Blog
-
La Nuit des Doms (83-86)
- Le 31/01/2026

"Pardonnez-moi Bouddha, je suis un moine concupiscent!"
Taï Chi master
83
Le professeur Ratamor se promène au bord de la mer… La nature y est austère, car ici la Chose prend ses aises ! Le ciel est gris ardoise, très nuageux et il se reflète dans les flaques des rochers, de sorte que son éclat semble occuper tout l’espace, avec majesté, mais aussi en produisant un sentiment teinté d’angoisse, comme si les lieux n’était qu’une vaste pièce de marqueterie aux tons sombres !
L’esprit du professeur s’en ressent et voit sa solitude d’une manière bien plus évidente ! Les mots lui sortent de la bouche : « Qu’ai-je fait ? dit-il. Je suis là tout seul, sans sentiments… En quoi dois-je croire ? N’est-ce pas moi le scientifique ? celui qui cherche et trouve ! celui qui analyse et explique ! N’est-ce pas moi le Cassandre du monde, le bourreau du fanatisme, le pourfendeur du névrosé, le dératiseur de l’obscurantisme, le martyr de l’objectivité ? »
« J’ai condamné le rêve et la beauté ! J’ai traqué l’esprit ! J’ai construit ma propre prison ! Mais n’était-ce pas pour un monde éclairé, libéré des préjugés ? Et me voilà livré aux vents ! Et me voilà plein de soupçons et de désespoir ! Ne m’approchez pas ! J’ai la lèpre de la connaissance ! Je fais un dur métier, celui d’être un homme ! debout sur ses jambes, sans illusions ! Je suis l’homme moderne, qui défie les dieux, ah ! ah ! Les dieux, ces enfants maniaques et sanguinaires ! »
« Et me voilà livré aux vents ! Je dois croire en quelque chose ! Sinon c’est trop dur ! Je dois inventer une nouvelle spiritualité, sans dieux ! Ce n’est pas facile ! Moi aussi, je pourrais être lyrique ! L’art n’est que de la névrose au fond ! Chantons les confins ! O Big Bang, ô fermions, ô positrons, me voilà devant vous, fier, avec l’épée de la lucidité ! Donnez-moi la force de frapper mes ennemis, car de vous je suis le champion ! O fermions… Fermions la porte, ouais, car maintenant il flotte ! »
Ratamor avise un rocher creux et se protège de la pluie… De là, il voit le grain s’étendre et assombrir l’horizon, tel un voile qui danse ! « Dire qu’il y a des milliers d’années, les premiers hommes s’abritaient déjà ainsi… et qu’ils se gavaient même de coquillages ! Ici ont été allumés les premiers feux de l’humanité ! Qu’est-ce qu’ils avaient dans la caboche, en c’ temps-là ? Quel chemin parcouru depuis ! Et maintenant ? »
Aux pieds du professeur frissonnent de la salicorne et le vent fronce les flaques… Puis des ombres, avec des airs de mendiants, sautent de rocher en rocher ! « Qu’est-ce que c’est qu’ ça ? s’écrie le professeur. J’ai la berlue ou quoi ? Myodésopsie ? Ah ! J’y suis ! Toujours ces Illusions qui sont à mes trousses ! Bon sang, si je pouvais dormir ! Mais je suis insomniaque ! Qu’est-ce que j’y peux ! Inquiétudes ! Inquiétudes ! Arrière démons d’illusions ! Arrière chimères ! Comme si le Nobel pouvait encore m’intéresser ! »
« Je dois avoir encore des traumatismes, pour être anxieux comme ça ! Ah ! Je m’en veux d’être encore traumatisé ! Toute cette faiblesse dégoûtante ! Mais qu’est-ce que je dis ? C’est moi la victime ! La victime de quoi ? Il n’y a rien ! Je pleure ! Je pleure sur moi-même et notre abandon ! Ah ! Être comme ces pierres tachées de lichens ! sans âme, sans espoir ! objectif enfin ! La marée monte, la marée descend ! Voilà le bonheur ! La description seule ! Ne plus souffrir ! Ne plus s’agiter, comme le Cube ! »
La pluie a cessé et le professeur sort de son abri… Il s’étire, le corps légèrement douloureux et l’esprit vague, il s’approche de la houle… Elle est là, comme toujours, répétitive et pourtant à chaque fois différente ! Elle glougloute, translucide, dans les failles… Les algues ruissellent, avant de se balancer, de danser au rythme du flot, comme si elles étaient ivres ! Le professeur soupire… Au-dessus, une mouette glisse dans le vent et Ratamor admire son aisance : « Magnifique oiseau ventolier ! » se dit-il et il se sent soudain mieux, ragaillardi !
« Ah ! Ah ! fait-il. Je suis là, bon sang ! Je suis là ! Merci... » C’est dit dans un murmure et des larmes réapparaissent dans les yeux de Ratamor ! « Merci… reprend-il. C’est beau et je suis là ! Et je vous remercie ! C’est merveilleux ! Je suis là… et c’est quasiment un miracle ! Ces rochers, cette mer immense, avec ses sourires d’écume, sur cette toute petite planète ! perdue dans l’espace, sans oxygène, infini ! Je suis là debout sur cette pointe ! »
Ratamor respire l’air frais et brusquement il éprouve de la faim ! « Voyons voir… se dit-il. Un vin frais d’Alsace, du pain beurre, en attendant une bonne soupe chaude ou un poisson cuit à la vapeur, ou bien en sauce ! Qu’à cela ne tienne ! »
Et voilà le professeur sautant de rocher en rocher, comme ses illusions, heureux sur le sable, rejoignant la dune, en route vers le Cube ! Il chante ! Le cœur s’est ouvert, telle une fleur !
84
Le trio Paschic, Web et l’elfe sont maintenant dans un drôle de paysage… Il fait chaud, il y a des cactus et de gros rochers ! « C’est un drôle de paysage ! fait Web.
_ Ouais, approuve l’elfe, et pas une goutte d’eau à l’horizon ! J’ai une de ces soifs !
_ On pourrait tuer un d’ ces lézards… Ils doivent avoir un peu d’ jus à l’intérieur ! »
A peine Web a-t-il prononcé ces mots qu’un coup de feu retentit ! Le trio se met aussitôt à l’abri derrière un rocher, alors que l’écho du tir se prolonge tel un coup de tonnerre !
« Bon sang ! On nous canarde encore dessus ! s’exclame Web.
_ Paschic ? Tu m’entends, Paschic ? crie une voix féminine.
_ C’est Lapsie…, dit Paschic.
_ Paschic, tu m’entends ? C’est bien simple : tu viens à moi et tes amis pourront partir ! Tu m’entends, Paschic ? »
L’elfe fait mine de quitter le rocher et un second coup de feu érafle la pierre, avec le même écho percutant. « Elle rigole pas ! fait l’elfe.
_ La franchise est une force pour les femmes ! répond laconiquement Web.
_ Alors qu’est-ce qu’on fait ? demande l’elfe.
_ Eh bien, dit Web. Il serait temps que Paschic fasse un effort ! Il rejoint Lapsie et nous, on continue not’ route, comme si de rien n’était ! Paschic, après tout ce temps, nous doit bien ça !
_ Ça va pas non ? s’insurge l’elfe.
_ Il plaisante, corrige Paschic. D’ailleurs, il y a peut-être une autre solution… Regardez, une tornade arrive… »
Effectivement, là-bas, une colonne noire avance vers le groupe ! Elle soulève tout sur son passage et bientôt, tout le secteur est pris dans la tourmente ! On n’y voit plus rien et on se couvre le visage, à cause du sable qui le frappe ! Chacun se blottit, Lapsie comme les autres ! C’est une impression étrange, comme si le temps était suspendu et que la nuit était brusquement tombée !
Lapsie lutte contre la panique, tandis que son cheval s’est depuis longtemps enfui ! Elle est d’autant plus terrifiée que de petits créatures noirâtres apparaissent dans la tourmente, se dirigent vers elle et finalement s’en saisissent !
« Vous avez entendu ? demande Web. On aurait dit des hurlements !
_ Ah ! Parce qu’en plus du vent, vous entendez des voix ? » répond l’elfe, qui se rend compte que la tempête s’apaise et que le silence revient. « Oh ! Oh ! On a d’ la visite ! reprend Web et le trio se retrouve face à de petites créatures sombres, qui le menacent de dizaines de pointes de lances ! Il faut obéir et le trio est conduit dans une grotte, qui s’enfonce par un escalier éclairé par des torches, pour aboutir dans une vaste salle, où Lapsie est déjà prisonnière, à côté d’un grand type en robe, avec des plumes sur la tête !
« Bienvenue dans le royaume du Non-dit ! s’exclame-t-il à la vue de ses nouveaux hôtes.
_ Non-dit ! Non-dit ! font entendre les petites créatures.
_ Je suis le grand prêtre du Non-dit ! reprend l’homme à plumes.
_ C’est pour ça que vous êtes souterrain, fait l’elfe, parce que vous êtes non-dit !
_ Mais je vois qu’on a du chou ! répond le prêtre. Mais c’est pas tout ça ! La cérémonie doit commencer !
_ La cérémonie ? Quelle cérémonie ? s’écrie Lapsie. Vous feriez mieux de me détacher, avant qu’il ne vous arrive des ennuis ! Sachez que je suis une représentante de la loi !
_ Ah ! Ah ! La loi de la surface ! réplique le prêtre. Je veux bien vous croire, mais ici nous avons notre propre loi, comme vous allez le constater, puisque vous êtes l’offrande de notre cérémonie !
_ Bon sang, Paschic ! fait Lapsie, qui tire sur la corde qui l’attache. Utilisez vos pouvoirs pour nous sortir de là ! Vous voyez bien qu’ils sont tous tarés !
_ Vous ne nous disiez pas ça, quand vous nous tiriez d’ ssus ! rétorque l’elfe.
_ Une plaisanterie ! rajoute Lapsie. Je ne vous aurais pas blessés ! »
Pendant cet échange, le peuple du Non-dit n’est pas resté inactif et son comportement est des plus étranges ! Le grand prêtre crache ou renifle de dégoût devant les prisonniers, quand les petites créatures viennent les heurter, tout en se parlant comme si elles étaient seules au monde ! Tout cela rend extrêmement perplexes les prisonniers et les met mal à l’aise !
« Mais enfin où veulent-ils en venir ? demande Web.
_ Je suis le Désespoir infini ! » fait une voix derrière lui, alors que toute la salle est envahie par une ombre rougeoyante !
85
Lapsie se réveille de nouveau en sueur ! Encore un de ces maudits cauchemars ! Il en est ainsi depuis qu’elle a quitté le château de la Solidarité, ou plutôt depuis qu’elle connaît l’existence des mutants ! Elle n’a plus de nuits tranquilles, sans doute à cause de son anxiété ! Il faut qu’elle voit un spécialiste et pourquoi pas son mentor, le docteur Pagaille !
Il a un cabinet dans le Cube et il pourra soulager Lapsie ! Ils se connaissent bien tous les deux et Lapsie s’ouvrira quant aux mutants : a-t-elle rêvé oui ou non ? Est-elle malade ? L’avis du docteur Pagaille sera bien utile !
L’homme est dans son cabinet, comme le capitaine d’un ancien cargo, qui s’isolerait du bruit des machines et qui aurait vu toutes les mers ! Son visage est sombre, ennuyé et il est vrai que tous les maux qu’il traite sont d’une banalité déconcertante ! Il est bien loin le temps où, jeune médecin, il rêvait de découvertes scientifiques, en écoutant ses patients, ce qui l’aurait conduit à des conférences, coupant le souffle à ses collègues !
Quand Lapsie le retrouve, elle est déconcertée par le visage marqué et mal rasé de son ancien mentor et elle s’attend à le voir sortir une bouteille de Whisky, proposer deux petits verres et se plaindre de la chaleur, en plein hiver ! Lapsie commence timidement : « Je fais des cauchemars…
_ Tu cotises au moins ?
_ Oui, oui…
_ Diable ! Alors, pourquoi tu fais des cauchemars ?
_ C’est que… C’est assez délicat… Je vois des mutants !
_ De petits hommes verts ? descendus de leur soucoupe ?
_ Non, des jeunes, avec une énergie psychique étrange, oppressante !
_ Tu connais le manuel… La névrose est produite par le refoulement… Si tu sublimes, c’est que tu n’es pas épanouie sexuellement ! Peut-être es-tu lesbienne ? Tu devrais réfléchir là-dessus… En tout cas, la peinture ou la musique, c’est moins dangereux que d’inventer des mutants !
_ Mais je n’invente rien ! Je les ais vus ! Ils sont parmi nous !
_ A quoi ils ressemblent ?
_ Eh bien, comme je te l’ai dit, ils sont plutôt jeunes… Est-ce que la notion de territoire psychique te dit quelque chose ?
_ Le territoire psychique ? Qu’est-ce que tu entends par là ?
_ C’est un territoire dominé par le psychisme d’un individu, comme une déformation de l’espace par la masse d’une planète…
_ Et tu crois que je vais gober ça ?
_ En tout cas, le mutant a une énergie psychique exceptionnelle et il demande la soumission de tous ceux qui sont autour… »
Un silence lourd s’installe étrangement dans le cabinet et Lapsie voit que le docteur Pagaille commence à transpirer… Prudente, elle décide de changer de sujet ! « Mais je ne suis pas venue seulement pour moi ! dit-elle. Alors, comment vont tes travaux ? Je me rappelle que tu voulais mettre les artistes et les prêtres sous cloche ! les ranger dans la même catégorie que les zoophiles ! « La science étant son pouvoir ! Rien ne doit lui échapper ! » clamais-tu, triomphant. Ah ! A l’époque tu avais déjà un sacré territoire psychique ! Tu réglais tes comptes, contre la morale hypocrite des sociétés, qui selon toi était à l’origine du refoulement ! »
Lapsie se rend compte qu’elle a gaffé ! Elle n’aurait pas dû parler de domination psychique à son ancien mentor, car c’est le comparer au mutant ! C’est lui prêter le même pouvoir néfaste ! alors qu’il est un champion de l’objectivité ! un humble serviteur de la vérité !
« Petite saloperie ! jette Pagaille. Tu viens chez moi, après toutes ces années, pour me faire la leçon ! Tu oses montrer ton dégoût à l’égard des mutants, tu exprimes tes craintes de chatte affolée dans mon cabinet ! là où je suis le maître absolu !
_ Tu as raison ! C’était stupide de ma part ! répond Lapsie, qui se lève tremblante et qui ne songe plus qu’à partir.
_ Mais, ma vieille, sache que nous avons déjà le contrôle, que nous sommes les plus nombreux ! que bientôt tout le monde nous obéira et même nous remerciera !
_ Bien sûr, mais il faut que j’y aille maintenant !
_ Va, ma colombe ! Dis-toi bien que tes cauchemars ne font que commencer…, car la sécurité c’est nous ! Ah ! Ah ! »
86
« Ça y est : je suis malade ! Cela faisait des années que je me demandais comment sortir de ma petite vie banale, peureuse ! Je travaillais, je cotisais et j’étais comme tout le monde, et c’était bien ça le problème, j’étais comme tout le monde ! Mais maintenant c’est fini ! Je suis malade, je concentre l’attention ! J’ai enfin réussi !
Évidemment, je n’ai pas voulu cet état ! Mes maux ne sont pas feints, je souffre véritablement, mais c’est arrivé comme ça et ma vie a changé ! Désormais, je suis le malade et je montre au monde mes plaies, mon handicap, ma peine ! Ah ! on ne peut plus m’ignorer ! Je suscite la compassion, la crainte surtout, car je dis à l’autre en substance : « Sois sensible à mon malheur, car voilà ce qui peut toucher chacun d’entre nous ! » On s’intéresse à moi, on me plaint et j’en rajoute !
Je grimace, je lève péniblement un bras, une jambe… Je fais voir où on m’a charcuté ! Quel émoi dans le public ! On frémit ! J’adore ça ! Je suis la star ! Enfin ! Et puis, tout est fixé ! Plus de questions existentielles ! Plus d’interrogations sur ce que je dois faire ! Les angoisses sur le don, la générosité, l’amour, finies ! On est au terminus ! Je suis sur la voie de garage, mais attention, je demande des égards, des soins ! Dame, on n’est pas des bêtes !
Tous les médecins, je les connais ! J’ dis un tel est bon, un tel est mauvais ! Un tel se mouche avec bruit, un autre joue au golf ! Les histoires avec les infirmières, idem ! Ah ! Y a des coquines, des naïves, etc. ! Des fois, j’ connais mieux l’hôpital que le personnel ! J’aide les nouveaux ! Je salue les autres malades, du moment qu’ils ne me font pas de l’ombre !
Mes premiers supporters ? Mes proches, bien sûr ! Je les bois littéralement ! Leur vie n’est plus la même, elle est suspendue à la mienne ! Je me plains et hop, ils s’inquiètent, ils sont perdus ! Les voilà à genoux, pleins de bonne volonté, se demandant où j’ai mal ! Je les emmène aux urgences sans problèmes ! Ils restent là, à attendre pendant des heures ! Faut les voir recueillir les paroles du médecin, comme un élève écoute son professeur ! Dame, je pourrais disparaître et alors quel drame ! Quel vide ! J’ai tout fait pour ça ! Je suis la star, j’ vous dis et j’ai jamais voulu que mes enfants soient vraiment indépendants ! C’est ça l’amour, rendre esclave l’autre !
Et mon traitement ! Attention du lourd ! du super lourd ! Une pilule quasiment tout le temps ! Si je me laissais aller, je me ferais livrer mes médocs par palettes ! C’aurait de la gueule ! Les voisins s’ diraient : « Le type d’à côté est bien à plaindre ! J’aimerais pas être à sa place ! Y en a d’ la misère, en c’ monde ! Paraît qu’il connaît tous les médocs, dis donc ! »
Bah, je me contente d’un numéro dolent à la pharmacie ! Je me traîne vers le guichet ! Même les africains qui meurent de faim font moins peur ! Encore quelque mètres, mais un siècle de souffrance ! et j’arrive devant la pharmacienne ! Là, j sors le livre de mon ordonnance ! Des milliers de prescriptions ! C’est plus épais que la Thora ! Ça y est : on me regarde autour ! On transpire devant tant d’ souffrance ! Je pompe l’air ! J’ demande des égards ! Je suis la star, je vous dis, comme au cinéma ! Enfin quelqu’un ! Le malade ! J’ suis pas suspect, c’est pas ma faute ! Et qui oserait se moquer d’ moi ?
Je danse à l’intérieur, j’ai trouvé le filon, ma vie a enfin un sens ! Terminées les questions existentielles, les sentiments de culpabilité ! On me doit quelque chose ! Eh ! Si je suis comme ça, c’est un peu la faute de tous, du système ! Eh ! Vingt ans de boîte m’ont mis en morceaux ! Faut bien que je récupère les dividendes, j’ai cotisé ! Héros des temps modernes, je suis ! On me doit de la compassion, c’est mon aura ! On me doit bien ça ! J’ai fait mon devoir ! Je suis le Malade et je fais sonner ma clochette !
Je déteste ces gens en bonne santé, qui ne m’accordent aucune attention ! Pour qui se prennent-ils ? Se croient-ils supérieurs ? Ou bien voient-ils clair dans mon jeu ? Je les hais ! Oh ! Je les hais ! C’est comme si on ouvrait brutalement la fenêtre, alors qu’il fait froid dehors ! C’est qu’ j’ai mon train-train, moi ! Mes représentations théâtrales, mon quotidien de star ! J’ai des moments de gloire particulier, quand tout le monde autour est plein de prévenances ! Oh ! Les trouillards ! Ils savent que ça peut leur arriver ! C’est eux-mêmes qu’ils choient !
Je rêve d’une grande campagne d’affiches sur les murs, annonçant : « Le Grand malade ! enfin dans votre ville, enfin chez vous ! » et qu’on défile devant mes plaies et que j’entende le public pousser de grands oh ! Au moins dix euros par personne ! C’est pas qu’ je sois avide, mais j’ suis pas gratuit non plus ! Ah ! Ah !
J’étais rien et le malheur m’a frappé ! Ayez pitié, je vous en prie ! Je suis le grand dolent ! Attention, attention, je vais m’asseoir, je grimace ! On suit tous mes mouvements… et ouf, me voilà assis ! On n’en a pas perdu une miette ! Qui peut revendiquer un tel succès ? Place, place, je suis un géant cosmique !
-
La Nuit des Doms (78-82)
- Le 24/01/2026

"Ah! Ah! T'aurais vu ta tête!"
La Mort de Staline
78
Le trio Paschic, Web et l’elfe sont assis sur un banc, dans le Cube… Ils regardent la vie autour d’eux, les gens allant et venant entre les magasins… « Bref, dit l’elfe, rien ne change ! Les riches sont toujours plus riches ! Et les pauvres toujours plus pauvres !
_ C’est curieux chez vous, cet engagement de gauche, coupe Paschic. Je veux dire, un elfe comprend la magie de la nature et devrait peu s’intéresser à la politique…
_ C’est vrai, mais depuis que le Cube dévore la Chose, j’ai dû constater que les plus gros pollueurs étaient évidemment les plus riches ! Je ne pouvais plus me résoudre à rester les bras croisés, d’autant que le capitalisme engendre l’exploitation des plus pauvres !
_ Vous voilà converti ! fait Web.
_ Vous savez, je ne crois pas à la vertu de la gauche, reprend Paschic, pas plus qu’à celle de la droite ! Elles sont toutes deux aussi hypocrites !
_ Vous refusez la lutte politique ! C’est pourtant tout l’enjeu de la démocratie, c’est même son devoir !
_ Tout à fait d’accord, mais il ne faut pas demander aux autres de changer, si soi-même on ne change pas ! Or, un partisan, qu’il soit de gauche ou de droite, voudra toujours avoir raison, jusqu’à la haine ! Comment demander aux riches d’être solidaires, si soi-même, on est incapable de renoncer à triompher de l’autre, de montrer de la patience, de la compréhension ?
_ Je ne me sens pas égoïste…
_ Bien entendu… La droite écoute l’Évangile, assise sur son coffre-fort ! Et la gauche parle de justice sociale, avec un cœur enragé contre le pouvoir ! Ce n’est pas crédible !
_ Comment ne pas être en colère ?
_ Vous avez déjà pris le Train rose ?
_ Le Train rose ?
_ Le voilà justement ! »
A cet instant, un train arrive devant le trio… Il est de couleur jaune et rose, avec des étoiles bleus ! La locomotive est représenté par un vieux moustachu, qui semble recracher la fumée de sa pipe ! « Tchouf ! Tchouf ! fait-il. Une minute d’arrêt pour le trio Paschic, Web et l’elfe ! Les voyageurs sont priés de monter dans leur voiture ! Tchouf ! Tchouf !
_ On y va ? » invite Paschic.
Web et l’elfe se regardent, un peu surpris, puis ils se lèvent et on grimpe dans une voiture… Les sièges sont verts, confortables et par de grandes vitres, on peut voir largement le paysage ! Le train s’ébranle et on est parti !
La pluie cependant vient fouetter les vitres et l’elfe dit : « C’est bien not’ veine ! On n’ distingue plus rien ! » Mais Paschic s’est déjà bien calé à sa place et reste silencieux, tranquille ! Après quelques minutes, le soleil fait son apparition et ses rayons transpercent la voiture !
« Eh ! s’écrie l’elfe. Regardez ! On est en plein dans la Chose ! » Dehors, en effet, c’est la campagne, avec ses bois et ses champs, mais le Train rose est particulier et le voilà qui escalade des arbres laissés nus par l’hiver ! Il suit les branches de plus en plus fines, jusqu’à ce qu’elles deviennent de la dentelle, alors qu’elles sont illuminées et prennent la couleur rose !
« Ce… Ce n’est pas possible ! reprend l’elfe.
_ Si, répond doucement Paschic, c’est justement ce « phénomène » qui a donné son nom au train... » Ce dernier souffle de branche en branche et on passe sur des ronciers rougeâtres, aurore, ponctués par des feuilles d’un jaune éclatant !
« Quelle fête ! jette l’elfe enthousiasmé.
_ Je rappelle qu’on est en plein hiver ! » fait Paschic.
Le train s’en va au gré d’aiguillages bourgeonnants, qui brillent tel de l’étain ! Il explore des genêts pareils à des algues émeraude, passe sur une herbe fluo, découvre le brouillard lumineux des ajoncs, semble s’effrayer de la main griffue de certains rameaux !
« Alors, ça va mieux ? demande Paschic à l’elfe.
_ Oui, c’est incroyable ! J’avais oublié tout ça !
_ Et bien moi, je ne m’en doutais même pas ! avoue Web.
_ Et vous voilà maintenant prêts à apporter votre paix ! conclut Paschic. Ça, c’est de la politique ! »
79
Le Dom d’or réveille les Doms ! Il leur dit : « Tout est possible ! Nous construirons des villes d’or ! Elles brilleront dans le soleil ! Nous triompherons de nos ennemis, de ceux qui ont juré notre perte ! On nous a depuis trop longtemps ridiculisés ! Il est temps de prendre notre revanche ! Nous sommes les meilleurs ! D’abord, il est temps de penser à nous ! Dehors les étrangers qui profitent de nous ! Nous pouvons être forts, à condition de croire en nous ! »
Les Doms qui écoutent le Dom d’or ont des étoiles plein les yeux ! On leur montre un avenir rayonnant, qu’ils avaient presque oublié ! Ils avaient fini par croire à la fatalité, à la honte et ils avançaient sombres, la tête courbée ! Le Dom d’or les redresse, leur redonne de l’espoir ! C’est que le Dom d’or leur parle à partir de sa propre expérience !
A l’origine, le Dom d’or est fragile et perdu, mais c’est aussi un mutant ! Il déforme l’espace psychique, en attirant constamment l’attention sur lui ! Ainsi le vide du cosmos, notre petitesse ne l’atteignent pas, pas plus que la différence des autres ! Si le mutant a de la force, le monde autour doit se transformer selon ses désirs ! Le mutant doit voir un miroir dans chaque chose qui l’entoure !
Ainsi la peur est tenue à l’écart ! Ainsi le Dom d’or est le centre d’intérêt de tous ! Ainsi le Dom d’or crée l’enthousiasme de tous les Doms mutants, car il leur montre qu’ils peuvent vivre comme ils l’entendent, à leur niveau ! C’est la revanche des Doms mutants, depuis longtemps embêtés par la complexité du monde moderne, puisque celui-ci prend en compte tous les pays, le respect d’autrui, la nuance imposée par la différence !
Le Dom d’or réveille l’égoïsme, éteint par la morale, la réflexion ! Le Dom d’or sonne le nationalisme, la supériorité de soi ! Le Dom d’or rejette l’étranger, comme un argument trop compliqué ! Le Dom d’or est contre le progrès, qui a mené à la connaissance, à la rencontre, à reconnaître les erreurs du passé ! Le Dom d’or dit que tout est facile et loue la force, la force animale, surtout pas spirituelle !
Et les Doms s’enchantent du Dom d’or ! Et les mutants se reconnaissent dans le Dom d’or ! Et les Doms défendent le Dom d’or et le porte en triomphe ! Précieuse est leur illusion, comme une bouée de sauvetage dans la nuit cosmique ! Et dorée est la chevelure du Dom d’or, comme celle de la comète ! Et tous ont soif et le Dom d’or leur verse du vin !
Alors où est le problème ? Ne peut-on pas rendre les Doms heureux ? Celui qui traite le Dom d’or de populiste n’est-il pas un rabat-joie, un impuissant ? Qui peut relancer l’économie, sinon le Dom d’or ? Qui peut redonner du sens, qui peut venger les Doms, qui peut leur dire qu’on les a méprisés, qu’ils sont manipulés par un pouvoir obscur, sinon le Dom d’or ?
Alors où est le problème, si les Doms et les mutants retrouvent de l’énergie ? Mais le problème, c’est la fuite en avant ! Mais le problème, c’est la haine du Dom d’or et de tous ses partisans, dès qu’on les critique, qu’on doute d’eux ! C’est l’envie de détruire tous leurs opposants ! C’est toute leur violence qui est permanente ! C’est tout leur mépris, leur tension, leur envie de sauter à la gorge de leurs adversaires !
Car la vérité est tranquille, comme le cosmos est puissant ! Car la vérité est belle, comme la beauté de la nature est infinie ! Car la vérité est heureuse, comprend, aime, pardonne, est patiente ! Car la vérité sourit, comme le ruisseau brille et chante ! Car la vérité est forte comme la mer, aussi étendue que le ciel ! Car la vérité est solide, sans alarmes ! Car elle ne craint rien, car elle connaît sa peur ! Car la vérité ne fuit pas !
Tout le contraire du Dom d’or ! dont l’action est vouée à l’échec ! Peut-on attirer l’attention des autres, sans les priver de leur propre existence ? La différence n’est-elle pas la vie ? N’est-ce pas la peur qui provoque la haine ? N’est-ce pas le trouble, la crainte, le mensonge qui rendent violent et méprisant ? N’est-t-on pas hostile face à ce qui nous dépasse ? Mais qui peut dépasser la vérité ?
La soif du Dom d’or et de tous les mutants est légitime ! Nous voulons tous exister et espérer ! Mais la haine signale le mensonge, la peur, l’impuissance ! Au contraire, la paix, la tranquillité signalent la vérité !
Mais tous suivent le Dom d’or et sa chanson ! Mais tous les Doms mutants sont d’accord, même pour la guerre ! Mais tous fuient un cauchemar ! Mais tous sont haineux et veulent détruire ! Mais tous pourchassent la différence ! Mais tous sont dans l’impasse du Dom d’or ! Mais tous crient dans la nuit ! Alors que la vérité brille comme une étoile ! Comment reconnaître la vérité ? Mais à sa paix ! à son absence de peur, à sa constance, à son amour !
80
Les Doms marchent enchaînés à leur domination ! C’est leur boulet, mais aussi leur ancre ! Ils en souffrent, mais ils sont prêts à mourir pour elle ! On ne peut s’en approcher, sans susciter leur haine ! On a beau leur dire qu’elle est fausse, inutile, qu’on peut s’en libérer, voler, respirer, rire, ils la serrent sur eux tel l’avare son argent ! C’est que leur domination leur tient lieu de chien de garde, contre la peur, l’inconnu, l’immense froid du dehors !
Le Dom en est ainsi fermé au mystère, à la magie, à la beauté, au rêve ! Il compte ses sous, rumine, ordonne, crie, mord, lacère, pleure ! On a beau lui montrer le chemin, il hausse les épaules ! Il sait ! Il en est persuadé ! Il se trompe sur lui-même et soudain l’abîme lui apparaît sous les pieds ! Mais il n’a rien vu ! Il arrive à s’en convaincre ! Il reprend vite sa domination : c’est le fil qu’il tricote dans le noir !
Il érige dans la nuit du cosmos une effigie brillante de lui-même ! C’est son petit autel, avec des bougies représentant son pouvoir ! Le vent fait vaciller les flammes, mais l’adorateur est fidèle, zélé ! Puis, peu à peu, le temps fige le Dom ! L’oiseau chante, mais pas le Dom ! Les nuages sont roses, mais cela n’intéresse pas le Dom ! Il est dans sa tour, grave, il pense aux problèmes du monde, qu’il semble supporter à lui seul !
La vérité fraîche, joyeuse, courageuse frappe à la porte du Dom, mais il l’injurie, la traite comme une enfant, lui fait la leçon, la méprise ! Car le Dom ne veut pas de la vérité ! Il préfère la détruire, plutôt que de la connaître ! Il voit bien l’aisance, la joie, le rayonnement de la vérité, mais il n’en veut pas ! Le Dom ne veut pas changer, il veut rester dans sa tour, à faire ses comptes, à chasser la poussière, à ruminer, à regarder maussade par la fenêtre !
On ne reconnaît pas assez ses mérites ! On bafoue sa valeur, on se moque de lui et on lui doit tant ! Il se rappelle qu’une année, on n’a pas vu qu’il s’est cassé un ongle et ça, il ne le pardonne pas ! Ainsi est le Dom fier, demandant des comptes, ignorant la vérité, la méprisant ! Elle n’a qu’à jouer dehors, avec les enfants, et c’est ce qu’elle fait, se moquant du Dom !
La vérité aime l’oiseau qui chante, le nuage rose et l’enfant qui joue ! Mais le Dom sait ! Il le dit à la mort, qui vient le chercher ! Le Dom est pourtant surpris par la mort ! Elle lui est étrangère ! C’est curieux, se dit le Dom, la mort échappe à mon pouvoir ! J’étais là, dans ma tour, et la mort est venue me chercher ! Le Dom n’en revient pas ! Il faut une fin ! Mais pourquoi ? C’est curieux se dit le Dom, le monde est plus vaste qu’on ne le croit !
Et la mort emporte la grimace du Dom ! Il est figé pour l’éternité ! Et dans la nuit éternelle montent les regrets ! Qu’elle paraît dérisoire la domination ! Comme une vieille bouée pourrie ! Alors on n’a pas chanté comme l’oiseau ! Alors on ne s’est pas enchanté de la rosée illuminée ! Alors on n’a pas vibré avec la force de la mer ! Alors on n’a pas salué l’infini étoilé ! Alors on est resté un vieux croûton dans sa tour ! Alors on a cette grimace méprisante pour l’éternité ! Alors on a fait ses comptes, sous le grand œil du rouge-gorge, qui montrait sa plume rousse !
Alors on a eu peur ! On est resté raide ! On était déjà bon pour les planches ! Voilà la cohorte des Doms maussades, sous le ciel noir ! La cohorte des bagnards, avec le boulet de leur domination ! Voilà la cohorte assoiffée ! Elle a raison, elle sait ! La domination est un maître terrible ! Elle fait des Doms des esclaves ! Le pouvoir est un trompe- l’œil, un puits empoisonné !
Alors, dans la nuit éternelle, montent les regrets ! On n’a pas chanté comme le ruisseau ou l’oiseau ! On n’a pas admiré la dentelle des branches ! On n’a pris pris le train rose ! On est resté dans sa tour, dans l’ombre, à ruminer, à mépriser ! Car on savait ! On était sûr ! On fuyait les enfantillages ! On cotisait, on avait des droits ! On était sûr ! On haïssait son prochain ! On avait une vilaine grimace ! On restait triste ! On disait que la vie n’avais pas de sens ! Le temps filait comme l’eau boueuse !
Dans la pierre et l’ombre flotte le voile bleu de l’araignée ! La mouche a des yeux bizarres et semble se frotter les mains ! On voudrait rire et espérer, se gonfler des grands vents, comme l’enfant ! Mais on sait, on ferme la porte, on reste dans la tour, on soupire, on juge, on maudit ! On calcule, on se plaint !
La vérité reste dehors, avec les enfants et quand le Dom la rencontre, il la hait ! Ainsi le Dom finit en dieu de pierre, dans le cosmos, figé dans sa colère, maussade, enfermé dans sa tour ! Il fait peur à l’enfant ! Peu importe, il sait ! Et la douceur de la risette ? Et le reflet des branches dans les flaques ?
81
L’enfant regarde… L’enfant triste regarde, car il ne comprend pas ! L’enfant, hébété par les horreurs du Cube, fixe une flaque ! Il ne comprend pas et fait silence ! Son cœur est lourd ! plein de procès ! plein de blessures ! plein de plaintes ! Affaire 98706 ! L’accusé sur son banc écoute la Machine ! Elle fait part de son dégoût aux juges ! A la barre elle fustige l’enfant pas chic ! qui voudrait répondre, mais qui a peur et qui finalement pleure !
Mais maintenant l’enfant est fatigué, même de ses larmes ! La justice, la joie, c’est un oiseau envolé ! C’est pas pour Paschic ! qui regarde, parce qu’il ne comprend ni la Machine, ni le Cube, ni les Doms ! C’est pas pour lui ! Voilà pourquoi il est dans la Chose, tout seul ! Ici, en pleine nature, on est loin de la Machine et du Cube !
Si seulement l’enfant pouvait comprendre ! Eh ! Il pourrait frapper un grand coup ! Il pourrait faire la justice, écraser le méchant, le confondre et on le remercierait ! C’ s’rait épatant ! Mais l’enfant est trop bête… et c’est lui le méchant, l’incapable et il mérite rien, même pas sa nourriture ! Si seulement les oiseaux pouvaient parler, ils deviendraient des amis ! Mais les animaux pensent pas, c’est l’ biologiste qui l’a dit !
Alors l’enfant est tout seul… Même ses amis sont pas clairs ! Eh ouais, ils sont du Cube eux ! Ils comprennent tout ! Ils sont intégrés ! Ils jouent au foot, ils écoutent de la musique, ils sont à la page ! Ça roule pour eux ! D’abord, ils n’ont pas la Machine sur le dos, puis, ils voient bien que l’enfant Paschic est compliqué ! Une drôle de type, l’enfant Paschic, qui sait pas s’amuser ! Alors celui-ci reste tout seul ! Normal, il est pas du show-biz, il comprend pas ! Les ânes, on finit par les laisser tranquilles ! Sont indécrottables !
L’enfant regarde… et le temps passe… La flaque attire l’enfant… Il sait pas pourquoi… La surface d’abord : elle est lisse, parfaite ! Elle est comme un miroir ! On se rend pas assez compte combien elle est belle ! L’enfant regarde et vieillit ! Sûr, il est très vieux, car il rêve, sur la flaque ! Où sont le Cube, la Machine, les Doms, les faux amis ? Nulle part ! Ils sont pas ici !
Ici, y a que l’enfant tout seul, devant la flaque ! C’est profondément injuste ! Ça n’a pas de sens ! Voilà l’enfant qui recommence à saigner ! Ses blessures, un instant fermées, se rouvrent ! Et l’enfant crie, crie éperdument ! Et son cri se perd dans la nuit des temps, dans l’éternité, ce dont tout le monde se moque ! Même l’oiseau, qui ne pense pas, comme l’a dit l’ biologiste ! Pas d’ chance !
Bon, faudrait y aller ! On peut pas rester comme ça, éternellement devant une flaque ! C’est pas sain, pas normal, dirait le psychologue ! Faut s’amuser, jouer, avoir des relations avec les autres ! Faut être du Cube ! Voilà ! C’est pas chic de pas être du Cube, du club ! C’est même égoïste et peut-être même méchant, sournois ! Le Cube, c’est queq’ chose ! On y cotise, on y travaille ! C’est le domaine de la Machine, des Doms et des faux amis ! La Chose, la flaque, c’est pour les fous ! C’est compris !
Seulement l’enfant ne s’ennuie pas devant la flaque ! Il regarde, car c’est comme un miroir ! Tiens, un nuage gris passe dans la flaque ! Il a une partie comme du charbon, alors que le reste, c’est du coton éblouissant ! Étonnant et dans la flaque, c’est un peu plus bleu, à cause de l’eau sans doute ! Ça a un côté acier ! Un physicien vient murmurer à l’oreille de l’enfant, qui entend des mots comme réfraction, prisme, divergence, convergence… Il a pas fini d’ suer, l’enfant !
Tiens, le vent vient faire risette sur la flaque ! On dirait des mains argentées qui s’étendent… Attention l’enfant, tu projettes ton manque affectif ! Le Cube te surveille et te lâchera pas ! Il a qu’ ça à faire d’ailleurs ! A part cotiser, bien entendu ! Eh ouais, l’enfant, t’es dans une fuite là ! Tu sublimes, mon pauvre vieux ! Où est la réalité du Cube ! C’est pas sérieux ! Aujourd’hui les enfants, j’ai décidé de sabrer l’enfant Paschic, dit le professeur ! Motif ? Il est pas du Cube ! Il est narcissique ! La preuve, la flaque !
Justement, y a de petites herbes qui hérissent la flaque… On dirait de petits cheveux verts et on voit leur ombre toute noire dans l’eau… et quand l’herbe se courbe, elle forme un œil parfait avec son ombre, avec des lignes très pures ! Comment expliquer ce calme, cette perfection avec le Cube, qui n’est que chaos, violences, injustices ? Eh ! Mais faudrait pas confondre le problème ! L’erreur, c’est l’enfant Paschic ! Mais voyons c’est évident : il est dans sa bulle ! Schizophrène, autiste ? Allez savoir ! En tout cas, il file un mauvais coton !
L’enfant soupire : il a le cœur lourd ! Ses blessures vont-elles se remettre à couler ? Un oiseau arrive et regarde l’enfant ! Mais un oiseau, ça pense pas, c’est pas un ami, a dit l’ biologiste ! Tout seul ! À demi-fou ! Voilà la situation du gars Paschic !
82
A côté y a des ronces ! C’est sympa les ronces ! Eh! ça pique et pas qu’un peu ! Y a des ronces amoureuses, qui ne veulent plus lâcher le passant ! Alors faut prendre son temps avec la ronce ; faut doucement enlever les épines, les griffes pourrait-on dire, tellement elles sont grosses ! Alors la ronce comprend, elle laisse partir : on ne peut pas être son amoureux !
Mais qu’est-ce qu’il raconte le « soldat » Paschic ? Que d’imagination ! Ramenons-le sur terre ! La ronce est constituée de cellules végétales ! Eh ouais et ça rigole pas les cellules ! Elles obéissent à un code génétique, contenu dans l’ADN, tout comme nous d’ailleurs ! De là la rigidité de la plante, sa pression osmotique, ses vacuoles roses, etc. ! Une ronce, ça n’a pas d’ sentiments ! Ça peut pas tomber amoureuse ! Faudrait pas l’oublier ! Le matérialisme, y a qu’ ça d’vrai ! Hop, l’enfant Paschic arrête de regarder amoureusement la ronce, cet être végétal psychorigide, qui embête surtout le Cube ! La ronce, symbole d’inutilité du monde moderne ! D’autant que la confiture artisanale, c’est dépassé ! Ou bien c’est pour les retraités, les pauvr’ gens !
Pourtant, c’est beau une ronce ! C’est vert et très varié ! Y a des feuilles jaunes par exemple ! Changement de pigment, dirait la science, quasi maladie ! A croire que la science est née de la peur du Cube ! Quand on veut tout expliquer, c’est qu’on veut tout contrôler, non ? C’est bien de la peur ! Mais la ronce en hiver est pleine d’humidité ! C’est un monde végétal envoûtant ! Dans lequel on s’enfonce, qui s’effondre sous le pied ! dans lequel on disparaît presque ! Merci la ronce, pour cette impression !
Un peu d’aventure hors du Cube ! Des aventures ? L’enfant Paschic en a eu des tas ? Combien de fois il ne s’est pas dit qu’il n’allait pas s’en sortir, au milieu des ronces ! Au bord de la crise de nerfs il était ! Et maintenant il en sourit ! Quelle fraîcheur ! Quelles odeurs ! Celle de la fougère mouillée et décolorée par exemple ! Mais la ronce, c’est une mal-aimée ! Elle gêne et personne n’y fait attention, un peu comme Paschic !
Pour l’instant, la ronce est pleine d’eau et tout autour y a comme un vide, un silence sidéral ! Que Paschic goûte, apprécie et il tend son visage au crachin qui vient davantage le mouiller ! Fraîcheur et pureté ! Loin de la folie, de l’absurdité du Cube ! C’est ici que Paschic vient apprendre et se reposer ! C’est la Chose qui lui enseigne la magie ! Et Paschic regarde, renifle, sourit, s’enchante, ne se sentant nullement seul, comme s’il était chez lui !
Il a oublié les fous du Cube, ses menteurs ! Oh ! Les Doms ne se rendent même pas compte qu’ils mentent ! C’est trop leur demander d’être cohérents ! Ça cavale dans leurs cerveaux ! L’inquiétude les fouette du matin au soir ! Les Doms ne sont jamais las d’avoir peur ! Ça cavale ! Comment déjà arrêter le Dom ? La ronce, malgré ses épines, en serait bien incapable ! Pensez, le Dom monte dans son bulldozer et dit : « T’as voulu la guerre, la ronce ? Tu vas l’avoir ! » et le bulldozer écrase la ronce, la supprime carrément et il n’y a plus qu’un espace de terre, nu, sans rien, en attente d’être bétonné ! Et le conducteur du bulldozer saute de son engin très satisfait ! Il crache par terre, en disant : « En voilà une qui f’ra moins la mariole ! »
Eh ! C’est qu’on rigole pas avec les Doms ! C’est des gens sérieux ! Plus tard, on croise le conducteur du bulldozer, habillé en civil, et qui pleure dans un bar ! Qu’est-ce qui s’ passe ? La ronce a-t-elle enfin gagné ! Non bien sûr, le chauffeur se lamente : « Les salauds ! Y m’ont tout pris ! J’ai raté ma vie !
_ Z’avez quand même cotisé ! lui réplique-t-on, croyant bien faire.
_ Oh ! Pour une retraite de misère ! Mais j’ai fait l’ con avec ma femme et même avec mon fils ! »
On voudrait plaindre le conducteur, mais on repense à la ronce : elle a été pulvérisée ! Évidemment, songe-t-on, le conducteur obéissait à des ordres, mais tout de même, il a aussi un cerveau ! Un ADN, des cellules ! Et c’est pas un psychorigide végétal !
Ah ! Y en a d’ la misère en c’ bas monde ! L’enfant Paschic est bien placé pour le savoir ! Mal aimé dès l’enfance ! Attention, l’enfant Paschic oublie la réalité, il se donne une importance exagéré ! Il ne souffre pas, il est au contraire trop complaisant à son égard ! L’ombre du narcissisme plane sur lui, comme l’aigle au-dessus de la marmotte ! Va y avoir d’ la casse !
Mais ici, dans le silence des ronces, l’enfant devient moins fou que dans le Cube ! Le vent secoue un peu les cimes et de la pluie tombe sur les ronces, en faisant de petits ploc ! Comme c’est charmant ! Attention, attention, ce n’est pas charmant ! L’eau est constituée d’hydrogène et d’oxygène, sous la forme d’une molécule ! Y en a-t-il sur Mars, la planète sanglante ? Faut pas rigoler avec la chimie ! L’imagination ne passera pas ! disent le scientifique et le Doms ! La chimère, c’est la maladie ! L’illusion ! On ne nous l’ fera plus à l’envers ! Suspicion ! Suspicion ! « Papier, bitte ! » On restera barricadé derrière la réalité ! Hein ? Quand on dit que la peur gouverne les Doms !
-
La Nuit des Doms (73-77)
- Le 17/01/2026

"D'où vient l'argent? Il y a quelque chose qui cloche!"
L'Ombre de Staline
73
Lapsie est toujours à la recherche de Paschic, pour l’éliminer et après avoir chevauché dans la lande, elle arrive au château de la Solidarité ! Mais elle est surprise par la morosité du lieu, puisque les gens semblent s’y déplacer au ralenti, sans vie ! « Quel mauvais sort a été jeté ici ? » s’inquiète Lapsie et elle interpelle une femme chargée de linge : « Oh là, ma brave dame, que se passe-t-il ? On dirait que la peste sévit en ces murs !
_ Hélas ! C’est bien vrai que le malheur nous a frappés ! Notre patronne à tous, la citoyenne Solidaire, est plongée dans la plus profonde affliction ! Elle ne quitte plus son appartement et n’a plus goût à rien ! Or, c’était elle l’âme de ce château… et ainsi nous voilà sans vigueur et tristes nous aussi !
_ Sachez que je suis psychologue de profession et que je peux peut-être soulager votre maîtresse !
_ C’est le Ciel qui vous envoie ! La citoyenne habite là-haut ! »
Lapsie repère une fenêtre dans le donjon et se met en marche dans cette direction. Après un grand escalier sobre, elle frappe à une porte de bois massif : « Qu’est-ce que c’est ? lui demande-t-on de l’intérieur.
_ C’est une étrangère qui voudrait vous parler ! »
La porte s’ouvre et laisse voir la citoyenne, ou plutôt son ombre, car elle a la mine défaite et une tenue peu soignée ! « Entrez, fait la citoyenne à Lapsie. Regardez pas trop le désordre, je suis trop bouleversée, pour faire quoi que ce soit ! » Lapsie opine, mais elle ne peut s’empêcher de jeter un œil sur le lit ouvert, une tapisserie déchirée et des restes de repas ! « Apparemment, quelque chose vous tracasse, dit-elle à la citoyenne.
_ Oui, je… En fait, j’enrage intérieurement ! J’ai reçu la visite d’un homme, qui m’a mis hors de moi ! Je sais, c’est bête, mais c’était une vraie punaise !
_ S’agirait-il par hasard de cet homme-là ? »
Lapsie montre une affiche, qui dit que Paschic est recherché et qu’on offre une récompense pour sa capture ! « Mais oui, c’est lui ! s’écrie la citoyenne. C’est ce démon ! Mais alors, c’est aussi un criminel !
_ Parfaitement ! Je travaille pour la BSM, la Brigade de santé mentale, et le dénommé Paschic est classé dans les pervers narcissiques les plus dangereux !
_ Oh ! Vous êtes l’éclaircie que j’attendais ! J’espère que vous finirez par écraser cet ordure !
_ Comptez sur moi ! J’imagine qu’il vous a blessée profondément !
_ Il a… mis en doute mon autorité ! Mais... »
A cet instant, la citoyenne est interrompue, par une voix venant de la porte et qui fait : « Maman, tout va bien ?
_ Entre Boulette, que je te présente…
_ Lapsie ! Je m’appelle Lapsie !
_ Boulette est ma fille, explique la citoyenne. On la surnomme ainsi parce qu’elle est ronde…
_ Maman ! supplie Boulette.
_ Ben quoi, ma fille, c’est la vérité ! Tout le monde ne peut pas avoir un corps aussi séduisant que celui de ta maman ! »
Boulette s’enfuit et la citoyenne ajoute : « Et voilà, elle court à la cuisine ! Dès qu’elle est tendue, elle s’empiffre ! Comment voulez-vous qu’elle s’en sorte ? Mais, j’y pense, je ne vous ai pas montré ce que nous faisons ici ! Venez, allons voir nos petits démunis, au réfectoire ! »
Les deux femmes se rendent dans la salle, où étaient naguère Paschic et ses amis. Rien ne semble y avoir changé et beaucoup de Doms à la rue se restaurent ou s’animent avec un jeu de société ! Lapsie, du regard, fait le tour de la salle et soudain son attention se fixe sur un jeune qui scrolle ! Ce n’est pas étonnant, car ce Dom est un mutant et il a la même emprise psychique que l’ado interrogé par Lapsie, suite à la prise d’otages ! A ce souvenir, la psychologue a le visage qui se ferme, car elle se voit encore dans la position dégradante, que lui avait imposée le mutant !
Mue par la colère, Lapsie se plante devant le jeune et lui lance : « Alors petit salopard, on se porte bien ? » Pour seule réponse, le mutant se contente de sourire, d’autant que derrière la citoyenne intervient : « Mais qu’est-ce qui vous arrive ? demande-t-elle à Lapsie. Janis est comme un fils pour nous !
_ Oui, il cache bien son jeu ! Pas vrai, Janis que t’es une petite crapule ? »
Mais le sourire ne quitte pas le visage de Janis, ce qui exaspère Lapsie, qui finit par se jeter sur le jeune ! Sur un signe de la citoyenne, deux malabars, ceux qui avaient frappé Paschic, entrent en action et plaquent au sol Lapsie, qui crie encore : « Mais lâchez-moi, bande de connards ! C’est Janis le démon ! C’est lui qu’il faut enfermer ! »
74
La Peur est dans se grotte et regarde la pluie tomber ! « Des hallebardes ! Il pleut des hallebardes ! Qu’est-ce qu’on peut faire ? Tout est crotté ! L’eau monte partout ! Et mon feu fume sans me chauffer ! Sinistre ! C’est tout simplement sinistre ! » La Peur crache de dépit !
« Voyons voir… A quoi pourrais-je bien m’occuper ? Rien ne m’emballe ! J’ai créé Pathina… Elle vend du café dans l’ Cube ! Vingt ans qu’elle fait ça… et elle en a encore pour dix ans de plus, avant la retraite, la sécurité ! Elle a perdu toute sa beauté, comme si elle avait séché sur place ! Dame, l’ennui, ça se paye ! Quand elle n’aura plus peur de moi, la Peur, et qu’elle se dira qu’elle peut enfin souffler, elle sera en morceaux ! Aucun intérêt ! J’ai fixé cette fille… et il n’y a plus à y toucher ! L’effrayer encore plus ne changera rien ! » La Peur bâille…
« Bien sûr, je contrôle le monde ! J’ suis partout ! J’ai des potes qui m’ servent dans tous les coins et ma foi, quelle drôle de planète ! Il suffit de regarder les actualités, pour avoir les cheveux qui s’ dressent sur la tête ! Pan, pan, j’ cogne tout azimut ! J’ dresse les Doms les uns contre les autres ! J’ fais gueuler les plus forts, c’est à qui piétinera l’autre ! Mais bon, c’est tellement facile que ça lasse aussi ! Un adversaire à ma taille ! C’est ça qu’il me faudrait ! Un lutteur hors pair ! Un type qui prend tous les risques, sans être insensé ! » La Peur soupire !
« De la lavasse ! Les Doms sont de la lavasse ! Quelle a été ma dernière trouvaille ? Ah oui, le super pauvre ! Il m’a amusé un moment ! Faut le voir ! Le monsieur est pauvre et donc il a tous les droits ! Il interrompt tout le monde, pour demander de l’aide ! Il ne respecte personne ! C’est sa gueule ! Bref, j’ai inventé le pauvre mutant ! Et il s’étonne qu’on le fuit et qu’on ne lui donne pas d’argent, alors qu’il ne pense qu’à lui et méprise chacun ! J’ai suivi ça de près... et plus je l’excitais et plus il se montrait odieux et plus il prenait des râteaux ! Le con ! » La Peur crache à nouveau !
« Ah ! La foi, ça c’était aut’ chose ! Là, je tombais sur un bec ! Il y avait des titans dans l’ temps ! Des types imprenables, qui attendaient sagement le lendemain, sans peur ! Ils vivaient leur journée en se réjouissant d’ celle-ci ! Des caïds ! J’ ramais derrière ! J’avais la langue pendante, comme un chien, quand j’ leur disais : « Vot’ Dieu ? Vous m’ faites rigoler ! Qu’est-ce qu’il a fait pendant les millions d’années, les milliards d’années qui vous ont précédés ? Hein ? » et eux y m’ répondaient : « Y a autant d’étoiles que d’années nous précédant ! Comment se fait-il que nous n’ soyons pas écrasés immédiatement, par notre petitesse, notre solitude ? La sécurité n’est-elle pas une affaire psychologique ? » La Peur hausse les épaules !
« Ces gars-là ont toujours parlé par énigmes ! N’empêche, ils me tenaient tête, en ne perdant pas la leur ! Chapeau ! Même par un temps pareil, ils arrivaient à aimer la vie ! Ils étaient bourrés de sens, increvables ! Tandis que maintenant, on veut le coffre-fort, un deuxième, des comptes secrets, des plans, des assurances ! On est équipé comme des plongeurs des profondeurs ! On contrôle instamment la réserve d’oxygène ! » La peur reste une seconde songeuse...
« Évidemment, ça conduit à ignorer l’autre, à le piétiner ! Pensez, je reste toujours derrière, au cas où ! Si on s’endort, j’ dis : « Attention, dans vingt ans, tu peux passer sous une échelle ou croiser l’ chat noir et alors, qu’est-tu f’ras ? T’appell’ras la police ? Mais y s’ moqueront d’ toi ! Y t’ laisseront tomber ! Point barre ! Épargne, bon sang, épargne ! Tu m’ remercieras plus tard ! Et il faut voir l’ gazier économiser ! Complètement abruti ! » » La Peur se gondole !
« Pfff ! Il pleut ! Il pleut ! Merde ! Qu’est-ce que j’ai inventé d’autres ? Ah ouais, le gars qui répète tout l’ temps : « C’est foutu ! C’est mort ! C’est trop tard ! Il va falloir descendre, puis r’monter ! On va dans l’ mur ! Fatalement ! C’est foutu ! C’est cuit ! C’est trop tard ! C’est mort ! » J’aime bien l’ personnage et sa litanie ! Dépressif, bien sûr ! J’ l’ai miné depuis longtemps ! Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il cherche ? Qu’est-ce qui pourra le rendre heureux ! Rien apparemment, tôt ou tard, il repart : » C’est foutu, c’est mort, etc ! » C’ type-là en vaut cinq cents ! Une véritable armée du désespoir à lui tout seul ! » La Peur secoue la tête !
« Puis y a celle qui n’en a jamais assez ! Ah ! Celle-là, j’ la presse dans les magasins ! J’ luis dis : « Prends encore ça… et ça ! Bon sang, tu vas manquer ! Encore et encore, consomme ! Te laisse pas faire ! Prends, prends telle la pieuvre ! » Et elle se charge et elle s’épuise et elle paie : cinquante, cent, deux cents euros ! C’est vertigineux ! Et bien sûr elle n’en a jamais assez, d’argent surtout, puisqu’elle n’en finit pas d’ payer ! Et quand elle rentre chez elle, vide, elle s’aperçoit qu’elle en a trop, toujours trop, qu’elle est obligée de jeter ! que c’est pas raisonnable, qu’on gaspille ! Mais elle peut pas faire autrement, j’ la tiens ! J’ l’hypnotise ! Je joue avec, quoi ! » La Peur baisse la tête !
« Non pas d’adversaires à ma taille ! Y avait des types autrefois, qu’avaient la foi ! Des durs, y m’ tenaient tête ! Y s’ moquaient même d’ moi ! Mais maintenant, je couche avec tout le monde ! »
75
Le trio Paschic, Web et l’elfe retrouve le Cube, ce qui est inévitable puisque celui-ci envahit la Chose ! De nouveau, c’est le trafic des cubes roulants, l’agitation, le bruit, la pollution, la folie…, mais c’est aussi chez les Doms et le trio ne peut pas vivre sans toit !
« Eh ! Pssst ! fait un drôle de personnage, au passage de nos amis.
_ Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demande Web.
_ Pour dix euros, je vous montre une rue sans chantiers ! répond le Dom, en regardant inquiet autour de lui.
_ Impossible ! réplique Web. Ça n’existe pas !
_ Si, mais c’est exceptionnel ! Et c’est pourquoi je vous demande dix euros, pour vous y mener !
_ Est-ce qu’on peut lui faire confiance ? demande Web à ses compagnons.
_ Tout de même… Une rue sans chantiers…, lâche songeur Paschic.
_ C’est un piège ! Un attrape-nigaud ! jette l’elfe. On va lui donner dix euros et il va nous s’mer ! Ou pire !
_ Eh bien, moi, j’ prends le risque ! dit Web, qui sort un billet. Une rue sans chantiers, c’est comme la Joconde : il n’y en a qu’une et ça s’ mérite ! »
L’elfe hausse les épaules et on se met en route, derrière le « mystérieux » guide ! Évidemment, il faut passer par des rues qui sont en travaux, crevassées, bouleversées, boueuses, pleines de bruits et de panneaux ! On longe des palissades, sous les bras des grues ! On évite les ouvriers, aisément reconnaissables à leurs tenues oranges ! On s’enfonce dans des dédales encore malmenés, encore traversés de saignées ! Il semble que ce soit sans fin et on finit par s’impatienter, par suspecter l’arnaque, par se résoudre à ce qu’une rue silencieuse, calme, tranquille n’existe pas !
Mais enfin le guide s’exclame : « On y est ! Alors vous ai-je menti ? » Le trio regarde les lieux : on est dans une ruelle, peut-être même une impasse… Il y a des fleurs aux fenêtres, mais l’ensemble ne paie pas de mine… « Ouais, fait Web, j’ m’attendais à autre chose…
_ Et à quoi ? s’emporte le guide. Y a pas d’ chantiers !
_ Non, c’est vrai à première vue…
_ Mais même à seconde vue !
_ On voit tout de même un bout d’ grue… corrige l’elfe.
_ Un bout d’ grue ? s’étonne le guide. Où ça ? Où ça ?
_ Mais là, derrière cette cheminée…
_ Mais c’est pas une grue, ça !
_ Ah bon, c’est quoi alors ?
_ J’ sais pas ! Une antenne pour téléphones !
_ Hum…
_ De toute façon, si vous regardez que la rue, y a pas d’ chantiers ! J’ai mis des mois, pour la trouver ! Des gars d’ la mairie ont même essayé d’ m’arracher mon secret !
_ Pourquoi ils ont fait ça ? demande Paschic.
_ Mais parce qu’y supportent pas une rue sans chantiers ! Y faut qu’ tout l’ Cube soit sens dessus d’ ssous !
_ C’est pas faux ! Et vous leur avez rien dit ?
_ La preuve ! fait le guide, en ouvrant les bras. Intacte, elle est la rue !
_ D’accord, concède Web, mais j’ suis quand même déçu ! Elle est grise, cette rue…
_ Eh ! J’ commande quand même pas l’ soleil !
_ Bon, bon, merci quand même…
_ Eh ! Partez pas comme ça ! Pour dix euros de plus, je vous montre la tombe du dernier roncier du Cube !
_ Hein ?
_ Je sais où on l’a enterré et même tué ! Chaque année, il donnait des mûres, mais que personne ne ramassait ! Ils ont donc dû le juger inutile et hop ! ils lui ont coupé la chique !
_ Sinistre !
_ Sûr, c’était l’ dernier !
_ C’est vous qui êtes sinistre, à vous réjouir du malheur d’autrui !
_ Eh ! Pour dix euros de plus, je vous y conduis en faisant la gueule ! »
76
« Mais enfin, je ne comprends pas votre attitude ! » fait la citoyenne Solidaire, à Lapsie qui reprend peu à peu ses esprits, après avoir été plaquée au sol. Nous sommes dans le bureau de la citoyenne et rien ne semble y avoir changé, depuis le passage de Paschic. Les deux armoires à glace sont toujours contre le mur et Lapsie, assise sur une chaise, répond aux questions de la citoyenne, qui poursuit : « Je croyais que votre cible était ce Paschic, ce pervers narcissique, comme vous me l’avez dit, et… et voilà que vous vous en prenez à un de mes petits démunis : Janis ! C’est un ado qui a eu beaucoup de problèmes et qui en reste très sensible !
_ Je m’excuse si je vous ai choquée…, mais depuis que je suis sur les traces de Paschic, j’ai découvert une nouvelle réalité ! Paschic n’est pas le seul danger, il y a encore les mutants !
_ Ça y est, ça recommence ! jette la citoyenne qui lève les bras au ciel. Vous êtes bien une scientifique pourtant, avec un esprit rationnel ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de mutants ?
_ A vrai dire, je ne saurais l’expliquer… Mais certains enfants n’en sont plus aujourd’hui ! Ils ont un pouvoir psychique sans précédent, quasi maléfique !
_ Non mais, vous vous entendez ! Le diable serait de retour !
_ Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! Mais l’attraction qu’ils font subir est empoisonnée, hautement destructrice !
_ Mais vous frissonnez, ma parole ! Qu’est-ce qui vous est arrivé réellement ? »
En un instant, Lapsie se revoit nue, à quatre pattes, soumise à un ado devenu roi et le dégoût, comme la honte, lui revient ! « Je… Je ne peux pas tout vous expliquer… Désolée…
_ Vous avez de la chance qu’il pleuve des cordes dehors, car je vous aurais immédiatement demandé de partir… Mais vous pouvez rester ici cette nuit, eu égard à votre quête, car, moi, c’est Paschic que je veux ! »
Lapsie remercie faiblement et précédée par un des « gorilles » de la citoyenne, elle est menée à sa chambre… Plus tard, elle essaie de s’endormir, mais son sommeil est agité ! La pluie frappe le toit et finit par oppresser… Elle crée comme une prison et Lapsie se remet debout… Elle se dirige vers la fenêtre, ainsi qu’elle serait attirée par un aimant, et elle regarde la nuit, pour se fixer sur un point lumineux, sous un préau, où Janis scrolle, avec la plus parfaite indifférence !
‘Comment il arrive à faire ça ? se demande Lapsie. Car j’ai été conduite à le regarder ! C’est comme s’il arrivait à déformer psychiquement l’espace ! Son pouvoir d’attraction a l’air d’une seconde peau chez lui ! Peut-être ne le contrôle-t-il même pas ! Ce serait alors une sorte de maladie, due à une manque affectif, à une peur viscérale ! »
Alors que la pluie dégouline du préau, Lapsie ne quitte pas des yeux l’ado qui scrolle toujours et qui n’en exerce pas moins son pouvoir psychique ! « Oui, c’est plus fort que lui ! se dit la jeune femme. Il veut que tout le monde lui soit soumis : c’est la respiration de son cerveau ! Des mutants ! Voilà ce qu’ils sont ! De grosses têtes surpuissantes, posées sur un corps ! On est dans une nouvelle sphère, une sphère psychique, dont ils sont les maîtres ! »
De rage, Lapsie tire les rideaux et se recouche… Mais cela ne va pas mieux… Elle se débat dans un premier cauchemar, où elle se voit essayer d’attraper Janis, mais il se réfugie dans les jambes de la citoyenne… Il y fait le petit enfant, qui craint la méchante Lapsie et le regard noir de la citoyenne l’approuve totalement !
Il est inutile d’insister, d’autant que les malabars du château veillent dans un coin ! Lapsie se retrouve dans un deuxième cauchemar, encore plus oppressant ! Elle est prise dans une sorte de glu… Puis, elle s’aperçoit que des tuyaux sont branchés sur elle ! A côté des hommes, en blouses blanches, analysent des données, discutent sérieusement, comme si elle n’était pas là !
Une machine se met en route et le sang de Lapsie monte dans les tuyaux ! Lapsie veut crier, prévenir les hommes en blanc que son sang est en train de partir, mais autour on reste parfaitement indifférent !
Enfin, un homme s’approche et place un casque sur la tête de Lapsie, qui en ressent immédiatement de la nausée ! Elle tombe dans le noir, toute seule ! Peut-être que son hurlement est si fort qu’elle en est assourdie et qu’elle a l’impression de chuter dans le silence !
Elle s’en va vers une lueur, qui n’est rien d’autre qu’un sourire, un sourire glacial ! Lapsie résiste, jette un regard désespéré, a le sentiment que quelque chose de visqueux touche ses jambes ! Mais ce n’est que de la salive entre des dents gigantesques et brusquement, Lapsie bascule dans la bouche tiède, puante !
77
« Est-ce que la fusée est prête ?
_ Patience, général Lézard, elle chauffe ! répond le soldat ingénieur.
_ C’est que la grande Mussie n’attend pas !
_ Certes…
_ Au fait, quelle heure est-il ?
_ Quelle importance ?
_ Comment ça ?
_ C’est que nous avons aboli le passé, rappelez-vous !
_ Ah bon ?
_ Vous avez changé complètement l’histoire de la grande Mussie, de sorte que nous n’existons pas !
_ Elle est bien bonne ! Si je vous pince, vous aurez mal !
_ Disons plutôt que nous sommes le fruit de votre imagination ! Nous sommes, grâce à vous, sans défauts, dépourvus d’appétits malsains ! La domination nous est inconnue, ce qui ne se peut, d’où la conclusion que nous sommes invisibles, transparents !
_ Mais au contraire nous brillons par notre vertu !
_ Tels les anges… et à quoi bon l’heure pour les anges ?
_ Je n’aime pas votre ton, et je me demande ce que vous faites en liberté !
_ Sans moi, pas de fusée !
_ Dès qu’elle sera partie, je m’occuperai de vous !
_ Il en faudra peut-être une autre… De toute façon, nous sommes sans histoire, sans passé, bloqués dans votre enveloppe temporelle !
_ Nous travaillons pour la gloire de la grande Mussie !
_ Qui s’en va déjà comme une bulle de savon…
_ Général, général ! crie un autre soldat.
_ Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
_ Ils arrivent !
_ Parfait, parfait ! Et la fusée ?
_ Elle est prête… répond le soldat ingénieur.
_ Général, vous croyez que ce nouveau missile pourra nous sauver des mutants ?
_ Ah ! Ah ! Sa vitesse est de Mach 20 ! A peine avons-nous pressé le bouton qu’il est déjà là-bas ! Et attention indétectable, le drôle ! Avec un assortiment de charges, je ne vous dis que ça ! La tête libère des nano-bombes qui se collent aux mutants et qui explosent à la montée de la température ! Imparable ! Le mutant n’est plus qu’un souvenir, messieurs !
_ Comme notre réalité ! coupe le soldat ingénieur. Mais enfin, regardons-nous ! entourés par les ténèbres ! éclairés seulement par cette lampe de blockhaus ! à côté de cet engin de mort qui fume ! Et qu’attendons-nous, que redoutons-nous ? Des enfants mangeurs de cerveaux ! Ce n’est pas sérieux !
_ Comment il vous parle, mon général ! réagit indigné le deuxième soldat. J’interviens ?
_ Non, le dissident pérore, quand on a besoin de lui, c’est bien connu ! La grande Mussie exige certains sacrifices, mais ma vengeance n’en sera que plus douce !
_ Un ange qui veut se venger ! Une première ! fait le soldat ingénieur. Mais on n’est pas à une contradiction près !
_ Vous entendez ? murmure le deuxième soldat. Ils sont là…
_ Vous êtes sûr ? demande le général.
_ J’entends claquer leurs dents !
_ Feu ! Feu ! Au nom de la grande Mussie ! »
Le missile décolle, s’élève dans les airs… « Le grand Varan serait fier de nous ! » dit ému le général Lézard. Mais déjà là-bas l’horizon s’embrase et une vague de chaleur déferle, revenant vers les lanceurs de l’engin. « Et les radiations ? s’inquiète le général.
_ Peu importe ! répond le soldat ingénieur. Nous sommes protégés par votre phantasme !
_ Tout de même…
_ Ah ! Mais il faudrait savoir : nous sommes des anges oui ou non ?
_ Oui, mais des anges entourés d’ennemis !
_ Ça n’existe pas !
_ Si, ça existe !
_ Pourquoi les anges auraient-ils des ennemis ?
_ Allez savoir !
_ Ont-ils quelque chose à se reprocher ?
_ Général, je me sens tout bizarre… fait le deuxième soldat. Regardez, c’est tout lumineux autour de nous !
_ Les radiations…
_ Mais non, c’est le séjour céleste qui commence !
_ Salopard !
_ Pauvre fou ! »
-
La Nuit des Doms (68-72)
- Le 10/01/2026

"Vous savez pourquoi on m'appelle la betterave?"
100 000 Dollars au soleil
68
Le trio Paschic, Web et l’elfe est maintenant dans la lande… Le terrain est bien sauvage, austère même… Des pics granitiques, dorés par les lichens, émergent d’une bruyère qui frissonne au vent ! Il n’y a pas d’arbres et le sol est crevassé et boueux… Au loin, on aperçoit la mer, que des rayons explorent sous les nuages !
C’est le vent et l’oubli qui règnent ici ! On finit par ne plus penser à rien, comme si l’esprit lui-même se dissolvait dans le temps ! Il en ressort une certaine hébétude, compensée par la majesté du lieu ! On y apprend la valeur de l’attente et de la confiance !
« Eh ! Qu’est-ce qu’on voit là-bas ? s’écrie l’elfe.
_ On dirait une armée ! » fait Web
En effet, des masses sombres de créatures marchent vers le sommet où se trouve le trio, qui comprend qu’elles montent à l’assaut ! « Ce sont les Inquiétudes du Cube ! explique Paschic. Elles tiennent à ce que personne ne lui échappe !
_ Bon sang ! lâche Web.
_ Vous voulez dire… qu’elles viennent pour nous détruire ? demande l’elfe.
_ Exactement ! répond Paschic. Elles veulent nous détruire, nous anéantir, nous ramener dans le Cube, nous faire comme lui, nous transformer en Doms !
_ Mais… mais qu’allons-nous faire ?
_ Nous défendre !
_ Mais elles sont des milliers ! Et vous avez vu leurs têtes ? »
Là-bas, il est vrai, le spectacle est saisissant, effrayant, terrible ! Les Inquiétudes progressent, indifférentes quand elles trébuchent, tirant inexorablement leurs lourdes machines de guerre, avec des corps noirâtres, à cause de la tourbe !
Leurs visages sont inexpressifs, fermés à toute pitié, cruels, incroyablement déterminés ! Leurs regards fouillent jusqu’aux tréfonds, repèrent la peur et sourient en la reconnaissant ! C’est leur dessert ! Et maintenant elles poussent de grands cris de joie, à la vue du trio qui tremble, isolé sur sa hauteur !
« Il vaut mieux prendre la fuite ! jette l’elfe.
_ Inutile ! Elles nous retrouveront ! Il faut combattre ici même !
_ J’ai bien une lime à ongle, fait Web, mais…
_ Nous avons l’avantage du terrain, reprend Paschic. Dans le Cube nous n’aurions aucune chance ! Mais nous sommes dans la Chose ! Elle va nous aider !
_ Mais comment ? interroge crispé l’elfe.
_ Tu devrais le savoir ! Aurais-tu perdu la foi ? »
L’elfe hausse les épaules et laisse faire Paschic, qui à présent dit : « J’appelle à moi les feuilles mortes ! celles qui couchées n’ont plus de couleur ! qui pourrissent dans les flaques, qui sont parfois couvertes de givre ! celles qui forment un tapis humide, immense sous les bois ! Levez-vous les feuilles ! Venez montrer que même mortes, vous valez chacune mille inquiétudes ! Venez montrer que même mortes, vous avez dix mille fois plus de beauté que le Cube ! Venez, armées de votre patience, de votre souplesse, de votre silence, de votre temps immobile ! »
Alors les feuilles se lèvent ! Elles quittent les bois ! Elles s’amassent en paquets, pour former elles-mêmes des combattantes ! Elles sont humides et poisseuses ! lourdes, sourdes au mal ! Elles éteignent toutes les fureurs ! assourdissent tous les bruits ! endorment toutes les haines !
Le trio assiste au combat ! Les Inquiétudes sifflent, avec leurs yeux de feus ! Leur flamme semble éternelle, indestructible ! Les épées nues jettent des éclairs ! Les machines balancent leurs pierres ou leurs boules incandescentes ! Tout cela sous le ciel sombre et les premières rangées des feuilles sont détruites, pulvérisées ! Les chefs des Inquiétudes exultent, encouragent leurs troupes ! Le goût du sang enivre ! La victoire paraît proche !
Mais les feuilles ont un pouvoir bien à elles ! Elles embourbent, murmurent, charment encore, imprègnent, entraînent dans un songe, dans un abîme ! Elles finissent par prendre toutes les Inquiétudes dans une nasse et c’est l’hécatombe, le carnage !
Les Inquiétudes se fatiguent à frapper cette masse humide, douce, calme ! Elles baissent les bras, s’enfoncent, meurent ensevelies ! Elles courbent la tête, vaincues ! On ne les voit plus dans les tourbières ! Où sont leurs armures étincelantes, le rouge de leurs casques, leur violence exacerbée ?
Ici, parmi le granit et la lande, on n’entend plus que le vent ! A peine retrouverait-on un bout d’acier et encore on se demanderait d’où il vient ! Les Inquiétudes sont entrées dans la légende ! Ont-elles vraiment existé ? Il faut le demander à la lande ! C’est elle qui raconte et qui connaît les secrets ! Il est possible qu’elle se rappelle la bravoure des feuilles et leur grande victoire !
69
Le trio reprend sa marche sur la lande, mais il n’en est pas quitte pour autant ! « Je crois qu’on nous suit ! fait l’elfe.
_ Oui, approuve Paschic, qui regarde en arrière. Il y a des Inquiétudes là-bas…
_ Je croyais qu’elles avaient toutes été exterminées dans la bataille !
_ Il faut comprendre que le Cube en envoie incessamment ! C’est une lutte constante !
_ Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ? demande Web.
_ Rien ! Où plutôt on s’efforce de rester calme, en espérant qu’elles se tiennent à distance ! »
Mais à peine Paschic a-t-il fini de parler qu’une flèche siffle et vient frapper l’elfe ! Celui-ci va s’écrouler, quand il est rattrapé par Paschic, qui dit : « Vite Web, cherchons un abri ! Car notre ami a besoin de soins ! »
En fait, le soir tombe et c’est un miracle si on trouve une vieille ferme abandonnée ! La toiture est à moitié effondrée et les murs sont envahis par les ronces, mais tout de même le vent y pénètre moins et on s’efforce d’allumer un feu ! L’elfe, couché sur des restes de foin, se met à délirer, sous l’effet du poison contenu dans la flèche.
« J’ai pas d… retraite, dit-il péniblement.
_ Qu’est-ce qu’il raconte ? fait Web, qui ramasse du bois.
_ Les Inquiétudes sont en lui maintenant, répond Paschic. On peut le perdre, vous savez ? La panique peut le gagner et j’en ai vu s’enfuir vers nulle part, en criant !
_ On va tâcher d’éviter ça !
_ On a besoin d’eau chaude ! Un thé, ça peut aider ! Et puis, il va falloir veiller sur lui ! »
Web opine, mais l’elfe fait de nouveau entendre sa plainte : « Tous ces pauvres…, toute cette insécurité ! Oh ! Il me faut d’ l’argent ! beaucoup d’argent ! Je ne craindrais plus rien…, plus rien !
_ Son front est brûlant ! dit Paschic.
_ Le feu commence à prendre…
_ Toute cette folie ! Tous ces mensonges ! reprend l’elfe, qui se met à sangloter. Toute cette hypocrisie ! Mais tout ça, boouuuh ! C’est la faute du gouvernement ! Il s’empiffre, quand les pauvres grelottent dehors ! Booouh !
_ Ben, dites donc, lâche Web, ça chauffe dans ses méninges !
_ On n’est pas encore au maximum de la fièvre…, précise Paschic. Le Cube est de toute façon une machine à Inquiétudes ! Il écrase tout sur son passage !
_ Et le chauffage ? Qui va payer le chauffage ? demande maintenant l’elfe, en gémissant. Booouuuh, nous sommes seuls au monde ! Tout ça à cause des riches ! Je les hais ! Mon Dieu, comme je les hais !
_ Tiens l’elfe, bois ça ! Ça va te faire du bien !
_ Slurp… Ma grand-mère était une femme solidaire ! dit soudain l’elfe. Elle faisait de la solidarité comme on respire ! toujours soucieuse du pauvre ! luttant incessamment contre l’injustice ! Une femme merveilleuse, exceptionnelle !
_ Il délire complètement ! réagit Web.
_ Ce rêve l’aide à combattre ses propres inquiétudes ! Ce n’est pas si mauvais ! Évidemment, il oublie que c’est d’abord notre propre mépris qui crée l’injustice !
_ Il peut, il tient ses coupables ! explique Web.
_ Bande… d’ignares ! jette l’elfe, le front en sueur. Ramassis d’ droite ! Rats puants ! Bande de nazis !
_ Eh ! Doucement ! s’écrie indigné Web.
_ Il faut en passer par là, pour que le poison sorte ! minimise Paschic.
_ Tout de même…
_ La soli… darité, fait le malade, c’est not’ quotidien, not’ credo !
_ Bien sûr, approuve Paschic, qui veut aider l’elfe. Nous n’ sommes pas tous égoïstes, ni méprisants ! C’est l’État qui est injuste ! C’est l’ pouvoir qui nous met d’ dans !
_ Xactement !
_ Eh ! Oh ! Corrige Web. Qui paye le nouveau stade, les nouvelles infrastructures ? C’est bien l’État !
_ Traîîître !
_ Voyons Web, fait Paschic. Vous voyez bien qu’il est malade ! »
70
La nuit se passe, mais le délire continue ! « La science, dit l’elfe, en empoignant Paschic, la science !
_ Oui ?
_ La science, par son objo…, son objectivité ! Elle va nous aider à développer not’ sens critique !
_ Bien sûr ! répond toujours conciliant Paschic.
_ Elle va… Grâce à elle, on va pouvoir lutter… contre la désin… formation !
_ Ne vous fatiguez pas l’elfe… Rassurez-vous, nous restons à vos côtés !
_ Il est salement touché ! murmure Web.
_ Oui, lui répond tout aussi bas Paschic. Il a tellement peur qu’un Cube imaginaire se dresse dans son esprit !
_ Un Cube gouverné par la raison, c’est ça ?
_ Oui, un Cube propre, aux infrastructures modernes ; un Cube modèle en quelque sorte ! où la science éteint les passions, les haines !
_ Même celle à l’égard de l’État ?
_ Vous ne pouvez pas demander à un malade une totale cohérence ! Même si l’État reste le payeur, on doit conserver le droit de lui cracher à la figure ! C’est de bon ton, pour expliquer les insuffisances !
_ Dites, il y a encore une chose que je ne comprends pas… Si « son » Cube est éminemment solidaire, pourquoi a-t-il aussi peur ? Car c’est bien notre égoïsme à tous, qui nous fait craindre le monde, d’où notre violence, notre saleté, nos drogues, etc. !
_ Tout à fait…, mais il est encore très difficile d’aller au fond des choses, et même la science en est bien incapable ! Mais nous aimons nos illusions ! Le Cube de l’elfe, à présent, apparaît comme un bastion de la solidarité et de la connaissance, face à la rapacité et donc à l’obscurantisme de l’État !
_ C’est un cube immaculé !
_ Magnifique, mais irréel, puisqu’il se trompe déjà sur lui-même !
_ Alors qu’est-ce qu’on fait ?
_ Déjà, on ne fâche pas l’elfe ! On n’essaie pas de démonter son illusion ! Dans son état, dieu sait quelle pourrait être sa réaction ! Il y a un risque de faire empirer le mal !
_ Mais seule la vérité peut guérir !
_ Certainement ! Mais je le vois parfaitement nous sauter à la gorge ! Il vous a déjà traité de traître ! Non, j’ai un élixir qui peut le soulager…
_ Tiens ?
_ Oui, c’est un élixir que je fabrique moi-même et que j’appelle l’élixir d’éternité !
_ Eh ! C’est vendeur !
_ Je l’espère bien ! L’échelle est haute, mais je grimpe !
_ Ah ! Ah !
_ Voilà l’aube qui pointe… Le réveil va être angoissant pour l’elfe… Il va nous falloir redoubler d’attention ! »
Effectivement, l’elfe émerge d’un demi-sommeil, avec une tête à faire peur ! « Hein ? Où je suis ? Mon Dieu, y a un tas d’ choses à faire ! Ouille ! J’ai mal au dos ! Faut pourtant y aller ! Y a plus d’ pain, j’ parie !
_ Doucement, l’elfe, fait Paschic. Vous avez été touché par une flèche des Inquiétudes !
_ J’ai rêvé de droitards cette nuit ! C’était vous ! Alors, écoutez-moi, j’ suis d’accord pour une police municipale, mais c’est bien parce que l’État a manqué à tous ses devoirs !
_ Ça y est, la fièvre le reprend ! s’écrie Web.
_ L’elfe, je vais vous donner un élixir à ma façon ! Vous allez vous sentir tout de suite mieux !
_ Seule la science peut m’ sauver !
_ Bien sûr, mais buvez-en un coup tout de même ! »
L’elfe s’exécute et après quelque minutes, il dit : « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Vous en faites une drôle de tête ! Ah ! Je ne suis jamais senti aussi bien ! Bon, il va falloir faire du feu… j’adore l’odeur de la fumée au p’tit matin !
_ Bon sang ! C’est un produit miraculeux ! lâche Web à Paschic, alors que l’elfe ramasse du bois en sifflotant. Toutes ses inquiétudes ont disparu ! Comment ça marche ?
_ Maintenant, l’elfe a le sentiment de l’éternité à chaque seconde ! Il est totalement dans le moment présent, avec une paix infinie, que rien ne peut entamer ! Il est heureux ! »
71
Après son petit-déjeuner, le trio repart, mais Paschic garde un œil sur l’elfe, car l’élixir d’éternité n’est pas éternel justement, quelle que soit sa valeur ! Le combat contre les Inquiétudes ne cesse jamais vraiment et la paix est à gagner chaque jour ! Mais enfin l’état que procure l’élixir existe bien, car il est le fruit d’une longue expérience !
La lande a laissé la place à des herbages, où paissent des troupeaux et c’est un paysage plus accueillant, qui rassénère les voyageurs ! Bientôt, on aperçoit un château, qui a l’air très fréquenté, puisque des gens et des charriots y circulent sur son pont d’entrée et le trio s’en approche naturellement !
Un femme, en tenue sobre, avec un large sourire, reçoit les visiteurs ! Accompagnée par des assistantes, elle s’élance vers le trio en disant : « Je suis la citoyenne Solidaire ! Bienvenue au château de la Solidarité ! » Comme le trio demeure bouche bée, elle rajoute : « Ici, nous ne jugeons personne ! Notre but est d’apporter un peu de réconfort à tous ceux qui en ont besoin ! Laissez-moi vous embrasser ! »
Le trio se laisse faire, quoiqu’un peu surpris, mais on ne peut contester à cet accueil sa volonté de chaleur humaine ! « Entrez ! Entrez ! rajoute la citoyenne Solidaire. Venez vous réchauffer ! Vous ne refuserez sûrement pas un bon café, ou du thé, avec des gâteaux ? Ah ! Ah ! Fait frais c’ matin ! C’est la première fois que vous avez recours à notre association, pas vrai ? Vous allez voir comment nous fonctionnons ! C’est très simple ! »
Le trio emboîte le pas de la citoyenne et découvre une vaste salle, où se tient déjà un bon nombre de personnes aux allures nécessiteuses ou perdues ! Certains sont là comme chez eux et l’ambiance est plutôt bon enfant ! « Installez-vous, installez-vous ! fait la citoyenne. J’arrive avec les boissons chaudes !
_ Elle me rappelle ma grand-mère, dit l’elfe une fois assis, elle aussi pratiquait la solidarité comme elle respirait ! C’est beau, c’est grand ! Quelle leçon ! »
Paschic et Web ne répondent rien, un peu hébétés à vrai dire et plutôt habitués aux grands espaces ! « Et maintenant, vous allez me raconter vos histoires ! fait la citoyenne, en revenant avec les boissons fumantes et en prenant place à la table du trio. Et si on commençait par vous ? Vous vous appelez ?
_ Paschic…
_ Quel drôle de nom ! Hi ! Hi ! J’ai hâte d’entendre ce que vous allez me raconter !
_ Malheureusement, je n’ai rien à raconter…
_ Allez, tout le monde en a sur le cœur ! Vous pouvez tout m’ dire, je ne jugerai pas ! Et ici, c’est comme si nous étions tous frères et sœurs ! C’est ça, la solidarité ! Hi ! Hi ! »
Mais Paschic garde le silence, ce qui produit une véritable gêne, même chez l’elfe… La citoyenne repart à la charge : « Mais enfin qu’est-ce qui vous bloque ?
_ Et vous, pourquoi vous insistez ? demande Paschic. N’avez-vous pas dit en préambule que vous ne jugez pas !
_ Bien sûr ! Si vous préférez rester secret, libre à vous ! répond la citoyenne, qui s’en va.
_ Mais enfin pourquoi n’avoir pas lâché un peu d’ lest ? s’indigne l’elfe. Vous l’avez vexée !
_ Parce qu’elle n’est pas du tout ce qu’elle croit être ! Vous allez voir ! »
En effet, deux Doms massifs viennent à la table… « Monsieur Paschic, veuillez nous suivre s’il vous plaît ! » dit l’un et Paschic obéit tranquillement, sous l’œil surpris de ses amis ! On quitte la salle, pour un couloir et on entre dans un bureau, celui de la citoyenne, qui paraît rouge de colère ! Elle va et vient dans le bureau et Paschic lui fait face, avec les deux armoires à glace derrière ! Paschic a l’habitude de ce genre de situations, où le rapport de force est déséquilibré et pour lui, la citoyenne a déjà dépassé toutes les lignes rouges !
Par contre, celle-ci a l’air de découvrir un nouveau monde, celui qui peut lui tenir tête, car la plupart qui viennent en ces lieux sont déjà fragilisés et trop contents qu’on s’occupe d’eux ! « Espèce de salopard ! jette la citoyenne ! Non mais pour qui tu t’ prends ? C’est moi qui commande ici ! Tu crois qu’on n’est pas assez bien pour toi, c’est ça ? Tu crois qu’on est d’ la crotte ?
_ J’ suis Paschic...
_ Pauvr’ type ! Sale morveux ! Tu vas m’ raconter ton histoire, c’est moi qui t’ le dis !
_ Vous allez m’apprendre la solidarité, c’est ça ?
_ Mais, mais tu continues à répliquer ! Franz, montre au monsieur que nous avons des arguments ! »
Le dénommé Franz fait un pas en avant et envoie un violent coup dans les côtes de Paschic, qui s’effondre comme scié en deux !
72
« Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ici ? s’écrie Web en pénétrant dans le bureau, accompagné par l’elfe. Comment osez-vous battre notre ami ?
_ Votre ami, réplique la citoyenne Solidaire, est indigne de notre aide ! Il ne respecte pas les règles de notre association, qui demande d’abord de respecter les autres !
_ Mais est-ce une raison pour le frapper ? reprend Web, qui aidé de l’elfe remet debout Paschic.
_ Certains cas sont difficiles, voire dangereux, se justifie la citoyenne. Malgré notre bonne volonté, nous sommes contraints d’agir, pour préserver la sécurité de tous… D’ailleurs, je vous prierais de quitter les lieux... »
Le trio s’en va, avec Paschic toujours soutenu par ses compagnons, et c’est de nouveau la route, avec ses flaques encore glacées ! L’elfe, sensible au froid, n’y tient plus : « Mais bon sang, Paschic, pourquoi a-t-il encore fallu que vous vous mettiez tout le monde à dos ! On était là peinards au chaud ! Des croissants ou du cake nous tendaient les bras ! Il suffisait de raconter à la citoyenne un bout d’histoire, un tout petit bout, qui lui aurait donné satisfaction… et voilà, on aurait été aux pommes ! Mais non, monsieur s’est montré droit, glacial, intransigeant, la justice même ! La justice de ne je sais quoi ! Et hop, tout le monde dehors !
_ Il n’a pas tout à fait tort ! approuve Web. Avec votre attitude, Paschic, il n’y a aucune relation sociale possible ! Il est bon de mettre de l’eau dans son vin !
_ Vous savez quoi, Paschic ? reprend l’elfe. Je pense que vous avez un gros problème affectif, ce qui vous fait demander l’impossible ! Faut soigner ça, vieux, sinon vous allez finir tout seul !
_ Alors vous n’avez toujours pas compris de quoi il retourne ! répond subitement Paschic, avec une grimace, due à une douleur persistante. Vous n’avez pas encore compris ce qui se joue !
_ Mais vous allez nous l’ dire ! jette l’elfe entre ses dents.
_ Mais pourquoi le Cube continue-t-il à détruire la Chose, jusqu’à nous mettre en danger ? Pourquoi le Cube piétine-t-il la beauté, avec la plus parfaite indifférence ? Pourquoi le Cube lui-même est-il toujours en crise et se montre de plus en plus gagné par la violence et l’injustice ? Pourquoi sommes-nous écrasés par l’angoisse et le désespoir ? Mais la réponse est simple, parce que nous nous berçons de nos illusions ! »
Web et l’elfe maintenant écoutent, mais la tête rentrée, comme si c’était malgré eux ! Paschic poursuit : « Que nous dit la partie du Cube, gouvernée par le maire Chenu ? Mais qu’elle est irréprochable, qu’elle fait le job, qu’elle travaille pour le bien, qu’elle reste l’un des bastions de la solidarité, éclairé par la science ! Et que ma foi, si le monde autour va mal, c’est à cause des défaillances de l’État et de l’avidité de la sphère financière ! Et donc, si on suivait l’exemple du Cube, à la mode Chenu, on arrêterait de détruire la Chose et on se respecterait les uns les autres, en faisant reculer l’injustice sociale !
_ Et alors, n’est-ce pas le but ? jette amer l’elfe.
_ Mais c’est une illusion, qui ne permet pas de s’attaquer au vrai problème ! Alors, comme ça, le maire Chenu est juste et il ne détruit la Chose que par nécessité ? Alors, comme ça, il n’est pas inquiet lui-même et il n’angoisse pas, s’il reste tranquille ? Alors, comme ça, il ne veut pas triompher de ses adversaires, il ne tient pas à ce que sa ville soit un modèle du genre, il ne rêve pas d’une cité merveilleuse, qui gonflerait sa vanité ? Mais si et c’est pourquoi il ne voit pas la Chose, il ne sait même pas ce que c’est, quelle est sa valeur et quel enseignement, quelle vérité elle peut donner ! Le monsieur goûte son pouvoir, derrière le paravent du progrès et du besoin !
_ Mmmmouais…, concède l’elfe. Mais on n’était pas chez le maire, mais avec des citoyennes de la solidarité !
_ Mais qu’est-ce que j’ai voulu montrer ? Que cette citoyenne Solidaire ne connaît même pas les bases de l’humilité ! Je l’ai à peine effleurée ! Elle aurait pu me plaindre, ou à la limite se moquer de moi ! Non, puisque je ne lui obéissais pas, elle en a conçu de la haine ! Son orgueil est aussi sensible que celui d’un psychiatre ! A travers sa solidarité, elle veut commander ! Or, si nous détruisons la Chose, si nous nous méprisons les uns les autres, c’est à cause de notre domination ! C’est sur elle qu’il faut travailler ! Il ne faut pas accuser l’État, mais se changer soi-même ! Or, c’est impossible à comprendre, si on garde ses illusions !
_ Ça, on peut dire que vous avez fait tomber la citoyenne de haut ! coupe Web.
_ Détrompez-vous, répond Paschic, elle est maintenant persuadée que j’ai essayé de la tromper ou de la blesser, parce que je suis un sournois ! »
-
La Nuit des Doms (65-67)
- Le 04/01/2026

"Des hommes sont enlevés en pleine journée!"
Predator
65
« Domexplo à la base, répondez !
_ Ici la base ! Parlez Domexplo !
_ Je vais sortir du cube roulant et entrer dans la Chose ! Vérification de l’air…
_ Bien plus d’oxygène que dans le Cube, mais de toute façon votre combinaison est parfaitement étanche ! Tous les voyants sont verts, Domexplo !
_ Bien compris, j’ouvre le sas ! Bon sang ! A chaque fois, c’est la même impression ! Toute cette verdure, ce vide, ce silence ou ces foutus piafs, ça me donne le bourdon !
_ C’est le job, Domexplo ! Il nous faut quelques échantillons de la Chose ! Question de savoir si cette zone peut être exploitée ! Pensez au bonheur du Cube et à tous les gens qui comptent sur vous ici !
_ Je sais ! Je m’engage dans un champ… Il a l’air bien humide… Le poids de ma combinaison fait que je m’enfonce un peu, mais ça devrait aller…
_ Très bien ! On fait un premier check ! Respiration normale… Azote normal… Digestion normale… Tiens, vous aurez bientôt envie d’uriner ! Va falloir se retenir ! Ah ! Ah !
_ Bien compris, la base… Je continue dans le champ… Je vois d’étranges traces… Je vous envoie les images…
_ OK, Domexplo, on analyse tout ça !
_ Je ramasse un premier échantillon de tourbe… Je fais attention que des ronces ne déchirent pas ma combinaison, ce serait la catastrophe !
_ Les images que vous avez envoyées montrent qu’il y a des sangliers dans l’ secteur ! Prudence !
_ Bien compris la base ! C’est bizarre…
_ Oui, qu’est-ce qui est bizarre ?
_ Eh bien, tout ça me paraît bien trop calme ! Peut-être est-ce un piège et qu’on m’observe !
_ Hum ! Les radars ne détectent pas de présence ! Un peu de nervosité, Domexplo ?
_ Je voudrais vous y voir ! On est loin de l’ambiance du Cube ! Mettez-moi dans une ruelle sombre et vous ne me verrez pas sourciller ! Mais ici, ces arbres qui ont l’air d’attendre une erreur ! Ces bourgeons qui me narguent ! Ces houx qui brillent d’une lueur maligne ! Demande autorisation d’écouter de la musique, pour continuer à ramasser les échantillons !
_ Bien compris, Domexplo ! On en discute !
_ Faut que j’ pense à ma vie dans l’ Cube ! A tous mes projets ! J’ suis en bonne voie, pour monter l’échelle sociale ! Faut que j’ m’ accroche, mais les défis m’ font pas peur ! Mon chien et ma femme sont là pour m’ soutenir !
_ Feu vert pour la musique, Domexplo !
_ Super ! J’ mets mon casque sous l’ casque ! Hi ! Hi ! Et hop ! Oh ! Là ! Là ! Les gars ! Mes meilleurs hits ! « Ba boum ! Ba boum ! » Ouais, c’est ça, caresse la note Chuck ! Ah ! Ah ! Le pied ! Merci, les gars ! Et en avant pour les échantillons ! « Ba Boum ! Eh ! Le cube te voit comme un champion ! »
_ Domexplo, petit écho dans le radar, secteur 113…
_ « Ba boum ! Ba boum ! Et les autres, c’est des pions ! Eh ! Le cube te voit comme un héros ! »
_ L’écho se rapproche Domexplo ! Identification : épervier, oiseau de type rapace ! Il plane au-dessus de toi, Domexplo ! Tu m’entends ?
_ « Ba Boum ! Ba Boum ! Zwing ! Zwing ! Eh ! Le Cube est ton préau ! »
_ Bon sang ! Domexplo, coupe ta putain d’ musique ! Je te dis qu’un épervier fait du surplace au-dessus d’ toi ! Il doit crier !
_ « Tat ! Tac ! Tac ! Chwing ! Cwhnin ! Ils disent que t’es la cible ! T’es juste irascible ! »
_ Tu es peut-être trop près d’ son nid ! C’est un avertissement ! Dégage de là, Domexpo !
_ « Ils disent que tu t’ sers ! Or, c’est juste que t’as des serres ! Rapace ! Non pax ! Rapace ! Non pax ! »
_ L’épervier est en chute libre ! Il fonce sur toi, abruti ! Bon Dieu, éteins ta putain d’ musique ! Dégage ! Dégage !
_ « Zim Bang Zim bang ! Tatcac ! C’est quoi ? C’est ton sang ? Non, c’est leur bec indécent ! » Aaaaaah ! Aaaaah !
_ Réponds-moi, Domexplo ! Tous les voyants sont rouges !
_ « Eh ! T’es du Cube la lance ! Zim ! Zimmmm… zzzmmoo… eeeorox… »
_ Y a plus d’ batterie ! On l’a perdu ! Foutue Chose ! »
66
Le trio, formé par Paschic, Web et l’elfe, continue sa marche, quand il entend un grondement inquiétant ! « Qu’est-ce que c’est ? demande l’elfe.
_ C’est la cataracte des cubes roulants ! répond Web avec un soupir.
_ La cataracte des cubes roulants… ? répète songeur l’elfe.
_ Ouais, allons voir... »
Le trio avance et bientôt toute l’ampleur de la cataracte est sous leurs yeux ! « Bon sang ! Mais c’est pas possible ! » s’écrie l’elfe, qui ne reçoit aucune réponse. Des milliers de cubes roulants, dans un flux continu, jaillissent d’un sommet pour plonger dans un abîme insondable ! « Mais d’où viennent-ils ? demande l’elfe, qui est obligé de crier.
_ Du Cube ! fait Web, en haussant les épaules.
_ Mais… Mais où vont-ils ?
_ Ah ça, eux seuls le savent ! »
Les cubes roulants sont de toutes les formes, de toutes les couleurs et ils foncent vers la chute ! On dirait même qu’ils rivalisent de vitesse, alors que leur situation tragique n’échappe pas au trio… Des sirènes, des ronflements de motos viennent encore augmenter le bruit infernal !
« Jour et nuit, c’est comme ça ! Même le dimanche ! reprend Web. La cataracte ne s’arrête jamais ! A peine son débit connaît-il certaines fluctuations !
_ Mais… Mais ça n’a aucun sens ! dit l’elfe.
_ Les Doms vous diraient le contraire ! réplique Web. Ils vous sauteraient même à la gorge, si vous les attaquiez à ce sujet !
_ J’ai… j’ai besoin de la Chose ! Je ne peux plus supporter de regarder ça !
_ Très bien, mais il va falloir traverser ! répond Web, en montrant une passerelle.
_ Vous voulez dire que pour atteindre la Chose, il va falloir emprunter ce pont, au-dessus de la cataracte ?
_ Ben, la Chose se trouve de l’autre côté ! Comme vous pouvez le voir ! »
En effet, les bois commencent là-bas et le trio prudemment se rapproche de la passerelle ! « Je ne peux pas ! Je ne pourrais pas ! gémit l’elfe.
_ Vous voulez rejoindre le Chose, oui ou non ? réplique Web.
_ Vous resterez entre moi et Web, dit Paschic. Ne quittez pas des yeux le dos de Web… Concentrez-vous sur sa démarche ! Ne regardez pas la cataracte et tout ira bien ! »
Enfin le trio s’engage sur le pont, les dents serrées, le regard droit, alors qu’en dessous se précipitent des camions et des files de cubes roulants ! L’elfe a beau faire comme on le lui a dit, il titube, se rattrape, transpire ! Malgré lui, il s’imagine tombant dans le tumulte ou bien il a l’impression que le flot lui coupe les jambes !
Cela paraît interminable, vertigineux, éminemment destructeur, totalement abrutissant et absurde, mais chaque mètre gagné rapproche de la Chose et le martyr lui-même prend fin ! On met les pieds dans un bois, sur le tapis doux des feuilles et de la terre humide ! Les odeurs ne sont plus les mêmes et le grondement de la cataracte diminue !
L’elfe reprend vie, s’amuse, retrouve le sourire ! Il salue des ajoncs en fleurs, des fougères orangées par la lumière, des branches fines illuminées ! On s’enfonce par un sentier et on finit par oublier les cubes roulants et leur folie !
Ici des plantes dansent dans le soleil qui décline… Elles forment des arabesques des plus délicates ! Le temple de la beauté est ouvert aux visiteurs, gratuitement et ses trésors n’ont pas de limites ! Tout y est un sujet d’émerveillement, pour celui qui s’y abandonne ! Et bientôt l’elfe s’écrie : « Vous entendez ? » Le trio dresse l’oreille et est bientôt surpris et comblé par une sérénade entre deux oiseaux ! C’est un chant d’amour assurément, d’une musicalité enchanteresse, d’une grâce insoupçonnée !
Dans le même temps, la lune fait son apparition au-dessus de la cime des arbres, rajoutant à la poésie de la situation ! La paix est sur le trio, à cause de son ravissement, mais il faut songer au retour, car le froid maintenant s’installe !
« Ne me dites pas qu’on est obligé de repasser par le pont ! s’alarme l’elfe.
_ Ah bon ? Vous voyez une autre solution ? grogne Web.
_ Mais… Mais je ne pourrais pas, surtout après ce que nous venons de voir !
_ Retrouver la laideur et la violence du Cube, c’est la règle, non ?
_ Mais... Mais c’est affreux !
_ C’est comme ça ! Nous appartenons au Cube, même s’il est dépourvu de sens ! Vous ne comptez tout de même pas construire un nid, pour y rester au chaud ? On n’est pas équipé pour ça ! »
67
Le maire Chenu, alias Dominator, accompagné du duc de l’Emploi et de monsieur Nuit, pénètrent dans la morgue de Domopolis, la plus grande ville du Cube ! Ils y sont accueillis par le professeur Ratamor, qui pour un temps est devenu médecin légiste, afin de mieux étudier les Doms !
« Bonjour messieurs, je vous attendais…, fait le professeur.
_ Bonjour professeur, répond le maire. Je vous rappelle que nous essayons de comprendre pourquoi, nous les Doms, nous sommes toujours autant malades, alors que le Cube représente la modernité des soins !
_ Mais j’ai là deux cas qui devraient nous apporter quelques informations ! Suivez-moi... »
Ratamor ouvre un tiroir et sort un corps grisâtre sous la lumière crue… « Je l’ai nommée la Dom cabossée ! dit-il. Pauv’ gosse ! A peine vingt ans et déjà foudroyée par une crise cardiaque ! Une victime du Rêve blanc !
_ Le Rêve blanc ?
_ Oui, l’univers complètement aseptisé des hypermarchés, où le Dom n’a plus aucune relation avec le monde extérieur !
_ Vous voulez dire le temple de la consommation, le symbole même de notre qualité de vie ? coupe le duc de l’Emploi.
_ Si on veut…, mais notre victime fait 110 kilos ! Autant dire qu’elle avait des problèmes d’obésité ! Alors voilà ce qui a dû se passer : elle entre dans le Rêve blanc, avec son corps encombrant, disgracieux… Elle s’efforce de le corriger, de le rendre plus aimable, car elle subit des regards pleins de mépris, de la part de la majorité qui s’agite autour d’elle et qui, tout à ses plaisirs, juge implacablement !
_ Pure conjecture ! fait dédaigneusement le duc de l’Emploi.
_ La tension monte, jusqu’à la panique ! Les artères bouchées par la graisse empêchent la circulation du sang, alors que la jeune femme se sent déjà comme une boule de flipper, rejetée par les gens bien portants ! Elle a l’impression de recevoir des coups directement sur le corps et elle suffoque, dans le tourbillon général ! Rideau !
_ Espèce de salopard ! crie le duc de l’Emploi. Vous êtes en train d’attaquer notre système ! Et devant le maire Chenu encore en plus !
_ Il est vrai que c’est moi qui ai construit le Rêve blanc dont nous parlons ! renchérit l’entrepreneur monsieur Nuit.
_ De toute façon, elle n’avait pas à s’empiffrer ! rajoute le duc de l’Emploi. Si elle avait travaillé, elle aurait été plus équilibrée ! On doit penser à sa retraite et on cotise aussi pour sa santé ! Il faut bien la financer, la Sécurité sociale !
_ Les choses ne sont pas aussi simples ! réplique Ratamor. Ce que nous sommes et la façon dont nous vivons ne correspond pas à la seule nécessité ! Savez-vous que ce que nous faisons est dû pour 90 % à nos sentiments !
_ D’où vous sortez ça ? éructe le duc.
_ Voici un autre cas, que j’ai appelé le Dom cuit ! reprend Ratamor, qui tire un autre corps vers l’extérieur. Comme vous pouvez le constater, il est tout le contraire de l’autre ! Extrêmement maigre ! Le système digestif est complètement « cuit », ravagé par les polypes !
_ Le stress ? demande le maire Chenu.
_ Le stress, l’anxiété, l’angoisse ! Il faut bien comprendre une chose : plus nous sommes industrialisés et plus nous sommes individualisés et donc plus nous sommes sensibles ! Il ne peut en être autrement ! Mais cela veut aussi dire que nos maux d’aujourd’hui sont principalement nerveux et que le Cube pourrait avoir un tout autre visage, si on voulait bien changer nos comportements !
_ Que voulez-vous dire ?
_ Mais que, si nous sommes aussi agités, c’est à cause de notre avidité, de notre égoïsme ! Ce n’est nullement parce que nous devons travailler pour vivre !
_ Vous êtes un anarchiste, un dangereux révolutionnaire ! s’emporte le duc.
_ Je sais, vous avez peur et c’est bien normal ! Ce qui l’est moins, c’est de ne pas l’admettre !
_ Je vais vous casser la gueule !
_ Doucement messieurs ! »
-
La Nuit des Doms (61-64)
- Le 27/12/2025

" A un moment, tu sentiras une piqûre... Ce sera ton amour-propre!"
Pulp Fiction
61
Après cette attaque, qui n’a pas duré longtemps, le trio s’époussette et reprend la route… Comme il n’a pas pu prendre le petit-déjeuner, il songe maintenant au déjeuner et il découvre avec satisfaction une auberge, qui fume joyeusement et qui jette par ses fenêtres des lueurs chaudes ! Le trio a le sourire quand il franchit la porte et laisse ses narines se remplir de saveurs appétissantes ! L’aubergiste est affable, sans complications et on est vite installé !
Dans la cheminée rôtit un cochon, avec des pommes de terre dans la braise et bientôt un grand plat est posé sous les yeux ravis du trio, qui attaque vivement ! Les estomacs en chantent d’aise, tandis que les mâchoires travaillent, mais à la table d’à côté l’ambiance est tout autre ! On y est un petit groupe, sombre, sec, le visage peu avenant et mal rasé, comme si on préparait un mauvais coup !
Soudain, celui qui semble le chef vient s’asseoir près de Paschic, sans demander la permission, imité par ses hommes, qui prennent place derrière Web et l’elfe ! Une lègère tension est palpable, mais pas suffisamment pour décourager les mangeurs ! « M’avez pas l’air d’être du Cube ! fait le chef des « bandits ». D’où v’nez-vous ?
_ De la Chose ! répond fièrement l’elfe, avec une bouche graisseuse.
_ De la Chose ? Pouah ! jette le chef qui crache sur le sol. La Chose, c’est dépassé ! Parlez-moi du Cube, ça, c’est quelque chose !
_ Et qu’est-ce que vous faites dans le Cube ? demande Web, un os à la main.
_ Des affaires !
_ Tiens ! Et quel genre d’affaires ?
_ Disons que je cherche à me développer dans certains secteurs…
_ Ah ouais ?
_ Ouais, mais attention, moi c’ que j’aime, c’est pas le Cube bien éclairé, celui des paillettes, de l’esbroufe ! Non, moi, c’est la ruelle sombre, qui suinte la peur !
_ Charmant !
_ Eh ! Ce n’est nullement ma faute si le Cube est hypocrite ! C’est bien gentil de travailler tout le temps pour la façade, mais ce qu’il y a derrière est tout aussi important et peut-être plus ! Mes gars sont des Non-dit ! Hein les gars ?
_ Ouais, ouais, on est les Non-dit !
_ Comprends pas ! fait l’elfe, les joues gonflées par les pommes de terre.
_ Comment m’expliquer ? reprend le chef songeur. Mon carburant, c’est la tension, la tension rentrée ! celle qu’on n’exprime pas à l’extérieur ! Elle mine, dévore et je ne fais qu’en profiter !
_ Y pas d’ tension rentrée ici, les gars, pas vrai ? s’écrie joyeusement l’elfe, le visage rubicond.
_ Non apparemment, reconnaît tristement le chef. J’ai beau vous renifler et ça sent pas bon pour moi ! Vous surtout, j’aime pas vot’ lumière ! C’est trop éclairé à l’intérieur, trop bien irrigué ! Comment vous vous appelez ?
_ Il s’appelle Paschic ! répond l’elfe, toujours aussi réjoui.
_ Paschic ? Curieux nom… C’est parce qu’on vous aime pas ? demande le chef. Pas assez hypocrite sans doute !
_ J’ dirais plutôt que j’ai toujours voulu savoir, répond Paschic. Faire semblant, garder sa peur ne permet pas le plaisir ! C’est pour mon confort que je cherche la vérité !
_ Ah ! Ah ! C’est la meilleure celle-là ! Y a bien longtemps que je n’avais pas ri comme ça ! Ce que vous suggérez en fin de compte, c’est que la vertu est bonne pour la sensualité !
_ Comment vraiment prendre du plaisir quand on n’est pas sûr ? Comment ne pas se fatiguer si on ne connaît pas la paix ? Comment garder de l’espoir sans comprendre le réel ? Je n’aurais pas pu vivre en gardant ma peur, en acceptant l’injustice ! De l’air, de l’air et de la lumière ! Voilà mon credo !
_ Voilà qui n’arrange pas mes affaires ! C’est pourquoi je suis venu vous dire de vous tenir loin de moi et de mes hommes ! J’aime le Dom plié, contracté, qui n’ose pas, qui se scie en deux de rage !
_ Vous allez finir par gâcher not’ repas ! coupe Web.
_ Pour que vous ne m’oubliez pas, sachez que je m’appelle Cancer ! Je vois que ça vous dit quelque chose ! Alors, la vérité, la lumière, la révolte, basta ! Allez, on s’ tire ! »
Cancer et ses Non-dit s’en vont, laissant le trio dans l’expectative : les mets ne semblent plus aussi appétissants !
62
« Bon, on va pas se laisser abattre ! dit enfin Web. Dehors, il fait froid, mais sec et je propose d’aller digérer au soleil ! » Cette proposition sied aux autres et on se lève de table… Sur la route, en effet, brille le soleil, illuminant l’herbe couverte de givre… Les amis voient sortir de leur bouche de la fumée et s’en amusent… Mais là-bas, au loin, on aperçoit un étrange spectacle ! Des silhouettes droites sautent d’une manière répétée, en se rapprochant !
L’elfe met sa main en visière et essaie de comprendre : « On dirait, fait-il, on dirait… mais oui, ce sont des épouvantails ! Et y en a des dizaines !
_ Des épouvantails qui se déplacent tout seuls ! T’as trop forcé sur le vin, l’elfe ! dit Web.
_ Je n’aime pas ça du tout ! Non, je n’aime pas ça ! » donne pour toute réponse l’elfe, qui ne peut réprimer un frisson.
Maintenant, le trio ne peut plus quitter des yeux ces pantins, hérissés de paille, au sourire grossier et qui plantent leur pieu, à chaque fois qu’ils font un bond ! « Je ne serais pas étonné que ce soit pour not’ pomme, reprend Web, car on a avec nous le spécialiste des embrouilles ! un véritable aimant à problèmes ! le dénommé Paschic ! »
L’intéressé ne répond rien, mais l’elfe rajoute : « Ça doit faire mal, leur piquet, non ? En tout cas, ils ont de sales têtes !
_ On les entend à présent ! relève Web.
_ Paschic ! Nous voulons Paschic ! martèlent les épouvantails.
_ Hein ? Qu’est-ce que je disais ! fait Web. Ils veulent vot’ peau, Paschic ! Vous savez pourquoi ?
_ Je ne me rappelle pas d’eux !
_ Bon, ben, va falloir songer à ne pas rester là !
_ Il en vient de tous les côtés ! » objecte l’elfe.
Bientôt, le trio est cerné par ces figures grimaçantes et qui trépignent sur place ! « Paschic ! Nous voulons Paschic ! crient-elles.
_ Doucement ! Doucement ! répond à son tour Web. Pour quelle raison vous voulez notre ami Pashic ?
_ Il doit nous rendre nos illusions ! clame un épouvantail.
_ Oui, c’est ça ! Paschic doit nous rendre nos illusions ! renchérissent plusieurs.
_ Paschic, reprend Web. Vous avez entendu ? Rendez-leur leurs illusions !
_ Mais je les ai pas ! Et comment voulez-vous que j’ m’ y prenne ?
_ Bon sang, Paschic ! fait Web de plus en plus agacé. Vous voyez bien la situation ! Et ces pauvres bougres ! Ne faites pas l’enfant ! Donnez leur ce qu’ils veulent, sinon on va y passer !
_ Mais je ne comprends même pas de quoi il s’agit !
_ Moi, j’suis médecin ! jette un pantin.
_ Et moi, psychiatre ! lance un autre.
_ Et moi, maçon !
_ Et moi, entrepreneur !
_ On a tous rencontré Paschic et il nous a enlevé nos illusions !
_ On était heureux avant et donc… qu’ils nous les rendent !
_ Un moment ! crie Web. Comment Paschic a fait pour vous enlever vos illusions ? »
Interloqués, les épouvantails se regardent, puis l’un d’eux répond : « Sais pas ! Il est passé, c’est tout !
_ Ouais, c’est ça ! approuve un autre. On l’a rencontré et on s’est senti bizarre après, comme si on était tout nu !
_ Si je comprends bien, Paschic ne vous a pas admirés, alors que vous vous pensiez admirables ! Mais, s’il ne vous a pas admirés, c’est parce que vous viviez justement dans une illusion !
_ On était heureux avec ! Paschic doit mourir, pour qu’on redevienne comme avant !
_ Vous préférez donc le mensonge à la vérité ? poursuit Web. Et vous pensez qu’il peut vous rendre heureux ? Ne vaudrait-il pas mieux se servir du regard de Paschic, pour évoluer ?
_ Mais t’es qui toi, d’abord ?
_ C’est vrai ça, c’est qui ce mec ?
_ Mais j’ suis l’ gars qui vous voit comme des pantins ! C’est bien votre état présent, non ?
_ Grrrr ! »
63
« Bon ! Bon ! fait Paschic. Je vais vous redonner à tous vos illusions !
_ Aaaah ! répond tout de monde avec satisfaction.
_ Je vais effacer de votre mémoire le sentiment de mon regard, comme si on ne s’était jamais croisé !
_ Aaaah !
_ Attention ! Regardez bien mes mains ! »
Chacun observe les mains de Paschic, qui vont et viennent, souples, rapides, hypnotisantes, et soudain la transformation a lieu ! Les épouvantails disparaissent et des Doms normaux, bien habillés, prennent leur place ! Les uns et les autres se réjouissent, se contemplent, de nouveau en paix !
Le premier à parler est le psychiatre ! Il dit : « Hum ! Qu’est-ce que je fais ici ? Enfin peu importe ! Voyons voir… Je dois passer à la clinique à trois heures ! D’ici là, je m’ennuie un peu à vrai dire… Je pourrais reprendre mon étude sur les débuts de la psychiatrie dans le Dom supérieur… Mon premier patient est à dix heures… Hum ! J’ai un peu de poussière sur ma manche… Par contre, mes souliers sont bien vernis… Tiens, la femme de ménage a encore rangé mes revues, les féminines par-dessus… Je paye les gens à rien foutre ! Comment puis-je prendre de l’importance ? Je suis un aigle ! Je perce les consciences ! Hum ! »
Le maçon à côté est plus volubile, car il se met à rire : « Bon Dieu, j’ai réussi ! se dit-il. J’ai réussi ! Y a qu’à voir mon cube roulant : une vraie forteresse ! C’est d’ l’ argent ! 50 ans dans l’ métier ! Mais attention, nullement décati le bonhomme ! J’ suis l’ patron qui a réussi, moderne, habillé à la mode, grâce à ma femme ! Bien sûr, il m’arrive de grimacer, car j’ai du mal à me repérer par moments ! Mais qu’est-ce que c’est devant l’ numéro que j’ fais au client ! Je bondis devant lui, comme si j’avais vingt ans ! Je cours de la cave au grenier, j’ouvre toutes les trappes, jamais dégoûté ! J’ suis l’homme providentiel et j’explique la vie ! Le client est subjugué par mon expérience, mon éclat ! Je n’ai plus l’air de ce clown triste, que me montre parfois la glace ! La magie continue ! »
La vendeuse un peu plus loin a aussi retrouvé son sourire carnassier : « Tous les hommes sont de nouveau à mes pieds, se dit-elle, et ils ont raison, vue la beauté de mes fesses ! Aucun ne me résiste ! Ah ! Il faut les voir baver ! Je tourne un peu sur moi-même et ils roulent des yeux ! Je suis une reine ! Suivez mes jambes, les mâles et peut-être que je vous ferai l’aumône d’une hanche, d’un sein, qui sait ? »
On entend encore des voix : « Comme elle est grosse ma queue ! », « Non, je suis vraiment impeccable ! Ah ! Voilà le premier client ! », « En scrollant, j’ les domine tous ! », etc. ! C’est une vraie foire, à laquelle se mêlent les Illusions, qui maintenant sont parfaitement visibles, sous l’apparence de créatures célestes et brillantes et qui rient avec chacun !
« C’est sûr ! dit Web. C’est plus le même monde ! On comprend qu’ils vous en veuillent, Paschic !
_ Mais, sans leurs illusions, ils ne pourraient pas tenir une seconde ! Elles étayent leur domination !
_ Maintenant, vous savez quel cauchemar m’a fait vivre, Paschic ! dit une femme à Web.
_ Ça par exemple, la Machine ! s’écrie Web.
_ Elle-même ! Mais vous me connaissez, je suis une femme importante ! Avec mon mari Tautonus, je représente une réussite totale ! Non seulement je suis synonyme de pouvoir, de respectabilité, mais encore de bonté, de charité ! La morale, ça me connaît ! Grâce à la religion, je pense aussi aux plus démunis et mon Dieu, mon égoïsme n’est pas plus gros qu’un petit pois ! Nul doute que les joies du paradis m’attendent, car j’en suis digne !
_ Alors pourquoi en vouloir à Paschic, si vous avez confiance en vous ? Vous ne devriez avoir que compassion pour cette âme égarée !
_ Oh ! Mais ne vous fiez pas à son air de sainte nitouche ! Le diable couve en lui ! C’est un vicieux, pas vrai Paschic, que t’es un vicieux ?
_ Madame, coupe l’elfe, si Paschic enlève les illusions, il ne le fait pas exprès ! C’est dans son regard et plus fort que lui !
_ Ben voyons ! Alors vous aussi, vous êtes de la graine des vicieux ?
_ Moi ? Moi ? questionne l’elfe interloqué.
_ Allez, venez, l’elfe ! coupe Web. On part ! Si on reste là, Paschic va de nouveau faire disparaître les illusions !
_ C’est ça, les caves, du balai ! » rétorque la Machine.
Le trio reprend la route, alors que derrière les Doms se fêtent, se caressent, dans une joie retrouvée !
64
Le temps change et le paysage devient enchanté, puisque la neige le couvre et qu’il brille sous le soleil ! Mais le trio n’a pas le temps de s’en réjouir, car une voix grinçante les fige sur place : « Comme on se retrouve, mes gaillards !
_ Général Lézard ! fait Web. Quel bon vent vous amène ?
_ Quel bon vent ? Alors que vous nous avez envoyés dans le Dark Web ? Salopard ! »
Le trio observe maintenant attentivement le général Lézard et ses hommes, alors qu’ils présentent chacun des traces de morsures ! « On dirait que ça a été dur, hein ? reprend Web.
_ Ah ! Ah ! Je pourrais vous descendre tout de suite, mais d’abord j’aimerais que vous voyiez celle pour qui je combats, le grand amour de ma vie ! »
Une grande créature se détache derrière le général, étincelante, merveilleuse, portant une multitude de coupoles ! « La grande Mussie ! s’écrie le général ! Elle est magnifique, non ? Regardez comme elle est pure et belle et comme vous paraissez misérables à côté, avec vos mines chafouines, obtuses, vicieuses ! Oui, messieurs, nulle tache ne vient l’enlaidir, elle est la morale, la dignité même ! Pour elle, un homme est un homme et une femme une femme ! Seul l’amour de la patrie et de la famille l’anime, face à l’océan de boue que vous représentez ! »
« Mince ! se dit Web. Une Illusion ! Paschic, ne la regardez pas ! Tournez la tête de l’autre côté ! Il en va de not’ peau ! »
Paschic fait comme on lui a dit, mais sa présence suffit à inquiéter l’Illusion ! Celle-ci frémit, s’épouvante même et le général s’en émeut ! « Mais qu’est-ce que vous avez, bon sang ? demande-t-il à l’Illusion.
_ C’est… cet étranger ! » répond-elle, en se tenant le visage.
Lézard tire fébrilement son pistolet de son étui : « Mains en l’air tous ! crie-t-il au trio. Qui vous êtes déjà, vous ?
_ Paschic !
_ Drôle de nom !
_ C’est parce qu’il n’est pas chic ! enchaîne l’elfe. En fait, il enlève les Illusions !
_ Il fait quoi ?
_ Eh ben, il a ce pouvoir ! Je l’ai vu faire ! Les Illusions, en sa présence, s’enfuient !
_ Mais, mais il n’y a pas d’Illusions ici ! Y a rien qu’ du solide !
_ Ben.. J’ crois que vous f’riez mieux d’ regarder sur l’ côté... »
Le général tourne la tête et voit sa grande Mussie se transformer ! Elle perd son habit étincelant, qui fond inexorablement, sous ses yeux horrifiés ! Des haillons apparaissent, sur une peau jaunâtre, couvertes de bubons ! Une tête de vieille hideuse a remplacé la reine lumineuse et ses membres se terminent à présent par des griffes ! La bouche écume, le regard est noir comme de la suie et brille d’une lueur méchante !
« Oh ! Oh ! C’est pas bon pour nous ! lâche l’elfe, qui a toujours les bras levés.
_ Non, murmure Web. A trois on saute dans la neige !
_ Mais, mais ce n’est pas possible ! s’alarme Lézard. Qu’est-ce que vous avez fait à ma grande Mussie ?
_ Nous rien, répond Paschic. C’était une Illusion et...
_ Tout est d’ ta faute, sale étranger ! J’ vais t’ descendre !
_ C’est ça, général ! Bousillez-le ! pousse la grande Mussie. Vous voyez pas qu’ils sont nos ennemis ! qu’ils cherchent qu’à nous nuire ! Ils viennent du chaos, de l’enfer même ! Ils vont tout nous prendre ! Mort aux traîtres !
_ Mais c’est la haine incarnée ! s’écrie l’elfe.
_ Une vrai hyène, ouais, approuve Web.
_ Vous avez brisé mon rêve ! jette Lézard. La mort est trop douce pour des ordures comme vous !
_ Chef ! Chef ! hurle un des soldats. Les mu… Les mutants !
_ Quoi, les mutants ?
_ Ils nous ont retrouvés ! »
En effet, sur une crête, on voit de petites créatures sombres, qui avancent telles des fourmis et dont on entend le bruit : « Dom ! Dom ! » Les hommes du général, terrifiés, se sont déjà mis à courir, bientôt suivis par le général et ce qui reste de son Illusion !
-
La Nuit des Doms (57-60)
- Le 20/12/2025

"Viens en Californie! On fêtera Noël tranquillement!
Piège de cristal
57
Le trio formé par Paschic, Web et l’ancien Elfe se retrouve à errer parmi les dunes, évitant des zones d’eau saumâtre, jusqu’à ce qu’une usine soit en vue ! Le bâtiment se dresse d’abord par un gigantesque mur de béton, mais bientôt il devient plus complexe, avec des conduits brillants, des silos vertigineux et des jets de fumée ! Un homme accourt vers le trio et lui demande : « C’est vous pour la visite ?
_ Oui, c’est bien nous ! répond avec aplomb Web.
_ Bon, alors suivez-moi... »
On croise nombre d’ouvriers en plein travail, dans un bruit quasi infernal, ce qui fait que le guide est obligé d’élever la voix, mais la poussière et la chaleur sont aussi omniprésentes ! « Bon, ici, c’est le secteur 1 ! crie le guide. C’est là que les Doms sont préparés ! A priori, ils devraient être tous pareils, car c’est le même mélange de base, mais le remplissage des moules ne peut pas être rigoureusement exact ! On en a donc des petits, des grands, etc. ! Enfin, vous savez tout ça ! »
On poursuit la visite au pas de charge, car le guide semble pressé, mais soudain il annonce : « Pour la première fois, les deux conduits Doms et béton sont visibles… et ils ne vont plus se quitter maintenant ! Le Dom qui va apparaître en bout de chaîne aura sa dose de béton, celle qui va l’accompagner toute sa vie ! On y va ! »
On traverse à présent des salles davantage propres et silencieuses et le personnel n’a plus sa tenue de chantier, mais une blouse blanche, synonyme de travail de finition et de précision ! Des rideaux souples permettent d’accéder au sein des seins et on se retrouve devant une machine rouge, à côté de laquelle tournoient des lumières !
Il y a de grands « Ouf » à l’intérieur et soudain un Dom arrive sur un tapis roulant ! Il est accompagné par un paquet grisâtre, qui l’air d’une valise, sa dose de béton ! « Normalement, explique le guide, le Dom est entièrement libre de disposer de sa dose de béton ! Il peut par exemple l’utiliser plus tard, pour construire une maison ! Mais généralement, comme il est jeune et entre dans la vie, il place sa dose dans une banque, où son béton est géré au mieux de ses intérêts ! »
Soudain, les lumières tournent à toute vitesse ! Une sirène retentit, des aiguilles s’affolent et du personnel accourt ! « Ah çà ! fait le guide. C’est exceptionnel !
_ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Web.
_ Une alerte anti-Dom !
_ Ça veut dire quoi ?
_ Parfois, un Dom pas comme les autres est produit ! Il est différent, car il ne veut pas de sa dose de béton ! Y en a qui disent que c’est génétique, mais le code est le même pour tous !
_ Qu’est-ce que vous faites dans ces cas-là ?
_ Ben, on jette l’anti-Dom aux cochons !
_ Hein ?
_ Ah ! Ah ! Avouez que je vous ai eu ! Ah ! Ah ! Non, on essaie de rectifier l’anti-Dom avec un appareil, appelé le Chevalet de la Machine, parce que c’est la Machine qui l’a inventé et qu’elle avait un fils anti-Dom ! Vous allez voir, c’est un instrument assez retors ! »
L’anti-Dom, qui a provoqué l’alerte et qui paraît curieusement chétif, est déjà entre les mains de « blouses blanches », qui lui installent dans le dos ce qui doit être le Chevalet de la Machine ! Précédé par son guide, le trio s’approche, la gorge serrée ! « Bon, le Chevalet a deux principes, précise le guide. Il plie le dos pour la soumission, mais en même temps il le tire en arrière, afin que l’anti-Dom ait quand même l’air digne, tout en étant obéissant !
_ Excusez-moi, fait Web, mais apparemment ces deux actions sont contraires… On ne peut pas demander à la fois à quelqu’un de courber le dos et de l’avoir droit !
_ C’est vrai et c’est pourquoi nombre d’anti-Doms deviennent fous ! Mais vous comprenez que l’anti-Dom est dangereux pour la famille et qu’il ne la rend pas fière ! On tente de résoudre le dilemme ! Mais qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »
Le trio regarde dans cette direction et il voit un petit groupe en grande discussion, avec des visages mécontents. Pendant que le guide s’en va chercher une explication, Web dit : « Mes amis, je crois que ce sont les visiteurs officiels et qu’il est temps pour nous de prendre la clé des champs ! » Chacun opine et on se presse vers la sortie, quand Paschic jette un dernier coup d’œil à l’anti-Dom, qui se débat fragile sous la pression du chevalet !
58
Le trio est de nouveau dans les dunes… « Ça ne remonte pas le moral tout ça ! fait l’elfe.
_ Ouais », approuve maussade Web.
On regarde au loin et on se perd dans le vent qui secoue les oyats et porte quelques oiseaux marins… Une drôle de forme arrive… Elle est toute en hauteur et paraît toujours sur le point de tomber ! Mais enfin elle est maintenant parfaitement visible et on reconnaît une pendule, avec des bras, des jambes et dont le balancier contient un visage d’homme ! « Salut ! fait celui-ci. Je suis le Temps !
_ On n’en a pas beaucoup, réplique Web, alors soyez bref !
_ J’ m’ en balance ! Ah ! Ah ! jette la tête, qui passe de droite à gauche.
_ Un p’tit malin, hein ?
_ Vous voulez voir une seconde ? »
Le trio ne répond rien, mais le Temps lentement ouvre la main, pour montrer une goutte qui brille comme un diamant ! « Une larme de fraîcheur ! rajoute le Temps. Je vous la coupe, pas vrai ? Regardez cet éclat ! C’est la lumière du soleil qui fait ça, sur de la rosée, après des milliards de kilomètres ! Attention, voilà une minute ! »
Le temps soulève le couvercle d’un petit coffre rempli de perles ! « Il y en a des jaunes, des vertes, des bleues, des rouges ! L’eau reflète les couleurs et la lumière vient les illuminer ! Tranquille, j’ tiens mon public ! »
On entend pourtant un gros crac ! La pendule est en miettes ! Un pied géant vient de l’écraser ! « J’ suis la militante ! J’ suis la militante ! chante une femme haute comme trois immeubles ! J’ suis la militante !
_ Bon sang ! s’insurge Web. Vous avez tué le Temps ! Et on commençait juste à rêver !
_ On peut pas rêver tant que l’injustice règne ! réplique la géante. J’ suis la militante ! Action ! Action !
_ Et quel est votre combat ? demande l’elfe, alors que Paschic essaie de réparer le Temps.
_ L’oppresseur ! Il est partout ! Faut rester vigilant ! Merci, bonsoir ! Vous voulez la recette du riz au curcuma ? Action, merci, bonne journée !
_ Mais elle se moque de nous ! tempête Web. Elle nous méprise !
_ Attention à ta cervelle ! » crie l’elfe à Web.
Mais déjà la géante a saisi la tête de Web entre ses deux doigts et la presse, comme une coquille de noix ! « Aaaaargh ! » se lamente Web, tandis que l’elfe donne des coups de pieds dans les chevilles du mastodonte ! Paschic intervient, en tirant la valve qui fait gonfler la militante et d’un coup celle-ci diminue, devient à la taille des autres et se met à pleurer !
« Personne ne m’aime ! lâche-t-elle.
_ Disons plutôt que vous ne vous supportez pas et c’est pourquoi vous méprisez tout le monde ! explique Paschic.
_ Mais je méprise personne ! Snif !
_ Si, mais vous ne vous en rendez même pas compte !
_ Comment voulez-vous que je m’aime ! Regardez comme j’ suis grosse !
_ J’ comprends, mais la solution, c’est pas de se sentir supérieur ! Tant que vous mépriserez, vous vous masquerez le problème, car ce n’est pas les oppresseurs, mais vous-même qui ne vous aimez pas !
_ Qu’est-ce que je dois faire ?
_ Mais d’abord aimer le temps ! Vous l’avez piétiné sans même le voir ! Plus vous aimerez le temps et moins vous serez égoïste et centré sur vous-même !
_ C’est pas ça qui va m’ faire maigrir !
_ Mais si ! Pour manger moins, il faut faire la paix avec soi-même, sinon on continue d’avaler pour combler un vide, une angoisse ! La paix ne peut que vous aider !
_ Attention, elle regonfle ! »
En effet, la femme reprend sa taille de géante et de nouveau elle martèle : « J’ suis la militante ! Attention, action ! Bonsoir, bonne journée ! C’est tout ? La recette au curcuma ? Ouais, j’ connais par cœur ! Au revoir !
_ Une rechute ! lâche Paschic. C’est sûr, c’est pas facile ! »
59
Le trio reprend sa marche et il arrive devant des épineux, seuls arbustes ici qui ont réussi à pousser malgré le vent ! A côté cependant, il y a deux ou trois pins penchés en arrière, témoignant des coups de boutoirs tempétueux ! Ils ont aussi des formes tourmentées, comme s’ils criaient sous l’effort ! « Drôle d’endroit ! » lâche l’elfe, mais une détonation retentit et une branche est coupée net au-dessus des têtes ! Le trio immédiatement se jette à terre et entend : « C’est pas passé loin ! Hein, les gars ?
_ Mais vous êtes dingue ! répond Web, en direction de la voix.
_ Non juste en colère ! Attention, maintenant je vise juste ! »
Le trio se resserre à l’abri, mais Web crie de nouveau : « Mais qu’est-ce que vous voulez ?
_ C’ que je veux ? Mais d’abord qu’on m’écoute !
_ D’accord ! Allez-y, parlez !
_ J’ai bossé toute ma vie, moi ! Et pour quoi ? Pour une retraite de misère, qui me permet à peine de joindre les deux bouts !
_ Et c’est pour ça que vous nous tirez dessus ?
_ Faut bien que ma colère s’exprime ! Chaque jour, c’est la même chose ! J’ai rien à espérer ! J’ finis mon mois et ça r’commence ! Ah non ! Maintenant, j’ai des ennuis de santé et j’ peux pas payer tous les soins ! Marre !
_ Mais nous n’avez pas bossé ! réplique Paschic.
_ Hein ? J’ peux vous montrer mes fiches de paye et mes cotisations ! J’ai plus d’ trente ans d’ boîte ! Alors oui, j’ai bossé !
_ Ben non ! Vous avez perdu vot’ temps ! Vous voyez les nuages au-dessus d’ vous ?
_ Les nuages ?
_ Oui, ils ont des couleurs violettes plus ou moins sombres… et ils sont d’une délicatesse extrême, si on les regarde bien ! Si vous aviez vraiment bossé, ce spectacle vous nourrirait, vous enchanterait ! Vous y seriez sensible et il ferait votre richesse ! Alors les jours seraient tous différents et la colère ou la haine vous seraient étrangères !
_ Mais qu’est-ce tu racontes, mon gars ? Y en a qui s’ goinfrent et moi, j’ tire la langue ! La voilà la vérité ! J’ suis une victime de l’injustice !
_ Vous êtes surtout vot’ propre victime ! Car vous avez consacré vot’ vie à votre égoïsme et là, on n’en a jamais assez ! On finit toujours par être malheureux ! Le véritable travail, c’est d’aimer la vie, le monde qui nous entoure !
_ Tatatata ! T’es en train d’essayer d’ m’endormir, mon garçon ! Lève la tête et j’ la fais exploser !
_ Paschic, l’opium du peuple ! ricane Web. C’est pas tout ça, mais il est complètement barjot !
_ La vérité, reprend Paschic vers le tireur, c’est que vous êtes incapable de vous émerveiller, tellement vous vous êtes consacré à vot’ nombril !
_ Bang ! Bang ! Bang ! »
Les balles pleuvent autour du trio ! « Bon sang, Paschic ! s’écrie Web. Faudrait voir à changer d’ tactique ! Il va finir pas nous toucher !
_ Je refuse de céder à ces imbéciles ! Ils ont eu toute la vie, pour se tourner vers la beauté, ce qui leur demandait bien entendu de lutter contre leur peur, d’essayer de dépasser leur petite haine, de regarder plus grand qu’eux-mêmes ! Et maintenant ils veulent faire payer le prix de leur paresse à d’autres ! Vous connaissez le taux d’ chômage spirituel ? 90 %!
_ Vous êtes sûr de vos chiffres ? fait ironique Web. Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?
_ J’ai peut-être la solution, répond l’elfe. Nous les elfes, nous avons la possibilité de nous fondre dans le paysage, en prenant n’importe quelle forme ! Je peux neutraliser le tireur ! »
Paschic et Web regardent l’elfe s’en aller, mais après quelques minutes ils l’entendent crier : « Ohé ! Y a plus d’ danger ! » Paschic et Web rejoignent l’elfe et Web demande : ‘Alors, comment ça s’est passé ?
_ Le plus simplement du monde ! Je me suis déguisé en cloporte géant et le retraité a eu la frousse de sa vie !
_ Bravo ! »
60
Le trio rejoint une route, où des flaques reflètent le rouge sang du ciel ! « Signe de pluie ! » fait l’elfe. On avance entre des champs, sous le regard apparemment indifférent des vaches, qui broutent ! « Eh bien, tout ça me paraît parfaitement calme ! reprend l’elfe. Il ne reste plus qu’à trouver un café, où on pourra se réjouir d’un solide petit-déjeuner ! »
Mais au loin une forme orange et rouge arrive à toute vitesse et le plus curieux, c’est qu’elle vole ! On voit asse vite qu’il s’agit d’une personne, une femme, habillée comme un bonze et qui, oui, est en plein lévitation !
Elle vient tournoyer autour du trio, tel un insecte affairé, d’autant qu’elle porte de grosses lunettes, qui lui donnent l’air d’une mouche ! « Hi ! Hi ! Zou ! Ah ! Ah ! fait-elle en riant. Mais n’ai-je pas trouvé le célèbre Paschic ! Ah ! Ah !
_ J’ savais pas que vous étiez célèbre, Paschic, lâche en grognant Web.
_ Moi non plus…
_ Ah ! Ah ! Où en étais-je ? reprend la femme volante. Ah oui ! Je buvais un peu d’ rosée ! Slurp ! Ouh ! Ça fait du bien !
_ Mais qu’est-ce que c’est cet oiseau-là ? s’écrie agacé l’elfe.
_ C’est une admiratrice de Paschic… répond maussade Web.
_ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Maintenant à nous, messieurs…
_ Mais nous n’avons rien demandé, réplique Paschic.
_ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Qu’importe ! J’ai plus d’un tour dans mon sac ! Put ! Put ! Où en étais-je ?
_ C’est une Dom, murmure Paschic à ses compagnons. Elle croit que le monde tourne autour d’elle et qu’elle nous intéresse…
_ Qu’avez-vous dit, Paschic ? demande la femme, qui ne cesse de tournoyer. Ah ! Le célèbre Paschic ! Vous savez que vous êtes très inspirant pour moi !
_ Eh ! Eh ! Paschic, dit Web, t’as la côte, on dirait !
_ Oui ! Ah ! Ah ! poursuit la femme. Il y a certaines de vos phrases que je connais par cœur ! Et je me demande si vous ne pratiquez pas la méditation ?
_ La méditation ? Le fait de penser ?
_ Hélas ! Mille fois hélas ! C’est justement le contraire ! C’est se séparer de ses pensées !
_ Ah ?
_ Oui, ah ! Hi ! Hi ! Je pourrais vous offrir le terme technique, pour ça ! Mais il faut être initié !
_ Bien sûr ! réplique Paschic. Mais, dites-moi, vous pratiquez la méditation, pour vous reposer, vous détendre, non ?
_ Euh ! Oui et non ! En fait, il s’agit d’atteindre le grand Tout, de s’élever spirituellement !
_ C’est bien ce que je pensais, mais, dans ce cas, laissez-moi vous dire que vous êtes mal barrée ! »
La femme insecte est une seconde désorientée, mais très vite elle reprend son vol autour du trio ! « Hi ! Hi ! Ah ! Ah ! Pourquoi dites-vous ça ?
_ Puis-je me permettre de vous parler sans ambages ?
_ Faites mon ami, faites ! Hi ! Hi ! Ah ! Ah !
_ Ben, vous êtes une Dom… Vous dominez les autres, pour apaiser votre nervosité, comme si vous étiez leur centre d’intérêt ! Autrement dit, vous n’avez pas une réelle conscience d’eux ! La moindre des choses, pour atteindre la paix, est de se séparer de son égoïsme, ce qui demande de quitter sa position dominante ! Or, votre orgueil est sans pareil ! Il n’a jamais été éprouvé !
_ Bzzz ! Bzzz ! C’est votre avis et pas le mien ! Je sens que je vous ai surestimé !
_ Bien sûr, je suis pas chic ! Vous voulez un conseil ? Pour se séparer de ses pensées, si tant est qu’on ait besoin de le faire, rien ne vaut d’admirer la nature ! Plus vous serez simple et plus vous pourrez vous émerveiller ! En plein dans le grand Tout ! Car, pour le moment, vot’ méditation est encore un moyen pour vous flatter !
_ Goujat !
_ Vous m’offrez un terme technique ?
_ Cette fois, la coupe est pleine ! »
La femme insecte ouvre grand ses ailes et dévoile une série de roquettes ! « Planquez-vous les gars ! crie Paschic. Ça va péter ! » Les fusées partent et explosent près du trio, qui s’est jeté derrière un talus ! « C’est le quotidien avec Paschic ! lâche Web, couvert de terre.
_ Adieu café, croissants, nuage de lait ! » jette l’elfe.
-
La Nuit des Doms (54-56)
- Le 14/12/2025

"Vous ne croyez pas que vous pourriez penser à la comtesse plutôt qu'à la passée du soir?
Maigret et l'affaire Saint-Fiacre.
54
Dans une salle d’interrogatoire, Lapsie est face à un mutant, qui a été capturé ! Le maire Chenu l’assiste derrière… « Bien, fait Lapsie au mutant, tu as été conduit ici par la police et les accusations qui pèsent sur toi sont graves ! Mais ce n’est pas mon travail… Mon rôle est d’essayer de comprendre comment tu as été amené à commettre cette prise d’otages… Tu veux nous en parler ? »
Le mutant ne répond rien et se contente de fixer Lapsie… Il paraît même ailleurs, comme si tout ça l’ennuyait ! « Je suis une psychologue, reprend Lapsie, je suis neutre et je suis là pour que la parole se libère, que les sentiments cachés puissent s’exprimer, car tu n’as pas agi sans raison ! Tu as sans doute de la haine à l’égard des autres, de la société, et cette haine doit avoir ses origines dans tes rapports avec tes parents ! Je me trompe ?
_ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?
_ Plus tard… Nous devons d’abord nous entretenir… Alors, as-tu des problèmes dans ta famille… ou à l’école ? Subis-tu des harcèlement de la part d’autres élèves ? Tu as des camarades, une petite amie ? »
Le mutant se mure de nouveau dans le silence, pire, il regarde ailleurs et bâille, ce qui fait réagir Chenu : « Attention, mon garçon ! dit-il. Si tu fais l’insolent, tu aggraves ton cas ! Est-ce que tu prends conscience dans quelle situation tu mets tes parents ? Ce sont eux qui vont devoir répondre de tes actes devant la justice, car tu es mineur… Est-ce que tu penses à ta mère ? Ne la crois-tu pas à présent folle d’inquiétude ?
_ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?
_ On t’a dit plus tard ! Tu sais c’ que j pense ? Je pense que ce qui t’a manqué, c’est une bonne correction de temps en temps ! T’as été trop gâté et tu fais maintenant n’importe quoi ! Mais le monde, mon garçon, n’est pas comme on veut ! La vie est dure, il faut travailler et cotiser, sinon on s’retrouve à la retraite sans un sou ! Et là, on n’a plus que ses yeux pour pleurer !
_ Monsieur le maire…, intervient Lapsie.
_ Je sais, je sais ! C’est lui qui doit parler, pour que vous le compreniez ! Mais regardez-le ! Il se moque de nous, il s’ fout d’ tout ! J’ai bien envie de lui donner une bonne claque !
_ Et ça arrangerait les choses ! Monsieur le maire, laissez-moi faire, voulez-vous ? Très bien, mon garçon, tu ne veux pas parler de tes parents, ni de tes camarades, alors de quoi nous allons parler ? »
Le mutant ne répond toujours rien, mais il fixe à nouveau Lapsie, intensément ! Celle-ci ressent une certain gêne, des picotements dans la nuque et une légère suée vient l’envahir ! A sa grande surprise, les murs de la salle d’interrogatoire deviennent troubles, ainsi qu’ils seraient liquides ! Lapsie se retrouve ailleurs, dans une salle plus vaste, plus humide aussi, sur un sol de larges pierres et entre des piliers anciens ! Que fait-elle là ?
Elle s’aperçoit encore qu’elle est nue et qu’une force irrépressible la pousse à se mettre à quatre pattes ! Elle essaie de lutter, mais en vain : il faut qu’elle avance, comme un chien ! A quelques mètres devant elle se dresse un trône, dans la clarté lunaire ! Elle s’en rapproche, toujours dans la même position, et elle distingue maintenant le mutant assis en érection ! Il a un léger sourire et ce qu’il veut de Lapsie devient évident !
Frappée par le dégoût et la peur, elle se rebelle et dans un ultime effort, elle refait jaillir devant ses yeux la lumière de la salle d’interrogatoire ! En face, le mutant ne cesse pas de la fixer et comprenant son pouvoir, elle entre dans une colère terrible ! Elle saute par-dessus la table, pour enfoncer ses ongles dans le visage de l’ado ! Elle entend à peine le maire, qui essaie de la faire reculer ! Elle crie seulement : « Espèce de salopard ! Raclure ! »
« Qu’est-ce qui s’ passe ici ? fait le père du mutant, qui vient d’entrer, accompagné par son avocat. Mais vous êtes folle ! » Il balance en arrière Lapsie ! « Papa ! Papa ! fait le mutant. La dame, elle est méchante ! Elle a sauté soudain sur moi !
_ Je vois ça, mon garçon ! Tu n’as rien ?
_ Ce comportement est indigne d’une professionnelle ! jette l’avocat. Pour l’instant, nous allons récupéré ce garçon, et croyez-moi, madame Lapsie, une plainte va être déposée auprès de vos supérieurs ! C’est une honte ! »
Le mutant part, la main dans celle de son père et après leur départ, le maire s’emporte contre Lapsie : « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui vous a pris ?
_ Je… s’interrompt Lapsie, soudain gênée de raconter ce qu’elle a ressenti !
_ Le voilà libre en attendant ! Bravo, vous avez gagné le pompon ! »
55
Paschic et Web sont toujours dans la cabane, alors qu’il continue à pleuvoir des cordes dehors… « Mais où avez-vous pu faire disparaître le général Lézard et sa p’tite troupe ? demande Paschic.
_ Mais, mon cher, il n’y a pas que vous qui avez le don de la magie ! Moi, aussi, j’ai mes petits tours ! Enfin, disons que Lézard est allé rejoindre le darknet, là où les mutants discutent du bout d’gras !
_ En tout cas, vous êtes arrivé à point nommé ! Mais vous disiez que vous avez besoin de moi ?
_ Oui et non… A la vérité, il n’y a qu’auprès de vous que je me sens en paix, tranquille, que j’ peux me reposer ! Je sais pas pourquoi, mais c’est comme ça ! Cela vient peut-être de la clarté de votre esprit ! Et je vais en profiter pour faire une petite sieste !
_ Je vous en prie... »
Paschic regarde par la fenêtre les voiles de la pluie et soudain il se fige : là-bas, sur la dune, il y a une forme sombre qui s’agite, crie, gesticule ! Puis, l’individu en question se rapproche de la cabane… « Au secours ! Au secours ! » fait-il entendre, avant de frapper brutalement à la porte !
_ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Paschic, qui a ouvert.
_ Ils sont là ! Ils arrivent ! Ils veulent ma peau ! Je vous en prie : aidez-moi ! »
_ Entrez ! »
L’homme est tout mouillé et grelotte… « Il faut m’ cacher ! reprend-il. S’ils me trouvent, ils m’ tueront ! » Web du lit lorgne le nouvel arrivant… « Mais enfin, calmez-vous, fait Paschic. Et si vous nous expliquiez un peu…
_ Je suis un ancien elfe des forêts… »
Paschic et Web regardent le personnage et en effet, ils se rendent compte qu’il est habillé d’une drôle de façon : ce sont des feuilles tissées entre elles, qui lui servent de tenue ! « D’accord, vous êtes un elfe, dit Web, mais qui vous menace, qui vous fuyez ?
_ Mais les BB !
_ Vous avez peur des bébés ? Une phobie particulière sans doute…
_ Mais non, les BB sont ceux de la BB, la Brigade du Béton ! Ils sont décidés à exterminer la Chose ! Vous ne le saviez pas ? Tout ce qui représente la nature est pour eux odieux, méprisable et doit disparaître ! Mais les voilà, bon sang ! Les voilà ! »
Paschic jette un coup d’œil par la fenêtre et voit effectivement des types arriver ! Ils portent des casques et des gilets fluo ! « Web, laisse l’elfe glisser sous ton lit ! Y a bien du monde dehors ! »
A peine Web a-t-il caché le fuyard que des coups brutaux sont donnés à la porte ! Paschic se retrouve devant des gars massifs, qui entrent sans permission ! « Que le béton soit sur cette maison ! fait le chef.
_ Honneur au béton ! font les autres.
_ Nous recherchons un individu, reprend le chef, un d’ ces sous-hommes de la nature, habillé de feuilles mortes ! Voyez l’ genre ! Ah ! Ah !
_ Honte à la Chose ! font les autres.
_ Personne n’est entré ici depuis c’ matin, à part vous, bien entendu ! répond Paschic.
_ J’ sais pas pourquoi, mais j’ vous crois pas ! Il flotte dans cette pièce, comme une odeur de trahison !
_ Vous voyez bien qu’on n’ peut pas cacher quelqu’un ici ! »
Le chef regarde Web sur le lit et pèse le pour et le contre… Ses hommes sont prêts à réagir… « J’ connais personnellement le maire Chenu et monsieur Nuit ! jette Web. Je les informerai de vot’ conduite !
_ Nous, on fait qu’ suivre les ordres ! Les elfes n’ont plus leur place dans c’ monde ! Ils abêtissent la population ! Nous, on est l’homme supérieur de demain ! La race élue !
_ Gloire aux BB ! font les autres.
_ D’accord ! D’accord ! C’est bien, vous avez vos idées ! Mais y a rien pour vous ici ! Alors, il s’rait d’temps partir ! »
Pour toute réponse, le chef prend son talkie : « Ouais, Roger, tu m’entends ? Y a des clients pour toi ici ! Amène-toi, tu veux !
_ Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Web.
_ Ça veut dire que toute cette baraque va disparaître sous l’ béton ! Le camion arrive ! »
La stupeur se peint sur les visages de Paschic et Web, puis on entend un grondement, celui du camion qui manœuvre, pour faire couler son béton ! « Allez, les gars, on dégage ! » fait le chef. Paschic et Web relèvent l’elfe et ils ouvrent un trou dans le côté opposé, avant de se jeter derrière un pli de la dune !
Pendant ce temps-là, le flot gris gicle du camion et finit par noyer la cabane, qui s’effondre !
56
Dans le Tribunal de Domopolis la tension est extrême, à cause de la gravité des faits ! Sur le banc des accusés se trouvent trois jeunes arbres, qui se sont opposés à un projet du Cube, qui les excluait ! A présent, ils sont vus comme des ennemis du Cube et particulièrement des BB, qui eux deviennent de plus en plus puissants, ce qui fait que les trois arbres sont accusés de haute trahison !
Le juge dit : « Nous allons maintenant écouter votre témoin, monsieur le Procureur…
_ Oui, j’appelle à la barre le général Farci, qui commande les BB dans le secteur ouest ! »
Un grand type sec dit : « Je le jure ! » et attend les questions du procureur, qui commence toutefois par flatter son interlocuteur : « Général Farci, vous avez été promu dernièrement par le maire Chenu, je crois…
_ C’est exact, le maire Chenu a reconnu mes mérites et a étendu mon champ de compétences !
_ De sorte que vous n’êtes plus qu’un simple exécutant, mais vous participez pleinement aux projets de notre chère ville !
_ J’ai cet honneur en effet…
_ Pouvez-vous nous décrire la scène du crime…
_ Objection votre Honneur ! fait l’avocat des arbres. La qualification de crime reste encore à prouver !
_ Accordé !
_ Soit, reprend le procureur. Général Farci, vous qui êtes une personnalité importante, au sein des BB, expliquez-nous le cadre du litige…
_ Ben voilà… Y a un projet… Pour l’instant, l’endroit est quasiment à l’abandon…
_ Oh ! fait outré l’avocat des arbres.
_ Maître, vous n’avez pas la parole ! réplique le juge. Témoin, reprenez…
_ Nous, c’ qu’on veut, c’est l’ progrès ! C’est que tout soit propre ! Un monde meilleur ! bétonn… Enfin, clair et lumineux, où les familles se sentiront heureuses... »
Dans la salle, quelques femmes étouffent un sanglot… « Là où ces arbres, poursuit le général, en désignant les accusés, ne servent à rien, on veut une belle pelouse, bien rase, pour que les chiens y déposent leurs crottes et que les gens piétineraient, puisqu’il n’y aurait pas d’accès direct au passage piéton ! Mais ce n’est pas tout ! De petites allées bétonnées, mesquines, avec des flèches indiquant le sens de la marche, traverseront la pelouse, produisant un contraste du plus belle effet ! Et tout cela dans quel but ? C’est là que vous allez voir qu’on en a du chou ! Car au milieu, il y aura un petit cube de béton, mignon tout plein, qui servira à la location de vélos, pour découvrir notre superbe région ! Un havre pour les touristes, quoi ! qu’un sapin n’ombragera jamais, puisqu’il est situé plein nord ! L’été, le bâtiment sera tellement surchauffé, qu’on l’ fuira volontiers ! Et en route pour la visite !
_ Général, coupe le procureur, personne ne reste insensible à votre enthousiasme, qui est évident ! Mais en quoi les accusés vous gênent-ils ?
_ Ben, ils sont plantés là…
_ Ils ont grandi là, plus précisément ! objecte l’avocat.
_ Enfin, tant qu’ils sont là, on pourra rien faire, conclut le général en haussant les épaules.
_ La parole est maintenant à la défense ! dit le juge.
_ Quelle ironie, mesdames et messieurs ! commence l’avocat. Pour les touristes, pour qu’ils découvrent notre « superbe région », on débute par couper des arbres, par détruire la Chose !
_ Mais ces arbres-là ne servent à rien ! crie le procureur.
_ Maître, vous n’avez pas la parole ! corrige le juge.
_ Comment ça, ils ne servent à rien ? reprend l’avocat. Pour ma part, je m’enchante de leurs belles feuilles en automne ! Leur couleur saumonée m’a toujours ravi !
_ Ciel un idéaliste !
_ Évidemment, monsieur le procureur, vous me manquez de respect, car vous ne savez pas voir ! regarder la beauté ! Vous ne voyez que vos œuvres et celles du Cube ! Notre société est malade, mais peu importe, ce qui compte c’est que le maire Chenu et les BB soient satisfaits de leur journée !
_ Votre Honneur, coupe le procureur, nous ne sommes pas ici pour faire le procès du Cube, mais celui de dangereux criminels, qui s’obstinent à défier le progrès !
_ Accordé ! Maître, veuillez ramener votre défense à l’essentiel !
_ Mais la question est celle-ci : « Pourquoi ne pas commencer à considérer la beauté et la nature déjà présente, si le but est de la faire découvrir un peu plus loin ? » Montrons que nous sommes des gens sérieux et non des hypocrites !
_ Hum ! fait le juge. Merci maître, nous nous retirons pour le verdict ! »
Le juge et les jurés s’en vont, mais ils reviennent rapidement… « A la question : les arbres sont-ils coupables ou non, demande le juge, les jurés ont-ils répondu à l’unanimité ?
_ Oui, fait le juré principal, les arbres ont été jugés coupables !
_ Bien ! La sentence prend effet immédiat ! Les arbres seront coupés dans la matinée ! »
Les accusés s’effondrent sur leur banc ! Des feuilles colorées, venues les soutenir, poussent des cris déchirants ! C’est la stupéfaction face à la bêtise du Cube ! Mais le général Farci et le procureur jubilent ! Les BB triomphent !