
"La bouche enfarinée, il dit: "Je vais te battre!"
Le Grand bleu
30
Le Médio 14 (diminutif pour médiateur) répond au téléphone… Il est le patron de Médio 33… « Ouais, ouais, non, fait-il au téléphone, ouais, ouais, non ! Bon, tu vois ça avec eux ! Ouais, ouais, non ! » Il raccroche et et regarde son employé, assis en face de lui : « Tu peux pas t’engager dans une croisade ! C’est pas not’ job ! lui dit-il.
_ Mais t’as pas vu ce pauvr’ type ! C’est pas lui qui a sauté sur l’autoroute, c’est la Chose qui l’a poussé !
_ T’es sérieux là ?
_ Bon, peut-être qu’elle l’a fait glisser ! En tout cas, je vais lui rendre la monnaie de sa pièce à cette salope !
_ Not’ boulot 33, c’est la médiation ! La médiation, tu sais ce que c’est ! C’est pour calmer les conflits, pas pour les allumer !
_ Mais y a des limites tout d’ même !
_ Bon, t’as été choqué ! Ça arrive à tout l’monde ! Ouais, allô ? Ouais, ouais, non ! Ouais, ouais, non ! Bon, tu vois ça avec eux ! Ouais, ouais, non ! Où en étais-je ? Ouais, t’as été choqué ! Alors voilà ce que je te propose : tu vas te mettre au vert ! Il paraît que le gouvernement entraîne des mutants dans un camp ! Tu vas aller là-bas voir si tout s’ passe bien, si les mutants sont bien traités, etc. !
_ J’ m’en fous, j’ l’aurais cette salope !
_ T’auras personne, t’entends ! Sinon j’ te vire ! Ouais allô ? Ouais, ouais, non ! Ouais, ouais, non... »
Médio 33 se lève et se résout à obéir à son chef… Il regarde sur la carte où se trouve le camp et il prend la route ! Mais il a remarqué qu’une forêt borde le camp et il a décidé d’agir ! Il va s’attaquer à la Chose, lui donner quelques coups, car pas question de la laisser en paix !
Quand il arrive, le jour se lève à peine… Le soleil éclaire juste un peu la cime des arbres, mais ne pénètre pas dans la forêt… Tout est encore très calme et nul doute que les animaux ne sont pas encore bien réveillés ! Ils attendent les premiers rayons, pour commencer leur journée !
Cependant Médio 33 sort son matériel, il passera au camp plus tard… Pour l’instant, il a un compte à régler ! En fait, il transporte un appareil hi-fi d’une grande puissance et autonome et au milieu des troncs et du silence, il le met en route ! « T’as voulu jouer avec Médio 33, ma salope ! dit-il. Tu vas voir qui je suis ! » Aussitôt les bruits d’une perceuse et d’une meuleuse déchirent l’air ! « Ah ! Ah ! fait Médio 33. Ouh ! Ça fait du bien dès l’ matin ! Ah ! Ah ! »
A l’outillage électrique succèdent bientôt des conversations très sonores et on entend : « Et alors je lui ai dit…
_ Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
_ Ben, elle a dit…
_ Ça ne m’étonne pas… Elle a toujours été…
_ Mais lui, tu sais comment il est…
_ Et qu’est-ce qu’il a dit ?
_ Ben, il a dit... »
« Ah ! Ah ! s’écrie par-dessus Médio 33, les conversations creuses et interminables ! Tu vois la Chose, je te gâte ! De quoi devenir fou ! Mais attends le final ! » Des aboiements de chiens féroces, des coups de fusil de chasseurs et des cris d’enfants remplissent l’espace ! « Bienvenue dans l’ Cube ! jette Médio 33 à la Chose ! Ah ! Ah ! Et cerise sur le gâteau, le trafic des cubes roulants ! KO la Chose ! Foutue ! »
Un peu plus loin, dans un tronc, un écureuil un peu fragile sursaute ! « Qu’est-ce que tu as, chéri ? fait sa femelle à côté.
_ Mais bon sang ! T’entends pas tout c’ boucan !
_ Ne t’énerve pas , mon chéri, tu sais ce que t’as dit l’ docteur ?
_ Justement ! J’ veux qu’on m’ foute la paix ! Attends un peu, j’ vais m’occuper d’ l’enfoiré qui nous massacre !
_ Sois prudent ! »
En chemin, l’écureuil rencontre plusieurs de ses congénères et aussi des oiseaux, qui sont dans le même état que lui, c’est-à-dire qu’ils sont en colère, contre la vie chère et… les nuisances sonores ! On s’arme de glands, on se prépare à lâcher de la fiente et très vite, on oblige Médio 33 à battre en retraite ! Celui-ci lève le poing et crie : « J reviendrai ! » On le croit sur parole, car on est sans illusions !
31
Médio 33 arrive finalement au camp… Il est furieux, d’autant qu’il marche dans une flaque ! Pourtant, Patz et Karoc l’accueillent chaleureusement, car un bon rapport du Médio vaudra des crédits au projet ! « Alors comme ça, vous formez ici des mutants… dit le Médio.
_ Exactement ! répond Patz. Nous essayons de canaliser leur énergie psychique !
_ Mais dans quel but ?
_ Dans quel but ? Euh… Mais dans le but qu’ils nuisent le moins possible à la société ! Mais, le mieux, c’est que vous-même interrogiez un de nos pensionnaires ! »
Le trio entre dans le bâtiment, où visiblement on a préparé la visite du Médio… « Vous allez discuter avec l’un de nos meilleurs éléments ! » Patz ouvre une porte, pour laisser voir un gamin à lunettes, assis derrière une table. « Lunetti, dit Patz au mutant, je te présente Médio 33 ! Il aimerait te poser quelques questions, au sujet de ton séjour ici ! J’espère que tu n’y vois pas d’inconvénients ! »
Médio 33 prend place devant Lunetti et fait : « Alors Lunetti, comment ça se passe ici ? Tu es content ?
_ Non !
_ Ah ! Ah ! C’est un bon début ! Bon, dis-moi qu’est-ce qui va pas ?
_ Les toilettes, elles sont sales et les murs sont délabrés ! Il manque aussi du personnel enseignant !
_ Très bien, Lunetti ! Je vois que tu es parfaitement responsable et engagé ! C’est un signe de maturité, crois-moi ! »
Médio 33 se tourne vers Patz : « Qu’en dites-vous ? Les demandes de ce garçon me semblent parfaitement raisonnables !
_ Effectivement ! En fait, notre installation a été soudaine et nous sommes en train de remédier à touts ces problèmes de confort !
_ Bien ! Bien ! Alors Lunetti, je crois que tu peux retrouver le sourire, non ?
_ Non !
_ Non ?
_ La sélection est stressante ! Si on ne trouve pas la bonne solution à un exercice, Karoc nous menace ! Nous sommes en proie désormais à une peur destructrice !
_ Diable ! Dites-moi Patz, est-ce que c’est vrai ce que raconte ce garçon ?
_ Mais pas du tout ! coupe Karoc. Tout au plus, j’en ai remis certains dans le droit chemin ! avec une tapette ! Même une fourmi n’en aurait pas été troublée !
_ Bien que j’accorde une totale confiance en Karoc, rajoute Patz, il ne surveillera plus les cours désormais !
_ Bien ! Bien ! Eh bien, Lunetti, voilà encore un problème de réglé ! N’es-tu pas satisfait ?
_ Non !
_ Non ?
_ C’est un premier pas, il est vrai ! Mais j’ crois pas que tu percutes vraiment la situation ! Ici, c’est moi qui commande ! Donc, on fait ce que je dis, sinon je continuerai à vous presser le citron !
_ Ah ! Ah !
_ C’est une question de vie ou de mort, mec ! Et tu veux encore vivre, hein ? »
Un instant, Médio 33 regarde Lunetti, sa face insondable derrière ses grosses lunettes, mais qui tout de même laisse échapper une morgue extraordinaire ! Médio se jette sur le mutant et le prend à la gorge ! « Espèce de sale morveux ! » crie-t-il. Patz et Karoc sont obligés d’intervenir ! Ils forcent Médio à lâcher Lunetti, qui est finalement emmené par Karoc.
« Je sais, je sais ! Je n’aurais pas dû faire ça ! fait Médio, qui se remet peu à peu.
_ Non, mais j’ vous comprends…
_ Ah bon ?
_ Mais oui, c’est pas l’envie de les gifler qui m’ manque ! Ces gamins jouent aux adultes ! On leur a dit qu’ils sont conscientisés et que c’est très bien ! Ils roulent donc des mécaniques ! En fait, ils nous imitent, nous les adultes ! On n’ leur a pas appris un autre langage que celui du rapport de force !
_ Vous savez, je l’aurai tuée, cette petite ordure !
_ Vous avez besoin de vous reposer…, pour prendre les choses moins à cœur ! »
32
Médio a un cauchemar cette nuit-là : il se voit étrangler Lunetti, qui rit sans fin ! C’est le front en sueur qu’il se réveille, juste avant l’aube ! Il a soudain une idée : et s’il portait une nouvelle attaque à la Chose ? La forêt n’est pas loin, elle dort sans doute encore et la frapper maintenant la secouerait pour la journée !
Le Médio quitte discrètement sa chambre, alors que personne ne semble déjà debout… Vite, il faut trouver des déchets, car c’est là le plan du Médio : polluer la Chose, même si c’est avec peu de moyens !
Le Médio trouve d’abord dans les toilettes un paquet de mouchoirs, de ceux que les femmes laissent derrière elles, après avoir uriné, sous prétexte qu’ils sont biodégradables, quoiqu’ils restent visibles dix à vingt ans !
« La journée commence bien ! » se dit le Médio en chantonnant. Il trouve dans la cuisine un must de la pollution : la bouteille plastique ! « La Chose va hurler ! Je le sens ! » laisse échapper Médio, dont la joie redouble.
Mais il a le sentiment que ce ne sont là que des broutilles, des trucs d’amateur ! Pour faire mal à la Chose, il faut viser plus haut, utiliser des gravats par exemple, mais c’est impossible à cette heure ! En désespoir de cause, Médio tourne en rond, mais il finit par trouver le garage du camp et là, il a une merveilleuse surprise, au point qu’il doute de ses sens ! Mais non, sous une étagère, il découvre une ancienne huile de vidange ! Et s’il la mettait dans la bouteille plastique ? « Je l’appellerai le cocktail de la mort ! » jette Médio.
Dehors pas un chat et Médio, avec son étrange butin, file vers la forêt ! « Salut, ma grande ! fait-il, dès qu’il est parmi les troncs. D’abord, je vais semer mes mouchoirs, pour retrouver mon chemin ! Hi ! Hi ! Ensuite, quand je serai bien en toi, je verserai mon nectar empoisonnant ! Elle est pas belle la vie ! »
Médio agit comme il l’a dit, mais, une fois qu’il a les mains libres, il est témoin d’un étrange spectacle ! Un jeune se tient en suspension entre les arbres et il a une activité pour le moins incompréhensible ! Il recueille la lumière, dès qu’elle se pose quelque part ! Il la prend et semble s’en nourrir ! En tout cas, il la porte vers sa bouche !
« Mais qu’est-ce que c’est qu’ ce merdier ! fait Médio. Je rêve ! C’est qui ce zouave ? » Médio n’a pas le temps de réfléchir plus, car il entend derrière lui un bruit inquiétant dans les fourrés ! Quelque chose fonce sur Médio ! « Merde, un sanglier ! » jette Médio, qui se met à courir vers l’orée, afin d’échapper à la « bête » !
Il évite des branches, qui tout de même le giflent au passage ! Il manque de s’empaler sur une griffe de souche ! Il titube sur des mottes de mousse, mais la peur le fait voltiger ! Il sent toujours qu’on le charge, quand enfin il sort du bois et il se met à crier : « Au secours ! Au secours ! » Puis il s’écroule dans l’herbe, n’en pouvant plus ! Mais ce n’est pas un sanglier qui vient sur lui ! Étrangement, c’est un personnage créé par tous les déchets de la forêt, y compris bien sûr ceux de Médio !
Celui-ci se retrouve donc recouvert de mouchoirs et d’huile, avec un vieux seau sur la tête et un pneu sous le bras ! « Pff ! Pff ! » fait-il, alors que Karoc, alerté par ses cris, vient à sa rescousse, un pistolet à la main ! « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui s’ passe ? demande l’adjoint de Patz.
_ Issspasse, issspasse qu’un bonhomme plein d’ déchets vient d’ me poursuivre !
_ Et c’est pour ça que vous brailler comme un veau qu’on égorge ?
_ Ben, j’ lai pris pour un sanglier ! Mais c’est pas tout ! Y a un drôle de zèbre dans la forêt, qui recueille la lumière… et la mange ! On est chez les fous !
_ Ouais, il doit s’agir du fils de la Machine…
_ Du fils de la Machine ?
_ Ouais, un mutant d’Ultima ! Patz l’a engagé comme instructeur…, contre mon avis ! Car je soupçonne cette peste d’avoir viré sa cuti sur une planète isolée !
_ J’ comprends pas…
_ Il n’est plus des nôtres, pour faire plus simple ! Mais il me manque des preuves !
_ Mais qu’est-ce que vous faites ici au juste ?
_ Secret défense ! Allez venez, il vous faut vous laver ! Vous cocottez ! »