ULTIMA (6-10)

Le 13/06/2026

R142

     " Monsieur Starbuck, donnez un quart de rhum aux hommes..."

                                                    Moby Dick

 

 

                                 6

     « Mais qu’est-ce qui s’ passe ? s’écrie Dominator, devant la mine stupéfaite des autres.

_ Un de nos hommes vient de disparaître d’une manière inexplicable ! répond le duc.

_ Comment ça ?

_ Comme je vous le dis ! Il était là sous nos yeux et il s’est désintégré !

_ Ratamor a une explication ?

_ Je n’ai qu’un embryon d’hypothèse, répond Ratamor. Il est possible qu’il existe ici une autre réalité quantique, ce qui voudrait dire que la station existe aussi dans une autre dimension !

_ Et c’est dans cette autre dimension qu’aurait disparu le soldat ?

_ En effet… et sans doute encore tous les habitants de la station, car on ne trouve personne ici, aucune trace !

_ Mais quelle serait la nature de cette autre dimension ?

_ Je n’en sais rien ! Mais peut-être a-t-elle un rapport avec la peur, car le soldat a disparu alors qu’il nous menaçait tous, pour pouvoir rentrer !

_ Ce n’est pas vrai ?

_ Hélas, si ! répond Lapsie. Un de mes hommes était en pleine mutinerie !

_ Il faut vérifier l’intégrité de vos soldats, colonelle !

_ Oui, Dominator.

_ Ratamor, continuez à plancher sur votre hypothèse… Il nous faut des réponses ! Duc, quelle est la suite du programme ?

_ Eh bien, vigilance absolue ! Personne ne devra plus être seul… et nous continuons l’exploration de la station !

_ Bien, prévenez-moi si vous avez du nouveau ! »

La communication est coupée et le duc dit : « Vous avez entendu ce que j’ai dit : on sera désormais en permanence en binôme ! Je suppose que chacun a maintenant une chambre… Dans quelques minutes, je propose qu’on déjeune... »

Les esprits sont encore troublés par la disparition du soldat, mais rien ne vaut les gestes du quotidien, pour retrouver son calme et bientôt l’équipe est attablée, devant un repas chimique, qui est tout de même prévu pour dégager des odeurs appétissantes ! On discute de riens, pendant que monsieur Nuit termine un café, en manipulant le tableau de bord des caméras !

Soudain, une image apparaît sur l’écran principal ! C’est celle d’un homme à la barbe hirsute et qui a l’air très inquiet ! Il règle sa propre caméra avant de commencer ! « Bonjour, fait-il. Je suis le professeur Mox… et ce message s’adresse particulièrement au professeur Ratamor, qui saura quoi en faire ! Il y a quelques jours… Mais, ah ! ah ! Ça me paraît un siècle ! Mais il y a quelques jours, la Machine (il regarde derrière lui), elle est venue me dire que sa grossesse arrivait à terme ! J’ai été sidéré ! Personne n’a vu son ventre et elle attend donc un bébé à soixante-dix ans ! Ah ! Ah ! Je crois que je vais devenir fou ! »

Pssschhht ! Psscchhtt ! L’image disparaît, car on a visiblement coupé la caméra. Puis, le visage de Mox est de nouveau visible, mais avec plus de barbe et un air encore plus fatigué, plus tourmenté ! « La Machine a accouché ! dit Mox. J’ai dû l’aider ! C’était mon devoir ! Et elle a survécu ! Comment est-ce possible ? Et le bébé aussi ! Mais avec la Machine, il faut s’attendre à tout ! Le bébé semble normal, mais y a quelque chose qui cloche ! Il a déjà les yeux ouverts et il nous regarde tous étrangement ! J’ai même eu la trouille ! »

Pssscchttt ! Psccchtt ! Quand l’image revient, Mox présente tous les signes du plus profond épuisement ! « Le bébé n’en est plus un ! dit-il. Il a grandi en quelques mois de plusieurs années ! Cela n’inquiète pas la Machine, qui ne le remarque même pas, tant elle est fière de son fils ! J’ peux comprendre ça, mais les autres de la station ? Quand je leur en parle, ils haussent les épaules ! Ils disent que je me fais du mouron pour rien ! Je leur rappelle que déjà cette naissance n’était pas normale ! Ils me répondent que le môme est un p’tit rayon d’ soleil, qu’ils doivent y aller, que j’ devrais me rendre dans la salle de détente, etc. ! Mais tout ce qui s’ passe ici n’est pas normal ! »

Pssschhhct ! Psccchtt ! Mox refait face à la caméra, mais il regarde aussitôt en arrière ! Il ne parle pas, il murmure ! « Le petit garçon, dit-il avec hésitation, est maintenant parfaitement autonome… Il marche, il va partout… Il parle avec tout le monde et tout le monde l’aime, sauf moi ! Je sais qu’il est une anomalie, un monstre ! Et le gamin s’en est rendu compte ! JE NE SUIS PLUS EN SÉCURITÉ ! La Machine elle-même a senti mon hostilité ! »

Pssscchttt ! Pssccchttt !

                                                                                                        7

     Tout le monde, dans la salle d’accueil, est resté figé, même après la fin des images… Il y a une longue minute d’incrédulité ! Puis, le duc est le premier à lâcher : « Ratamor, vous le connaissez ce Mox ?

_ Pas le moins du monde…

_ En tout cas, lui connaît votre réputation…

_ Mais qu’est-ce que c’est cette histoire de grossesse ? réagit Lapsie. Et d’abord je ne savais pas que la Machine travaillait sur cette station !

_ Moi non plus, répond le duc… Cela vaudrait sans doute le coup d’aller visiter la chambre de ce Mox ?

_ Vous avez raison, répond Lapsie, qui se tourne vers deux de ses soldats. Vous deux, trouvez la chambre de Mox et fouillez-la ! Ramenez tout ce que vous trouverez de suspect !

_ Cette histoire de bébé d’une femme de soixante-dix ans paraît tout de même absurde, impossible même ! dit Ratamor.

_ Certainement, répond le duc, mais vous avez vu Mox : il n’avait pas l’air de plaisanter !

_ Peut-être a-t-il sombré dans un délire paranoïaque, coupe Lapsie, ce n’est pas rare dans les lieux confinés…

_ Peut-être… enchaîne le duc. Monsieur Nuit, le film s’arrête là ? Il n’y a pas d’autres messages ?

_ Pour l’instant, je ne vois rien d’autre… J’inspecte les fichiers…

_ Merci. Résumons-nous… La Machine à soixante-dix ans accouche d’un bébé… Cela dépasse déjà l’imagination… Mais, en plus, le bébé grandit anormalement vite… et d’après Mox, son comportement est menaçant… C’est beaucoup trop !

_ Une question qu’on peut se poser, dit Ratamor, c’est : qui est le père ?

_ On est en plein film d’horreur ! jette Lapsie.

_ Une autre question, ajoute le duc, en quoi ce bébé serait-il responsable de la disparition des habitants ?

_ Et pourquoi a-t-il grandi aussi vite ? »

Chacun se tait, bien conscient de ne pas avoir les réponses… « Eh ! s’écrie monsieur Nuit. Il y a eu une affaire entre Mox et la Machine ! On trouve un fichier là-dessus !

_ Tiens, tiens, répond le duc. Et c’est quoi cette affaire ?

_ Voyons voir… Bon sang ! La Machine a porté plainte contre Mox, pour attouchements sur mineur ! Apparemment, le môme a parlé de gestes déplacés de la part de Mox !

_ C’est bien, coupe Lapsie, il faut dénoncer les pédophiles !

_ Et comment a réagi Mox ? demande le duc.

_ Hum… Il a clamé son innocence…, mais dans le doute, ils l’ont placé en isolement !

_ En isolement ? Il y a donc une prison sur la station…

_ Oui, confirme Lapsie, les yeux sur le plan. Et elle est à trois étages sous nos pieds !

_ Cela vaudrait le coup d’y aller voir, non ? »

Lapsie opine et dit : « Je m’en charge, avec deux de mes hommes !

_ Bien ! On attend de vos nouvelles ! »

Lapsie et ses hommes filent dans l’ascenseur… Ils sont bien armés et à l’étage désiré, ils commencent leur exploration, avec le fusil en joue ! Ils sont dans un long couloir, faiblement éclairé, mais très vite ils se retrouvent devant une porte hermétique, surmontée du mot Isolement ! « Pfff ! fait un des soldats. Il faut un passe spécial, pour ouvrir cette porte !

_ Un passe qu’on n’a pas ! Reculez ! » jette Lapsie.

Avec détermination, la colonelle tire dans la porte, ce qui déclenche une alerte : des lumières rouges s’allument et une sirène retentit ! « Bon sang, Lapsie, qu’est-ce que vous foutez ? crie le duc dans l’oreillette que porte la jeune femme.

_ Rien duc ! J’ai fait exploser une porte ! Coupez l’alerte, nous progressons ! »

La sirène s’arrête et Lapsie et ses hommes peuvent faire glisser une partie de la porte… Dans le couloir, il y a effectivement des cellules de chaque côté, mais toutes semblent vides… Lapsie se fige cependant : elle vient de repérer le nom de Mox sur l’une des cellules… Elle jette un coup d’œil à l’intérieur, par une fente vitrée : personne ! « Attention, on recommence ! » lance Lapsie à ses hommes, avant de faire sauter cette nouvelle porte.

                                                                                                     8

     C’est une cellule comme il y en a tant ! A l’intérieur on trouve une couchette, une cuvette et une étagère… Tout à l’air en ordre, ce qui laisse supposer que personne n’y a séjourné récemment ! Lapsie commence son inspection, ses hommes restant dehors, à cause de l’étroitesse de la cellule… Elle soulève la literie, glisse une main sur l’étagère, derrière la cuvette… Rien, elle ne trouve rien… Elle pousse un soupir et regarde une dernière fois la pièce, mais, alors qu’elle tourne la tête, elle a la vision fugitive d’un être, qui se tient debout devant elle !

Elle est saisie, mais est-ce qu’elle n’a pas rêvé ? Elle fixe son regard là où elle a cru voir quelque chose, mais c’est le vide… Elle refait le mouvement de tourner la tête vers la sortie et de nouveau la forme apparaît ! Qu’est-ce que c’est ? On dirait une sorte de prêtre… Pour en savoir plus, Lapsie agit avec son regard et sa tête, comme on fait avancer ou reculer un film, afin que l’image désirée revienne… et elle est bien apparente, mais reste floue !

Les soldats dehors sont intrigués par le comportement de Lapsie et elle s’en rend compte… Elle dit vaguement qu’elle tente une expérience, mais elle n’oublie pas sa vision et le sentiment de menace qui en émane ! C’est une trace… et une trace psychique, il faut bien en convenir, de quelque chose d’hostile, de dangereux !

Lapsie se sent mal à l’aise… Est-ce que quelqu’un surveillait Mox, est venu le voir, pour s’en débarrasser ? Et qu’est-ce qu’une trace psychique ? N’est-ce pas plutôt des papillons noirs dus à la fatigue, des cellules qui meurent ? Et pourquoi passer à travers les murs, quand on pouvait sans doute rendre visite au prisonnier ? Y a-t-il eu procès ?

Lapsie chasse ces questions, en remontant avec ses hommes, vers la salle d’accueil… Ratamor, lui, décide de regagner sa cabine… Il est soudain plus vieux… Les voyages ne sont plus vraiment pour lui : trop de fatigue, trop de stress, trop d’adaptations ! Si on rajoute à ça des histoires de grossesses à soixante-dix ans et d’enfants qui grandissent à la vitesse de l’éclair, alors on dépasse les capacités actuelles de Ratamor !

Il a passé l’âge des exploits, de se demander à lui-même bien plus qu’il ne peut donner ! Si on dépasses ses forces, tôt ou tard on demande aux autres de payer l’addition, sous la forme d’une colère brutale par exemple ! Les nerfs ont leurs limites ! Mais une paix intérieure, fruit de l’expérience, habite désormais Ratamor et lui donne une redoutable efficacité !

Il va mettre son passe dans la porte de sa cabine, quand il sent une présence derrière lui… Quelqu’un s’approche, en captant son attention, en faisant pression sur lui ! C’est une petite vieille, elle respire mal et s’appuie sur une canne ! Ratamor n’a pas eu besoin de tourner la tête, pour voir tout cela ! Il a juste glissé un œil de biais et il suit maintenant la personne qui le contourne, pour se placer à côté de lui, comme si elle attendait et elle a d’ailleurs posé une main sur une rambarde, sans doute pour montrer qu’elle est handicapée !

Faudrait-il la plaindre ? S’intéresser à elle ? Ratamor n’en a pas envie… D’abord, cette présence est évidemment suspecte ! N’a-t-on pas fouillé la station, cherché le moindre signe de vie ? Certes, on est loin d’avoir tout explorer, mais on ne débarque pas comme ça, de nulle part, comme si tout était normal !

Mais surtout, surtout, dès le départ, Ratamor a senti la nocivité de la vieille et que va-t-il se passer, s’il la regarde ? Il va plonger son regard au milieu d’un visage ravagé et dans des yeux glauques et morts ! Autant contempler un mur de béton ! Lui au moins n’oppose pas à la bonne volonté un mépris infini !

« Eh ! Tout va bien ? » C’est le duc, au bout du couloir, qui hèle Ratamor ! « Oui, oui, répond Ratamor.

_ Vous aviez l’air préoccupé ! Ce qui n’est pas étonnant, avec tout c’ qui s’passe ici…

_ En effet…

_ Bon, ben, moi aussi, je vais me coucher… Bonne nuit.

_ Bonne nuit. »

Ratamor entend le duc refermer sa porte, mais il est inutile qu’il regarde la petite vieille : il sait qu’elle n’est plus là ! C’est comme ça et il entre dans sa cabine… Il prend une douche, longue et très chaude, puis il enfile un fin pyjama… L’installation est sobre et moderne et elle permet de régler comme on veut la tension du matelas… Rapidement, le professeur se détend allongé et il éteint les lumières, pour ouvrir le hublot : le cosmos étoilé brille soudain sous ses yeux, près de l’exoplanète qui maintient la station en orbite.

« C’était une émanation psychique, songe Ratamor, du monde psychique qui doit être tout proche du nôtre, où les habitants de la station sont peut-être ! Et ces émanations sont volontaires, elles n’ont qu’un but : nous faire peur ! »

                                                                                                    9

     Monsieur Nuit est toujours dans la salle d’accueil, à essayer de récupérer les fichiers de la station, car beaucoup d’entre eux ont été effacés, sans qu’on sache pourquoi... A côté, quatre soldats jouent aux cartes, comme il se doit, pourrait-on dire, quand ils doivent faire passer le temps… Monsieur Nuit lève la tête de son écran et aperçoit un type, avec une casquette rouge, qui traverse rapidement la salle ! « Eh ! » fait monsieur Nuit, qui n’a jamais vu ce type ! Puis, il regarde les soldats qui n’ont rien remarqué et qui continuent à s’animer sur les cartes !

Inquiet, monsieur Nuit se décide à rechercher l’inconnu, pour lui demander qui il est et ce qu’il fait là ! Il se lève et quitte la salle d’accueil, avant d’emprunter le couloir qu’a dû prendre l’homme à la casquette rouge. Celui-ci est en effet plus loin et il marche toujours aussi vite, toujours aussi déterminé, mais il tourne à un angle et disparaît !

Monsieur Nuit presse le pas, court même et après le tournant, il vient presque buter contre l’homme à la casquette rouge, qui attend l’ascenseur ! Monsieur Nuit est gêné et a un sourire contraint ! Il doit reprendre son souffle et montrer que lui aussi veut changer d’étage ! Puis, la porte de l’ascenseur s’ouvre et les deux hommes entrent dans la cabine !

L’homme presse un bouton et monsieur Nuit fait : « Vous montez ? Moi aussi... » C’est de nouveau le silence ! Monsieur Nuit voudrait bien se jeter sur l’homme et le secouer, pour qu’il réponde aux questions, car l’étrangeté de la situation est évidente, mais il ne le peut pas tant son voisin paraît calme et à son affaire ! D’ailleurs, l’homme regarde sa montre !

« Hum, fait monsieur Nuit prudemment, j’imagine que vous allez à un rendez-vous ? » L’homme le fixe pour la première fois et lui répond : « C’est exact, j’ai un rendez-vous important ! » Monsieur Nuit opine et l’ascenseur s’arrête. La porte s’ouvre et l’homme en sort ! Monsieur Nuit également, mais il ne va pas plus loin et il laisse l’étrange visiteur disparaître, après un tournant !

« Mais quel con je suis ! s’écrie monsieur Nuit. Quel con ! J’aurais dû retenir le type et lui faire cracher l’ morceau ! Qu’est-ce qui m’a pris d’être poli ? » Monsieur Nuit sait bien qu’il a été intimidé, mais il est en colère contre lui-même !

De son côté, Lapsie a regagné la salle d’accueil… Elle est fatiguée et décide d’aller se coucher… Elle organise auparavant des quarts de surveillance, que devront respecter ses soldats, et elle prend enfin la direction de sa cabine. Elle se douche et se vêt d’une nuisette, ses cheveux séchant sous une serviette. Elle inspecte sa peau, quand elle entend du bruit dans le couloir ! On dirait une sorte d’événement mondain ! Elle sort et se fige ! Un homme est au bout du couloir, entouré par deux groupies et il a l’air le roi du monde ! Il est d’une très belle stature, mais il porte des lunettes de soleil et semble mépriser tout ce qui l’entoure !

« Quelle vanité ! songe Lapsie. Quel cirque ! » Pourtant, l’homme, en voyant Lapsie, s’est presque arrêté sur place, comme s’il avait eu le souffle coupé, et en un éclair, il enlève ses lunettes de soleil, ainsi qu’il aurait voulu montrer qu’il n’était pas que suffisant et qu’il était tout disposé à plaire à celle qui vient de lui faire tant d’effet ! Il passe donc devant Lapsie en espérant un regard, mais celle-ci reste sur sa mauvaise impression, d’autant que les groupies la considèrent froidement !

Le petit groupe s’éloigne et laisse Lapsie songeuse… Elle se dit d’abord, avec un sourire : « Alors, comme ça, je peux impressionner jusqu’à stupéfier ! Je ne vois pas pourquoi…, mais c’est plutôt flatteur ! Et il a enlevé brusquement ses lunettes ! Il était presque au garde-à-vous, attendant mes ordres ! J’aurais peut-être dû le regarder, car il était vraiment pas mal ! Je peux même dire qu’il était beau et très attirant ! » Lapsie soupire… « Non mais, quel cirque ! se reprend-elle. Il méprisait tout le monde, avant de poser les yeux sur moi ! »

Soudain, Lapsie se raidit, car lui revient que tout cela n’est pas normal ! Elle eût dû arrêter le petit groupe et lui demander ce qu’il faisait là et où sont les autres habitants ! Mais aurait-elle eu de l’autorité en nuisette ? Elle frémit et si c’était des fantômes, des traces psychiques, comme dans la cellule ?

Certes, elle a vu ces personnes distinctement, mais on ne se promène pas de cette façon, bras dessus bras dessous, dans une station déserte et qui ne répond plus au Cube ! « Qui joue avec nos nerfs ? se demande Lapsie. Qui nous contrôle et nous commande ? Et ces apparitions ont-elles un sens, un rapport avec nos pensées intimes ? »

                                                                                                        10

     Le lendemain, au petit déjeuner, les visages sont maussades, car les nuits ont été agitées ! « Il s’ passe des choses bizarres ! lâche monsieur Nuit, en mâchouillant.

_ Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demande son ami le duc.

_ Ben, hier soir, j’ai croisé un type inconnu, avec une casquette rouge ! Il filait à un rendez-vous !

_ Attends, tu as croisé un étranger et tu ne l’as pas arrêté ?

_ Il n’est pas le seul ! enchaîne Ratamor. J’ai vu aussi une petite vieille, qui s’appuyait sur une canne…, mais je doute que ces personnes soient bien réelles… Pour moi, ce sont plutôt des émanations psychiques, de l’autre monde qui s’est emparé de la station !

_ Oui, votre fameuse hypothèse d’une autre réalité quantique…

_ Moi aussi, j’ai vu des personnes ! coupe Lapsie. D’abord, dans la cellule de Mox, il y avait une sorte de trace psychique, qui avait l’air d’un prêtre, ce qui fait que je me suis demandé si Mox n’avait pas été exécuté… Mais, hier soir, j’ai même croisé un… play-boy !

_ Vraiment ? Vous en avez de la chance, colonelle ! fait ironiquement le duc. Pour ma part, je n’ai rencontré personne, sans doute parce que je garde la tête froide, et je vous conseille à tous d’en faire autant ! A ce propos, il m’est venu à l’idée de contrôler les stocks de la station, car ils devraient nous renseigner sur ce qui s’est passé ici, et je vais à la réserve sans plus tarder ! »

Chacun, touché par la justesse de cette démarche et plongé dans ses doutes, garde le silence, tandis que le duc quitte la salle ! Personne ne songe encore à lui rappeler qu’on doit se déplacer le plus possible en binôme ! D’ailleurs, le duc marche d’un pas si ferme qu’il donne l’impression qu’il est chez lui et très vite, l’ascenseur le conduit dans les profondeurs de la station !

C’est une zone sombre, particulièrement silencieuse et constitué d’un vaste entrepôt, coupé de multiples allées et plein de marchandises jusqu’au plafond. Alors que le duc cherche à se repérer, il entend des rires et des éclats de voix ! Intrigué, il se dirige vers les bruits et se fige : devant lui, manifestement, des employés font leur pause, buvant du café et se montrant des images sur leur téléphone !

« Hum ! fait le duc. Je comprends que vous profitiez de la pause, pour vous détendre, mais là j’ai besoin de votre attention ! » Mais le duc a apparemment parlé dans le vide, car le groupe n’a rien changé de son attitude ! « Eh ! crie le duc. C’est quoi votre problème ? Vous tenez à dénoncer vos conditions de travail par le mépris ? Mais faut bosser aussi ! Faut penser aux autres ! »

Personne ne lui répond !

« Ecoutez-moi bien, bande de salopards ! éructe le duc. Sur le Cube, c’est moi qui dirige l’emploi et je peux vous assurer que vos patrons vont être courant qu’ils vous payent à rien foutre ! Mais oh ! Je sais ! vous êtes pour la retraite à soixante ans et que ce soit les riches qui la payent ! Pas vrai ? J’ai affaire aux apôtres de l’État providence ! aux Peace-cool de la justice sociale ! aux crucifiés du néo-libéralisme, le vilain monstre des écolos ! Oh ! J’ vous cause ! »

Le duc est à bout, mais il voit venir par le côté une femme, qui le regarde avec un visage plein de colère ! Mais ce n’est pas tout : cette femme a encore une poitrine magnifique, qu’elle a mise en valeur par un soutien-gorge éclatant, sous un fin chemisier ! Le duc avale sa salive ! Il voudrait bien regarder la poitrine, mais la sévérité de la femme semble l’en dissuader ! Il ne comprend pas que la poitrine et la colère de la femme font partie de la même stratégie et qu’elles sont destinées l’une et l’autre à écraser !

« Qu’est-ce que vous voulez ? demande la femme maintenant toute proche.

_ Ben, c’est le groupe là…, répond le duc qui transpire et qui passe du regard de la femme à sa poitrine.

_ Quel groupe ?

_ Hein ? Mais celui... »

Le duc tourne la tête et ne voit plus les « employés » ! « Mais ils étaient là ! gémit le duc.

_ Et ils ne sont plus là ! coupe la femme. Vous voulez autre chose ?

_ C’est-à-dire… Non… » lâche le duc, qui ne peut se retenir de jeter un dernier coup d’œil sur la poitrine. 

Après une petite grimace de mépris, la femme s’en va et le duc n’en revient pas : « Moi aussi, je l’ai laissée partir ! J’ suis pas plus malin que les autres là-haut ! Mais qu’est-ce qui s’ passe ici ? »

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