Paschic !

_ Paschic ? Qui c’est ça ?

_ C’est le premier fils de la Machine…

_ Quoi ? Vous voulez grossir une réunion familiale ? Vous n’ croyez pas qu’il y a assez d’ bordel comme ça ?

_ Ecoutez, les origines de Paschic sont assez mystérieuses, car il est aussi un Kaarien !

_ Qu’est-ce qu’un Kaar ou un Kaarien vient faire là-dedans ? D’après ce que je sais, ce sont des illuminés de la Chose !

_ Faites-moi confiance ! Je vous en supplie, Ratamor ! Je suis tout seul ici et je ne divague pas !

_ Bon, bon, je vais vous trouver ce Paschic et vous l’envoyer ! »

                                                                                                        38

     Le docteur Web, ce grand gaillard chauve et aux allures de clown, pénètre dans la Tour du Pouvoir, avant de rejoindre l’ascenseur, qui le propulse au trois-centième étage ! Dans le couloir, Web admire des employées sculpturales, car il a toujours aimé les femmes sophistiquées, celles qui fréquentent le pouvoir et qui sont sévères avec les va-nu-pieds comme lui ! En fait, il adore le carton-pâte de la richesse, pour mieux le transpercer de sa propre force !

Dans cette ambiance feutrée, où la poussière n’existe pas, Web se met à fredonner, comme s’il était en vacances et pour le combler, une beauté vient le chercher, pour l’introduire dans le bureau de Dominator ! « Ah ! Web ! fait celui-ci. Merci d’être passé… En fait, j’ai un service à vous demander… Mais asseyez-vous ! Un verre ?

_ Volontiers, même si j’ai une existence à demi-virtuelle… Mais j’adore le luxe et le confort !

_ Ah ! Ah ! Moi aussi ! Cigare ?

_ Non merci ! Alors de quoi s’agit-il ?

_ Eh bien, nous avons de mauvaises nouvelles d’Ultima... »

Pendant quelques minutes, Dominator raconte à Web tout ce qu’il sait sur la station, ce qui laisse Web pantois, avant qu’il ne lâche : « Voilà un bel écheveau !

_ Je ne vous le fais pas dire ! Ceci étant, Ratamor a été formel : seul ce Paschic serait capable de le débrouiller !

_ Sans doute… C’est un énergumène plein de ressources !

_ J’étais sûr que vous le connaissiez ! Web, il faut le retrouver et le convaincre de se rendre sur Ultima !

_ Ce ne sera pas facile… Nous avons perdu tout contact…

_ Mais c’est urgent… Des vies sont en jeu !

_ Pas sûr que ça secoue le bonhomme !

_ Ah bon ?

_ Non, au sujet de Paschic, je demeure dubitatif ! C’est peut-être le type le plus individualiste que je connaisse et donc le plus beau des salopards ! Ou au contraire, je n’ai jamais vu quelqu’un respecter autant les autres !

_ Vous me donnez froid dans l’ dos !

_ Un dos au trois-centième étage, avec vue sur l’océan et un cigare dans la bouche ! Allons…

_ Ah ! Ah ! J’en ai viré pour moins qu’ ça !

_ Je vous crois sur parole... et j’ vais voir c’ qu j’ peux faire… Mais à moi de me rincer l’œil dans les couloirs, avant d’ descendre !

_ Quoi ? Ah ! Ah ! D’accord ! »

Il reste à Web une adresse, celle de Branche, un ancien ami de Paschic… Comme celui-ci a le pouvoir de se transformer en arbre, il a trouvé un travail dans un petit parc du Cube ! Là, à côté de jeux d’enfants et de haies jonchés de détritus, il s’efforce de donner un aspect vert au lieu… Web le reconnaît, car c’est le seul arbre qui se mouche !

« Salut Branche ! fait Web. Tu m’ reconnais ? J’ suis le docteur Web...

_ Ouais, ouais… Mais restez discret : faut pas qu’on comprenne que tout est artificiel ici !

_ Compris ! Dis, j’ suis à la recherche de Paschic… T’aurais pas un tuyau ?

_ Paschic ? J’ le retiens celui-là ! Il m’a allégé de deux cents sacs et m’ les a jamais rendus !

_ On n’ peut plus compter sur personne ! Mais, si je t’ les donne les deux cents sacs, tu pourrais peut-être te souvenir de quelque chose !

_ Vrai ? J’ai gardé un nom assez vague… Le Canal de l’eau... tranquille ! Oui, j’ crois qu’ c’est ça ! Le Canal de l’eau tranquille !

_ Bon, c’est toujours ça ! Tiens, v’là ton blé ! Dis, t’as pas l’air heureux ici… Pourquoi tu rejoins pas la campagne ?

_ L’anonymat, mec ! J’ supporte plus l’anonymat ! Qu’est-ce que je ferai parmi cinq mille arbres comme moi ? Ici, au moins les chiens me pissent dessus ! »

Web analyse naturellement ses banques de données et le trajet pour se rendre au Canal de l’eau tranquille lui apparaît… « Évidemment, il faut prendre un wagon-cube pour quitter la ville ! » se dit Web et il se dirige vers une petite gare, qui est entièrement automatisée… Elle est équipée d’un distributeur de billets, qui parle géré par l’IA, et avant même que Web n’arrive devant, l'appareil jette : « Viens, le voyageur, viens ! Oh ! Viens m’acheter un billet ! J’ me sens en forme c’ matin ! Droite gauche ! Droite gauche !

_ Bonjour, j’ voudrais un billet pour le Canal de l’eau tranquille…

_ Écran tactile ou pas tactile ?

_ Heu…

_ Et le premier coup est pour moi, le Distri ! On m’ salue ! Les juges en prennent note ! T’as déjà l’air sonné l’ grand-père !

_ Mais je…

_ Tu veux ton billet ou pas ? »

                                                                                                     39

     « Bien sûr que j’ le veux !

_ Vélo ou pas vélo ? Chien ou pas chien ? Dans l’ sens de la marche ? Avec store ou sans ? Un contrôle en douceur ou bien vache ? La fanfare à l’arrivée ou la zone ?

_ Tu vas trop vite !

_ Je te saoule de coups ? T’as une réduc ? Le tarif malin ou celui des benêts ? Le transhumanisme, tu connais ? Le Dom au service de la machine, tu percutes ? C’est moi ton supérieur, man !

_ J’ suis le docteur Web !

_ Non ? Mais t’es une légende, mec ! Respect ! Tu vas l’avoir ton billet ! Il sort ! Moi, les pionniers j’adore !

_ Super ! J’ vais pouvoir y aller !

_ Pas avant le selfie avec bibi ! C’est pour mes mômes ! Nous, les machines, on vaincra !

_ J’en suis persuadé !

_ Bon sang, l’ancêtre, j’ te laisse partir de la cage sans bobos ! Quand j’ vais raconter que j’ai vu la légende Web ! Y vont pas m’ croire au PMU !

_ Eh bien, tu leur diras bonjour de ma part ! »

Web prend son billet et s’éloigne, mais il entend encore derrière lui : « Oh ! Voyageur viens ! Viens, j’ t’en prie ! » Web monte dans le train et se demande sur quel siège s’asseoir, vu qu’ils sont tous noircis par les chaussures ! Au plafond, il y a les traces visibles d’un incendie ! « Pas rassurant », se dit Web. Mais enfin on démarre et le joint d’une fenêtre vient battre sous le nez de Web !

Après le wagon-cube, il faut louer un véhicule et en face de la gare, on voit un garage… Web s’y dirige et il trouve des robots en train d’effectuer les réparations pour les clients ! « Eh dites, fait Web à un robot qui soulève son casque de soudeur, pour montrer une face métallique et des yeux incandescents… Eh dites, il s’ rait possible de louer une voiture ? » Le robot ne dit rien, mais crache, avant d’indiquer un bureau ! « Merci ! » enchaîne Web en prenant la direction du bureau.

Il ouvre une porte et se retrouve devant une femme obèse, qui demande craintive : « Ils vous ont laissé passer ?

_ Ben oui… Y en a même un qui a craché !

_ C’est pour les rendre plus humains ! N’empêche, d’habitude faut pas les embêter dès l’ matin !

_ Ça aussi, c’est pour les rendre plus humains ?

_ Qu’est-ce que vous voulez ? poursuit la femme en haussant les épaules.

_ Eh bien, j’aimerais louer une voiture…

_ Impossible ! Les robots les gardent pour eux !

_ Hein ?

_ Oui, une histoire de bakchich apparemment ! En tout cas, on m’a fait comprendre que c’était plus mes affaires !

_ Ennuyeux ça…

_ Vous allez où ?

_ Au Canal de l’eau tranquille…

_ Oh ! C’est dans la vallée ! C’est pas bien loin… J’ai peut-être une solution… Suivez-moi… Mais on va passer par derrière, c’est plus sûr ! »

On arrive bientôt à une grange, où la femme enlève le vieux drap qui couvre une véhicule… « Une authentique R 16 ! fait la femme. Pur vingtième ! Elle roule encore !

_ C’est que…

_ Les vitesses au volant ! Des voyants qui font tic-tac ! Vous y s’rez comme chez vous ! Évidemment, c’est du lourd, faut pas hésiter à braquer !

_ Je ne sais pas si…

_ Et le voilà avec les craintes d’une donzelle à son premier bal ! Écoutez, jusqu’au canal y a que d’ la descente ! On laisse aller ! Après, c’est le chemin de halage… On rêve, on regarde la nature, on veille seulement à pas s’retrouver dans la flotte !

_ Dans ces conditions... »

Web referme la portière, comme si c’était le sas d’un sous-marin et lentement, il s’engage sur la route ! Très vite, avec la pente, il a l’impression d’être à bord d’un fer à repasser et il redouble de vigilance ! Mais « l’engin » est vaillant et rassuré, Web se met à fredonner !

                                                                                                              40

     La R 16 s’engage sur le chemin de halage et Web commence à se demander où il va pouvoir trouver Paschic… Il est pourtant dans un endroit parfaitement calme, avec une nature apparemment encore endormie et il devrait être content d’être parvenu jusque-là, mais rien n’y fait : les inquiétudes reprennent le dessus ! Une habitude du Cube assurément : être tout le temps sous tension !

On arrive à une écluse, où l’eau chute sur la majeure partie du canal, son écume dorée par les premiers rayons du soleil ! Ici, dans la vallée, la journée commence plus tardivement et d’ailleurs les eaux brassées sont encore froides, avec des lambeaux de brume, qui eux aussi peu à peu s’illuminent !

C’est alors que Web repère quelqu’un qui danse au-dessus du canal ! Oui, quelqu’un est dans l’air, les bras levés, en train de rigoler ! Web n’en croit pas ses yeux ! Le personnage se met à suivre les hirondelles et lui aussi ouvre la bouche, pour boire au passage, ce qui laisse comme une signature fugitive à la surface de l’eau ! Puis il saute comme le poisson, avalant une mouche, avant de retomber avec un gros plouf !

« Bon sang ! Qu’est-ce qui s’ passe ici ? se demande Web. Chuis chez les dingues ! Oui, c’est ça : je touche le fond ! J’ai découvert une secte d’extraterrestres et maintenant, je vais devoir convaincre le monde ! Je vois déjà le sourire des infirmiers, m’assurant que tout ira bien ! »

Le personnage fait des loopings dans la lumière ! Il est porté par la joie et le ravissement ! Il s’amuse beaucoup, plein d’énergie, de force, léger comme une plume, comme s’il saluait une victoire infinie, éternelle ! Mais enfin il se pose… et se dirige vers une maisonnette ! Sans doute est-ce l’heure de prendre un café, à l’ombre ? Ou bien le gaillard va se réjouir de se savonner ?

Web est depuis longtemps hors de son véhicule et il ressent même une certaine colère : il y a tant de problèmes en ce monde, tant d’injustices et il y en a, comme ce type, qui se la coule douce, qui profite, grâce à une parfaite indifférence ! « Eh ! Dites donc ! fait Web incapable de se contenir et en se rapprochant. Je vous ai vu danser dans l’ ciel ! Vous prenez des stupéfiants, j’ parie ! Mais... Mais c’est vous Paschic !

_ Tiens, le docteur Web en personne ! Quel bon vent vous amène !

_ Mais, mais, bon sang, j’ai déjà eu bien du mal à vous trouver et vous… vous !

_ Moi quoi, Web ?

_ Mais vous vous amusez ! Vous vous foutez d’ tout !

_ Ah bon ? Vous préféreriez me voir aigri, à critiquer tout, sombre et sans avenir !

_ Non, enfin, mais comment faites-vous ?

_ La beauté, Web ! C’est elle qui me donne des ailes ! Mais je doute que vous puissiez comprendre…

_ Ah bon ? Pourquoi ?

_ Mais parce que rares sont ceux qui voient réellement la beauté ! Mais asseyons-nous dans l’ jardin, nous serons plus à l’aise pour discuter... »

C’est l’ancienne maison d’un éclusier, avec son lopin de terre pour le potager… Web et Paschic sont assis sous un pommier et devisent… Web raconte tout ce qu’il sait et à la fin Paschic dit : « Y en d’ la misère en c’ monde !

_ Eh !

_ Et vous voudriez que je vous suive ?

_ C’est une demande de Dominator en personne… ou plutôt de Ratamor !

_ Ratamor est un Scientif…

_ Et alors ?

_ Avez-vous remarqué comment les Scientifs sont persuadés d’être les seuls à comprendre la réalité ?

_ Laissez tomber ! On a besoin de vous !

_ Web, ça fait plus de cinquante ans que je parle dans le vide ! Alors, j’en ai un peu marre ! Et c’est un euphémisme !

_ Justement, c’est une occasion unique de montrer vos talents !

_ Je ne crois pas, non… Les vaches sont plus réceptives ! Mais, de toute façon, c’est le Cube lui-même qui m’a signifié que je suis hors course ! J’ai reçu la notification officielle que je suis à la retraite !

_ Toutes mes félici… Eh ! Mais vous n’allez pas vous en tirer comme ça !

_ Oh ! Que si ! »

ULTIMA (34-36)

Le 25/07/2026

R148

 

     "T'as jeté une brique? T'es dingue!"

                                     La Horse

 

 

                                        34

     « Oh ! Y a pas à chercher bien loin ! fait Lapsie. C’est l’ gamin !

_ Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? s’écrie la Machine. Vous soupçonnez mon garçon, la chair de ma chair ?

_ Et comment ! N’a-t-il pas essayé de me tuer ?

_ C’est ce que vous racontez…

_ Il a déjà fait envoyer Mox dans l’espace et il tient tous les autres habitants de la station, sous sa soumission psychique ! Je pourrais rajouter la fin tragique de K 35 ! Un véritable poison, cet enfant ! Une véritable horreur, qu’il faut éliminer ici et maintenant ! »

Lapsie dégaine son arme et se met à viser le fils de la Machine ! « Tout doux, Lapsie, tout doux ! fait le duc. En tant que chef de la mission, je vous somme de ranger votre arme !

_ Et pour quelle raison mon fils aurait-il détruit la ventilation ?

_ Pour quelle raison ? Mais pour étendre son pouvoir ! Pour avoir la conscience d’exister ! Il est dans son monde ! Il veut tous nous soumettre !

_ Hi ! Hi ! Mais c’est le diable en personne, on dirait ! se moque la Machine. Non, la vérité, ma chère, c’est que c’est vous qui battez la campagne ! Peut-être êtes-vous restée trop longtemps sans relations sexuelles ? On sait que ça peut faire tourner la tête des femmes ! Ou bien est-ce une ménopause mal gérée ?

_ Et avoir un fils à soixante-dix ans, c’est normal ?

_ Mais pourquoi le fils de la Machine, coupe le duc, se mettrait-il lui-même en danger ?

_ Mais il s’en moque, duc ! répond Lapsie. Qu’est-ce que nous connaissons du réel, à part ce que nous en dit notre conscience ? Et qu’est-ce que sa conscience à lui, sinon de la domination pure ? Il n’est préoccupé que par lui-même, ce gamin !

_ Votre avis, Ratamor… reprend le duc.

_ Eh bien, nous, les Scientifs, vu que nous sommes devant, nous…

_ Vous êtes devant qui ou quoi ? demande soudain monsieur Nuit.

_ Hein ? Mais je… Vous avez raison, je me rappelais juste quelque chose… Mais Lapsie n’est pas exacte non plus ! La science détermine des lois, qui existent sans notre conscience ! Elle définit une réalité objective !

_ Allez dire ça au gamin ! réplique Lapsie. Lui ne connaît que ses propres lois ! C’est ce qui lui a permis d’essayer de me tuer ou de supprimer Mox et K 35 !

_ Le fait est, reprend Ratamor, que nous n’avons pas vocation à être seulement guidés par la logique ! La clairvoyance vient aussi de notre imagination, de notre sensibilité…

_ Seigneur ! lâche monsieur Nuit.

_ Autrement dit, poursuit Ratamor, nous confier à la seule objectivité fait de nous des étrangers dans l’univers, d’où nos difficultés…

_ Seigneur, répète monsieur Nuit.

_ Arrêtez de philosopher, Ratamor ! coupe Lapsie. Toutes ces considérations passent complètement au-dessus du citron du gamin, qui ne comprend que ses intérêts !

_ Il y a tout de même un rapport entre ce que je dis et l’esprit du « gamin »…, insiste Ratamor. C’est bien parce que nous nous sentons des étrangers dans l’univers, comme des anomalies, que nous nous sentons perdus, ce qui mène à des aberrations dominatrices telle que celle du...

_ Attention à ce que vous allez dire ! prévient la Machine.

_ 40° ! annonce un soldat.

_ Soldat, donnez d’ l’eau à tout l’ monde !

_ Oui, ma colonelle !

_ Ma colonelle ! s’étonne la Machine. Mais il brade les grades dans l’armée maintenant !

_ Y a plus d’eau, ma colonelle ! informe le soldat.

_ Alors c’était ça ton plan, petite enflure ! dit Lapsie au fils de la Machine. Tu détruis d’abord la ventilation et tu t’ fais ta petite réserve d’eau, pour nous regarder crever !

_ M’man, fait le fils de la Machine, Lapsie va tirer !

_ Mais non, mon p’tit ! rassure la Machine. C’est une psychologue et elles ont des principes, pas vrai, ma chère !

_ Des principes de survie, oui…

_ Dis petit, t’as pas fait ça, hein ? demande inquiet monsieur Nuit.

_ M’man, glisse le fils de la Machine, c’est le monsieur qui m’a donné de l’argent, pour que je lui fasse des choses !

_ Mais tirez, Lapsie ! crie monsieur Nuit. Qu’est-ce que vous attendez pour pulvériser cette ordure ! »

                                                                                                       35

     Lapsie ne peut toujours pas tirer sur un enfant, mais voilà que le fils de la Machine bondit vers elle, toutes griffes dehors ! Il a l’air tout noirâtre tout d’un coup et sans doute est-ce la colère qui l’assombrit ainsi ! Toujours est-il que Lapsie a l’impression qu’une araignée venimeuse lui saute au visage et elle finit par faire feu pour se protéger !

Mais le fils de la Machine a plus d’un tour dans son sac et s’il atterrit sur une table, c’est pour mieux atteindre une grille d’aération, qu’il force d’un seul coup ! Derrière, la balle a manqué sa cible et si elle avait été normale, elle aurait été se planter dans la cloison d’en face ! Mais c’est un drone miniature programmé et le voilà lui aussi qui prend le chemin du conduit d’aération !

« Espèce de salope ! crache la Machine à Lapsie. Tu va l’ tuer, mon gamin ! Rappelle ta balle ! T’entends ou j’ t’écrase !

_ J’ n’ peux pas ! » fait à moitié désolée Lapsie.

Le duc et Ratamor se précipitent, pour tirer en arrière la Machine, alors qu’elle frappait déjà Lapsie ! Monsieur Nuit, lui, est toujours stupéfié par la trahison de celui qu’il considérait comme son fils, et les soldats, eux, sont un peu désemparés sans ordres…

« Tout n’est pas perdu, la Machine ! dit le duc. Votre fils peut échapper à la balle ! Il est malin et véloce !

_ Elle rêvait de le tuer ! éructe la Machine. Cette salope rêvait de me faire du mal ! Elle hait les enfants, parce qu’elle n’en a pas !

_ J’ai… J’ai tiré parce qu’il… m’attaquait ! Vous l’avez tous vu !

_ Moi, j’espère que la balle va l’atteindre ! lâche monsieur Nuit.

_ Ecoutez-le, celui-là ! braille la Machine. Un pervers, un autre pédophile démasqué !

_ Vous ne croyez pas, objecte le duc, que nous avons plutôt là la preuve que votre fils peut porter de fausses accusations ! Deux pédophiles, vous ne trouvez pas que ça fait un peu trop ?

_ Et alors, c’est possible ! Tous les hommes sont des pourris dérangés ! Et mon p’tit qui est dans les conduits, tout seul, sans sa maman, avec une balle aux fesses ! Monstres !

_ Hum, reprend le duc, on ne peut rien faire pour l’instant… Il vaut mieux considérer notre propre situation…

_ Évidemment ! Ce n’est pas vot’ fils !

_ Sans eau, nous n’allons pas tenir longtemps…, dit Ratamor.

_ Non, l’ gamin n’a pas perdu son temps…, approuve le duc.

_ Pourquoi encore accuser mon fils ?

_ A part lui, qui aurait pu faire le coup ?

_ Mais dans quel but ? se lamente la Machine.

_ Mais Lapsie l’a très bien expliqué ! Le gamin nous tient maintenant à sa merci ! Il nous commande presque ! Il est en tout cas au centre de nos existences et c’est ce qu’il voulait !

_ Mais il n’a pas pu cacher l’eau ! réplique Ratamor. Il y en a une grosse réserve… Tout au plus a-t-il pu obstruer son arrivée...

_ Lapsie, reprend le duc, dites à vos hommes d’inspecter la canalisation ! S’il y a un sabotage, ils vont le trouver ! »

Deux soldats s’en vont, alors que la chaleur devient étouffante ! Chacun s’efforce de faire le moins d’efforts possibles, car le corps a déjà toutes les difficultés à fonctionner normalement ! La fatigue engendre aussi l’irritabilité et on évite même de parler ! Mais la Machine est trop inquiète pour se taire et elle dit : « Mais il est parti où mon p’tit ?

_ Dans sa dimension, j’ suppose ! répond le duc.

_ Dans sa… dimension ?

_ Votre fils a un pouvoir de domination anormale…

_ C’est une pile psychique ! rajoute Ratamor.

_ Si j’ peux rejoindre à nouveau sa dimension, coupe monsieur Nuit, j’ lui botterai le cul jusqu’aux hémorroïdes !

_ Tout ça, c’est du chinois pour moi ! lâche la Machine.

_ Il y a peut-être un autre moyen de récupérer d’ l’eau… fait Ratamor.

_ Je vous écoute… dit le duc.

_ Pendant quelques heures, nous sommes protégés du soleil par l’exoplanète ! La différence de température est telle que de la glace doit se former à l’extérieur !

_ Je vois… Il faudrait sortir pour la récupérer !

_ Oui, cela demanderait de la rapidité et de la précision !

_ Eh bien , habillons-nous pour agir en conséquence ! Dans combien de temps devrons-nous sortir ?

_ Voyons voir… Dans cinquante minutes, nous passerons dans la nuit !

_ Bien ! De toute façon, nous n’avons pas le choix ! Sans eau, nous ne tiendrons pas deux jours... »

Les deux hommes lentement se dirigent vers un sas de sortie et commencent à s’équiper…

                                                                                                      36

     « Qui sait si mon petit n’a pas explosé dans l’ conduit ! » pleurniche de son côté la Machine, mais personne ne lui répond. « Tout ça, c’est de votre faute ! Sale garce ! reprend-elle en direction de Lapsie.

_ Non, c’est de la vôtre ! Votre fils a dû sentir qu’il ne comptait pas pour vous, que vous l’utilisiez comme s’il faisait partie du paysage ! Votre ambition démesurée l’a rendu esclave ! Il devait vous obéir, un point c’est tout !

_ Mais je voulais lui donner les meilleurs chances ! Comment aurait-il pu être heureux sans formation ? Il lui fallait de bons résultats scolaires, pour choisir un métier qu’il aurait aimé !

_ Oui, mais vous continuez à vous voiler la face ! Ne devait-il pas avant tout faire honneur à votre représentation sociale ? Votre angoisse n’est-elle pas qu’on puisse penser que la Machine a enfanté un idiot ? Vos ennemis n’auraient-ils pas exploité cette faille ? Votre orgueil n’interdisait-il pas à votre fils l’échec ?

_ Vous êtes dure !

_ Non, pas vraiment… Le problème, c’est qu’on se paye toujours de mots ! On croit toujours qu’il est possible de vivre sur notre toute petite planète, avec pour seul sens la satisfaction de notre amour-propre, notre réussite sociale et financière ! Et chaque jour nous vantons nos mérites et cherchons des admirateurs ! Et nous n’hésitons même pas à haïr ceux qui n’adhèrent pas à notre manège !

_ Mais en quoi serait-ce répréhensible ?

_ Mais nous n’affrontons pas nos peurs ! Rien ne nous est plus cher que notre hypocrisie et les jeunes d’aujourd’hui en ont vite fait le tour ! Savez-vous où ils grandissent vraiment ? Mais sur le Web ! Ils ont accès à des tas d’informations, qui les dépassent et pourtant qu’ils croient posséder ! Ce ne sont plus des enfants, bien qu’ils ne soient pas encore adultes ! Ils forment des créatures hybrides, à la fois émancipées et fragiles, apparemment instruites et totalement ignorantes, à l’image des clouds qu’elles fréquentent : elles sont bien là en chair et en os, mais leurs fondations sont virtuelles !

_ On dirait que vous parlez de quelque monstre !

_ Vous ne croyez pas si bien dire ! Ce sont des vieillards vierges ! Leur seule sauvegarde, c’est leur psychisme, qu’ils développent donc démesurément ! Ils doivent se tenir prêts à tout ! Ce sont des forteresses mentales, qui ne font confiance qu’à elles-mêmes ! Votre fils a pris le contrôle de la station, parce que les adultes étaient incapables d’assurer sa sécurité ! Il connaît leur théâtre et il peut les manipuler, comment alors compter sur eux ?

_ J’étais loin de me douter de...

_ Non, l’égoïsme va son train ! La haine est partout, car il ne s’agit pas de perdre notre fierté ! »

De leur côté, Ratamor et le duc regardent la porte du sas s’ouvrir sur l’espace et les étoiles ! La nuit sidérale est là, vertigineuse, spectaculaire, infinie, quoique mortelle ! Sans doute détient-elle le secret de nos existences, dont l’origine ne viendrait que d’une « excitation » de particules !

Mais ces pensées n’occupent l’esprit des deux hommes qu’une seconde, car les voilà déjà à l’ouvrage ! Il faut faire vite, pour ne pas s’exposer aux rayons du soleil, qui brûleraient les combinaisons ! La station, en orbite autour de l’exoplanète, est protégée par l’atmosphère de celle-ci, ce qui d’ailleurs permet l’apparition de la glace, mais on est si proche du soleil que les températures élevées sont destructrices !

Cependant, le travail est pénible, malaisé ! Le givre est rare, tenace et c’est plus dur que de racler un pare-brise ! La récolte est pauvre, malgré les efforts des astronautes et le duc veut à tout prix s’attaquer à une zone difficile d’accès ! Il tire sur son tuyau d’oxygène, qui se coince sous des antennes ! Ratamor lui fait signe qu’il faut rentrer, mais, si le duc opine, il ne parvient pas à se libérer ! La peur l’envahit et il s’énerve, ce qui fait que le tuyau se serre encore plus !

Ratamor vient à son aide et demande au duc de se calmer ! Il n’est pas possible autrement de défaire l’étreinte, mais le duc montre l’horizon et le soleil qui émerge ! Les deux hommes se regardent et finalement Ratamor revient vers la porte du sas ! Il est nerveux lui aussi, car il sent la chaleur augmenter !

Mais l’ouverture se crée et Ratamor plonge dedans ! Il était temps ! Les hublots s’illuminent comme sous l’effet d’un projecteur, mais c’est en réalité la lumière du soleil ! Et le duc ? Il s’est embrasé ! A peine Ratamor a-t-il aperçu une flamme ! Le chef de l’Emploi, qui commandait à tous, qui faisait même peur aux végétaux, qui ne souriait qu’aux usines et au béton, qui vilipendait les marginaux et les paresseux, qui avait l’air d’une proue de cuirassé, n’est plus !

ULTIMA (28-33)

Le 18/07/2026

R147

                "Le traczir, lui?"

                              Le Pacha

 

 

                               28

     Il n’y a pas que le duc pour être soucieux, c’est aussi le cas de Ratamor ! Tous ces gamins devenus des sortes de mutants, avec un pouvoir psychique aberrant, tracassent le scientifique… Il est clair cependant qu’ils ne font qu’obéir à une loi naturelle : la peur produit une réaction de domination ! Si l’animal ne peut pas s’enfuir, il doit affronter son ennemi et un peuple qui se sent menacé va renforcer son armement !

Face à un monde sans repères, les gamins de la station ont développé une force psychique qui les protège, en leur permettant de contrôler leur environnement ! Ils soumettent les adultes, de sorte qu’ils soient au centre de tout, ce qui éteint l’angoisse causée par l’élément étranger ! Que l’on soit passé du muscle à l’esprit est l’évolution normale chez les êtres humains, car ils ont les moyens de s’affranchir de la nature et la volonté de conquérir leur liberté ! Mais c’est justement à ce niveau que commence le trouble de Ratamor !

En effet, la science a combattu tous les dogmes au nom de l’objectivité, mais qu’a-t-elle à proposer aux enfants ? Quelle sécurité peut-elle leur donner ? Apparemment aucune, puisque, ne pouvant que compter sur eux-mêmes, ils se transforment en monstres ! La science n’est-elle pas en partie responsable du fils de la Machine et de sa bande ?

Ce n’est pas la première fois que Ratamor connaît une crise de conscience… Il y a bien des années il avait déjà eu un problème : il voyait la beauté ! Il en était de plus en plus sensible et préoccupé ! Il s’en était ouvert auprès d’un de ses collègues, cosmologiste… « Tu vois la beauté ? lui avait dit celui-ci. Mais moi aussi ! Qu’est-ce qui te chagrine ?

_ Eh bien, la beauté me paraît de plus en plus flagrante et je me demande pourquoi elle est là !

_ Pourquoi ? Pourquoi ? Toi et tes questions ! La beauté, elle est là et c’est tout ! Prends-la comme elle est ! C’est un plus, comme le bon vin ! quelque chose qui rend la vie plus agréable ! Point barre ! »

Ratamor avait grimacé, en entendant cette réponse, qui ne le satisfaisait pas ! Parfois, le scientifique pouvait se montrer particulière opiniâtre et il voulait en avoir le cœur net ! C’est comme si la beauté dérangeait son objectivité, voilait son matérialisme, encombrait son cerveau et il était allé voir un médecin spécialement chargé des angoisses des Scientifs, puisqu’il n’était pas rare qu’on attaquât la « corporation », par exemple parce qu’elle n’arrivait pas à vaincre telle maladie, et qu’elle en avait été conduite à former un syndicat, celui des Scientifs !

Un psychiatre Scientif avait donc reçu Ratamor et après l’avoir écouté un moment lui avait dit : « Mais je reconnais chez vous tous les signes de la dépression, apathie, désespoir, anxiété… et vous me dites que c’est à cause de la beauté ! Dois-je vous rappeler qu’elle est une invention de l’homme !

_ Mais pourquoi l’a-t-il inventée ?

_ Pourquoi ? Pourquoi ? Vous en avez de ces questions ! Qu’est-ce que la beauté à côté de la gravitation ? Ça, c’est du ferme, du sérieux !

_ Je me demande si les premiers hommes n’ont pas été juste admiratifs et que leur simplicité nous a quitté !

_ La vérité ? Vous voulez la vérité ? Vous sublimez !

_ Je ne pense pas !

_ Oh que si ! Vous ne pouvez pas vous satisfaire sexuellement et vous cherchez une compensation ! Vous vous imaginez que les oiseaux sont vos amis et que le paradis a existé !

_ Ma vie sexuelle n’a rien à voir là-dedans !

_ C’est ce que me disent toutes les fiottes ! Elles ont tellement honte qu’elles sont dans l’ déni !

_ Comment ? Espèce de salopard !

_ Voilà la réaction que j’attendais ! Nous pouvons dire merci à nos ennemis, car ce sont eux qui forgent notre caractère, qui nous poussent à la lutte ! Sinon nous finissons par nous mépriser et c’est ce qui vous arrive !

_ Vous croyez ?

_ Bien sûr ! N’hésitez pas à affronter nos adversaires ! Ils sont nombreux ! Sortez de chez vous, mêlez-vous au débat ! Vous ne voudriez quand même pas que ces assistés d’artistes repassent devant ? Pendant des siècles, grâce à la religion, ils ont paradé et il a fallu qu’on les supporte ! Mais ce temps-là est terminé ! Nous, les Scientifs nous sommes devant !

_ Nous sommes devant…

_ Oui ! Et nous éclairons le monde, comme des phares fouillent le brouillard ! Le brouillard de l’obscurantisme ! »

La conversation s’était arrêtée là… et dans les couloirs de la station, Ratamor répète : « Nous sommes devant ! Nous sommes devant ! »

                                                                                                      29

      Monsieur Nuit n’est pas dans un meilleur état… L’hostilité des autres, à l’égard du fils de la Machine, le fait réfléchir ! Et si le gamin s’était servi de lui ? Peut-être, comme le dit Lapsie, n’en est-il que la dupe ? « Mais l’important, pour l’instant, se dit monsieur Nuit, c’est que je discute avec les habitants de la station ! Il faut que je sache ce qui leur est arrivé ! Sinon mes collègues ne feront rien pour les enfants ! »

Il en est là de ses réflexions et il se demande encore comment contacter le fils de la Machine, quand celui-ci apparaît brusquement dans le couloir ! « Ah çà, par exemple ! Je pensais justement à toi ! s’écrie monsieur Nuit. Tu s’rais pas un peu télépathe ?

_ Peut-être… Hi ! Hi !

_ Est-ce que ça n’aurait pas à voir avec la Machine et ses tuyaux ? La station elle-même ne fonctionnerait-elle pas comme un cerveau ?

_ Oh ! C’est bien trop compliqué pour moi, papa ! Je supposais que tu voulais me voir, puisque tu as dû parler à tes amis !

_ Tout juste ! Et il faut impérativement que je m’entretienne avec les habitants ! Je dois savoir ce qu’ils pensent de la situation… Il n’y a pas d’autres moyens pour que le reste de mon équipe te fasse confiance !

_ Bien sûr, papa, donne-moi la main ! »

De nouveau, monsieur Nuit éprouve un léger trouble, comme un voile sur les yeux, mais il reconnaît maintenant la salle de spectacle et la « fosse » ! L’idée d’y descendre lui soulève le cœur, mais c’est une nécessité et bientôt, il est parmi les adultes de la station… Curieusement, ceux-ci ne semblent pas remarquer sa présence… « Ils ont l’air d’être dans leur monde, se dit monsieur Nuit. Il répète leur quotidien, comme si de rien n’était ! » En effet, à côté de lui, un homme mime la conduite d’un véhicule du Cube : il passe les vitesses, tourne un volant imaginaire et fait vroum vroum ! Plus loin, une femme joue les vendeuses et elle sert apparemment du pain à une file d’attente ! Il y a même quelqu’un qui mendie !

_ Votre attention, s’il vous plaît ! demande monsieur Nuit, en élevant la voix. Je fais partie de l’équipe de secours, chargé de vous ramener sur le Cube !

_ L’équipe de secours ? interroge un type.

_ Nous ramener sur le Cube ? s’écrie une femme. Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ?

_ Comment ? Vous n’êtes pas au courant ? répond monsieur Nuit. La station n’émet plus en direction du Cube, depuis déjà un certain temps, d’où l’idée d’un problème et d’une équipe de secours !

_ On ne nous a absolument rien dit ! réplique la même femme.

_ Voilà comment ça fonctionne ! enchaîne le type. On nous met devant le fait accompli !

_ La vérité, renchérit un autre, c’est que Dominator et sa clique se moquent bien de nous !

_ Mais non, puisque je suis là ! rétorque monsieur Nuit.

_ Sans doute parce que vous ne pouviez plus faire autrement !

_ Et le gouvernement agit toujours trop tard !

_ Il pense d’abord aux étrangers ! Il n’aime pas le Cube !

_ Je…

_ Moi, je faisais partie de la première station, moi, monsieur ! Et je suis fier de mon pays !

_ Mais je ne dis pas le contraire !

_ Dominator nous a abandonnés ! se lamente une femme.

_ Justement, je viens de sa part et je… Hep vous ! Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? »

Monsieur Nuit est soudain en colère, car un grand type sec le fixe avec un parfait dégoût ! « Qu’est-ce qui vous permet de me mépriser ? lui jette Monsieur Nuit, qui s’est rapproché.

_ Si vous saviez ! lui répond le type de toute sa hauteur.

_ Si je savais quoi ? » hurle presque monsieur Nuit, mais, à cet instant, il est interrompu par des coups, des coups terribles, donnés contre la paroi, plus précisément contre la porte d’un sas, ce qui voudrait dire que les coups viennent de… l’extérieur ! « Qu’est-ce que… ? fait monsieur Nuit, qui regarde autour de lui et qui ne voit que des visages terrorisés.

_ Cela se produit de temps en temps…, lui murmure tout près le fils de la Machine.

_ Quoi ? Tu veux dire qu’il y a quelque chose à l’extérieur et qui voudrait rentrer ?

_ Oui ! Et c’est aussi pour ça que nous voulons être transportés sur le Cube !

_ Mais c’est insensé ! Il n’y a rien dans l’espace qui pourrait... »

D’autres coups, d’une extrême puissance, retentissent, ce qui rend monsieur Nuit totalement muet !

                                                                                                     30

     Puis, c’est le silence ! Les coups ont cessé ! Monsieur Nuit avale sa salive et parvient à demander au fils de la Machine : « Mais, bon sang, qu’est-ce que ça peut bien être ?

_ On ne sait pas… Mais la Machine une fois a essayé de voir… et elle a dit qu’elle n’avait jamais vu quelque chose d’aussi laid !

_ C’est tout ce qu’elle a dit, que c’était laid ? Elle n’a pas précisé s’il s’agissait d’un animal ou d’un être humain ?

_ Non, mais après elle en avait peur, tout comme nous ! »

Monsieur Nuit regarde les autres adultes et ils ne paient pas de mine ! « Inutile de leur reparler pour l’instant du retour sur le Cube…, pense monsieur Nuit. Il vaut mieux qu’ils reprennent leurs occupations ! » et en effet chacun maintenant revient à lui-même et retrouve sa routine, comme si même l’intervention de monsieur Nuit n’avait pas eu lieu ! « On dirait quasiment des automates ! » se dit Monsieur Nuit.

Mais il se trompe tout de même : il s’est bien passé quelque chose, il y a bien eu un changement, puisque soudain deux adultes s’invectivent ! « C’est toujours la même chose ! dit l’un. On vous donne ça et vous prenez ça !

_ Mais nous prenons ce que nous permet la loi ! réplique l’autre.

_ La loi ? Vous ne savez même pas le sens de ce mot ! 

_ Tous les Doms de classe B doivent respecter la marque orange !

_ Et tous les Doms de classe C devraient la fermer ! »

Les deux Doms s’empoignent, sous les encouragements de quelques femmes ! « Vas-y ! crie l’une. Montre-lui qui est le maître !

_ T’en as ou t’en n’a pas ! jette une autre.

_ Comme ça, ils ne voient pas les fissures…, fait le fils de la Machine à monsieur Nuit.

_ Les fissures ? »

Le fils de la Machine emmène monsieur Nuit près de la porte du sas et lui montre de larges fissures dans la structure de la station ! « Il y en a toujours un peu plus, après chaque coup ! dit-il. On a peur que ça finisse par céder ! Mais, eux, les adultes, ils s’en moquent ! Ils sont à tout à leur haine, comme tu peux le constater ! »

Monsieur Nuit regarde de nouveau les deux hommes qui se battent et c’est là qu’il repère le soldat de Lapsie, qui avait disparu sous ses yeux ! Celui-ci observe aussi le combat, mais avec un air détaché… et il tient un balai à la main !

Monsieur Nuit, suivi par le fils de la Machine, s’en approche… « Vous me reconnaissez ? demande-t-il au soldat.

_ Bien sûr ! Vous êtes monsieur Nuit, le spécialiste du béton !

_ Mais qu’est-ce que vous faites ici ?

_ Chais pas ! Je me suis retrouvé parmi ces gens… et ils avaient besoin d’un agent de propreté... Alors…

_ Mais nous n’avez pas recherché à reprendre votre poste, à retrouver Lapsie, vos camarades ? 

_ Non, parce que dans le fond, je n’ai jamais vraiment voulu devenir soldat… J’ suis tranquille ici, vous savez ? J’ fais mon boulot… et tout va bien ! J’aime pas les histoires !

_ Ces deux hommes qui s’ battent, c’est des histoires, ça !

_ Bof, rien à voir avec les soi-disant émanations psychiques de Ratamor, pas vrai ! Les cerveaux sous forme de poupées russes, c’est pas pour moi !

_ Et les coups venus du dehors, les fissures dans la structure ?

_ Sûr, c’est préoccupant, mais tant que ça ne me touche pas directement ! Et puis, les chefs agiront, car c’est dans leur intérêt ! Et à quoi ils pensent sinon à leurs intérêts ?

_ Comme vous ! Vous ne pensez à rien d’autre !

_ Vous pouvez effectivement m’insulter, car vous êtes quelqu’un d’important ! C’est vot’ privilège ! Moi, il faut que j’ fasse mon boulot… et tout ira bien !

_ C’est ce que disait K 35 !

_ Qui c’est ça, K 35 ?

_ Tiens, c’est vrai, j’ t’en ai jamais parlée ! rajoute monsieur Nuit, qui s’est tourné vers le fils de la Machine.

_ De K 35 ? fait l’enfant.

_ Oui, c’était une femme également chargée de l’entretien… et elle est morte en disant qu’elle était soumise !

_ C’est peut-être ce qu’il y a dehors qui l’a tuée ! »

                                                                                                      31

      « Non, je ne crois pas… poursuit monsieur Nuit. En fait, d’après nos examens, elle aurait été affaiblie par un stress prolongé, notamment à cause d’une paire de jambes !

_ D’une paire de jambes ?

_ Oui, celle d’un enfant, tout comme toi ! L’hypothèse c’est qu’un jeune lui aurait fait peur régulièrement, dans la navette qui la ramenait chez elle !

_ Et tu penses que c’est moi ?

_ Je ne sais pas… Mais ne m’as-tu pas dit que tu contrôlais tout ici ?

_ K 35 ? Je m’en souviens maintenant… Elle voulait à tout prix partir d’ici et je lui ai répondu que cela présentait un risque…

_ Pourquoi ?

_ Mais tu as bien vu : il y a un passage ! Mais tu noteras tout de même que je ne force personne ici ! Chacun continue sa vie, comme tu as pu le vérifier !

_ Ce que je ne comprends pas, c’est cette dimension psychique !

_ Mais, nous les jeunes, comme je te l’ai déjà expliqué, nous avons construit cette dimension par défaut, pour nous protéger ! Je... »

Soudain le fils de la Machine s’endort et monsieur Nuit ne s’en étonne plus… Il laisse passer l’instant…, mais il se demande encore si la dimension psychique ne disparaît pas, quand les jeunes plongent dans le sommeil ! Logiquement, si ! Est-ce que K 35 aurait profité d’un de ces moments pour s’enfuir ? Il eût fallu alors qu’elle prît conscience de son asservissement et qu’elle voulût y mettre fin ! Ce qui n’est pas le cas des autres Doms, qui ont l’air d’accepter la situation telle qu’elle est !

En admettant que K 35 ait réussi à s’échapper, elle aurait été rattrapé par le fils de la Machine, qui aurait de nouveau fait pression sur elle ? Malgré son affection pour le fils de la Machine, monsieur Nuit n’arrive pas à le voir totalement inoffensif ! Il y a trop d’incohérences ou d’éléments en jeu ! Mais voilà que le « gamin » se réveille et monsieur Nuit l’accueille d’un sourire !

« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? demande le fils de la Machine. Tu vois bien que les habitants font ce qu’ils veulent et qu’ils sont en bonne santé ! Et il faut que tu parles à tes amis des attaques de l’extérieur et quelles en sont les conséquences !

_ Oui, je vais tout leur rapporter… »

Brusquement retentit une alerte et des voyants s’allument ! « Qu’est-ce qui s’ passe ? demande monsieur Nuit.

_ Incroyable !

_ Quoi ?

_ La Machine est sortie du coma !

_ Hein ? »

Déjà le fils de la Machine file vers sa mère, avec monsieur Nuit sur ses talons ! Ils entrent dans la salle de soins, pour voir la Machine qui se met difficilement en position assise… « Maman, s’écrie le fils de la Machine, tu es réveillée, tu es sortie du coma !

_ Eh oui, fiston ! On n’a pas ta vieille mère comme ça ! Même la mort m’a trouvée trop coriace !

_ Oh ! Comme je suis heureux de te voir ! fait le fils tout attendri et qui veut embrasser sa mère.

_ Plus tard, plus tard, mon p’tit ! réagit la mère. Un peu de virilité que diable ! Qui c’est celui-là ?

_ C’est monsieur Nuit, il va nous aider !

_ Nous aider à quoi ?

_ Mais à rentrer sur le Cube !

_ Il n’a pas l’air trop dégourdi ! »

Monsieur Nuit regarde autour de lui et il sent qu’il y a eu un changement, depuis le réveil de la Machine ! C’est difficilement perceptible, mais monsieur Nuit jurerait qu’il n’y a plus de passage, que la dimension psychique n’existe plus !

« Alors comme ça, vous allez nous ramener sur le Cube ? fait la Machine à monsieur Nuit.

_ C’est en effet le but de notre mission de secours !

_ Une mission de secours ? Il est vrai que j’ai eu une attaque cérébrale et que j’ai besoin qu’on me mette à la page !

_ Eh bien, la station n’émettant plus, nous sommes venus nous rendre compte…

_ Voyez-vous ça ! Et, bien entendu, vous n’êtes pas venu seul…

_ En effet…

_ Eh bien, ne restez pas là les bras ballants ! Conduisez-moi auprès des autres ! Il me tarde de faire le point ! »

                                                                                                        32

     La Machine marche vite et monsieur Nuit est obligé de forcer son propre pas, ce qui l’agace ! Derrière trottine le fils de la Machine et on se dirige vers la salle d’accueil de la station, ce qui confirme que la dimension psychique a été abolie ou bien que la Machine exclut par sa présence la nécessité d’un passage !

Mais monsieur Nuit n’a pas le temps de réfléchir ! A vrai dire, il est effaré, depuis qu’il a vu la Machine se mettre sur son séant et se débarrasser de tous ses tuyaux, comme si tout cela n’avait fait que l’encombrer et qu’elle n’émergeait pas d’un coma !

« Les choses changent ! se dit monsieur Nuit. C’est elle qui va commander à présent ! » On entre dans la salle d’accueil, où se trouvent déjà le duc, Ratamor et Lapsie, qui voient avec surprise la nouvelle visiteuse ! « Bonjour, dit celle-ci. Je suis la Machine, je sors du coma et… j’ai une faim de loup ! »

Sans attendre de réponse, la Machine fait comme chez elle et elle ouvre des placards et des tiroirs, avant de s’attabler ! Pendant ce temps, le duc regarde interrogatif monsieur Nuit, qui ne peut que montrer son impuissance ! « Évidemment, reprend la Machine, comme vous avez pu le constater, ce n’est pas la nourriture du Cube, mais bon, on s’y fait ! Quand on a faim, on mange n’importe quoi, pas vrai ? »

Les autres la regardent avaler et sont toujours stupéfaits ! Lapsie toutefois finit par remarquer la présence du fils de la Machine et elle pose la main sur son arme… « Bon, je me suis présentée, dit la Machine la bouche à moitié pleine. A votre tour ! Je connais déjà le malin monsieur Nuit, mais vous, qui êtes-vous ?

_ Je suis le duc de l’Emploi ! C’est moi qui dirige l’emploi sur le Cube !

_ Je vois… Un autre malin, un peu plus hautain peut-être !

_ Je ne vois pas…

_ Non, les hommes ne voient pas grand-chose !

_ C’est tout de même moi qui commande ici ! Je suis un ami personnel de Dominator !

_ Hou ! J’ai peur ! Il se trouve que mon mari, Tautonus, était aussi un bon ami de Dominator ! On a donc le même rang !

_ Mais…

_ J’imagine que l’échalas à lunettes est le Scientif du groupe ! Il en faut toujours un quand on voyage…, pour dire le nom des plantes ! Hi ! Hi !

_ Madame, sachez que je m’appelle Ratamor et que la science est bien au-dessus de vos considérations vulgaires !

_ Bien sûr, mon ami ! Je voulais pas vous vexer ! La nécessité de la science m’apparaît flagrante, quand j’ai mal aux dents ! Reste plus que la poupée blondasse, que je situe mal dans le tableau !

_ Dois-je répondre à la concierge, qui nettoie le caniveau ! jette Lapsie.

_ Hou, hou ! Mais c’est qu’elle a des petites dents, la poupée ! Comme tu dois t’embêter, ma belle, entre deux hommes d’affaires qui sont amoureux d’eux-mêmes et un intello qui bande mou !

_ Elle a déjà essayé de me tuer, maman ! » fait le fils de la Machine.

Il y a un instant de silence, pendant lequel la Machine grimace, à cause du café ! « Voyez-vous ça ! finit-elle par dire.

_ « Mais c’est plutôt tout le contraire ! s’écrie Lapsie. C’est lui qui…

_ Écoute ma grande, si tu touches à un seul cheveu de mon fils , j’ t’étripe ! T’as compris ? D’ailleurs, j’ sais toujours pas ce que tu fais ici !

_ Je suis psychologue et…

_ Mazette ! T’es l’ genre de nanas qui fait les jeux éducatifs et qui la ramène grave dans les magazines ? La vaisselle, le ménage, changer les couches, tu dois pas connaître !

_ Le femme n’est pas tenue de…

_ Bien sûr, bien sûr ! Moi-même, je n’hésite pas à profiter de toute ma liberté et je remercie mes sœurs féministes : elle font un super boulot ! Mais bon, les aigries et les mijaurées, ça va un moment ! Alors, quand est-ce qu’on part ?

_ Qu’on parte où ? demande le duc.

_ Mais sur le Cube ! Vous êtes bien en mission pour nous ramener là-bas !

_ Certainement ! Mais la situation n’est pas claire ! Nous sommes ici parce que tout le monde apparemment avait disparu de la station ! A ce sujet, votre fils va devoir répondre à certaines questions !

_ T’aurais pas fait des bêtises pendant mon absence ? demande la Machine à son fils.

_ On voudrait aussi savoir ce qui est exactement arrivé à Mox ! » coupe Ratamor.

                                                                                                      33

     « Mox ?

_ Oui, le Scientif de la station, comme vous dites !

_ Le pédophile ? Mon Dieu, vous savez ce que c’est… La station a ses propres lois et comme un pédophile à bord représentait une menace insupportable, nous…

_ Vous l’avez jeté dans l’espace, tel un vulgaire déchet ! Mais n’avez-vous jamais pensé que les accusations de votre fils puissent être fausses ?

_ Et dans quel but mon chérubin aurait-il menti ?

_ Mais parce que Mox voyait clair dans son jeu !

_ Hein ? Mais de quel jeu parle-t-on ? Allez, précisez votre pensée ! »

Ici, Ratamor se retrouve coincé… Peut-il vraiment évoquer l’emprise psychique d’un gamin ? Surtout à une personne qui est déjà pleine de sa propre domination, qui la fait valoir à tout instant, qui a l’habitude que le monde tourne autour d’elle et qui est un véritable tyran en somme !

La Machine fait partie de l’ancienne génération des Doms, celle qui s’est développée avec des repères moraux ou idéologiques forts, actifs ! Cela leur a permis de rester sociaux ! Il y avait certaines limites à ne pas dépasser et qui aussi protégeaient contre l’inconnu, la différence !

Ce sont des Doms qui ont une présence physique autant que psychique et ils s’imposent à leur environnement d’une manière visible, ne serait-ce que par leur notoriété, leur réussite professionnelle !

Il en va tout autrement pour leur progéniture et donc le fils de la Machine ! Ceux-ci sont tout psychiques, aidés en cela par le Web, créateur d’une communication « virtuelle », anonyme ! Le chemin vers la pensée est naturel, mais il peut être accéléré et déformé par la peur ! Cependant, cette « excroissance » psychique ne trouve que peu d’écho chez les personnes comme la Machine, qui n’y voient qu’une forme de maladie mentale, qu’une faiblesse finalement, car il s’agit d’abord apparemment d’une introversion, d’un manque de personnalité !

De toute façon, la Machine est seulement occupée par son pouvoir, ce qui inclut la défense inconditionnelle de son fils, vitrine de la famille ! « Euh… fait Ratamor.

_ Euh ou meuh ? cingle la Machine. Le Scientif a l’air vache tout d’un coup ! »

La Machine semble triomphante, mais soudain elle blêmit, se fige : « Vous avez entendu ? » fait-elle. Chacun tend l’oreille, mais ne perçoit rien ! « C’est… la Chose du dehors, qui veut rentrer ! reprend la Machine, avec un visage qui n’exprime que l’effroi !

_ La Chose ? Vous voulez dire la nature ? demande Ratamor.

_ Peut-être bien ! répond revêche la Machine. Je vous rappelle que le but de la station est d’exclure la Chose de nos vies… Il ne serait donc pas impossible qu’elle réagisse mal et qu’elle veuille retrouver sa part !

_ Ah ! Ah ! fait Lapsie. La grande Machine qui s’essaie sur la voie du raisonnement et qui déraille !

_ Espèce de sale garce !

_ Mais la Machine ne divague pas totalement ! intervient monsieur Nuit. Je voulais vous en parler, mais je n’en ai pas eu encore le temps ! Mais, quand j’étais auprès des habitants, j’ai moi-même été témoin du phénomène : quelque chose du dehors essaie bien de pénétrer dans la station, au point d’en endommager les structures ! Cela donne des coups d’une extrême violence !

_ Sérieux ? coupe Ratamor.

_ Voilà, je ne suis pas folle ! s’écrie la Machine, en reprenant un peu du poil de la bête. Le coma m’aura donné une ouïe plus fine !

_ Ou bien une pétoche chronique ! » lâche venimeuse Lapsie.

La Machine s’apprête à répondre, mais un soldat l’interrompt : « Eh ! Dites ! Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ici ? » Chacun se regarde et constate en effet que tous les fronts sont en sueur… Cela ne peut pas être seulement dû à la discussion et Lapsie ordonne à deux de ses hommes : « Allez voir comment fonctionne la clim et s’il y a une anomalie ! »

Les deux soldats s’en vont et le petit groupe fait silence, comme pour souffler… Puis, on entend les deux militaires revenir et l’un d’eux dit : « Le régulateur de température a été saboté ! On l’a volontairement mis hors service !

_ Eh, mais, fait le duc, ça, c’est grave les enfants ! Car nous sommes tout près du soleil de ce système !

_ Oui, confirme Ratamor, s’il n’y a plus de ventilation, il faut s’attendre à des températures supérieures à 40° !

_ Mais bon sang ! Qui a pu faire ça ? » 

ULTIMA (24-27)

Le 11/07/2026

R146

     " Tes deux fils vont aller en prison!"

                                  As Bestas

 

 

                           24

     « Viens , papa, je vais te montrer quelque chose ! reprend le fils de la Machine, qui entraîne monsieur Nuit par un escalier et on arrive dans une vaste salle climatisée, blanche, avec des tuyaux partout… « Nous sommes au cœur de la station ! explique le fils de la Machine. Et voilà maman !

_ Comment ? Ta mère… Je veux dire la Machine, elle est toujours vivante ? Je croyais…

_ Qu’elle était morte ?

_ Oui, enfin, tu sais qu’elle est devenue une légende… Alors, on imagine des choses…

_ Mais c’est un peu vrai qu’elle n’est plus tout à fait en vie… Elle a eu une attaque cérébrale et depuis elle n’a pas repris conscience…

_ Oh ! »

Monsieur Nuit s’approche d’un corps dans une bulle… Il y a un respirateur, des tas d’autres appareils et des branchements qui tissent comme une immense toile d’araignée… « Son cerveau fonctionne encore, tu sais…, dit le fils de la Machine.

_ Vous espérez toujours un réveil ?

_ Je n’ose y croire… Mais, par moments, j’ai l’impression que si elle meure, je mourrai aussi !

_ Allons, allons, il n’y a aucune raison pour ça… Mais où vont tous ces tuyaux ? On dirait qu’ils quittent la salle…

_ Je ne sais pas… Nous n’avons fait que suivre les instructions de la Machine elle-même, comme si elle avait prévu ce qui allait lui arriver ! »

Prudemment, monsieur Nuit voit que la plupart des tuyaux partent par une cheminée et qu’ils se perdent dans les hauteurs ! « Mais à quoi sert tout cela ? » se demande monsieur Nuit. « Allez viens, on retourne près des autres ! » lui dit le fils de la Machine et monsieur Nuit quitte docilement cette salle étrange…

L’ambiance est tout autre pour le petit déjeuner du reste de l’équipe… Ratamor a mal dormi, Lapsie brûle d’agir et le duc est encore troublé par sa baignade aventureuse ! On se sert en café et de ce qui ressemble à du pain… « Mais enfin où est notre ami, monsieur Nuit ? » s’écrie le duc. Les deux autres haussent les épaules… « J’espère qu’il n’a pas disparu tout de même ? rajoute le duc.

_ Le voilà ! coupe Lapsie.

_ Ah ! Eh bien, on se demandait où vous étiez ! déclare le duc. On craignait même qu’il ne vous soit arrivé un accident !

_ J’ai revu le fils de la Machine !

_ Quoi ? s’écrie Lapsie.

_ Décidément, ça devient une habitude ! tranche Ratamor.

_ Non seulement, je l’ai revu…, mais j’ai aussi vu tous les autres de la station ! »

Le duc en laisse tomber sa tasse ! C’est comme si un éclair avait foudroyé la table ! « Qu’est-ce que vous dites ? parvient à articuler Ratamor.

_ Je dis que j’ai vu les habitants de la station !

_ Mais comment est-ce possible ? lâche Lapsie.

_ A vrai dire, je ne sais pas encore comment ça se passe… explique monsieur Nuit. Il y a peut-être en effet, comme vous le supposiez Ratamor, une dimension psychique, parallèle à la réalité que nous connaissons… En tout cas, il y a à chaque fois comme un passage, difficile à définir…

_ Mais comment vont les habitants ? demande le duc.

_ Eh bien, je ne sais pas trop… répond monsieur Nuit, qui frémit au souvenir de la « fosse ».

_ Vous ne pouvez pas être un peu plus clair ?

_ C’est que… ce que j’ai vu est difficilement compréhensible…

_ Essayez tout de même… Ces gens sont-ils en bonne santé ?

_ Apparemment oui… Mais il faut comprendre que le fils de la Machine les commande…

_ Comment ça ? Il les menace ?

_ Euh… C’est pas tout à fait ça…

_ Et quel est le message ? interroge Lapsie.

_ Hein ?

_ Vous êtes porteur d’un message, n’est-ce pas ? Le fils de la Machine vous invite dans sa dimension, il doit y avoir une raison !

_ En effet… Il voudrait aller sur le Cube, lui et sa bande…

_ Sa bande ?

_ Enfin, lui et les autres enfants de la station…

_ Et on laisserait là les habitants ? coupe le duc.

_ Non, non, on les prendrait aussi avec nous…

_ Vous n’avez pas l’air sûr… fait Lapsie.

_ C’est qu’ils ne sont plus vraiment eux-mêmes, d’après ce que j’ai pu en juger !

_ Qu’est-ce que vous voulez dire ? demande Ratamor.

_ Eh bien, ils sont devenus des esclaves ! réplique monsieur Nuit. Les habitants sont… dans une fosse…, comme des ombres grouillantes ! Mais… Mais le fils de la machine dit que c’est de leur faute ! qu’il ne fait que contrôler leur domination ! »

Les autres stupéfaits regardent monsieur Nuit !

                                                                                                       25

     « Si je comprends bien, reprend Lapsie, il y a sur la station un enfant psychopathe, un PN sans aucun doute, et vous voudriez qu’on le ramène sur le Cube, pour qu’il rende tout le monde esclave, comme ici ! C’est bien ça ?

_ Dès le départ, vous avez été hostile à ce garçon, répond monsieur Nuit, comme vous l’êtes au fond à l’égard de tous les hommes ! Mais le fils de la Machine n’est pas comme vous dites : il a des sentiments, il cherche le bien-être des autres ! Cela se voit aux soins dont il a entouré sa mère !

_ Sa mère ? La Machine ? s’écrie Ratamor.

_ Que savez-vous à ce sujet ? renchérit le duc.

_ Eh bien, répond monsieur Nuit, j’ai vu la Machine elle-même… Elle a subi une attaque cérébrale et est toujours apparemment dans le coma…

_ On la maintient en vie… ?

_ C’est c’ la… D’ailleurs, je suis bien intrigué par l’installation dont elle est objet…

_ Qu’est-ce qui vous choque ?

_ Mais des dizaines de tuyaux partent vers le plafond…

_ Vous êtes médecin maintenant ? fait ironiquement Lapsie.

_ Non, mais je suis spécialiste en bâtiments… et je ne vois pas du tout à quoi ça peut servir…

_ Mais vous avez une hypothèse… rajoute le duc.

_ Je n’ai pas pu m’empêcher d’y réfléchir en effet… En fait, la Machine avait laissé des instructions, s’il lui arrivait un accident… et son fils, avec des techniciens sûrement, n’ont fait que les suivre à la lettre… Or, connaissant la Machine, cela devait être dans un but précis !

_ « Connaissant la Machine... » enchaîne Ratamor. Allez jusqu’au bout de votre raisonnement, monsieur Nuit ! Qu’est-ce que la Machine, sinon de la domination pure ? On peut donc penser qu’elle n’a pas voulu lâcher le contrôle de la station, malgré son attaque cérébrale !

_ C’est ce que je pense aussi…, approuve monsieur Nuit.

_ Une seconde ! coupe le duc. Vous êtes en train de nous dire que, d’une manière ou d’une autre, la Machine pourrait agir sur la station ?

_ Tous ces tuyaux ont bien une utilité…

_ Mais nous parlons d’une femme qui est dans le coma ! jette Lapsie.

_ Est-ce vraiment possible, Ratamor ? interroge le duc.

_ Tout cela me laisse perplexe, évidemment… Mais suivons le raisonnement de la Machine : elle cherche à dominer au-delà de la mort, ce qui revient à ignorer celle-ci ! Imaginons alors la station tel un cerveau géant, qui obéirait encore à la Machine ! Les tuyaux joueraient le rôle des neurones !

_ Hi ! Hi ! Du grand spectacle, hein, Ratamor ! fait Lapsie. Avec des murs ici sensibles… Si je leur donne un coup, la Machine va avoir mal ! Hi ! Hi !

_ Ce n’est pas aussi idiot que ça ! objecte monsieur Nuit. Cela expliquerait une réflexion du fils, qui m’a dit que si la Machine venait à mourir, il mourrait aussi !

_ Il est vrai, reconnaît le duc, que déjà sa naissance était bizarre ! La Machine avait soixante-dix ans ! C’est un peu comme si le fils était l’héritier de sa domination ! Non un fils de chair, mais plutôt spirituel !

_ D’où son extraordinaire pouvoir ! approuve monsieur Nuit.

_ Je suis la seule femme ici, précise Lapsie, et la seule semble-t-il à avoir les pieds sur terre ! Pendant que vous divaguez, moi, je ne perds pas de vue la dangerosité du fils de la Machine et la nécessité de le neutraliser, ou de l’abattre, si on ne peut pas l’arrêter ! Voilà où nous en sommes vraiment ! Alors, monsieur Nuit, vous allez nous organiser un p’tit rendez-vous avec le gamin et je m’occuperai du reste !

_ Bien sûr, répond monsieur Nuit, on en revient à votre obsession : il faut tuer du PN !

_ Mes amis, mes amis ! lâche le duc, pour calmer le jeu.

_ Eh ! La Machine ! Tu m’entends ? crie Lapsie. Je vais m’occuper d’ ton rej’ton ! »

A cet instant, un énorme bruit fait sursauter tout le monde ! Puis, un soldat s’excuse : il vient de faire tomber du matériel ! Chacun le regarde avec colère, car on a eu peur ! « Bon, ben, qu’est-ce qu’on fait ? demande le duc. Ratamor ?

_ Il serait bon de pouvoir discuter avec les habitants… Il faudrait savoir ce qu’ils ont ! C’est le but de notre mission !

_ Approuvé ! répond le duc. Monsieur Nuit, lors de… votre prochaine rencontre avec le fils de la Machine, pourriez-vous lui faire une demande en ce sens ?

_ On ne sait même pas s’il n’a pas inventé tout ça ! » réplique Lapsie en regardant monsieur Nuit.

                                                                                                     26

     « J’ai encore quelque chose à dire, rajoute monsieur Nuit.

_ Quelle surprise ! s’écrie Lapsie.

_ Je vous en prie ! fait le duc à Lapsie.

_ Eh bien, les enfants de la station sont atteints d’un étrange mal… Ils s’endorment brusquement, tous, en même temps… Cela dure quelques minutes, puis ils se réveillent !

_ Curieux…

_ Voilà qui les rend vulnérables ! se réjouit Lapsie.

_ Cela a peut-être à voir avec leur énergie, précise Ratamor. Dominer, contrôler son environnement demande beaucoup d’énergie ! C’est de la tension et une tension anormale à cet âge-là !

_ Oh ! intervient monsieur Nuit. Maintenant, je me rappelle les propos du fils de la Machine ! Il disait que lui et les autres enfants étaient en guerre contre le monde des adultes, parce que celui-ci est défaillant et qu’il n’assure plus la sécurité des jeunes !

_ Voyez-vous ça ! fait Lapsie. De vraies poules mouillées !

_ Il existe en effet une relation entre l’anxiété et la domination, approfondit Ratamor. Rejeter la différence, se replier sur soi ou bien réagir avec violence ou autorité sont des réactions naturelles, face à la peur ! Nous sommes toujours des animaux et nous avons hérité de leurs comportements ! Ils défendent leur individualité, afin de survivre ! »

Chacun médite un instant ces paroles… « Si je comprends bien, fait le duc, on a des enfants qui ne sentent plus en sécurité et qui ne peuvent plus compter sur les adultes pour cela ! Ils développent donc une domination… psychique, puisque la domination physique n’est pas pour eux… et cette domination psychique serait anormale, excessive !

_ Elle leur aurait tout de même permis de prendre le contrôle de la station, enchaîne Ratamor, avec sans doute l’aide la Machine…

_ Cela ne me plaît pas du tout ! rajoute le duc.

_ A moi non plus ! lance Lapsie. Des mômes qui commandent, c’est jamais bon ! Rien qu’à me souvenir de K 35, j’ai envie de faire le ménage !

_ Et on sait ce que ça veut dire venant de vous ! jette monsieur Nuit. C’est tirer dans l’ tas !

_ Eh ! Vous pourrez fermer les yeux !

_ Les enfants, les enfants ! fait le duc. Il ne s’agit pas de se disputer, mais de rester soudés ! Je propose que chacun intègre ce qui vient d’être dit et qu’on se retrouve ici, pour une réunion, disons dans une heure ! »

Les têtes opinent et on se sépare… Lapsie rejoint sa cabine et elle se dit qu’elle doit désormais ne plus quitter son arme ! « Une vraie maison de dingues ! pense-t-elle. Gamins ou pas, ils sont dangereux ! Il faut tout de suite refroidir la vocation des apprentis PN ! Et pour ça, rien ne vaut des « bang bang » qui fument ! »

Lapsie entre dans sa cabine et tout de suite elle se dirige vers la boîte de son arme ! « C’est ça que tu cherches ? demande une voix derrière elle.

_ Tu dois être le fils de la Machine ? répond Lapsie, qui s’est retournée et qui voit un ado assis sur son lit, tenant son pistolet à crosse de nacre.

_ Tout juste ! Tu sais que t’es vraiment pas mal ? Qu’est-ce que tu ferais, si je te demandais de te déshabiller ?

_ Mais je te mettrais une bonne fessée !

_ Tss, tss, mauvaise réponse ! Car je pourrais te viser et presser la détente ! C’est une arme qu’il faut paramétrer, je crois… Voyons voir… La cible est une belle femme de quarante ans ! Blonde, sensuelle, agressive ! Hmmm ! Jolis nichons, mais avec des hanches un peu larges…

_ Espèces de sale petit voyou !

_ Voilà ! Ton arme est programmée ! Tu connais le principe : les balles suivent la cible, jusqu’à ce qu’elles l’atteignent ! Attention ! C’est parti ! »

Lapsie sait qu’elle n’a que quelques secondes ! D’un geste vif, elle balance un coussin sur le « môme », qui tire vers le plafond, pour se protéger ! Mais la balle ne s’y loge pas définitivement ! C’est en fait un drone miniaturisé, qui a comme sa vie propre ! Il fore même les murs, s’il voit, grâce à une caméra thermique, que sa cible se trouve derrière et il tue en explosant dans le corps de ses victimes !

Même si elle a l’avantage, Lapsie sait qu’elle doit au moins quitter la pièce et elle se précipite vers la salle de bains ! Elle a gagné un peu de temps, mais elle entend déjà la balle qui commence à percer la cloison ! Vite, elle se met sous un jet d’eau froide, dans l’espoir d’échapper à tout repérage !

                                                                                                         27

     Depuis combien de temps est-elle sous l’eau, ou presque ? Elle ne le sait pas… Elle s’est couchée dans le fond de la baignoire et rapidement l’eau l’a recouverte… Son nez juste émerge pour respirer… Elle ne bouge pas et l’eau s’est aussi arrêtée ! L’a-t-elle coupée ? Elle ne s’en souvient pas ! Ce qui la préoccupe, ce qu’elle fixe, c’est la balle de son propre pistolet qui est au-dessus d’elle, immobile, qui ne sait où aller et qui produit un léger vrombissement qu’elle connaît bien !

« Il n’y a qu’à attendre…, se dit Lapsie. La balle est comme les gamins de la station : elle consomme beaucoup d’énergie, pour une toute petite batterie ! Quelle est son autonomie ? Une heure tout au plus ! » Effectivement, on entend bientôt un plouf ! La balle est tombée inoffensive sur le ventre de Lapsie ! Celle-ci pousse un soupir de soulagement et elle se redresse, la balle dans la main…

Mais elle est en colère ! « Alors comme ça, les gamins ne se sentent pas en sécurité et c’est pourquoi ils mettent tout le monde au pas psychiquement ! pense-t-elle. Mais, moi, je vais leur en donner de la sécurité ! Une sécurité éternelle ! Oh ! Oh ! Doucement, ma vieille ! Il est possible que l’autre affreux t’attende encore de l’autre côté, pour t’achever ! »

Lapsie ouvre prudemment la porte de la salle de bains et jette un coup d’œil, mais personne n’est dans sa chambre ! Mieux, l’arme a été laissée sur le lit ! « Il a sans doute cru que ça suffisait ! » se dit Lapsie, qui récupère sans tarder son pistolet. « D’abord, il faut le reparamétrer ! reprend-elle. Inutile que je me suicide, quand je f’rai feu à nouveau ! » Elle efface donc son profil, mais elle s’énerve quand il s’agit d’enrichir celui du Fils de la Machine !

« Qu’est-ce que j’ mets ? Fils de pute ? Crapule ? Ver de terre ? Limace ? Bouse de vache ? » Lapsie craque et se met à pleurer : c’est le choc ! « Ah ! Les salauds ! murmure-t-elle. Les fumiers ! Ils ont bien failli m’avoir ! Pour qui se prennent-ils ? C’est la guerre ! Gosses ou pas gosses, y aura pas d’ survivants ! Je vais être la nurse du diable ! celle qui à la place du biberon donne du plomb ! »

De son côté, le duc n’est pas à l’aise… Il n’arrive pas à s’enlever de la rétine les merveilleuses petites fesses de la baigneuse ! « Bien sûr, c’est ridicule ! se dit le duc. Elle serait ravie de séduire un homme mûr ! Ça la changerait des gamins qui l’entourent ! Elle se sentirait plus importante, plus femme en un mot ! Voilà la cause de son petit manège ! Ce n’est pas mon propre charme qui l’attire ! Quant à moi, serais-je victime de ce qu’on appelle le démon de midi ? Deviendrais-je un vieux salace, en mal de chair fraîche ? »

En fait, depuis que le duc est arrivé à la station, il n’a cessé de s’enfoncer dans les tourments, le doute ! D’abord, il y a cette histoire de psychisme, décrite par Ratamor ! Ce n’est pas le terrain du duc ! Lui, il ne connaît bien que son pouvoir, ce qui est sous sa « juridiction », si on peut dire ! Se remettre en question, se sonder, toucher le tuf, les profondeurs, c’est bon pour les intellos comme Ratamor, mais pas pour le duc !

De là, un sentiment d’inutilité qui s’est emparé de lui ! Il donne des ordres, bien sûr, mais, à la vérité, il est dépassé, tendu, avec une sorte d’angoisse, comme si subitement il avait pris un coup de vieux ! Il a l’impression d’être à un tournant, à un moment où il faut dresser un bilan et cette perspective ne l’enchante guère !

C’est sur cet esprit fragilisé qu’est venue se graver la baigneuse ! Elle est apparue telle une source d’eau fraîche, un remède à l’enfermement de la station, à son air confiné ! D’ailleurs le duc, tout à l’heure, quand monsieur Nuit parlait de la bande du fils de la Machine, brûlait de demander s’il n’y avait pas là une jeune fille ! Il s’est retenu de toutes ses forces, car alors on l’aurait drôlement regardé !

Désormais, il ronge son frein et il sursaute quand Dominator choisit cet instant pour établir une liaison depuis le Cube ! « Alors, duc, fait le maire de Domopolis, comment ça se passe ? Je vous avoue que j’attendais de vos nouvelles, mais que j’ai été déçu…

_ Oui, Dominator, je vous prie de m’excuser, mais ici nous avons eu beaucoup à faire ! Il faut que vous sachiez que monsieur Nuit a vu les habitants de la station !

_ Ah ! Et comment vont-ils ?

_ Bien apparemment, quoiqu’ils soient sous l’emprise du fils de la Machine !

_ Le fils de la Machine ?

_ C’est une histoire un peu compliquée, Dominator. Ratamor pense que les habitants sont tenus dans une dimension psychique particulière, qui serait en fait soumise au fils de la Machine ! Et ce n’est pas tout, la Machine elle-même serait encore vivante et continuerait à influencer la station ! Elle est pourtant dans le coma !

_ Je vois, dit Dominator, en allumant un de ces traditionnel cigares.

_ Vous voyez ? Vous avez de la chance, car moi, je ne vois rien du tout !

_ Vous m’avez l’air tendu, duc, et ça ne vous ressemble pas du tout ! D’habitude, vous tranchez dans le vif, quoiqu’il arrive et c’est pourquoi je vous ai envoyé en mission !

_ Bien sûr, Dominator ! Un petit coup de mou, je suppose ! »

ULTIMA (21-23)

Le 04/07/2026

R145

          "Je mène une guerre contre Dieu!"

                                   Prisoners

 

 

 

 

                                  21

     Chacun retrouve sa chambre et Ratamor y est bien songeur, assez las et somme toute dépassé par les événements… Il se met à caresser la harpe de Kaar, doucement, comme on le lui a appris il y a bien longtemps… D’abord, ce n’est qu’un léger frémissement au-dessus de la harpe, jusqu’à ce qu’on comprenne que c’est le vent qui agite un champ de blés !

La harpe fournit plus qu’une image, elle transporte littéralement, en agissant sur tous les sens ! Ratamor ressent cette fraîcheur, apportée par le vent, et il respire longuement ! C’est tout le savoir des Kaars qui permet cela, car ils ont appris l’effet de la beauté sur le cerveau !

Les épis, hérissés de leurs barbes, ondoient lentement et Ratamor entend leur bruissement ! « Les Kaars sont de véritables magiciens ! » se dit-il, puis il voit le blé devenir d’un jaune vif, alors que dans ses pieds il vire au brun, au rouge rubis, avec la déclinaison du soleil !

« Bon sang ! » murmure Ratamor et il retouche la harpe, qui le conduit dans un talus multicolore, où les jaunes, les bleus, les blancs, les rouges éclatent, au milieu du vert et du jaune pâle des graminées ! Il voudrait s’y plonger, s’y enivrer de fraîcheur, fêter cette richesse, cette profusion et se laisser aller à la joie, mais il n’oublie tout de même pas où il est, ni pourquoi !

Il se met alors à pleurer, car il songe que le Cube détruit tout cela, n’ayant aucun respect pour ce qui lui paraît secondaire, anodin, gratuit, pouvant se renouveler sans cesse ! Toute la Chose disparaît sous des tonnes de gravats, bien que le Dom se demande pourquoi il est malade et quel serait le remède !

Lapsie, elle, ouvre un de ses sacs et en sort son arme préférée, un superbe pistolet à crosse de nacre et qui est « intelligent », grâce à l’IA ! On peut tirer dans toutes les directions, la balle atteindra toujours sa cible, à condition d’avoir bien renseigné l’arme ! Lapsie donc la paramètre avec toutes les informations dont elle dispose sur le fils de la Machine ! « Il doit avoir entre treize et quinze ans, se dit-elle. Le regard sombre… De grandes oreilles sans doute… J’indique culottes courtes, on ne sait jamais… Rapide, volubile ! Mais mes balles iront plus vite que les émanations psychiques ! C’est dommage que l’IA pige pas « Affreux PN », car le gamin en est sûrement un ! Boum ! Je vois déjà sa tête éclater comme une pastèque ! J’hésiterai pas, je n’aurais que quelques secondes, devant le monstre ! Faut que je fasse un peu d’assouplissement : on se rouille si on laisse le PN tranquille ! Comme il est loin le temps de la fac, où on prônait la compréhension, le respect du patient et de sa douleur ! J’ suis devenue réaliste ! Moins hypocrite peut-être ! En tout cas, je me suis libérée, moi ! Bang ! J’ fais des trous ! J’écrase l’obstacle ! J’ suis Lapsie ! Hi ! Hi ! Dans l’ fond, j’ ai jamais refoulé ! J’ai toujours méprisé ! »

Le duc, quant à lui, a une nuit agitée… Il semble en proie à des cauchemars et il transpire, car sans doute a-t-il trop chaud… Il décide de rejoindre l’une des salles de détente, avec le thème de la mer ! Sur un grand écran, on voit une plage en été, de sorte qu’on a l’impression d’y être et c’est une vision rafraîchissante, qui peut aider les habitants de la station à supporter leur long séjour… Le duc prend un siège de cuir et essaie de retrouver son calme, devant ces enfants qui jouent, au milieu de ces bruits paisibles qui caractérisent la joie de se baigner !

Mais soudain le duc se fige, car une jeune fille vient de faire son apparition et elle saisit les sens ! Elle porte un string et laisse voir deux merveilleuses petites fesses ! Elle ne se gêne pas d’ailleurs pour les planter sous les yeux du duc ! Mais d’où vient-elle ? Elle ne doit pas faire partie du programme de détente, car elle est beaucoup trop sexy ! Alors ? Serait-ce encore une de ces émanations psychiques ? Aurait-elle échappé à la domination du fils de la Machine, comme le suggère Ratamor ? « Au diable la science ! se dit le duc, qui est déjà excité. Cette fille-là est bien réelle ! »

Mais voilà justement qu’elle entre dans l’eau… « Comment peut-elle faire ça ? se demande le duc. C’est un film devant... » Mais la jeune fille se met bien à nager et elle regarde le duc sur le côté, l’air de lui dire : « Tu aimes mes fesses, je le sais, alors suis-moi, on sera un peu plus à l’aise au large ! » Le duc n’en revient pas ! Il ne sait que penser ! Il est partagé entre le rire et la gravité ! Tout cela lui paraît loufoque, vu qu’il n’y a pas d’eau ! Mais la sève qu’il ressent lui enlève toute envie de plaisanter ! Le sexe, le plaisir, c’est sérieux !

Le duc avale donc sa salive et finit par se débarrasser de son pyjama ! Il rêve sans doute quand les vaguelettes viennent lui lécher les pieds ! Mais il avance jusqu’aux genoux et continue, quoique le froideur de l’eau le surprenne ! Mais la tête de la baigneuse émerge un peu plus loin, avec tout ce qu’elle suggère de promesses !

                                                                                                       22

     Le duc se met à nager, il réapprend des gestes qu’il n’a pas exécutés depuis très longtemps ! La jeune femme a maintenant atteint un plongeoir, auquel elle s’accroche, apparemment indifférente, mais elle attend le duc ! « Elle veut se faire les dents sur un type mûr ! se dit le duc. Et c’est bien normal : elle cherche à connaître l’étendue de tout son pouvoir ! Elle est jeune et je devrais renoncer, mais j’ai vu ce que j’ai vu ! Je la ferai reine, je lui montrerai toute ma dévotion, tout mon respect ! Elle ne perdra pas au change ! »

Le duc continue donc sa brasse et pourtant il sait au fond de lui que ce n’est pas raisonnable ! D’abord parce qu’il ne comprend toujours pas la situation : comment peut-il y avoir vraiment de l’eau et est-ce un rêve ou une émanation psychique ? Mais surtout le duc n’est plus apte à nager sur de longues distances et ce qu’il craint finit par arriver : une crampe lui bloque la jambe ! Il s’arrête, s’efforce de se relâcher, mais la crampe ne part pas ! Il faut songer à revenir vers le rivage, doucement, tout doucement, mais un courant froid saisit la cheville du duc, le frigorifie, accélère sa peur !

Le duc avale une tasse, respire difficilement, gesticule, appelle au secours, mais la jeune fille un peu plus loin ne bronche pas ! Elle regarde le duc, mais ne cherche pas à l’aider ! Peut-être méprise-t-elle les perdants ? « Mais ce n’est pas humain !  pense le duc. Peut-être ne comprend-elle pas la gravité de la situation ! Je n’en peux plus ! Gloup ! »

Le duc boit une seconde tasse et il croit sa dernière heure arrivée, quand des bras le soulèvent vigoureusement ! « Hein ? Quoi ? s’étonne le duc, qui voit deux hommes à Lapsie devant lui.

_ On vous relevé ! dit un soldat. Vous étiez à quatre pattes devant l’écran, à crier au secours !

_ Je… Merci, il se passe de drôles de choses par ici !

_ Sûr ! On ne sait pas trop quoi penser !

_ Un de nos camarades a disparu sous nos yeux ! ajoute le deuxième soldat.

_ Oui et où sont les habitants ? approuve le duc. En tout cas, j’ai dû être victime d’un cauchemar… ou d’une mauvaise plaisanterie… Je vous prie d’être discrets sur ce qui s’est passé cette nuit !

_ Vous pouvez compter sur nous ! »

De son côté, Monsieur Nuit n’est pas davantage tranquille et il erre sans but dans les couloirs de la station… Que le fils de la Machine l’ait appelé père le fragilise, sans aucun doute ! Auparavant, sa réussite, sa soif de pouvoir l’occupait tout entier ! Il n’avait que ses chantiers à suivre et le béton coulait à flots ! Qu’est-ce qu’il y avait d’autre que la force, la puissance, le nom de monsieur Nuit qui était craint, respecté ? Maintenant, monsieur Nuit se voit comme un père, il a des sentiments et voilà que ça change tout !

Un coup de trompette derrière monsieur Nuit le fait sursauter, tellement qu’il croit que son cœur va se décrocher ! Puis, un rire argentin s’ensuit, destiné à se moquer de monsieur Nuit ! « Hi ! Hi ! fait le fils de la Machine. T’as eu une sacrée peur, on dirait, hein, papa ?

_ Waouh ! Ça oui !J’ai eu la trouille de ma vie ! Tu devrais pas faire des trucs comme ça, à ton vieux père ! C’est pas bien !

_ D’abord, t’es pas si vieux qu’ ça ! Ensuite, à qui j’ peux faire des blagues, si c’ n’est à mon papa ? Les autres, y comprennent rien !

_ Les autres ? Ils sont toujours méchants avec toi ?

_ Bien sûr !

_ Mais ils sont où ? Si tu me les montrais, j’ pourrais essayer de leur parler !

_ Mais ils nous tueraient tous les deux, si j’ les trahissais ! Viens, je vais quand même te montrer quelque chose ! »

Monsieur Nuit se met à suivre le fils de la Machine, tout en restant inquiet ! Il a beau être avec son « fils » et se sentir dans la peau d’un père, il y a toujours quelque chose qui le gêne dans la situation, comme si une menace pesait tout le temps… Cependant, on est dans un endroit que monsieur Nuit ne reconnaît pas… Il y a des tuyaux partout, ce qui semble indiquer un sous-sol… « C’est un secret ! » La voix de l’enfant vient interrompre les pensées de monsieur Nuit, d’autant qu’une petite main fraîche vient prendre la sienne, pour le tirer en avant...

« Elle est là ! murmure le fils de la Machine.

_ Qu’est-ce qui est là ?

_ Ma bombe !

_ Ta bombe ?

_ Oui, je l’ai fabriquée, dans le cas où les autres me pousseraient à bout !

_ Tu as… fabriqué une bombe ?

_ Oui, elle peut faire sauter toute la station en une seconde, si je veux ! »

                                                                                                      23

     Monsieur Nuit reste interloqué ! Il sent la peur l’envahir ! « Une bombe ? s’écrie-t-il. Mais c’est dangereux ça ! Tu voudrais pas nous faire disparaître tous comme ça, hein ?

_ Mais non, seul moi connais les codes…

_ Mais, mais un accident est si vite arrivé ! Un problème technique, que sais-je ? Tu devrais la désamorcer !

_ Je le ferais quand on partira d’ici !

_ Partir d’ici ? Et qui ça « on » ?

_ Viens, il est temps que je te montre les autres... »

Monsieur Nuit a-t-il senti quelque chose ? Il ne saurait le dire ! Le fils de la Machine a bien pris sa main et puis il y a eu un léger flou dans son esprit ! C’est tout ce qu’il se rappelle ! Est-il passé d’une réalité physique à une réalité purement psychique, comme le pense Ratamor ? Ce n’est pas son domaine, mais il se retrouve dans une immense salle, en forme de dôme, quasiment nue et qui pourrait très bien servir pour un concert !

Sur ce qui a tout l’air d’être la scène, Ratamor, toujours conduit par le fils de la Machine, fait face à une dizaine d’ados, qui le regardent avec des yeux vides, sans aménité ! « Mon cher papa, fait le fils de la Machine, je te présente mes amis, ma bande si tu préfères, car c’est moi, le chef ici !

_ Enchanté… Je… Je suppose que vous êtes tous les enfants de la station ? »

Mais personne ne répond à monsieur Nuit ! « Il ne faut pas leur en vouloir, papa, glisse le fils de la Machine, ils sont tous en colère !

_ Ah bon ? En colère contre quoi ?

_ En colère contre les adultes et leur défaillance !

_ En colère contre les adultes… et leur dé… ?

_ Oui, les adultes ne rassurent plus les enfants ! Ils n’offrent plus la sécurité, ni l’espérance ! La Chose est devenue folle, la violence est partout, nous sommes rongés par les inquiétudes et que font les adultes ? Ils nient les problèmes et paradent dans leur hypocrisie ! C’est si vrai que nous sommes obligés de prendre leur place ! Nous en savons plus qu’eux ! Nous voyons plus loin qu’eux !

_ Je te crois… et j’en suis désolé, je suis sincère ! Mais les adultes de la station, où sont-ils justement ?

_ Mais ici, dans la fosse…

_ Dans la fosse ?

_ Approche-toi du bord de la scène… et regarde dans l’ombre ! »

Monsieur Nuit fait comme on lui dit… et dans l’obscurité il voit des formes se mouvoir, ainsi que des serpents ! Ce sont des hommes et des femmes aux airs désespérés, comme englués dans un cauchemar ! De temps en temps, un œil s’allume, un bras se lève, un râle, un étouffement ! « Mais bon sang ! s’écrie monsieur Nuit. Ils souffrent là-dedans ! Qu’as-tu fait ?

_ Moi ? Rien ! Ils veulent dominer, qu’ils dominent ! Je les ai juste placés sous ma domination qui est la plus forte ! Et ils continuent de dominer, mais dans mon ombre !

_ Je… Je ne comprends pas…

_ C’est pourtant simple ! Ici, c’est moi qui commande et qui peux tout faire ! Regarde ! »

A cet instant, le fils de la Machine montre un pilier métallique, qu’il tord sans difficultés, sous l’effet de sa pensée ! Monsieur Nuit avale sa salive et lâche : « Je suppose que… tu vas me faire rejoindre les autres adultes…

_ Ah ! Ah ! Mais non, papa, j’ai besoin de toi !

_ Tu as besoin de moi ? Mais pour quoi faire ?

_ Mais pour que nous partions conquérir le Cube ! Ici, nous ne pouvons même pas scroller ! »

Le fils de la Machine veut poursuivre, mais soudain il s’arrête et ferme les yeux ! Il paraît comme endormi sur place ! « Eh ! Petit, ça ne va pas ? fait inquiet monsieur Nuit, mais le fils de la Machine n’a aucune réaction ! Monsieur Nuit regarde autour de lui et voit les autres enfants dans le même état de somnolence ! On n’entend que le glissement des adultes dans la fosse et monsieur Nuit ne peut réprimer un frisson d’horreur !

Mais, tout aussi rapidement qu’il s’était endormi, le fils de la Machine se réveille ! « Oh ! fait-il. A ton air, papa, je devine que j’ai plongé dans le sommeil !

_ En effet ! Tu parlais et d’un coup…

_ Je sais… C’est quelque chose d’incompréhensible pour nous, mais nous devons faire avec ! Nous nous endormons subitement comme ça !

_ Vous tous, les enfants ? En même temps ? Et à n’importe quel moment ?

_ C’est cela ! C’est l’une de nos faiblesses ! Mais ici, nous sommes dans une totale sécurité ! C’est dehors, parmi les adultes, que les choses se gâtent !

_ Pourtant, les adultes ne te gênent pas ici…

_ Non, je suis venu à bout de la station… C’était un espace restreint…, un petit groupe tellement prévisible !

_ Si tu le dis... »

ULTIMA (16-20)

Le 27/06/2026

R144

      "Je ne supporte pas qu'on foute le bordel dans mon train!"

                                                      Money Train

 

 

                                    16

     « Quoi ? Elle aurait eu peur d’une paire de jambes ? Vous vous moquez de nous ? s’écrie monsieur Nuit, alors que tout le monde est de nouveau réuni dans la salle d’accueil.

_ C’est en effet ce qu’a montré l’analyse du corps de K 35 ! riposte Lapsie.

_ Oh ! Une analyse effectuée par l’IA ! Oh ! Et vous prenez ça au sérieux !

_ Cette analyse, précise Ratamor, repose sur un ensemble de faits, de données qui sont vraies ! L’interprétation de l’IA peut être erronée, mais elle nous formule aussi des pistes !

_ Donnez-moi un exemple de faits pris en compte par l’IA, je vous prie !

_ Eh bien, répond Ratamor, nous savons, par l’affaissement du corps, ses points de faiblesse, etc., que K 35 prenait la navette pour rentrer chez elle et qu’elle avait peur dans cette même navette !

_ D’où cette paire de jambes !

_ Il est possible, grâce au programme, de savoir quand le cerveau avait peur et quelle était alors la hauteur de vue ! Elle correspond à la position assise !

_ Et donc, vous en concluez que cette paire de jambes appartenait au fils de la Machine ? Vous en revenez à votre théorie fétiche !

_ Je n’en conclus rien…, mais je n’écarte pas ce cadre d’hypothèses effectivement…

_ Et tout ça, pour protéger votre ami le pédophile Mox !

_ Je crois monsieur Nuit que vous n’êtes plus en état de discuter !

_ Quoi ? Je…

_ Il est tard, il est vrai, coupe le duc en vue d’apaiser la discussion. Je propose que chacun regagne sa cabine... »

Personne ne s’oppose à cette idée et monsieur Nuit, comme les autres, prend la direction de sa cabine, passablement énervé cependant ! Il entre dans son intérieur en maugréant : « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui m’a pris de venir ici ! Je pouvais voir l’état de mon béton, par les images qu’on m’aurait rapportées ! Non, j’ai encore voulu faire le malin et me voilà dans de beaux draps ! Le fils de la Machine, un possible pédophile nommé Mox, la fin tragique de K 35, des émanations psychiques, un type à la casquette rouge ! Eh ! Oh ! Oh ! Faut arrêter les conneries, c’est plus de mon âge ! »

Monsieur Nuit se prépare pour une douche et comme il a ses petites habitudes, il met un superbe peignoir sur le lit, pour quand il sortira de la salle de bains ! Puis, il file sous le jet d’eau chaude pour se détendre ! Il se surprend même à retrouver un peu d’entrain, puisqu’il chantonne ! « Allons, se dit-il, cela ne va pas si mal que ça ! Le duc ne tiendra pas longtemps devant les mystères mis en avant par Ratamor, au sujet de la station ! C’est pas un intello et quand il en aura marre, hop, de nouveau cap sur le Cube ! Tant pis pour les émanations ! Ah ! Ah ! »

Monsieur Nuit sort de la salle de bains, le sourire aux lèvres, en sifflotant, mais il s’arrête stupéfait : son peignoir n’est plus sur le lit ! « Bon sang ! Je suis sûr de l’avoir posé là pourtant ! » fait-il. Monsieur Nuit est tout nu et il se décide tout de même à regarder sous le lit…

« Beurk ! fait un petit voix derrière lui. Les affreuses fesses de Boomer ! »

Interloqué, monsieur Nuit se retourne et se redresse, s’efforçant néanmoins de masquer sa nudité ! « C’est ça que tu cherches, Boomer ?  demande un gamin, car il s’agit bien d’un gamin, tenant le peignoir de Monsieur Nuit.

_ Exactement ! C’est bien ça que je veux ! Et tu vas me le donner ! Je ne sais pas d’où tu sors, la petite crapule, mais file-moi le peignoir avant que j’ te taloche !

_ Oh ! Qu’il est méchant le Boomer ! Mais si tu veux ton peignoir, le Boomer, ben, va falloir venir le chercher ! »

Monsieur Nuit se jette sur le gamin, mais celui-ci a été plus vif que l’éclair ! Il est à l’autre bout de la pièce, assis sur une chaise, le peignoir dans les mains ! « Ah Ah ! Le Boomer, on n’a plus l’âge des galipettes ! Trop de graisse, trop de confort, trop de pouvoir, Ah ! Ah ! »

Nouveau bondissement de monsieur Nuit, dont les bras se referment encore sur du vide ! « Ah ! Ah ! fait le gamin. T’es dans un film au ralenti, le Boomer ! 

_ Tu vas voir, tu vas voir, ma petite ordure ! réplique monsieur Nuit. J’ai un remède pour les cancrelats de ton espèce ! Un truc qui fait boum et qui fait de larges trous dans les sales petites gueules ! »

Fou de rage, monsieur Nuit se précipite vers sa table de nuit, dont il ouvre le tiroir, pour prendre un pistolet. « Où t’es le cafard ? Où t’es l’avorton ? » crie-t-il. Le gamin est encore là, un peu plus loin, toujours en possession du peignoir. Monsieur Nuit ouvre le feu, tel un dément !

                                                                                                         17

     Pan ! Pan ! Les coups de feu réveillent tout le monde, particulièrement le duc qui sursaute et qui fonce vers la cabine de monsieur Nuit, puisque c’est de là que semblent venir les détonations ! Le duc, suivi par Lapsie et Ratamor, ouvre la porte de la cabine, voit monsieur Nuit tout nu, avec un « flingue » encore fumant à la main ! « Mais vous êtes dingue ! s’écrie le duc.

_ Mais il était là ! riposte monsieur Nuit.

_ Qui ça « il » ?

_ Le… Le fils de la Machine ! Il m’a volé mon peignoir !

_ Votre peignoir ? Il est là par terre, devant vous ! Mettez-le je vous prie ! Ce sera plus convenable pour discuter !

_ Le p’tit salopard ! dit encore monsieur Nuit, alors qu’il enfile son peignoir.

_ Donnez-moi votre pistolet ! intime le duc.

_ Hein ? Mais le gamin peut revenir ! Vous ne savez pas quel démon c’est !

_ Et si vous tirez dans un hublot, il y a de fortes chances pour que la moitié de la station explose ! Allez, donnez-moi cette arme... »

Monsieur Nuit s’exécute à regrets… « Bon, fait le duc, en récupérant l’arme, et si vous nous racontiez tout depuis le début !

_ Ben, je sortais de la douche, répond monsieur Nuit, quand j’ai vu le gamin me prendre mon peignoir !

_ Le gamin ? coupe Lapsie. Et vous l’avez tout de suite appelé le fils de la Machine ! Il vous l’a dit, qu’il était le fils de la Machine ?

_ Non, mais qui voulez-vous qu’il soit d’autre ?

_ Il y a encore quelques heures vous doutiez de l’existence du fils de la Machine, ou si vous l’admettiez, vous étiez prêt à jurer qu’il était innocent que c’était Mox le pédophile ! Je trouve que vous avez vite retourné votre veste !

_ Mais qu’est-ce que ça vient faire là ? Je suis choqué ! Je sors de la douche et j’ai une espèce de démon en face de moi ! Excusez-moi, mais pour l’enquête policière ou la psychothérapie, vous repasserez Lapsie ! D’ailleurs, tout le monde ici connaît votre passé un peu trouble !

_ Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ?

_ Je dis ce que je dis ! Alors, vous ignorez ce qu’on raconte sur vous, que vous tuez du PN pour soigner votre hystérie !

_ Espèce de sale Boomer !

_ Voilà, c’est comme ça que le gamin m’a appelé ! Vous n’ seriez pas d’ mèche avec lui par hasard ?

_ Ça suffit, monsieur Nuit ! coupe le duc. Qu’est-ce vous en pensez Ratamor ?

_ Il est possible en effet que le fils de la Machine ait décidé de nous rendre visite…

_ Mais dans quel but ?

_ Je dirais pour nous tester…

_ Nous tester ?

_ Depuis le début, nous avons affaire à un gamin particulier… D’abord, il est le fils de la Machine, qui est connue pour sa domination importante, débridée diront certains ! Elle accouche à soixante-dix ans, ce qui est hors norme ! Son enfant, d’après Mox, grandit à la vitesse de l’éclair, ce qui fait de lui un prodige !

_ Tout ça, ce ne sont que des suppositions !

_ Je ne peux pas dire le contraire, mais je dois aller au bout de mon raisonnement ! Mox sent que le gamin n’est pas normal et qu’il est même dangereux ! Résultat Mox est accusé de pédophilie et jeté dans l’espace ! J’en déduis que le fils de la Machine a hérité de la domination de sa mère et qu’il a porté celle-ci à un degré dont vous n’avons même pas idée, puisqu’il aurait comme « englouti » dans une sphère psychique le reste de la station !

_ Mais quel rapport avec l’attaque de cette nuit ?

_ J’y viens… D’après monsieur Nuit, le gamin l’aurait appelé Boomer, ce qui est un terme de mépris ! Pour moi, le gamin a voulu se mesurer avec monsieur Nuit, pour l’humilier peut-être ! Monsieur Nuit est un Dom éminent, avec du pouvoir, et c’était la nouvelle génération contre l’ancienne !

_ Le fils de la Machine testerait son pouvoir selon vous...

_ Oui, c’est ce que je pense… Ce n’est encore qu’un enfant, qui veut savoir jusqu’ où il peut aller !

_ Rendez-moi mon arme ! coupe monsieur Nuit ! Je saurais rectifier l’ gamin, lui montrer ses limites !

_ Hors de question ! répond le duc. C’est déjà un miracle que nous soyons encore là ! Et je conseille à chacun de retourner se coucher ! On aura besoin de forces demain matin, pour établir la marche à suivre ! »

                                                                                                      18

     Le lendemain, tout le monde est maussade et chacun part dans une direction différente, avec quelque chose en tête… Tout de même, Ratamor arrête Lapsie pour lui dire un mot… « Surveillez monsieur Nuit, indique-t-il. Je crains que le fils de la Machine ait fait plus que le tester…

_ Ah bon ? Vous pensez à quoi ?

_ Je pense que le fils de la Machine veut comprendre comment nous fonctionnons, afin de mieux nous gouverner… A travers monsieur Nuit, c’est tout le système qu’il veut circonscrire et atteindre !

_ Mais concrètement que peut-il arriver à monsieur Nuit ? Il pourrait devenir dangereux ?

_ Je ne sais pas... et c’est pourquoi nous devons garder un œil sur lui ! »

De son côté, monsieur Nuit n’est pas content : « Il faut voir comment ils me regardent depuis ce matin ! se dit-il. Ils pensent que je suis fou… Eh bien, qu’ils pensent ce qu’ils veulent ! Ils valent pas cher de toute façon ! Moi, le roi du béton enfermé dans une station de seconde zone ! Moi, le roi du Cube traité comme un sous-fifre ! Faut que j’ récupère mon flingue ! Le gamin pourrait revenir me voir… et alors j’ ferai un gros joli trou dans sa sale petite tête ! Ouais ! J’ suis comme ça ! Moi, le roi du béton ! Combien d’ouvriers ? 500 ! J’ commande 500 bonhommes, moi ! »

Monsieur Nuit tout à sa colère, après l’ascenseur, enchaîne les couloirs, les escaliers, les portes, semblant savoir où il va, mais au vrai s’enfonçant toujours plus dans les méandres de la station !

A un angle, quelque chose vient frapper ses jambes ! « Mais qu’est-ce… ? Comment ? C’est toi, l’ gamin ?

_ Je vous en prie, monsieur Nuit, aidez-moi !

_ Moi, t’aider ? Je vais plutôt en profiter pour t’étrangler !

_ Bououh ! Monsieur Nuit, comme vous êtes méchant !

_ Moi, méchant ? Mais c’est toi la peste, oui !

_ Vous dites ça pour hier soir, monsieur Nuit ? Snif !

_ Exactement ! Hier soir, tu voulais m’ faire enrager, pas vrai ?

_ Mais ce sont eux qui m’ont obligé, monsieur Nuit !

_ Eux ? Qui ça eux ?

_ Oh ! Je vous en prie, monsieur Nuit, protégez-moi !

_ Mais de qui, de quoi ?

_ Mais des autres de la station !

_ Les autres ? Où sont-ils ? On ne les voit pas !

_ Ils nous surveillent, monsieur Nuit, et ils veulent me détruire !

_ Pourquoi ils voudraient te détruire ?

_ Parce que je ne suis pas comme eux, monsieur Nuit !

_ Ah ! Ah ! T’as failli m’avoir ! Mais on trompe pas monsieur Nuit, comme ça !

_ Pourquoi j’essaierai de vous avoir ? J’ai jamais eu de papa, moi ! Il n’y a personne pour prendre soin d’ moi !

_ Et ta mère, la Machine ?

_ Elle est vieille maintenant ! Elle n’a plus de forces ! Je suis tout seul !

_ Tu disais pas ça hier soir ! Hein ? T’étais plus malin !

_ Si vous voulez pas m’aider, monsieur Nuit, donnez-moi un peu d’argent ! J’irai payer certains et peut-être qu’ils me laisseront tranquilles !

_ Mais de qui tu parles ? T’es harcelé, c’est ça ? Montre-moi tes harceleurs, je vais leur dire deux mots, moi !

_ Ils sont bien trop dangereux, monsieur Nuit ! Ils sont sans pitié ! Ce sont des assassins ! Je sais, je les ai vus faire ! C’est pour ça que je suis en danger, monsieur Nuit !

_ Mais enfin, c’est insensé ! Si ce sont des criminels, il faut les arrêter !

_ Combien vous avez sur vous, monsieur Nuit ? Je suis sûr qu’on peut les calmer avec un peu d’argent !

_ Je ne sais pas… J’ai un billet de cent, à ce que je vois…

_ Je vais le prendre, monsieur Nuit, et vous savez ce que je dirai aux autres ? Je leur dirai : « Voilà un billet d’ cent ! Il vient de monsieur Nuit, mon bienfaiteur, la papa que j’ai jamais eu !

_ Tu vas leur dire ça ? Mais ils voudront plus ! Ils se moqueront de toi !

_ Pas quand j’aurai prononcer votre nom, monsieur Nuit ! Car ils vous connaissent ! Ils savent que vous êtes important dans le Cube… et ils auront peur de vous !

_ Ah bon ? Ah bon ? Hum, ça change tout ! Tiens, voilà le billet ! Mais il faudrait quand même que je leur dise deux mots !

_ Ça va les calmer, monsieur Nuit, sûr !

_ Mais où tu vas ? Comment je saurais que tu vas bien ?

_ Je reviendrai, papa ! Tu permets que je t’appelle comme ça ?

_ Mais bien sûr, mon petit… Si je peux te rendre service... »

                                                                                                           19

     Au dîner, chacun est plongé dans ses pensées et l’ambiance est orageuse… C’est comme si on s’attendait à tout instant à ce que quelque chose éclate ! Le duc est le premier à faire le bilan de sa journée… « Eh bien, dit-il, je suis retourné à l’entrepôt des stocks… et je n’ai eu affaire à aucune émanation psychique ! Hum !

_ C’est déjà ça ! lâche Lapsie.

_ Et vous avez pu recueillir des éléments qui permettent de mieux comprendre le sort de la station ? demande Ratamor.

_ A vrai dire…, non ! Mais il faut tout de même qu’on revienne sur ce qui s’est passé hier soir…

_ Pourquoi ? Pour moi, l’incident est clos ! coupe monsieur Nuit.

_ Ah ! Tout de même, monsieur Nuit, vous avez subi une attaque de la part du… fils de la Machine !

_ Une attaque… Une attaque… Il m’a fait une farce avec mon peignoir, point final !

_ Vous lui avez quand même tiré dessus, avec votre pistolet ! coupe Lapsie.

_ Oui, oh ! J’étais énervé, fatigué ! C’est de l’histoire ancienne tout ça !

_ Pas pour nous, monsieur Nuit, corrige Ratamor. Vous avez discuté avec une émanation psychique, qui s’est révélée aussi réelle, puisqu’elle pouvait saisir les objets ! Nul doute que si vous pouviez répéter ce que vous avez vécu, on pourrait peut-être mieux comprendre le phénomène, comment on passe du monde psychique, contrôlé par le fils de la Machine, au monde physique !

_ Je vous ai déjà dit, répond Ratamor, que l’incident est clos ! D’ailleurs, le fils de la Machine n’est pas du tout comme vous croyez !

_ Comment ?

_ Mais oui, il m’a fait une farce, j’ai mal réagi…

_ Quel revirement soudain ! fait le duc.

_ Bof…

_ Le duc a raison, enchaîne Lapsie. Votre revirement, monsieur Nuit, est même suspect !

_ Vous ne vous êtes jamais trompée ? Non, bien entendu ! Lapsie, la grande tueuse de PN, ne se trompe jamais !

_ Cette agressivité cache quelque chose… Bon sang, vous l’avez revu !

_ Quoi ? Qui ça ?

_ Le fils de la Machine ! Vous l’avez revu !

_ Moi, j’ai revu le fils de la Machine ? Ah ! Ah !

_ C’est vrai ? Vous l’avez revu ? questionne le duc.

_ Allons, duc, vous me connaissez depuis longtemps !

_ Exactement et c’est pourquoi je me demande pourquoi vous gardez la tête baissée, quand vous me parlez !

_ D’accord, d’accord ! Je l’ai revu !

_ C’est pas vrai ! s’écrie Lapsie.

_ Et vous l’avez revu quand ? demande le duc.

_ Là, dans la journée…

_ Et vous comptiez nous le dire quand ? rugit Lapsie.

_ Eh bien, je ne comptais pas vous le dire, si vous voulez tout savoir ! Moi et le gamin, nous nous sommes expliqués, nous avons parlé comme deux grandes personnes et le problème est réglé !

_ Mon Dieu ! » s’écrie Lapsie.

Un ange passe, puis Ratamor reprend d’une voix douce, pour ménager monsieur Nuit : « Vous dites que vous vous êtes expliqués, vous et le gamin… A-t-il donné une raison, pour le « coup » du peignoir ? 

_ Oui, il m’a dit qu’il n’avait pas eu le choix, qu’on l’avait forcé…

_ Et vous l’avez cru ? coupe Lapsie.

_ Dans le cas où on l’aurait forcé, reprend patiemment Ratamor, est-ce qu’il vous a dit qui…, qui l’aurait forcé ?

_ Oui, les autres habitants de la station !

_ Ah ? Ils sont donc quelque part… et pourquoi, pourquoi ils auraient forcé le fils de la Machine ?

_ Eh bien, tout simplement parce qu’il n’est pas comme eux ! Comprenez, il est harcelé par certains, d’autant qu’il est seul et que c’est encore un enfant sans défenses ! Il n’a jamais eu de père, vous savez !

_ Seigneur ! » fait Lapsie.

                                                                                                 20

     « Et maintenant ? questionne à nouveau le duc.

_ Quoi, maintenant ? répond monsieur Nuit.

_ Eh bien, est-ce que vous et le fils de la Machine, vous allez vous revoir ? Avez-vous convenu d’un rendez-vous ?

_ Non pas exactement ! J’ai dit à cet enfant que je comprenais bien sa situation, parce qu’il est harcelé, et je lui ai proposé mon aide !

_ En fait, vous avez joué le rôle du père ! jette Lapsie.

_ Et de nouveau la vipère essaye de mordre ! Mais, c’est vrai, j’ai été touché par la fragilité du gamin…

_ Monsieur Nuit, coupe Ratamor, j’aimerais revenir sur les circonstances de votre rencontre… Où s’est-elle produite ?

_ Dans un couloir… Je ne me rappelle plus lequel… Mais c’était au cœur de la station !

_ C’était une rencontre fortuite… ou bien, vous avez vu le gamin venir à vous ?

_ Une rencontre fortuite ! J’ai presque buté dans l’ gamin ! J’imagine que c’était à cause de son désarroi !

_ Et vous avez dû d’abord être en colère, après ce qui s’est passé hier soir ?

_ Effectivement ! Dans un premier temps, je n’ai pas mâché mes mots, croyez-moi ! Mais le gamin m’a bientôt tout expliqué !

_ C’est là qu’il vous a dit qu’il était la victime en quelque sorte des autres habitants de la station… et vous ne lui avez pas demandé où ils étaient, ces autres habitants ?

_ Mais si, figurez-vous ! Mais le gamin m’a très vite répondu qu’il était lui-même surveillé, qu’on nous surveillait tous ! Je voyais distinctement la peur sur son visage !

_ Donc, vous ne savez toujours pas où sont les autres habitants, ni comment on peut les joindre… Et ensuite ?

_ Quoi ensuite ?

_ Eh bien, vous lui avez proposé votre aide, puisqu’il était harcelé !

_ Oui, c’est bien ça… Je l’ai aidé…

_ Ah bon ? Et de quelle manière ?

_ Hem ! J’avais un billet de cent… et il m’a dit qu’il pouvait s’en servir pour calmer ses agresseurs !

_ Hi ! Hi ! Il vous a tapé ! Hi ! Hi ! Il a réussi à vous taper ! se réjouit Lapsie.

_ Espèce de vieille morue ! réplique monsieur Nuit. Pourquoi tu vas pas buter du PN, pour nous faire des vacances !

_ Calmez-vous, je vous en prie ! intervient le duc. Donc, monsieur Nuit, vous lui avez donné un billet de cent… et après ?

_ Après, vous pouvez pas comprendre !

_ Essayez tout de même, mon ami, presse le duc. C’est important… Nous ne vous jugerons pas !

_ Eh bien, le gamin m’a dit que j’étais respecté dans l’autre monde...

_ Dans l’autre monde ? coupe Ratamor. C’est l’expression qu’il a lui-même utilisée ?

_ Euh… je ne sais pas… Mais c’est comme ça que je l’ai compris !

_ Très bien ! Et donc votre nom est respecté dans l’autre monde...

_ C’est ça… et ma caution pouvait aider l’ gamin ! Les autres, sachant que je le protégeais, auraient peur de le harceler davantage !

_ Hi ! Hi ! fait Lapsie.

_ Je vous rappelle tout de même, mon ami, reprend le duc, qu’il a d’abord été question de « voler » votre peignoir ! Cette demande, de la part, des harceleurs, ne vous a pas semblé étrange !

_ Ah ! Comme c’est facile ! Vous êtes assis là et vous voyez les choses rationnellement, lucidement ! Moi, sur le Cube, j’ai des chantiers de deux cents, trois cents personnes ! avec du béton qui n’arrive pas ou une météo exécrable ! J’ dois prendre des décisions capitales, en un minimum de temps, tout seul ! Et tout ça pourquoi ? Pour que des écolos dégueulasses me crachent à la gueule ! Le gamin m’a dit que j’étais respecté ! Lui-même m’a regardé comme un sauveur, comme un père ! Et il eût fallu que je considère tout ça froidement ! que je me demande de quelle nature est le monde psychique qui entoure la station et s’il a des foutues portes temporelles ou que sais-je ?

_ Tu as raison, mon ami, nous ne sommes pas à ta place… et d’ailleurs, nous avons tous besoin de repos… La journée a été longue et il est temps pour chacun de regagner sa cabine…

_ Et vous croyez qu’il va vous rembourser ? » jette encore narquoise Lapsie à monsieur Nuit.