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R146

ULTIMA (24-27)

Le 11/07/2026

R146

     " Tes deux fils vont aller en prison!"

                                  As Bestas

 

 

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     « Viens , papa, je vais te montrer quelque chose ! reprend le fils de la Machine, qui entraîne monsieur Nuit par un escalier et on arrive dans une vaste salle climatisée, blanche, avec des tuyaux partout… « Nous sommes au cœur de la station ! explique le fils de la Machine. Et voilà maman !

_ Comment ? Ta mère… Je veux dire la Machine, elle est toujours vivante ? Je croyais…

_ Qu’elle était morte ?

_ Oui, enfin, tu sais qu’elle est devenue une légende… Alors, on imagine des choses…

_ Mais c’est un peu vrai qu’elle n’est plus tout à fait en vie… Elle a eu une attaque cérébrale et depuis elle n’a pas repris conscience…

_ Oh ! »

Monsieur Nuit s’approche d’un corps dans une bulle… Il y a un respirateur, des tas d’autres appareils et des branchements qui tissent comme une immense toile d’araignée… « Son cerveau fonctionne encore, tu sais…, dit le fils de la Machine.

_ Vous espérez toujours un réveil ?

_ Je n’ose y croire… Mais, par moments, j’ai l’impression que si elle meure, je mourrai aussi !

_ Allons, allons, il n’y a aucune raison pour ça… Mais où vont tous ces tuyaux ? On dirait qu’ils quittent la salle…

_ Je ne sais pas… Nous n’avons fait que suivre les instructions de la Machine elle-même, comme si elle avait prévu ce qui allait lui arriver ! »

Prudemment, monsieur Nuit voit que la plupart des tuyaux partent par une cheminée et qu’ils se perdent dans les hauteurs ! « Mais à quoi sert tout cela ? » se demande monsieur Nuit. « Allez viens, on retourne près des autres ! » lui dit le fils de la Machine et monsieur Nuit quitte docilement cette salle étrange…

L’ambiance est tout autre pour le petit déjeuner du reste de l’équipe… Ratamor a mal dormi, Lapsie brûle d’agir et le duc est encore troublé par sa baignade aventureuse ! On se sert en café et de ce qui ressemble à du pain… « Mais enfin où est notre ami, monsieur Nuit ? » s’écrie le duc. Les deux autres haussent les épaules… « J’espère qu’il n’a pas disparu tout de même ? rajoute le duc.

_ Le voilà ! coupe Lapsie.

_ Ah ! Eh bien, on se demandait où vous étiez ! déclare le duc. On craignait même qu’il ne vous soit arrivé un accident !

_ J’ai revu le fils de la Machine !

_ Quoi ? s’écrie Lapsie.

_ Décidément, ça devient une habitude ! tranche Ratamor.

_ Non seulement, je l’ai revu…, mais j’ai aussi vu tous les autres de la station ! »

Le duc en laisse tomber sa tasse ! C’est comme si un éclair avait foudroyé la table ! « Qu’est-ce que vous dites ? parvient à articuler Ratamor.

_ Je dis que j’ai vu les habitants de la station !

_ Mais comment est-ce possible ? lâche Lapsie.

_ A vrai dire, je ne sais pas encore comment ça se passe… explique monsieur Nuit. Il y a peut-être en effet, comme vous le supposiez Ratamor, une dimension psychique, parallèle à la réalité que nous connaissons… En tout cas, il y a à chaque fois comme un passage, difficile à définir…

_ Mais comment vont les habitants ? demande le duc.

_ Eh bien, je ne sais pas trop… répond monsieur Nuit, qui frémit au souvenir de la « fosse ».

_ Vous ne pouvez pas être un peu plus clair ?

_ C’est que… ce que j’ai vu est difficilement compréhensible…

_ Essayez tout de même… Ces gens sont-ils en bonne santé ?

_ Apparemment oui… Mais il faut comprendre que le fils de la Machine les commande…

_ Comment ça ? Il les menace ?

_ Euh… C’est pas tout à fait ça…

_ Et quel est le message ? interroge Lapsie.

_ Hein ?

_ Vous êtes porteur d’un message, n’est-ce pas ? Le fils de la Machine vous invite dans sa dimension, il doit y avoir une raison !

_ En effet… Il voudrait aller sur le Cube, lui et sa bande…

_ Sa bande ?

_ Enfin, lui et les autres enfants de la station…

_ Et on laisserait là les habitants ? coupe le duc.

_ Non, non, on les prendrait aussi avec nous…

_ Vous n’avez pas l’air sûr… fait Lapsie.

_ C’est qu’ils ne sont plus vraiment eux-mêmes, d’après ce que j’ai pu en juger !

_ Qu’est-ce que vous voulez dire ? demande Ratamor.

_ Eh bien, ils sont devenus des esclaves ! réplique monsieur Nuit. Les habitants sont… dans une fosse…, comme des ombres grouillantes ! Mais… Mais le fils de la machine dit que c’est de leur faute ! qu’il ne fait que contrôler leur domination ! »

Les autres stupéfaits regardent monsieur Nuit !

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     « Si je comprends bien, reprend Lapsie, il y a sur la station un enfant psychopathe, un PN sans aucun doute, et vous voudriez qu’on le ramène sur le Cube, pour qu’il rende tout le monde esclave, comme ici ! C’est bien ça ?

_ Dès le départ, vous avez été hostile à ce garçon, répond monsieur Nuit, comme vous l’êtes au fond à l’égard de tous les hommes ! Mais le fils de la Machine n’est pas comme vous dites : il a des sentiments, il cherche le bien-être des autres ! Cela se voit aux soins dont il a entouré sa mère !

_ Sa mère ? La Machine ? s’écrie Ratamor.

_ Que savez-vous à ce sujet ? renchérit le duc.

_ Eh bien, répond monsieur Nuit, j’ai vu la Machine elle-même… Elle a subi une attaque cérébrale et est toujours apparemment dans le coma…

_ On la maintient en vie… ?

_ C’est c’ la… D’ailleurs, je suis bien intrigué par l’installation dont elle est objet…

_ Qu’est-ce qui vous choque ?

_ Mais des dizaines de tuyaux partent vers le plafond…

_ Vous êtes médecin maintenant ? fait ironiquement Lapsie.

_ Non, mais je suis spécialiste en bâtiments… et je ne vois pas du tout à quoi ça peut servir…

_ Mais vous avez une hypothèse… rajoute le duc.

_ Je n’ai pas pu m’empêcher d’y réfléchir en effet… En fait, la Machine avait laissé des instructions, s’il lui arrivait un accident… et son fils, avec des techniciens sûrement, n’ont fait que les suivre à la lettre… Or, connaissant la Machine, cela devait être dans un but précis !

_ « Connaissant la Machine... » enchaîne Ratamor. Allez jusqu’au bout de votre raisonnement, monsieur Nuit ! Qu’est-ce que la Machine, sinon de la domination pure ? On peut donc penser qu’elle n’a pas voulu lâcher le contrôle de la station, malgré son attaque cérébrale !

_ C’est ce que je pense aussi…, approuve monsieur Nuit.

_ Une seconde ! coupe le duc. Vous êtes en train de nous dire que, d’une manière ou d’une autre, la Machine pourrait agir sur la station ?

_ Tous ces tuyaux ont bien une utilité…

_ Mais nous parlons d’une femme qui est dans le coma ! jette Lapsie.

_ Est-ce vraiment possible, Ratamor ? interroge le duc.

_ Tout cela me laisse perplexe, évidemment… Mais suivons le raisonnement de la Machine : elle cherche à dominer au-delà de la mort, ce qui revient à ignorer celle-ci ! Imaginons alors la station tel un cerveau géant, qui obéirait encore à la Machine ! Les tuyaux joueraient le rôle des neurones !

_ Hi ! Hi ! Du grand spectacle, hein, Ratamor ! fait Lapsie. Avec des murs ici sensibles… Si je leur donne un coup, la Machine va avoir mal ! Hi ! Hi !

_ Ce n’est pas aussi idiot que ça ! objecte monsieur Nuit. Cela expliquerait une réflexion du fils, qui m’a dit que si la Machine venait à mourir, il mourrait aussi !

_ Il est vrai, reconnaît le duc, que déjà sa naissance était bizarre ! La Machine avait soixante-dix ans ! C’est un peu comme si le fils était l’héritier de sa domination ! Non un fils de chair, mais plutôt spirituel !

_ D’où son extraordinaire pouvoir ! approuve monsieur Nuit.

_ Je suis la seule femme ici, précise Lapsie, et la seule semble-t-il à avoir les pieds sur terre ! Pendant que vous divaguez, moi, je ne perds pas de vue la dangerosité du fils de la Machine et la nécessité de le neutraliser, ou de l’abattre, si on ne peut pas l’arrêter ! Voilà où nous en sommes vraiment ! Alors, monsieur Nuit, vous allez nous organiser un p’tit rendez-vous avec le gamin et je m’occuperai du reste !

_ Bien sûr, répond monsieur Nuit, on en revient à votre obsession : il faut tuer du PN !

_ Mes amis, mes amis ! lâche le duc, pour calmer le jeu.

_ Eh ! La Machine ! Tu m’entends ? crie Lapsie. Je vais m’occuper d’ ton rej’ton ! »

A cet instant, un énorme bruit fait sursauter tout le monde ! Puis, un soldat s’excuse : il vient de faire tomber du matériel ! Chacun le regarde avec colère, car on a eu peur ! « Bon, ben, qu’est-ce qu’on fait ? demande le duc. Ratamor ?

_ Il serait bon de pouvoir discuter avec les habitants… Il faudrait savoir ce qu’ils ont ! C’est le but de notre mission !

_ Approuvé ! répond le duc. Monsieur Nuit, lors de… votre prochaine rencontre avec le fils de la Machine, pourriez-vous lui faire une demande en ce sens ?

_ On ne sait même pas s’il n’a pas inventé tout ça ! » réplique Lapsie en regardant monsieur Nuit.

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     « J’ai encore quelque chose à dire, rajoute monsieur Nuit.

_ Quelle surprise ! s’écrie Lapsie.

_ Je vous en prie ! fait le duc à Lapsie.

_ Eh bien, les enfants de la station sont atteints d’un étrange mal… Ils s’endorment brusquement, tous, en même temps… Cela dure quelques minutes, puis ils se réveillent !

_ Curieux…

_ Voilà qui les rend vulnérables ! se réjouit Lapsie.

_ Cela a peut-être à voir avec leur énergie, précise Ratamor. Dominer, contrôler son environnement demande beaucoup d’énergie ! C’est de la tension et une tension anormale à cet âge-là !

_ Oh ! intervient monsieur Nuit. Maintenant, je me rappelle les propos du fils de la Machine ! Il disait que lui et les autres enfants étaient en guerre contre le monde des adultes, parce que celui-ci est défaillant et qu’il n’assure plus la sécurité des jeunes !

_ Voyez-vous ça ! fait Lapsie. De vraies poules mouillées !

_ Il existe en effet une relation entre l’anxiété et la domination, approfondit Ratamor. Rejeter la différence, se replier sur soi ou bien réagir avec violence ou autorité sont des réactions naturelles, face à la peur ! Nous sommes toujours des animaux et nous avons hérité de leurs comportements ! Ils défendent leur individualité, afin de survivre ! »

Chacun médite un instant ces paroles… « Si je comprends bien, fait le duc, on a des enfants qui ne sentent plus en sécurité et qui ne peuvent plus compter sur les adultes pour cela ! Ils développent donc une domination… psychique, puisque la domination physique n’est pas pour eux… et cette domination psychique serait anormale, excessive !

_ Elle leur aurait tout de même permis de prendre le contrôle de la station, enchaîne Ratamor, avec sans doute l’aide la Machine…

_ Cela ne me plaît pas du tout ! rajoute le duc.

_ A moi non plus ! lance Lapsie. Des mômes qui commandent, c’est jamais bon ! Rien qu’à me souvenir de K 35, j’ai envie de faire le ménage !

_ Et on sait ce que ça veut dire venant de vous ! jette monsieur Nuit. C’est tirer dans l’ tas !

_ Eh ! Vous pourrez fermer les yeux !

_ Les enfants, les enfants ! fait le duc. Il ne s’agit pas de se disputer, mais de rester soudés ! Je propose que chacun intègre ce qui vient d’être dit et qu’on se retrouve ici, pour une réunion, disons dans une heure ! »

Les têtes opinent et on se sépare… Lapsie rejoint sa cabine et elle se dit qu’elle doit désormais ne plus quitter son arme ! « Une vraie maison de dingues ! pense-t-elle. Gamins ou pas, ils sont dangereux ! Il faut tout de suite refroidir la vocation des apprentis PN ! Et pour ça, rien ne vaut des « bang bang » qui fument ! »

Lapsie entre dans sa cabine et tout de suite elle se dirige vers la boîte de son arme ! « C’est ça que tu cherches ? demande une voix derrière elle.

_ Tu dois être le fils de la Machine ? répond Lapsie, qui s’est retournée et qui voit un ado assis sur son lit, tenant son pistolet à crosse de nacre.

_ Tout juste ! Tu sais que t’es vraiment pas mal ? Qu’est-ce que tu ferais, si je te demandais de te déshabiller ?

_ Mais je te mettrais une bonne fessée !

_ Tss, tss, mauvaise réponse ! Car je pourrais te viser et presser la détente ! C’est une arme qu’il faut paramétrer, je crois… Voyons voir… La cible est une belle femme de quarante ans ! Blonde, sensuelle, agressive ! Hmmm ! Jolis nichons, mais avec des hanches un peu larges…

_ Espèces de sale petit voyou !

_ Voilà ! Ton arme est programmée ! Tu connais le principe : les balles suivent la cible, jusqu’à ce qu’elles l’atteignent ! Attention ! C’est parti ! »

Lapsie sait qu’elle n’a que quelques secondes ! D’un geste vif, elle balance un coussin sur le « môme », qui tire vers le plafond, pour se protéger ! Mais la balle ne s’y loge pas définitivement ! C’est en fait un drone miniaturisé, qui a comme sa vie propre ! Il fore même les murs, s’il voit, grâce à une caméra thermique, que sa cible se trouve derrière et il tue en explosant dans le corps de ses victimes !

Même si elle a l’avantage, Lapsie sait qu’elle doit au moins quitter la pièce et elle se précipite vers la salle de bains ! Elle a gagné un peu de temps, mais elle entend déjà la balle qui commence à percer la cloison ! Vite, elle se met sous un jet d’eau froide, dans l’espoir d’échapper à tout repérage !

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     Depuis combien de temps est-elle sous l’eau, ou presque ? Elle ne le sait pas… Elle s’est couchée dans le fond de la baignoire et rapidement l’eau l’a recouverte… Son nez juste émerge pour respirer… Elle ne bouge pas et l’eau s’est aussi arrêtée ! L’a-t-elle coupée ? Elle ne s’en souvient pas ! Ce qui la préoccupe, ce qu’elle fixe, c’est la balle de son propre pistolet qui est au-dessus d’elle, immobile, qui ne sait où aller et qui produit un léger vrombissement qu’elle connaît bien !

« Il n’y a qu’à attendre…, se dit Lapsie. La balle est comme les gamins de la station : elle consomme beaucoup d’énergie, pour une toute petite batterie ! Quelle est son autonomie ? Une heure tout au plus ! » Effectivement, on entend bientôt un plouf ! La balle est tombée inoffensive sur le ventre de Lapsie ! Celle-ci pousse un soupir de soulagement et elle se redresse, la balle dans la main…

Mais elle est en colère ! « Alors comme ça, les gamins ne se sentent pas en sécurité et c’est pourquoi ils mettent tout le monde au pas psychiquement ! pense-t-elle. Mais, moi, je vais leur en donner de la sécurité ! Une sécurité éternelle ! Oh ! Oh ! Doucement, ma vieille ! Il est possible que l’autre affreux t’attende encore de l’autre côté, pour t’achever ! »

Lapsie ouvre prudemment la porte de la salle de bains et jette un coup d’œil, mais personne n’est dans sa chambre ! Mieux, l’arme a été laissée sur le lit ! « Il a sans doute cru que ça suffisait ! » se dit Lapsie, qui récupère sans tarder son pistolet. « D’abord, il faut le reparamétrer ! reprend-elle. Inutile que je me suicide, quand je f’rai feu à nouveau ! » Elle efface donc son profil, mais elle s’énerve quand il s’agit d’enrichir celui du Fils de la Machine !

« Qu’est-ce que j’ mets ? Fils de pute ? Crapule ? Ver de terre ? Limace ? Bouse de vache ? » Lapsie craque et se met à pleurer : c’est le choc ! « Ah ! Les salauds ! murmure-t-elle. Les fumiers ! Ils ont bien failli m’avoir ! Pour qui se prennent-ils ? C’est la guerre ! Gosses ou pas gosses, y aura pas d’ survivants ! Je vais être la nurse du diable ! celle qui à la place du biberon donne du plomb ! »

De son côté, le duc n’est pas à l’aise… Il n’arrive pas à s’enlever de la rétine les merveilleuses petites fesses de la baigneuse ! « Bien sûr, c’est ridicule ! se dit le duc. Elle serait ravie de séduire un homme mûr ! Ça la changerait des gamins qui l’entourent ! Elle se sentirait plus importante, plus femme en un mot ! Voilà la cause de son petit manège ! Ce n’est pas mon propre charme qui l’attire ! Quant à moi, serais-je victime de ce qu’on appelle le démon de midi ? Deviendrais-je un vieux salace, en mal de chair fraîche ? »

En fait, depuis que le duc est arrivé à la station, il n’a cessé de s’enfoncer dans les tourments, le doute ! D’abord, il y a cette histoire de psychisme, décrite par Ratamor ! Ce n’est pas le terrain du duc ! Lui, il ne connaît bien que son pouvoir, ce qui est sous sa « juridiction », si on peut dire ! Se remettre en question, se sonder, toucher le tuf, les profondeurs, c’est bon pour les intellos comme Ratamor, mais pas pour le duc !

De là, un sentiment d’inutilité qui s’est emparé de lui ! Il donne des ordres, bien sûr, mais, à la vérité, il est dépassé, tendu, avec une sorte d’angoisse, comme si subitement il avait pris un coup de vieux ! Il a l’impression d’être à un tournant, à un moment où il faut dresser un bilan et cette perspective ne l’enchante guère !

C’est sur cet esprit fragilisé qu’est venue se graver la baigneuse ! Elle est apparue telle une source d’eau fraîche, un remède à l’enfermement de la station, à son air confiné ! D’ailleurs le duc, tout à l’heure, quand monsieur Nuit parlait de la bande du fils de la Machine, brûlait de demander s’il n’y avait pas là une jeune fille ! Il s’est retenu de toutes ses forces, car alors on l’aurait drôlement regardé !

Désormais, il ronge son frein et il sursaute quand Dominator choisit cet instant pour établir une liaison depuis le Cube ! « Alors, duc, fait le maire de Domopolis, comment ça se passe ? Je vous avoue que j’attendais de vos nouvelles, mais que j’ai été déçu…

_ Oui, Dominator, je vous prie de m’excuser, mais ici nous avons eu beaucoup à faire ! Il faut que vous sachiez que monsieur Nuit a vu les habitants de la station !

_ Ah ! Et comment vont-ils ?

_ Bien apparemment, quoiqu’ils soient sous l’emprise du fils de la Machine !

_ Le fils de la Machine ?

_ C’est une histoire un peu compliquée, Dominator. Ratamor pense que les habitants sont tenus dans une dimension psychique particulière, qui serait en fait soumise au fils de la Machine ! Et ce n’est pas tout, la Machine elle-même serait encore vivante et continuerait à influencer la station ! Elle est pourtant dans le coma !

_ Je vois, dit Dominator, en allumant un de ces traditionnel cigares.

_ Vous voyez ? Vous avez de la chance, car moi, je ne vois rien du tout !

_ Vous m’avez l’air tendu, duc, et ça ne vous ressemble pas du tout ! D’habitude, vous tranchez dans le vif, quoiqu’il arrive et c’est pourquoi je vous ai envoyé en mission !

_ Bien sûr, Dominator ! Un petit coup de mou, je suppose ! »

R145

ULTIMA (21-23)

Le 04/07/2026

R145

          "Je mène une guerre contre Dieu!"

                                   Prisoners

 

 

 

 

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     Chacun retrouve sa chambre et Ratamor y est bien songeur, assez las et somme toute dépassé par les événements… Il se met à caresser la harpe de Kaar, doucement, comme on le lui a appris il y a bien longtemps… D’abord, ce n’est qu’un léger frémissement au-dessus de la harpe, jusqu’à ce qu’on comprenne que c’est le vent qui agite un champ de blés !

La harpe fournit plus qu’une image, elle transporte littéralement, en agissant sur tous les sens ! Ratamor ressent cette fraîcheur, apportée par le vent, et il respire longuement ! C’est tout le savoir des Kaars qui permet cela, car ils ont appris l’effet de la beauté sur le cerveau !

Les épis, hérissés de leurs barbes, ondoient lentement et Ratamor entend leur bruissement ! « Les Kaars sont de véritables magiciens ! » se dit-il, puis il voit le blé devenir d’un jaune vif, alors que dans ses pieds il vire au brun, au rouge rubis, avec la déclinaison du soleil !

« Bon sang ! » murmure Ratamor et il retouche la harpe, qui le conduit dans un talus multicolore, où les jaunes, les bleus, les blancs, les rouges éclatent, au milieu du vert et du jaune pâle des graminées ! Il voudrait s’y plonger, s’y enivrer de fraîcheur, fêter cette richesse, cette profusion et se laisser aller à la joie, mais il n’oublie tout de même pas où il est, ni pourquoi !

Il se met alors à pleurer, car il songe que le Cube détruit tout cela, n’ayant aucun respect pour ce qui lui paraît secondaire, anodin, gratuit, pouvant se renouveler sans cesse ! Toute la Chose disparaît sous des tonnes de gravats, bien que le Dom se demande pourquoi il est malade et quel serait le remède !

Lapsie, elle, ouvre un de ses sacs et en sort son arme préférée, un superbe pistolet à crosse de nacre et qui est « intelligent », grâce à l’IA ! On peut tirer dans toutes les directions, la balle atteindra toujours sa cible, à condition d’avoir bien renseigné l’arme ! Lapsie donc la paramètre avec toutes les informations dont elle dispose sur le fils de la Machine ! « Il doit avoir entre treize et quinze ans, se dit-elle. Le regard sombre… De grandes oreilles sans doute… J’indique culottes courtes, on ne sait jamais… Rapide, volubile ! Mais mes balles iront plus vite que les émanations psychiques ! C’est dommage que l’IA pige pas « Affreux PN », car le gamin en est sûrement un ! Boum ! Je vois déjà sa tête éclater comme une pastèque ! J’hésiterai pas, je n’aurais que quelques secondes, devant le monstre ! Faut que je fasse un peu d’assouplissement : on se rouille si on laisse le PN tranquille ! Comme il est loin le temps de la fac, où on prônait la compréhension, le respect du patient et de sa douleur ! J’ suis devenue réaliste ! Moins hypocrite peut-être ! En tout cas, je me suis libérée, moi ! Bang ! J’ fais des trous ! J’écrase l’obstacle ! J’ suis Lapsie ! Hi ! Hi ! Dans l’ fond, j’ ai jamais refoulé ! J’ai toujours méprisé ! »

Le duc, quant à lui, a une nuit agitée… Il semble en proie à des cauchemars et il transpire, car sans doute a-t-il trop chaud… Il décide de rejoindre l’une des salles de détente, avec le thème de la mer ! Sur un grand écran, on voit une plage en été, de sorte qu’on a l’impression d’y être et c’est une vision rafraîchissante, qui peut aider les habitants de la station à supporter leur long séjour… Le duc prend un siège de cuir et essaie de retrouver son calme, devant ces enfants qui jouent, au milieu de ces bruits paisibles qui caractérisent la joie de se baigner !

Mais soudain le duc se fige, car une jeune fille vient de faire son apparition et elle saisit les sens ! Elle porte un string et laisse voir deux merveilleuses petites fesses ! Elle ne se gêne pas d’ailleurs pour les planter sous les yeux du duc ! Mais d’où vient-elle ? Elle ne doit pas faire partie du programme de détente, car elle est beaucoup trop sexy ! Alors ? Serait-ce encore une de ces émanations psychiques ? Aurait-elle échappé à la domination du fils de la Machine, comme le suggère Ratamor ? « Au diable la science ! se dit le duc, qui est déjà excité. Cette fille-là est bien réelle ! »

Mais voilà justement qu’elle entre dans l’eau… « Comment peut-elle faire ça ? se demande le duc. C’est un film devant... » Mais la jeune fille se met bien à nager et elle regarde le duc sur le côté, l’air de lui dire : « Tu aimes mes fesses, je le sais, alors suis-moi, on sera un peu plus à l’aise au large ! » Le duc n’en revient pas ! Il ne sait que penser ! Il est partagé entre le rire et la gravité ! Tout cela lui paraît loufoque, vu qu’il n’y a pas d’eau ! Mais la sève qu’il ressent lui enlève toute envie de plaisanter ! Le sexe, le plaisir, c’est sérieux !

Le duc avale donc sa salive et finit par se débarrasser de son pyjama ! Il rêve sans doute quand les vaguelettes viennent lui lécher les pieds ! Mais il avance jusqu’aux genoux et continue, quoique le froideur de l’eau le surprenne ! Mais la tête de la baigneuse émerge un peu plus loin, avec tout ce qu’elle suggère de promesses !

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     Le duc se met à nager, il réapprend des gestes qu’il n’a pas exécutés depuis très longtemps ! La jeune femme a maintenant atteint un plongeoir, auquel elle s’accroche, apparemment indifférente, mais elle attend le duc ! « Elle veut se faire les dents sur un type mûr ! se dit le duc. Et c’est bien normal : elle cherche à connaître l’étendue de tout son pouvoir ! Elle est jeune et je devrais renoncer, mais j’ai vu ce que j’ai vu ! Je la ferai reine, je lui montrerai toute ma dévotion, tout mon respect ! Elle ne perdra pas au change ! »

Le duc continue donc sa brasse et pourtant il sait au fond de lui que ce n’est pas raisonnable ! D’abord parce qu’il ne comprend toujours pas la situation : comment peut-il y avoir vraiment de l’eau et est-ce un rêve ou une émanation psychique ? Mais surtout le duc n’est plus apte à nager sur de longues distances et ce qu’il craint finit par arriver : une crampe lui bloque la jambe ! Il s’arrête, s’efforce de se relâcher, mais la crampe ne part pas ! Il faut songer à revenir vers le rivage, doucement, tout doucement, mais un courant froid saisit la cheville du duc, le frigorifie, accélère sa peur !

Le duc avale une tasse, respire difficilement, gesticule, appelle au secours, mais la jeune fille un peu plus loin ne bronche pas ! Elle regarde le duc, mais ne cherche pas à l’aider ! Peut-être méprise-t-elle les perdants ? « Mais ce n’est pas humain !  pense le duc. Peut-être ne comprend-elle pas la gravité de la situation ! Je n’en peux plus ! Gloup ! »

Le duc boit une seconde tasse et il croit sa dernière heure arrivée, quand des bras le soulèvent vigoureusement ! « Hein ? Quoi ? s’étonne le duc, qui voit deux hommes à Lapsie devant lui.

_ On vous relevé ! dit un soldat. Vous étiez à quatre pattes devant l’écran, à crier au secours !

_ Je… Merci, il se passe de drôles de choses par ici !

_ Sûr ! On ne sait pas trop quoi penser !

_ Un de nos camarades a disparu sous nos yeux ! ajoute le deuxième soldat.

_ Oui et où sont les habitants ? approuve le duc. En tout cas, j’ai dû être victime d’un cauchemar… ou d’une mauvaise plaisanterie… Je vous prie d’être discrets sur ce qui s’est passé cette nuit !

_ Vous pouvez compter sur nous ! »

De son côté, Monsieur Nuit n’est pas davantage tranquille et il erre sans but dans les couloirs de la station… Que le fils de la Machine l’ait appelé père le fragilise, sans aucun doute ! Auparavant, sa réussite, sa soif de pouvoir l’occupait tout entier ! Il n’avait que ses chantiers à suivre et le béton coulait à flots ! Qu’est-ce qu’il y avait d’autre que la force, la puissance, le nom de monsieur Nuit qui était craint, respecté ? Maintenant, monsieur Nuit se voit comme un père, il a des sentiments et voilà que ça change tout !

Un coup de trompette derrière monsieur Nuit le fait sursauter, tellement qu’il croit que son cœur va se décrocher ! Puis, un rire argentin s’ensuit, destiné à se moquer de monsieur Nuit ! « Hi ! Hi ! fait le fils de la Machine. T’as eu une sacrée peur, on dirait, hein, papa ?

_ Waouh ! Ça oui !J’ai eu la trouille de ma vie ! Tu devrais pas faire des trucs comme ça, à ton vieux père ! C’est pas bien !

_ D’abord, t’es pas si vieux qu’ ça ! Ensuite, à qui j’ peux faire des blagues, si c’ n’est à mon papa ? Les autres, y comprennent rien !

_ Les autres ? Ils sont toujours méchants avec toi ?

_ Bien sûr !

_ Mais ils sont où ? Si tu me les montrais, j’ pourrais essayer de leur parler !

_ Mais ils nous tueraient tous les deux, si j’ les trahissais ! Viens, je vais quand même te montrer quelque chose ! »

Monsieur Nuit se met à suivre le fils de la Machine, tout en restant inquiet ! Il a beau être avec son « fils » et se sentir dans la peau d’un père, il y a toujours quelque chose qui le gêne dans la situation, comme si une menace pesait tout le temps… Cependant, on est dans un endroit que monsieur Nuit ne reconnaît pas… Il y a des tuyaux partout, ce qui semble indiquer un sous-sol… « C’est un secret ! » La voix de l’enfant vient interrompre les pensées de monsieur Nuit, d’autant qu’une petite main fraîche vient prendre la sienne, pour le tirer en avant...

« Elle est là ! murmure le fils de la Machine.

_ Qu’est-ce qui est là ?

_ Ma bombe !

_ Ta bombe ?

_ Oui, je l’ai fabriquée, dans le cas où les autres me pousseraient à bout !

_ Tu as… fabriqué une bombe ?

_ Oui, elle peut faire sauter toute la station en une seconde, si je veux ! »

                                                                                                      23

     Monsieur Nuit reste interloqué ! Il sent la peur l’envahir ! « Une bombe ? s’écrie-t-il. Mais c’est dangereux ça ! Tu voudrais pas nous faire disparaître tous comme ça, hein ?

_ Mais non, seul moi connais les codes…

_ Mais, mais un accident est si vite arrivé ! Un problème technique, que sais-je ? Tu devrais la désamorcer !

_ Je le ferais quand on partira d’ici !

_ Partir d’ici ? Et qui ça « on » ?

_ Viens, il est temps que je te montre les autres... »

Monsieur Nuit a-t-il senti quelque chose ? Il ne saurait le dire ! Le fils de la Machine a bien pris sa main et puis il y a eu un léger flou dans son esprit ! C’est tout ce qu’il se rappelle ! Est-il passé d’une réalité physique à une réalité purement psychique, comme le pense Ratamor ? Ce n’est pas son domaine, mais il se retrouve dans une immense salle, en forme de dôme, quasiment nue et qui pourrait très bien servir pour un concert !

Sur ce qui a tout l’air d’être la scène, Ratamor, toujours conduit par le fils de la Machine, fait face à une dizaine d’ados, qui le regardent avec des yeux vides, sans aménité ! « Mon cher papa, fait le fils de la Machine, je te présente mes amis, ma bande si tu préfères, car c’est moi, le chef ici !

_ Enchanté… Je… Je suppose que vous êtes tous les enfants de la station ? »

Mais personne ne répond à monsieur Nuit ! « Il ne faut pas leur en vouloir, papa, glisse le fils de la Machine, ils sont tous en colère !

_ Ah bon ? En colère contre quoi ?

_ En colère contre les adultes et leur défaillance !

_ En colère contre les adultes… et leur dé… ?

_ Oui, les adultes ne rassurent plus les enfants ! Ils n’offrent plus la sécurité, ni l’espérance ! La Chose est devenue folle, la violence est partout, nous sommes rongés par les inquiétudes et que font les adultes ? Ils nient les problèmes et paradent dans leur hypocrisie ! C’est si vrai que nous sommes obligés de prendre leur place ! Nous en savons plus qu’eux ! Nous voyons plus loin qu’eux !

_ Je te crois… et j’en suis désolé, je suis sincère ! Mais les adultes de la station, où sont-ils justement ?

_ Mais ici, dans la fosse…

_ Dans la fosse ?

_ Approche-toi du bord de la scène… et regarde dans l’ombre ! »

Monsieur Nuit fait comme on lui dit… et dans l’obscurité il voit des formes se mouvoir, ainsi que des serpents ! Ce sont des hommes et des femmes aux airs désespérés, comme englués dans un cauchemar ! De temps en temps, un œil s’allume, un bras se lève, un râle, un étouffement ! « Mais bon sang ! s’écrie monsieur Nuit. Ils souffrent là-dedans ! Qu’as-tu fait ?

_ Moi ? Rien ! Ils veulent dominer, qu’ils dominent ! Je les ai juste placés sous ma domination qui est la plus forte ! Et ils continuent de dominer, mais dans mon ombre !

_ Je… Je ne comprends pas…

_ C’est pourtant simple ! Ici, c’est moi qui commande et qui peux tout faire ! Regarde ! »

A cet instant, le fils de la Machine montre un pilier métallique, qu’il tord sans difficultés, sous l’effet de sa pensée ! Monsieur Nuit avale sa salive et lâche : « Je suppose que… tu vas me faire rejoindre les autres adultes…

_ Ah ! Ah ! Mais non, papa, j’ai besoin de toi !

_ Tu as besoin de moi ? Mais pour quoi faire ?

_ Mais pour que nous partions conquérir le Cube ! Ici, nous ne pouvons même pas scroller ! »

Le fils de la Machine veut poursuivre, mais soudain il s’arrête et ferme les yeux ! Il paraît comme endormi sur place ! « Eh ! Petit, ça ne va pas ? fait inquiet monsieur Nuit, mais le fils de la Machine n’a aucune réaction ! Monsieur Nuit regarde autour de lui et voit les autres enfants dans le même état de somnolence ! On n’entend que le glissement des adultes dans la fosse et monsieur Nuit ne peut réprimer un frisson d’horreur !

Mais, tout aussi rapidement qu’il s’était endormi, le fils de la Machine se réveille ! « Oh ! fait-il. A ton air, papa, je devine que j’ai plongé dans le sommeil !

_ En effet ! Tu parlais et d’un coup…

_ Je sais… C’est quelque chose d’incompréhensible pour nous, mais nous devons faire avec ! Nous nous endormons subitement comme ça !

_ Vous tous, les enfants ? En même temps ? Et à n’importe quel moment ?

_ C’est cela ! C’est l’une de nos faiblesses ! Mais ici, nous sommes dans une totale sécurité ! C’est dehors, parmi les adultes, que les choses se gâtent !

_ Pourtant, les adultes ne te gênent pas ici…

_ Non, je suis venu à bout de la station… C’était un espace restreint…, un petit groupe tellement prévisible !

_ Si tu le dis... »

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ULTIMA (16-20)

Le 27/06/2026

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      "Je ne supporte pas qu'on foute le bordel dans mon train!"

                                                      Money Train

 

 

                                    16

     « Quoi ? Elle aurait eu peur d’une paire de jambes ? Vous vous moquez de nous ? s’écrie monsieur Nuit, alors que tout le monde est de nouveau réuni dans la salle d’accueil.

_ C’est en effet ce qu’a montré l’analyse du corps de K 35 ! riposte Lapsie.

_ Oh ! Une analyse effectuée par l’IA ! Oh ! Et vous prenez ça au sérieux !

_ Cette analyse, précise Ratamor, repose sur un ensemble de faits, de données qui sont vraies ! L’interprétation de l’IA peut être erronée, mais elle nous formule aussi des pistes !

_ Donnez-moi un exemple de faits pris en compte par l’IA, je vous prie !

_ Eh bien, répond Ratamor, nous savons, par l’affaissement du corps, ses points de faiblesse, etc., que K 35 prenait la navette pour rentrer chez elle et qu’elle avait peur dans cette même navette !

_ D’où cette paire de jambes !

_ Il est possible, grâce au programme, de savoir quand le cerveau avait peur et quelle était alors la hauteur de vue ! Elle correspond à la position assise !

_ Et donc, vous en concluez que cette paire de jambes appartenait au fils de la Machine ? Vous en revenez à votre théorie fétiche !

_ Je n’en conclus rien…, mais je n’écarte pas ce cadre d’hypothèses effectivement…

_ Et tout ça, pour protéger votre ami le pédophile Mox !

_ Je crois monsieur Nuit que vous n’êtes plus en état de discuter !

_ Quoi ? Je…

_ Il est tard, il est vrai, coupe le duc en vue d’apaiser la discussion. Je propose que chacun regagne sa cabine... »

Personne ne s’oppose à cette idée et monsieur Nuit, comme les autres, prend la direction de sa cabine, passablement énervé cependant ! Il entre dans son intérieur en maugréant : « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui m’a pris de venir ici ! Je pouvais voir l’état de mon béton, par les images qu’on m’aurait rapportées ! Non, j’ai encore voulu faire le malin et me voilà dans de beaux draps ! Le fils de la Machine, un possible pédophile nommé Mox, la fin tragique de K 35, des émanations psychiques, un type à la casquette rouge ! Eh ! Oh ! Oh ! Faut arrêter les conneries, c’est plus de mon âge ! »

Monsieur Nuit se prépare pour une douche et comme il a ses petites habitudes, il met un superbe peignoir sur le lit, pour quand il sortira de la salle de bains ! Puis, il file sous le jet d’eau chaude pour se détendre ! Il se surprend même à retrouver un peu d’entrain, puisqu’il chantonne ! « Allons, se dit-il, cela ne va pas si mal que ça ! Le duc ne tiendra pas longtemps devant les mystères mis en avant par Ratamor, au sujet de la station ! C’est pas un intello et quand il en aura marre, hop, de nouveau cap sur le Cube ! Tant pis pour les émanations ! Ah ! Ah ! »

Monsieur Nuit sort de la salle de bains, le sourire aux lèvres, en sifflotant, mais il s’arrête stupéfait : son peignoir n’est plus sur le lit ! « Bon sang ! Je suis sûr de l’avoir posé là pourtant ! » fait-il. Monsieur Nuit est tout nu et il se décide tout de même à regarder sous le lit…

« Beurk ! fait un petit voix derrière lui. Les affreuses fesses de Boomer ! »

Interloqué, monsieur Nuit se retourne et se redresse, s’efforçant néanmoins de masquer sa nudité ! « C’est ça que tu cherches, Boomer ?  demande un gamin, car il s’agit bien d’un gamin, tenant le peignoir de Monsieur Nuit.

_ Exactement ! C’est bien ça que je veux ! Et tu vas me le donner ! Je ne sais pas d’où tu sors, la petite crapule, mais file-moi le peignoir avant que j’ te taloche !

_ Oh ! Qu’il est méchant le Boomer ! Mais si tu veux ton peignoir, le Boomer, ben, va falloir venir le chercher ! »

Monsieur Nuit se jette sur le gamin, mais celui-ci a été plus vif que l’éclair ! Il est à l’autre bout de la pièce, assis sur une chaise, le peignoir dans les mains ! « Ah Ah ! Le Boomer, on n’a plus l’âge des galipettes ! Trop de graisse, trop de confort, trop de pouvoir, Ah ! Ah ! »

Nouveau bondissement de monsieur Nuit, dont les bras se referment encore sur du vide ! « Ah ! Ah ! fait le gamin. T’es dans un film au ralenti, le Boomer ! 

_ Tu vas voir, tu vas voir, ma petite ordure ! réplique monsieur Nuit. J’ai un remède pour les cancrelats de ton espèce ! Un truc qui fait boum et qui fait de larges trous dans les sales petites gueules ! »

Fou de rage, monsieur Nuit se précipite vers sa table de nuit, dont il ouvre le tiroir, pour prendre un pistolet. « Où t’es le cafard ? Où t’es l’avorton ? » crie-t-il. Le gamin est encore là, un peu plus loin, toujours en possession du peignoir. Monsieur Nuit ouvre le feu, tel un dément !

                                                                                                         17

     Pan ! Pan ! Les coups de feu réveillent tout le monde, particulièrement le duc qui sursaute et qui fonce vers la cabine de monsieur Nuit, puisque c’est de là que semblent venir les détonations ! Le duc, suivi par Lapsie et Ratamor, ouvre la porte de la cabine, voit monsieur Nuit tout nu, avec un « flingue » encore fumant à la main ! « Mais vous êtes dingue ! s’écrie le duc.

_ Mais il était là ! riposte monsieur Nuit.

_ Qui ça « il » ?

_ Le… Le fils de la Machine ! Il m’a volé mon peignoir !

_ Votre peignoir ? Il est là par terre, devant vous ! Mettez-le je vous prie ! Ce sera plus convenable pour discuter !

_ Le p’tit salopard ! dit encore monsieur Nuit, alors qu’il enfile son peignoir.

_ Donnez-moi votre pistolet ! intime le duc.

_ Hein ? Mais le gamin peut revenir ! Vous ne savez pas quel démon c’est !

_ Et si vous tirez dans un hublot, il y a de fortes chances pour que la moitié de la station explose ! Allez, donnez-moi cette arme... »

Monsieur Nuit s’exécute à regrets… « Bon, fait le duc, en récupérant l’arme, et si vous nous racontiez tout depuis le début !

_ Ben, je sortais de la douche, répond monsieur Nuit, quand j’ai vu le gamin me prendre mon peignoir !

_ Le gamin ? coupe Lapsie. Et vous l’avez tout de suite appelé le fils de la Machine ! Il vous l’a dit, qu’il était le fils de la Machine ?

_ Non, mais qui voulez-vous qu’il soit d’autre ?

_ Il y a encore quelques heures vous doutiez de l’existence du fils de la Machine, ou si vous l’admettiez, vous étiez prêt à jurer qu’il était innocent que c’était Mox le pédophile ! Je trouve que vous avez vite retourné votre veste !

_ Mais qu’est-ce que ça vient faire là ? Je suis choqué ! Je sors de la douche et j’ai une espèce de démon en face de moi ! Excusez-moi, mais pour l’enquête policière ou la psychothérapie, vous repasserez Lapsie ! D’ailleurs, tout le monde ici connaît votre passé un peu trouble !

_ Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ?

_ Je dis ce que je dis ! Alors, vous ignorez ce qu’on raconte sur vous, que vous tuez du PN pour soigner votre hystérie !

_ Espèce de sale Boomer !

_ Voilà, c’est comme ça que le gamin m’a appelé ! Vous n’ seriez pas d’ mèche avec lui par hasard ?

_ Ça suffit, monsieur Nuit ! coupe le duc. Qu’est-ce vous en pensez Ratamor ?

_ Il est possible en effet que le fils de la Machine ait décidé de nous rendre visite…

_ Mais dans quel but ?

_ Je dirais pour nous tester…

_ Nous tester ?

_ Depuis le début, nous avons affaire à un gamin particulier… D’abord, il est le fils de la Machine, qui est connue pour sa domination importante, débridée diront certains ! Elle accouche à soixante-dix ans, ce qui est hors norme ! Son enfant, d’après Mox, grandit à la vitesse de l’éclair, ce qui fait de lui un prodige !

_ Tout ça, ce ne sont que des suppositions !

_ Je ne peux pas dire le contraire, mais je dois aller au bout de mon raisonnement ! Mox sent que le gamin n’est pas normal et qu’il est même dangereux ! Résultat Mox est accusé de pédophilie et jeté dans l’espace ! J’en déduis que le fils de la Machine a hérité de la domination de sa mère et qu’il a porté celle-ci à un degré dont vous n’avons même pas idée, puisqu’il aurait comme « englouti » dans une sphère psychique le reste de la station !

_ Mais quel rapport avec l’attaque de cette nuit ?

_ J’y viens… D’après monsieur Nuit, le gamin l’aurait appelé Boomer, ce qui est un terme de mépris ! Pour moi, le gamin a voulu se mesurer avec monsieur Nuit, pour l’humilier peut-être ! Monsieur Nuit est un Dom éminent, avec du pouvoir, et c’était la nouvelle génération contre l’ancienne !

_ Le fils de la Machine testerait son pouvoir selon vous...

_ Oui, c’est ce que je pense… Ce n’est encore qu’un enfant, qui veut savoir jusqu’ où il peut aller !

_ Rendez-moi mon arme ! coupe monsieur Nuit ! Je saurais rectifier l’ gamin, lui montrer ses limites !

_ Hors de question ! répond le duc. C’est déjà un miracle que nous soyons encore là ! Et je conseille à chacun de retourner se coucher ! On aura besoin de forces demain matin, pour établir la marche à suivre ! »

                                                                                                      18

     Le lendemain, tout le monde est maussade et chacun part dans une direction différente, avec quelque chose en tête… Tout de même, Ratamor arrête Lapsie pour lui dire un mot… « Surveillez monsieur Nuit, indique-t-il. Je crains que le fils de la Machine ait fait plus que le tester…

_ Ah bon ? Vous pensez à quoi ?

_ Je pense que le fils de la Machine veut comprendre comment nous fonctionnons, afin de mieux nous gouverner… A travers monsieur Nuit, c’est tout le système qu’il veut circonscrire et atteindre !

_ Mais concrètement que peut-il arriver à monsieur Nuit ? Il pourrait devenir dangereux ?

_ Je ne sais pas... et c’est pourquoi nous devons garder un œil sur lui ! »

De son côté, monsieur Nuit n’est pas content : « Il faut voir comment ils me regardent depuis ce matin ! se dit-il. Ils pensent que je suis fou… Eh bien, qu’ils pensent ce qu’ils veulent ! Ils valent pas cher de toute façon ! Moi, le roi du béton enfermé dans une station de seconde zone ! Moi, le roi du Cube traité comme un sous-fifre ! Faut que j’ récupère mon flingue ! Le gamin pourrait revenir me voir… et alors j’ ferai un gros joli trou dans sa sale petite tête ! Ouais ! J’ suis comme ça ! Moi, le roi du béton ! Combien d’ouvriers ? 500 ! J’ commande 500 bonhommes, moi ! »

Monsieur Nuit tout à sa colère, après l’ascenseur, enchaîne les couloirs, les escaliers, les portes, semblant savoir où il va, mais au vrai s’enfonçant toujours plus dans les méandres de la station !

A un angle, quelque chose vient frapper ses jambes ! « Mais qu’est-ce… ? Comment ? C’est toi, l’ gamin ?

_ Je vous en prie, monsieur Nuit, aidez-moi !

_ Moi, t’aider ? Je vais plutôt en profiter pour t’étrangler !

_ Bououh ! Monsieur Nuit, comme vous êtes méchant !

_ Moi, méchant ? Mais c’est toi la peste, oui !

_ Vous dites ça pour hier soir, monsieur Nuit ? Snif !

_ Exactement ! Hier soir, tu voulais m’ faire enrager, pas vrai ?

_ Mais ce sont eux qui m’ont obligé, monsieur Nuit !

_ Eux ? Qui ça eux ?

_ Oh ! Je vous en prie, monsieur Nuit, protégez-moi !

_ Mais de qui, de quoi ?

_ Mais des autres de la station !

_ Les autres ? Où sont-ils ? On ne les voit pas !

_ Ils nous surveillent, monsieur Nuit, et ils veulent me détruire !

_ Pourquoi ils voudraient te détruire ?

_ Parce que je ne suis pas comme eux, monsieur Nuit !

_ Ah ! Ah ! T’as failli m’avoir ! Mais on trompe pas monsieur Nuit, comme ça !

_ Pourquoi j’essaierai de vous avoir ? J’ai jamais eu de papa, moi ! Il n’y a personne pour prendre soin d’ moi !

_ Et ta mère, la Machine ?

_ Elle est vieille maintenant ! Elle n’a plus de forces ! Je suis tout seul !

_ Tu disais pas ça hier soir ! Hein ? T’étais plus malin !

_ Si vous voulez pas m’aider, monsieur Nuit, donnez-moi un peu d’argent ! J’irai payer certains et peut-être qu’ils me laisseront tranquilles !

_ Mais de qui tu parles ? T’es harcelé, c’est ça ? Montre-moi tes harceleurs, je vais leur dire deux mots, moi !

_ Ils sont bien trop dangereux, monsieur Nuit ! Ils sont sans pitié ! Ce sont des assassins ! Je sais, je les ai vus faire ! C’est pour ça que je suis en danger, monsieur Nuit !

_ Mais enfin, c’est insensé ! Si ce sont des criminels, il faut les arrêter !

_ Combien vous avez sur vous, monsieur Nuit ? Je suis sûr qu’on peut les calmer avec un peu d’argent !

_ Je ne sais pas… J’ai un billet de cent, à ce que je vois…

_ Je vais le prendre, monsieur Nuit, et vous savez ce que je dirai aux autres ? Je leur dirai : « Voilà un billet d’ cent ! Il vient de monsieur Nuit, mon bienfaiteur, la papa que j’ai jamais eu !

_ Tu vas leur dire ça ? Mais ils voudront plus ! Ils se moqueront de toi !

_ Pas quand j’aurai prononcer votre nom, monsieur Nuit ! Car ils vous connaissent ! Ils savent que vous êtes important dans le Cube… et ils auront peur de vous !

_ Ah bon ? Ah bon ? Hum, ça change tout ! Tiens, voilà le billet ! Mais il faudrait quand même que je leur dise deux mots !

_ Ça va les calmer, monsieur Nuit, sûr !

_ Mais où tu vas ? Comment je saurais que tu vas bien ?

_ Je reviendrai, papa ! Tu permets que je t’appelle comme ça ?

_ Mais bien sûr, mon petit… Si je peux te rendre service... »

                                                                                                           19

     Au dîner, chacun est plongé dans ses pensées et l’ambiance est orageuse… C’est comme si on s’attendait à tout instant à ce que quelque chose éclate ! Le duc est le premier à faire le bilan de sa journée… « Eh bien, dit-il, je suis retourné à l’entrepôt des stocks… et je n’ai eu affaire à aucune émanation psychique ! Hum !

_ C’est déjà ça ! lâche Lapsie.

_ Et vous avez pu recueillir des éléments qui permettent de mieux comprendre le sort de la station ? demande Ratamor.

_ A vrai dire…, non ! Mais il faut tout de même qu’on revienne sur ce qui s’est passé hier soir…

_ Pourquoi ? Pour moi, l’incident est clos ! coupe monsieur Nuit.

_ Ah ! Tout de même, monsieur Nuit, vous avez subi une attaque de la part du… fils de la Machine !

_ Une attaque… Une attaque… Il m’a fait une farce avec mon peignoir, point final !

_ Vous lui avez quand même tiré dessus, avec votre pistolet ! coupe Lapsie.

_ Oui, oh ! J’étais énervé, fatigué ! C’est de l’histoire ancienne tout ça !

_ Pas pour nous, monsieur Nuit, corrige Ratamor. Vous avez discuté avec une émanation psychique, qui s’est révélée aussi réelle, puisqu’elle pouvait saisir les objets ! Nul doute que si vous pouviez répéter ce que vous avez vécu, on pourrait peut-être mieux comprendre le phénomène, comment on passe du monde psychique, contrôlé par le fils de la Machine, au monde physique !

_ Je vous ai déjà dit, répond Ratamor, que l’incident est clos ! D’ailleurs, le fils de la Machine n’est pas du tout comme vous croyez !

_ Comment ?

_ Mais oui, il m’a fait une farce, j’ai mal réagi…

_ Quel revirement soudain ! fait le duc.

_ Bof…

_ Le duc a raison, enchaîne Lapsie. Votre revirement, monsieur Nuit, est même suspect !

_ Vous ne vous êtes jamais trompée ? Non, bien entendu ! Lapsie, la grande tueuse de PN, ne se trompe jamais !

_ Cette agressivité cache quelque chose… Bon sang, vous l’avez revu !

_ Quoi ? Qui ça ?

_ Le fils de la Machine ! Vous l’avez revu !

_ Moi, j’ai revu le fils de la Machine ? Ah ! Ah !

_ C’est vrai ? Vous l’avez revu ? questionne le duc.

_ Allons, duc, vous me connaissez depuis longtemps !

_ Exactement et c’est pourquoi je me demande pourquoi vous gardez la tête baissée, quand vous me parlez !

_ D’accord, d’accord ! Je l’ai revu !

_ C’est pas vrai ! s’écrie Lapsie.

_ Et vous l’avez revu quand ? demande le duc.

_ Là, dans la journée…

_ Et vous comptiez nous le dire quand ? rugit Lapsie.

_ Eh bien, je ne comptais pas vous le dire, si vous voulez tout savoir ! Moi et le gamin, nous nous sommes expliqués, nous avons parlé comme deux grandes personnes et le problème est réglé !

_ Mon Dieu ! » s’écrie Lapsie.

Un ange passe, puis Ratamor reprend d’une voix douce, pour ménager monsieur Nuit : « Vous dites que vous vous êtes expliqués, vous et le gamin… A-t-il donné une raison, pour le « coup » du peignoir ? 

_ Oui, il m’a dit qu’il n’avait pas eu le choix, qu’on l’avait forcé…

_ Et vous l’avez cru ? coupe Lapsie.

_ Dans le cas où on l’aurait forcé, reprend patiemment Ratamor, est-ce qu’il vous a dit qui…, qui l’aurait forcé ?

_ Oui, les autres habitants de la station !

_ Ah ? Ils sont donc quelque part… et pourquoi, pourquoi ils auraient forcé le fils de la Machine ?

_ Eh bien, tout simplement parce qu’il n’est pas comme eux ! Comprenez, il est harcelé par certains, d’autant qu’il est seul et que c’est encore un enfant sans défenses ! Il n’a jamais eu de père, vous savez !

_ Seigneur ! » fait Lapsie.

                                                                                                 20

     « Et maintenant ? questionne à nouveau le duc.

_ Quoi, maintenant ? répond monsieur Nuit.

_ Eh bien, est-ce que vous et le fils de la Machine, vous allez vous revoir ? Avez-vous convenu d’un rendez-vous ?

_ Non pas exactement ! J’ai dit à cet enfant que je comprenais bien sa situation, parce qu’il est harcelé, et je lui ai proposé mon aide !

_ En fait, vous avez joué le rôle du père ! jette Lapsie.

_ Et de nouveau la vipère essaye de mordre ! Mais, c’est vrai, j’ai été touché par la fragilité du gamin…

_ Monsieur Nuit, coupe Ratamor, j’aimerais revenir sur les circonstances de votre rencontre… Où s’est-elle produite ?

_ Dans un couloir… Je ne me rappelle plus lequel… Mais c’était au cœur de la station !

_ C’était une rencontre fortuite… ou bien, vous avez vu le gamin venir à vous ?

_ Une rencontre fortuite ! J’ai presque buté dans l’ gamin ! J’imagine que c’était à cause de son désarroi !

_ Et vous avez dû d’abord être en colère, après ce qui s’est passé hier soir ?

_ Effectivement ! Dans un premier temps, je n’ai pas mâché mes mots, croyez-moi ! Mais le gamin m’a bientôt tout expliqué !

_ C’est là qu’il vous a dit qu’il était la victime en quelque sorte des autres habitants de la station… et vous ne lui avez pas demandé où ils étaient, ces autres habitants ?

_ Mais si, figurez-vous ! Mais le gamin m’a très vite répondu qu’il était lui-même surveillé, qu’on nous surveillait tous ! Je voyais distinctement la peur sur son visage !

_ Donc, vous ne savez toujours pas où sont les autres habitants, ni comment on peut les joindre… Et ensuite ?

_ Quoi ensuite ?

_ Eh bien, vous lui avez proposé votre aide, puisqu’il était harcelé !

_ Oui, c’est bien ça… Je l’ai aidé…

_ Ah bon ? Et de quelle manière ?

_ Hem ! J’avais un billet de cent… et il m’a dit qu’il pouvait s’en servir pour calmer ses agresseurs !

_ Hi ! Hi ! Il vous a tapé ! Hi ! Hi ! Il a réussi à vous taper ! se réjouit Lapsie.

_ Espèce de vieille morue ! réplique monsieur Nuit. Pourquoi tu vas pas buter du PN, pour nous faire des vacances !

_ Calmez-vous, je vous en prie ! intervient le duc. Donc, monsieur Nuit, vous lui avez donné un billet de cent… et après ?

_ Après, vous pouvez pas comprendre !

_ Essayez tout de même, mon ami, presse le duc. C’est important… Nous ne vous jugerons pas !

_ Eh bien, le gamin m’a dit que j’étais respecté dans l’autre monde...

_ Dans l’autre monde ? coupe Ratamor. C’est l’expression qu’il a lui-même utilisée ?

_ Euh… je ne sais pas… Mais c’est comme ça que je l’ai compris !

_ Très bien ! Et donc votre nom est respecté dans l’autre monde...

_ C’est ça… et ma caution pouvait aider l’ gamin ! Les autres, sachant que je le protégeais, auraient peur de le harceler davantage !

_ Hi ! Hi ! fait Lapsie.

_ Je vous rappelle tout de même, mon ami, reprend le duc, qu’il a d’abord été question de « voler » votre peignoir ! Cette demande, de la part, des harceleurs, ne vous a pas semblé étrange !

_ Ah ! Comme c’est facile ! Vous êtes assis là et vous voyez les choses rationnellement, lucidement ! Moi, sur le Cube, j’ai des chantiers de deux cents, trois cents personnes ! avec du béton qui n’arrive pas ou une météo exécrable ! J’ dois prendre des décisions capitales, en un minimum de temps, tout seul ! Et tout ça pourquoi ? Pour que des écolos dégueulasses me crachent à la gueule ! Le gamin m’a dit que j’étais respecté ! Lui-même m’a regardé comme un sauveur, comme un père ! Et il eût fallu que je considère tout ça froidement ! que je me demande de quelle nature est le monde psychique qui entoure la station et s’il a des foutues portes temporelles ou que sais-je ?

_ Tu as raison, mon ami, nous ne sommes pas à ta place… et d’ailleurs, nous avons tous besoin de repos… La journée a été longue et il est temps pour chacun de regagner sa cabine…

_ Et vous croyez qu’il va vous rembourser ? » jette encore narquoise Lapsie à monsieur Nuit.

R143

ULTIMA (11-15)

Le 20/06/2026

R143

 

         "Est-ce que ça vous gratouille ou ça vous chatouille?"

                                                    Knock

 

                                 11

     « Hum ! Hum ! fait le duc en pénétrant dans le bureau de Mox, où il savait trouver Ratamor.

_ Ah ! Vous voilà duc ! Vous en avez fini avec les stocks ?

_ C’est-à-dire… Il s’en est passé des choses en bas…

_ Ah bon ? Quelles choses ?

_ Eh ben, vous savez les… émanations psychiques !

_ Ah ! Ah ! Elles vous ont joué des tours aussi ?

_ Oui, j’avoue que je n’y comprends rien… Mais ça me donne froid dans le dos !

_ Et à moi donc !

_ Vous avez investi le bureau de Mox ?

_ Oui, je cherche des réponses… et comme il était le seul apparemment à être lucide…

_ Et vous avez trouvé quelque chose ?

_ Non, pas pour l’instant…

_ Dites, ces émanations psychiques… Elles viendraient d’un monde essentiellement psychique, comme de l’herbe qui sort de terre…

_ « Comme de l’herbe qui sort de terre... » Vous êtes un génie, duc !

_ Oh ! Il ne faut pas exagérer !

_ Vous voyez cet objet sur le bureau de Mox ?

_ Le petit morceau de bois ?

_ Ce petit morceau de bois, comme vous dites, c’est une harpe à herbes de la planète Kaar !

_ Quoi ?

_ C’est un objet très rare et que je possède aussi ! Je ne sais pas comment Mox a pu le savoir, mais il semble que ce soit l’une des raisons qui l’ait poussé à me contacter !

_ Mais qu’est-ce qu’il a de spécial, cet objet ?

_ Les Kaariens prennent très au sérieux la beauté… Ils ont connu une évolution très différente de la nôtre, car ils ont compris que la nature ou la Chose a une face spirituelle, puisque son développement est aussi d’une fantaisie infinie ! La vie, c’est la différence, mais elle est unie dans la beauté !

_ Je ne comprends pas !

_ Peu importe ! La harpe que vous voyez là fait naître des herbes illuminées par le soleil ! Leur « arrangement » dont tout le monde se moque, car il est très commun et au ras du sol, prend ici une toute autre valeur, puisque c’est l’objet qui le crée sous nos yeux ! Encore faut-il savoir s’en servir ! Il faut caresser doucement le côté de la harpe, comme si on la sollicitait gentiment... »

Mais au lieu des herbes sort de la harpe une image holographique… On distingue mal d’abord ce qu’elle représente…, mais on finit par comprendre qu’elle vient d’une caméra fixée au poignet de quelqu’un, qui est sans doute Mox !

En tout cas, on avance parmi une foule hostile, qui crie : « A bas le pédophile ! », « La mort, pour la sécurité de nos enfants ! » Visiblement, Mox est emmené par des gardes et on le fait entrer dans une pièce, que le duc n’a aucune peine à reconnaître ! « Mais…, mais c’est un sas de sortie ! » s’écrie-t-il.

La tension monte autour des images, puis on voit Mox se tourner vers la caméra et qui dit : « Ratamor, si vous voyez ces images, alors vous êtes bien l’homme que j’espérais ! Écoutez, il ne me reste plus qu’une dizaine de secondes, mais c’est le gamin qui a tout manigancé ! Il m’a accusé à tort d’attouchements et il a placé dans mon ordi des images pédopornographiques ! Il tient tout le monde sous son pouvoir et on m’a condamné sans que je puisse me défendre ! C’est le fils de la Machine le problème, Ratamor ! C’est lui qu’il faut abattre ! Attention, il a des pouvoirs inconnus et... »

Mais Mox ne peut en dire davantage… Il y a un sifflement et on voir derrière lui la porte du sas qui s’ouvre sur le cosmos ! Immédiatement, le visage de Mox se tord de douleurs, puis son corps est éjecté vers l’extérieur, avant d’exploser ! La caméra envoie encore quelques images, car le bras de Mox tourbillonne dans le vide, puis la harpe devient muette !

« Seigneur ! » murmure le duc, tandis que Ratamor reste silencieux… « Vous l’avez entendu ? reprend le duc. C’est ce… fils de la Machine qui tire les ficelles et qui est sans doute à l’origine de tout ce qui s’ passe ici !

_ Oui, j’ai entendu, mais cela ne nous explique pas qui est vraiment ce môme, ni comment on pourrait le combattre ! Pauvre Mox ! »

                                                                                                             12

     Tout le monde est réuni dans la salle d’accueil, les uns buvant du café, les autres mangeant un morceau… Le duc explique ce que lui et Ratamor ont vu dans le bureau de Mox… « Apparemment, le fils de la Machine, dit le duc, a pu faire condamner Mox à mort !

_ C’est impossible ! coupe Lapsie. Les Doms n’utilisent plus la peine de mort depuis longtemps !

_ C’est exact ! Mais n’oubliez pas qu’une station spatiale, c’est comme un navire sur la mer ! Certaines décisions peuvent être prises, pour sauver l’ensemble du péril ! C’est comme s’il y avait une juridiction spéciale… Ici, nous savons que la Machine avait un rôle important, dans le commandement de la station… et son fils se plaint d’attouchements de la part de Mox...

_ Vous avez raison, approuve Lapsie, il a sans doute été facile de faire craindre le pire aux habitants de la station… Mox a été vu comme une menace horrible pour les autres familles !

_ Certainement ! D’après Mox, qui s’est dit innocent…

_ Voire ! s’écrie monsieur Nuit.

_ Comment ça : « Voire » ?

_ Mais le gamin n’a peut-être pas raconté d’histoires ! Il a peut-être bien été la victime de la pédophilie de Mox ! Et d’ailleurs, j’ai du mal à imaginer un môme de douze ou treize ans machiavélique, assez intelligent ou pervers, pour faire condamner un adulte ! A cet âge-là, on joue aux cow-boys et aux indiens !

_ Vous oubliez les circonstances étranges qui ont entouré la naissance de cet enfant ! corrige Ratamor.

_ Oui et comment nous avons eu connaissance de ces circonstances soi-disant étranges ? Par Mox, toujours lui, le possible pédophile ! N’a-t-il pas inventé toutes ces histoires pour se défendre, discréditer le fils de la Machine ?

_ Ce n’est pas impossible en effet, reprend Ratamor. Cependant, Mox est un confrère, un scientifique et j’aurais tendance à le croire, d’autant que nous sommes face à un mystère complet, quant à la situation actuelle de la station !

_ Admettons… poursuit monsieur Nuit. Et comment avez-vous appris la fin de Mox ?

_ Grâce à ceci ! réplique Ratamor, qui met l’objet Kaar au centre de la table.

_ Qu’est-ce que c’est ?

_ Une harpe Kaar !

_ Kaar ? fait songeuse Lapsie. C’est une planète lointaine, qui n’a pas beaucoup d’intérêt…

_ A première vue, non, reconnaît Ratamor. Mais c’est parce que les Kaars ont justement choisi une voie opposée aux Doms…

_ Et comment ça marche ? questionne monsieur Nuit.

_ Il suffit de « caresser » la harpe d’une certaine manière… Normalement, de l’herbe illuminée par le soleil en sort…

_ De l’herbe illuminée par le soleil ?

_ Oui, mais Mox l’a remplacée par une vidéo… C’est celle de sa fin et je vous préviens, elle est difficilement soutenable !

_ Allez-y... »

Ratamor caresse la harpe, mais elle reste muette… « Étrange, fait le professeur, contrarié. Tout à l’heure, ça marchait !

_ Hum ! reprend monsieur Nuit en se tournant vers le duc. J’avoue duc que si vous-même n’aviez pas vu la vidéo, je ne croirais pas à son existence ! Ce petit objet en bois, qui est censé être une harpe, m’a plutôt l’air d’une farce, même si je ne veux pas blesser Ratamor ! Mais nous savons tous que les scientifiques peuvent être entraînés par leur passion, jusqu’à perdre le sens de la réalité ! Et puis, je n’ai jamais eu beaucoup de respect pour les Kaars, qui passent pour des illuminés aux yeux du reste de la galaxie !

_ Je ne peux vous donner complètement tort, répond le duc, moi-même je suis troublé. Mais j’ai tout de même bien vu cette vidéo…

_ Une seconde ! fait Ratamor. Il est possible que la harpe réagisse à la domination qui est dans la pièce !

_ Comment ça ? demande monsieur Nuit.

_ Eh bien, nous savons que les Kaars ont justement suivi une voie anti-Doms, si je puis dire ! Après avoir constaté que la domination, qui est universelle, mène les sociétés dans une impasse, les Kaars se sont demandé comment s’en débarrasser, s’il existait un moyen de la contrôler, afin qu’elle ne soit plus destructrice !

_ Et alors ?

_ Alors ? Il est possible que cet instrument serve aussi de thermomètre pour la domination, qu’il en mesure le degré ambiant, jusqu’à ne plus fonctionner quand la domination est excessive !

_ Bon sang, Ratamor ! Vous en train de m’accuser d’intimider un morceau de bois ?

_ Votre aversion pour la Chose est bien connue…

_ Espèce de salopard ! Vous essayez de monter tout le monde contre moi !

_ Quel rapport entre la Chose et la domination ? coupe Lapsie.

_ Et tout ça, reprend monsieur Nuit, pour protéger votre ami pédophile, n’est-ce pas Ratamor ?

_ Messieurs, messieurs », fait le duc, pour calmer les esprits.

                                                                                                          13

     « Non, duc, je ne me calmerai pas ! jette monsieur Nuit. Les accusations de Ratamor sont inacceptables ! Je n’aime pas la Chose, c’est entendu, mais je ne vois pas en quoi ce serait condamnable ! Ce n’est pas à un morceau de bois de me juger ! Je maintiens qu’il est possible que Mox ait été un vrai pédophile !

_ Vous n’aimez pas la Chose ? réplique Ratamor. Mais vous êtes de la Chose ! Nous sommes de la Chose ! Votre corps est constitué de milliards de cellules et contient encore plus de bactéries, pour former principalement votre microbiote ! La vie animale continue en nous et notre raison en est le fruit !

_ Messieurs, messieurs, fait le duc.

_ Libre à vous de penser que vous n’êtes qu’une bête ! répond monsieur Nuit à Ratamor. Mais la civilisation a fait du chemin ! Le béton en est la preuve ! »

Ratamor ne dit rien, car son attention est prise ailleurs ! Il a tourné la tête vers le fond de la salle et il voit une drôle de forme venir vers le groupe ! C’est apparemment une femme d’un âge mûr, en surpoids et elle avance péniblement, à la limite de l’épuisement, en s’appuyant sur le mobilier !

Comme Ratamor reste silencieux, on finit par se demander ce qu’il regarde et chacun découvre la nouvelle arrivante ! Elle semble appeler le groupe, comme si elle sortait d’un rêve lointain et ses efforts n’en paraissent que plus énormes ! Enfin, Ratamor et Lapsie se lèvent et se précipitent pour soutenir la femme, qui malgré tout s’écroule !

Ratamor lui tient la tête et elle ouvre la bouche, ainsi que les poissons hors de l’eau ! « Vite, à boire ! » fait Ratamor à Lapsie, qui s’empresse de trouver une bouteille. Le petit groupe s’est rassemblé derrière Ratamor et observe ce qui se passe… « J’é… tais sou… mise…, articule la femme.

_ Ne dites rien ! fait Ratamor. Ne vous fatiguez pas, on va vous donner à boire ! »

Mais la femme serre le bras de Ratamor et répète : « J’étais... soumise ! 

_ Oui, oui ! Tenez, buvez ! » coupe Ratamor, qui s’est saisi du verre d’eau apporté par Lapsie.

Mais la femme a laissé retomber sa tête et ne peut boire. Ratamor vérifie si elle respire et se tourne vers les autres : « Elle est morte ! dit-il.

_ Morte ? Vous êtes sûr ? »

Chacun se regarde avec stupéfaction, puis le duc dit : « Eh bien, il faut la conduire à la morgue… Il y en a une petite dans la station… Lapsie…

_ Oui, je vais demander à mes hommes de la transporter ! » répond Lapsie.

Les soldats enlèvent le corps et le groupe récupère peu à peu. « Elle n’était pas vieille pourtant ! fait monsieur Nuit.

_ Non, approuve Ratamor, mais son surpoids n’a pas dû l’aider !

_ Mais qu’a-t-elle voulu dire par : « Je suis soumise... » ? demande le duc.

_ Aucune idée ! répond Ratamor.

_ C’est tout de même curieux… enchaîne monsieur Nuit.

_ Qu’est-ce qui est curieux ? fait Ratamor sentant une nouvelle attaque de monsieur Nuit.

_ Eh bien que cette personne soit bien réelle ! Depuis le début, vous nous soutenez que nous avons affaire à des émanations psychiques ! Et voilà une femme qui reste avec nous et qui meurt même dans nos bras !

_ Je n’ai aucune réponse certaine à donner ! Je ne formule que des hypothèses, devant l’étrangeté des faits !

_ Bien sûr et donc, en l’occurrence, que suggérez-vous pour expliquer la… réalité de cette femme ?

_ Il est possible que ce soit justement sa mort qui a empêché son retour dans l’autre dimension !

_ Voyez-vous ça !

_ N’oubliez pas que, quel que soit notre chemin de pensées, nous mourons, que c’est la matière qui a le dernier mot !

_ J’étais sûr que vous alliez vous montrer brillant !

_ Comme vous dans la suffisance ?

_ Messieurs, messieurs, coupe le duc. Il serait bon de savoir de quoi est morte cette femme ! Ratamor, vous pouvez vous en charger ?

_ C’est que je ne suis pas médecin…

_ Non, mais vous avez des connaissances en biologie… Lapsie, vous accompagnera jusqu’à la morgue... Pendant ce temps-là, moi et monsieur Nuit, nous allons inspecter les fichiers… Cette femme doit faire partie de la station et avoir une identité ! »

                                                                                                         14

     Dans la morgue, Ratamor et Lapsie s’affairent silencieusement… Le corps de la femme est nue sur une table d’examen et n’invite pas au rire… Ratamor le palpe, le retourne, aidé par Lapsie… « Je ne vois aucune lésion, dit-il. Un arrêt cardiaque peut-être... »

A cet instant, l’écran de la morgue s’allume et le duc y apparaît : « Lapsie et Ratamor, dit-il, cette femme avait le matricule K 35… On ne connaît pas son vrai nom, mais elle était employée à l’entretien… Elle avait donc un travail somme toute banal et en tout cas qui n’avait rien de secret, ce qui n’explique pas sa fin tragique ! Et de votre côté ?

_ Rien de précis non plus… répond Ratamor. Elle ne présente aucune blessure apparente et je pense plutôt pour une défaillance cardiaque…

_ Bien, tenez-moi au courant... »

L’écran s’éteint et de nouveau Ratamor et Lapsie sont face à la morte, sous un éclairage cru… « Alors les habitants de la station avaient un matricule… fait songeuse Lapsie.

_ Faut croire...

_ Cela n’aide pas dans les relations…

_ Non... Mais j’y pense, toute morgue aujourd’hui est équipée d’un scanner et d’un programme IA ! Avec cela, on devrait mieux connaître K 35 et les causes de sa mort !

_ Très bien, allons-y ! »

L’appareil à scanner est déployé au-dessus du corps et bientôt son image 3 D est visible sur un moniteur… Le programme fait tourner le corps, montre ses points de faiblesse, des contusions, son affaissement, etc. L’IA redonne vie à K 35 et on voit son personnage numérique porter notamment des sacs remplis de provisions, ce qui expliquerait son dos voûté !

« C’est toute une existence qui est retracée sous nos yeux ! s’exclame admirative Lapsie.

_ Oui, le corps et l’état des organes informent le programme, jusqu’à supposer l’histoire et le quotidien de K 35 ! 

_ Mais alors de quoi est-elle morte ?

_ Chut ! Patience ! »

K 35 évolue comme dans un jeu vidéo, dans une ambiance un peu grise, avec des traits simplificateurs et on commence à comprendre peu à peu son caractère ! Elle avance d’un pas lourd, supportant sa chair flasque et épaisse… Depuis combien de temps a-t-elle renoncé à plaire ? Combien de régimes a-t-elle essayé ? Elle semble s’être résignée… Il n’est plus question pour elle de parader, de rêver, d’imposer sa force de séduction, de faire les magasins en rigolant et en toute insouciance !

Elle mange beaucoup, le montre l’IA, d’après l’examen de l’intestin, de la taille de l’estomac, de l’état des artères et elle ne bouge pratiquement plus ! Trop de nourriture pour combler un manque sans doute… L’ennui ? Et la sédentarité ? Elle va de pair avec la dépression : on ne se sent pas à l’aise avec les autres ! On est fragilisé, vulnérable et on fuit les agressions de toutes sortes ! On ne comprend plus non plus ceux qui ont gardé toute confiance en eux-mêmes… On se sent en marge, exclu !

Peut-être que le travail sur la station était un nouveau départ… ou une fuite, ou juste une nécessité, car K 35 ne devait plus penser qu’à sa subsistance… D’ailleurs, on voit à présent les produits d’entretien qu’elle utilisait, puisqu’ils ont laissé des traces à l’intérieur même du corps… Le personnage numérique est vu nettoyant des salles, se cognant ici et là, s’usant dans telle ou telle position, souffrant à tirer des charges, et après la journée, il prend une navette, tandis que des points rouges sur l’image signalent où le corps s’est particulièrement tassé, à cause de la position assise !

Mais le scanner arrive au cerveau, dont les régions et les connexions sont aussi traitées par le programme, ainsi que les accidents et les traumatismes qu’elles ont subis ! Cette analyse crée l’expression du personnage K 35, qui n’est pas joyeuse, enthousiaste, dynamique… Elle est plutôt fermée, dolente, abattue, quasiment endormie…, ce qui fait que Lapsie soupire, car elle ne comprend que trop bien dans quelle impasse K 35 s’est peu à peu égarée, mais soudain la colonelle a les sens en alerte, tout comme le personnage numérique !

Il a le visage dressé, inquiet, au bord de la panique et c’est la carte de son cerveau qui permet de le voir ainsi !

                                                                                                   15

     « Vous avez vu ? s’écrie Lapsie. Cette femme a peur !

_ Oui, et ce n’est pas une peur isolée, mais récurrente, sinon le programme ne serait pas capable de la repérer ! C’est un stress répété qui a marqué les organes !

_ Mais peut-on savoir son origine, à quoi est-il dû ?

_ Peut-être… Il s’agit de se faire recouper le plus possibles d’informations… Voyons voir… Là ! Regardez, la peur est associée à la position assise !

_ Elle avait donc peur dans la navette ?

_ Oui, la navette qui assure les déplacements horizontaux dans la station…

_ Très bien ! Mais on peut imaginer K 35 rentrant chez elle, après sa journée, et connaissant un stress dans le transport en commun… Cela ne peut venir que d’une autre personne !

_ Sans doute… Mais apparemment elle n’a pas subi de coups, ni de violences… Alors de quoi avait-elle peur ?

_ N’oubliez pas ce qu’elle a dit avant de mourir, qu’elle était soumise !

_ Soumise… On se soumet à une autorité, pour être épargné, pour continuer à vivre malgré l’oppression !

_ Quel genre d’oppression ?

_ Revenons en arrière, voulez-vous… Voici K 35 dans la navette… Le programme nous donne sa position assise et son expression… On n’a pas de mal à deviner ses sentiments, sa stratégie… C’est un personnage qui a renoncé, qui se contente de faire son travail, qui ne cherche surtout pas d’histoires et qui rentre chez lui, pour retrouver de « petites » joies, comme celle de manger ou de rêver devant la télévision !

_ Exact ! Et c’est cela être soumis : rester dans l’ombre, ne plus contester le pouvoir à quiconque !

_ Eh ! Mais vous avez vu ?

_ Quoi ?

_ Le programme fait apparaître quelque chose dans le champ de vision de K 35 ! On dirait…

_ Vous pensez que c’est la source de sa peur… ?

_ Toutes les informations aboutissent à cette image, qui malheureusement est floue…

_ Agrandissez…

_ C’est bien ce que j’avais cru voir…

_ C’est une paire de jambes…

_ Oui… Quelqu’un se tenait devant K 35 et lui faisait peur !

_ Malgré sa soumission !

_ Il est possible que celle-ci se soit avérée insuffisante… Mais, attendez, ce ne sont pas n’importe quelles jambes !

_ Ce sont celles d’un gamin ! Le fils de la Machine ?

_ Doucement, doucement, Lapsie ! Tout cela n’est qu’une suite d’hypothèses… L’IA crée un scénario, qui n’est sans doute pas la réalité !

_ Mais ces jambes qu’on voit, même si elles sont floues, ne sont pas celles d’un adulte !

_ Effectivement, mais rien ne prouve que la peur de K 35 vienne de ces jambes, ni de leur propriétaire…

_ Hum ! Vous reculez maintenant ! C’est bien vous qui avez parlé en premier d’une dimension psychique… et il y a aussi le témoignage de Mox !

_ Justement, si nous parlons de dimension psychique, comment K 35 aurait pu avoir peur ? Comment un gamin, n’ayant pas la force physique, aurait pu l’effrayer ?

_ Là, c’est vrai, vous posez une colle ! Tout aurait été beaucoup plus simple, si on avait vu un voyou hargneux à l’image !

_ Oui, quelqu’un qui aurait menacé physiquement K 35, pour lui prendre son argent, par exemple…

_ Oui, quelqu’un qui l’aurait rançonné régulièrement dans la navette !

_ Ce qui n’est pas exclu non plus…

_ Non, j’ai l’impression que nous tournons en rond…

_ Pas tout à fait… Nous savons que K 35 n’a pas subi de violences physiques, mais qu’elle a fini par être détruite par le stress…

_ C’est terrible, car elle se croyait en sécurité, en vivant discrètement…

_ Venez, laissons-la dormir en paix… Allons rejoindre les autres ! »

 

R142

ULTIMA (6-10)

Le 13/06/2026

R142

     " Monsieur Starbuck, donnez un quart de rhum aux hommes..."

                                                    Moby Dick

 

 

                                 6

     « Mais qu’est-ce qui s’ passe ? s’écrie Dominator, devant la mine stupéfaite des autres.

_ Un de nos hommes vient de disparaître d’une manière inexplicable ! répond le duc.

_ Comment ça ?

_ Comme je vous le dis ! Il était là sous nos yeux et il s’est désintégré !

_ Ratamor a une explication ?

_ Je n’ai qu’un embryon d’hypothèse, répond Ratamor. Il est possible qu’il existe ici une autre réalité quantique, ce qui voudrait dire que la station existe aussi dans une autre dimension !

_ Et c’est dans cette autre dimension qu’aurait disparu le soldat ?

_ En effet… et sans doute encore tous les habitants de la station, car on ne trouve personne ici, aucune trace !

_ Mais quelle serait la nature de cette autre dimension ?

_ Je n’en sais rien ! Mais peut-être a-t-elle un rapport avec la peur, car le soldat a disparu alors qu’il nous menaçait tous, pour pouvoir rentrer !

_ Ce n’est pas vrai ?

_ Hélas, si ! répond Lapsie. Un de mes hommes était en pleine mutinerie !

_ Il faut vérifier l’intégrité de vos soldats, colonelle !

_ Oui, Dominator.

_ Ratamor, continuez à plancher sur votre hypothèse… Il nous faut des réponses ! Duc, quelle est la suite du programme ?

_ Eh bien, vigilance absolue ! Personne ne devra plus être seul… et nous continuons l’exploration de la station !

_ Bien, prévenez-moi si vous avez du nouveau ! »

La communication est coupée et le duc dit : « Vous avez entendu ce que j’ai dit : on sera désormais en permanence en binôme ! Je suppose que chacun a maintenant une chambre… Dans quelques minutes, je propose qu’on déjeune... »

Les esprits sont encore troublés par la disparition du soldat, mais rien ne vaut les gestes du quotidien, pour retrouver son calme et bientôt l’équipe est attablée, devant un repas chimique, qui est tout de même prévu pour dégager des odeurs appétissantes ! On discute de riens, pendant que monsieur Nuit termine un café, en manipulant le tableau de bord des caméras !

Soudain, une image apparaît sur l’écran principal ! C’est celle d’un homme à la barbe hirsute et qui a l’air très inquiet ! Il règle sa propre caméra avant de commencer ! « Bonjour, fait-il. Je suis le professeur Mox… et ce message s’adresse particulièrement au professeur Ratamor, qui saura quoi en faire ! Il y a quelques jours… Mais, ah ! ah ! Ça me paraît un siècle ! Mais il y a quelques jours, la Machine (il regarde derrière lui), elle est venue me dire que sa grossesse arrivait à terme ! J’ai été sidéré ! Personne n’a vu son ventre et elle attend donc un bébé à soixante-dix ans ! Ah ! Ah ! Je crois que je vais devenir fou ! »

Pssschhht ! Psscchhtt ! L’image disparaît, car on a visiblement coupé la caméra. Puis, le visage de Mox est de nouveau visible, mais avec plus de barbe et un air encore plus fatigué, plus tourmenté ! « La Machine a accouché ! dit Mox. J’ai dû l’aider ! C’était mon devoir ! Et elle a survécu ! Comment est-ce possible ? Et le bébé aussi ! Mais avec la Machine, il faut s’attendre à tout ! Le bébé semble normal, mais y a quelque chose qui cloche ! Il a déjà les yeux ouverts et il nous regarde tous étrangement ! J’ai même eu la trouille ! »

Pssscchttt ! Psccchtt ! Quand l’image revient, Mox présente tous les signes du plus profond épuisement ! « Le bébé n’en est plus un ! dit-il. Il a grandi en quelques mois de plusieurs années ! Cela n’inquiète pas la Machine, qui ne le remarque même pas, tant elle est fière de son fils ! J’ peux comprendre ça, mais les autres de la station ? Quand je leur en parle, ils haussent les épaules ! Ils disent que je me fais du mouron pour rien ! Je leur rappelle que déjà cette naissance n’était pas normale ! Ils me répondent que le môme est un p’tit rayon d’ soleil, qu’ils doivent y aller, que j’ devrais me rendre dans la salle de détente, etc. ! Mais tout ce qui s’ passe ici n’est pas normal ! »

Pssschhhct ! Psccchtt ! Mox refait face à la caméra, mais il regarde aussitôt en arrière ! Il ne parle pas, il murmure ! « Le petit garçon, dit-il avec hésitation, est maintenant parfaitement autonome… Il marche, il va partout… Il parle avec tout le monde et tout le monde l’aime, sauf moi ! Je sais qu’il est une anomalie, un monstre ! Et le gamin s’en est rendu compte ! JE NE SUIS PLUS EN SÉCURITÉ ! La Machine elle-même a senti mon hostilité ! »

Pssscchttt ! Pssccchttt !

                                                                                                        7

     Tout le monde, dans la salle d’accueil, est resté figé, même après la fin des images… Il y a une longue minute d’incrédulité ! Puis, le duc est le premier à lâcher : « Ratamor, vous le connaissez ce Mox ?

_ Pas le moins du monde…

_ En tout cas, lui connaît votre réputation…

_ Mais qu’est-ce que c’est cette histoire de grossesse ? réagit Lapsie. Et d’abord je ne savais pas que la Machine travaillait sur cette station !

_ Moi non plus, répond le duc… Cela vaudrait sans doute le coup d’aller visiter la chambre de ce Mox ?

_ Vous avez raison, répond Lapsie, qui se tourne vers deux de ses soldats. Vous deux, trouvez la chambre de Mox et fouillez-la ! Ramenez tout ce que vous trouverez de suspect !

_ Cette histoire de bébé d’une femme de soixante-dix ans paraît tout de même absurde, impossible même ! dit Ratamor.

_ Certainement, répond le duc, mais vous avez vu Mox : il n’avait pas l’air de plaisanter !

_ Peut-être a-t-il sombré dans un délire paranoïaque, coupe Lapsie, ce n’est pas rare dans les lieux confinés…

_ Peut-être… enchaîne le duc. Monsieur Nuit, le film s’arrête là ? Il n’y a pas d’autres messages ?

_ Pour l’instant, je ne vois rien d’autre… J’inspecte les fichiers…

_ Merci. Résumons-nous… La Machine à soixante-dix ans accouche d’un bébé… Cela dépasse déjà l’imagination… Mais, en plus, le bébé grandit anormalement vite… et d’après Mox, son comportement est menaçant… C’est beaucoup trop !

_ Une question qu’on peut se poser, dit Ratamor, c’est : qui est le père ?

_ On est en plein film d’horreur ! jette Lapsie.

_ Une autre question, ajoute le duc, en quoi ce bébé serait-il responsable de la disparition des habitants ?

_ Et pourquoi a-t-il grandi aussi vite ? »

Chacun se tait, bien conscient de ne pas avoir les réponses… « Eh ! s’écrie monsieur Nuit. Il y a eu une affaire entre Mox et la Machine ! On trouve un fichier là-dessus !

_ Tiens, tiens, répond le duc. Et c’est quoi cette affaire ?

_ Voyons voir… Bon sang ! La Machine a porté plainte contre Mox, pour attouchements sur mineur ! Apparemment, le môme a parlé de gestes déplacés de la part de Mox !

_ C’est bien, coupe Lapsie, il faut dénoncer les pédophiles !

_ Et comment a réagi Mox ? demande le duc.

_ Hum… Il a clamé son innocence…, mais dans le doute, ils l’ont placé en isolement !

_ En isolement ? Il y a donc une prison sur la station…

_ Oui, confirme Lapsie, les yeux sur le plan. Et elle est à trois étages sous nos pieds !

_ Cela vaudrait le coup d’y aller voir, non ? »

Lapsie opine et dit : « Je m’en charge, avec deux de mes hommes !

_ Bien ! On attend de vos nouvelles ! »

Lapsie et ses hommes filent dans l’ascenseur… Ils sont bien armés et à l’étage désiré, ils commencent leur exploration, avec le fusil en joue ! Ils sont dans un long couloir, faiblement éclairé, mais très vite ils se retrouvent devant une porte hermétique, surmontée du mot Isolement ! « Pfff ! fait un des soldats. Il faut un passe spécial, pour ouvrir cette porte !

_ Un passe qu’on n’a pas ! Reculez ! » jette Lapsie.

Avec détermination, la colonelle tire dans la porte, ce qui déclenche une alerte : des lumières rouges s’allument et une sirène retentit ! « Bon sang, Lapsie, qu’est-ce que vous foutez ? crie le duc dans l’oreillette que porte la jeune femme.

_ Rien duc ! J’ai fait exploser une porte ! Coupez l’alerte, nous progressons ! »

La sirène s’arrête et Lapsie et ses hommes peuvent faire glisser une partie de la porte… Dans le couloir, il y a effectivement des cellules de chaque côté, mais toutes semblent vides… Lapsie se fige cependant : elle vient de repérer le nom de Mox sur l’une des cellules… Elle jette un coup d’œil à l’intérieur, par une fente vitrée : personne ! « Attention, on recommence ! » lance Lapsie à ses hommes, avant de faire sauter cette nouvelle porte.

                                                                                                     8

     C’est une cellule comme il y en a tant ! A l’intérieur on trouve une couchette, une cuvette et une étagère… Tout à l’air en ordre, ce qui laisse supposer que personne n’y a séjourné récemment ! Lapsie commence son inspection, ses hommes restant dehors, à cause de l’étroitesse de la cellule… Elle soulève la literie, glisse une main sur l’étagère, derrière la cuvette… Rien, elle ne trouve rien… Elle pousse un soupir et regarde une dernière fois la pièce, mais, alors qu’elle tourne la tête, elle a la vision fugitive d’un être, qui se tient debout devant elle !

Elle est saisie, mais est-ce qu’elle n’a pas rêvé ? Elle fixe son regard là où elle a cru voir quelque chose, mais c’est le vide… Elle refait le mouvement de tourner la tête vers la sortie et de nouveau la forme apparaît ! Qu’est-ce que c’est ? On dirait une sorte de prêtre… Pour en savoir plus, Lapsie agit avec son regard et sa tête, comme on fait avancer ou reculer un film, afin que l’image désirée revienne… et elle est bien apparente, mais reste floue !

Les soldats dehors sont intrigués par le comportement de Lapsie et elle s’en rend compte… Elle dit vaguement qu’elle tente une expérience, mais elle n’oublie pas sa vision et le sentiment de menace qui en émane ! C’est une trace… et une trace psychique, il faut bien en convenir, de quelque chose d’hostile, de dangereux !

Lapsie se sent mal à l’aise… Est-ce que quelqu’un surveillait Mox, est venu le voir, pour s’en débarrasser ? Et qu’est-ce qu’une trace psychique ? N’est-ce pas plutôt des papillons noirs dus à la fatigue, des cellules qui meurent ? Et pourquoi passer à travers les murs, quand on pouvait sans doute rendre visite au prisonnier ? Y a-t-il eu procès ?

Lapsie chasse ces questions, en remontant avec ses hommes, vers la salle d’accueil… Ratamor, lui, décide de regagner sa cabine… Il est soudain plus vieux… Les voyages ne sont plus vraiment pour lui : trop de fatigue, trop de stress, trop d’adaptations ! Si on rajoute à ça des histoires de grossesses à soixante-dix ans et d’enfants qui grandissent à la vitesse de l’éclair, alors on dépasse les capacités actuelles de Ratamor !

Il a passé l’âge des exploits, de se demander à lui-même bien plus qu’il ne peut donner ! Si on dépasses ses forces, tôt ou tard on demande aux autres de payer l’addition, sous la forme d’une colère brutale par exemple ! Les nerfs ont leurs limites ! Mais une paix intérieure, fruit de l’expérience, habite désormais Ratamor et lui donne une redoutable efficacité !

Il va mettre son passe dans la porte de sa cabine, quand il sent une présence derrière lui… Quelqu’un s’approche, en captant son attention, en faisant pression sur lui ! C’est une petite vieille, elle respire mal et s’appuie sur une canne ! Ratamor n’a pas eu besoin de tourner la tête, pour voir tout cela ! Il a juste glissé un œil de biais et il suit maintenant la personne qui le contourne, pour se placer à côté de lui, comme si elle attendait et elle a d’ailleurs posé une main sur une rambarde, sans doute pour montrer qu’elle est handicapée !

Faudrait-il la plaindre ? S’intéresser à elle ? Ratamor n’en a pas envie… D’abord, cette présence est évidemment suspecte ! N’a-t-on pas fouillé la station, cherché le moindre signe de vie ? Certes, on est loin d’avoir tout explorer, mais on ne débarque pas comme ça, de nulle part, comme si tout était normal !

Mais surtout, surtout, dès le départ, Ratamor a senti la nocivité de la vieille et que va-t-il se passer, s’il la regarde ? Il va plonger son regard au milieu d’un visage ravagé et dans des yeux glauques et morts ! Autant contempler un mur de béton ! Lui au moins n’oppose pas à la bonne volonté un mépris infini !

« Eh ! Tout va bien ? » C’est le duc, au bout du couloir, qui hèle Ratamor ! « Oui, oui, répond Ratamor.

_ Vous aviez l’air préoccupé ! Ce qui n’est pas étonnant, avec tout c’ qui s’passe ici…

_ En effet…

_ Bon, ben, moi aussi, je vais me coucher… Bonne nuit.

_ Bonne nuit. »

Ratamor entend le duc refermer sa porte, mais il est inutile qu’il regarde la petite vieille : il sait qu’elle n’est plus là ! C’est comme ça et il entre dans sa cabine… Il prend une douche, longue et très chaude, puis il enfile un fin pyjama… L’installation est sobre et moderne et elle permet de régler comme on veut la tension du matelas… Rapidement, le professeur se détend allongé et il éteint les lumières, pour ouvrir le hublot : le cosmos étoilé brille soudain sous ses yeux, près de l’exoplanète qui maintient la station en orbite.

« C’était une émanation psychique, songe Ratamor, du monde psychique qui doit être tout proche du nôtre, où les habitants de la station sont peut-être ! Et ces émanations sont volontaires, elles n’ont qu’un but : nous faire peur ! »

                                                                                                    9

     Monsieur Nuit est toujours dans la salle d’accueil, à essayer de récupérer les fichiers de la station, car beaucoup d’entre eux ont été effacés, sans qu’on sache pourquoi... A côté, quatre soldats jouent aux cartes, comme il se doit, pourrait-on dire, quand ils doivent faire passer le temps… Monsieur Nuit lève la tête de son écran et aperçoit un type, avec une casquette rouge, qui traverse rapidement la salle ! « Eh ! » fait monsieur Nuit, qui n’a jamais vu ce type ! Puis, il regarde les soldats qui n’ont rien remarqué et qui continuent à s’animer sur les cartes !

Inquiet, monsieur Nuit se décide à rechercher l’inconnu, pour lui demander qui il est et ce qu’il fait là ! Il se lève et quitte la salle d’accueil, avant d’emprunter le couloir qu’a dû prendre l’homme à la casquette rouge. Celui-ci est en effet plus loin et il marche toujours aussi vite, toujours aussi déterminé, mais il tourne à un angle et disparaît !

Monsieur Nuit presse le pas, court même et après le tournant, il vient presque buter contre l’homme à la casquette rouge, qui attend l’ascenseur ! Monsieur Nuit est gêné et a un sourire contraint ! Il doit reprendre son souffle et montrer que lui aussi veut changer d’étage ! Puis, la porte de l’ascenseur s’ouvre et les deux hommes entrent dans la cabine !

L’homme presse un bouton et monsieur Nuit fait : « Vous montez ? Moi aussi... » C’est de nouveau le silence ! Monsieur Nuit voudrait bien se jeter sur l’homme et le secouer, pour qu’il réponde aux questions, car l’étrangeté de la situation est évidente, mais il ne le peut pas tant son voisin paraît calme et à son affaire ! D’ailleurs, l’homme regarde sa montre !

« Hum, fait monsieur Nuit prudemment, j’imagine que vous allez à un rendez-vous ? » L’homme le fixe pour la première fois et lui répond : « C’est exact, j’ai un rendez-vous important ! » Monsieur Nuit opine et l’ascenseur s’arrête. La porte s’ouvre et l’homme en sort ! Monsieur Nuit également, mais il ne va pas plus loin et il laisse l’étrange visiteur disparaître, après un tournant !

« Mais quel con je suis ! s’écrie monsieur Nuit. Quel con ! J’aurais dû retenir le type et lui faire cracher l’ morceau ! Qu’est-ce qui m’a pris d’être poli ? » Monsieur Nuit sait bien qu’il a été intimidé, mais il est en colère contre lui-même !

De son côté, Lapsie a regagné la salle d’accueil… Elle est fatiguée et décide d’aller se coucher… Elle organise auparavant des quarts de surveillance, que devront respecter ses soldats, et elle prend enfin la direction de sa cabine. Elle se douche et se vêt d’une nuisette, ses cheveux séchant sous une serviette. Elle inspecte sa peau, quand elle entend du bruit dans le couloir ! On dirait une sorte d’événement mondain ! Elle sort et se fige ! Un homme est au bout du couloir, entouré par deux groupies et il a l’air le roi du monde ! Il est d’une très belle stature, mais il porte des lunettes de soleil et semble mépriser tout ce qui l’entoure !

« Quelle vanité ! songe Lapsie. Quel cirque ! » Pourtant, l’homme, en voyant Lapsie, s’est presque arrêté sur place, comme s’il avait eu le souffle coupé, et en un éclair, il enlève ses lunettes de soleil, ainsi qu’il aurait voulu montrer qu’il n’était pas que suffisant et qu’il était tout disposé à plaire à celle qui vient de lui faire tant d’effet ! Il passe donc devant Lapsie en espérant un regard, mais celle-ci reste sur sa mauvaise impression, d’autant que les groupies la considèrent froidement !

Le petit groupe s’éloigne et laisse Lapsie songeuse… Elle se dit d’abord, avec un sourire : « Alors, comme ça, je peux impressionner jusqu’à stupéfier ! Je ne vois pas pourquoi…, mais c’est plutôt flatteur ! Et il a enlevé brusquement ses lunettes ! Il était presque au garde-à-vous, attendant mes ordres ! J’aurais peut-être dû le regarder, car il était vraiment pas mal ! Je peux même dire qu’il était beau et très attirant ! » Lapsie soupire… « Non mais, quel cirque ! se reprend-elle. Il méprisait tout le monde, avant de poser les yeux sur moi ! »

Soudain, Lapsie se raidit, car lui revient que tout cela n’est pas normal ! Elle eût dû arrêter le petit groupe et lui demander ce qu’il faisait là et où sont les autres habitants ! Mais aurait-elle eu de l’autorité en nuisette ? Elle frémit et si c’était des fantômes, des traces psychiques, comme dans la cellule ?

Certes, elle a vu ces personnes distinctement, mais on ne se promène pas de cette façon, bras dessus bras dessous, dans une station déserte et qui ne répond plus au Cube ! « Qui joue avec nos nerfs ? se demande Lapsie. Qui nous contrôle et nous commande ? Et ces apparitions ont-elles un sens, un rapport avec nos pensées intimes ? »

                                                                                                        10

     Le lendemain, au petit déjeuner, les visages sont maussades, car les nuits ont été agitées ! « Il s’ passe des choses bizarres ! lâche monsieur Nuit, en mâchouillant.

_ Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demande son ami le duc.

_ Ben, hier soir, j’ai croisé un type inconnu, avec une casquette rouge ! Il filait à un rendez-vous !

_ Attends, tu as croisé un étranger et tu ne l’as pas arrêté ?

_ Il n’est pas le seul ! enchaîne Ratamor. J’ai vu aussi une petite vieille, qui s’appuyait sur une canne…, mais je doute que ces personnes soient bien réelles… Pour moi, ce sont plutôt des émanations psychiques, de l’autre monde qui s’est emparé de la station !

_ Oui, votre fameuse hypothèse d’une autre réalité quantique…

_ Moi aussi, j’ai vu des personnes ! coupe Lapsie. D’abord, dans la cellule de Mox, il y avait une sorte de trace psychique, qui avait l’air d’un prêtre, ce qui fait que je me suis demandé si Mox n’avait pas été exécuté… Mais, hier soir, j’ai même croisé un… play-boy !

_ Vraiment ? Vous en avez de la chance, colonelle ! fait ironiquement le duc. Pour ma part, je n’ai rencontré personne, sans doute parce que je garde la tête froide, et je vous conseille à tous d’en faire autant ! A ce propos, il m’est venu à l’idée de contrôler les stocks de la station, car ils devraient nous renseigner sur ce qui s’est passé ici, et je vais à la réserve sans plus tarder ! »

Chacun, touché par la justesse de cette démarche et plongé dans ses doutes, garde le silence, tandis que le duc quitte la salle ! Personne ne songe encore à lui rappeler qu’on doit se déplacer le plus possible en binôme ! D’ailleurs, le duc marche d’un pas si ferme qu’il donne l’impression qu’il est chez lui et très vite, l’ascenseur le conduit dans les profondeurs de la station !

C’est une zone sombre, particulièrement silencieuse et constitué d’un vaste entrepôt, coupé de multiples allées et plein de marchandises jusqu’au plafond. Alors que le duc cherche à se repérer, il entend des rires et des éclats de voix ! Intrigué, il se dirige vers les bruits et se fige : devant lui, manifestement, des employés font leur pause, buvant du café et se montrant des images sur leur téléphone !

« Hum ! fait le duc. Je comprends que vous profitiez de la pause, pour vous détendre, mais là j’ai besoin de votre attention ! » Mais le duc a apparemment parlé dans le vide, car le groupe n’a rien changé de son attitude ! « Eh ! crie le duc. C’est quoi votre problème ? Vous tenez à dénoncer vos conditions de travail par le mépris ? Mais faut bosser aussi ! Faut penser aux autres ! »

Personne ne lui répond !

« Ecoutez-moi bien, bande de salopards ! éructe le duc. Sur le Cube, c’est moi qui dirige l’emploi et je peux vous assurer que vos patrons vont être courant qu’ils vous payent à rien foutre ! Mais oh ! Je sais ! vous êtes pour la retraite à soixante ans et que ce soit les riches qui la payent ! Pas vrai ? J’ai affaire aux apôtres de l’État providence ! aux Peace-cool de la justice sociale ! aux crucifiés du néo-libéralisme, le vilain monstre des écolos ! Oh ! J’ vous cause ! »

Le duc est à bout, mais il voit venir par le côté une femme, qui le regarde avec un visage plein de colère ! Mais ce n’est pas tout : cette femme a encore une poitrine magnifique, qu’elle a mise en valeur par un soutien-gorge éclatant, sous un fin chemisier ! Le duc avale sa salive ! Il voudrait bien regarder la poitrine, mais la sévérité de la femme semble l’en dissuader ! Il ne comprend pas que la poitrine et la colère de la femme font partie de la même stratégie et qu’elles sont destinées l’une et l’autre à écraser !

« Qu’est-ce que vous voulez ? demande la femme maintenant toute proche.

_ Ben, c’est le groupe là…, répond le duc qui transpire et qui passe du regard de la femme à sa poitrine.

_ Quel groupe ?

_ Hein ? Mais celui... »

Le duc tourne la tête et ne voit plus les « employés » ! « Mais ils étaient là ! gémit le duc.

_ Et ils ne sont plus là ! coupe la femme. Vous voulez autre chose ?

_ C’est-à-dire… Non… » lâche le duc, qui ne peut se retenir de jeter un dernier coup d’œil sur la poitrine. 

Après une petite grimace de mépris, la femme s’en va et le duc n’en revient pas : « Moi aussi, je l’ai laissée partir ! J’ suis pas plus malin que les autres là-haut ! Mais qu’est-ce qui s’ passe ici ? »

R135

ULTIMA (3-5)

Le 06/06/2026

R135

 

    "Un solat préfère la mort à l'humiliation! Tuez-les tous!"

                                      Valérian et la Cité des mille planètes

 

 

                                              3

     « Qu’est-ce que ça veut dire ? demande le duc. Pourquoi nous voit-on dans le passé ?

_ Je ne sais pas… lâche Ratamor. Il doit y avoir un bug quelconque… Je ne m’y connais pas en informatique…

_ Toutes les autres caméras ont l’air de fonctionner, précise monsieur Nuit.

_ Est-ce qu’elles couvrent toute la station ? interroge Lapsie.

_ Non évidemment, seulement les secteurs clés, comme les croisements…

_ Cela veut dire qu’il faut continuer à explorer la station, pour savoir s’il y a encore des survivants !

_ Je me demande si…

_ Oui, professeur ?

_ Eh bien, nous sommes devant un mystère complet, non ? Quand on voit ces images, on pourrait se demander si elles ne sont pas d’une autre réalité quantique !

_ Vous parlez d’un monde parallèle ? Mais il eût fallu un passage, non ? Nous aurions senti quelque chose !

_ Évidemment, je n’émets qu’une hypothèse…

_ Bon, ben, en attendant, conclut le duc, on va faire comme le suggère Lapsie ! On se répartit en deux groupes et on continue de visiter la station ! On sera de nouveau sur du solide ! »

Personne ne fait d’objection et Lapsie et Ratamor, ainsi que trois soldats, se retrouvent ensemble et sont chargés des étages inférieurs de la station… Ils suivent des couloirs, puis découvrent un secteur visiblement consacré au sport… « L’activité physique est indispensable pour une bonne santé mentale ! », approuve Lapsie et le groupe pénètre naturellement dans une immense salle, qui paraît tout de même démesurée !

« C’est curieux, dit Ratamor, je ne vois aucun équipement ! » En effet, là où l’on s’attend à trouver par exemple des panneaux de basket, il n’y a rien et aucune trace sur le sol, qui indiquerait le sport pratiqué ! On voit tout de même sur les murs d’étranges slogans : « Sois fort contre la Chose ! », « La Chose ne t’aura pas ! », « A mort la Chose ! »

« Vous avez déjà vu ça, professeur ? demande Lapsie.

_ Jamais à vrai dire… et ça n’a rien de rassurant ! Mais qu’est-ce que… ? »

Un soldat, un peu plus loin, manipule un tableau de bord et un changement se fait sentir dans le plafond, qui s’ouvre ! Soudain, une pluie froide, glaciale même, commence à tomber de plus en plus forte ! Des boules de givre viennent marteler le groupe, obligé de courber le dos, pour se protéger !

« Mais arrêtez ça ! Nom de Dieu ! » crie Ratamor au soldat, mais celui-ci montre toute son impuissance ! « Tous vers la sortie ! » hurle à son tour Lapsie et on file tant bien que mal en direction de la porte, qui malheureusement est fermée ! Au même moment et sans doute à cause des efforts du soldat, la grêle et la pluie s’arrêtent, mais elles sont remplacées par un bruit énorme de soufflerie et rapidement la température augmente !

Au début, cela sèche les vêtements et fait du bien, mais la chaleur ne cesse de croître et on halète bientôt, avec l’impression d’être dans un four ! « La canicule maintenant ! s’écrie Ratamor. Dingue !

_ Et les portes sont toujours fermées ! rugit Lapsie. On va suffoquer ! »

Ratamor, en transpirant, se dirige vers le soldat, qui essaie toujours de trouver la bonne solution… « Arrêtez ! lui lance Ratamor, je vais... » Mais il est coupé par la descente d’un des côtés de la salle et ce qu’il voit lui glace les sangs ! Une vague, une vague immense en sort ! « Un tsunami ! » murmure le professeur et la vague déferle sur le groupe, l’emportant telles des brindilles !

C’est la panique ! On a la tête sous l’eau ! On cherche de l’air et quand on refait surface, on voit qu’on nage à mi-hauteur de la salle et que le niveau continue de monter ! On ne voit pas de solutions et toujours ce grondement autour ! On se débat et le plafond se rapproche ! « Cette fois, c’est la fin ! se dit encore Ratamor et il ferme les yeux…

Mais une sirène se déclenche et c’est sans doute une alerte, car l’eau stoppe à quelques centimètres du plafond, avant que la salle ne commence à se vider ! On descend rapidement, presque aussi vite qu’on est monté, et on est laissé sur le sol humide ! « Ne touchez plus à rien ! crie Ratamor au soldat.

_ Mais enfin qu’est-ce qui s’est passé ? lui demande Lapsie.

_ J’ai idée, répond le professeur encore essoufflé, j’ai idée que cette salle servait à s’entraîner contre les « attaques » de la Chose, si je puis dire !

_ Non ? Sérieux ?

_ Vous voyez une autre explication ? N’oubliez pas le but de la station : vivre sans la Chose, ce qui pousse aussi à lutter contre elle !

_ On formait ici des guerriers contre la Chose ?

_ De même que vous avez été formée à combattre ! Bon, reprenons tout avec calme ! »

Le professeur est maintenant devant le tableau de bord : « C’est l’ouverture des portes qu’on veut ! dit-il. Et voilà ! » On entend un clic et Ratamor a un sourire pour Lapsie, avant que le groupe ne quitte les lieux !

                                                                                                               4

     Deux soldats de Lapsie se retrouvent à explorer un endroit étrange, qui semble plongé dans l’obscurité, pour mieux faire ressortir des éclairages, des figures, des signes… « Où est-ce qu’on est ? demande l’un des soldats.

_ Chais pas…

_ Sinistre ! »

L’autre approuve de la tête, mais ils doivent tous deux prendre un escalier biscornu, qui monte bientôt jusqu’à un palier vertical ! C’est normalement impossible, mais, à la grande surprise des soldats, leurs pieds continuent d’adhérer et les voilà eux-mêmes perpendiculaires au mur ! Ils poursuivent et ils ont maintenant la tête en bas, alors qu’ils descendent d’autres marches ! Ils commencent à suer à grosses gouttes et l’un d’eux s’écrie : « J’ai envie de vomir !

_ Moi aussi ! Mais on est où ici ? »

Soudain, sur un écran, on voit de pauvres gens derrière des barbelés ! Ils ont le crâne rasé et sont vêtus d’une sorte de grossier pyjama… Leur regard est vide et pourtant ils interrogent la caméra ! « Les pauvres gens ! fait l’un des soldats, malgré sa position extraordinaire.

_ Ouais, tout ça, à cause des fascistes ! répond l’autre.

_ Les rouges ont fait pareil…

_ Hein ?

_ Ben oui, ça pourrait être aussi bien un goulag qu’un camp de concentration !

_ Non mais, écoutez-le ! Je savais pas qu’ t’ étais fasciste !

_ J’ savais pas qu’ t’ étais rouge ! »

Les deux hommes se regardent avec colère, puis s’empoignent ! Ils cherchent à se déséquilibrer et finalement ils chutent dans l’escalier, dévalent les marches et s’arrêtent sur le sol ! Mais ne sont-ils pas au plafond ou bien la pièce n’a-t-elle pas tourné ? Ils ne savent plus par où ils sont entrés ! Ils ont perdu tous leurs repères ! S’ils étaient à l’envers, le sang leur remonterait dans la tête et ils le sentiraient ! Mais ils n’ont pas non plus l’impression de s’être remis à l’endroit, depuis qu’ils ont pris cet escalier, qui descendait vers le plafond !

Un sentiment de profonde angoisse étreint les deux soldats ! « On ne va jamais pouvoir sortir d’ici ! fait l’un.

_ Si ! On va y arriver ! répond l’autre. C’est juste une question de patience ! Faut surtout pas qu’on cède à la panique !

_ Et tu crois que je vais faire confiance à un fasciste ?

_ Hein ?

_ Mais oui, t’es un fasciste ! J’ l’ai bien vu tout à l’heure ! Sale ordure !

_ Espèce de sale r… ! Eh ! Attends une minute ! Et si cet endroit servait justement à ça !

_ A ça quoi ?

_ Ben, à exacerber nos haines !

_ Tu crois ?

_ Ben, nous voilà ennemis, alors que nous devrions être frères d’armes ! On nous a d’abord fait peur, puis choqués, comme si on avait voulu nous ouvrir !

_ Peut-être…

_ Écoute, tu me traites de fasciste, mais ce n’est pas vrai…La seule chose, c’est que j’ai peur du désordre, du chaos ! Je tiens à certaines valeurs, à l’ordre, à la tranquillité, ce qui fait que je suis hostile aux changements et même aux étrangers… Je sais que je dois faire des efforts, mais lutter contre sa peur, c’est dur !

_ Et moi aussi, j’ai peur ! J’ai toujours peur d’être manipulé, exploité… par les riches, par ceux qui ont plus d’éducation ! J’ai peur d’être rejeté, de ne pas avoir ma part ! C’est pourquoi je hais le pouvoir, l’autorité, les chefs ! Et puis il y a la misère...

_ Oui, je te comprends ! Alors voilà ce qu’on va faire… On va garder la tête froide, parce qu’on est les meilleurs et qu’il doit y avoir une solution ! Ça va, je te commande pas trop !

_ Non, j’ suis avec toi à 100 %!

_ OK ! »

Les deux soldats se serrent la main et ils entreprennent de ramper en haut ou en bas, peu importe ! Ils sont maintenant à leur affaire et ils sentent bientôt un courant d’air, qui provient de l’extérieur ! Leur épreuve dure depuis trop longtemps, pour qu’ils n’utilisent pas les gros moyens et des grenades sont placées devant ce qui doit être une porte !

C’est l’explosion et la sortie ! Les deux soldats reconnaissent le type de couloirs qui courent dans toute la station ! Ils vont rejoindre les autres de la mission, quoiqu’ils marchent encore comme des vieillards usés !

                                                                                                         5

     Dans la salle d’accueil, au centre de la station, les petits groupes se retrouvent et on fait le point ! « Alors, comment ça s’est passé pour vous ? demande le duc à Ratamor et Lapsie.

_ Pas très bien, à vrai dire…, répond Lapsie. On a atterri dans une salle où…

_ On s’entraîne à lutter contre les attaques de la Chose, comme la canicule, les tsunamis…

_ C’est pas vrai ?

_ Si, enchaîne Lapsie, même qu’on a failli y rester !

_ Bon, barrez la salle en question sur le plan électronique ! On saura qu’il ne faut pas y aller !

_ Et vous deux, vous étiez où ? »

Les deux soldats, qui ont marché à l’envers, doivent répondre… « On est entré dans une sorte de musée ! dit l’un. Il y faisait très sombre et c’était très bizarre, car on s’est retrouvé la tête en bas !

_ Et vous n’êtes pas tombés ? Bizarre, en effet !

_ On pense, poursuit l’autre, que c’est un endroit pour exciter la haine… ou bien pour se réconcilier ! On ne sait pas trop ! En tout cas, on a eu toutes les peines du monde à en sortir !

_ Oui, approuve le premier. Il faut bannir cet endroit !

_ Mais on vous croit sur parole ! Faites comme Lapsie : barrez sur le plan votre musée des « horreurs » !

_ Et vous ? demande Lapsie au duc et à monsieur Nuit. Vous avez découvert quelque chose ?

_ Peut-être que tu pourrais leur raconter, dit le duc à son ami monsieur Nuit. Moi, j’ai pas vraiment le courage !

_ D’accord, d’accord ! Nous aussi, on est entré dans une vaste salle…, où il n’y avait rien ! En tout cas, aucune indication !

_ Sur le plan, la salle a tout de même un nom, coupe le duc, la salle du Temps présent !

_ Voilà un titre bien énigmatique… lâche Ratamor.

_ J’ raconte ou j’ raconte pas ? jette monsieur Nuit. Enfin, nous aussi, on se demandait ce que ça voulait dire ! On était un peu inquiet, quand tout à coup…

_ Whouf ! fait le duc.

_ Un énorme sac, sorti de nulle part, nous heurte de plein fouet !

_ J’en ai encore des bleus ! précise le duc. Car il n’y avait pas qu’un sac, il y en avait plein !

_ Oui, comme s’il en pleuvait ! reprend monsieur Nuit. On ne savait plus où aller ! On recevait des coups de chaque côté ! Finalement, on s’est couché sur le sol et j’ai fermé les yeux ! Et là, les sacs se sont arrêtés ! Incroyable !

_ C’est là, poursuit le duc, que j’ai fait le lien entre les sacs et le nom de la salle ! Et si les sacs étaient animés par nos inquiétudes ? Et si le Temps présent était justement celui qui est sans inquiétudes, quant au lendemain ou au passé ?

_ Pfffiou ! siffle Ratamor admiratif. Vous aviez mis en marche la cafetière !

_ Eh ! On n’avait pas envie de prendre encore des coups !

_ En tout cas, reprend monsieur Nuit, on s’est dit qu’on allait sortir tranquillement de la salle, sans inquiétudes… et ça a marché ! Les sacs sont restés immobiles !

_ Inutile de dire, précise le duc, que nous avons dû piocher sur notre capital nerveux !

_ J’imagine !

_ Bon, encore une salle que l’on peut barrer ! jette le duc. Et…

_ Eh ! Mais, lance un soldat, écoutez-vous ! On dirait une maison de dingues !

_ Quelque chose qui ne va pas, soldat ? demande le duc.

_ S’il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous trouvez que la situation est normale ? Où sont les habitants de la station ? Y faut pas s’ leurrer ! Ils sont tous morts ! Et c’est ce qui va nous arriver aussi, avec toutes ces salles qui sont comme des pièges !

_ Nous devons fouiller méthodiquement la station, explique le duc, pour savoir s’il y a des survivants et comprendre ce qui s’est passé ! C’est là notre mission !

_ Exact ! fait Lapsie. Soldat, reprenez-vous !

_ Colonelle, n’approchez pas ou je serai contraint de tirer sur vous ! Vous allez me donner les clés codes du vaisseau… et ceux qui veulent rentrer à la maison peuvent venir avec moi !

_ Soldat, baissez ce fusil…

_ Colonelle, ne tentez pas le diabl… Eh ! Mais qu’est-ce… ? »

A cet instant, le soldat devient de moins en moins visible, comme s’il se diluait dans l’air ambiant ! Paniqué, il se met à crier et les autres se jettent pour l’aider, mais ils ne saisissent que du vide ! Seule l’arme est encore là et n’étant plus retenue, elle tombe lourdement sur le sol ! Le soldat a complètement disparu !

Au même moment, un écran géant s’allume et l’image de Dominator apparaît ! Il demande : « Alors, les enfants, ça se passe comment sur la station ? »

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ULTIMA (1-2)

Le 01/06/2026

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      "Non, mais des fils de putes, il y en avait déjà!"

                              Il était une fois dans l'ouest

 

 

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     « On est sans nouvelles d’Ultima ! dit le duc de l’Emploi à Dominator, alors qu’ils sont tous deux dans la tour du Pouvoir.

_ Ultima…, Ultima ?

_ Vous savez, c’est cette station spatiale, comme un Cube miniature dans l’espace ! On y veut tester la vie des Doms, sans aucune présence de la Chose ! On y prépare l’avenir somme toute !

_ Mais bien sûr Ultima ! Et on est sans nouvelles ?

_ Voilà une semaine qu’il est impossible de les joindre et ils n’émettent pas non plus !

_ Fâcheux ça ! Rappelez-moi un peu les conditions du programme !

_ Oh ! Il y a là-bas normalement près de 500 personnes ! C’est une petite colonie dans l’espace… On y a reconstitué un quartier du Cube, en veillant à ce que la Chose ne puisse en aucun cas y réapparaître !

_ C’est donc un programme scientifique… et vous me dites que c’est silence radio ! Qu’est-ce qu’on peut imaginer ?

_ A vrai dire, on n’en sait rien ! Il faudrait aller voir ! Une révolte n’est pas exclue, pas plus que des problèmes techniques… En tout cas, la station existe toujours…

_ Eh ben, vous avez raison, il faut aller voir ! Envoyez-y une expé !

_ Très bien, dans ce cas, je demande à y participer personnellement ! J’ai quelque intérêt là-bas !

_ Moi aussi, je veux me joindre à l’expédition ! s’écrie monsieur Nuit, également présent. Mon nouveau béton y est aussi testé ! Je veux voir de mes yeux comment il se comporte !

_ Mais messieurs, répond Dominator, je ne m’attendais pas à autant de courage de votre part, ni à autant d’enthousiasme ! Ainsi tous mes vœux vous accompagnent ! Cependant, on n’y va pas sans biscuits ! Vous prenez avec vous Ratamor, pour la partie scientifique, et la colonelle Lapsie, pour la sécurité ! Elle sera accompagnée de ses soldats d’élite ! »

Tout ce petit monde se retrouve bientôt sur la piste d’envol du vaisseau, qui va les conduire vers Ultima ! Evidemment, chacun s’y comporte selon ses buts ! Le duc et monsieur Nuit sont d’abord des hommes d’affaires et ils ont une allure quelque peu guindée, sensiblement distante : c’est tout le fossé que produit l’argent !

Ratamor est plus simple, plus avenant, quoique parfois perdu dans ses pensées, d’autant qu’il ne parle à personne de ses propres travaux, sur Branche notamment ! Il n’a pas envie qu’on le voie comme un traître, à la solde de la Chose, et il sait bien que les autres sont hostiles à la nuance, qu’ils ont la compréhension étroite !

Lapsie, elle, est contente de retrouver l’action ! Elle se dit qu’il y aura peut-être du PN (Pervers Narcissique) sur la station et qu’elle pourra ramener quelques trophées ! Elle a avec elle ses meilleurs hommes, qui ont des armes nouvelles, qu’ils manipulent avec joie !

Ultima est située dans un autre système que celui du Cube et on doit de nouveau « forcer » l’espace-temps ! Cela donne une légère nausée aux voyageurs, mais ils franchissent d’un bon des milliards de kilomètres ! La station est en vue, mais elle demeure muette aux appels du vaisseau ! Elle ressemble à un gros cube flottant dans le vide sidéral…

« Mon béton n’a pas l’air d’avoir trop souffert ! fait monsieur Nuit, en regardant par le hublot.

_ Le directeur de la station va m’entendre ! réplique le duc. Je lui avais dit de gérer ça au mieux ! Il devait développer les emplois au maximum ! Dieu sait dans quel bourbier il est allé se fourrer ! Mais les gauchistes sont toujours autant inconscients !

_ L’égoïsme du patronat y est peut-être pour quelque chose ! lâche Ratamor.

_ L’intellectualisme aura not’ peau ! rétorque le duc.

_ Je ne voudrais pas vous contrarier, messieurs, fait Lapsie. Mais ce silence qui dure, dans la station, ne me dit rien qui vaille ! Il est arrivé quelque chose et sans doute quelque chose de grave ! »

Tous se taisent à ce rappel et le vaisseau se présente sur la piste d’atterrissage, qui est absolument vide ! « Est-ce qu’ils auraient quitté la station ? » demande monsieur Nuit. Personne ne lui répond et le vaisseau se pose ! Puis, quand les moteurs sont éteints, le groupe, avec ses bagages, fait face à un sas désert et sombre ! Il n’y a qu’un éclairage de secours et aucun bruit !

« Bonjour l’accueil ! » fait un soldat.

                                                                                                                       2

     Le groupe avance dans le couloir, puis arrive devant les ascenseurs… « Ils marchent apparemment… fait Lapsie.

_ La station a une arête de 2 kilomètres… précise monsieur Nuit.

_ C’est long pour un poisson ! » rajoute un soldat, mais personne ne rit à sa remarque.

Le groupe se répartit dans deux ascenseurs et s’élève jusqu’au centre d’accueil, qui est comme la place du village ! C’est là que les habitants s’informent, échangent, vont faire leurs courses, se croisent et s’assurent de la solidité de leurs liens, mais pour l’instant le lieu est désert, ce qui coupe les forces du groupe ! Il en vient à laisser tomber ses bagages, à sentir sa fatigue, ses craintes, son énervement ! Seule chose perceptible, le ronronnement du système d’aération, mais il n’y a aucune trace de désordre ! Tout semble à sa place et en état de fonctionner…

« Mais où sont-ils tous ? s’écrie le duc. C’est incompréhensible !

_ Quelqu’un veut du café ? dit Lapsie. J’ vais en faire…

_ Ils sont peut-être dans les chambres, suggère monsieur Nuit.

_ Soldats, ordonne Lapsie, allez voir s’ils sont dans les chambres !

_ C’est très curieux, poursuit Ratamor, on pourrait penser à un virus, mais alors il y aurait des cadavres…

_ J’ai une autre idée, coupe le duc, par désespoir, pour ne pas bosser ou parce qu’ils étaient devenus fous, ils se sont tous rassemblés dans un sas et hop ! ils ont disparu dans l’espace !

_ Vous pensez à un suicide collectif ?

_ Pourquoi pas ? C’est assez sinistre ici…

_ On a pourtant choisi le béton le plus doux, coupe monsieur Nuit. Toute la structure a été pensée pour conduire à la convivialité ! Les couleurs sont chaudes, les espaces bien éclairés ! On voit une exoplanète par cette large baie…

_ N’oubliez pas, réplique le duc, que le but de l’expérience était de vivre sans la Chose !

_ Était ? » relève Ratamor, mais le duc se contente de hausser les épaules.

Pendant ce temps-là, les soldats visitent les étages, à la recherche des logements… Il y fait plus sombre et c’est aussi plus silencieux… Les soldats ont leur arme en joue et ils ouvrent les portes avec méfiance ! Mais les appartements, qu’on a voulu spacieux, n’ont aucun occupant… Les affaires sont dans les armoires, les tiroirs ou attendent leurs propriétaires sur les lits, comme après une journée de travail ! Les salles de bains n’ont rien non plus d’anormal !

Un soldat, épuisé par le voyage et la tension nerveuse, s’assoit sur un canapé et bientôt s’endort ! Il fait un étrange rêve… Il va à l’école, avec un cartable sur le dos, et il tient la main de son père ! Mais il a peur… Un bâtiment gris se dresse devant lui, au bout d’une cour goudronnée et poussiéreuse… Un petit homme, vêtu d’une blouse grise, accueille son père en souriant… Ils plaisantent tous les deux, puis le père s’en va et le petit homme, qui continue de sourire, soudain frappe si fort l’enfant qu’il a l’impression de faire un tour dans ses habits !

Les joues en feu et comme assommé, l’enfant est alors mené dans une classe, où se trouvent d’autres élèves qui ont l’air aussi accablés que lui ! La maîtresse est une personne sèche qui se met à se moquer des pleurs de l’enfant et qui dit qu’il devrait avoir honte ! L’enfant se tourne vers ses camarades, mais il ne voit que des visages éteints ou qui montrent du mépris !

Il n’y a pas d’amour ici pense l’enfant et c’est un rêve pénible pour le soldat, qui se réveille et qui s’étonne de répéter : « Il n’y a pas d’amour ici ! » Cette phrase lui paraît maintenant décrire au mieux l’ambiance de la station… Il n’y a pas d’amour ici…

Mais enfin, c’est un soldat, avec une mission, et il se reprend, se lève et rejoint ses camarades, afin de faire un rapport !

Dans la salle d’accueil, les choses n’ont guère changé… et les soldats n’ont aucun élément nouveau… Le mystère reste donc entier ! Où sont les habitants ? Évidemment, ils sont peut-être rassemblés dans une partie spécifique, pour une raison ou une autre, mais la station est vaste et la visiter de fond en comble prendra du temps… « On pourrait utiliser les caméras vidéos ! lâche monsieur Nuit.

_ Mais bien sûr ! approuve le duc. Pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt ? Les écrans sont là, il suffit de les consulter !

_ Chaque secteur est sous surveillance… explique monsieur Nuit. Tenez, là, c’est nous qui sommes devant les ascenseurs…

_ Attendez, coupe Ratamor, c’est nous il y a trente minutes ! C’est donc un enregistrement !

_ Normalement non, c’est du direct ! »

R133

Paschic sent le printemps (47-50)

Le 24/05/2026

R133

 

     " Oui, je tue des garçons bouchers et je ne sais pas pourquoi!"

                                            Drôle de drame

 

 

                           47

     « C’est étrange ! dit Branche. Mais j’ai l’impression que les mutants sont devenus des géants !

_ Effectivement ! appuie Web. Mais c’est peut-être nous qui avons rapetissé ! »

A l’extérieur, à travers les voiles translucides, on voit les mutants au niveau des chevilles ; le reste de leur corps se perdant dans les hauteurs ! « J’étais sûr qu’ils étaient sur ce toit ! jette un mutant.

_ Eh ben, ils n’y sont pas ! rétorque un autre.

_ Il faut quand même les retrouver, car ces gens n’étaient pas soumis ! Ils avaient l’air d’être libres ! Je n’aime pas ça !

_ Eh bien, s’ils sont pas là, c’est qu’ils ont trouvé un moyen de redescendre !

_ Impossible !

_ Tu vois une autre solution ?

_ Non ! Bon, on redescend et on ratisse le bas ! »

Le trio, dans son enveloppe de blancheur, voit les mutants quitter le toit et Branche souffle : « Eh bien, c’était chaud !

_ Oui, approuve Web, mais cela n’explique pas la différence de taille… et ce que nous faisons ici !

_ Exact ! Il est possible que nous soyons définitivement réduits à l’état de gravier ! Moi, Branche, exilé dans l’infiniment petit ! condamné à manger des demi-portions de pâtes ! Mon Dieu !

_ Pff ! Quel pleurnichard ! fait une voix inconnue.

_ Hein ? Qui a parlé ? C’est Paschic devenu ventriloque !

_ Mais non, gros bêta ! C’est moi, Fleur !

_ Fleur ?

_ Oui, je m’appelle Fleur… et je me suis transformée en pâquerette, pour vous sauver ! ce que je regrette peut-être un tantinet…

_ Comprends pas !

_ Non ? Alors, je baisse mes pétales, pour que vous sortiez de mon cœur ! Attention, vous allez retrouver votre taille normale ! »

Le trio fait un pas hors des voiles immaculés et aussitôt, il lui semble que rien n’a changé en ce qui le concerne ! Mais, par contre, il se retrouve en face d’une jolie jeune femme, qui se frotte un peu les mains, pour en débarrasser la poussière ! « Fleur ! Je parie ! dit Branche.

_ On peut rien te cacher !

_ Et comme ça, tu as le pouvoir de te transformer en fleur… et de réduire les gens ?

_ Oui et je peux faire bien d’autres choses !

_ Mais…, comment est-ce possible ?

_ Je suis envoyée par la Chose, figure-toi ! pour veiller sur le Magicien !

_ Le Magicien ?

_ Oui, celui que tu appelles Paschic ! La Chose tient à ce qu’il reste en un seul morceau !

_ Vous saviez ça, Paschic, que la Chose veillait sur vous ?

_ Mais la Chose est partout dans le Cube, pour qui sait la voir ! répond l’intéressé.

_ Et le nom du Magicien ?

_ Parce que c’est un ami de la Chose depuis longtemps ! coupe Fleur.

_ Bien sûr ! C’est une évidence ! réplique Branche. Tout de même, ton tour me laisse baba !

_ Merci ! répond Fleur. Mais je t’ai vu en bas jouer les gros troncs et c’était pas mal, non plus !

_ Vrai ! J’ t’ai tapé dans l’œil ?

_ Faudrait pas exagérer non plus ! Disons que j’ai déjà vu des arbres plus demeurés !

_ Oh ben, alors là ! Moi, j’ai vu des roses autrement plus sexy que toi !

_ Euh... Dites, les jeunes, je voudrais pas casser l’ambiance, mais il serait peut-être temps qu’on songe à partir ! intervient Web. Les mutants n’ont pas inventé l’eau chaude et Fleur a fait des merveilles, mais ils rigolent pas non plus et eux aussi ont d’étranges pouvoirs ! »

Tout le monde en convient et on se dirige prudemment vers l’escalier ! A la sortie du bâtiment, on n’aperçoit personne et on quitte le quartier, en rasant les murs ! « Vous voilà avec une protection, on dirait ! dit Web à Paschic.

_ Oui, ça fait du bien… On se sent moins seul !

_ Bon, ben, on est quatre à présent ! »

                                                                                                                  48

     Dominator, dans la tour du Pouvoir, fume son éternel cigare : « Je n’aime pas ! Non, je n’aime pas ça ! dit-il en soufflant de la fumée.

_ Qu’est-ce que vous n’aimez pas ? demande derrière le duc de l’Emploi, qui se cure les ongles.

_ Eh ben tout ça ! répond Dominator, en montrant l’extérieur d’un geste large.

_ C’est-à-dire ?

_ Toute cette flotte, ce ciel bas, cette végétation qui gonfle ! J’ai l’impression que la Chose reprend le dessus…, qu’elle progresse dans le Cube, qu’elle se moque de nous !

_ Bah, un peu de désherbant, de nouveaux lotissement la remettront à sa place !

_ Évidemment… Mais il n’y a pas que ça ! Que dit le potentiomètre de nos inquiétudes ? »

Le duc de l’Emploi se déplace et regarde un appareil fixé au mur, avant de dire : « 18 !

_ Et la haine ?

_ 18 aussi !

_ Ce sont presque des maximum ! C’est bien et c’est mal ! Mal parce que, bien entendu, il ne faut pas arriver au chaos ! Une insurrection serait catastrophique ! Mais c’est bien aussi, car il faut que nous soyons captivés par nos inquiétudes et nos haines ! La Chose, là dehors, par son apparente indifférence, représente le vide cosmique, l’interrogation, l’inconnu !

_ Que deviendrons-nous, s’il nous fallait réfléchir, abandonner nos craintes ou nos détestations ?

_ Exactement ! Nos vies tiennent d’abord au sentiment que nous avons de notre pouvoir ! Je suis bien placé pour en parler ! Céder le pouvoir au nom d’une foi, avoir confiance dans quelque chose d’invisible, non merci ! L’injustice est là, ainsi que nos ennemis, il faut les combattre !

_ Il est question ici et là d’une petite bande d’illuminés, les 4, menés par un certain Paschic… Ils semblent comme des apôtres de la Chose !

_ Il fallait s’y attendre ! Plus les temps sont troubles et plus les fanatiques profitent des moindres brèches ! On a soif d’un discours radical, car on aime les solutions simples et rassurantes, mais il n’y en a pas !

_ Et les mutants ?

_ Quoi les mutants ?

_ Ils sont incontrôlables ! Soudain, il se mettent à assassiner ! Des enfants qui tuent, qui aurait pu imaginer cela ?

_ Oui, c’est un problème ! Ratamor dit que ce sont comme les œufs de la peur ! Dans un monde sans repères, certains jeunes ne survivent que grâce à une domination personnelle totale, ce qui implique une soumission totale chez les autres ! Et s’ils résistent, ils sont détruits ! La cohabitation avec les mutants est impossible ! Mais nos meilleurs spécialistes planchent là-dessus ! Ouais, qu’est-ce que c’est ? »

Un secrétaire entre et dit : « Monsieur Nuit demande à être reçu...

_ Bien sûr qu’il entre !

_ Salut à vous deux ! fait Monsieur Nuit.

_ Bien le bonjour monsieur Nuit ! Alors, quel bon vent vous amène !

_ Mais la situation actuelle ! Vous avez vu comme tout devient fluctuant, incertain ! Nous pouvons craindre une pénurie de béton ! Des entreprises sont menacées ! Que vais-je devenir, si je ne peux plus faire couler mon béton ?

_ Oui, nous parlions justement de la complexité des choses...

_ La Chose ? Mais elle revient toujours ! Le Cube en est infesté !

_ Ah Si elle n’est pas domestiquée, elle ne nous intéresse pas ! appuie le duc. Dominator, le disait à l’instant : la Chose, c’est le vide cosmique !

_ Eh oui ! renchérit Dominator. Imaginons un instant les Doms rassurés par la beauté de la Chose, disponibles les uns aux autres, ouverts !

_ Mais, mais alors, il faudrait que j’abandonne mes craintes ! Et où serait ma réussite ? Il faudrait, il faudrait que je renonce à mes constructions, à commander mes employés et qui leur donnerait à manger ?

_ Gardons nos inquiétudes, voulez-vous ! Le tout, c’est de maintenir le statu quo, en évitant les débordements !

_ Voilà ! d’autant que ma positon est bonne ! approuve Nuit. J’aime le matin visiter mes chantiers, avec ma nouvelle voiture ! Je discute avec chacun et s’il y a des problèmes, on les règle !

_ Quel niveau pour la haine et les inquiétudes ? » demande une nouvelle fois Dominator au duc.

                                                                                                                  49

     Dans le Cube, il y a tout de même des bars où les créatures de la Chose et du Cube peuvent consommer ensemble et ce soir-là, dans l’un de ces établissements, un Dom au comptoir boit un verre avec un Merle dont il vient de faire la connaissance ! L’oiseau pique des cacahuètes et trempe son bec dans une petite écuelle, alors que l’homme s’épanche : « 5 000 par mois que j’ gagne ! dit-il. C’est pas mal, hein ? Mais attends, quand j’enlève les frais d’étude pour mes gosses, l’entretien des deux voitures, les impôts, la taxe foncière… Si je te disais, le montant de cette taxe, tu tomberais dans les pommes ! Eh bien, que me reste-t-il ? Nada ! Ou presque ! Tiens, ma femme et moi, on veut aller en vacances cet été… On a bien droit d’ souffler, non ? Mais qu’est-ce qui s’ ra possible ? Seulement du camping, avec not’ vieille tente ! celle qui est à moité déchirée et qui s’envole au moindre coup de vent ! Bouououh !

_ Dur, dur ! approuve le Merle, qui a fini sa boisson. Tiens, René tu nous r’mets ça !

_ J’ crois que vous avez assez bu, les gars ! réplique René le barman.

_ Tu vois pas que le monsieur est triste, René ? Tu vois pas qu’il a soif ? s’indigne le Merle.

_ Sûr que j’ suis triste ! Sûr que j’ai soif ! s’écrie le Dom. Mais ils sont tous contre moi, ma parole ! Tu veux ma peau ou quoi, René ? »

René hausse les épaules et ressert les deux clients… « Mais dis-moi, fait soudain attendri le Dom au Merle, comment ça s’ passe dans la Chose ?

_ Oh ! Tu sais, c’est un peu toujours le même train-train…

_ Vrai ? Mais c’est quoi au juste ce train-train ?

_ Eh ben, au départ, on est comme vous, les Doms : on cherche à manger, pour commencer la journée ! C’est après que ça change ! Quand on a fait le plein de force, on s’ met au soleil, pour s’ chauffer !

_ Non ?

_ Si ! Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? T’as mangé, c’est l’essentiel ! Et puis rester au soleil, ça fait du bien… On profite de la vie quoi ! Après, après, mon Dieu, il est possible qu’une belle femelle passe à côté et…

_ Ah Ah ! Ah ! Les salauds !

_ Alors là j’ fais mon grand numéro ! J’ chante à tue-tête, pour montrer que j’en ai, si tu vois c’ que j’ veux dire ! J’ fais des pirouettes ! Un tas d’ conneries ! Y a des trucs que j’adore !

_ Ah ouais ? Lesquels ?

_ Voler à toute vitesse entre les arbres ! Sentir le vent me fouetter le bec ! Passer dans des trous étroits ! La voltige, c’est mon dada ! Percer des trucs émeraudes ! Tout l’éclat de la forêt, ça m’emballe grave !

_ Ah ! Ah ! Ah ! Les salauds ! Vous avez vraiment la belle vie ! Mais dis-moi, nous les Doms pourquoi nous avons tant de problèmes ! Pourquoi j’ suis aussi triste ! On a bien la raison, c’est un avantage sur vous ! Et pourtant, on s’en sort pas ! C’est même pas politique ! J’ sais pas !

_ Tu sais pourquoi les Merles sont tout en noir ? C’est parce qu’il porte un deuil…, celui du roi des Merles !

_ Chic ! Une histoire !

_ Exactement ! Mais non, je ne vais pas te raconter cette histoire… Elle ne va pas te plaire !

_ Oh ! Mais si, raconte-la-moi ! Tu vois bien comme j’ suis triste ! Bououou… Tiens, René, la même chose, pour écouter l’histoire ! René, fais c’ que je te dis ! Vas-y Merle, chuis tout ouïe !

_ Le roi des Merle était un grand voyageur, un grand sportif aussi et un jour il est parti très loin de la forêt et il a découvert un peuple très étrange !

_ Oh ! Oh !

_ Dès que les gens là-bas atteignaient leur majorité, ils se mettaient eux-mêmes au pied une chaîne et un boulet, dont ils jetaient la clé !

_ Pas possible !

_ Si ! Mais le plus incroyable, c’était qu’ils se mettaient alors à se plaindre de leur boulet ! Ils criaient que c’était pas une vie, qu’ils n’étaient pas libres et qu’ils en avaient marre de leur condition d’esclaves !

_ Ah ! Ah ! Ah ! Les cons !

_ Mais le roi Merle avait vu où ils jetaient les clés et il en ramassa quelques unes, pour aller ouvrir les chaînes ! Mais les gens refusèrent, parce qu’ils avaient peur de vivre sans boulet et ils tuèrent le roi des Merles !

_ C’est tout ?

_ C’est tout !

_ J’ sais pas pourquoi, mais j’aime pas ton histoire ! Allez, faut que j’ rentre ! Demain boulot ! J’ suis pas comme toi, Merle, j’ suis pas libre, moi ! »

                                                                                                                        50

     Pour qui sait voir, chaque jour, vers 17 heures, le Cube est pris d’une étrange frénésie : c’est le grand bal des cubes roulants ! Oh ! Bien sûr, on pourrait plaindre les Doms, ce peuple esclave de son travail, mais la réalité est tout de même un peu différente ! Car le problème n’est pas seulement que des gens aient fini leur journée et qu’ils rentrent chez eux, ce qui fait qu’ils sont pris dans des embouteillages, qui usent leurs nerfs, non, ils s’opèrent encore chez eux une étrange transformation !

Le Dom, dans la circulation laborieuse, peu à peu s’endort, se liquéfie, perd toutes les aspérités de la lucidité ! Il s’amollit, gagné par le rêve ! D’abord parce qu’il est chez lui ! Le cube roulant est son deuxième salon ! Il peut en caresser les cuirs, en apprécier toutes les décorations en trompe-l’œil, mais encore il en savoure la haute technologie, visible sur son tableau de bord, ainsi qu’il serait à bord d’un petit avion !

Il se félicite de cet habitacle qui témoigne de sa réussite et qui pourtant l’a rendu esclave ! Mais le Dom agit ainsi, car il est coupé du monde extérieur, qu’il voit à travers une vitre, comme si cela ne le concernait que secondairement !

Il n’est donc pas totalement misérable, malgré les difficultés du trafic, et même il finit par aimer la situation, puisqu’elle est somme toute forcée et qu’elle lui enlève l’embarras de réfléchir ! Il ne reste plus qu’à suivre le train, grâce à des automatismes ! L’angoisse s’est envolée et au contraire un doux confort s’installe, une « symbiose » se réalise entre le conducteur et son véhicule ! Le bal des cubes roulants peut commencer, les danseurs sont prêts et ont chacun leur costume !

Il y a des cubes roulants comme parés de diamants et qui semblent signaler la haute condition de leurs propriétaires ! Autrement dit, on voit des marquis, des duchesses, des princes, mais sont encore présents des roturiers, avec de la poussière sur la carrosserie et dans des modèles qui ont pris de l’âge ! Mais peu importe ! Tout ces Doms se côtoient sans difficultés, car la danse les unit, le code de la route les cimente ! Et on s’incline respectueusement, en se rangeant volontiers sur le bas-côté, s’il y a de la place, pour laisser passer le cube roulant d’en face !

On est patient, arrangeant et même souriant, civilisé ! On en est fier, mais on ne se rend plus compte comme les cubes roulants sont lourds, comme ces manœuvres sont pesantes, polluantes et consommatrices de nos nerfs, alors que non loin la Chose est éclatante de beauté, avec ces champs émeraude qui ondulent, ces rayons d’or dans les bois et ces oiseaux qui n’en finissent pas de crier leur force et de raconter leur bien-être !

Les Doms se croient affranchis, sages, modernes, mais ils s’épuisent dans ces courbettes, ces tours de volants, ces petites touches électroniques ! Le cerveau n’est plus qu’une éponge lente et s’il ne fait pas d’efforts physiques, le Dom ne comprend pas d’où vient sa fatigue et même son désespoir !

Pourtant, tout change le samedi ! Le trafic devient hurlant, nerveux, agressif, sans pitié, cruel, ainsi que les voitures auraient des dents ! Malheur alors au piéton qui traverserait sans prudence la route ! Il vaudrait mieux pour lui de tomber dans une mare pleine de de piranhas, par un temps caniculaire ! Il aurait plus de chances de survie ! C’est que le Dom n’est plus sous l’emprise de son travail, mais de ses plaisirs et ainsi, rien ne va assez vite ! « Place ! Place ! » semblent crier les cubes roulants !

Mais ce n’est pas la beauté de la nature qui est recherchée, alors qu’elle est la seule qui pourrait rassurer le Dom sur ses angoisses ! Non, non, ce qui l’intéresse, c’est consommer, acheter, se sentir fort, important, aimé, ce qui veut dire pour lui susciter de l’admiration, synonyme de pouvoir !

Son travail ne l’empêche pas de courir vers la lumière et la Chose, afin de s’enchanter du monde et de trouver une raison et l’énergie pour aimer son voisin ! Mais son temps libre, il le consacre à parader ou à se rendre encore esclave de sa maison ! La beauté lui est étrangère ou secondaire !

Et il se plaint ! Il s’étonne de la dureté du monde, alors que lui-même cherche sa supériorité, sa domination ! Il ne voit pas que, comme les animaux et les plantes, nous sommes invités à une fête, un renouveau ! Il rit d’un possible dieu, car « On ne la lui fait pas ! » Il dit : « Contemple l’injustice et montre-moi ton dieu ! »

Il sourit implacable, sûr de son raisonnement, alors que le paradis de la Chose rayonne autour de lui ! Comment pas ne pas le voir imbécile ? ne pas être en colère contre lui ? ne pas le plaindre ?

Comment le convaincre et l’amener à faire un pas de côté ? Il a tant souffert ! Il connaît tellement de choses ! N’est-il pas allé sur la Lune ? Ne guérit-il pas la rage ? Et son histoire politique, n’est-elle pas immense ? Et que ferait-il sans son cube roulant et sa haine ?

Et puis, il a tellement peur !