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                         " Attention à mon Nagra! C'est Suisse, c'est précis!"

                                                                                 Diva

     

     

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    Paschic est inspecteur de police et il interroge une suspecte… « Résumons-nous, si vous le voulez bien… Vous avez utilisé votre mari, pour vos plaisirs, jusqu’à ce qu’il en crève ! comme on tue un cheval à la tâche ! C’est bien ça ?

    _ Mais pas du tout ! On formait un couple heureux, complémentaire, uni dans la lutte, une vraie réussite !

    _ Bien sûr ! Mais ça, c’est pour la vitrine ! La vérité, c’est que vous avez transformé le pauvre gars en toutou ! Il faisait vos quatre volontés ! Il ne méritait d’ailleurs pas mieux, tellement vous le méprisiez !

    _ Sans moi, il serait resté un minable !

    _ Sans vous, il serait encore en vie !

    _ Mais pour qui vous prenez-vous ? Sale con prétentieux !

    _ Outrage à magistrat ! On commence à y voir un peu plus clair !

    _ Mais enfin que me reprochez-vous ? Mon mari est parti d’un cancer foudroyant !

    _ Mais je me fais fort de prouver que c’est votre traitement qui l’a mené vers cette issue ! Il était votre esclave, vous l’avez détruit ! J’appelle ça un meurtre par la bande !

    _ Je veux parler à mon avocat !

    _ Vous savez, les femmes tuent, mais à leur manière ! Elles n’ont pas la force physique, alors elles broient ! Ça dure des années, mais c’est efficace !

    _ Vous ne pouvez pas comparer ça à un féminicide ! Je n’ai jamais eu l’intention de donner la mort !

    _ Mais les auteurs de féminicides non plus ! Je vous assure ! Ils voient rouge... Leur haine est incommensurable, leur mépris aussi ! Et ils ne prennent véritablement conscience du drame que bien après ! quand ils ne se sont pas supprimés eux-mêmes !

    _ Tous des mauviettes… ou des assassins !

    _ C’est le mépris qui assassine, qui fait que l’autre n’a aucune valeur ! Et c’est bien votre mépris qui a tué votre mari ! »

    A cet instant, le commissaire ouvre la porte de la salle d’interrogatoire et dit : « Paschic, dans mon bureau ! » Paschic, à regret, doit abandonner sa suspecte et il suit le commissaire… « Mais bon sang, Paschic, qu’est-ce que vous foutez ? s’écrie le commissaire dans son bureau.

    _ J’essaie de coincer une meurtrière !

    _ Ah bon ? Et comment allez vous faire aux yeux de la loi ? Comment allez-vous prouver que cette femme est à l’origine du cancer de son mari ?

    _ Je vais mettre les faits bout à bout ! Il y a des témoignages, qui décrivent le comportement tyrannique de cette femme, son dédain à l’égard de son mari ! Je vais montrer comment l’état de santé de celui-ci s’est dégradé au fil du temps !

    _ Un bon avocat mettra vos éléments en pièces ! Jamais on qualifiera le cancer de meurtre !

    _ Il faut faire avancer la loi ! Elle doit prendre en compte la violence des femmes ! Elles sont aussi des tueuses !

    _ Vous me faites chier, Paschic ! Votre combat est hors de propos, il est anachronique ! Vous savez qui je viens d’avoir au téléphone ? Le préfet, Paschic ! C’est un ami de la dame et il veut sa libération immédiate ! Elle est du gratin, Paschic ! On n’y touche pas, à moins que ce n’ soit vraiment sérieux ! Vu ?

    _ Le pauvre type n’a eu aucune chance ! Elle l’a broyé et jeté comme un peau d’orange ! après en avoir bu tout le jus ! C’est un vampire, cette femme-là… et il y en a bien d’autres !

    _ Écoutez, Paschic, vous êtes un bon flic, mais un emmerdeur ! Pourquoi ne prendriez-vous pas un peu de vacances ! Il faut vous relâcher, Paschic ! Vous relâchez la dame et vous repartez du bon pied !

    _ J’ai déjà pris mes congés…

    _ Pfff ! Pourquoi n’êtes-vous pas comme tout le monde, Paschic ? Pourquoi cherchez-vous la petite bête ? Vous avez un salaire convenable, vous pourriez fonder une famille…

    _ Vous voulez dire que la vie ressemble à un spot bancaire ? On s’engueule, on se réconcilie, on a des projets, on voit ses enfants grandir… et puis on meurt ! Comme c’est attendrissant ! C’est l’équilibre selon les psys ! Un monde où notre mépris quotidien n’existe pas !

    _ En tout cas, laissez tomber cette affaire !

    _ Vous savez pourquoi le chaos nous entoure, pourquoi nous crevons de soif ? C’est justement parce que nous poursuivons un mirage ! »

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    Paschic, toujours flic, apprend qu’on va décorer la Machine pour sa vie de mère exemplaire ! Il ne fait qu’un bond et décide de se rendre à la cérémonie ! Il y a beaucoup de monde, avec des cocardes partout et une fanfare ! Le maire est là, sur une tribune, et on attend la star ! Elle arrive en grosse limousine noire, avant d’emprunter le tapis rouge, et du véhicule sortent d’abord Lapsie et Bona, la main sur leur oreillette ! Elles sont là pour protéger la Machine et s’assurer que la voie est libre ! Puis, la Machine apparaît, rayonnante sous les flashes ! Elle salue son public, venu nombreux pour l’acclamer ! On crie : « La Machine ! La Machine ! » pour attirer son attention ou recevoir un autographe !

    La fanfare entame une marche triomphante et le maire souriant conduit la Machine jusqu’à la tribune ! Là, le maire et la Machine lèvent la main ensemble, comme pour montrer qu’ils sont unis dans la même lutte, celle du bien contre le mal ! La foule approuve et participe à l’engouement ! L’horizon n’est pas totalement noir, puisque la justice a aussi ses moments de gloire ! C’est ce que pensent les uns et les autres et quand le maire commence son discours, le silence se fait naturellement ! Le respect est respecté !

    « Mes chers concitoyens, dit le maire, elle est là ! Elle est venue ! (cris d’enthousiasme!) Elle est venue pour soutenir notre combat ! celui des droits de la femme contre l’oppression, les vexations de l’affreux patriarcat ! Qui mieux que la Machine peut représenter notre soif, notre idéal de vérité et d’égalité ? Car la Machine n’est pas seulement une femme, mais une mère, une mère sacrée comme elles le sont toutes ! En effet, la Machine a élevé des hommes dans un monde d’hommes et cela veut dire qu’elle a dû se battre doublement, à l’extérieur comme à l’intérieur de la famille, pour mettre à bas les préjugés masculins ! Cette femme, mes chers concitoyens, nous ne sommes pas dignes de délier ses souliers ! Elle est une égérie par excellence ! un exemple pour tous ! C’est une pionnière qui nous montre que la famille et le pouvoir ne sont pas incompatibles ! que la reine peut faire aussi bien et mieux encore que le roi ! (Applaudissements, cris d’enthousiasme!) Je suis fier aujourd’hui d’être aux côtés de la Machine, car plus nous serons nombreux et plus nous pourrons faire bouger les choses ! Qu’à jamais le nom de la Machine soit associé à celui de notre ville ! Que notre chère cité symbolise le combat des femmes libres ! Mais ce n’est pas moi que voulez écouter, c’est elle ! La fabuleuse, l’extraordinaire Machine ! (Foule en délire!) »

    La Machine prend le micro : « Salut vous tous ! (Acclamations!) Vous êtes chaud ! Comment ? Je ne vous entend pas ? Ah ! C’est mieux ! Je vous aime tous ! Mon triomphe est aussi le vôtre, car vous et moi, nous ne désirons qu’une seule chose, la vérité pour toutes les femmes ! La justice ! Nous la voulons du fond du cœur ! Car nous sommes toutes des opprimées ! Toutes ici nous avons été blessées par l’égoïsme masculin ! Toutes ici nous avons été confrontées aux abus de l’homme ! Toutes ici avons été un jour ou l’autre des victimes, des incomprises, et toutes ici avons pleuré et gardons des plaies qui ne sont pas guéries ! Ce n’est pas vrai ? (Le silence s’est installé et on entend des larmes ici et là!)

    _ Arrête ton char ! La vérité, c’est qu’ t’es une belle salope ! qui n’a pensé qu’à sa gueule tout le temps ! (C’est Paschic qui se met à crier!)

    _ Évidemment, le combat continue ! reprend la Machine (elle s’efforce d’être indifférente à Paschic!) Certains mâles continuent de nous harceler et à répandre leur venin, mais…

    _ T’es une ordure, moi, je le sais ! Un monstre d’hypocrisie ! Le monde entier doit tourner autour de ton nombril et encore aujourd’hui, t’as la gueule dans la gamelle ! L’égoïsme féminin est égal au masculin ! Pas de problèmes, l’un vaut l’autre ! Et ton mépris, bon Dieu, ton mépris incommensurable ! Mais qu’est-ce que vous avez tous ? Vous êtes débiles ou quoi ? Notre ennemi, ce n’est pas l’homme ! C’est notre propre pourriture ! C’est le mépris commun qu’il faut combattre ! »

    A cet instant Lapsie et Bona, accompagnées par des hommes en noir, s’approchent de Paschic et s’en saisissent ! « Monsieur, fait l’un, veuillez quitter les lieux ! Vous perturbez la cérémonie !

    _ Va te faire foutre ! La machine est une ordure ! Et il faut qu’on le sache ! »

    Il s’ensuit qu’on pousse Paschic vers la sortie et il essaie de se libérer, en criant encore : « La Machine, j’aurai ta peau ! Bande de fumistes ! Tas de ploucs ! Bande de couilles molles ! C’est une abomination et vous êtes ses complices ! Mais la vérité éclatera ! »

    Subitement, Paschic reçoit un choc électrique et s’évanouit ! C’est l’acte de Lapsie, qui dit à ses hommes : « Lâchez-le dans les poubelles, mais veillez à ce qu’il ne revienne pas nous emmerder ! » Les hommes acquiescent et la cérémonie reprend doucement, à mesure que les esprits se calment !

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    A la fête foraine, Paschic mâche nonchalamment de la barbe à papa et s’approche d’un forain qui crie : « Entrez dans le château de la mort, mesdames et messieurs ! Affrontez les monstres les plus épouvantables et les plus horribles, créés par la technologie la plus moderne ! Je vous garantis que vous allez trembler de la tête au pied ! A moins que vous n’ayez peur… N’est-ce pas, monsieur ?

    _ C’est à moi que vous parlez ? fait Paschic.

    _ Vous voyez quelqu’un d’autre derrière vous ?

    _ Non, mais…

    _ Mais vous êtes déjà en train de vous défiler ! C’est humain ! (Il hausse les épaules!)

    _ Ah ! Ah ! Vous insinuez que j’ai peur, c’est ça ?

    _ Je n’insinue rien ! Je vois, c’est tout ! Vous êtes verdâtre, vous transpirez ! On dirait la dernière feuille accrochée à son arbre !

    _ Un billet, l’escroc, et plus vite que ça ! Je vais vous montrer, moi, que je suis une sorte de titan imperturbable ! J’en ai vu bien d’autres !

    _ 15 euros ! Mais c’est quasiment à contre-cœur ! Je vais utiliser ma machinerie pour rien, car vous allez vous évanouir dès la première scène ! Enfin,  vous êtes sûr d’être majeur ?

    _ Ah ! Ah ! Je vais ressortir de là les doigts dans le nez ! J’aurais l’air de Surcouf sur le pont du Triton !

    _ Hein ? Mais c’est pas grave : j’ suis assuré, même s’il faut vous ramasser à la petite cuillère ! »

    Paschic à son tour hausse les épaules et pénètre dans le château ! Il entend d’abord un vacarme épouvantable, puis un type avec un casque vient vers lui ! « Il faut que vous dégagiez ! dit le type. C’est un chantier ici !

    _ Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? (Le vacarme redouble!)

    _ Je dis que c’est un chantier ici ! Faut dégager !

    _ Bon sang, j’entends rien ! C’est un chantier, c’est ça ?

    _ T’es un connard, j’ me trompe ? J’ te dis qu’ c’est un chantier ! Alors tu dégages !

    _ Qu’est-ce que vous faites ici ? (Paschic hurle!)

    _ La Cité du bonheur ! Deux mille logements, aux normes environnementales ? Hein, qu’est-ce que tu dis d’ ça ?

    _ Vous êtes sûr que c’est pour le bonheur des gens ?

    _ Ben, après la peinture, on verra mieux ! Pour l’instant, c’est du travail ! On bosse quoi ! C’est pourquoi tu peux pas rester là !

    _ Ouais, ouais, moi, j’ bosse pas, j’ fais pas d’ bruit, alors j’ dégage !

    _ Mais tu parles not’ langue ! »

    De nouveau Paschic hausse les épaules ! Mais une légère angoisse le prend : si la première épreuve était la plus facile, il ne sait pas désormais s’il pourra résister aux prochaines, tant le bruit l’a déjà abruti ! Mais enfin il poursuit et soudain un fumigène rougeâtre roule à ses pieds ! Il l’esquive, mais un jet de lisier le menace et en voulant s’écarter, il bute contre une gigantesque roue de tracteur ! Des hommes en salopette se jettent sur lui et lui crient : « Nous, on est en colère ! On en a marre !

    _ Mais, les gars, j’ peux pas faire grand-chose pour vous… Le forain, à l’entrée, m’a pris tout ce que j’avais !

    _ On s’en fout d’ ton fric ! Nous, on est en colère, on en a marre !

    _ Attendez, si je comprends bien, vous êtes comme moi ! Vous êtes en colère contre Poutine qui tue impunément et qui a tous les cynismes ! Vous pensez comme moi aux enfants ukrainiens morts !

    _ Non, nous…

    _ Ah, j’y suis ! Vous êtes énervés contre Trump, parce qu’il saccage la vérité ! D’ailleurs, depuis le début vous êtes au service du bien, de la vérité et vous êtes désespérés de prêcher dans le désert ! Ce qui vous attriste le plus, c’est l’hypocrisie ambiante, car c’est elle qui crée l’injustice !

    _ Ah ! Mais tu nous entends pas ! Comment nous, on va faire demain ? On sait pas !

    _ Oh ! C’est votre nombril qui vous préoccupe ! Alors ça va ! Ou plutôt vous s’rez toujours malheureux ! Et moi qui croyais que vous étiez inquiets à cause de la misère, du manque d’amour, car c’est ça la véritable misère ! l’égoïsme et l’indifférence !

    _ Eh les gars ! C’en est un du gouvernement ! un beau parleur ! On va t’en faire baver le pied plat ! »

    Paschic se dégage (après tout, il a affaire à des sortes d’hologrammes!) et il rentre dans un pécheur, qui lui met un couteau sous la gorge : « T’as pas compris que c’est moi qui commande ? fait le pêcheur. Tu percutes toujours pas ?

    _ Si ! Si ! répond Paschic qui transpire abondamment. Tu peux tuer les dauphins et vider la mer !

    _ T’as rien à m’interdire ! T’entends ! Sinon couic ! »

    Pashcic acquiesce et continue… La lumière devient glauque et un homme avec un flingue s’agite bientôt devant Paschic : « Tu sais ce qui arrive quand je ne bétonne plus ? demande l’inconnu.

    _ Vous commencez à aimer les arbres ! Ah ! Ah ! »

    L’homme regarde Paschic sans comprendre ! Il a un voile gris devant les yeux ! Paschic prend conscience qu’il est devant un fou et lentement il s’échappe ! Il croit que le pire est passé, mais plus loin des femmes l’attendent ! La gorge de Paschic se noue et s’il avance encore, c’est comme dans un rêve ! « Non mais visez-moi qui arrive, les filles ! fait l’une des femmes. C’est le patriarcat ! Queue d’âne en personne ! Alors tu veux m’ violer, le gringalet ?

    _ Non, moi, j’ai toujours été poli avec les dames ! C’est d’ailleurs c’ qui m’a perdu !

    _ Hein ? Tu critiques ! Tu chiales même ! J’ parie qu’ t’en as pas !

    _ Mais si, mais si ! Mais c’est beaucoup trop gros pour vous, les midinettes !

    _ Tu vas voir, on va t’arracher le tout et l’ bouffer !

    _ Encore si vous étiez bien roulées !

    _ Grrrr ! »

    Paschic a énervé exprès ces dames, pour filer dans leur fureur et il se retrouve dehors, face au forain ! « Alors ? lui demande celui-ci. Pas trop effrayé par la société ?

    _ Pfff ! fait Paschic. J’ai été élevé par la Machine ! Ton château à côté d’elle, c’est Azay-le-Rideau !

    _ Quoi ? Quoi ? Et qui c’est ça, la Machine ?

    _ La Machine ? Elle te transforme en copeaux et inspecte chacun d’eux, pour voir s’ils sont bien morts ! Il m’est arrivé de vivre à côté de moi, peinard, sans m’ faire repérer !

    _ Tu déconnes ? »

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    Paschic est réalisateur et aujourd’hui il tourne un épisode d’une série à succès ! Pendant que les techniciens préparent la scène, Paschic se remémore son entrevue avec le directeur de la chaîne, avant de commencer le tournage… Dans le bureau, à la moquette épaisse, on domine toute la capitale et le directeur, un homme massif, ne pouvant fumer, se vengeait sur des pistaches ! « Paschic ! s’écria-t-il en se plantant devant la fenêtre, j’ai des ordres d’en haut !

    _ Des ordres ?

    _ Enfin des recommandations ! De chaudes recommandations, si vous voyez ce que je veux dire ! Le mot d’ordre est Cohésion, Paschic ! Nous voulons, je veux, vous voulez de la cohésion !

    _ De la cohésion ?

    _ Exactement ! L’unité du pays, Paschic, voilà la clé du futur ! Que chacun, avec sa différence, se sente chez lui ! Pas d’émeutes, Paschic, pas d’ fractures ! De l’harmonie et encore de l’harmonie ! (Il s’éponge le front!)

    _ Ça veut dire quoi exactement ?

    _ Mais que toutes les minorités soient représentées ! Je veux des Noirs, Paschic ! des Arabes ! des Asiatiques ! des homos ! Il faut respecter les quotas ! Personne, vous entendez, personne, ne doit se sentir rejeté !

    _ Bien, bien, je ferai attention !

    _ Notre société est mosaïque, Paschic, il faut que la série reflète cette réalité ! Nous marchons sur des œufs, Paschic ! Le moindre faux pas et mille associations nous tombent dessus ! En ce cas, vous et moi, on saut’ra ! (Il s’essuie encore le front!)

    _ Cohésion, patron ! »

    Les techniciens ont terminé et les comédiens se placent… Paschic se retourne vers le Comité féministe installé dans son dos et qui joue aussi le rôle de censure ! Elles sont trois femmes, comme les Parques, et Paschic leur dit : « Je vous rappelle le sujet… Donc, les deux lesbiennes…

    _ Dites plutôt les deux homosexuelles…, réplique l’une des femmes.

    _ Très bien, donc les deux homosexuelles femmes se querellent quant à leur troisième PMA ! L’une veut un Noir, mais l’autre un Breton ! Elles se demandent alors lequel aurait le plus de chances de réussir !

    _ Le Noir évidemment !

    _ Voilà un beau parti pris ! Et si le Noir est breton !

    _ Mais c’est vous qui posez le problème, comme si breton s’opposait à noir !

    _ En fait, je crée une tension pour apporter un soulagement ! Une série, c’est fait pour jouer sur nos émotions ! A un moment donné, nos deux lesbiennes…

    _ Nos deux homosexuelles…

    _ Elles se rendent compte qu’elles peuvent avoir les deux, grâce à l’intervention du docteur, qui leur dit qu’un breton noir, c’est possible !

    _ Dieu merci !

    _ Vous voyez, tout s’arrange ! Cohésion ! Harmonie, paix !

    _ Dites, faudrait quand même éviter la dérive sectaire... »

    A cet instant, le comédien arabe s’adresse à Paschic : « J’ai un petit problème dans la scène du 5… Au moment même où j’apparais, le cuisinier crie : « A la soupe ! »

    _ Oui, c’est une formule familière, sympathique !

    _ Moi, je ne suis pas croyant, mais d’autres pourraient mal interpréter cette coïncidence !

    _ Quelle coïncidence ?

    _ Eh bien, on me voit et le « A la soupe » ressemble à « Allah soupe ! » Tu piges ?

    _ Euh… (Paschic s’essuie lui aussi le front!)

    _ Ça sent l’injure ! Et tu sais ce qui va suivre, hein ?

    _ Tu as parfaitement raison ! Bon sang, tu nous as évité une belle bourde ! On change la formule ! Bon, les enfants, on y va ! Chacun prend sa place ! »

    A cet instant, Paschic marche distraitement sur la queue d’un chien, celui du couple lesbien, et l’animal pousse un hurlement de douleur ! « Pardon le chien ! Pardon le chien ! s’écrie Paschic.

    _ Les excuses ne suffisent pas ! fait quelqu’un. Je suis le propriétaire de l’animal et cet incident ne serait pas arrivé, si le chien n’avait pas été gardé aussi longtemps en laisse ! J’appelle Nos Amis les animaux !

    _ Posez-moi ce téléphone ! Le chien est augmenté ! Ça vous va ? »

    La scène est tournée et c’est la pause… La comédienne star s’approche de Paschic… « Dis, Paschic, j’aime ta patience, ton calme… Ça t’ dirait qu’on dîne ensemble ce soir ?

    _ La vache, le putain de piège !

    _ Quoi ?

    _ Non, mais attends ! J’accepte et toi, tu cours vers le Comité féministe, pour lui dire que j’ai essayé d’abuser d’ toi ! Pas d’pot, ma vieille ! J’ suis pas né de la dernière pluie !

    _ Mais qu’est-ce que tu racontes ! Je suis sincère !

    _ Vas-y, continue ! Tu ouvres toute grande ma tombe ! Mais Paschic n’y tombera pas !

    _ Connard !

    _ Harmonie ! Cohésion ! »

                                                                                                    109

    Maintenant la Machine est vieille et dolente ! Elle reste le plus souvent alitée et une auxiliaire de vie veille à son bien-être ! « Aaaaatcha ! fait la Machine sur ses oreillers.

    _ Tiens, vous avez pris froid ! dit l’auxiliaire qui arrête de balayer.

    _ Oh ! S’il n’y avait que ça !

    _ Vous m’avez l’air un peu déprimée ce matin !

    _ Peut-être… Aaaatcha !

    _ Mais vous ne pouvez pas rester comme ça ! Je vais vous faire un thé, quelque chose de chaud !

    _ Au point où j’en suis !

    _ Mon Dieu, ça ne va pas du tout ! Où est la femme combattante que vous m’avez habitué à voir ?

    _ Vous avez raison, je me laisse aller…, mais le cœur n’y est plus !

    _ Écoutez, je vais augmenter le chauffage, redresser vos oreillers et…

    _ Passez-moi plutôt mon album ! Vous êtes jeune et vous ne pouvez pas comprendre ! Vous n’avez pas conscience que vous vivez votre meilleure période ! Vous vous en plaignez sûrement et pourtant elle ne durera pas ! La vieillesse vient trop vite et quand enfin vous ouvrez les yeux, il est trop tard !

    _ Vous m’intriguez… Voilà votre album… Qu’est-ce que vous voulez y voir ?

    _ Ah ! Mon époque faste ! que je croyais éternelle ! ou plutôt dont j’ignorais tout le suc, toute la valeur ! Mais j’étais si nerveuse en ce temps-là ! si préoccupée ! La carrière de Tautonus, les enfants, le patrimoine ! J’étais sur tous les fronts, aveuglée par l’action et comme je vous l’ai dit, il faut la vieillesse pour comprendre qu’on a mangé son pain blanc ! Tenez, regardez cette photo...

    _ Je vois un jeune garçon…

    _ Remarquez comme il est falot ! Hi ! Hi ! Il est presque transparent, à force d’être insipide ! C’est Paschic, l’un de mes fils, et il n’a jamais rien fait d’ sa vie !

    _ Il a surtout l’air timide… Mais il ne peut pas être aussi mauvais que ça !

    _ Comme je l’ai méprisé… et je le méprise encore de toute mon âme… et pourtant comme il me manque !

    _ Je ne comprends pas…

    _ Je sais… Moi non plus, à l’époque, je ne comprenais pas la valeur de ce minable ! Mais en réalité il m’était essentiel ! Ah ! S’il pouvait revenir, je… je le reprendrais en main ! On recommencerait comme au bon vieux temps ! Je retrouverais enfin un peu de mon lustre ancien !

    _ J’avoue que je ne comprends toujours pas… Pourquoi regrettez-vous un garçon qui apparemment ne vous a donné aucune satisfaction !

    _ Mais parce que je m’essuyais les pieds sur lui ! Il était ma bête noire ! Je le voyais comme un fléau, mais il me servait à me soulager de toutes mes humeurs ! C’est lui, plus qu’aucun autre, qui me rendait le sentiment de mon importance, de mon pouvoir ! Aaaatcha !

    _ Ne vous excitez pas trop tout de même !

    _ Avec mes autres enfants, je me sentais parfois intimidée…, mais jamais avec lui ! Un vrai doux ! Dès que je manquais de confiance en moi, j’allais l’engueuler, je l’écrasais, je le faisais pleurer, marcher à la baguette et alors le miracle se reproduisait, j’étais toute ragaillardie, de nouveau combattante ! Je reprenais goût à la vie ! J’avais un but : changer ce minable !

    _ Ce n’est pas bien…

    _ Pas bien ? Oh, comme je comprends Poutine ! Pensez, ces méprisables Ukrainiens qui ont osé s’opposer à son contrôle ! L’ivresse du pouvoir, vous ne la connaissez pas !

    _ Et maintenant, où est Paschic ?

    _ Snif ! Il a réussi à m’échapper ! Boooououh ! A présent, je vois combien il m’était indispensable ! Il me manque ! Je voudrais de nouveau l’insulter, vider ma colère sur lui ! J’irais mieux ! Au lieu de ça, mes journées me paraissent mornes ! Je suis dans l’antichambre de la mort !

    _ A la façon dont vous avez traité Paschic, il ne pouvait pas ne pas souhaiter vous quitter !

    _ Mais il m’était si utile qu’il aurait dû penser à moi ! Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

    _ Lui demander pardon ?

    _ Pauvre sotte ! Allez, rangez-moi cet album ! Vous êtes là en train d’ traîner, alors qu’il y a tant d’choses à faire ! Croyez-moi, ma fille, ça va pas continuer comme ça ! Une paresseuse, voilà ce que vous êtes !

    _ Je ne vous permets pas…

    _ Comment ? Mais pour qui vous vous prenez ? Vous ne savez pas qui je suis ! Je suis la Machine, vous entendez ! La première du nom ! Mon père avait deux cents hectares et trois mille serfs ! Ah ! Ça y allait en ce temps-là ! Tous des vermines ! »

  • Rank and co...

    R21

     

                 "Alors là attention, car c'est la Cour d'assises! On va savoir qui l'aime le mieux: la mère ou l'épouse?"

                                                                                               Maigret tend un piège

     

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    Une actrice est dans son salon, avec son agent… « Bon sang, tu ne te rends pas compte ! dit celui-ci . On est en perte de vitesse ! Plus personne ne veut t’embaucher, toi, la star que tout le monde réclamait l’année dernière ! Quelle chute ! On te fuit, comme si t’avais la peste ! Tu es déjà vue comme une has-been !

    _ Tu exagères ! Je suis toujours la même idole ! le même sex-symbol ! Regarde, je n’ai pas pris un gramme ! Je fais autant baver les mec et enrager les femelles !

    _ Avec le temps que tu passes à t’occuper d’ toi, en salle de gym ou ailleurs, manqu’rait plus que ta silhouette repousse ! Mais ton visage, lui, il prend des rides ! C’est inévitable et quand on te voit avec ton p’tit chien, on devine déjà la rombière de quartier !

    _ Espèce de salopard ! Quel beau fumier tu fais !

    _ Mais enfin sois réaliste, ma chérie ! Combien de rôles on t’a proposés cette année ? Je veux parler de rôles importants, pas dans des films de série B ? Deux ! Exactement deux ! Et encore pour la moitié du cachet habituel ! Il fut un temps où je refusais les propositions à tour de bras !

    _ Mais peu importe le nombre, si c’est de la qualité !

    _ De la qualité ? Tu veux dire du genre sérieux ! Mais tu n’ comprends pas que c’est les clous plantés dans ton cercueil ! Si on te respecte, c’est que tu es déjà vieille ! Ce qu’il faut, c’est que tu déchaînes les sens ! qu’on soit ivre de toi ! Tu dois être la lumière qui cache l’angoisse ! le radeau de survie dans la tempête ! Une star, c’est comme une équipe de football !

    _ Mais je n’ai rien contre le respect, moi !

    _ Seigneur ! Alors tu veux qu’on t’applaudisse par pitié ! qu’on te salue parce que tu n’as plus d’ dents ! Tu sais que c’est un moyen de se donner bonne conscience ? On montre qu’on est humains, parce que tu n’es plus une concurrente !

    _ Tu vois le mal partout !

    _ D’accord, d’accord ! On peut te relancer par là, si tu es prête à vieillir ! Voyons, voyons… Il te faut une maladie rare, qui n’en soit pas vraiment une, pour qu’on ne crie pas à la supercherie ! Une maladie rare, car tu es aussi unique, bien entendu ! Il y en a une dont le nom m’échappe… Euh, la maladie de la femme couchée ! Non, c’est pas ça ! celle de la femme laide ! Non plus ! Il y avait le mot raide dedans, j’en suis à peu près sûr !

    _ Hum, tu veux dire qu’on ne me verrait plus dans l’ coup, qu’on me regarderait comme une infirme ? Ce n’est pas la bonne solution !

    _ Ah ! Tu vois !

    _ J’ai encore du talent !

    _ Bien sûr, chérie, mais ça ne suffit plus ! La moindre des choses est d’abord de rallier à toi le féminisme ! Il faut être au mieux avec le futur pouvoir ! que tu sois très bien considérée à la Kommandantur, c’est-à-dire sur les réseaux sociaux ! Ici, je vais faire appel à tes souvenirs… Combien de fois as-tu été violée, agressée sexuellement ?

    _ Tu veux dire quand je n’ai pas aguiché, moi-même ?

    _ Exactement, je veux du Zola, du sordide ! Je te vois en nouvelle Cosette, obligée de donner ton corps pour sauver tes dents !

    _ J’ai bien dû çà et là en calmer certains, mais j’en ai dessalés d’autres ! Si tu savais comme les hommes peuvent être godiches !

    _ Mais tais-toi donc, imbécile ! Les murs ont des oreilles ! Tu veux ma ruine ou quoi ! Le credo du moment, c’est que tous les hommes sont des porcs ! Il ne leur manque que l’occasion ! Franchement, tu m’ donne de ces suées !

    _ Bah, j’ pourrais toujours t’enfoncer, pour m’ sauver !

    _ Mais bien sûr, ma chérie, c’est l’instinct ! Mais tu n’ m’aides pas beaucoup, tu apparais plutôt comme une vamp ! Et la religion ? Ça passe d’attaquer la religion, son hypocrisie exactement ! Un prêtre, une sœur, un peu salaces, t’as pas ça dans tes souvenirs ? 

    _ Non, j’ vois pas ! On faisait le mur quand on était plus jeunes ! C’est nous qui faisions tourner en bourriques les sœurs ! Elle avaient même bien de la patience !

    _ Non, décidément, tu n’ m’aides pas ! On dirait que tu le fais exprès, pour nous couler tous les deux ! J’ai jamais vu une femme aussi insipide ! Évidemment, je pourrais te casser la gueule, et je le ferais avec plaisir, mais ça me mettrait hors-jeu, en même temps que toi, tu f’rais la une ! Aujourd’hui, le truc qui marche, c’est la victime !

    _ Oh ! Je t’en supplie, casse-moi la gueule !

    _ Tu es vraiment sérieuse ?

    _ Mais oui, si ça peut relancer ma carrière !

    _ Non, je ne peux pas : on va m’faire la peau !

    _ Lâche ! »

                                                                                                                  2

    Les mêmes avec un majordome qui rentre… « Hum, fait le majordome, il y a là une femme qui désire rencontrer madame...

    _ Nous sommes occupés ! répond sèchement l’agent.

    _ Mais, mon loup, intervient l’actrice, c’est peut-être une admiratrice, une fan ! Je ne voudrais pas passer pour fière, en rejetant tous ceux qui veulent un autographe ! Je veux rester la star accessible, simple… et même débonnaire ! Comment garder ma popularité, si je me montre hautaine !

    _ Bien sûr, bien sûr ! Il y a beaucoup à gagner, si tu parais idiote ! On te croira sans vices ! Mais des moments sont prévus pour ça… Enfin, faites entrer la dame... »

    Une petite dame, vêtue sans recherche, fait son apparition, en tenant une petite valise… « Bonjour, je vous remercie de m’accueillir, car le voyage a été assez long ! Je viens de la campagne !

    _ Mais asseyez-vous donc ! dit l’actrice. Vous devez être bien lasse ! Alors, comme ça, vous venez de la campagne, rien que pour me voir ! Quelle fidélité, quel amour, quelle dévotion ! Tu vois ça, mon loup, on m’aime dans tout le pays ! Je vous imagine dans votre chaumière, regardant mes films entre la vache et l’âne, soupirant après les lumières de la grande ville ! Puis, subitement, vous frappez sur la table de bois, tellement fort que les petits verres à liqueur tombent, et vous vous dites : « J’irai voir cette femme qui joue si bien et je la remercierai de m’avoir donné du rêve ! » Mais… mais ce n’est pas moi l’héroïne, c’est vous ! Pensez, prendre un d’ ces trains sales !

    Il y a un assez long silence…

    « Chérie, j’avoue que tu m’ surprendras toujours ! Madame habite peut-être près de l’autoroute… et ne se rappelle que vaguement ce qu’est un arbre… La campagne de nos jours est réduite à peau d’ chagrin ! Un bon arbre est un arbre mort ! Mais, chérie, tu es avant tout une actrice et il est normal que tu essaies tous les rôles (il a un geste large dans l’air) ! Mais, madame (il se tourne vers la visiteuse) sera sûrement indulgente, puisqu’elle a fait tout ce chemin pour voir son idole, son modèle !

    _ Eh bien, ce n’est pas tout à fait exact…, répond la dame. Je suis venue réclamer ma part ! Je travaille pour vous depuis le début et pourtant vous me tenez dans l’ombre ! Je pense que cela suffit ! »

    Il y a de nouveau un silence, une surprise...

    « Êtes-vous sérieuse madame, fait l’agent, ou bien devons-nous nous apprêter à appeler la police ? Ne seriez-vous pas une de ces demi-folles, qui finissent par sortir un couteau, afin d’ faire le buzz ?

    _ Bien au contraire, mon cher monsieur, je suis une femme très ennuyeuse, au point d’en être embarrassante ! C’est d’ailleurs pour cela que vous niez mon existence !

    _ Mais enfin je ne vous connais pas ! s’écrie l’actrice.

    _ Ah bon ? Mais votre orgueil, votre ambition, votre mépris, vos colères, c’est moi ! Que vous vouliez passer pour une belle personne, parce que c’est plus vendeur, je le comprends bien, mais je suis vous à 90 %! C’est bien simple, dès que vous avez le ventre plein, vous me demandez de travailler !

    _ Mais votre nom bon sang ! hurle presque l’agent.

    _ Mais je suis madame Sentiment… et vous me connaissez tous ! Et vous me refoulez tous et vous me niez tous et c’est pourquoi les problèmes ne sont jamais réglés, hein ? Regardez la société : nous sommes tous occupés à gagner notre vie et c’est tout ! Comme nous sommes braves et… hypocrites ! Car je suis derrière chacun et n’est reconnue nulle part ! Irai-je jusqu’à dire que nous sommes des fumistes ? Nous ne sommes nullement orgueilleux, nous ne haïssons pas, nous ne voulons pas le pouvoir, nous sommes doux comme des agneaux et nous nous acharnons au bien ! Permettez que j’écrase une larme ! Une société exemplaire et qui est pourtant dans le chaos ! Voilà une belle énigme !

    _ J’ai compris ! s’écrie l’agent. Combien ?

    _ Combien ?

    _ Vous êtres très forte ! Je vous demande combien vaut votre silence ! Combien pour que vous rentriez gentiment dans votre charmante retraite ?

    _ Vous ne m’avez pas bien compris ! Je ne suis pas à vendre ! Je suis lasse de toute cette bêtise, de tous ces mensonges ! Madame n’est nullement ce qu’elle prétend être ! Et c’est bien cette attitude qui fait notre malheur ! Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes songent au suicide, parce qu’ils ne voient rien, mais absolument rien qui ressemble à de la vérité, et donc à de l’espoir ! C’est l’esbroufe continuelle ! Une vraie mascarade !

    _ Vous ne voudriez tout de même pas que je mette un frein à mes plaisirs ! répond l’actrice. D’ailleurs, je n’en ai pas ! Je ne fais que mon devoir d’actrice, j’ai des responsabilités ! Je suis engagée pour de très nobles causes !

    _ Bien sûr ! Nous sommes tous des amis et il faut faire briller la vitrine ! Mais nous continuons à avoir peur et froid ! Nous nous sentons perdus, malgré votre belle lumière !

    _ Mais si ça va mal, c’est à cause du gouvernement ! Sitôt qu’il y en aura un autre, l’arc-en-ciel de la justice brillera sur ce pays !

    _ C’est vous l’acteur ! C’est pas madame ! »

                                                                                                               3

    Le majordome reparaît et annonce : « Monsieur le maire ! » Un homme replet, avec une petite moustache, se précipite vers l’actrice… « Ah ! Madame ! dit-il. Vous ici, dans nos murs ! Je n’ose encore y croire ! Vous, la célébrité internationale, qui jette un regard sur nous, pauvres mortels ! Vous vous plaisez donc chez nous ? Notre modeste ville aurait-elle pour vous quelque charme ? (Il baise la main de l’actrice.)

    _ Ah ! Monsieur le maire, vous êtes bien trop indulgent à mon égard ! Je ne suis qu’une comédienne qui a eu de la chance...

    _ Comme vous y allez, madame ! J’ai vu tous vos films : quelle grâce, quel talent !

    _ Vous connaissez sans doute mon agent, monsieur Hector…

    _ Mais bien sûr que je connais monsieur Hector ! Car c’est avec lui que nous avons traité pour que vous soyez la marraine de notre nouvelle salle de spectacle ! C’est bien simple, je veux que ma ville soit le reflet de votre dynamisme, de votre rayonnement !

    _ Comme c’est gentil à vous !

    _ En effet, renchérit l’agent, votre ville est pleine de chantiers, à un tel point qu’y circuler devient une épreuve de force !

    _ Gêne passagère ! Nuage dans le ciel, monsieur Hector ! Le progrès est en marche… et rien ne l’arrêtera…, comme vous (il se tourne vers l’actrice), quand, dans le film Amazones, vous vous lancez à l’assaut de cette citadelle, où les méchants hommes se sont réfugiés !

    _ Oh ! Vous vous rappelez ça ? Ce n’est pourtant pas mon meilleur rôle !

    _ Certes, mais votre visage exprime… un telle tension, une telle rage, que je me vois moi aussi, dans le même état, face à la misère sociale, au dénuement, au mauvais logement ! (Il presse les mains de l’actrice, qui chaste baisse la tête!)

    _ Vous devez être un homme bon, dit doucement l’actrice.

    _ N’en pensez rien ! Je ne suis que l’humble serviteur de la nécessité ! Ici, un nouveau stade ! Là, une nouvelle gare ! Là-bas, des transports plus modernes ! Dans les airs, une nacelle qui fait voir toute la ville ! Sur mer, des polders et des laboratoires scientifiques ! Et à l’horizon, ma ville qui s’étend, s’étend !

    _ Vous n’avez pas essayé sous terre ? demande Sentiment.

    _ Je vous demande pardon ? fait le maire.

    _ Des logements, des usines sous terre, ce serait pratique ! Cela vous éviterait de détruire encore la nature ! Évidemment, il y aurait un problème de vue, mais les plus pauvres sont faciles à manœuvrer !

    _ Madame, je vous interdis de manquer de respect aux plus pauvres ! Je suis un homme de gauche et…

    _ Et vous ne voulez que le bien de votre prochain ! Et c’est pourquoi vous ne comprenez pas que vous nous tuez ! On ne peut plus bétonner ! La nature ne peut plus le supporter, en témoigne le réchauffement climatique !

    _ Mais, madame, il y a une crise du logement !

    _ Bien entendu ! Comme vous savez regarder un arbre, une fleur ou un ruisseau ! Comme vous êtes sensible à la beauté du monde ! Comme vous savez encore vous tenir tranquille, sans projets ! Comme vous n’êtes pas atteint par l’angoisse, dès qu’il n’est plus question de vous et de développements ! Comme vous savez attendre, regarder, aimer ! Comme si vous aviez donné un véritable sens à la vie ! Comme si toute votre activité frénétique ne servait pas à masquer votre vide, au détriment de la nature !

    _ Je ne sais pas qui vous êtes, mais je ne vous aime pas !

    _ Tiens, quelle surprise ! Vous ne me « kiffez » pas ! Eh ! Mais c’est que je vous arrête une seconde… et ça suffit pour provoquer votre mépris ! Quand comprendrez-vous que c’est à cause de gens comme vous que nous crevons ? Nous détruisons notre planète, parce que nous sommes incapables d’être en paix avec nous-mêmes ! Nous la dévorons, non par nécessité, mais pour calmer notre angoisse ! Que nous attaquons-nous au véritable mal ?

    _ Et il serait… ?

    _ Mais notre hypocrisie ! Qu’allez vous dire à la mort, monsieur le maire ? Que vous avez des projets de piscine pour l’enfer ? »

                                                                                                                 4

    « Vous voyez comment elle parle, monsieur le maire ! enchaîne l’actrice. Elle injurie tout le monde ici ! Elle m’a traitée d’égoïste, d’égocentrique, moi, qui ne suis que dévouée à mon art, qui ai apporté dernièrement mon soutien aux aigriculteurs !

    _ Aux aigriculteurs ? fait le maire.

    _ Mais oui, c’est comme ça qu’on dit, non ? En tout cas, je suis abasourdie par tant d’ingratitudes ! assommée par tant d’injustice ! (Elle se met à pleurnicher.) Je vous en prie, monsieur le maire, défendez-moi ! Faites taire cet intruse ! Clouer lui le bec !

    _ Ben voyons, coupe Sentiment, la ruse féminine en pleine action ! On ne sait plus quoi répondre, on a le nez dedans et on se met à pleurer ! On montre qu’on n’en peut plus, qu’on est à bout et on implore l’aide de l’homme, du muscle, pour réduire au silence l’importun, le gêneur ! Résultat : évolution zéro ! On continue à se nourrir de son mensonge et de son égoïsme, comme une souris au chaud dans son gruyère ! Et on recommence bien entendu les mêmes erreurs ! Et rien ne change jusqu’à la prochaine crise ! C’est le navet interminable !

    _ Mais enfin, monsieur le maire, réplique l’actrice, personne n’aura assez de courage, pour museler cette langue de vipère ?

    _ Mais bien sûr que si, chère madame, répond le maire qui roule des épaules. Et d’abord qui êtes-vous ? (Il s’adresse à Sentiment.)

    _ « Permis de conduire et carte grise, s’il vous plaît ! », fait Sentiment. « Veuillez sortir du véhicule et mettre les mains sur le capot ! » Le vrai maire montre le bout du nez !

    _ Cette femme dit s’appeler Sentiment, dit l’agent. Elle sort d’on ne sait où ! Sans doute une frustrée du bush, comme il y en a tant sur les réseaux sociaux !

    _ Hélas, renchérit le maire, le monde est rempli d’envieux et de ratés !

    _ A terre ! Tout le monde à terre ! (Un jeune homme encagoulé, muni d’une arme, vient de surgir dans la pièce.)

    _ Mais qu’est-ce que.. ? fait l’agent.

    _ Mes bijoux ! Ils viennent voler mes bijoux ! s’écrie l’actrice. C’est un home-jacking !

    _ Plutôt une crise ! dit Sentiment.

    _ Jeune homme, vous…, s’insurge le maire.

    _ Ta gueule, c’est toi qu’ je cherche ! répond l’agresseur. C’est bien toi le maire, non ? J’ suis là pour qu’on règle nos comptes !

    _ Mais j’ai une permanence pour cela !

    _ La ferme ! Tu nous a menés en bateau, tu nous baisés jusqu’au trognon… et avec toi parler, ça ne sert à rien ! T’es un pourri, un vendu !

    _ La violence n’a jamais arrangé les choses…

    _ Facile pour toi de dire ça ! T’as le pouvoir et t’agis en douce ! T’as pas besoin d’ t’énerver !

    _ Mais enfin de quoi s’agit-il ?

    _ T’avais promis de reconstruire notre petite salle de spectacle ! de sauvegarder notre espace culturel ! là où nous nous retrouvions pour échanger nos idées, pour faire vivre notre identité, notre idéal !

    _ C’était pas rentable ! Il eût fallu que la mairie vous finance et ce n’est pas possible ! Nous n’avons plus les moyens !

    _ Bien sûr ! C’est pas dans le cadre de tes projets pharaoniques ! ceux qui doivent faire la gloire de ta ville et donc la tienne également ! Préserver la différence, le petit ne te flatte pas, alors ça doit disparaître ! T’as boboïser tout le quartier ! L’argent et la propreté, voilà ton credo ! Dehors la racaille ! Toi, de gauche ? Mais t’es juste le roi Soleil en plus débraillé !

    _ Monsieur, intervient l’actrice, si vous avez un peu de culture, vous devez me connaître et…

    _ Ecrase la bourgeoise ! Comment ? T’es pas occupée à faire des courses, avec tes escarpins et tes p’tits sacs ? Qu’est-ce que tu connais de la vie et des bas salaires ? Le monde peut s’écrouler, du moment que ton tailleur reste chic !

    _ Mais enfin, jeune homme, coupe l’agent, qu’est-ce que c’est que ces méthodes de fasciste ?

    _ Qu’est-ce que vous avez dit ?

    _ Que vous avez tout l’air d’un fasciste !

    _ Mais… mais je déteste les fascistes ! Je les hais même… et je les combats de toutes les manières possibles ! Je suis un antifa ! (Il se rengorge.)

    _ Je ne comprends pas, dit l’actrice, quelle différence il y a entre un fasciste et un antifa ?

    _ Mais je vais te faire sauter la cervelle, si ça continue ! »

  • Rank (100-104)

    R20

     

                        "Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine!"

                                                                        Danton

     

     

                                                    100

    Paschic entre dans l’hôpital, en serrant son chapeau ! Il n’a jamais aimé cet endroit, dont la propreté et les odeurs le mettent mal à l’aise ! Mais il y a là un homme qui veut le voir et qui vient bientôt à sa rencontre… « Détective Paschic ? fait l’homme. Inspecteur Blaise ! » Une brève poignée de mains est échangée et le policier reprend : « On a amené une femme ici, il y a une heure… Elle est dans un sale état, mais, avant de plonger dans le coma, elle a prononcé votre nom… et c’est pourquoi je vous ai prévenu !

    _ Je vous en remercie… Je peux la voir ? »

    Les deux hommes prennent l’ascenseur et un couloir, jusqu’à une chambre, dans laquelle on voit une forme couchée parmi des appareils compliqués ! Ici, la vie est maintenue au prix de gros efforts et la gorge serrée, Paschic s’approche du lit de la femme… « Vous la connaissez ? demande l’inspecteur.

    _ Oui, c’est la reine Beauté, ma meilleure amie… Qu’est-ce qui s’est passé ?

    _ Vous êtes prêt à entendre des horreurs ?

    _ Oui, j’en ai l’habitude… Allez-y…

    _ Manifestement, ils étaient toute une bande… Ils l’ont d’abord violée tour à tour, puis torturée, avant de la laisser pour morte ! »

    Paschic ne peut s’empêcher d’essuyer une larme et de caresser légèrement le visage inconscient de la reine Beauté… « Vous avez une idée de qui aurait pu faire le coup ? demande encore l’inspecteur.

    _ Bien sûr que je sais qui a fait le coup !

    _ Quoi ?

    _ Eh bien, il y a d’abord le maire, puis le promoteur, l’industriel, l’agriculteur… Même l’État a sa part de responsabilités !

    _ Mais… Mais vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Vous parlez du gratin du pays ! Il faudrait des preuves irréfutables !

    _ Inutile ! Tous ces gens ont un alibi en béton, si je puis dire ! Ils sont inattaquables !

    _ Qu’est-ce que c’est, cet alibi ?

    _ Mais la nécessité, inspecteur ! Prenez le maire… Il vous dira qu’il a violé la reine Beauté, parce que c’était absolument nécessaire ! La ville, selon lui, a toujours besoin de plus de logements et elle doit donc continuer à se développer, sans fin, tout en saccageant la nature !

    _ Évidemment…

    _ Le maire n’est pas ambitieux ! Il n’aime pas le pouvoir ! S’il est en représentation, tout le temps, c’est quasiment malgré lui, juste pour le bien-être de ses habitants ! Il n’est pas fier de rendre sa ville plus attractive et il ne comprend pas que c’est lui qui crée le cercle vicieux conduisant sa ville à s’étendre toujours davantage ! L’homme est absolument dépourvu d’égoïsme, d’orgueil et aurait tout aussi facilement accepté une vie anonyme, obscure, qui aurait fait oublier son nom…

    _ Hum, je commence à saisir votre point de vue… Effectivement, il sera très difficile de condamner ces gens-là !

    _ Et le promoteur, l’agriculteur ou le ministre vous répondront de la même manière ! Ils n’obéissent qu’à la stricte nécessité ! Nous sommes dans une impasse !

    _ Mais votre calme… ou votre résignation m’inquiètent ! Vous ne songez tout de même pas à vous faire justice vous-même ?

    _ Ce ne sera pas nécessaire…

    _ Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    _ La reine Beauté nous sert d’abord à nous reposer des autres… Quand il n’y aura plus d’espaces, pour que nous nous retrouvions nous-mêmes, en contemplant la beauté de la nature et que nous ne pourrons plus sentir qu’il y a plus grand que nous et donc une source d’espoir, eh bien, nous nous entre-tuerons, c’est aussi simple que ça ! La reine Beauté se vengera à sa manière !

    _ Je ne sais pas si je vais vous suivre là-dessus…

    _ Nos sociétés ne sont-elles pas déjà de plus en plus violentes ? Et le réchauffement climatique va nous mettre à genoux avec ses coups de boutoir ! Croyez-moi, inspecteur, si la reine Beauté ne sort pas vivante de cet hôpital, nous ne survivrons pas non plus ! »

    A cet instant, la chambre s’éclaire et les deux hommes prennent conscience que le soir tombe… A travers le bruit des machines, ils éprouvent combien la reine Beauté doit souffrir !

                                                                                                              101

    La psychologue Lapsie enlève de la plaque sa bouilloire qui siffle et verse l’eau chaude sur son thé… Puis, elle prend place à la table de sa cuisine, sur un rouge éclatant, qui se retrouve sur les chaises, comme pour égayer l’uniformité générale ! D’ailleurs, les rideaux montrent encore un orange vif et les luminaires leur métal brillant, mais, malgré ces notes qui semblent personnelles, l’agencement ici est le même à tous les étages, puisqu’on s’est contenté d’assembler des modules !

    Lapsie boit son thé à petites gorgées et ne voit rien par la fenêtre du salon : il fait trop froid et la vitre est embuée, tandis que les lointains se perdent dans la brume et les fumées des usines ! Quand elle a fini, Lapsie laisse sa tasse dans l’évier et se vêt chaudement, avec bien sûr sa chapka ! Elle doit sortir pour acheter quelques provisions et elle descend un escalier gris, mais propre : chaque locataire, à tour de rôle, est contraint de nettoyer le palier et même le trottoir, pour en dégager la neige !

    L’air est toujours grisâtre, comme s’il y avait de la suie en suspension, et de lourds autocars passent en polluant… Les avenues ici sont interminables et toutes droites et seuls les coudes des gazoducs, qui par endroits les surplombent, offrent à l’œil quelque distraction ! Les supermarchés ne sont pas plus attractifs, avec leurs bâtiments ras, leurs lettres démodées et leurs portes pesantes ! Mais, aujourd’hui, Lapsie n’aura pas à se désoler de ne point y trouver ce qu’elle cherche, car une grosse voiture noire fait gicler de la neige sale devant elle !

    Deux femmes en sortent, en uniforme de policières, et elles regardent durement Lapsie ! Il n’y a pas besoin de mots et Lapsie monte dans la voiture, qui rejoint le trafic… Un peu plus tard, accompagnée de ses gardes, elle emprunte un ascenseur et est laissée dans une salle de réunion, où se trouvent déjà la Machine, Bona et quelques autres femmes, que Lapsie ne connaît pas… Le décor est là encore, comme il se doit, austère : une longue table, rien au mur et personne ne perd son temps à saluer la nouvelle arrivante !

    La Machine porte une sorte de tailleur souris, surtout destiné à éteindre ses formes ! Elle s’adresse brutalement à Lapsie : « Camarade Lapsie, tu as déclaré dans la revue Psychologie que la femme avait sa propre arme, à savoir la séduction, donnée par la nature, pour compenser l’absence de force physique ! Tu dis même que de ce fait la femme manie la ruse comme personne !

    _ Mais c’est la vérité, non ? La femme a de quoi se défendre face à l’homme !

    _ Et depuis quand la vérité est-elle importante ici ? Nous n’avons qu’un but : la victoire du parti ! Tu t’en souviens plus ?

    _ C’est vrai, excuse-moi !

    _ En plus, tu as dis que tu n’avais pas de problèmes avec les hommes…, que le féminisme ne te parlait pas !

    _ C’est très grave ! coupe Bona. Songe, camarade Lapsie, à l’investissement de la Machine dans la cause !

    _ Trahison ! Trahison ! s’écrie la Machine. 

    _ Tu as fait injure aux victimes, tu sais ? explique Bona. Tu sembles leur dire qu’elles ont été faibles, qu’elles auraient dû savoir résister ! Tu ouvres la porte à la satisfaction du mâle !

    _ En substance, reprend la Machine, tu soutiens que la femme est déjà l’égale de l’homme…

    _ Ce n’était pas mon intention…

    _ Non, parce que tu ne réfléchis pas ! Tu as voulu te faire mousser ! Tu es une petite bourgeoise décadente et égoïste ! Encore une fois, une seule chose compte : que la femme triomphe ! C’est le but final, avec le mâle domestiqué !

    _ Je ne sais pas quoi dire… Je suis confuse…

    _ Mais tu vas réparer ! Je veux des excuses publiques ! martèle la Machine. Tu vas reconnaître dans Psychologie et ailleurs que tu t’es trompée, que tu as été maladroite, que tu n’as pas respecté les victimes !

    _ Tu as raison, comme tu voudras !

    _ Et on réglera nos comptes, quand on aura oublié ton nom ! Pas avant ! Mais tu peux déjà te voir en Sibérie, à un poste subalterne !

    _ Sois heureuse, intervient Bona, tu échappes au camp de travail !

    _ Tiens Bona, enlève-la de ma vue, elle me dégoûte ! Et veille bien à ce qu’elle s’excuse publiquement ! Trahison ! Encore et toujours des trahisons ! »

                                                                                                               102

    Paschic s’est déguisé en un vieux vendeur d’estampes et tirant sa petite charrette, il a pris place dans la longue file qui va vers la ville… En effet, il y a un contrôle très sévère, avant d’être autorisé à passer ! C’est Bona qui fait la police et voilà le tour de Paschic de s’arrêter devant elle ! Bona flaire du louche, trouve le marchand d’estampes suspect ! « Qui es-tu ? demande Bona à Paschic.

    _ Je ne suis qu’un pauvre vieux qui vend des estampes, pour pouvoir manger ! Ayez pitié de ma triste condition, madame l’officier !

    _ Tu cherches maintenant à me flatter ! Et je te crois plus malin que tu en as l’air ! Mais je t’ai demandé ton nom !

    _ Mes parents ont eu l’immense bonté de me nommer Kasaï, moi, qui étais déjà laid depuis la naissance !

    _ Le problème, Kasaï, c’est que n’entre pas dans la ville qui veut ! Il s’agit de savoir dans quel camp tu es !

    _ Dans quel camp ?

    _ Eh oui, Kasaï, le pouvoir appartient maintenant aux femmes ! Or, tu es un homme ! Mais es-tu un homme du côté des femmes ou du côté des hommes ?

    _ Mais je suis dans la camp des femmes, bien entendu ! Et ce depuis ma plus tendre enfance ! J’ai toujours donné la plus grande satisfaction à ma mère ! Elle ne pourrait que se louer de moi, si elle était encore vivante, la pauvre !

    _ C’est bien Kasaï, mais ça ne suffit pas !

    _ Non ?

    _ Non ! Tiens, mets-toi sur le côté, pour laisser le passage aux autres !

    _ Mais…

    _ Mais quoi, Kasaï ? Tu n’ voudrais pas mettre une femme en colère, hein, Kasaï ? Et moi, je ne suis pas convaincue par ta sympathie pour nous !

    _ Je vous assure que je suis tout acquis à votre cause ! Tous les hommes sont des goujats ! Que dis-je ? Des porcs, d’ignobles porcs ! Il faut les chasser, les tuer, les brûler !

    _ Et toi, Kasaï, tu n’ serais pas un de ces porcs ?

    _ Ah ! Ah ! Madame l’officier se moque de moi ! Avec mon grand âge maintenant, je n’ai plus l’esprit à la bagatelle ! Ce sont jeux d’autrefois ! Tout ce qui intéresse Kasaï, c’est de ne pas mourir de faim !

    _ Et pourtant, ta tête me dit quelque chose… Tu me rappelles quelqu’un que je hais profondément et qui n’aime pas les femmes ! Viens avec moi, nous allons voir ma supérieure… Elle saura lire en toi et gare, si tu mens ! »

    Paschic, surveillé par Bona, tire sa petite charrette, jusqu’à une tente où est assise Lapsie. Bona parle à celle-ci dans l’oreille quelques minutes et enfin Lapsie se lève, en disant à Paschic : « Ainsi, tu t’appelles Kasaï et tu es marchand d’estampes…

    _ C’est exact, votre altesse !

    _ Ne me parle pas comme ça ! Seule la Machine, notre reine, mérite ce titre !

    _ Bien entendu, l’humilité des femmes est bien connu ! Ce n’est qu’à force d’être harcelées et blessées par l’homme qu’elles se sont mis en quête du pouvoir, par souci d’égalité ! Combien il a fallu de victimes, pour que la femme enfin se décide à montrer autant d’égoïsme que les hommes !

    _ Tu trouves que nous sommes égoïstes ?

    _ Mais par force, poussées par les hommes, pour faire jeu égal avec eux ! Mais ce n’est pas dans votre nature ! L’homme vous a simplement polluées ! Tout le monde sait que la première femme est née dans un fleuve de lait ! Jamais elle n’a été souillée par le règne animal, comme l’homme, ce porc !

    _ J’avoue que tu m’embrouilles, Kasaï ! Il y a chez toi de la raison et de la tromperie… et on ne sait pas, en définitive, si tu te ne moques pas de nous !

    _ Qui oserait vous faire un tel affront ? Qui serait assez hardi, pour provoquer votre colère ? Les collines sont remplies de cadavres !

    _ Qu’est-ce qui se passe, ici ? demande d’une voix forte la Machine, en faisant son apparition, ce qui jette toutes les femmes par terre, avec des signes d’adoration. Toi, qui es-tu ?

    _ Kasaï, ma reine, un vieux marchand d’estampes…

    _ C’est curieux, j’ai l’impression de te connaître… et de te détester !

    _ Vous faites erreur, ma reine, je suis entièrement dans votre camp, celui des femmes ! Que dis-je ? Celui des gentilles, des victimes et de la justice ! Chaque jour que Dieu fait, je loue la générosité de la femme et son héroïsme !

    _ Et c’est dans ton intérêt, Kasaï ! Mais à présent laisse-nous, sale pouilleux ! La Machine doit s’occuper de la Machine ! Elle n’écoute pas les rats ! »

                                                                                                         103

    Paschic parle aux Aigriculteurs… « Si je comprends bien, vous êtes en colère contre la grande distribution, parce qu’elle vend des produits étrangers, qui ne sont pas les vôtres !

    _ Mais t’as tout compris, mon gars ! On dirait que tu travailles du chapeau !

    _ Mais la grande distribution, elle, fait jouer la concurrence, celle du marché européen ! Donc, vous êtes en colère contre vos collègues étrangers… et ils sont en colère contre vous ! Vous fulminez parce qu’il existe des Aigriculteurs, allemands, tchèques, ou polonais et eux ne supportent pas les Aigriculteurs français ! En définitive, vous pestez parce qu’ailleurs on travaille comme vous ! Vous trouvez que ça a du sens ?

    _ Ben, t’as une solution ?

    _ Bien sûr ! Je vous dis même d’avoir de la compassion pour les margoulins de la grande distribution !

    _ Quoi ? Qu’est-ce tu dis ? T’es complètement givré !

    _ Ils sont encore plus perdus que vous ! Vous devriez avoir de la peine pour eux !

    _ Plutôt crever !

    _ Je viens de vous démontrer que le système est absurde ! Vous représentez en ce moment tout le vide de nos sociétés ! J’ai soixante ans et ça fait soixante ans que je vous vois en colère, en train de bloquer les routes ! Ne croyez-vous pas que ce serait à vous de changer ?

    _ Mais on gagne à peine de quoi vivre ! Et on sait même pas de quoi s’ra fait demain !

    _ Pourquoi t’inquiètes-tu du lendemain ? A chaque jour suffit sa peine ! A quoi bon se soucier du futur, si déjà vous ne savez pas apprécier le présent ?

    _ Mais d’où tu sors, toi ? T’es total à la masse !

    _ Des milliers de migrants viennent ici, parce que nous avons tout ! Et vous levez les bras au ciel, comme si vous n’aviez rien !

    _ Mais on nous exploite ! On travaille jour et nuit et on est harassé et tout ça pour pas un rond ! Tout ça, pour que des salopards, qui sont bien au chaud, se sucrent !

    _ Je comprends bien, mais c’est votre ego qui souffre ! Vous avez l’impression de vous faire baiser ! Et moi, je vous dis que je peux vous libérer, vous rendre heureux ! Mais cela passera par vous débarrasser de votre ego !

    _ J’ comprends rien à ce que tu racontes !

    _ Non, parce que tu es agité ! Tu ne sais plus distinguer la paix de l’inquiétude ! Vous n’avez plus conscience de votre richesse et du miracle que constitue la terre ! Pour moi, c’en est toujours un ! Vous plantez et quelques mois après, vous avez du blé ou du maïs, de belles plantes bien dorées ou de deux mètres de haut ! La générosité de la terre, vous ne la percevez plus du haut de vos engins, qui pourraient labourer Mars en une après-midi ! Retrouvez la simplicité et la sagesse ! Et que certains se moquent de vous, qu’est-ce que ça peut faire ? Vous serez riches intérieurement !

    _ C’est pas vrai ! Tu parles de la foi, de la croyance en Dieu ? Je rêve ! Qui va payer les traites, qui va bosser ?

    _ Demandez-vous pourquoi vous travaillez ! Si c’est pour montrer que vous pouvez être modernes, avoir un salaire, vous sentir puissants, alors vous serez toujours malheureux ! C’est votre ego votre fardeau et seule la confiance en Dieu vous permettra d’en rire ! Que voulez-vous ? Un chèque ? Que les Aigriculteurs étrangers soient pénalisés, c’est-à-dire que vous-mêmes, en définitive, vous subissiez encore des pressions ? Ah ! Mais vous voulez démontrer qu’on ne vous l’a fait pas, que vous êtes forts ! Votre problème est donc un problème d’ego !

    _ Ego ou pas, tu nous casses les oreilles et maintenant barre-toi !

    _ Bien sûr et vous me voyez naïf ! Et pourtant c’est vous qui êtes naïfs, car jamais vous ne vous rendez compte de votre situation absurde ! A ceux qui ont des oreilles, je dis : « Marche vers l’amour et la foi ! Sois heureux d’avoir à manger ! Dépose le fardeau de ton ego ! Réjouis-toi de l’œuvre de la nature ! Abandonne le rendement ! Ne cherche pas la puissance ! »

    _ C’est pas vrai ! Comment on peut fermer ton clapet ?

    _ En ce moment, c’est l’hiver les animaux ont du mal à trouver de la nourriture ! Nous sommes comme eux, nos satisfactions sont rares et nous en souffrons ! Alors, tout le monde se dit en colère et se révolte ! La foi, elle nourrit comme une barre d’or dans l’esprit ! Ainsi, vous resteriez en paix avec vous-mêmes ! Il y a-t-il un bien plus précieux ?

    _ T’es encore là ! Versons-lui du fumier sur la tête !

    _ N’êtes-vous pas fatigués d’avoir soif ? Votre tourment est sans fin ! Vous demandez quelque chose que le gouvernement est incapable de vous donner, à savoir un sens à votre vie !

    _ Eh bien, te voilà avec une couronne de fumier ! Sois heureux de ressembler à ton maître ! »

                                                                                                                 104

    Paschic se réveille en sueur : le téléphone vibre et on est au milieu de la nuit ! « Allo ! » fait Paschic, mais personne ne lui répond : c’est un appel anonyme ! Au lieu de s’énerver, Paschic au contraire devient tout à fait silencieux… Ce qu’il veut, c’est entendre respirer « l’autre », de sorte que celui-ci en soit gêné, pris à son propre piège, comme si c’était Paschic le « malade » ! Et, effectivement, l’autre finit par raccrocher, sans doute déçu, car il aurait voulu les plaintes de Paschic, aurait joui de son trouble !

    Cependant, ça fait des mois que ça dure, plusieurs fois par semaine, à toute heure, si bien que Paschic hésite maintenant à répondre au téléphone, qu’il attend qu’on parle, ce qui provoque l’embarras de son interlocuteur, et qu’au final il s’isole de plus en plus ! D’où cela peut-il venir ? Qui s’amuse à lui faire peur ? Paschic en a une petite idée, mais il n’ose pas y croire, tant elle lui paraît scandaleuse et lui donne à lui-même trop d’importance ! Ne serait-il pas paranoïaque ? Mais, à la vérité, il pense que c’est la Machine, sa propre mère, qui est à l’origine de ces appels anonymes !

    Au matin Paschic va chercher son courrier, dans la boite qui est au bout de son jardin, et il remarque une grosse voiture grise, garée de l’autre côté de la rue ! Bizarre ! Généralement, personne ne se met là, à cause des déjections des pigeons posés plus haut… Est-ce la fatigue de la nuit, mais Paschic a l’impression que la voiture lui dit : « Tu vois, je suis là et je te surveille ! » Paschic veut en avoir le cœur net et va traverser, quand la voiture démarre et lui passe sous le nez ! Il est impossible de voir qui est à l’intérieur, tant les vitres sont sales et Paschic doit rester dans le doute…

    Qu’à cela ne tienne ! Dans ce cas-là, quand il est ennuyé, il part à la pêche, dans le bayou qui commence juste derrière ! Paschic a un canot et il va chercher son matériel de pêche, car la luxuriance de la nature l’apaise à coup sûr ! Mais, en arrivant au petit ponton, il constate que son canot a été coulé ! Cette fois-ci, c’en est trop ! Il sort sa vieille Dodge et file vers la maison de la Machine, pour lui dire ses quatre vérités !

    La maison de la Machine est une vaste demeure au sommet d’une colline et évidemment, on y accède par un parc très bien entretenu ! Le gravier crisse sous les pneus usés de la Dodge et Paschic entre en coup de vent dasn le salon ! Une domestique essaie de l’arrêter, mais il n’y fait pas attention, allant directement vers la Machine, assise dans un fauteuil cossu ! « J’aimerais que tu me laisses tranquille, s’écrie Paschic, que tu cesses de me harceler ! Bien sûr, cela ne veut rien dire pour toi, car tu méprises trop les gens ! Mais je ne t’appartiens pas ! Chacun a une vie propre, figure-toi, et a droit au respect !

    _ Je ne comprends pas ce que tu veux dire… répond la Machine très digne.

    _ Ah bon ? Les coups de téléphone anonymes, le canot percé, ce n’est pas toi sans doute ! Je pourrais te reprocher mille avanies de ta part, mille sournoiseries, mille coups tordus ! La liste est impressionnante, sans fin et tu sais pourquoi tu agis comme ça ? Mais parce que tu vis de ton contrôle, du sentiment de ton pouvoir ! Seule toi t’intéresses ! A part ton monde, rien n’existe ! Et c’est pourquoi on te doit une totale soumission ! Et dire que tu as passé mon enfance à me reprocher mon égoïsme ! Je t’entends encore me dire : « Mais voyons Paschic, tu n’es pas le centre de l’Univers ! » Mon Dieu, si seulement tu avais pu profiter de tes leçons !

    _ Je ne vois toujours pas ce que j’ai fait d’ mal…

    _ Tu m’ dégoûtes ! »

    Paschic retourne chez lui, peut-être un peu soulagé, mais, vers le soir, la voiture du shériff est bien en vue devant la maison, avec ses feux multicolores ! Paschic va au devant du shériff, qui est accompagné par son adjoint, un type de deux mètres et qui sue tout le temps… « J’ai de mauvaises nouvelles, fiston, fait le shériff. J’ai reçu une plainte de la Machine pour harcèlement…

    _ Mais c’est pas vrai ! C’est justement elle qui… Elle a même crevé mon canot ! »

    Le shériff caresse son chapeau, pendant que son adjoint crache… « Hum, je sais que les histoires de famille, c’est compliqué, reprend le shériff, mais là, fiston, ce que j’ai eu au bout du fil, c’est une vieille dame qui pleurait, qui n’en pouvait plus, à cause semble-t-il de ton égoïsme ! »

    Soudain, Paschic comprend qu’il ne pourra jamais expliquer qui est la Machine ! parce qu’elle est une vieille dame et qu’elles sont vues comme fragiles et vénérables ! En fait, il faudrait que le shériff change entièrement son monde et qu’il se voit lui-même différemment ! Un abîme s’ouvrirait sous ses pieds et encore plus sous ceux de son adjoint !

    Paschic prend la décision de se taire, car c’est toujours ce qu’il a fait, à chaque fois qu’il a été question de se sortir des griffes de la Machine… Il est nécessaire de tout gober et d’acquiescer à tout, pour que les choses se tassent… « D’accord shériff, je vous suis… », dit Paschic, en décevant l’adjoint, qui aurait été ravi de mettre une rouste à un harceleur de vieilles dames !

  • Rank (96-99)

    R19

     

     

                                  "Attention avec lui, c'est un refoulé mystique!"

                                                                 Les Douze salopards

     

     

                                                         96

    La Machine se lance en politique : « Mes amis, mes amis ! Mon grand-père habitait déjà cette région et pendant les moissons, quand il arrêtait enfin à la nuit tombée, je voyais dans ses yeux la fierté d’appartenir à notre beau pays ! En temps-là, le banquier regardait l’agriculteur, pour lui dire : « Tu peux me faire confiance ! Je suis sans mensonges ! » Et les deux hommes allaient boire un coup chez Joey ! Ils étaient des égaux, avant de regagner leur logis, où leurs femmes avaient préparé une délicieuse tarte aux pommes !

    _ Ouais ouais ! C’était ça le pays ! Ouais !

    _ Et le petit garçon, qui n’avait pas froid aux yeux, se saisissait de la vipère pour la montrer à sa jeune sœur, qui mangeait du maïs avec des dents éclatantes ! Et ben moi, je vous dis qu’on va faire pareil avec l’étranger et tous les technocrates de la capitale ! On va maintenir leur tête sifflante et venimeuse, avant de l’écrabouiller !

    _ Ouais ! Ouais ! C’est c’ qu’on va faire ! Hou ! Hou !

    _ Ils vont venir vous prendre votre argent ! Ils violeront vos femmes ! Ils mettront le feu à vos récoltes ! Mais, moi, j’ vous dis qu’on les laissera pas faire ! Ils vont trouver à qui parler ! Car de la monnaie on n’en a pas beaucoup, puisqu’on l’a gagnée à la sueur de notre front ! Mais du plomb, on veut bien leur en donner !

    _ Ouais ! Ouais ! On va les truffer de plomb !

    _ Pas toi, pas toi, la Machine, crie quelqu’un. T’as jamais bossé d’ ta vie ! T’as hérité des millions !

    _ Je veux ramener le pays à son âge d’or ! reprend la Machine, indifférente au perturbateur. A cette époque, la mondialisation n’existait pas et on était purs ensemble ! Ils vous disent que la Terre se réchauffe, mais en réalité ils veulent détruire notre industrie, nos vraies valeurs !Croyez-moi, mes amis, la terre ne ment pas ! Faisons lui confiance ! Vos yeux sont comme des lacs bleus, où le mal ne peut pas apparaître !

    _ Pas toi, la Machine ! Pas toi ! Toi, tu mens, t’es un violeur, un fraudeur, un pollueur !

    _ Il semblerait, mes amis, que nous ayons parmi nous un ennemi, un trouble-fête ! Alors, mon gars qui es-tu ?

    _ J’ suis Rank et j’ te connais bien ! Le mal a toujours existé ! Ton pays est fantasmé ! Et puis, t’es la première à piétiner la morale ! Tu veux le pouvoir, sinon la justice va te dépecer !

    _ La justice inique des technocrates ! Elle veut m’abattre, nous le savons ! Autre chose ?

    _ Tu méprises tous les gens ici ! Tu te sers d’eux ! Tu n’aimes que toi et tes partisans veulent bien se laisser abuser ! Tes mensonges plaisent à leur paresse ! Y a qu’ des bouseux ici !

    _ Qu’est-ce que je disais ? Le ver est dans le fruit ! Le technocrate est dans nos rangs et a juré notre perte ! Le Seigneur a dit : « Je frapperai le pécheur ! Je l’anéantirai et le rendrai fou ! Ainsi resplendira ma justice pour des siècles et des siècles ! Car moi seul suis tout puissant et tu loueras mon nom ! » Gardes, saisissez-vous de cet homme et enlevez-lui par où il a péché ! Car le Seigneur a dit : « Si ta langue est mauvaise, jette-la loin de toi ! »

    _ Mais vous êtes dingues ! On est en démocratie ! Le Moyen Age, c’est terminé !

    _ Très juste ! Montrons-nous magnanimes ! Qu’on le pousse dehors et qu’on lui botte le cul jusqu’aux hémorroïdes !

    _ Ouais, ouais ! Une corde et un arbre, comme au bon vieux temps !

    _ Amen ! Ouais bon, où en étais-je ? reprend la Machine. Vous savez qu’ils ont dépensé des millions d’euros pour changer les écrous de nos fusées ! Et vous savez pourquoi ? Parce que les écrous ne venaient pas d’ici ! Mais d’ailleurs ! Encore un échange et des complications ! Alors qu’il suffisait d’acheter des écrous au quincaillier du coin, pour quinze dollars ! Le système est pourri ! Vous savez ce que j’ai dit au président d’Allemagne ? Si t’avances, pan ! pan ! Et il a reculé ! Trop facile ! Vivement que nos soyons de nouveau entre nous !

    _ Ouais ! Ouais ! Entre nous !

    _ Qu’est-ce que ça peut me faire que des enfants qui ne sont pas du pays, là-bas très loin, pleurent et meurent sous les bombes ! Votez pour moi, car les choses sont simples ! Je vous aiderai ! Nous nous aiderons ! Et nous fêterons, avec nos femmes et nos enfants, la grandeur de ce pays !

    _ Ouais, ouais, bien dit ! A bas les technocrates ! A bas la démocratie ! Vive le village !

    _ Nous terminons comme d’habitude par nous recueillir devant le drapeau ! Nous saluerons bientôt le retour de la pure jeune fille, de la religion, de l’art sain et de la dignité ! »

                                                                                                           97

    La Machine monte dans son tracteur, par un ascenseur tellement l’engin est haut ! « 500 000 euros ! Je l’ai payé un demi-million ! pense la Machine. Va falloir que ça tourne, sinon la banque va m’ tomber d’ssus ! Du calme ! Du calme ! » et la Machine sifflote, tandis que l’ascenseur s’arrête au niveau de la cabine !

    La Machine s’installe au volant : « Ça, c’est du matos ! dit-elle. 2 000 chevaux ! Attention les cultures, la Machine arrive ! » Le moteur est lancé et on ne s’entend plus, à cause des fusées situées à l’arrière ! La charrue luisante tourne, s’abaisse semblant impatiente d’en découdre ! Soudain, la Machine aperçoit Rank et elle ouvre un hublot pour l’appeler ! Elle siffle plus fort que le moteur, ce qui fait que Rank court vers l’engin et lève les yeux, comme s’il regardait les nuages !

    « Ouais, Rank, gueule la Machine, faut qu’ tu t’ magnes de sortir les vaches ! Et puis tu rangeras l’étable ! T’oublieras pas non plus de donner à manger aux cochons ! J’ peux pas tout faire ici ! Hier, t’as encore oublié de réparer la clôture ! Où qu t’étais ?

    _ Ben, près d’la rivière…

    _ Ah ouais ? Et qu’est-ce tu faisais là-bas ?

    _ Rien…

    _ Comment ça rien ?

    _ J’ regardais, c’est tout ! J’aime bien regarder les choses !

    _ Pfff ! T’as vraiment un poil dans la main ! Tu crois peut-être que ça m’amuse d’être dans l’ tracteur toute la journée !

    _ Ben, t’aimes bien l’ tracteur…

    _ Quoi ? Qu’est-ce que tu viens d’ dire ? Non, mais je rêve ! Les autres se cassent le cul et toi, tu bulles !

    _ C’est pas ça…

    _ Ah non ? C’est quoi alors ? Je sue et transpire pour t’ faire vivre ! Et toi, tu m’ dis que j’aime le tracteur ? Ton égoïsme, c’est terminé, Rank ! Le monde ne peut pas tourner autour de ta petite personne, négatif ! Tu vas voir quand Tautonus va rentrer, comment il va t’arranger ! Allez file ! »

    Rank s’empresse de faire ce qu’on lui a demandé, mais il ne peut s’empêcher de réfléchir ! « Sûr que la Machine prend du plaisir avec son nouveau tracteur ! Sûr que la Machine est aussi égoïste que moi ! Sûr que la Machine ne pense qu’à elle ! Sûr que la Machine détruit tout ce que j’aime : les arbres, les talus, les petit oiseaux ! Sûr que la Machine n’admire rien sauf elle ! Sûr que la Machine est injuste ! Sûr qu’elle ne connaît pas la paix ! Sûr que la Machine ne sait pas ce qu’est une fleur, un remous dans l’eau, un bourgeon ! Sûr que la Machine ne sait pas regarder ! Sûr que la Machine n’est préoccupé que par ses ambitions ! Sûr que la machine n’a aucune idée de l’amour divin ! Sûr que la Machine ne réfléchit pas ! Sûr que Jésus est mort pour rien ! Sûr que la Machine est une brute ! Sûr que la vie de la Machine est vide, parce qu’elle est ambitieuse et ne pense qu’au profit, à la rentabilité ! Sûr que la Machine ne comprendra pas la mort et la trouvera ignoble et absurde ! Sûr que la Machine ne sera pas sauvée ! Sûr qu’elle n’a aucune spiritualité et qu’elle sera toujours déçue ! Sûr qu’on ne peut pas satisfaire son ego ! Sûr que les souffrances de la Machine sont celles de l’ego ! Sûr qu’on peut être heureux à condition de se débarrasser de l’ego ! Sûr que seul l’amour peut détruire l’ego ! Sûr que l’amour de Jésus est un mystère ! Sûr que c’est une aventure infinie ! Sûr que la foi est la seule chose qui mérité d’être vécue ! »

    Ainsi va le petit Rank en sortant les vaches, alors que de son côté la Machine fonce, arrive sur son champ et commence à labourer et c’est un déluge de poussière et un vacarme tel qu’on croit le tombereau de l’enfer lancé à toute allure ! « Vite, vite ! se dit la Machine. Y pas d’ temps à perdre ! Pas un arbre en vue, ça c’est de la culture ! », mais un autre nuage de fumée arrive vers la Machine, c’est le voisin sur son tracteur et les deux engins s’arrêtent l’un à côté de l’autre : « Tu sais pas la nouvelle ? crie le voisin. Tu pourras plus utiliser le VS 70 !

    _ Quoi ?

    _ Nouvelles directives européennes !

    _ J’en ai marre ! J’en ai marre !

    _ Sûr, ras-le-bol ! Grande manifestation sur tout le pays, t’en es ?

    _ Bien sûr ! On va pas dire merci ! Marre !

    _ Ouais, ras-le-bol ! »

                                                                                                           98

    La secrétaire est une bombe, mais une bombe glaciale et Paschic se fait plus prudent que le sioux, car le pauvre gars, qui aurait un coup de mou et qui montrerait son admiration à la bombe, serait traîné par elle sur un champ de pierres et laissé pour mort !

    « Oui ? fait la secrétaire hautaine et un peu déçue qu’on n’ait pas mis le pied dans son piège à loups.

    _ Paschic ! J’ai rendez-vous avec monsieur Ego... »

    La bombe parle dans un micro et écoute une seconde son casque, puis elle dit : « Effectivement, monsieur Paschic, monsieur Ego va vous recevoir… » et deux yeux noirs indiquent à Paschic le couloir vitrée qu’il doit suivre… Paschic remercie d’un bref mouvement de tête, se félicitant d’avoir su garder ses sens à l’abri de toutes ces formes qui explosent et il avance sur une moquette plus douce que la peau d’une femme ! Enfin la porte et le bureau d’Ego ! C’est une sorte de cathédrale éclairée, avec une immense table acajou pour autel !

    Ego derrière lance : « Asseyez-vous Paschic ! Cigare ? Un verre ?

    _ Whisky, avec un doigt de soda... »

    Ego se lève et va vers le bar, montrant qu’il est une sorte de colosse nerveux… « Que savez-vous de moi ? demande-t-il, quand il rapporte le verre de Paschic.

    _ Je pense que c’est vous qui dirigez la ville... et même le pays...

    _ Ouais, mais ça, c’est la façade, Paschic ! La vérité, c’est qu’on m’emmerde, qu’on voudrait me voir mordre la poussière ! Tous, là, dehors, ils rêvent de me faire la peau ! Ils cherchent qu’à m’ baiser ! J’en ai ras-le-bol, Paschic ! ras-le-bol ! Tenez, c’ matin, j’ai même pas touché à mes œufs ! »

    Les yeux de Pashcic papillotent, comme s’ils étaient pleins de compassion… « Ouais, vous vous en foutez, mais j’ai besoin de vous, Paschic ! On m’a dit que comme privé vous êtes un bon, discret et efficace !

    _ Je ne sais toujours pas ce que vous voulez…

    _ J’aimerais que vous retrouviez cette femme ! C’est la seule que j’aie vraiment aimée... et je l’aime toujours ! »

    Ego glisse sous les yeux de Paschic une photographie, celle d’une femme heureuse et magnifique ! « Et par où j’ pourrais commencer ? demande Paschic.

    _ Aux dernières nouvelles, elle travaillait pour un mouvement féministe un peu sectaire, sur la montagne de Cargnola... »

    Un peu plus tard, Paschic rejoint son vieux cabriolet, qu’il a acheté en des jours meilleurs et il prend la direction du Mont Cargnola, mais impossible de quitter la ville facilement : toutes les artères principales sont bloquées par des manifestants, qui crient : « Ras-le-bol ! Ras-le-bol ! » Paschic doit faire de nombreux détours et il tombe sur un meeting, où une voix dit : « Vous en avez ras-le-bol ? Rejoignez-moi ! Je vais vous débarrasser de tout ça, de toute cette vermine ! » Paschic se dit que les hommes d’Ego travaillent vraiment bien et qu’il n’est pas étonnant que leur patron tienne la ville dans une main de fer !

    Mais enfin, le paysage change et ce sont les collines douces et désertiques, qui précèdent le Mont Cargnola... Il fait soudain très chaud et Paschic s’arrête pour enlever la capote de la voiture… Il voit plus bas des hommes qui cassent des pierres, sous la surveillance de femmes armées… Les prisonniers ont les lettres PN dans le dos…

    Au bout de la route il y a des bâtiments blancs et ça ressemble à une académie militaire… Paschic est conduit dans le bureau de la directrice, une femme sèche et d’abord désagréable, appelée Lapsie et qui regarde la photo que lui soumet Paschic, comme si elle risquait de se salir les yeux ! « Oui, cette femme a travaillé ici, dit Lapsie, mais nous ne l’avons pas gardée… Elle ne partageait pas nos idées…

    _ Dites, j’ai vu des hommes en bas, avec PN sur le dos… Qu’est-ce que ça veut dire ?

    _ Mais Pervers Narcissique ! Nous les rééduquons et croyez-moi, ils nous remercient à la fin !

    _ Je n’en doute pas... »

    Paschic sort du bâtiment et se dit qu’il est dans une impasse, quand derrière un buisson une voix lui fait : « Pssst ! Pssst ! Je connais la femme que vous cherchez… et j’ai sa nouvelle adresse ! Vous lui direz que Cindy pense à elle ! » Avant même que Paschic ne pose une question, Cindy a déjà disparu, mais elle a laissé dans la main du détective un petit morceau de papier… Paschic l’ouvre dans le cabriolet et l’adresse indiquée est à plus de cent kilomètres de là… Sagement, le cabriolet reprend la route…

    A la fin de la journée, Paschic arrive dans une propriété avec de beaux arbres fruitiers et il monte à pied jusqu’à une véranda… La femme de la photo est là, bien plus belle que sur l’image… Elle rayonne et semble n’avoir peur de rien ! La gorge de Paschic se noue, car il est en train de tomber amoureux ! Cependant, il explique qui il est et le but de sa démarche, ce qui fait rire la femme ! « Venez, monsieur Paschic, dit-elle. Installez-vous, je vais nous chercher une orangeade ! »

    Un fois qu’ils sont rafraîchis, la femme reprend : « Vous direz à Ego qu’il y a entre lui et moi incompatibilité d’humeurs ! C’est bien simple, je me demande aujourd’hui ce que j’ai pu lui trouver !

    _ Je ne suis pas obligé de retourner le voir… Après tout, j’en ai ras-le-bol ! »

    La Foi et Paschic éclatent de rire !

                                                                                                            99

    Paschic est assis devant sa cabane et il regarde la neige s’égoutter, sous le soleil du matin… Les perles d’eau scintillent et des masses blanches glissent des sapins autour ! Cela fait un bruit sourd qui trouble le silence, mais des oiseaux enchantent aussi le lieu… Ils ont de belles couleurs, se chamaillent et laissent dans la neige de délicieuses petites traces !

    Deux cavaliers sont en vue plus bas dans la vallée et Paschic les laisse monter à lui sans bouger… Ce sont en fait deux cavalières et quand elles sont plus près, Paschic reconnaît Bona et Lapsie ! Elles ont l’air très excitées : « Bon sang ! s’écrie Bona. Faut l’ trouver ton repaire, Paschic ! On s’est paumée dans la vallée, figure-toi !

    _ On a tourné pendant des heures, renchérit Lapsie, et on s’rait mortes de froid, si on n’avait pas croisé un vieux débile !

    _ C’est lui qui nous remis dans l’ bon chemin ! Et alors quoi Paschic, tu vas laisser tes amies geler dehors ? »

    Paschic ne répond pas, c’est inutile : ce sont deux univers différents qui se rencontrent ! Celui des deux femmes est agité, parce que dépourvu de sens…, mais Paschic ne peut pas refuser d’accueillir les visiteuses, afin qu’elles se réchauffent… et enfin, elles ne sont pas venues dans ce trou perdu par hasard !

    Il fait donc signe aux deux femmes d’entrer, dans sa modeste demeure, en s’attendant aux réflexions d’usage, en ce qui concerne son intérieur ! « Snif ! Snif ! Ça sent le renfermé ici, Paschic ! (Et dire que les femmes sont promptes à relever l’impolitesse des hommes!)

    _ Ça sent le fauve comme on dit ! rigole Lapsie.

    _ Bon sang, Paschic, comment tu peux vivre dans un pareil trou ! J’ comprends pas !

    _ C’est vrai ça, Paschic, vivre comme un reclus va affecter ta santé mentale ! Il faut sortir, bouger, voir du monde !

    _ Faut s’ battre, oui, fait Bona. Autrement les autres te bouffent ! Pendant qu’ t’es là à rien foutre, ou presque, y s’en mettent plein la lampe ! Y s’ foutent bien d’ ta gueule, allez !

    _ Mon Dieu et tu restes là dans l’ silence ? T’as pas d’amis ? T’arrives à rester tranquille ?

    _ Il va finir par se transformer en toile d’araignée !

    _ Ah ! Ah ! Hi ! Hi !

    _ Y va crever là et personne n’en saura rien !

    _ Largué le pauvre Paschic ! L’aura pas vécu !

    _ Je n’ai que du café à vous offrir... »

    Ce sont les premières paroles de Paschic, depuis l’arrivée des deux filles… et il se lève pour mettre de l’eau à chauffer… « Regarde-moi ça ! fait Bona à Lapsie. Une gazinière !

    _ Ohé Paschic ! On est au temps de l’induction ! Et du portable, et des réseaux sociaux et d’ la com !

    _ Ici, tu parles dans un pot à yaourt, pour passer commande chez l’ laitier ?

    _ Wharf ! Wharf ! Ouf ! Ouf !

    _ Pourquoi vous êtes là, les filles ?

    _ Ben, on vient de la part de la Machine !

    _ Ouais, elle veut enterrer la hache de guerre ! On est une sorte de délégation pour la paix, tu vois ? »

    Paschic apporte le café aux deux femmes assises en face de lui… Il y a un moment de silence, qui surprend et qui bien entendu gêne les visiteuses… « Mais réellement, Paschic, comment tu fais pour vivre… dans un tel dénuement ?

    _ C’est une question de paix intérieure… J’ai à manger et ça me suffit ! Pour le reste, j’attends « l’esprit » qui me nourrit et m’aime ! Mon ego ne souffre pas, car il est confiant ! »

    Ces propos paraissent absolument lunaires aux deux femmes et Bona reprend : « Comme je te le disais, la Machine veut bien faire la paix avec toi, à condition bien entendu que tu reconnaisses ta propre part de responsabilités !

    _ Car tu en as sûrement une, pas vrai Paschic ? approuve Lapsie. Il faut que chacun y mette du sien !

    _ Il est bon le café ? »

    La question étonne les visiteuses, qui semblent ramenées sur terre ! « Bien sûr qu’il est bon ! s’écrie Lapsie. Mais j’ vais quand même lui rajouter un peu de gnôle ! Ah ! Ah ! »

    A cet instant, le colt de Paschic, qui jusque-là avait été caché sous une couverture, aboie et Lapsie est projetée en arrière, ainsi que l’arme qu’elle avait déjà dans la main ! Le poignard de Bona siffle et se fiche dans l’épaule de Paschic, qui n’en continue pas moins son mouvement tournant et qui fait feu une nouvelle fois ! Bona s’écroule avec une grimace sur la bouche ! Puis, c’est de nouveau le silence et le poids du temps…

    « Ils n’apprennent jamais rien ! » se dit Paschic.

  • Rank (92-95)

    R18

     

     

                               "Poems, everybody! Poems!"

                                                        The Wall

     

                                                       92

    Le soldat Paschic marche sous les étoiles, au bord d’une route de campagne… Enfin, il arrive au bourg, qui à cette heure est désert ! Mais Paschic ouvre bientôt la porte du bistrot et après un vague bonsoir, car ici tout le monde se connaît et se supporte, il prend place au comptoir sur un tabouret ! Il y a là quatre joueurs de belote, à une petite table, et le cafetier qui sans un mot sert Paschic ! Il lui verse un rouge-bord, avec des miettes de bouchon, car rien ne vaut un verre de « vinaigre » pour se réchauffer ! Mais Paschic a fini de se faire des illusions !

    Soudain, un autre client entre et c’est un jeune Arabe, d’ailleurs très poli, qui vient acheter des cigarettes ! Chacun devine dehors son Audi puissante et confortable, ce qui fait qu’après son départ quelqu’un demande : «Où trouvent-ils les moyens pour s’acheter ce type de voitures... 

    _ Ils doivent avoir des réseaux, répond un autre.

    _ Si on pouvait tous les faire rentrer chez eux, ajoute un troisième, on n’aurait plus d’ problèmes !

    _ Ça, c’est pas la France ! fait le quatrième. Nous sommes tous égaux ! Non, le problème, c’est la haute finance et les profiteurs ! Ceux-là, faut les mettre au pas ! »

    On assiste à l’éternelle joute entre la droite et la gauche, mais Paschic intervient : « Peuh ! La solution n’est ni politique, ni économique ! Il faut d’abord se changer soi-même ! « Aimez-vous les uns les autres ! » Y a pas d’autres solutions ! »

    Cette sortie égaie les joueurs de belote ! « Ah ! Parce que toi, Paschic, tu crois encore au bon Dieu, au petit Jésus et à la Vierge Marie ! jette l’un.

    _ Bien sûr !

    _ C’est pas vrai !

    _ Ah ! Ah !

    _ Eh Paschic, s’écrie un autre, si moi je te donne un coup, tu m’ pardonneras ? C’est ça ?

    _ Et où tu vas trouver ton pain, Paschic ? Hein ? Moi, j’ai plus d’ quarante ans d’ boîte !

    _ P’têt’ qu’il file pédophile !

    _ Ouh, ouh !

    _ Tiens, René, ressert Paschic ! Il a pas fini d’ nous faire rigoler !

    _ Où tu l’ vois le bon Dieu, Paschic ? En Ukraine, chez les SDF ?

    _ J’ le vois pas dans vos cœurs en tout cas !

    _ Ouaf ! Ouaf !

    _ Pour sûr qu’ tu l’ vois pas, car il n’y est pas ! Pas folle la guêpe !

    _ Moi, j’ vais t’ dire, Paschic ! Çui qui m’emmerde, l’as intérêt d’ savoir courir très vite ! J’ prends l’ fusil et pan ! pan !

    _ Et tu vas encore à la messe… et tout ça ?

    _ En 54, on perdait la Cochinchine !

    _ Non mais t’es pas sérieux, Paschic…

    _ Y en a qui doivent payer, c’est tout !

    _ Avec le départ des étrangers, la France retrouvera la religion... »

    Devant tout ce fatras, Paschic s’envoie son verre d’un trait et sort ! A l’intérieur du bar, on commente le personnage… « Quel drôle d’oiseau ! dit l’un.

    _ Mais de quoi il vit ?

    _ Il a un potager, j’ crois !

    _ Du temps d’ la poste, il paraît qu’il envoyait des manuscrits à Paris, pour s’ faire éditer !

    _ Ah bon, il s’est cru écrivain ?

    _ Ils ont dû bien rigoler avec ses idées, là-bas !

    _ Tiens, René, tu remets la tournée ! Il m’a ravigoté, c’ Paschic !

    _ Un innocent, c’est un innocent !

    _ Chaque bourg en a un !

    _ Ah ! Si quelqu’un me marche sur les pieds, moi, j’ vois rouge !

    _ Surtout si c’est un étranger !

    _ Surtout si c’est un profiteur !

    _ Et le dix de der, il est pour qui ?

    _ C’est toi qui viens d’ jouer, non ? 

    _ Ah ! Ah ! Ce Paschic ! »

                                                                                                          93

    La Machine fait son jogging matinal, en compagnie de quelques admiratrices… « Allez, les filles, on s’bat ! On y va !

    _ Ouh ! Fait froid ! Ça pique !

    _ C’est ça qu’ j’aime ! On s’bat ! Le grand air ! Ouh ! J’ai plein d’ projets, les filles ! J’ crois qu’ j’aime la vie à la folie !

    _ Qu’est-ce que tu veux faire ?

    _ Plein d’ choses ! Vous savez, il faut saisir toutes les occasions ! D’abord je suis blanc, dans ce beau pays ! Pas malade ! Et dès que j’ai eu vingt ans, j’ai hérité de 400 millions de dollars !

    _ C’est pas vrai !

    _ Mais si ! Mon père m’a fait passer ça par plusieurs comptes, pour éviter l’impôt ! Un malin le paternel !

    _ Tel père, telle fille !

    _ Ah ! Ah ! Jalouse ?

    _ Ben oui, tu as eu beaucoup de chances !

    _ La chance n’y est pour rien, les affaires oui ! Je me suis faite toute seule, les filles !

    _ Tout de même, ta sécurité était assurée ! Moi, je…

    _ Mais de toi, on s’en fout ! Je ne connais qu’un seul drame, c’est de respecter les autres ! C’est le début de la fin ! Commencer à prendre l’autre au sérieux, l’écouter, lui donner une réalité ? Les filles, c’est la déprime ! Ah ! Ah ! Faites comme moi, ne pensez qu’à vous… et écrasez le faible ! Il le mérite ! Allez, les filles, on en donne un coup ! Ouf ! Ouf !

    _ Eh ! Attends-nous !

    _ Votre problème, c’est que vous n’êtes pas assez égoïstes ! Vous êtes trop craintives ! Mais de quoi avez-vous peur, bordel ?

    _ Mais on n’a pas tes moyens ! Il nous arrive d’être inquiètes !

    _ Les affaires, les gosses, les affaires ! Faut pas hésiter à frauder ! Ramassez le pactole, baisez l’administration, tous ces technocrates qui bavassent ! Vous minaudez comme eux ! On prend, les filles, et c’est tout ! Ah ! Ah ! Et vous savez quoi ? Je vais redresser ce putain d’ pays et lui redonner toute sa grandeur !

    _ Faudrait qu’ tu commences par payer l’impôt !

    _ Ah ! La salope ! Fous-moi l’ camp, ou j’ t’écrase !

    _ Connasse toi-même !

    _ Va t’ faire mettre la main au panier ! Morue ! Elle se tire ! Bon débarras !

    _ Elle avait trop d’ principes ! Depuis un certain temps déjà, j’ la voyais cogiter ! Elle commençait à considérer les autres, j’en suis sûre… et j’ me suis dit que ça finirait mal !

    _ Ben, t’avais raison ! Elle a pas le sens du drapeau ! Ceux qui savent lire sont communistes ! Ah ! Quelle belle vie ! Est-ce que j’ai fait ma p’tite prière, c’ matin ! J’ai besoin de l’appui de tous les cagots !

    _ Euh… C’ matin ? Je me rappelle seulement ton plantureux petit-déjeuner !

    _ Alors allons-y, ma belle, arrêtons-nous pour prier un peu ! Il est bon que le big boss là-haut me protège ! « Seigneur, fais-moi triompher ! Surtout que je ne termine pas comme toi, en loser sur la croix ! Ne m’humilie pas, je n’aime pas ça du tout ! Aide-moi contre tes ennemis, pour ta justice : que tous les salopards qui veulent me baiser soit durement châtiés ! Ainsi la victoire sera pour toi, pour moi et ma famille ! Éloigne de moi la coupe du vice, mais laisse-moi le droit de violer, de mentir, de frauder ! C’est pour la cause ! Bien sûr que je me tienne loin de la difficulté, de l’effort, de la nuance, de l’anonymat, comme toi tu les as connus, car un seul jobard, ça suffit ! »

    _ Ouh ! Ouh ! Ça, c’est de la prière !

    _ Attends… « Eh ! Oh ! Seigneur, j’ai aucune confiance en toi ! Tu l’ sais bien ! La foi, connais pas ! » Ah ! Ah ! C’est fort, c’est tonique, j’adore ça ! C’est mon monde ! C’est moi ici et là-bas ! Tout le reste me fatigue ! Hop ! Hop ! La vie est belle !

    _ On peut chanter ?

    _ Vas-y !

    _ Ô toi, mon cher égoïsme, voilà ton heure ! Ne tremble pas, arrête de pleurer ! Le jour J est arrivé ! Tu vas sortir de moi, comme l’enfant qui vient d’ naître…

    _ Tout est simple, tout est simple ! quand on ne respecte personne !

    _ Tu vas pouvoir régner sur le monde ! Les étrangers dehors ! Les règles dehors ! Les technocrates dehors ! Les livres dehors ! Les faibles dehors !

    _ Tout est simple, tout est simple ! En Massey Ferguson, j’ ne reconnais plus personne ! Pim, poum ! En Massey Ferguson, j’ ne reconnais plus personne ! Pim, poum ! Ah ! Ah ! Notre hymne !

    _ Préparez les voies de l’égoïsme ! Le Seigneur arrive !

    _ Bon sang ! J’adore ça ! I love it ! »

                                                                                                          94 

    la Machine demande : « Quelles sont les chiffres ? » Ses collaborateurs les lui montre… « C’est pas rentable ! fait la Machine. On efface !

    _ Bon sang, la Machine ! s’écrie l’un. C’est un bureau de poste à El Paso ! Ils n’ont qu’ ça là-bas !

    _ Pas rentable, on efface !

    _ Laisse-moi te dire que t’es une belle sa... ! On a besoin de repères ! Niveau psychologie, t’es zéro !

    _ T’es limite d’être viré toi-même ! Mais bon, d’accord, on leur mettra un distributeur d’enveloppes… et pour les transactions, y aura quelqu’un avec une tablette ! Ça va comme ça ? Et c’est plus écologique !

    _ Comment ça ?

    _ Pas d’emballages, pas d’ chauffages, pas d’ matière ! Le tout numérique ! Le virtuel sans pollution !

    _ Faut quand même refroidir les réseaux…

    _ Tout à l’heure, tu vas m’ dire que les éoliennes gâchent le paysage ! Faut savoir c’ qu’on veut ! Moi, je choisis le moindre mal !

    _ Mais l’humain, le pauvre humain... ! Être efficace, c’est bien, mais nous sommes plus complexes que des chiffres !

    _ Mais, ma parole, tu vas te mettre à pigner, en m’ demandant l’égalité ! Tu vas m’accuser, éberlué, de casse sociale !

    _ Non, mais…

    _ Qu’est-ce qu’il y a de pire ? Voir les riches comme une nébuleuse haïssable et réclamer du respect, ou avancer objectivement, avec la raison ! Je découpe, je remodèle suivant la nécessité ! Je ne suis pas absurde, comme le croyant qui détruit au nom de l’amour !

    _ D’accord, d’accord ! Mais on peut se situer entre les deux ! Le pragmatisme du technocrate oublie les hommes ! Le numérique aussi ! Nous avons besoin d’amour, d’attention, de rêves et de beauté encore !

    _ Et c’est pour ça que tu es là ! Je t’ai engagé parce que tu es socialiste, c’est du moins ce que dit ton dossier ! Je m’attends à ce que tu fasses des phrases, même si tu penses pas beaucoup ! Tu crois encore qu’on peut brider l’économie et avoir des emplois ! T’es pas revenu d’ Moscou !

    _ Mais t’es pas lucide toi-même, non plus ! Regarde, les gens sont paumés et ils ont tellement peur qu’ils se réfugient dans leur égoïsme ! Ils sont comme des fauves en cage ! Ils sont prêts à tuer, si on menace leurs idées !

    _ Et tout ça au nom du bien et de la tolérance !

    _ Exact ! Mais le flot du numérique nous emporte, nous enlève le sol sous nos pieds ! d’où notre malaise, voire notre panique ! Le numérique dilue notre identité ! Tout ce qui nous entoure a l’air virtuel !

    _ Ça, c’est du style ! Mon investissement est payant ! Mais laisse-moi imaginer le monde de demain… Nos besoins gérés par l’IA et les robots…

    _ Plus besoin de travailler !

    _ Les villes ont arrêté de s’étendre, faute de combattants, ai-je envie de dire ! Eh oui, malgré tous nos discours, nous n’avons pas confiance en l’avenir et instinctivement nous ne faisons plus d’enfants ! Nous jugeons au fond que les conditions de vie ne sont point favorables ! Mais, ouf ! la nature peut respirer, puisque nous avons cessé de l’asphyxier !

    _ Il n’y a plus d’raisons d’exploiter son prochain et enfin règne la justice sociale !

    _ C’est là que tu t’ goures, mon pauvre ami ! Car que feras-tu sans ta haine ? Qui rendras-tu responsable de ton malheur, car tu es incapable d’être heureux ! Tu as besoin d’ennemis, comme tout le monde ! comme les racistes, les féministes, les wokes, ou les militants LGBT ! Il s’agit de vaincre, de dominer, sinon on est malade !

    _ Mais toi aussi, tu as besoin de te sentir le chef !

    _ Je ne te le fais pas dire, mais moi, je sais et j’assume ! J’écrase en toute conscience, j’ suis dans ma bauge !

    _ Je peux pas croire ça ! T’es quand même humaine ! T’as ta fragilité !

    _ Tata Fragilité ? Peut-être bien, mais au moins j’ me régale ! Je calcule et j’efface ! J’entends pas crier derrière, j’ goûte le pouvoir à long trait ! J’ suis un sanguin !

    _ T’es surtout une ordure !

    _ Et j’ te vire toujours pas ! J’ te l’ai dit : tu m’amuses ! »

                                                                                                            95

    Rank arrive dans une contrée très étrange… Les gens y son affolés et crient au monstre ! Que se passe-t-il ? Quel sort maléfique a été jeté sur ce pays ? Quel tour lui a joué la nature cruelle ? Rank essaie de se renseigner, mais en vain : les passants ont peur et refusent de parler ! Pire, ils sont étonnés du calme de Rank et le trouvent éminemment suspect ! Puis, Rank est témoin d’un drame : une jeune fille, montée sur une chaise, dit tout haut : « J’ai échoué à mon examen ! Tout est perdu ! Ayez pitié de moi ! » et avant même que Rank puisse réagir, elle se passe une corde autour du cou et se pend !

    Rank intervient, détache la malheureuse et la confie à un médecin : « Mais enfin qu’est-ce qui se passe ici ? demande-t-il à l’homme de l’art.

    _ Comment ça, ce qui se passe ? Mais d’où sortez-vous ? Nous sommes débordés, nous n’en pouvons plus et pour un salaire de misère encore ! La malédiction est sur nous ! C’est bien simple, je n’ai même plus le temps de manger !

    _ Mais vous manque-t-il des médicaments ? Je vois que votre installation est des plus modernes…

    _ Mais tout est mort en dessous ! C’est une catastrophe ! Nous sommes ruinés ! Il n’y a pas de remplaçants ! Mais excusez-moi, on m’ demande aux urgences !

    _ Bien sûr... »

    Rank est stupéfait ! Il se dit qu’il y a sûrement quelque chose qu’il ne comprend pas ! La guerre ne plongerait pas davantage dans une telle affliction ! Cependant, il sent qu’il a faim et il se dirige vers l’auberge, en rêvant déjà de ce qu’il va y manger ! L’intérieur est assez sombre, mais propre… Un grand feu dans la cheminée permet de se réchauffer, et Rank se frotte les mains : bien des plaisirs lui sont promis !

    A une table il commence à satisfaire son appétit, quand la Machine et Tautonus viennent l’entourer ! Rank ne les avait pas vus jusqu’ici, car ils devaient se tenir dans l’ombre et ils ont pris place de chaque côté de Rank, sans lui en demander la permission ! « Je vous en prie, asseyez-vous, ! leur dit Rank.

    _ Merci, répond Tautonus le plus sérieusement du monde.

    _ Alors qu’est-ce tu viens faire dans l’ coin ? demande la Machine, en crachant par terre.

    _ Ben, j’ sais pas ! Je vais, je viens, j’ regarde !

    _ Tu regardes, hein ?

    _ Ben oui… et j’ suis surpris ! On dirait que tout le monde a peur… et je me demande de quoi !

    _ Mais... Mais tout le monde a peur, parce qu’il faut gagner sa vie ! parce que la situation est difficile, périlleuse même ! Y a que toi Rank qui s’ la coule douce, qui est dans sa petite bulle ! Heureusement que les autres travaillent pour toi ! Sinon, tu serais où, tu mangerais quoi ?

    _ Exactement ! renchérit Tautonus ! On est responsable pour toi ! Comme si on n’avait qu’ ça à faire ! Qu’est-ce qui va arriver quand t’auras plus d’ sous !

    _ J’ sais pas !

    _ Ah tu sais pas ! Mais, moi j’ vais t’ le dire ! Le spectre de la faim viendra te voir ! Il te prendra dans sa main gelée et toi, tu crieras au secours ! Et tu sais quoi, Rank ? Toutes les portes seront fermées et tu te retrouveras en enfer ! Foi de Tautonus ! (Il crache à son tour!)

    _ D’accord, faut gagner sa vie, mais ça n’explique pas vos peurs ! On a l’impression que vous êtes tous fous !

    _ Ah ! Parce que t’es pas au courant ! s’écrie la Machine. Il y a la forêt sombre, pleine de coupe-jarrets et de mystères !

    _ Au plus profond d’elle vit le dragon ! explique encore Tautonus. Il est horrible et dévore tous ceux qui s’égarent !

    _ Nul ne lui échappe ! grince la Machine.

    _ Eh bien, je vais y aller voir ! dit Rank qui a fini de manger et qui s’essuie la bouche.

    _ Comment ? s’exclame Tautonus. Mais tu es fou ! Tu n’en reviendras pas !

    _ Laisse chou, coupe la Machine, Rank veut jouer les caïds ! Il faut qu’il fasse lui-même ses expériences et on va le voir revenir en pleurant, la queue entre les pattes ! Ah ! Ah ! »

    Ils sortent tous les trois de l’auberge et Rank monte sur son cheval, pour se diriger vers la forêt… Tautonus, voyant Rank bien décidé, lui crie : « N’y va pas ! Tu vas t’ faire mettre en charpie ! » La Machine, elle, reste silencieuse et finalement Rank explique : « La nature nous a donné la conscience et c’est forcément un bien, un atout ! A quoi bon l’existence si nous sommes plus malheureux que les animaux ? Je vais donc aller dans la forêt voir de quoi il retourne ! Je vais demander des comptes à la vérité et à la peur ! Et vous savez quoi ? Je vais revenir rayonnant et rien ne me fera plus plaisir que d’apporter un peu de paix et d’espoir aux jeunes et aux enfants ! C’est votre hypocrisie le monstre ! »

  • Rank (87-91)

    R16

     

     

     

                  "Moi, Rouletabille, plus fort que le grand Frédéric Larsan! Houp la!"

                                                    Le Mystère de la chambre jaune

     

                                               87

    Dans la prison haute sécurité de l’humanité, la tension règne ! C’est le froid du dehors qui veut ça ! Il réveille des peurs instinctives ! Que se passerait-il si on venait à manquer ? On a tout misé sur la sécurité et on serait brutalement face à l’inconnu ? Le salaire, la retraite, les assurances, c’est le quotidien de la prison ! On n’est pas heureux, on râle au moindre changement, mais à qui la faute ? On n’a jamais voulu reconnaître ses sentiments et combien ils nous mènent ! On s’est réfugié dans l’hypocrisie, on a nié ses peurs, son désir de commander, on a parlé de fatalité, de devoirs et on s’est retrouvé enfermé pour la vie !

    On y est plein de haine évidemment ! Car les frustrations sont nombreuses et on ne cesse de s’inventer des ennemis ! Il y a des clans, des luttes de pouvoir, des règlements de comptes ! On n’essaie pas d’y voir clair, de comprendre, d’aimer, mais on fait son temps interminable, on marque sur le mur les jours avant la retraite, jusqu’à ce que la mort délivre dans l’anéantissement !

    Il y a bien la promenade du dimanche… On sort, on fait un bout de chemin, on revient et on retourne à la prison ! On appelle ça : « Prendre l’air ! » Bien sûr, on a plein de plans ! On rêve en secret ! On calcule : le mur fait dix mètres de haut, il est situé à cinquante pas…, le gardien ne me voit pas dans tel angle, sa ronde dure dix minutes, etc. ! On s’imagine avoir ceci, cela, gravir tel échelon, bénéficié d’une amélioration, être dans un quartier moins dur…, on envie ceux qui ont une douche personnelle, les riches, qui ont de multiples avantages ! On rêve de leur faire la peau, de diriger à son tour, mais la liberté, la véritable aventure, on n’y songe même pas !

    On parle pourtant de destins extraordinaires, de gens heureux, de passions infinies, de grands souffles, d’espoirs sans bornes, mais ce ne sont que des légendes, des fadaises ! La preuve ? Ici, il faut se battre pour un morceau de savon ! Voilà la seule réalité ! Alors les contes de la foi, les messages d’amour, hein ? Oh ! Ce qu’on ne dit surtout pas, c’est qu’il est hors de question de déchoir, de s’humilier, de perdre, de chercher ! On veut à tout prix commander, rouler des mécaniques, ça, c’est sérieux ! C’est le plus fort qui gagne et ainsi fonctionne la prison !

    « Paschic, parloir ! » Rank se lève de sa couchette, pour suivre la gardienne qui vient de l’avertir qu’il a une visite… On passe des grilles, des couloirs, puis on s’arrête dans un coin ! Rank est surpris d’autant qu’il se retrouve face à la redoutée bande de la Machine ! Elles sont là quatre femmes, apparemment de connivence avec la gardienne ! La Machine s’approche de Paschic menaçante et lui fait : « Il paraît que tu fais circuler une pétition, pour empêcher la lutte contre les violences faites aux femmes !

    _ Bien sûr que non ! Mais je m’oppose à toutes les violences, y compris celles commises par les femmes ! Elles sont aussi égoïstes et méprisantes que les hommes ! Vous ne connaissez pas le sens du mot respect !

    _ Voyez-vous ça... »

    La Machine frappe Rank, qui s’écroule et les autres femmes en profitent pour lui donner des coups de pieds ! Quand il est bien sonné, la Machine se penche pour lui dire : « T’as pigé petite crevure ! C’est moi, la loi ici ! Tu m’obéis, un point c’est tout ! A partir de maintenant, t’as intérêt à t’ tenir à carreau ! Et va aussi t’ changer... Snif ! Snif ! J’ crois bien que tu t’es pissé d’ssus ! Ah ! Ah ! »

    Toutes les femmes rient, y compris la gardienne, qui malgré tout relève Rank, pour le conduire au parloir ! « Mon Dieu, dans quel état tu es ! s’écrie la reine Beauté derrière la grille. C’est elle qui est venue voir Rank ! « Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

    _ Une leçon de la Machine ! répond Rank.

    _ Celle-là, je la déteste !

    _ Faut que tu me sortes de là !

    _ Je sais, j’y travaille ! Mais tu dois avoir confiance en moi !

    _ Je sais… Mon Dieu, comme tu es belle ! S’ils savaient ! 

    _ Justement, ils ne savent pas… et c’est bien là leur malheur !

    _ Ils ne veulent pas te voir ! C’est eux-mêmes, leur centre d’intérêt ! »

    La reine Beauté sourit faiblement, puis elle envoie un baiser à Rank, qui est bientôt ramené en cellule. La reine Beauté lui a laissé quelques friandises, mais surtout Rank a repris courage ! Il regarde le mur et dit : « Je vous aime ! » et le mur s’ouvre, il n’existe plus et le mystère commence ! Rank est libre !

                                                                                                                88

    Rank est maintenant un vieux chef sioux et il a des petits enfants, qui lui posent plein de questions et qu’il éduque à sa manière ! Ce jour-là, il est au bord de la rivière et reste là sans rien faire, car même dans la tribu Rank ou Paschic a toujours été un original ! On le respecte cependant, car on dit qu’il a une relation particulière avec les esprits ! Un de ses petits-garçons est venu le voir, mi par curiosité, mi par ennui, et Paschic retrouve en lui l’enfant qu’il a été lui-même et qui se sentait à bien des égards un étranger, ne comprenant pas le monde !

    Le vieux veut mettre le jeune à l’aise et lui demande : « Alors quelles sont les nouvelles ?

    _ On dit que Fort Occupée a maintenant un nouveau commandant… Une femme…, nommée la Machine !

    _ Ah ?

    _ Oui ! Et le fort est en ébullition ! Du matin au soir, on s’y prépare à nous attaquer ! Mais pourquoi ? »

    Rank ne répond pas tout de suite, mais regarde l’eau qui s’écoule… Puis, il dit : « Tu vois, les hommes et les femmes sont d’abord des animaux et ils veulent éprouver, sentir leur supériorité ! C’est ce qui leur donne le sentiment d’exister, c’est leur importance qui garantit leur équilibre ! Des femmes notamment ont toujours besoin de séduire, même ceux qu’elles ont méprisés la veille, tant l’angoisse peut être forte ! D’autres n’ont jamais eu d’illusions sur leur pouvoir de séduction et d’emblée elles ont opté pour le mépris, le contrôle, le pouvoir et la Machine doit être de celles-là, d’où son envie de nous attaquer, de nous vaincre !

    _ Je ne comprends pas très bien…

    _ Non, ce sont des choses qui ne deviennent claires qu’avec le temps et même la plupart des adultes les ignorent totalement… Pour résumer, je dirais que l’être humain est un animal enragé, s’il n’écoute pas l’Esprit !

    _ Mais où est l’Esprit grand-père ?

    _ Tu vois cette eau qui coule… Elle semble s’amuser autour du rocher… Elle fait des ronds, de la mousse, elle glougloute, murmure ! Si tu la regardes et l’écoutes, tu apprends ce qu’est l’Esprit, car il est plus grand que toi ! La Machine, et toutes les machines du monde sont en prison en elles-mêmes ! Rien de ce qui leur est extérieur ne les intéresse ! Ainsi elles méprisent l’Esprit, car il n’est pas elles !

    _ Mais je suis peut-être moi-même une machine ?

    _ Aie confiance ! Il te suffit d’aimer l’Esprit ! Il est tout puissant et les machines toutes petites ! Crois-tu que l’Esprit ne te connaisse pas, ne t’aime pas, ne sache pas tes faiblesses ou tes forces ! Il te guidera si tu te laisses guider ! Mais, si tu veux le pouvoir, si tu cries, tu détruis ou écrases, comment pourrait-il te parler ? Comment pourrais-tu l’entendre, si tu veux commander et qu’on parle toujours de toi ?

    _ Je ne voudrais pas être le chef, grand-père ! Je veux écouter l’Esprit !

    _ Alors il te rendra libre et tu pourras chanter sa gloire ! Alors tu verras que les machines sont en prison et qu’elles font leur propre malheur et celui des autres aussi ! Ne te laisse pas prendre par la folie des machines : elles sont pleines d’inquiétudes et te diront que c’est toi qui es fou ! Quand tu seras perdu, viens ici et contemple l’eau en silence… Laisse ton cœur pleurer…, car les machines sont injustes et cruelles… Elles font beaucoup de mal et tu en souffriras bien entendu… Mais c’est dans ton cœur vide, qu’aimera venir et fleurir l’Esprit ! Alors tu verras le rire de l’eau, car l’Esprit est tout puissant… et il aime les enfants !

    _ J’ai peur de la Machine, grand-père… Son armée va bientôt nous attaquer !

    _ Oui, juste pour que la Machine se croit importante ! juste pour satisfaire son orgueil, pour la rassurer, beaucoup d’entre nous vont mourir ! Car la liberté de l’Esprit, son amour permet aussi le mal… Mais ne perds pas espoir : l’Esprit est tout puissant et les machines toutes petites ! Elles sont perdues ! »

    A cet instant, un poisson saute hors de l’eau, pour capturer un insecte… Quand il replonge, une onde s’étend, qui bientôt s’évanouit dans les remous… L’eau chante toujours… « Celui qui possède l’Esprit, reprend le grand-père, n’a plus besoin de commander, pour ne plus avoir peur… C’est l’Esprit qui le fait tenir debout ! Ce n’est plus son importance, sa réussite sociale, son pouvoir, sa séduction ou sa force ! C’est l’Esprit qui rayonne en lui… et qui donne la paix ! »

                                                                                                            89

    « Psychologue Lapsie, bonjour !

    _ Bonjour !

    _ Bienvenue à notre émission Les Éternelles !

    _ Merci !

    _ Alors pour toutes celles qui ne vous connaîtraient pas encore, vous êtes l’auteur du Mâle toxique, qui est un best-seller comme on dit ! Plus d’un million d’exemplaires vendu !

    _ On est à la troisième édition !

    _ Et votre éditrice est une femme heureuse ! Avec le recul, qu’est-ce qui selon vous explique un tel succès ?

    _ Mais je crois qu’il y avait une véritable attente ! Il était temps que la parole des femmes se libère, après tant de patriarcat ! La femme a été longtemps asservie et son heure est maintenant venue !

    _ Apparemment, vos lectrices l’ont bien compris ! Il est vrai que dans votre livre, vous semblez traquer toutes les pathologies de l’homme, celles qui nous rendent si malheureuses ! Vous êtes un peu notre gendarme, si je peux me permettre, hi ! hi !

    _ Je suis très heureuse que vous le preniez comme ça ! Je suis en effet quelqu’un de très passionnée ! Je n’aime pas l’injustice et rien ne me met plus en colère que la violence des hommes et même leur arrogance ! Le mâle triomphant me révulse et je dis aux femmes qui nous écoutent : « Tenez bon ! Ne vous laissez pas impressionner ! L’homme est malade et vous avez des armes contre lui ! »

    _ Dites nous un peu ce qui fait votre force ! Car c’est quand même un mystère pour la plupart d’entre nous ! Nous, les femmes moyennes, si je puis dire, nous n’osons pas ! Les diktats masculins nous ont muselées ! Ce sont eux qui ont fait notre éducation…

    _ Bien entendu, nous subissons le joug du pouvoir masculin depuis des lustres et il nous conditionne forcément ! Mais c’est justement le désir de vaincre cette oppression qui m’a conduite vers la psychologie ! J’ai voulu savoir, comprendre les rouages, afin de ne plus m’en laisser compter par la force physique masculine !

    _ Le fait de savoir vous a donné le pouvoir !

    _ Exactement ! Je travaille dans un hôpital, vous savez… J’ai affaire à la demande à toutes sortes de messieurs… Je ne suis pas n’importe qui… Je porte la blouse blanche et j’entre dans la chambre du malade, les mains dans les poches, tel un médecin chef et je grimace, car l’infirmière à côté passe l’aspirateur ou parce que la télévision fait du bruit !

    _ Vous n’aimez pas la télévision ?

    _ J’adore la télévision, mais il y a des moments et des endroits où elle peut constituer une gêne…

    _ Bien sûr !

    _ Les malades que je préfère sont ceux qui sont les plus fragilisés ! précisément les hommes qui ont fait une tentative de suicide ! Ceux-là me regardent avec des yeux de merlans frits ! Je me moque même d’eux, je les méprise, car ce sont des lavettes ! de petites natures !

    _ Ah ? Il me semble cependant que leur souffrance…

    _ Je vous vois v’nir ! Il faudrait les plaindre, se montrer compréhensive, etc. ! Je leur parle au contraire sèchement ! Je ne masque en rien mon dédain ! Pensez, le mâle est là, à ma merci ! C’est moi qui commande ! Le chef, c’est moi ! Je bois du p’tit lait !

    _ Vous ne craignez pas de vous venger, de profiter de la faiblesse de celui qui a tenté de mettre fin à ses jours ? Est-ce vraiment éthique ? Ne manquez-vous pas de compassion ?

    _ Mais c’est moi le maître enfin, bon sang ! Est-ce si difficile à comprendre ? Et si jamais l’un de ces bébés me résistent, alors là…

    _ Oui, qu’est-ce que vous faites ?

    _ Mais un rapport ! Je vous sale le mec, comme vous pouvez même pas imaginer ! J’analyse son cas avec les pires mots de la psychologie ! Le mec est catalogué grand malade pour les archives ! Il est tamponné narcissique ! J’aime pas qu’on m’emmerde !

    _ Je vois… Vous ne m’enlèverez pas l’idée que c’est contraire à l’essence de votre métier… Vous savez, vous me rappelez cette phrase : « Quand elles ne peuvent pas séduire, elles méprisent ! »

    _ Vous pensez que je suis trop laide pour séduire, c’est ça ?

    _ Ben, vous n’êtes pas non plus un modèle de beauté… C’est pour ça que je parlais tout à l’heure de vengeance…

    _ Mais vous faites aussi un métier superficiel, d’où vos propos qui le sont tout autant !

    _ Bien, je crois que nous allons nous arrêter là…

    _ La pouf abandonne ! »

                                                                                                         90

    « La feeemmme….

    _ La feeemmme…

    _ Il est vraiment temps d’écouter la feemme !

    _ Oui, écoutons la fâme !

    _ La parole aux faââmes !

    _ La fâme est de toute façon mystérieuse !

    _ La « fâme est un mystère ! » a dit Freud.

    _ La fâme !

    _ Pour ma part, je suis une fâme qui…

    _ Enfin, vous parlez de vous !

    _ En tant que fâme…

    _ Nous, les fâmes…

    _ Nous sommes des victimes !

    _ Moi, je me masturbe !

    _ Nous avons tant souffert du mépris des hommes, alors que c’est une cloche !

    _ Un être immature, sale et repoussant ! La pub le montre bien !

    _ Il faut tout lui dire !

    _ L’homme est bête !

    _ A peine peut-il servir comme queue !

    _ La fâme !

    _ Comme on est bien ensemble !

    _ Enfin, nous pouvons prendre soin de nous !

    _ Loin des hommes et même des enfants, car ils sont encore les fruits des diktats masculins !

    _ Je veux parler de moi et me consacrer à moi-même !

    _ En tant que fâme !

    _ C’est bien simple, je m’adore !

    _ Je suis libre de disposer de mon corps !

    _ Je suis une fâme !

    _ La fâme aujourd’hui…

    _ Je prends du temps pour moi…

    _ Je prends le temps de souffler…

    _ Je crois que la fâme…

    _ Vous aussi, vous pensez que les fâmes…

    _ La fâme a toujours…

    _ On en veut aux fâmes, parce que…

    _ Laissons la fâme…

    _ Enfin libre !

    _ La fâme…

    _ Non mais attendez, c’est pas facile d’être une fâme… C’est pas facile !

    _ La fâme maintenant dit non ! Elle dit : « Ça suffit ! »

    _ Vous êtes d’accord avec ça ?

    _ Oui, oui, la fâme ne doit plus se laisser marcher sur les pieds !

    _ Elle a des envies, des désirs, des besoins aussi ! C’est important !

    _ La fâme ne doit plus être au service de tout un chacun !

    _ Elle n’est plus cet être obscur, dévoué…

    _ Qui se sacrifiait…

    _ Exactement !

    _ Elle est libre, elle fait ce qu’elle veut !

    _ L’intimité de la fâme est très importante !

    _ Elle peut utiliser ce type de savon ?

    _ Bon, on va parler de la fâme, vous allez voir !

    _ Enfin, c’est pas trop tôt !

    _ Hi ! Hi !

    _ Moi, j’ai eu une relation toxique ! Épouvantable !

    _ L’égoïsme masculin vous a détruite !

    _ Entièrement ! Je passe un message à toutes les fâmes…

    _ Attention au pervers narcissique !

    _ Il veut une attention constante !

    _ Alors que la fâme a tant besoin de parler d’elle !

    _ Rien n’a été dit sur la fâme !

    _ Elle émerge à peine !

    _ On est là pour lui rendre justice, pour parler de nous, de nos problèmes…

    _ De nos désirs, de nos besoins et puis tout simplement...

    _ De nous-mêmes !

    _ Des fâmes !

    _ De nous !

    _ De la fâme !

    _ Alors qu’est-ce qu’on peut dire de la fâme ? »

                                                                                                             91

    Le détective Paschic, après avoir allumé sa pipe, regarde tout le monde et dit : « Je vous ai réunis ici afin que nous démasquions l’assassin de Tautonus ! » En face, les visages ne bronchent pas et chacun semble l’innocence même ! Près de la cheminée est assise la Machine, avec à ses côtés son fils et sa fille ! Le personnel de la maison, comme il se doit, se tient debout devant le détective… Le majordome Bixton reste impassible ! La femme de ménage, madame Penckry, se tord les doigts, alors que l’imposante cuisinière a l’air vivement contrariée ! Sans doute songe-t-elle qu’on la retarde dans la préparation du déjeuner…

    Le cousin Bert, le tennisman chevronné, a toujours son sourire ironique et miss Peginbo, la locataire, dans un fauteuil bat des cils, telle une ingénue demanderait de la protection ! Mais Paschic, insensible à cette séduction, fixe un instant la dernière personne présente, le vieux jardinier Klempt… « Dès le début de cette affaire, reprend Paschic, j’ai été égaré sur une mauvaise voie… J’ai cru certaines choses qui étaient fausses… Je n’ai pas assez fait confiance à mes petites cellules grises ! »

    A ce moment, Paschic, se frottant le front comme s’il avait été seul, paraîtrait vain et ridicule, s’il ne fascinait pas en installant une sorte de suspens ! Il est comme la promesse que la vérité va jaillir ! « Rappelez-vous, continue-t-il, cette nuit terrible… Je suis invité pour un soir dans la maison et voilà que j’entends crier : « Monsieur est mort ! On a assassiné Monsieur ! » C’est madame Penckry qui vient de découvrir la mort de son maître ! Tautonus a été étranglé dans son bureau !

    Or, en sortant de ma chambre, je bute littéralement dans la Machine, qui s’écrie : « Qu’est-ce qui m’arrive encore ? Je n’ai qu’une vie remplie de devoirs ! Je ne prends jamais de plaisir ! Je ne suis ni orgueilleuse, ni égoïste ! Je ne suis qu’une victime, c’est moi qui fais tout ici ! S’il fallait compter sur les hommes, on pourrait mettre la clé sous la porte ! Et voilà que le ciel me tombe sur la tête ! Comme si j’en faisais pas déjà assez comme ça ! »

    Devant une telle véhémence, une telle moralité, j’ai tout naturellement porté mes soupçons ailleurs ! L’assassin ne pouvait être la Machine…, puisqu’elle n’avait aucun mobile ! En effet, quelqu’un qui ne veut qu’être « tranquille », qui n’a nulle ambition, mais qui veut juste mériter le respect et son salaire par le travail, qui ne compte que sur son talent et ses efforts, celui-là ou celle-là n’ont aucun intérêt à tuer, à faire le mal, à oppresser autrui ! La Machine avait l’air tellement sincère que j’ai suivi d’autres pistes, qui m’ont mené très loin… et nulle part ! »

    Ici, Paschic rallume sa pipe et prend un air rêveur, jusqu’à même produire un frémissement d’impatience dans son auditoire, mais sans doute était-ce le but recherché ! « J’ai longtemps erré, je l’avoue, poursuit Paschic, et c’est mon ami Branson qui m’a ramené sans le vouloir vers la vérité ! » Paschic a un bref coup d’oeil pour Branson, dont la fidélité et la bonne volonté sont évidentes ! « Nous prenions le train, Branson et moi, quand mon ami s’écria : « Regardez cette voyageuse, on dirait une somnambule ! » Une femme effectivement faisait tourner son carton à chapeaux, telle une arme et ne s’en rendait même pas compte, bien qu’autour on s’efforçât d’esquiver la menace !

    Cette femme était tellement dans son monde qu’elle ne voyait pas la gêne qu’elle produisait ! Ce fut comme un déclic pour mes petites cellules grises ! Une autre hypothèse, pour expliquer le meurtre de Tautonus, m’apparut ! »

    Paschic se tait et le silence devient de plus en plus lourd, ce qui fait que, quand le détective reprend, sa voix a un ton quasi sépulcral ! « Et si la Machine méprisait tellement les autres qu’elle trouverait normal de les traiter comme ses esclaves ? Ainsi elle ne ferait pas le mal en les blessant, elle en aurait le droit ! Fort de cette nouvelle hypothèse, j’inspectais plus minutieusement le bureau et découvris ceci ! (Il montre une petite poulie!) Elle était fixée à la plinthe, derrière le siège de Tautonus, et au-dessus on avait pratiqué un trou dans le plafond, qui aboutit dans la chambre de la Machine !

    Je compris alors le système : à chaque fois que Tautonus s’asseyait à son bureau pour travailler, il avait un fil autour du cou, relié à la Machine ! Comment avait-il pu « se laisser passer la corde au cou », si je puis dire ? La Machine l’a sans doute culpabilisé… On lui doit tout n’est-ce pas ? Et puis, c’était le prix à payer pour la notoriété, que désirait lui-même Tautonus ! En tout cas, s’il venait à s’endormir, il tendait le fil et la Machine le tirait de son côté, afin que Tautonus reprenne le travail ! Et ce manège a duré pendant des années ! Tautonus a été usé jusqu’à la corde, pour faire un second et je l’espère, dernier jeu de mots !

    Mais que s’est-il passé, ce soir-là ? Nous savons que Tautonus présente les premiers signes de la maladie de Parkinson… Il sombre dans l’inconscience… La Machine, ne comprenant pas ce qui se passe, tire comme une folle sur le fil, rageusement même peut-être, puis, inquiète toutefois, elle sort de sa chambre et entre dans le bureau ! Elle trouve son mari étranglé, par sa faute ! Vite, elle démonte le système, récupère tout le fil et sort ! Elle arrive en haut de l’escalier, quand retentissent les premiers cris de madame Penckry et c’est à cet instant que je bute dans la Machine et que, sous le coup de la frayeur, elle me récite cet étrange laïus sur son innocence, alors qu’elle tient caché le fil dans sa main !

    _ Comment osez-vous, ignoble petit porc ! s’écrie la machine qui se lève. Je vais vous... »

    Elle se jette sur Paschic, mais deux gendarmes l’immobilisent et l’emmènent ! « Encore une fois, vous avez été brillantissime ! fait Branson à Paschic.

    _ Merci, mon ami, mais je doute que la Machine soit condamnée pour meurtre… Cela passera pour un accident ! Mais je suis toujours surpris par la folie humaine ! »

  • Rank (82-86)

    R14

     

     

                              "L'avocat Loursat? Mais c'est un alcoolique!"

                                                         Les Inconnus dans la maison

     

                                                    82

          L’inspecteur Rank s’assoit à son bureau, pose son café et ouvre le dossier qui lui a été destiné : c’est une nouvelle affaire de meurtre… Rank travaille maintenant de nuit et il salue ses derniers collègues, qui ont terminé leur journée et qui rentrent à la maison… Rank est plutôt un solitaire, qui a régulièrement des problèmes avec sa hiérarchie, ce qui lui a valu d’être muté dernièrement, du LAPD à la division Hollywood ! Rank est encore surnommé Paschic par ses pairs, car il est jugé d’un abord difficile, contrariant, comme s’il avait à coeur de rompre l’harmonie, de détruire l’ambiance et sans doute se sent-il mieux lui-même dans un commissariat silencieux, quand son rythme est nocturne !

          Mais si Paschic est mal aimé, c’est surtout parce qu’il montre les choses sous leur vrai jour, ce qui demande aux autres d’évoluer au-delà de leurs rêves ! Il dérange d’autant qu’il a raison ! On ne le supporte pas, parce qu’« il ne joue pas le jeu » ! Il ne flatte pas la hiérarchie, car il ne se voit pas dans la « vitrine » ! Seuls l’intéressent la vérité et de trouver les coupables, au point qu’il en paraît asocial ! Pour se venger de lui, on lui confie les plus sales boulots et on espère se débarrasser de sa personne en l’usant, en le dégoûtant !

           La radio du commissariat émet un message d’alerte : « Prise d’otages sur Ventura avenue ! Toutes les voitures sont mobilisées, pour fermer le secteur ! » Rank se lève, car cette affaire le concerne : de nuit, c’est lui le médiateur ! Il calcule que par les voies de surface il peut être sur les lieux en une dizaine de minutes !

           Ventura avenue est barrée par des voitures de patrouille, dont les gyrophares illuminent la nuit comme un feu d’artifice ! Rank se gare et montre son badge… On le laisse passer et il s’approche d’un autre inspecteur, un certain Murphy, qui grimace en le voyant arriver ! « Merde, Paschic ! fait Murphy.

          _ Je ne m’attendais pas à de la politesse de ta part ! réplique Rank. Alors qu’est-ce qu’on a ? »

           Murphy montre des images vidéo : « C’est une femme, explique-t-il. Elle est entrée normalement dans la banque, puis quelque chose a foiré ! On la voit là s’en prendre au directeur… et soudain elle sort son arme, un fusil Remington à canon scié, et c’est le carnage ! Elle tire sur le directeur et les deux caissiers venus aider leur patron ! La suite, une employée prévient la police et la femme menace de tuer d’autres otages ! Situation bloquée !

          _ OK ! Je vais aller lui parler !

           _ Oh là, Paschic ! Même toi, j’ai pas envie de te voir transformé en passoire ! Question de paperasses, tu comprends ? Mais enfin, merde, s’agit pas de jouer au héros inutilement ! On lui téléphone, on traite avec elle et on l’endort !

    _ Je la connais ! C’est ma mère ! Elle a des crises ! Dès que son orgueil est menacé, elle perd les pédales ! Elle est capable du pire et puis, elle s’en souvient plus ! C’est comme un état second !

    _ Nom de nom de nom de nom... »

    Rank n’attend pas la suite et traverse la rue pour entrer dans la banque ! A l’intérieur règne un indescriptible chaos ! Il y a du sang partout et on entend pleurer ! « M’man… fait Rank.

    _ C’est toi Rank ? fait la machine, qui tient fébrilement son fusil. J’ t’assure que c’est eux qui ont commencé ! Ils ont laissé entendre que j’avais émis un chèque en bois ! Moi, la Machine ! Comment pourrais-je commettre une telle erreur ? Ils m’ont manqué d’ respect !

    _ J’ sais, m’man… Mais, maintenant, va falloir me donner ce fusil, car ils ont eu c’ qu’ils méritaient ! C’est fini, m’man !

    _ Tu comprends que je pouvais pas faire autrement !

    _ Bien sûr, m’man ! Allez, donne-moi ce fusil... »

    La Machine cède son arme et sort guidée par Rank. En voyant toutes les voitures de police, elle demande : « Mais qui sont tous ces gens ? Il est arrivé quelque chose ?

    _ Je crois que ce coup-ci tu as exagéré ! Tu as tué des personnes, tu t’en rends compte ?

    _ Hein ? Moi, une meurtrière ? Ce n’est pas possible ? En tout cas, je ne m’en souviens pas !

    _ Vraiment ?

    _ Non, j’ai vu rouge… Et je suis vide à présent… Mais tu ne vas pas les laisser m’emmener, hein Rank ? Je suis ta mère, après tout…

    _ Ils vont s’occuper d’ toi, m’man… Tu as besoin d’ soins !

    _ T’as jamais été du côté d’ la famille ! T’es pas chic !

    _ C’est mon nom... »

                                                                                                         83

             Deux pies forment un couple… Elles sont à table et le mâle se sert en premier, en prenant les meilleurs morceaux ! La femelle les veut aussi, mais alors le mâle la repousse violemment ! « Espèce de salopard ! s’écrie la femelle. Pourquoi t’as droit aux meilleurs morceaux et pas moi ? » Le mâle ne répond pas et continue de manger, mais soudain une autre pie mâle surgit dans la baraque ! Le premier mâle n’hésite pas une seconde et il dégaine son revolver : bang ! bang ! Il abat le mâle intrus, dont la femelle derrière s’enfuit !

    « Voilà pourquoi je prends les meilleurs morceaux ! explique le mâle. Il faut que je sois le plus en forme possible, car c’était eux ou nous !

    _ Peut-être…, mais ce genre d’attaques n’arrive plus que tous les dix ans ! Ton rôle n’est plus vraiment nécessaire… et donc tu dois aussi me laisser aujourd’hui les meilleurs morceaux !

    _ D’accord, mais cela veut aussi dire que tu as le même égoïsme que moi !

    _ Comment ça ?

    _ Mais que ton but, c’est le pouvoir ! Tu n’auras de cesse maintenant que de vouloir les meilleurs morceaux pour toi seule ! Tu n’as jamais cessé de pousser et n’eut été la nécessité, je serais déjà dehors dans le froid! Nous sommes animés tous les deux de la même soif de nous développer, de réussir et de commander !

    _ Ben, c’est ce qu’on appelle l’égalité !

    _ Ne t’y trompe pas, en dessous de l’égalité des droits, il y a l’égalité de l’égoïsme !

    _ Pourquoi tu dis ça ?

    _ Parce que tu es comme moi, tu voudras tout ! Tu as déjà le même mépris, la même haine !

    _ Au viol ! Au viol ! »

    La police pie fait son apparition : « Qu’est-ce qui s’ passe ici ? crie-t-elle.

    _ Ce salopard a essayé de me violer ! dit la femelle pie.

    _ Ah oui ? C’est un d’ ceux-là ! enchaîne le policier. Ton compte est bon, mon gaillard ! Allez en route pour la prison ! »

    On emmène le mâle pie et la femelle reste seule : « Depuis combien de temps je supporte ce type ? songe-t-elle. Depuis combien de temps on supporte le pouvoir du mâle ? ses chaussettes puantes et ses slips sales ? A moi la belle vie ! Tiens, j’ m’en vais écluser son whisky chéri ! »

    Plus tard a lieu le procès… L’avocate du mâle pie s’adresse à la plaignante : « Vous dites que votre mari a la culture du viol, qu’il a abusé de vous non pas une fois, mais plusieurs fois !

    _ C’est exact !

    _ Ne parlez pas la bouche pleine, s’il vous plaît…

    _ Excusez-moi, répond la femelle, qui enlève de mauvaise grâce son chewing-gum !

    _ Merci ! Mais on a retrouvé des SMS tendres de votre part, adressés à votre mari, juste avant son arrestation ! Comment expliquez-vous ces marques d’affection à l’égard d’un violeur ?

    _ Euh, j’étais sous emprise ! Il m’était impossible de dire non ! Il me terrorisait !

    _ Ne serait-il pas plus juste de dire que votre mari vous a déçu et que vous voulez vous en débarrasser ?

    _ Ben, quelqu’un qui viole déçoit forcément, hein ?

    _ Je parle de quelqu’un qui vous déçoit pour votre carrière, votre ascension sociale...

    _ Non mais de quoi je me mêle, la vieille ? Est-ce que je regarde sous les tapis chez toi ?

    _ Je vous en prie, madame, répondez simplement aux questions ! intervient le président.

    _ Voilà la baderne qui l’ouvre ! L’homme crasseux dans toute sa splendeur !

    _ Je vais être contraint de vous inculper pour outrage à magistrat !

    _ Ah ! Ah ! Fais ce que tu veux, vieux machin ! T’as aucune idée de qui nous sommes !

    _ Comment ?

    _ On est des milliers et on va renverser le mâle ! On va tout balayer et toi, t’es en train de bavasser !

    _ Gardes, emmenez-la !

    _ Ordure ! Métèque ! Petite bite ! On t’ f’ra la peau ! »

    La femelle pie est évacuée et le calme revient… « J’ lui avais dit qu’on était du même bois ! explique le mâle pie à son avocate.

    _ J’ai bien peur que vous ne soyez en danger ! »

                                                                                                           84

          L’ambiance est morose dans le camp retranché, où s’est réfugiée la petite armée de Rank ! L’un de ses lieutenants l’interpelle violemment : « Mais regarde où on en est ! Elles sont des milliers là dehors ! Elles nous affament et vont bientôt nous écraser ! Dans quel pétrin tu nous a mis ! Je t’entends encore : « Venez les amis ! Prenez vos épées et vos chevaux ! Montrons au monde que la femme n’est pas meilleure que l’homme, mais que notre ennemi à tous, c’est la soif de pouvoir, l’orgueil, la domination animale qui est en nous  et qui est commune aux deux sexes ! » Nous t’avons cru, suivi, car nous rêvions aussi de justice et de vérité ! Et nous allons être balayés ! Notre combat n’aura servi à rien ! On ne retiendra même pas nos noms ! Mais peut-être as-tu une solution miracle ?

          _ Elles envoient un émissaire ! » crie l’un des gardes sur la palissade.

          Rank et ses lieutenants le rejoignent, pour voir eux-mêmes ce qui se passe… Tout autour, l’armée de la Machine, innombrable, campe au sommet de collines et parmi les débris sombres du dernier affrontement arrive en effet une cavalière !

          Sur l’ordre de Rank, on ouvre une porte grossière et la femme pénètre dans le camp… Descendue de cheval, elle s’adresse au fils de la Machine : « Je suis Lapsie, la grande prêtresse de ta mère ! Je connais les grands mystères du cerveau et je suis revenue transformée du royaume de l’Analyse ! J’ai un message pour toi, Rank : accepte ta défaite, rends-toi et tes hommes auront la vie sauve ! Tu as une heure pour te décider ! Après, nous donnerons l’assaut et il ne restera plus ici que poussière ! »

          L’émissaire s’en retourne et le soldat Paschic regarde ses hommes : il n’est pas question de les abandonner, ni encore moins de causer leur perte ! Il ira se rendre, même si la cause reste juste ! Mais elles sont trop nombreuses, trop dures aussi ! Ironie du sort, elles ne font que confirmer leur soif de dominer ! Mais l’heure n’est plus au débat, à l’argument « brillant »… et Rank se met en route sous l’oeil de ses hommes, de sorte que sa reddition soit évidente !

          Il faut chevaucher jusqu’à l’armée ennemie, subir les regards méprisants, ironiques… La Machine est un peu plus loin sur un trône… Elle est drapée de pourpre, signe de son empire, et porte une couronne étincelante ! Elle ne triomphe pas, mais a l’air même en colère ! Rank met pied à terre, dépose ses armes et s’agenouille ! Il ne peut se montrer plus soumis !

           « Comment as-tu pu me faire ça ? s’écrie la Machine, qui quitte son trône. Comment ai-je pu être humiliée de cette sorte ? C’est mon monde, mon univers et rien d’autre n’existe ! Tu vas me le payer, mon p’tit Rank, car pour éteindre ta rébellion, j’ai dû mobiliser tout c’ bazar ! Moi, la Machine, j’ai dû poser les yeux sur toi une seconde, alors que t’es sorti d’ mon ventre et que tu m’ dois tout ! Non mais pour qui tu t’ prends ! J’ vais t’en faire baver ! Tu sais ce que j’ai éprouvé à cause de toi ? La Honte, Rank, j’ai ressenti de la honte ! Je viens de connaître l’enfer ! T’en as même pas idée ! Je te condamne aux mines de sel ! Là, tu vas apprendre à vivre, tu vas savoir ce que travailler et respecter veulent dire ! »

           La Machine fait un signe et Bona son droïde s’approche, avec un message qu’elle lit : « Je soussigné, moi Rank, déclare avoir blessé la machine par égoïsme et par paresse ! Par ailleurs, je ne sais pas ce que je dis et je ne pense qu’à moi ! Je déclare encore souffrir de paranoïa et d’être un pervers narcissique ! Je suis éminemment toxique, tant que je n’aurais pas compris que je ne suis pas seul au monde ! Seule la Machine est vivante et a tout droit sur moi ! Je regrette de l’avoir offensée, etc., etc. ! » Tu signes là, ordure ! »

           Rank s’exécute en songeant à ses hommes, mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’ils sont tous tués à la file, avec délectation, sous l’épée de la grande prêtresse Lapsie ! Elle se défoule, ce qui ne peut que lui faire du bien suivant le manuel ! « L’échelle est haute, se dit-elle, mais je grimpe ! »

          Les femmes crient enfin un grand hourra, le mâle est encore une fois vaincu ! On enchaîne Rank et on lui crache dessus ! Le pouvoir de la femme, sa domination, son égoïsme sont évidents, mais sa haine à l’égard de l’homme l’aveugle ! Rank baisse la tête : il sera impossible de convaincre tout le monde… Ainsi va la vie !

           L’amertume, le désespoir pourraient gagner Rank, mais ce n’est pas le cas… Il a essayé d’expliquer certaines choses, mais sans haine ! Ce n’est pas son ego qui souffre ! Et soudain il fait apparaître des fleurs dans ses mains ! Des diamants sont semés derrière lui ! De la lumière sort de son sourire et plonge les femmes autour dans la stupeur, puis dans le ravissement ! « C’est un magicien ! » s’écrie-t-on et on le suit avec des rires et des clameurs !

                                                                                                             85

           Rank enseigne maintenant à l’Université, où ses cours fascinent et provoquent la controverse… Il est vêtu d’une veste et porte de petites lunettes, ce qui fait qu’il a l’air tout à fait convenable ! Apparemment, il est rentré dans le rang pour « éclairer » les jeunes esprits, car c’est une chose qui le passionne ! Au tableau, il établit une nette distinction : « Les hommes exercent une pression physique, dit-il, mais la femme une pression psychologique ! La nature a doté la femme du pouvoir de séduire, qui s’accompagne de la ruse ! L’homme peut constituer un danger pour la femme, à travers le meurtre, le viol, des gestes déplacés, ce qui est spectaculaire et puni par la loi, mais la femme étend son égoïsme par la parole, le mépris, toute une attitude quasiment invisible et qui n’en est pas moins tyrannique et destructrice... »

           Une rumeur parcourt l’assistance, mais ce qui interpelle Rank, c’est l’entrée discrète du doyen de l’Université, un ami qui semble préoccupé… Comme on est quasiment à la fin du cour, Rank l’abrège en rappelant aux étudiants qu’ils doivent réfléchir à l’origine de l’égoïsme humain, car ce sera le sujet du prochain examen, puis il rejoint le doyen et lui demande ce qui se passe ! « Il y a là deux agents du FBI, qui voudraient te parler », explique le doyen, qui ramène Rank à son bureau, où se tiennent les visiteurs...

          « Professeur Rank, que savez-vous de l’anneau de Tanaos ? fait sans préambule l’un des agents du FBI.

          _ Eh bien, répond Rank en s’efforçant de reprendre ses esprits, l’anneau de Tanaos permettrait de visiter notre monde psychique, mais c’est une légende évidemment !

           _ Qu’est-ce que vous voulez dire par « visiter notre monde psychique » ? questionne l’autre agent.

           _ Oh ! Euh… L’anneau de Tanaos rendrait réelles nos pensées, les matérialiserait en quelque sorte ! Nos désirs notamment se réaliseraient... Mais pourquoi vous intéressez-vous…

           _ Nous avons appris qu’une certaine Lapsie se serait emparé de l’anneau et aurait créé un mouvement menaçant… et nous savons aussi que Lapsie est votre adversaire la plus acharnée !

           _ Je vois… Mais comme je l’ai dit, le pouvoir de l’anneau de Tanaos ne saurait défier les lois de la physique ! C’est de la magie… Ce que nous sommes au fond reste secret ! »

           Les agents partent et Rank retourne à ses affaires, intrigué tout de même… Il rentre chez lui et ouvre une ancienne encyclopédie, où est représenté l’anneau de Tanaos… C’est un bijou sans ornements et qui daterait de Cléopâtre… La reine aurait demandé à ses mages le pouvoir de commander les pensées ! Elle voulait ainsi compenser la faiblesse physique de son sexe… Rank boit un dernier verre, en regardant la ville, puis il va se coucher…

          Il a le sommeil agité, il rêve, mais est-ce vraiment un rêve ? Tout a l’air si présent ! Rank porte une robe de bure, des sandales et un bâton, tel un frère de quelque ordre ! Il arrive à un village étrange… Les femmes y sont imposantes, dans des tuniques magnifiques… Elles ont un port fier et hautain, tandis que les hommes à côté sont cassés en deux, paraissent sales et se consacrant aux travaux des champs ! Très vite, Rank doit baisser les yeux et se faire humble, sous la pression des regards haineux des femmes…

           Une trompette retentit ! On annonce un visiteur important ! Les femmes se réjouissent, les hommes s’effacent encore plus ! La peur se lit dans leurs yeux ! Des musiciennes, des danseuses précédent le dignitaire…, des hommes menés comme des chiens aussi ! Une femme assise sur un char et vêtue d’une parure somptueuse apparaît… « Gloire à la grande prêtresse de Tanaos ! » chantent les villageoises.

           « Où suis-je donc ? se demande Rank. L’anneau ne serait-il pas qu’une légende ? La pression psychique exercée par les femmes pourrait-elle être visible et créer un monde matériel ? La force physique de l’homme y devrait forcément être abolie… La domination féminine régnerait ! La psychologue Lapsie aurait le pouvoir et... »

            Les pensées de Rank sont interrompues quand il reconnaît justement Lapsie sur le char ! « Mince ! fait-il. Je vais avoir des ennuis ! » Il cherche un endroit où se cacher, lorsque son nom est crié haut et fort ! « Rank ! Cet homme s’appelle Rank et c’est un traître ! crie Lapsie. Gardes, saisissez-vous de lui ! » Des femmes sautent sur Rank et l’immobilise ! Lapsie descend de son char et se plante devant le prisonnier : « Le soldat Paschic en personne ! dit-elle. Non mais quelle chance j’ai ! Tu nous bousilles dans l’autre monde, Rank, et tu es maintenant à ma merci ! Tu sais ce qui t’attend, je présume ! »

           Rank se met à suer, suer et son oreiller est tout mouillé !

                                                                                                         86

    Le juge mange un sandwich et demande à la Machine : « Mais, à la fin, vous avez été violée oui ou non ?

    _ Ben oui, forcément, puisque je suis une victime !

    _ Ben oui, forcément ! renchérit le juge, en avalant du jambon.

    _ Une petite minute ! fait l’avocat de la défense. On ne condamnera pas mon client sans preuves !

    _ Des preuves ! s’écrie le juge. Mais madame est une femme et donc une victime et cela suffit !

    _ Bien dit, m’ sieur le juge ! approuve la Machine.

    _ Comme vous y allez ! Nous sommes toujours tout de même dans le temple de la justice !

    _ Bon d’accord ! concède le juge, en se mettant le doigt dans le nez. Qu’est-ce que vous voulez ?

    _ Revenir au moins sur les faits ! répond rageusement l’avocat.

    _ Maître, je vous donne cinq minutes… dit le juge, après avoir regardé sa montre.

    _ Merci, monsieur le juge…

    _ De toute façon, je suis une femme, donc une victime, la, la… fait de son côté la Machine.

    _ Est-ce vrai que vous avez traité mon client de petite bite, demande l’avocat à la Machine, parce qu’il se montrait indifférent à vos avances ?

    _ C’est vrai, les hommes d’aujourd’hui n’ont rien dans le pantalon !

    _ C’est donc vous qui avez entrepris mon client et il n’y a donc pas eu viol !

    _ Oh là ! Mais ça, c’était avant !

    _ Avant quoi ?

    _ Mais avant que je change d’avis !

    _ Avant que vous ne vous mettiez en colère, parce que mon client n’avait pas une érection correcte ! C’est bien ça ?

    _ Mais on dirait que vous me voyez comme une coupable… Or, je suis une femme… et donc une victime ! Ma parole est sacrée !

    _ Elle n’a pas tout à fait tort ! insiste le juge, qui a fini son sandwich. Maître, si vous n’avez rien de plus pertinent à dire…

    _ Il manquerait plus qu’il me traite de menteuse ! Hi ! Hi ! ricane la Machine.

    _ J’affirme ici que la Machine a voulu se servir de la position éminente de mon client, pour s’élever socialement, mais qu’elle a été déçue, ce qui fait que maintenant elle porte plainte !

    _ Oh ! s’écrie le juge.

    _ Laissez, m’ sieur le juge, fait la Machine, je vais moi-même répondre à ce lascar ! Oseriez-vous prétendre, monsieur l’avocat, qu’une Femme puisse avoir de l’ambition, être égoïste et se montrer aussi mauvaise que l’homme ?

    _ C’est en effet ce que je soutiens !

    _ Oh ! s’indigne le juge.

    _ Et voilà où mène le patriarcat ! coupe la Machine. Pendant des siècles, nous nous sommes laissé faire et on nous traîne maintenant dans la boue ! L’infamie totale !

    _ La justice doit s’appuyer sur des preuves, nullement sur des humeurs !

    _ Allons, allons, maître… Epargnez-nous les leçons d’ droit…

    _ Mais puisque je vous dis que cet homme m’a violée ! Femme, victime ! Femme victime ! Chantez avec moi !

    _ Femme victime ! Femme victime ! reprend le juge, qui se lève et qui sort un collier de fleurs. Hawaï ! Ma future destination de vacances !

    _ Aloha, m’sieur le juge ! rigole la Machine, qui se met elle aussi à danser.

    _ Mon client… s’efforce de dire l’avocat.

    _ Votre client est coupable ! répond le juge, qui caresse ses fleurs en souriant.

    _ Femme victime ! Femme victime !

    _ Nous ferons appel !

    _ Comment ? Je vous entends plus !

    _ Femme victime ! Femme victime ! Ecoutez-les, m’ sieur le juge ! Elles sont dehors, des milliers, prêtes à réduire en charpie le violeur !

    _ Je les entends, madame, je les entends ! Quel enthousiasme !

    _ Il ne vous a pas violée, c’est vous qui l’avez manipulé !

    _ La, la, la.. . »

  • Rank (77-81)

    R13

     

     

               "C'est curieux... A chaque fois que je parle de Komako, on me dit ce que je dois faire!"

                                                                           Un Homme est passé

     

     

                                                    77

          Paschic et la Machine s’affrontent ! La Machine est toujours aussi imposante, impressionnante, mais elle n’a rien appris ! Elles cherchent toujours le pouvoir, le contrôle et ses coups sont toujours les mêmes, destinées à blesser, anéantir pour qu’elle règne à nouveau ! C’est ce qui fait la fragilité de la Machine ! Sa vie n’est qu’une lutte contre le monde extérieur, qui est pourtant le plus important, qu’il est nécessaire d’aimer, de découvrir afin de guérir de sa peur ! La Machine ne sait pas tout cela ! Elle ne compte que sur elle-même, d’où sa rage, sa violence ! Elle ignore qu’il faut d’abord perdre pour gagner ! Celui qui veut à tout prix préserver sa domination sera dispersé aux quatre vents !

           Le terrain est plat et nu… Il n’y a nul endroit où se cacher… C’est l’heure de vérité ! La Machine frappe de toutes ses forces et elle aurait pu tuer Rank, s’il n’avait pas anticipé le coup ! Là où il était juste avant, il y a maintenant un énorme trou dans le sol ! Même après toutes ces années, la Machine est toujours verte et pleine de férocité ! Mais Rank vient d’ailleurs… Il s’est offert dans la nuit la plus profonde et aucun mensonge n’y aurait résisté ! Ce qu’il a acquis est donc indestructible !

          Il se projette en avant et réplique à la Machine… Il la touche là où l’armure du mensonge est inefficace et la Machine hurle de douleur ! Tous ses os craquent et elle gémit ! Mais encore elle est surprise, car elle voit toujours Rank comme son enfant et elle ne comprend pas son évolution ! Elle tient son monde d’une main de fer et voilà qu’un de ses rejetons, celui qu’elle dénigrait le plus, le raté de la famille, est capable de lui tenir tête, de la briser, de la vaincre à son tour !

           Pour la première fois, elle hésite, se méfie… Elle ne méprise plus et c’est nouveau pour elle ! Tautonus mort ne peut plus venir à son secours non plus… Elle doit se battre seule et elle ne connaît qu’une chose : la position de chef ! Sa griffe déchire l’espace et la tête du soldat Paschic aurait dû voler, mais Rank n’a aucun mal à esquiver cette nouvelle attaque, puisqu’il a sa Machine sur le bout des doigts !

           Par contre est venu le temps pour lui de libérer le feu intérieur qui le ronge depuis des lustres et il envoie une flamme que rien n’arrête et qui finit par transpercer la Machine de part en part ! Elle est inerte, à bout de souffle et ne bouge plus ! Elle baisse la tête, perdue ! Ses fonctions ne répondent plus et elle est contrainte de regarder Rank comme un être humain indépendant : il ne lui appartient plus, n’est plus son esclave, son jouet ! Il a fallu soixante ans pour en arriver là ! pour regarder l’autre avec respect, comme distinct ! en reconnaissant qu’il a une existence propre, qu’il n’est pas qu’un simple soldat, obéissant aux ordres !

            C’est un moment unique ! La Machine ne dit rien, observe, attend, apprend ! Elle n’a plus le choix ! Elle n’écrase plus, ne crie plus ! On est plus fort qu’elle ! On a plus de science qu’elle ! Elle se voit comme elle ne s’est jamais vue ! Elle ne frappe plus, elle se retient malgré elle ! Que va-t-il se passer ? Elle n’en sait rien… Le contrôle est terminé ! La balle est du côté de Rank ! C’est lui qui a le savoir…

           Rank considère la Machine, maintenant qu’elle est immobile… Il en refait le tour et il en a encore le vertige ! Comment comprendre la Machine ? Ce qu’elle est ne peut pas venir seulement de son histoire, car le monde est peuplé de machines… La domination animale est leur socle, c’est le fond instinctif… Après, les traumatismes, les expériences, le milieu développent des particularités… Mais la logique est la même : les machines commandent leur monde et sont prêtes à tout pour cela ! C’est le pouvoir leur raison de vivre… et c’est une illusion !

           L’animal arrête sa domination quand il fait fuir son adversaire, mais pas l’être humain, qui domine encore pour calmer son angoisse, c’est-à-dire pour ne pas voir quelque chose d’invisible, d’insaisissable et que pourtant lui fait deviner son cerveau, sa connaissance ! La domination humaine constitue une bulle de sécurité, ce qui explique sa fermeture, son aveuglement et son pouvoir destructeur ! Il ne s’agit pas que la bulle s’ouvre et c’est pourquoi nous tuons la planète, à force de vouloir la dominer, comme si nous pouvions faire l’univers à notre image, en le contrôlant ! L’exemple de la Machine vaut pour tous !

          Rank tourne encore autour d’elle, maintenant qu’elle semble inoffensive… « Elle ne sera pas sauvée ! » songe-t-il. Ce n’est pas qu’il la juge, mais il ne voit pas comment elle pourrait se comporter dans la nuit des morts ! Quand nous nous retrouvons en celle-ci, seule brille la lumière de Dieu et la Machine ne le connaît pas, ne l’a jamais aimé, ne lui a accordé aucune confiance ! La Machine s’est toujours rassuré grâce à son pouvoir, d’où l’écrasement de Paschic ! Dieu lui est totalement étranger et ne l’aidera pas !

          C’est d’ailleurs un sujet incroyable pour Rank ! Comment la Machine et les machines peuvent-elles traiter la vie éternelle comme par-dessus la jambe, alors que nos vies terrestres glissent comme un souffle ? Mais elles ne se rendent pas compte…

          Certes, on peut ne pas croire, mais toutes les calembredaines, tous les faux espoirs, toutes les considérations des athées, des militants de toutes sortes, des philosophes de tout poil, des chantres de la raison n’atteignent pas Rank ! Il a connu ce qu’il y a de pire et une chose est sûre pour lui : la vie n’a absolument aucun intérêt si Dieu n’existe pas ! Tout ce à quoi on se raccroche, sans la foi, n’est que fumées ! Ceux qui pensent le contraire ne se voient pas tels qu’ils sont ! Ce sont des machines, c’est la domination leur boussole, d’où leur cris, leur haine et le mal !

          La rage de la Machine, sa soif de dominer… en vain, juste pour la nuit !

                                                                                                             78

           Rank marche dans le désert des machines… Son pas crisse sur le sable et il regarde les nombreuses machines qui l’entourent ! Elles rouillent dans des postions grotesques, envahies par les mauvaises herbes… Le vent chante faiblement, en passant leurs trous… Elles sont toutes différentes et on n’en finirait pas de les compter ! Le temps les a vaincues et elles meurent là, oubliées !

          La vérité elle aussi semble perdue ! Qui dira les méfaits des machines, leur dureté, leur méchanceté, leurs mille petits crimes au quotidien, tout leur mépris, les avanies qu’elles ont fait subir et qui conduisent, comme les petits ruisseaux, aux grandes tragédies? Le mal, s’il n’est pas illégal, s’il n’a pas fait l’objet d’une plainte, s’il n’a pas marqué l’histoire, est emporté telle la poussière ! A-t-il jamais existé ? Qui pourrait le prouver ? N’est-il pas qu’une affaire de point de vue ? La justice n’est pas de ce monde…

          Ou plutôt si, mais ses lois sont invisibles ! Les machines ont fait et font leur propre malheur ! La vie sans pitié qu’elles créent est aussi leur enfer ! L’égoïsme, qui suinte d’elles tous les jours, finit bien entendu par se retourner contre elles ! Les machines sont surprises de trouver en face d’elles d’autres machines ! Pourtant, les machines broient et sont broyées, qu’est-ce qu’il y a là d’étonnant ? Mais les machines s’ignorent…, terminent ici, dans ce cimetière, et la justice n’est plus que cette plainte du vent !

           Un homme vient de l’horizon et s’approche de Rank… Il a l’air pressé et essuie son front en sueur ! « Bonjour, fait-il. Ah ! Quel monde ! C’est le chaos, la nuit s’étend ! Vous m’avez l’air honnête… Il faut servir le Seigneur, car les forces du mal ne cessent de progresser !

    _ Il faut d’abord avoir confiance et ne plus avoir peur ! C’est d’abord pour soi que la foi est difficile !

    _ Je défends le Seigneur et suis son soldat !

    _ Malheur à celui qui tend une bannière… et qui veut imposer sa loi ! Il sera animé par la haine !

    _ Malheur à celui qui reste inactif, qui ne prend pas parti ! »

          Rank ne rajoute rien, il sait ce que c’est inutile : les intégristes, les traditionalistes, les fanatiques de toutes sortes sont persuadés de faire le bien et la vérité continue de tourbillonner là-bas, voilant les débris ! Rank regarde l’homme s’éloigner et il le voit perdre son enveloppe corporelle... La machine qui est en lui apparaît et il ne peut en être autrement ! Puis, comme les autres, elle s’enlise, se fige et commence à rouiller ! Elle était sûre pourtant de son bon droit, de sa bonté, mais ainsi s’écoulent les siècles !

           Croire, c’est d’abord avoir confiance… et c’est le plus difficile ! Il n’y a pas d’autres preuves d’amour ! Corriger le monde, combattre des ennemis, c’est déjà la domination ! C’est la machine ! Et que de folies ! Aimer Dieu, c’est d’abord perdre, impossible pour les intégristes ! L’orgueil ne le supporte pas !

            Mais c’est d’ailleurs parce qu’on ne peut pas convaincre les machines, surtout par la force, que Rank aime les lieux désertiques : il s’y repose ! Il y écoute le silence, qui est toujours une attente… Les machines, qui voudront changer, changeront… Les autres continueront leur cirque, leurs crimes et il en a toujours été ainsi… On ne peut forcer les gens à aimer, c’est un non-sens !

           Alors qu’il fixe distraitement une machine, Rank la voit subitement de nouveau s’agiter ! Elle n’était donc pas morte et aussitôt elle frappe Rank ! Ce n’est pas très douloureux, car la machine est vieille, mais tout de même Rank met son casque et devient le soldat Paschic ! De temps en temps, il s’amuse à énerver les machines, à les sentir bouillir, s’exciter… Il ne risque pas grand-chose, il a une carapace hors-pair, un entraînement exceptionnel, puisqu’aucune machine ne peut rivaliser avec la Machine, sa mère, ce qui la rendait redoutable entre toutes !

           La machine « ressuscitée » enrage tant le soldat Paschic semble indifférent à ses coups ! Il est là tel un rocher et la domination de la vieille machine est arrêtée net ! Le monde n’est plus devant elle comme à la baguette ! Elle n’en est plus le centre ! Elle palpite, déploie ses tentacules, ses dards, essaie de percer Paschic, suffoque, commence déjà à perdre quelques boulons ! Le niveau de sa haine atteint le rouge ! Nul doute que si d’un coup il n’y avait plus de lois, de civilisation, elle trancherait le cou de Paschic avec une délectation sans bornes… et tout ça pourquoi ? Parce qu’on lui dit une seconde que les autres existent !

           Paschic pleurerait, si en ce moment même il ne s’amusait pas ! Il prend plaisir à éprouver toute la vanité impuissante de la machine, qui s’essouffle déjà, qui peu à peu baisse les bras et qui finalement retrouve l’immobilité ! C’était un réveil sans lendemain, peut-être juste un sursaut nerveux, réflexe ! L’endroit est de nouveau calme, comme l’esprit de Rank…

                                                                                                           79

             La matinée est belle, ensoleillée et la mer calme ! La Machine part à la pêche et elle a loué un bateau et son capitaine, nommé Jim ! La Machine arrive sur le ponton avec un matériel qui impressionne, des cannes comme des antennes, des moulinets énormes et des sacs bourrelés ! Jim se dit qu’il a affaire à une cliente sérieuse et il s’empresse de la débarrasser, avant de larguer les amarres ! A la poupe, le bateau crache un peu de fumée, en bavant, puis il glisse sur l’eau bleue, accompagné du cri rauque des mouettes !

            On sort du port et une houle légère se fait sentir ! Direction le large ! Jim demande bientôt à la Machine : « Alors qu’est-ce que vous voulez pêcher, m’dame ? Tous les coins n’offrent pas les mêmes possibilités ! Je peux vous proposer le thon ou le marlin ! Ça, c’est du sport… et ça correspondrait bien à l’épaisseur de vot’ ligne ! »

            La Machine ne répond pas, elle paraît absorbée… « Sinon y a la pointure au-d’ssus, reprend Jim, le Grand blanc ! Oui, mais alors là attention, ça peut tourner au carnage ! »

            La Machine se lève et déclare laconiquement : « Moi, j’ pêche le Rank ! Amenez-moi là où il y a le plus de fond ! »

           Jim est interloqué : « Sauf vot’ respect, m’dame, dit-il, j’ai jamais entendu parler d’un poisson nommé le Rank !

    _ Ça ne m’étonne pas ! La vermine se cache ! »

            Jim ne comprend toujours pas de quoi il est question, mais enfin il va conduire la cliente au-dessus d’une fosse, l’endroit le plus profond du secteur ! « V’là, m’dame, on y est ! » fait-il après quelques minutes. La Machine acquiesce et se prépare, sous l’œil curieux de Jim. Elle sort d’un sac des billets de banque, un bon paquet, ce qui ahurit complètement Jim : « Bon sang, m’dame, qu’est-ce que vous allez faire de tout cet argent ? Vous n’allez quand même pas le j’ter à l’eau ?

    _ Pas tout à fait ! Mais c’est tout de même mon appât !

    _ Jamais vu ça ! Et y en a pour combien là ?

    _ 5 000 euros !

    _ Eh ! Mais c’est déjà une somme !

    _ Je veux ! Mais plus, ce serait de la farce ! Moins, ça ne fonctionnerait pas !

    _ Si vous le dites... »

           La Machine glisse l’argent dans un filet de fer, qu’elle accroche à la ligne… « Si j’ comprends bien, reprend Jim, vot’ poisson, le Bank…

    _ Le Rank !

    _ Très bien, le Rank ! Y va pas pouvoir prendre l’argent !

    _ Non, c’est c’ qu’on appelle un compte bloqué ! Mais il ne pourra pas résister non plus ! Il va s’ le mettre dans la gueule, jusqu’à ce que j’ le remonte ! »

           La Machine laisse filer la ligne longtemps, avant de mettre le frein. Puis, elle se retourne vers Jim, en disant : « J’ suppose qu’ y a d’ la bière fraîche ! »

           Dans les profondeurs, le Rank tourne en rond… Il n’y a pas beaucoup d’ monde dans la nuit des abysses… Les machines préfèrent de loin faire du battage en surface, attirées par la lumière ! Ici ne vivent que ceux qui résistent aux grandes pressions… Cependant, le Rank aperçoit un éclat argenté et s’en approche… 5 000 euros ! Bon sang, il en a l’eau à la bouche, car il pourrait en faire des choses, avec 5 000 euros ! par exemple, acheter une voiture ! Oh ! Elle serait presque une épave, mais elle roulerait quand même !

         Le Rank en profiterait pour gagner la surface, comme ça librement ! Il jouirait lui aussi du soleil, il chanterait sur la route, il verrait du pays, élargirait son horizon, etc. ! C’est pas rien ! Le Rank ne perd pas de vue l’argent, il le contemple, mais il y a un hic ! Le magot est dans un filet de fer ! C’est la première fois que le Rank voit ça ! Une étiquette indique Compte bloqué ! Bloqué ? Ça veut dire que quelqu’un l’a bloqué et peut l’ouvrir ! Et qui, sinon la Machine ?

           D’un coup, le Rank voit le scénario : il ouvre la gueule et remonte avec l’appât ! Il est tiré sur le pont du bateau et là, la Machine lui donne des coups, pour l’assommer, en criant : « Tu veux les 5000 euros ? Mais va falloir changer d’attitude ! Comment peux-tu t’ comporter comme ça ? Quel paresseux tu fais ? On va tout reprendre depuis le début ! Nom, prénom, adresse ! J’ vais t’ dresser, moi, tu vas voir ! Y en a marre t’entends, marre ! »

            Toute la vie de Rank, tous ses efforts pour échapper à la Machine, pour trouver la paix, seraient en une minute réduits à néant ! Il aurait remis la main dans l’engrenage, il serait de retour en enfer ! Aussi le Rank laisse l’appât... Le prix à payer serait bien trop coûteux… et puis il est sans voiture depuis toujours… C’est un coup à prendre et le Rank retrouve le bleu nuit de son univers…

            Sur le bateau, le temps passe et la Machine s’impatiente ! « J’ comprends pas ! dit-elle. 5 000 euros et il n’en veut pas ! C’est pas normal ! Il doit être malade !

    _ Bah, y a des jours où ça mord pas ! C’est comme ça !

    _ Mais moi, qu’est-ce que je vais devenir ! J’en ai besoin, moi, du Rank ? J’ai besoin d’ dominer, d’ lui écraser l’ dos dans les coins ! C’est ça qui renforce ma supériorité ! qui m’ donne chaud ! Où on va, si j’ peux plus m’emporter ?

    _ On pourra rev’nir une autre fois ! »

            La Machine ne répond pas et regarde seulement avec mélancolie le soleil couchant…

                                                                                                           80

           Les quatre pick-up s’arrêtent devant la montagne ! Le ciel est noir sur les sommets enneigés et autour il n’y a que de la rocaille ou du vide à perte de vue ! La Machine descend de son véhicule… Elle est coiffée d’un Stetson et vêtue d’une veste rembourrée de laine ! Elle souffle dans ses mains et attend les trois autres femmes qui l’accompagnent !

            Elles sont toutes habillées comme la Machine et font le même métier : elles exploitent un ranch, connaissent la vie dure de la ferme et entre elles et la Machine, il n’y a qu’une différence de génération ! Elles sont plus jeunes et font partie de celles qui ne veulent plus d’hommes, qui les jugent inutiles et qui haïssent leur ancien pouvoir ! La Machine, elle, a eu un mari, qu’elle a usé à la tâche et elle en est devenue une sorte de légende !

            Chacune de ces femmes chasse couramment pour la viande ou pour faire fuir des prédateurs et même des voleurs et tout naturellement, avant de rejoindre la Machine, elles ont saisi leur fusil à lunettes ! « Bon, les filles, fait la Machine, on est bien d’accord ! On n’ peut pas laisser Rank libre dans la montagne, échapper à mon autorité ! Ce serait de nouveau ouvrir la porte à tous les abus du mâle ! On va donc le capturer, le ramener mort ou vif !

    _ Oui, oui ! approuvent en souriant les trois autres, malgré leur nez déjà rougi par le froid.

    _ On ne va pas chercher au hasard, reprend la Machine. Comme vous le savez peut-être, j’ai planté dans la tête de mes enfants ce que j’appelle les électrodes de la peur, car c’est grâce à la peur que je les tiens ! Vous voyez ce boîtier ? Il me permet de déclencher la peur, mais aussi de repérer où sont mes électrodes et donc Rank ! A l’heure actuelle, il est sur le versant ouest… On va le cueillir sans problèmes… Allons, en route ! »

            Le petit groupe se met en marche, sans précipitation, en économisant son énergie : il a le temps ! De sont côté, Rank se maudit d’avoir quitté si vite le ranch de la Machine, mais il ne la supportait plus ! Cependant, maintenant, vêtu trop légèrement, il a froid et il se bat le corps pour se réchauffer… Mais là n’est pas le principal : Rank sait qu’il a des électrodes plantées dans le cerveau et qu’elles ont y été mises pour le contrôler ! Toute la paranoïa de la Machine s’est ainsi répandue en lui et le monde extérieur lui paraît éminemment hostile, ce qui freine bien entendu sa fuite !

            Mais encore, dès qu’il sera de nouveau face à la Machine, il sera paralysé par la crainte et on le reprendra facilement ! Il n’existe qu’une solution et elle n’enchante pas Rank, c’est le moins qu’on puisse dire !

            Les chasseresses progressent, mais soudain elles se figent : un cri horrible, atroce, quasiment inhumain, vient de leur glacer le sang ! Elles tendent l’oreille, mais plus rien que la plainte du vent ! « Bon sang ! Qu’est-ce que c’était qu’ ça ? demande l’une des femmes.

    _ Peut-être que Rank a été attaqué par un animal… répond une autre, un ours… ou un lynx ! Il y en a sur ces crêtes !

    _ De toute façon notre gibier est cuit ! assure la Machine. Comme vous le savez, le sommet se termine par un précipice et blessé ou pas, Rank ne pourra pas aller plus loin ! Attendez-vous à le voir acculé ! »

            Les femmes reprennent l’escalade et derrière un rocher trouvent du sang… Ce n’est pas joli à voir et l’hypothèse de l’attaque se confirme ! Les chasseresses vérifient leur fusil, au cas où elles devraient en plus affronter un ours, puis elles repartent… Mais, parvenues au sommet, elles ne découvrent rien, juste l’abrupt qui les arrête aussi !

    « Je ne comprends pas, dit la Machine, le boîtier indique un mouvement sur la gauche... » Pour en avoir le cœur net, la Machine regarde dans ses jumelles et effectivement elle aperçoit quelque chose, une chèvre ! La machine l’examine plus attentivement et découvre du sang sur son encolure, puis soudain la Machine sursaute : ses électrodes, enfin celles de Rank, ont été accrochées à la chèvre !

    « Ce n’est pas une attaque qu’a subi Rank, explique la Machine à ses partenaires. Il a réussi à arracher ses électrodes… et à les fixer sur une chèvre ! Elle est là-bas au bord du gouffre !

    _ D’où le cri ! rajoute une des femmes, en réprimant un frisson.

    _ Cela veut dire qu’on ne sait plus où il est ! dit une autre.

    _ Il ne survivra pas dans la montagne… » réplique la troisième.

           La Machine reste silencieuse et contemple l’horizon… Elle se rend compte que Rank lui a échappé définitivement !

                                                                                                         81

            La Machine a créé un journal : L’Opprimée et c’est la réunion matinale de la rédaction… La Machine, qui fume un gros cigare, est entourée par Bona, son droïde, et par une psychologue nommée justement Lapsie !

             La Machine mâchouille son cigare, fait un peu le tour de la presse et tape sur la table ! « Ça va pas ! Ça va pas ! Y a pas assez d’Opprimée là-d’dans ! Je veux des opprimées partout ! Je veux qu’on lise L’Opprimée partout, parce qu’il y a des opprimées partout ! Je veux que tout le monde lise mon journal, qu’on le bouffe, qu’on le dévore ! De L’Opprimée ! Encore de L’Opprimée ! Y a trop d’mâles encore ! Je vois encore des têtes qui devraient tomber ! Nous sommes des victimes, je vous l’ rappelle ! C’est l’essence même de notre journal ! Or, le mâle se pavane, respire, se fout de not’ gueule ! Il se gausse ! Il est encore là ! Le coq chante toujours sur son tas de fumier ! Bang ! Bang ! Faut le dégommer ! On ne peut pas compter sur la justice ! Trop lente ! Niaise, dépassée, encore trop masculine ! Qui a fait les lois ? Les hommes, encore les hommes ! Tout cela doit changer ! A nous le pouvoir ! L’Opprimée est l’amie de la femme, son confident, son réconfort, son bras armé, vengeur ! L’Atlantide des hommes est arrivé ! C’est L’Opprimée qui l’annonce !

    _ Bravo ! s’écrie Mona. Vous êtes une femme extraordinaire, magnifique, exceptionnelle ! Vous êtes un exemple pour nous toutes !

    _ Merci, Bona, répond La Machine. Lapsie, rappelle-moi ce qu’est un pervers narcissique !

    _ Eh bien, le pervers narcissique veut le pouvoir, que le monde tourne autour de lui, qu’on s’occupe de lui 24 heures sur 24 et pour cela il se voit comme une victime, ce qui lui permet d’attitrer l’attention !

    _ Voilà ce qu’il nous faut ! Il nous faut démontrer que le mâle est par essence un pervers narcissique ! qu’il veut le pouvoir en se posant en victime !

    _ L’ordure ! jette Bona.

    _ Grâce à une vaste campagne contre le pervers narcissique, L’Opprimée pourra doubler son chiffre de vente ! reprend la Machine. On vengera la femme d’un affront immémorial ! On s’occupera enfin d’elle ! Elle aura toute notre attention ! Le pervers aura le nez dans la boue ! Il n’aura plus d’autres choix que de rejoindre sa porcherie ! Enfoncé le pervers ! Lapsie, tu t’occupes de ça ! Je veux des analyses psychologiques en veux-tu en voilà Tu me détruis les réputations de tous ces messieurs ! Du vent ! Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? »

            On vient de frapper à la porte et entre timidement Rank… Comme il est le fils de la Machine, on lui a donné sa chance au journal ! On a encore remarqué qu’il avait quelque talent pour le dessin et il est chargé de proposer des caricatures… A la vérité, on le voit plutôt là pour l’occuper, tel qu’on laisserait un enfant autiste avec des crayons, en lui accordant moins de respect cependant ! Mais il est vrai qu’il a l’air un peu idiot et que les chenilles de la Machine l’ont marqué !

    « Qu’est-ce que tu veux ? fait la Machine en grimaçant et en regrettant encore de s’être encombré de Rank.

    _ Bonjour, la Ma… Enfin, je veux dire Bonjour mesdames ! Alors, pour une fois, j’ai été inspiré ! Y a comme de l’électricité dans l’air ! Vous allez être contentes de moi, car je crois que j’ai frappé fort !

    _ Viens-en au fait, veux-tu ! réplique la Machine. On est occupé ! 

    _ Voilà... »

             Rank déroule une affiche où on voit la Vierge Marie, qui dit : « C’est dur d’être aimée par des connes ! » « Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça ? » s’écrie Rank. Silence glacial ! « Oh ! Mais attendez, j’ai autre chose ! » enchaîne Rank et il montre une deuxième affiche, dont le slogan est : « Le Vingt-et-unième sera lesbien ou ne sera pas ! » « Hein ? reprend Rank. Ça cogne ! C’est tout à fait dans l’ sens de L’Opprimée ! Je crois que j’ai trouvé le véritable impact publicitaire !

    _ Tu sais quoi, mon p’tit Rank ? fait la Machine. Tu vas aller nous chercher du café, des croissants, quatre alsaciennes, deux brioches à la courge, véganes, et des muffins au chocolat !

    _ Mais… je ne suis pas une stagiaire ! Tu n’as pas à me traiter comme ça ! C’est un abus de pouvoir ! Je suis une personne après tout ! Il ne manquerait plus que Lapsie me caresse !

    _ Comment tu parles à ta mère, petit enfoiré ! rugit Bona.

    _ Je ne vais certainement pas t’ caresser, coupe Lapsie, car tu me dégoûtes absolument ! Par contre, j’ai déjà fait un rapport sur toi et je t’ai classé bien entendu dans les pervers narcissiques !

    _ Donc, conclut la Machine, Rank, tu files à la boulangerie… C’est le magasin qui brille avec ses croûtes dorées… et tu nous ramènes de quoi oublier que nous vivons dans un pays de merde ! »