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  • La Nuit des Doms (61-64)

    • Le 27/12/2025

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                  " A un moment, tu sentiras une piqûre... Ce sera ton amour-propre!"

                                                                  Pulp Fiction

     

     

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         Après cette attaque, qui n’a pas duré longtemps, le trio s’époussette et reprend la route… Comme il n’a pas pu prendre le petit-déjeuner, il songe maintenant au déjeuner et il découvre avec satisfaction une auberge, qui fume joyeusement et qui jette par ses fenêtres des lueurs chaudes ! Le trio a le sourire quand il franchit la porte et laisse ses narines se remplir de saveurs appétissantes ! L’aubergiste est affable, sans complications et on est vite installé !

    Dans la cheminée rôtit un cochon, avec des pommes de terre dans la braise et bientôt un grand plat est posé sous les yeux ravis du trio, qui attaque vivement ! Les estomacs en chantent d’aise, tandis que les mâchoires travaillent, mais à la table d’à côté l’ambiance est tout autre ! On y est un petit groupe, sombre, sec, le visage peu avenant et mal rasé, comme si on préparait un mauvais coup !

    Soudain, celui qui semble le chef vient s’asseoir près de Paschic, sans demander la permission, imité par ses hommes, qui prennent place derrière Web et l’elfe ! Une lègère tension est palpable, mais pas suffisamment pour décourager les mangeurs ! « M’avez pas l’air d’être du Cube ! fait le chef des « bandits ». D’où v’nez-vous ?

    _ De la Chose ! répond fièrement l’elfe, avec une bouche graisseuse.

    _ De la Chose ? Pouah ! jette le chef qui crache sur le sol. La Chose, c’est dépassé ! Parlez-moi du Cube, ça, c’est quelque chose !

    _ Et qu’est-ce que vous faites dans le Cube ? demande Web, un os à la main.

    _ Des affaires !

    _ Tiens ! Et quel genre d’affaires ?

    _ Disons que je cherche à me développer dans certains secteurs…

    _ Ah ouais ?

    _ Ouais, mais attention, moi c’ que j’aime, c’est pas le Cube bien éclairé, celui des paillettes, de l’esbroufe ! Non, moi, c’est la ruelle sombre, qui suinte la peur !

    _ Charmant !

    _ Eh ! Ce n’est nullement ma faute si le Cube est hypocrite ! C’est bien gentil de travailler tout le temps pour la façade, mais ce qu’il y a derrière est tout aussi important et peut-être plus ! Mes gars sont des Non-dit ! Hein les gars ? 

    _ Ouais, ouais, on est les Non-dit !

    _ Comprends pas ! fait l’elfe, les joues gonflées par les pommes de terre.

    _ Comment m’expliquer ? reprend le chef songeur. Mon carburant, c’est la tension, la tension rentrée ! celle qu’on n’exprime pas à l’extérieur ! Elle mine, dévore et je ne fais qu’en profiter !

    _ Y pas d’ tension rentrée ici, les gars, pas vrai ? s’écrie joyeusement l’elfe, le visage rubicond.

    _ Non apparemment, reconnaît tristement le chef. J’ai beau vous renifler et ça sent pas bon pour moi ! Vous surtout, j’aime pas vot’ lumière ! C’est trop éclairé à l’intérieur, trop bien irrigué ! Comment vous vous appelez ?

    _ Il s’appelle Paschic ! répond l’elfe, toujours aussi réjoui.

    _ Paschic ? Curieux nom… C’est parce qu’on vous aime pas ? demande le chef. Pas assez hypocrite sans doute !

    _ J’ dirais plutôt que j’ai toujours voulu savoir, répond Paschic. Faire semblant, garder sa peur ne permet pas le plaisir ! C’est pour mon confort que je cherche la vérité !

    _ Ah ! Ah ! C’est la meilleure celle-là ! Y a bien longtemps que je n’avais pas ri comme ça ! Ce que vous suggérez en fin de compte, c’est que la vertu est bonne pour la sensualité !

    _ Comment vraiment prendre du plaisir quand on n’est pas sûr ? Comment ne pas se fatiguer si on ne connaît pas la paix ? Comment garder de l’espoir sans comprendre le réel ? Je n’aurais pas pu vivre en gardant ma peur, en acceptant l’injustice ! De l’air, de l’air et de la lumière ! Voilà mon credo !

    _ Voilà qui n’arrange pas mes affaires ! C’est pourquoi je suis venu vous dire de vous tenir loin de moi et de mes hommes ! J’aime le Dom plié, contracté, qui n’ose pas, qui se scie en deux de rage !

    _ Vous allez finir par gâcher not’ repas ! coupe Web.

    _ Pour que vous ne m’oubliez pas, sachez que je m’appelle Cancer ! Je vois que ça vous dit quelque chose ! Alors, la vérité, la lumière, la révolte, basta ! Allez, on s’ tire ! »

    Cancer et ses Non-dit s’en vont, laissant le trio dans l’expectative : les mets ne semblent plus aussi appétissants !

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         « Bon, on va pas se laisser abattre ! dit enfin Web. Dehors, il fait froid, mais sec et je propose d’aller digérer au soleil ! » Cette proposition sied aux autres et on se lève de table… Sur la route, en effet, brille le soleil, illuminant l’herbe couverte de givre… Les amis voient sortir de leur bouche de la fumée et s’en amusent… Mais là-bas, au loin, on aperçoit un étrange spectacle ! Des silhouettes droites sautent d’une manière répétée, en se rapprochant !

    L’elfe met sa main en visière et essaie de comprendre : « On dirait, fait-il, on dirait… mais oui, ce sont des épouvantails ! Et y en a des dizaines !

    _ Des épouvantails qui se déplacent tout seuls ! T’as trop forcé sur le vin, l’elfe ! dit Web.

    _ Je n’aime pas ça du tout ! Non, je n’aime pas ça ! » donne pour toute réponse l’elfe, qui ne peut réprimer un frisson.

    Maintenant, le trio ne peut plus quitter des yeux ces pantins, hérissés de paille, au sourire grossier et qui plantent leur pieu, à chaque fois qu’ils font un bond ! « Je ne serais pas étonné que ce soit pour not’ pomme, reprend Web, car on a avec nous le spécialiste des embrouilles ! un véritable aimant à problèmes ! le dénommé Paschic ! »

    L’intéressé ne répond rien, mais l’elfe rajoute : « Ça doit faire mal, leur piquet, non ? En tout cas, ils ont de sales têtes !

    _ On les entend à présent ! relève Web.

    _ Paschic ! Nous voulons Paschic ! martèlent les épouvantails.

    _ Hein ? Qu’est-ce que je disais ! fait Web. Ils veulent vot’ peau, Paschic ! Vous savez pourquoi ?

    _ Je ne me rappelle pas d’eux !

    _ Bon, ben, va falloir songer à ne pas rester là ! 

    _ Il en vient de tous les côtés ! » objecte l’elfe.

    Bientôt, le trio est cerné par ces figures grimaçantes et qui trépignent sur place ! « Paschic ! Nous voulons Paschic ! crient-elles.

    _ Doucement ! Doucement ! répond à son tour Web. Pour quelle raison vous voulez notre ami Pashic ?

    _ Il doit nous rendre nos illusions ! clame un épouvantail.

    _ Oui, c’est ça ! Paschic doit nous rendre nos illusions ! renchérissent plusieurs.

    _ Paschic, reprend Web. Vous avez entendu ? Rendez-leur leurs illusions !

    _ Mais je les ai pas ! Et comment voulez-vous que j’ m’ y prenne ?

    _ Bon sang, Paschic ! fait Web de plus en plus agacé. Vous voyez bien la situation ! Et ces pauvres bougres ! Ne faites pas l’enfant ! Donnez leur ce qu’ils veulent, sinon on va y passer !

    _ Mais je ne comprends même pas de quoi il s’agit !

    _ Moi, j’suis médecin ! jette un pantin.

    _ Et moi, psychiatre ! lance un autre.

    _ Et moi, maçon !

    _ Et moi, entrepreneur !

    _ On a tous rencontré Paschic et il nous a enlevé nos illusions !

    _ On était heureux avant et donc… qu’ils nous les rendent !

    _ Un moment ! crie Web. Comment Paschic a fait pour vous enlever vos illusions ? »

    Interloqués, les épouvantails se regardent, puis l’un d’eux répond : « Sais pas ! Il est passé, c’est tout !

    _ Ouais, c’est ça ! approuve un autre. On l’a rencontré et on s’est senti bizarre après, comme si on était tout nu !

    _ Si je comprends bien, Paschic ne vous a pas admirés, alors que vous vous pensiez admirables ! Mais, s’il ne vous a pas admirés, c’est parce que vous viviez justement dans une illusion !

    _ On était heureux avec ! Paschic doit mourir, pour qu’on redevienne comme avant !

    _ Vous préférez donc le mensonge à la vérité ? poursuit Web. Et vous pensez qu’il peut vous rendre heureux ? Ne vaudrait-il pas mieux se servir du regard de Paschic, pour évoluer ?

    _ Mais t’es qui toi, d’abord ?

    _ C’est vrai ça, c’est qui ce mec ?

    _ Mais j’ suis l’ gars qui vous voit comme des pantins ! C’est bien votre état présent, non ?

    _ Grrrr ! »

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         « Bon ! Bon ! fait Paschic. Je vais vous redonner à tous vos illusions !

    _ Aaaah ! répond tout de monde avec satisfaction.

    _ Je vais effacer de votre mémoire le sentiment de mon regard, comme si on ne s’était jamais croisé !

    _ Aaaah !

    _ Attention ! Regardez bien mes mains ! »

    Chacun observe les mains de Paschic, qui vont et viennent, souples, rapides, hypnotisantes, et soudain la transformation a lieu ! Les épouvantails disparaissent et des Doms normaux, bien habillés, prennent leur place ! Les uns et les autres se réjouissent, se contemplent, de nouveau en paix !

    Le premier à parler est le psychiatre ! Il dit : « Hum ! Qu’est-ce que je fais ici ? Enfin peu importe ! Voyons voir… Je dois passer à la clinique à trois heures ! D’ici là, je m’ennuie un peu à vrai dire… Je pourrais reprendre mon étude sur les débuts de la psychiatrie dans le Dom supérieur… Mon premier patient est à dix heures… Hum ! J’ai un peu de poussière sur ma manche… Par contre, mes souliers sont bien vernis… Tiens, la femme de ménage a encore rangé mes revues, les féminines par-dessus… Je paye les gens à rien foutre ! Comment puis-je prendre de l’importance ? Je suis un aigle ! Je perce les consciences ! Hum ! »

    Le maçon à côté est plus volubile, car il se met à rire : « Bon Dieu, j’ai réussi ! se dit-il. J’ai réussi ! Y a qu’à voir mon cube roulant : une vraie forteresse ! C’est d’ l’ argent ! 50 ans dans l’ métier ! Mais attention, nullement décati le bonhomme ! J’ suis l’ patron qui a réussi, moderne, habillé à la mode, grâce à ma femme ! Bien sûr, il m’arrive de grimacer, car j’ai du mal à me repérer par moments ! Mais qu’est-ce que c’est devant l’ numéro que j’ fais au client ! Je bondis devant lui, comme si j’avais vingt ans ! Je cours de la cave au grenier, j’ouvre toutes les trappes, jamais dégoûté ! J’ suis l’homme providentiel et j’explique la vie ! Le client est subjugué par mon expérience, mon éclat ! Je n’ai plus l’air de ce clown triste, que me montre parfois la glace ! La magie continue ! »

    La vendeuse un peu plus loin a aussi retrouvé son sourire carnassier : « Tous les hommes sont de nouveau à mes pieds, se dit-elle, et ils ont raison, vue la beauté de mes fesses ! Aucun ne me résiste ! Ah ! Il faut les voir baver ! Je tourne un peu sur moi-même et ils roulent des yeux ! Je suis une reine ! Suivez mes jambes, les mâles et peut-être que je vous ferai l’aumône d’une hanche, d’un sein, qui sait ? »

    On entend encore des voix : « Comme elle est grosse ma queue ! », « Non, je suis vraiment impeccable ! Ah ! Voilà le premier client ! », « En scrollant, j’ les domine tous ! », etc. ! C’est une vraie foire, à laquelle se mêlent les Illusions, qui maintenant sont parfaitement visibles, sous l’apparence de créatures célestes et brillantes et qui rient avec chacun !

    « C’est sûr ! dit Web. C’est plus le même monde ! On comprend qu’ils vous en veuillent, Paschic !

    _ Mais, sans leurs illusions, ils ne pourraient pas tenir une seconde ! Elles étayent leur domination !

    _ Maintenant, vous savez quel cauchemar m’a fait vivre, Paschic ! dit une femme à Web.

    _ Ça par exemple, la Machine ! s’écrie Web.

    _ Elle-même ! Mais vous me connaissez, je suis une femme importante ! Avec mon mari Tautonus, je représente une réussite totale ! Non seulement je suis synonyme de pouvoir, de respectabilité, mais encore de bonté, de charité ! La morale, ça me connaît ! Grâce à la religion, je pense aussi aux plus démunis et mon Dieu, mon égoïsme n’est pas plus gros qu’un petit pois ! Nul doute que les joies du paradis m’attendent, car j’en suis digne !

    _ Alors pourquoi en vouloir à Paschic, si vous avez confiance en vous ? Vous ne devriez avoir que compassion pour cette âme égarée !

    _ Oh ! Mais ne vous fiez pas à son air de sainte nitouche ! Le diable couve en lui ! C’est un vicieux, pas vrai Paschic, que t’es un vicieux ?

    _ Madame, coupe l’elfe, si Paschic enlève les illusions, il ne le fait pas exprès ! C’est dans son regard et plus fort que lui !

    _ Ben voyons ! Alors vous aussi, vous êtes de la graine des vicieux ?

    _ Moi ? Moi ? questionne l’elfe interloqué.

    _ Allez, venez, l’elfe ! coupe Web. On part ! Si on reste là, Paschic va de nouveau faire disparaître les illusions !

    _ C’est ça, les caves, du balai ! » rétorque la Machine.

    Le trio reprend la route, alors que derrière les Doms se fêtent, se caressent, dans une joie retrouvée !

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         Le temps change et le paysage devient enchanté, puisque la neige le couvre et qu’il brille sous le soleil ! Mais le trio n’a pas le temps de s’en réjouir, car une voix grinçante les fige sur place : « Comme on se retrouve, mes gaillards !

    _ Général Lézard ! fait Web. Quel bon vent vous amène ?

    _ Quel bon vent ? Alors que vous nous avez envoyés dans le Dark Web ? Salopard ! »

    Le trio observe maintenant attentivement le général Lézard et ses hommes, alors qu’ils présentent chacun des traces de morsures ! « On dirait que ça a été dur, hein ? reprend Web.

    _ Ah ! Ah ! Je pourrais vous descendre tout de suite, mais d’abord j’aimerais que vous voyiez celle pour qui je combats, le grand amour de ma vie ! »

    Une grande créature se détache derrière le général, étincelante, merveilleuse, portant une multitude de coupoles ! « La grande Mussie ! s’écrie le général ! Elle est magnifique, non ? Regardez comme elle est pure et belle et comme vous paraissez misérables à côté, avec vos mines chafouines, obtuses, vicieuses ! Oui, messieurs, nulle tache ne vient l’enlaidir, elle est la morale, la dignité même ! Pour elle, un homme est un homme et une femme une femme ! Seul l’amour de la patrie et de la famille l’anime, face à l’océan de boue que vous représentez ! »

    « Mince ! se dit Web. Une Illusion ! Paschic, ne la regardez pas ! Tournez la tête de l’autre côté ! Il en va de not’ peau ! »

    Paschic fait comme on lui a dit, mais sa présence suffit à inquiéter l’Illusion ! Celle-ci frémit, s’épouvante même et le général s’en émeut ! « Mais qu’est-ce que vous avez, bon sang ? demande-t-il à l’Illusion.

    _ C’est… cet étranger ! » répond-elle, en se tenant le visage.

    Lézard tire fébrilement son pistolet de son étui : « Mains en l’air tous ! crie-t-il au trio. Qui vous êtes déjà, vous ?

    _ Paschic !

    _ Drôle de nom !

    _ C’est parce qu’il n’est pas chic ! enchaîne l’elfe. En fait, il enlève les Illusions !

    _ Il fait quoi ?

    _ Eh ben, il a ce pouvoir ! Je l’ai vu faire ! Les Illusions, en sa présence, s’enfuient !

    _ Mais, mais il n’y a pas d’Illusions ici ! Y a rien qu’ du solide !

    _ Ben.. J’ crois que vous f’riez mieux d’ regarder sur l’ côté... »

    Le général tourne la tête et voit sa grande Mussie se transformer ! Elle perd son habit étincelant, qui fond inexorablement, sous ses yeux horrifiés ! Des haillons apparaissent, sur une peau jaunâtre, couvertes de bubons ! Une tête de vieille hideuse a remplacé la reine lumineuse et ses membres se terminent à présent par des griffes ! La bouche écume, le regard est noir comme de la suie et brille d’une lueur méchante !

    « Oh ! Oh ! C’est pas bon pour nous ! lâche l’elfe, qui a toujours les bras levés.

    _ Non, murmure Web. A trois on saute dans la neige !

    _ Mais, mais ce n’est pas possible ! s’alarme Lézard. Qu’est-ce que vous avez fait à ma grande Mussie ?

    _ Nous rien, répond Paschic. C’était une Illusion et...

    _ Tout est d’ ta faute, sale étranger ! J’ vais t’ descendre !

    _ C’est ça, général ! Bousillez-le ! pousse la grande Mussie. Vous voyez pas qu’ils sont nos ennemis ! qu’ils cherchent qu’à nous nuire ! Ils viennent du chaos, de l’enfer même ! Ils vont tout nous prendre ! Mort aux traîtres !

    _ Mais c’est la haine incarnée ! s’écrie l’elfe.

    _ Une vrai hyène, ouais, approuve Web.

    _ Vous avez brisé mon rêve ! jette Lézard. La mort est trop douce pour des ordures comme vous !

    _ Chef ! Chef ! hurle un des soldats. Les mu… Les mutants !

    _ Quoi, les mutants ?

    _ Ils nous ont retrouvés ! »

    En effet, sur une crête, on voit de petites créatures sombres, qui avancent telles des fourmis et dont on entend le bruit : « Dom ! Dom ! » Les hommes du général, terrifiés, se sont déjà mis à courir, bientôt suivis par le général et ce qui reste de son Illusion !

  • La Nuit des Doms (57-60)

    • Le 20/12/2025

    R114

     

     

              "Viens en Californie! On fêtera Noël tranquillement!

                                                 Piège de cristal

     

     

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         Le trio formé par Paschic, Web et l’ancien Elfe se retrouve à errer parmi les dunes, évitant des zones d’eau saumâtre, jusqu’à ce qu’une usine soit en vue ! Le bâtiment se dresse d’abord par un gigantesque mur de béton, mais bientôt il devient plus complexe, avec des conduits brillants, des silos vertigineux et des jets de fumée ! Un homme accourt vers le trio et lui demande : « C’est vous pour la visite ?

    _ Oui, c’est bien nous ! répond avec aplomb Web.

    _ Bon, alors suivez-moi... » 

    On croise nombre d’ouvriers en plein travail, dans un bruit quasi infernal, ce qui fait que le guide est obligé d’élever la voix, mais la poussière et la chaleur sont aussi omniprésentes ! « Bon, ici, c’est le secteur 1 ! crie le guide. C’est là que les Doms sont préparés ! A priori, ils devraient être tous pareils, car c’est le même mélange de base, mais le remplissage des moules ne peut pas être rigoureusement exact ! On en a donc des petits, des grands, etc. ! Enfin, vous savez tout ça ! »

    On poursuit la visite au pas de charge, car le guide semble pressé, mais soudain il annonce : « Pour la première fois, les deux conduits Doms et béton sont visibles… et ils ne vont plus se quitter maintenant ! Le Dom qui va apparaître en bout de chaîne aura sa dose de béton, celle qui va l’accompagner toute sa vie ! On y va ! »

    On traverse à présent des salles davantage propres et silencieuses et le personnel n’a plus sa tenue de chantier, mais une blouse blanche, synonyme de travail de finition et de précision ! Des rideaux souples permettent d’accéder au sein des seins et on se retrouve devant une machine rouge, à côté de laquelle tournoient des lumières !

    Il y a de grands « Ouf » à l’intérieur et soudain un Dom arrive sur un tapis roulant ! Il est accompagné par un paquet grisâtre, qui l’air d’une valise, sa dose de béton ! « Normalement, explique le guide, le Dom est entièrement libre de disposer de sa dose de béton ! Il peut par exemple l’utiliser plus tard, pour construire une maison ! Mais généralement, comme il est jeune et entre dans la vie, il place sa dose dans une banque, où son béton est géré au mieux de ses intérêts ! »

    Soudain, les lumières tournent à toute vitesse ! Une sirène retentit, des aiguilles s’affolent et du personnel accourt ! « Ah çà ! fait le guide. C’est exceptionnel !

    _ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Web.

    _ Une alerte anti-Dom !

    _ Ça veut dire quoi ?

    _ Parfois, un Dom pas comme les autres est produit ! Il est différent, car il ne veut pas de sa dose de béton ! Y en a qui disent que c’est génétique, mais le code est le même pour tous !

    _ Qu’est-ce que vous faites dans ces cas-là ?

    _ Ben, on jette l’anti-Dom aux cochons !

    _ Hein ?

    _ Ah ! Ah ! Avouez que je vous ai eu ! Ah ! Ah ! Non, on essaie de rectifier l’anti-Dom avec un appareil, appelé le Chevalet de la Machine, parce que c’est la Machine qui l’a inventé et qu’elle avait un fils anti-Dom ! Vous allez voir, c’est un instrument assez retors ! »

    L’anti-Dom, qui a provoqué l’alerte et qui paraît curieusement chétif, est déjà entre les mains de « blouses blanches », qui lui installent dans le dos ce qui doit être le Chevalet de la Machine ! Précédé par son guide, le trio s’approche, la gorge serrée ! « Bon, le Chevalet a deux principes, précise le guide. Il plie le dos pour la soumission, mais en même temps il le tire en arrière, afin que l’anti-Dom ait quand même l’air digne, tout en étant obéissant !

    _ Excusez-moi, fait Web, mais apparemment ces deux actions sont contraires… On ne peut pas demander à la fois à quelqu’un de courber le dos et de l’avoir droit !

    _ C’est vrai et c’est pourquoi nombre d’anti-Doms deviennent fous ! Mais vous comprenez que l’anti-Dom est dangereux pour la famille et qu’il ne la rend pas fière ! On tente de résoudre le dilemme ! Mais qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »

    Le trio regarde dans cette direction et il voit un petit groupe en grande discussion, avec des visages mécontents. Pendant que le guide s’en va chercher une explication, Web dit : « Mes amis, je crois que ce sont les visiteurs officiels et qu’il est temps pour nous de prendre la clé des champs ! » Chacun opine et on se presse vers la sortie, quand Paschic jette un dernier coup d’œil à l’anti-Dom, qui se débat fragile sous la pression du chevalet !

                                                                                                                    58

         Le trio est de nouveau dans les dunes… « Ça ne remonte pas le moral tout ça ! fait l’elfe.

    _ Ouais », approuve maussade Web.

    On regarde au loin et on se perd dans le vent qui secoue les oyats et porte quelques oiseaux marins… Une drôle de forme arrive… Elle est toute en hauteur et paraît toujours sur le point de tomber ! Mais enfin elle est maintenant parfaitement visible et on reconnaît une pendule, avec des bras, des jambes et dont le balancier contient un visage d’homme ! « Salut ! fait celui-ci. Je suis le Temps !

    _ On n’en a pas beaucoup, réplique Web, alors soyez bref !

    _ J’ m’ en balance ! Ah ! Ah ! jette la tête, qui passe de droite à gauche.

    _ Un p’tit malin, hein ?

    _ Vous voulez voir une seconde ? »

    Le trio ne répond rien, mais le Temps lentement ouvre la main, pour montrer une goutte qui brille comme un diamant ! « Une larme de fraîcheur ! rajoute le Temps. Je vous la coupe, pas vrai ? Regardez cet éclat ! C’est la lumière du soleil qui fait ça, sur de la rosée, après des milliards de kilomètres ! Attention, voilà une minute ! »

    Le temps soulève le couvercle d’un petit coffre rempli de perles ! « Il y en a des jaunes, des vertes, des bleues, des rouges ! L’eau reflète les couleurs et la lumière vient les illuminer ! Tranquille, j’ tiens mon public ! »

    On entend pourtant un gros crac ! La pendule est en miettes ! Un pied géant vient de l’écraser ! « J’ suis la militante ! J’ suis la militante ! chante une femme haute comme trois immeubles ! J’ suis la militante !

    _ Bon sang ! s’insurge Web. Vous avez tué le Temps ! Et on commençait juste à rêver !

    _ On peut pas rêver tant que l’injustice règne ! réplique la géante. J’ suis la militante ! Action ! Action !

    _ Et quel est votre combat ? demande l’elfe, alors que Paschic essaie de réparer le Temps.

    _ L’oppresseur ! Il est partout ! Faut rester vigilant ! Merci, bonsoir ! Vous voulez la recette du riz au curcuma ? Action, merci, bonne journée !

    _ Mais elle se moque de nous ! tempête Web. Elle nous méprise !

    _ Attention à ta cervelle ! » crie l’elfe à Web.

    Mais déjà la géante a saisi la tête de Web entre ses deux doigts et la presse, comme une coquille de noix ! « Aaaaargh ! » se lamente Web, tandis que l’elfe donne des coups de pieds dans les chevilles du mastodonte ! Paschic intervient, en tirant la valve qui fait gonfler la militante et d’un coup celle-ci diminue, devient à la taille des autres et se met à pleurer !

    « Personne ne m’aime ! lâche-t-elle.

    _ Disons plutôt que vous ne vous supportez pas et c’est pourquoi vous méprisez tout le monde ! explique Paschic.

    _ Mais je méprise personne ! Snif !

    _ Si, mais vous ne vous en rendez même pas compte !

    _ Comment voulez-vous que je m’aime ! Regardez comme j’ suis grosse !

    _ J’ comprends, mais la solution, c’est pas de se sentir supérieur ! Tant que vous mépriserez, vous vous masquerez le problème, car ce n’est pas les oppresseurs, mais vous-même qui ne vous aimez pas !

    _ Qu’est-ce que je dois faire ?

    _ Mais d’abord aimer le temps ! Vous l’avez piétiné sans même le voir ! Plus vous aimerez le temps et moins vous serez égoïste et centré sur vous-même !

    _ C’est pas ça qui va m’ faire maigrir !

    _ Mais si ! Pour manger moins, il faut faire la paix avec soi-même, sinon on continue d’avaler pour combler un vide, une angoisse ! La paix ne peut que vous aider !

    _ Attention, elle regonfle ! »

    En effet, la femme reprend sa taille de géante et de nouveau elle martèle : « J’ suis la militante ! Attention, action ! Bonsoir, bonne journée ! C’est tout ? La recette au curcuma ? Ouais, j’ connais par cœur ! Au revoir !

    _ Une rechute ! lâche Paschic. C’est sûr, c’est pas facile ! »

                                                                                                                          59

          Le trio reprend sa marche et il arrive devant des épineux, seuls arbustes ici qui ont réussi à pousser malgré le vent ! A côté cependant, il y a deux ou trois pins penchés en arrière, témoignant des coups de boutoirs tempétueux ! Ils ont aussi des formes tourmentées, comme s’ils criaient sous l’effort ! « Drôle d’endroit ! » lâche l’elfe, mais une détonation retentit et une branche est coupée net au-dessus des têtes ! Le trio immédiatement se jette à terre et entend : « C’est pas passé loin ! Hein, les gars ?

    _ Mais vous êtes dingue ! répond Web, en direction de la voix.

    _ Non juste en colère ! Attention, maintenant je vise juste ! »

    Le trio se resserre à l’abri, mais Web crie de nouveau : « Mais qu’est-ce que vous voulez ?

    _ C’ que je veux ? Mais d’abord qu’on m’écoute !

    _ D’accord ! Allez-y, parlez !

    _ J’ai bossé toute ma vie, moi ! Et pour quoi ? Pour une retraite de misère, qui me permet à peine de joindre les deux bouts !

    _ Et c’est pour ça que vous nous tirez dessus ?

    _ Faut bien que ma colère s’exprime ! Chaque jour, c’est la même chose ! J’ai rien à espérer ! J’ finis mon mois et ça r’commence ! Ah non ! Maintenant, j’ai des ennuis de santé et j’ peux pas payer tous les soins ! Marre !

    _ Mais nous n’avez pas bossé ! réplique Paschic.

    _ Hein ? J’ peux vous montrer mes fiches de paye et mes cotisations ! J’ai plus d’ trente ans d’ boîte ! Alors oui, j’ai bossé !

    _ Ben non ! Vous avez perdu vot’ temps ! Vous voyez les nuages au-dessus d’ vous ?

    _ Les nuages ?

    _ Oui, ils ont des couleurs violettes plus ou moins sombres… et ils sont d’une délicatesse extrême, si on les regarde bien ! Si vous aviez vraiment bossé, ce spectacle vous nourrirait, vous enchanterait ! Vous y seriez sensible et il ferait votre richesse ! Alors les jours seraient tous différents et la colère ou la haine vous seraient étrangères !

    _ Mais qu’est-ce tu racontes, mon gars ? Y en a qui s’ goinfrent et moi, j’ tire la langue ! La voilà la vérité ! J’ suis une victime de l’injustice !

    _ Vous êtes surtout vot’ propre victime ! Car vous avez consacré vot’ vie à votre égoïsme et là, on n’en a jamais assez ! On finit toujours par être malheureux ! Le véritable travail, c’est d’aimer la vie, le monde qui nous entoure !

    _ Tatatata ! T’es en train d’essayer d’ m’endormir, mon garçon ! Lève la tête et j’ la fais exploser !

    _ Paschic, l’opium du peuple ! ricane Web. C’est pas tout ça, mais il est complètement barjot !

    _ La vérité, reprend Paschic vers le tireur, c’est que vous êtes incapable de vous émerveiller, tellement vous vous êtes consacré à vot’ nombril !

    _ Bang ! Bang ! Bang ! »

    Les balles pleuvent autour du trio ! « Bon sang, Paschic ! s’écrie Web. Faudrait voir à changer d’ tactique ! Il va finir pas nous toucher !

    _ Je refuse de céder à ces imbéciles ! Ils ont eu toute la vie, pour se tourner vers la beauté, ce qui leur demandait bien entendu de lutter contre leur peur, d’essayer de dépasser leur petite haine, de regarder plus grand qu’eux-mêmes ! Et maintenant ils veulent faire payer le prix de leur paresse à d’autres ! Vous connaissez le taux d’ chômage spirituel ? 90 %!

    _ Vous êtes sûr de vos chiffres ? fait ironique Web. Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

    _ J’ai peut-être la solution, répond l’elfe. Nous les elfes, nous avons la possibilité de nous fondre dans le paysage, en prenant n’importe quelle forme ! Je peux neutraliser le tireur ! »

    Paschic et Web regardent l’elfe s’en aller, mais après quelques minutes ils l’entendent crier : « Ohé ! Y a plus d’ danger ! » Paschic et Web rejoignent l’elfe et Web demande : ‘Alors, comment ça s’est passé ?

    _ Le plus simplement du monde ! Je me suis déguisé en cloporte géant et le retraité a eu la frousse de sa vie !

    _ Bravo ! »

                                                                                                                            60

         Le trio rejoint une route, où des flaques reflètent le rouge sang du ciel ! « Signe de pluie ! » fait l’elfe. On avance entre des champs, sous le regard apparemment indifférent des vaches, qui broutent ! « Eh bien, tout ça me paraît parfaitement calme ! reprend l’elfe. Il ne reste plus qu’à trouver un café, où on pourra se réjouir d’un solide petit-déjeuner ! »

    Mais au loin une forme orange et rouge arrive à toute vitesse et le plus curieux, c’est qu’elle vole ! On voit asse vite qu’il s’agit d’une personne, une femme, habillée comme un bonze et qui, oui, est en plein lévitation !

    Elle vient tournoyer autour du trio, tel un insecte affairé, d’autant qu’elle porte de grosses lunettes, qui lui donnent l’air d’une mouche ! « Hi ! Hi ! Zou ! Ah ! Ah ! fait-elle en riant. Mais n’ai-je pas trouvé le célèbre Paschic ! Ah ! Ah !

    _ J’ savais pas que vous étiez célèbre, Paschic, lâche en grognant Web.

    _ Moi non plus…

    _ Ah ! Ah ! Où en étais-je ? reprend la femme volante. Ah oui ! Je buvais un peu d’ rosée ! Slurp ! Ouh ! Ça fait du bien !

    _ Mais qu’est-ce que c’est cet oiseau-là ? s’écrie agacé l’elfe.

    _ C’est une admiratrice de Paschic… répond maussade Web.

    _ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Maintenant à nous, messieurs…

    _ Mais nous n’avons rien demandé, réplique Paschic.

    _ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Qu’importe ! J’ai plus d’un tour dans mon sac ! Put ! Put ! Où en étais-je ?

    _ C’est une Dom, murmure Paschic à ses compagnons. Elle croit que le monde tourne autour d’elle et qu’elle nous intéresse…

    _ Qu’avez-vous dit, Paschic ? demande la femme, qui ne cesse de tournoyer. Ah ! Le célèbre Paschic ! Vous savez que vous êtes très inspirant pour moi !

    _ Eh ! Eh ! Paschic, dit Web, t’as la côte, on dirait !

    _ Oui ! Ah ! Ah ! poursuit la femme. Il y a certaines de vos phrases que je connais par cœur ! Et je me demande si vous ne pratiquez pas la méditation ?

    _ La méditation ? Le fait de penser ?

    _ Hélas ! Mille fois hélas ! C’est justement le contraire ! C’est se séparer de ses pensées !

    _ Ah ?

    _ Oui, ah ! Hi ! Hi ! Je pourrais vous offrir le terme technique, pour ça ! Mais il faut être initié !

    _ Bien sûr ! réplique Paschic. Mais, dites-moi, vous pratiquez la méditation, pour vous reposer, vous détendre, non ?

    _ Euh ! Oui et non ! En fait, il s’agit d’atteindre le grand Tout, de s’élever spirituellement !

    _ C’est bien ce que je pensais, mais, dans ce cas, laissez-moi vous dire que vous êtes mal barrée ! »

    La femme insecte est une seconde désorientée, mais très vite elle reprend son vol autour du trio ! « Hi ! Hi ! Ah ! Ah ! Pourquoi dites-vous ça ?

    _ Puis-je me permettre de vous parler sans ambages ?

    _ Faites mon ami, faites ! Hi ! Hi ! Ah ! Ah !

    _ Ben, vous êtes une Dom… Vous dominez les autres, pour apaiser votre nervosité, comme si vous étiez leur centre d’intérêt ! Autrement dit, vous n’avez pas une réelle conscience d’eux ! La moindre des choses, pour atteindre la paix, est de se séparer de son égoïsme, ce qui demande de quitter sa position dominante ! Or, votre orgueil est sans pareil ! Il n’a jamais été éprouvé !

    _ Bzzz ! Bzzz ! C’est votre avis et pas le mien ! Je sens que je vous ai surestimé !

    _ Bien sûr, je suis pas chic ! Vous voulez un conseil ? Pour se séparer de ses pensées, si tant est qu’on ait besoin de le faire, rien ne vaut d’admirer la nature ! Plus vous serez simple et plus vous pourrez vous émerveiller ! En plein dans le grand Tout ! Car, pour le moment, vot’ méditation est encore un moyen pour vous flatter !

    _ Goujat !

    _ Vous m’offrez un terme technique ?

    _ Cette fois, la coupe est pleine ! »

    La femme insecte ouvre grand ses ailes et dévoile une série de roquettes ! « Planquez-vous les gars ! crie Paschic. Ça va péter ! » Les fusées partent et explosent près du trio, qui s’est jeté derrière un talus ! « C’est le quotidien avec Paschic ! lâche Web, couvert de terre.

    _ Adieu café, croissants, nuage de lait ! » jette l’elfe.

  • La Nuit des Doms (54-56)

    • Le 14/12/2025

    R113

     

     

              "Vous ne croyez pas que vous pourriez penser à la comtesse plutôt qu'à la passée du soir? 

                                                                  Maigret et l'affaire Saint-Fiacre.

     

                                             54

         Dans une salle d’interrogatoire, Lapsie est face à un mutant, qui a été capturé ! Le maire Chenu l’assiste derrière… « Bien, fait Lapsie au mutant, tu as été conduit ici par la police et les accusations qui pèsent sur toi sont graves ! Mais ce n’est pas mon travail… Mon rôle est d’essayer de comprendre comment tu as été amené à commettre cette prise d’otages… Tu veux nous en parler ? »

    Le mutant ne répond rien et se contente de fixer Lapsie… Il paraît même ailleurs, comme si tout ça l’ennuyait ! « Je suis une psychologue, reprend Lapsie, je suis neutre et je suis là pour que la parole se libère, que les sentiments cachés puissent s’exprimer, car tu n’as pas agi sans raison ! Tu as sans doute de la haine à l’égard des autres, de la société, et cette haine doit avoir ses origines dans tes rapports avec tes parents ! Je me trompe ? 

    _ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?

    _ Plus tard… Nous devons d’abord nous entretenir… Alors, as-tu des problèmes dans ta famille… ou à l’école ? Subis-tu des harcèlement de la part d’autres élèves ? Tu as des camarades, une petite amie ? »

    Le mutant se mure de nouveau dans le silence, pire, il regarde ailleurs et bâille, ce qui fait réagir Chenu : « Attention, mon garçon ! dit-il. Si tu fais l’insolent, tu aggraves ton cas ! Est-ce que tu prends conscience dans quelle situation tu mets tes parents ? Ce sont eux qui vont devoir répondre de tes actes devant la justice, car tu es mineur… Est-ce que tu penses à ta mère ? Ne la crois-tu pas à présent folle d’inquiétude ?

    _ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?

    _ On t’a dit plus tard ! Tu sais c’ que j pense ? Je pense que ce qui t’a manqué, c’est une bonne correction de temps en temps ! T’as été trop gâté et tu fais maintenant n’importe quoi ! Mais le monde, mon garçon, n’est pas comme on veut ! La vie est dure, il faut travailler et cotiser, sinon on s’retrouve à la retraite sans un sou ! Et là, on n’a plus que ses yeux pour pleurer !

    _ Monsieur le maire…, intervient Lapsie.

    _ Je sais, je sais ! C’est lui qui doit parler, pour que vous le compreniez ! Mais regardez-le ! Il se moque de nous, il s’ fout d’ tout ! J’ai bien envie de lui donner une bonne claque !

    _ Et ça arrangerait les choses ! Monsieur le maire, laissez-moi faire, voulez-vous ? Très bien, mon garçon, tu ne veux pas parler de tes parents, ni de tes camarades, alors de quoi nous allons parler ? »

    Le mutant ne répond toujours rien, mais il fixe à nouveau Lapsie, intensément ! Celle-ci ressent une certain gêne, des picotements dans la nuque et une légère suée vient l’envahir ! A sa grande surprise, les murs de la salle d’interrogatoire deviennent troubles, ainsi qu’ils seraient liquides ! Lapsie se retrouve ailleurs, dans une salle plus vaste, plus humide aussi, sur un sol de larges pierres et entre des piliers anciens ! Que fait-elle là ?

    Elle s’aperçoit encore qu’elle est nue et qu’une force irrépressible la pousse à se mettre à quatre pattes ! Elle essaie de lutter, mais en vain : il faut qu’elle avance, comme un chien ! A quelques mètres devant elle se dresse un trône, dans la clarté lunaire ! Elle s’en rapproche, toujours dans la même position, et elle distingue maintenant le mutant assis en érection ! Il a un léger sourire et ce qu’il veut de Lapsie devient évident !

    Frappée par le dégoût et la peur, elle se rebelle et dans un ultime effort, elle refait jaillir devant ses yeux la lumière de la salle d’interrogatoire ! En face, le mutant ne cesse pas de la fixer et comprenant son pouvoir, elle entre dans une colère terrible ! Elle saute par-dessus la table, pour enfoncer ses ongles dans le visage de l’ado ! Elle entend à peine le maire, qui essaie de la faire reculer ! Elle crie seulement : « Espèce de salopard ! Raclure ! »

    « Qu’est-ce qui s’ passe ici ? fait le père du mutant, qui vient d’entrer, accompagné par son avocat. Mais vous êtes folle ! » Il balance en arrière Lapsie ! « Papa ! Papa ! fait le mutant. La dame, elle est méchante ! Elle a sauté soudain sur moi !

    _ Je vois ça, mon garçon ! Tu n’as rien ?

    _ Ce comportement est indigne d’une professionnelle ! jette l’avocat. Pour l’instant, nous allons récupéré ce garçon, et croyez-moi, madame Lapsie, une plainte va être déposée auprès de vos supérieurs ! C’est une honte ! »

    Le mutant part, la main dans celle de son père et après leur départ, le maire s’emporte contre Lapsie : « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui vous a pris ?

    _ Je… s’interrompt Lapsie, soudain gênée de raconter ce qu’elle a ressenti !

    _ Le voilà libre en attendant ! Bravo, vous avez gagné le pompon ! »

                                                                                                                55

          Paschic et Web sont toujours dans la cabane, alors qu’il continue à pleuvoir des cordes dehors… « Mais où avez-vous pu faire disparaître le général Lézard et sa p’tite troupe ? demande Paschic.

    _ Mais, mon cher, il n’y a pas que vous qui avez le don de la magie ! Moi, aussi, j’ai mes petits tours ! Enfin, disons que Lézard est allé rejoindre le darknet, là où les mutants discutent du bout d’gras !

    _ En tout cas, vous êtes arrivé à point nommé ! Mais vous disiez que vous avez besoin de moi ?

    _ Oui et non… A la vérité, il n’y a qu’auprès de vous que je me sens en paix, tranquille, que j’ peux me reposer ! Je sais pas pourquoi, mais c’est comme ça ! Cela vient peut-être de la clarté de votre esprit ! Et je vais en profiter pour faire une petite sieste !

    _ Je vous en prie... »

    Paschic regarde par la fenêtre les voiles de la pluie et soudain il se fige : là-bas, sur la dune, il y a une forme sombre qui s’agite, crie, gesticule ! Puis, l’individu en question se rapproche de la cabane… « Au secours ! Au secours ! » fait-il entendre, avant de frapper brutalement à la porte !

    _ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Paschic, qui a ouvert.

    _ Ils sont là ! Ils arrivent ! Ils veulent ma peau ! Je vous en prie : aidez-moi ! »

    _ Entrez ! »

    L’homme est tout mouillé et grelotte… « Il faut m’ cacher ! reprend-il. S’ils me trouvent, ils m’ tueront ! » Web du lit lorgne le nouvel arrivant… « Mais enfin, calmez-vous, fait Paschic. Et si vous nous expliquiez un peu…

    _ Je suis un ancien elfe des forêts… »

    Paschic et Web regardent le personnage et en effet, ils se rendent compte qu’il est habillé d’une drôle de façon : ce sont des feuilles tissées entre elles, qui lui servent de tenue ! « D’accord, vous êtes un elfe, dit Web, mais qui vous menace, qui vous fuyez ? 

    _ Mais les BB !

    _ Vous avez peur des bébés ? Une phobie particulière sans doute…

    _ Mais non, les BB sont ceux de la BB, la Brigade du Béton ! Ils sont décidés à exterminer la Chose ! Vous ne le saviez pas ? Tout ce qui représente la nature est pour eux odieux, méprisable et doit disparaître ! Mais les voilà, bon sang ! Les voilà ! »

    Paschic jette un coup d’œil par la fenêtre et voit effectivement des types arriver ! Ils portent des casques et des gilets fluo ! « Web, laisse l’elfe glisser sous ton lit ! Y a bien du monde dehors ! »

    A peine Web a-t-il caché le fuyard que des coups brutaux sont donnés à la porte ! Paschic se retrouve devant des gars massifs, qui entrent sans permission ! « Que le béton soit sur cette maison ! fait le chef.

    _ Honneur au béton ! font les autres.

    _ Nous recherchons un individu, reprend le chef, un d’ ces sous-hommes de la nature, habillé de feuilles mortes ! Voyez l’ genre ! Ah ! Ah !

    _ Honte à la Chose ! font les autres.

    _ Personne n’est entré ici depuis c’ matin, à part vous, bien entendu ! répond Paschic.

    _ J’ sais pas pourquoi, mais j’ vous crois pas ! Il flotte dans cette pièce, comme une odeur de trahison !

    _ Vous voyez bien qu’on n’ peut pas cacher quelqu’un ici ! »

    Le chef regarde Web sur le lit et pèse le pour et le contre… Ses hommes sont prêts à réagir… « J’ connais personnellement le maire Chenu et monsieur Nuit ! jette Web. Je les informerai de vot’ conduite !

    _ Nous, on fait qu’ suivre les ordres ! Les elfes n’ont plus leur place dans c’ monde ! Ils abêtissent la population ! Nous, on est l’homme supérieur de demain ! La race élue !

    _ Gloire aux BB ! font les autres.

    _ D’accord ! D’accord ! C’est bien, vous avez vos idées ! Mais y a rien pour vous ici ! Alors, il s’rait d’temps partir ! »

    Pour toute réponse, le chef prend son talkie : « Ouais, Roger, tu m’entends ? Y a des clients pour toi ici ! Amène-toi, tu veux !

    _ Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Web.

    _ Ça veut dire que toute cette baraque va disparaître sous l’ béton ! Le camion arrive ! »

    La stupeur se peint sur les visages de Paschic et Web, puis on entend un grondement, celui du camion qui manœuvre, pour faire couler son béton ! « Allez, les gars, on dégage ! » fait le chef. Paschic et Web relèvent l’elfe et ils ouvrent un trou dans le côté opposé, avant de se jeter derrière un pli de la dune !

    Pendant ce temps-là, le flot gris gicle du camion et finit par noyer la cabane, qui s’effondre !

                                                                                                                56

          Dans le Tribunal de Domopolis la tension est extrême, à cause de la gravité des faits ! Sur le banc des accusés se trouvent trois jeunes arbres, qui se sont opposés à un projet du Cube, qui les excluait ! A présent, ils sont vus comme des ennemis du Cube et particulièrement des BB, qui eux deviennent de plus en plus puissants, ce qui fait que les trois arbres sont accusés de haute trahison !

    Le juge dit : « Nous allons maintenant écouter votre témoin, monsieur le Procureur…

    _ Oui, j’appelle à la barre le général Farci, qui commande les BB dans le secteur ouest ! »

    Un grand type sec dit : « Je le jure ! » et attend les questions du procureur, qui commence toutefois par flatter son interlocuteur : « Général Farci, vous avez été promu dernièrement par le maire Chenu, je crois…

    _ C’est exact, le maire Chenu a reconnu mes mérites et a étendu mon champ de compétences !

    _ De sorte que vous n’êtes plus qu’un simple exécutant, mais vous participez pleinement aux projets de notre chère ville !

    _ J’ai cet honneur en effet…

    _ Pouvez-vous nous décrire la scène du crime…

    _ Objection votre Honneur ! fait l’avocat des arbres. La qualification de crime reste encore à prouver !

    _ Accordé !

    _ Soit, reprend le procureur. Général Farci, vous qui êtes une personnalité importante, au sein des BB, expliquez-nous le cadre du litige…

    _ Ben voilà… Y a un projet… Pour l’instant, l’endroit est quasiment à l’abandon…

    _ Oh ! fait outré l’avocat des arbres.

    _ Maître, vous n’avez pas la parole ! réplique le juge. Témoin, reprenez…

    _ Nous, c’ qu’on veut, c’est l’ progrès ! C’est que tout soit propre ! Un monde meilleur ! bétonn… Enfin, clair et lumineux, où les familles se sentiront heureuses... »

    Dans la salle, quelques femmes étouffent un sanglot… « Là où ces arbres, poursuit le général, en désignant les accusés, ne servent à rien, on veut une belle pelouse, bien rase, pour que les chiens y déposent leurs crottes et que les gens piétineraient, puisqu’il n’y aurait pas d’accès direct au passage piéton ! Mais ce n’est pas tout ! De petites allées bétonnées, mesquines, avec des flèches indiquant le sens de la marche, traverseront la pelouse, produisant un contraste du plus belle effet ! Et tout cela dans quel but ? C’est là que vous allez voir qu’on en a du chou ! Car au milieu, il y aura un petit cube de béton, mignon tout plein, qui servira à la location de vélos, pour découvrir notre superbe région ! Un havre pour les touristes, quoi ! qu’un sapin n’ombragera jamais, puisqu’il est situé plein nord ! L’été, le bâtiment sera tellement surchauffé, qu’on l’ fuira volontiers ! Et en route pour la visite !

    _ Général, coupe le procureur, personne ne reste insensible à votre enthousiasme, qui est évident ! Mais en quoi les accusés vous gênent-ils ?

    _ Ben, ils sont plantés là…

    _ Ils ont grandi là, plus précisément ! objecte l’avocat.

    _ Enfin, tant qu’ils sont là, on pourra rien faire, conclut le général en haussant les épaules.

    _ La parole est maintenant à la défense ! dit le juge.

    _ Quelle ironie, mesdames et messieurs ! commence l’avocat. Pour les touristes, pour qu’ils découvrent notre « superbe région », on débute par couper des arbres, par détruire la Chose !

    _ Mais ces arbres-là ne servent à rien ! crie le procureur.

    _ Maître, vous n’avez pas la parole ! corrige le juge.

    _ Comment ça, ils ne servent à rien ? reprend l’avocat. Pour ma part, je m’enchante de leurs belles feuilles en automne ! Leur couleur saumonée m’a toujours ravi !

    _ Ciel un idéaliste !

    _ Évidemment, monsieur le procureur, vous me manquez de respect, car vous ne savez pas voir ! regarder la beauté ! Vous ne voyez que vos œuvres et celles du Cube ! Notre société est malade, mais peu importe, ce qui compte c’est que le maire Chenu et les BB soient satisfaits de leur journée !

    _ Votre Honneur, coupe le procureur, nous ne sommes pas ici pour faire le procès du Cube, mais celui de dangereux criminels, qui s’obstinent à défier le progrès !

    _ Accordé ! Maître, veuillez ramener votre défense à l’essentiel !

    _ Mais la question est celle-ci : « Pourquoi ne pas commencer à considérer la beauté et la nature déjà présente, si le but est de la faire découvrir un peu plus loin ? » Montrons que nous sommes des gens sérieux et non des hypocrites !

    _ Hum ! fait le juge. Merci maître, nous nous retirons pour le verdict ! »

    Le juge et les jurés s’en vont, mais ils reviennent rapidement… « A la question : les arbres sont-ils coupables ou non, demande le juge, les jurés ont-ils répondu à l’unanimité ?

    _ Oui, fait le juré principal, les arbres ont été jugés coupables !

    _ Bien ! La sentence prend effet immédiat ! Les arbres seront coupés dans la matinée ! »

    Les accusés s’effondrent sur leur banc ! Des feuilles colorées, venues les soutenir, poussent des cris déchirants ! C’est la stupéfaction face à la bêtise du Cube ! Mais le général Farci et le procureur jubilent ! Les BB triomphent !

  • La Nuit des Doms (49-53)

    • Le 06/12/2025

    R112

     

                "On ne salue plus, on méprise!"

                                  Un Singe en hiver

     

                                         49

         Au matin, Paschic se demande s’il a rêvé ou non ! Il regarde avec méfiance le goémon sur les rochers, mais il lui faut s’organiser, car il ne peut pas rejoindre le continent pour l’instant ! Il part donc à la pêche et c’est ainsi qu’il rencontre un étrange coquillage ! Celui-ci ressemble à une coquille Saint-Jacques et il a la particularité de parler ! Oui, il parle et s’ouvre à mesure, ce qui est bien sympathique pour Paschic, qui a trouvé là un nouveau compagnon, mais dès que Paschic évoque sa propre expérience et qu’il apprend quelque chose de nouveau au coquillage, celui-ci se ferme et devient muet, comme si son interlocuteur avait dit une grossièreté !

    Tant qu’on parle du coquillage ou qu’on l’écoute, il est intarissable et Paschic doit convenir de ces paramètres, ce qui limite franchement la conversation, mais il ne perd pas espoir : il est possible que le coquillage accepte peu à peu le monde extérieur et qu’il ignore bien des choses ! Cela implique qu’il dépasse sa peur et qu’il ne se voit plus comme le seul but de sa vie ! « Il peut évoluer ! » se dit Paschic, qui continue à pêcher et à se remplir les narines des odeurs marines !

    Dans l’après-midi, cependant, un bateau à moteur fonce vers la plage et en descendent plusieurs hommes ! « Il est là ! Je l’ai vu dans mes jumelles ! Amenez-moi c’ fumier ! » crie celui qui doit être le chef. « Oh ! Oh ! se dit Paschic caché par la dune. C’est sans doute de moi dont il s’agit ! Il est possible que cet îlot soit privé… Dans ce cas, je vais m’expliquer... »

    Paschic se lève et immédiatement les hommes courent vers lui et s’en saisissent ! « Mais lâchez-moi ! s’écrie Paschic indigné. Je vais vous expliquer… Je suis un naufragé et... » Paschic ne peut rien dire de plus, car il est poussé devant le chef, qui lui dit : « Ah ! Te voilà, mon gaillard ! Écoute, j’ai rien contre toi, mais il faut que je te cogne, pour avoir le sentiment que j’existe ! Tu le vois, je suis aveugle et je ne sais pas trop bien où sont mes limites !

    _ Mais…

    _ Encore une fois, rien d’ personnel ! Tenez le bien, les gars ! »

    Le chef commence à frapper méthodiquement Paschic et c’est d’abord le ventre qui encaisse ! Puis, les coups remontent progressivement jusqu’au visage, comme si le chef aveugle cherchait à déterminer les contours de Paschic, qui finit par s’évanouir !

    Quand il se réveille, il fait déjà nuit… La bande festoie autour d’un feu et tout en restant immobile, Paschic pense au chef : « C’est un mutant, se dit Paschic, qui ne vit que pour sa domination ! Mais il a besoin de la violence, pour la sentir… Il tâtonne dans le monde réel à coups de poing… Sans doute est-il intéressé par les régimes fascistes… »

    « Mes amis ! Mes amis ! fait le chef. Écoutons ce soir, sur cet îlot perdu, la symphonie des Cubes roulants ! Rassasions-nous de civilisation ! » Le chef appuie sur un bouton et des enceintes frémissent ! C’est d’abord un mouvement lent, un moteur qui ronronne et qui fait chantonner la bande, en la berçant ! Puis, soudain tout s’accélère, avec des coups de klaxon et des motos fusantes ! Derrière, on entend le son grave des poids-lourds ! La bande lève son verre, enivrée par la musique aussi bien que par l’alcool !

    Paschic ferme les yeux : « La domination complètement coupée de la nature, se dit-il, devenue absolument étrangère à la Chose ! Le monde des Doms écrasant tout ! Et pourtant, le chef est paumé ! »

    «  Je vois un monde nouveau ! dit celui-ci. Enfin façon de parler… Où nous serions les maîtres ! Où la supériorité de notre race serait reconnue ! Où l’État ne serait plus, car régnerait la force animale ! »

    La symphonie bat son plein et Paschic a l’impression d’être couché sur une autoroute ! Le trafic incessant le traverse et semble porter aux nues le message du chef ! Mais dans l’ombre il se passe quelque chose…, que seul Paschic remarque… Là-bas, dans la clarté lunaire, près du flot qui sourit, avec ses vaguelettes argentées, des têtes de goémon se meuvent et montent vers la dune ! Ce sont les sorcières, les forces psychiques et leurs sœurs !

    Voilà qu’elles arrivent, alors que la bande est dans son ivresse braillarde ! Il faut voir ces créatures des premiers âges se mêler à la fête ! Il faut voir leur tête gluante, dégoulinante apparaître à la lumière du foyer ! Il faut voir la stupeur et l’horreur se peindre sur les visages de la bande ! Et elle se met à hurler et à courir, tandis que des bras recouverts de berniques essaient de la retenir !

    « Attendez-moi ! Attendez-moi ! » crie le chef aveugle, qui ne sait plus où aller. Tous les autres en effet sont déjà en train d’embarquer, mais enfin on charge le chef ! La bande met le moteur et n’entend certainement pas ces rires de vieilles, qui grincent et qui soulagent pourtant Paschic au plus profond !

                                                                                                                   50

         Le lendemain, le temps est calme et sous le ciel gris, l’océan déroule lentement ses vagues ! Les goélands planent, toujours superbes, ne semblant jamais impressionnés par les caprices de l’écume ! Paschic est couché dans l’herbe, pleine de rosée, et un rayon de soleil lui fait prendre conscience du royaume des perles ! Car tout s’illumine ! Et partout les perles se réveillent et s’écrient : « Mais c’est Paschic qui nous regarde ! C’est Paschic notre admirateur ! » Et elles se passent le mot, de sorte qu’elles sourient toutes, qu’elles font des signes de leur brin d’herbe, en disant : « Eh ! Paschic ! On est là ! » Et elles éclatent de rire, les coquines !

    De son côté Paschic est ravi, bouleversé ! Il court d’une perle à l’autre, trouvant chacune encore plus belle ! ne sachant plus où donner de la tête ! en répétant : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! Que vous êtes jolie !

    _ Vraiment ? Hi ! Hi !

    _ Oh oui ! Jamais je n’ai vu de perles aussi magnifiques !

    _ Flatteur !

    _ Eh ! Paschic ! Et moi ?

    _ Mon Dieu, vous êtes toute aussi belle ! Incroyable !

    _ Hi ! Hi !

    _ Et moi, Paschic ?

    _ Et moi, Paschic ? »

    Paschic va encore répondre qu’il est ébloui, qu’elles sont extraordinaires, que les mots lui manquent, qu’un tel spectacle l’abasourdit, quand une ombre gigantesque vient couvrir le royaume enchanté ! « Qu’est-ce que… ? fait Paschic qui se retourne.

    _ Je suis monsieur Nuit ! Faut pas rester là, mon vieux ! Car une nouvelle résidence va être construite ici ! Quelque chose de sensass, avec vue sur la mer !

    _ Mais…

    _ Mêêê ! Mêêê ! Une vraie chèvre ! Faut calter l’ancêtre ! Ici, chantier à monsieur Nuit ! Streng verboten, pour les va-nu-pieds !

    _ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande irrité le duc de l’Emploi derrière.

    _ Un marginal couché dans l’herbe ! explique monsieur Nuit.

    _ Dis donc, il faudrait que tes engins se magnent, rapport à la marée ! Le gué n’ sera pas éternel !

    _ J’ m’en vais chapeauter tout ça !

    _ Quant à vous, l’ marginal, faut bouffer et donc de l’emploi ! Allez, on veut plus vous voir !

    _ Qu’est-ce qu’il y a ? demande à son tour le maire Chenu, qui arrive.

    _ Rien, un loqueteux qui occupe les lieux !

    _ Un zadiste ?

    _ Même pas ! Un paumé, j’ pense !

    _ Mais c’est Paschic ! J’ le connais ! dit le maire. J’ te croyais mort, Paschic ?

    _ Faut croire que non ! Si je comprends bien, Chenu, vous v’nez ici tout détruire !

    _ Mais le Cube avance ! parce que c’est nécessaire ! Rien n’arrête le Cube ! Même pas toi, Paschic ! »

    Paschic regarde la plage, où les engins de monsieur Nuit écrasent le sable, avant de monter sur la dune ! Il y en a toute une colonne comme ça, qui profite de la marée basse, entre le continent et l’îlot ! Pour une fois, les goélands crient paniqués ! « On va monter notre grue c’ matin, Paschic ! rajoute le maire. Et hop, le béton coulera à flots ! Ah ! Ah !

    _ Vous ne toucherez pas au Royaume des perles, à moins de me passer sur le corps !

    _ Le royaume des perles, Qu’est que c’est qu’ ça ? s’écrie le duc.

    _ Ah ! Mon garçon, va falloir être raisonnable ! répond le maire ! Nous, on a toutes les autorisations ! »

    Paschic grimace : que peut-il faire contre ces aveugles ? Ce ne sont pas les perles non plus qui vont pouvoir se défendre ! Mais Paschic a tort, car très vite un crachin extrêmement dense commence à tomber ! C’est si épais qu’on n’y voit plus rien ! Le maire et le duc crache véritablement de l’eau ! Les engins s’enlisent rapidement, ce qui fait craindre le pire ! En effet, la marée remonte et noie le convoi ! Beaucoup sont emportés par les flots ! C’est une catastrophe, d’autant que le vent se lève en tempête !

    Au milieu du chaos, une femme se présente devant monsieur Nuit et lui tend une carte, en disant : « Lapsie ! Brigade de santé mentale ! Est-ce que vous auriez vu cet individu ?

    _ Quoi ? Pouah ! Même à l’abri, on en prend plein la figure !

    _ Je répète, avez-vous vu cet homme ?

    _ Ouais, c’est à cause de lui tout ça ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?

    _ Le supprimer !

    _ Ah bon ? Vous pouviez pas l’ dire tout d’suite ? Il est allé par là-bas !

    _ Merci ! »

    Mais les perles restent en colère !

                                                                                                                    51

         Paschic semble s’oublier lui-même dans le crachin, comme si l’eau pouvait guérir ses blessures et toute la folie alentour ! S’abîmer à jamais dans le rêve et le silence, la tentation est grande ! Trouver le baume du néant…, mais Paschic est réveillé par les perles ! « Tu n’ peux pas rester ici, Paschic, tu vas prendre froid ! On va te prendre avec nous et te conduire en sécurité ! » Paschic se laisse faire et le voilà emporté par les perles, à travers les airs ! « Hou ! C’ qu’il est lourd ! » dit une perle de temps en temps !

    Paschic est déposé sur un autre rivage, mais il est toujours entouré par l’épaisse bruine ! Où est-il ? Il croise cependant des gens qui tiennent des pancartes et qui défilent ! Une personne d’ailleurs répond à une journaliste et Paschic s’approche, pour savoir de quoi il est question ! L’homme interviewé est plutôt rondouillard, mais paraît fortement décidé ! « Y en a marre ! dit-il. Le gouvernement ne nous écoute pas !

    _ Que demandez-vous exactement ? questionne la journaliste.

    _ Mais nous revendiquons le droit de ne pas changer ! Nous sommes égoïstes et nous voulons le rester ! Nous méprisons les autres et nous en sommes fiers !

    _ Vous pensez que le gouvernement voudrait porter atteinte à ce droit ?

    _ Tout laisse à penser que oui… Comprenez bien : mes parents étaient égoïstes ! J’ai été élevé avec leurs valeurs et il n’est pas du tout question que je m’améliore !

    _ Si vous pouviez parler directement au gouvernement, que lui diriez-vous ?

    _ « Touche pas à ma domination ! », « Laisse mon orgueil tranquille ! » S’il y a quelqu’un qui doit changer, ce n’est pas nous, Dieu merci ! mais le gouvernement !

    _ Comment voyez-vous le futur ?

    _ Mais que je puisse continuer à mépriser les autres ! On voudrait nous voir plus patients, plus matures, mais à quel titre je vous prie ? Nos pancartes sont assez explicites : « Non à l’évolution ! Vive l’égoïsme ! Oui au mépris ! Bonjour à la haine ! » Nous sommes des Doms et nous demeurons des Doms !

    _ Je vous remercie ! »

    Paschic a des sueurs froides ! Où sont les perles ? Où est partie la beauté ? Où est l’intelligence, la sagesse ? Nulle part ! Là-bas, il y a une cabane de pêcheur apparemment et Paschic se dirige vers elle... La porte en bois grince et à l’intérieur, ça sent la poussière, mais on y est au sec ! De nouveau, c’est le silence, juste ponctué par les assauts du vent ! Paschic allume une lampe à huile, puis s’assoit à une table grossière… Encore une fois, il plonge dans sa rêverie…

    Mais la porte s’ouvre brusquement et un Dom très énervé entre ! « Où est l’argent ? crie-t-il.

    _ Hein ? Quel argent ?

    _ Mais l’argent imbécile ! réplique le Dom qui saisit Paschic à la gorge. Tu va m’ dire où t’as mis l’argent, salopard !

    _ Je ne sais pas où est votre argent ! » jette Paschic, qui repousse son agresseur.

    Le Dom est rejeté contre un évier, mais il est tout aussi frénétique et il commence à fouiller le placard, à ouvrir des boîtes, en gémissant ! « Il faut que j’ trouve de l’argent, c’est vital ! dit-il. On n’a jamais assez d’argent, vous n’ le saviez pas ?

    _ Non pas vraiment, répond Paschic.

    _ Et le sentiment qu’on s’ développe, que quelque chose bouge, vous l’avez comment ?

    _ Je…

    _ Il a raison, dit une voix nouvelle et un grand échalas se présente à la porte. Je suis monsieur Prix et si vous avez l’argent, donnez-le-lui !

    _ Mais je l’ai pas !

    _ Voyez-vous, monsieur….

    _ Monsieur Paschic…

    _ Monsieur Paschic, j’ai un gros problème ! Je grandis à mesure que je suis inquiet ! Et là, franchement, j’ai la trouille ! »

    Le nouveau venu dit vrai, car sa tête touche déjà le toit de la cabane ! « En arrière tout le monde ! » fait cependant une femme derrière. Chacun se tourne vers elle et Paschic s’écrie : « Lapsie ! Quelle surprise !

    _ Pas pour longtemps, Paschic ! Je suis là pour mettre fin à la triste carrière du plus grand pervers narcissique qui m’a été donné de voir ! Ecartez-vous, vous autres ! Ne restez pas dans ma ligne de mire ! Adieu, monstre ! »

    On entend un gros Pan !, mais le coup est raté ! C’est Chenu qui en est responsable : il est arrivé et a poussé dans le dos Lapsie, en ouvrant la porte ! Cependant, il crie : « Lapsie vite ! On est attaqué par des mutants !

    _ Hein ?

    _ Ils ont pris des otages, qu’ils abattent un à un ! C’est bien toi l’agent de la BSM, la Brigade de santé mentale ?

    _ Oui, mais…

    _ Il nous faut un spécialiste, pour leur parler…

    _ Bonne chance, Lapsie ! fait ironiquement Paschic.

    _ Toi… ! Toi… ! bredouille Lapsie, la bave aux lèvres.

    _ Allons, allons, dépêchons ! coupe le maire. Y a pas d’ temps à perdre !

    _ Nous venons avec vous ! jette Monsieur prix. Si j’arrive à sortir d’ici…

    _ Oui, on vous accompagne ! renchérit le Dom. Là où y a du grabuge, y a souvent d’ l’argent ! »

    Paschic est laissé seul et il soupire… « Pas d’ quoi être triste ! corrige une petite voix. J’ suis là, moi ! » Paschic regarde autour de lui et voit une araignée, à l’angle d’une fenêtre. « C’est les perles qui m’envoient ! précise l’animal. Tu sais comme ma toile est jolie, quand elle est emperlée !

    _ C’est vrai ! » répond Paschic, des étoiles de nouveau dans les yeux.

                                                                                                                   52

          La pluie continue de tomber et Paschic a quand même trouvé de quoi faire un bon café ! Il le boit lentement, en se réchauffant, mais la porte s’ouvre une nouvelle fois brusquement, produisant un pénible courant d’air ! Mais ce sont des militaires qui font leur apparition et Paschic se tait devant leur attitude menaçante !

    Les militaires sont accompagnés par un petit homme sec, dont la casquette et l’imperméable sont tout mouillés ! Il s’en débarrasse et montre un uniforme couvert de décorations ! « Ah ! Du café ! dit-il à Paschic. Faites-en donc pour moi et mes hommes, voulez-vous ? » Paschic s’exécute, car à vrai dire, il n’a pas le choix ! « Foutu temps, hein ? reprend le petit officier. Vous vous demandez peut-être d’où je viens et qui je suis ?

    _ P’têt, ouais, répond négligemment Paschic, absorbé par la préparation du café.

    _ Je suis le général Lézard, spécialiste du contre-espionnage, au service de la grande Mussie !

    _ La grande Mussie ?

    _ Oui, vous connaissez sûrement ! Naguère les deux tiers de la planète était à nous !

    _ Ah ?

    _ Mais, bon sang, vous ne me croyez pas !

    _ Si, si…

    _ Non, vous ne me croyez pas ! Tenez ! Tenez ! Regardez-moi cette carte ! ordonne le petit général, en déroulant le document sur la table. Là, là, tout ça nous appartenait ! Ah ! On était les plus puissants ! Tout le monde nous considérait, nous craignait même ! Mais il est arrivé quelque chose…

    _ Ah bon ?

    _ Oui, not’ système était à bout d’ souffle… On n’y arrivait plus économiquement ! Et puis ceux qui nous jalousaient ont continué à vouloir not’ perte ! Tout s’est écroulé ! Tout a été balayé ! »

    Le petit général s’arrête de parler et se met à pleurer, de sorte que de grosses gouttes tombent sur la carte. « Allez, allez, général, faut pas vous biler comme ça ! dit Paschic. Prenez un peu de café, ça va vous faire du bien !

    _ Mer… merci ! Snif ! Vous savez ce qui m’a fait le plus mal ? Nous avons été… humiliés ! Houuuuuuh !

    _ Et voilà que vous recommencez à pleurer ! Vous vous faites du mal, croyez-moi !

    _ Humiliés ! Voilà ce que nous avons été ! Nous, la crème de la crème de la grande Mussie ! Humiliés ! Ratatinés ! Raillés ! Et pas seulement par l’ennemi, mais par la population même de la grande Mussie !

    _ Ah bon ?

    _ Oui ! Vous auriez vu cette plèbe affreuse, ces bons à rien, ces paysans à peine dégrossis venir déboulonner la statue de notre père à tous ! Le grand Varan ! Le créateur de l’espionnage de la grande Mussie !

    _ Un policier ?

    _ Oui, un d’ ces policiers rusés, sournois, implacables ! connaissant la torture sur le bout des doigts ! une étoile dans le ciel de la manipulation ! un véritable serpent au service de l’État !

    _ Je vois…

    _ Mais nous sommes un certain nombre à lui être resté fidèles ! Et nous allons restaurer son ancienne gloire !

    _ Avec ses méthodes ?

    _ Oui, pour lui faire honneur et redonner tout son lustre, sa puissance à la grande Mussie ! Et là, j’ s’rai implacable ! J’écraserai tous ces fumiers ! toutes ces fourmis qui ont osé se moquer d’ nous !

    _ Attention, général, vous renversez vot’ café !

    _ Hein ? De toute façon, il était infect !

    _ Je vous remercie ! J’ai fait avec ce que j’avais !

    _ Qu’est-ce que c’est ce sourire en coin que vous avez ?

    _ Quel sourire en coin ? J’ai un sourire en coin, moi ?

    _ Oui, depuis l’ début, vous semblez vous foutre de moi !

    _ Pas du tout ! Je suis au contraire suspendu à vos lèvres, car jamais je n’ai entendu histoire plus passionnante !

    _ Vous voyez, vous continuez à faire le malin ! Je connais mille manières d’effacer ce sourire !

    _ Mais vous auriez tort de le faire, car tout comme vous, je pense que l’orgueil est essentiel ! Peu importe que des gens meurent de faim et que le vieillard ou l’enfant soient écrasés dans la boue ! Rien ne compte auprès de la grandeur et de la superbe ! Il faut mettre la planète à feu et à sang, général, si vous pouvez être consolé !

    _ Gardes, saisissez-vous de cet imbécile ! »

                                                                                                                              53

          Paschic est maintenu, tandis que le général Lézard lui fait sentir sa mauvaise haleine, en lui martelant : « La grande Mussie n’aime pas les rigolos dans ton genre ! Tu fais partie de cet Occident décadent, arrogant, dégueulasse ! Pouah ! J’en ai la nausée ! La grande Mussie est une patrie sérieuse, droite, avec un destin unique : celui de sauver le monde ! Et elle est guidée en cela par Notre Seigneur Jésus Christ !

    _ Celui qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres » ?

    _ Exactement ! Mais il a dit aussi que le vers est dans le fruit et que celui qui n’est pas avec nous est contre nous !

    _ Mais la foi n’a rien à voir avec la puissance ! Le pouvoir est justement une preuve qu’on n’a pas confiance !

    _ Il faut bien protéger le nom du Seigneur des racailles de ton genre !

    _ Ah bon ? Vous croyez Dieu impotent ?

    _ Tu vois, tu blasphèmes !

    _ Contre la bêtise, oui ! En fait, votre violence vient de votre peur et donc de votre manque de foi ! Être confiant, c’est être serein !

    _ C’est toi le serin de l’histoire, Paschic ! Adieu ! »

    Lézard sort un pistolet et va tirer, quand de nouveau la porte de la cabane s’ouvre à toute volée, permettant à un souffle glacial de s’engouffrer ! Sur le seuil se tient un grand type chauve, avec un drôle de costume et des chaussures de clown ! Il secoue son parapluie trempé… « Mais qu’est-ce que… ?, s’indigne le général.

    _ Web, vous tombez bien ! s’écrie Paschic. Ils veulent me faire la peau !

    _ Vraiment ? répond Web. Et pourquoi vouloir supprimer quelqu’un d’aussi insignifiant que vous ?

    _ Mais vous êtes qui ? fulmine le général.

    _ Je suis le docteur Web ! Toujours là pour rendre service !

    _ Attendez, vous êtes une de ces inventions de l’Occident décadent ?

    _ Et vous-même, vous êtes…

    _ Le général Lézard, au service de la grande Mussie ! Et avant votre arrivée, nous allions supprimer un traître !

    _ Vous savez, plus je vous regarde et plus j’ai l’impression d’être dans un de ces vieux films de guerre, en noir et blanc, avec plein de nazis idiots ! Un film revanchard, si vous voyez ce que je veux dire !

    _ Quoi ? Mais… Espèce de saligaud !

    _ Le problème, messieurs, c’est que j’ai besoin de Paschic, pour lutter contre les mutants ! Il est l’un des seuls à les comprendre !

    _ Ah ! Ah ! Des mutants ! Ah ! Ah ! Des mutants ! Voilà à quoi aboutit la décadence de l’Occident ! Chez nous, tout est clean, propre ! Nous sommes comme un seul homme, face à nos ennemis et à la boue qui nous entoure ! La grande Mussie d’ailleurs à une destinée unique, au nom de Notre Seigneur Jé….

    _ Y a pas d’ mutants dans la grande Mussie ?

    _ Non m’sieur ! Y pas ça chez nous ! »

    Web fait un grand cercle avec ses bras et le général et ses hommes disparaissent, pour se retrouver dans la nuit ! « Bon sang ! s’écrie le général. Où sommes-nous ? Qu’est-ce que nous a fait ce vieux singe ? » Il fait noir et on n’entend rien ! Les soldats allument leur lampe et fouillent les ténèbres… Un petit visage blanc surgit une seconde, puis un autre, avec des bruits furtifs, pareils à des glissements !

    « Hep ! Vous là-bas ! Montrez-vous, sinon nous tirons ! fait le général.

    _ Sommes les enfants de la grand Mussie ! dit un murmure.

    _ Sommes les enfants de la peur, dressés par la peur ! continue une autre petite voix.

    _ Sommes les petits chiens de la Mussie !

    _ Sommes les chiens enragés !

    _ Miam ! Miam !

    _ Sommes les chiens enchaînés !

    _ Sommes les chiens de la peur !

    _ Sommes les chiens du désespoir !

    _ Miam ! Miam !

    _ Eh ! Déconnez pas ! crie le général ! Nous sommes du même bord ! A nous le grand destin de la grande Mussie !

    _ Sommes les chiens de la haine ! Les chiens dévorants ! Sans pitié !

    _ Sans âme ! Dressés pour tuer !

    _ Eh ! Déconnez pas ! »

    On entend des coups de feu et des cris d’horreur, sous les dents qui déchirent la chair !

  • La Nuit des Doms (46-48)

    • Le 29/11/2025

    R111

     

                "On lui dira!"

                         Piège de cristal

     

     

                                                 46

          « Considérons l’espace psychique, se dit Paschic. Il a pris la place de l’espace physique, ce qui est une suite logique, puisque nous sommes de plus en plus individualisés, de plus en plus conscients de nous-mêmes, avec un espace de communication omniprésent, qui n’est que le reflet de cette nouvelle « sphère spirituelle » ! La pensée des autres agit sur la nôtre, de sorte que nous sentons leur présence physique, avant même de les voir ! C’est une pression psychique, qui nous commande de regarder l’autre, pour acter ses désirs !

    Paschic rame lentement dans la nuit, dirigeant sa barque vers les feux d’une barrière lointaine, et sa réflexion continue : « L’espace psychique est pareil au cosmos : il est déformé par notre « masse », ce qui produit une force attractive, qui est en somme notre signal ! Notre « masse » elle-même est déterminée par notre domination : plus celle-ci est « violente » et plus nous concentrons l’attention sur nous-mêmes ! Autrement dit, plus nous sommes haineux et méprisants (car c’est a priori ce qui nous donne le sentiment de notre supériorité!) et plus notre « masse » est élevée et plus nous déformons l’espace psychique, ce qui nous permet de nous imposer ! »

    Paschic passe à côté de récifs, qui blanchissent dans l’obscurité, en produisant d’affreux glouglous ! « Le cas extrême, poursuit Paschic, ce sont les mutants ! Face au vide apparent de l’espace psychique, à son étendue sans bornes, comme celle du cosmos, le mutant devient « un trou noir » ! Il ne cesse de vouloir être le centre d’intérêt, comme si lui seul existait ! Tous les individus autour doivent passer sous sa domination, de même que rien ne peut échapper au trou noir dans l’univers ! Cela permet au mutant de ne pas être envahi par l’angoisse et c’est dire si sa haine et son mépris sont portés au plus haut degré ! Cette activité psychique a cependant un coût : le mutant ou DTN (Dom trou noir) ne connaît pas le repos ! Tendu tout le temps pour dominer, il ne cesse de consommer de l’énergie, et ne peut pas ne pas connaître tôt ou tard la dépression ! »

    Paschic approche de plus en plus de la barrière éclairée, mais il n’arrête pas pour autant son raisonnement : « Il fut un temps où l’espace psychique avait des protections morales, idéologiques, ce qui rassurait et masquait le vertige de l’infini, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ! La peur est donc partout et on le voit dès que le mutant rencontre un obstacle, car il se saisit aussitôt de son smartphone et scrolle ! Cela lui donne d’abord une contenance et ensuite il rejoint l’espace de la communication, où il retrouve des repères, qui ressourcent sa personnalité ! Cela veut dire aussi que la domination n’est qu’un faux remède, que le mépris et la haine n’apportent aucune solution pérenne ! Mais le mutant est comme prisonnier de sa domination, il ne respire même pas et il est à des années-lumière de pouvoir explorer une autre direction ! Pourtant il aspire en secret à la paix, car sa situation est invivable ! »

    Paschic se rappelle un certain nombre de mutants qu’il a dû affronter et il comprend qu’ils ont eu avec lui une relation ambivalente ! D’abord, ils l’ont considéré comme un os, un adversaire qu’il leur fallait à tout prix vaincre ! Mais, devant sa résistance, ils finissaient par changer leur fusil d’épaule et en venaient à s’interroger sur son compte, car peut-être pouvait-il leur apporter une solution, pour leur bien-être ! Cela prouve qu’ils ne sont ni heureux ni complètement perdus ! Ils cherchent eux aussi des réponses et Paschic est bien capable de leur en donner, puisqu’il « gagne » toujours contre eux !

    On pourrait voir les choses ainsi : Paschic représente l’univers et le mutant un seul trou noir, qui quelle que soit sa puissance ne peut « gober » le tout ! Paschic ne veut pas dominer et son équilibre dépend de sa foi, de sa connaissance universelle, des lois qui nous régissent ! Ce n’est pas le triomphe de son égoïsme qui le sécurise, mais le sens profond des choses ! Il est donc tranquille, il peut se reposer, car il s’accepte tel qu’il est et sa force n’est pas la sienne, mais c’est celle de la confiance, qui est sans limites !

    Cependant, on comprend qu’un tel enseignement ne peut être dispensé en cinq minutes et la plupart du temps, la confrontation avec le mutant est dure, âpre et même implacable ! Par exemple, dans les transports en commun, elle peut durer tout le trajet, ce qui nécessite de rejeter incessamment tous les efforts du mutant, pour faire pression ! C’est une épreuve épuisante, même si le mutant est une femme ! C’est un combat qui empoisonne le voyage de Paschic, d’autant qu’il n’est nullement question de perdre patience, de chercher du regard le mutant, pour lui montrer de la haine ou de la colère, car ce serait abonder dans son sens, puisqu’il ne désire que de l’intérêt !

    Tous les Doms veulent dominer, mais le mutant agit dans l’espace psychique tel un boa constrictor : il étouffe ! C’est encore une lutte silencieuse et sans traces, comme si elle se déroulait bien dans le cosmos, et seuls les deux adversaires savent quelle a été son intensité et combien elle était dépourvue de pitié !

                                                                                                                         47

         Paschic est maintenant devant la barrière éclairée, dont il avait vu l’existence sur la carte du pêcheur ! C’est un passage obligé pour atteindre une zone plus vaste et d’ailleurs tous les courants y mènent ! A côté de la barrière, il y a une guérite allumée, dans laquelle une gardienne conserve la tête baissée, comme si elle n’avait pas remarqué la présence de Paschic !

    « Hum ! » fait celui-ci debout dans sa barque, mais la gardienne ne bronche pas ! « Ça va être compliqué ! » se dit Paschic, qui sait que les Doms rendent toute démarche difficile. Il faut en effet suivre les humeurs de leur domination, surtout s’ils occupent un poste de pouvoir, comme c’est le cas pour cette gardienne. Rien n’est simple avec les Doms !

    Enfin l’employée, sans encore lever la tête (signe de supériorité ou de dédain), dit : « Les papiers de la barque ! Le formulaire 45T, l’échantillon ZB, et la carte d’identité cette fois-ci, puisque c’est la première fois ! Vous êtes déjà enregistré chez nous ? Ah ! Mais je n’ai pas votre numéro de téléphone, c’est bizarre ! »

    Avec précision, Paschic fournit les documents demandés, car il s’y était préparé et il s’attend à une fin des formalités, mais c’est sans compter l’ennui de la Dom, dans sa guérite, et son besoin de commander ! « Vous n’avez pas de douleurs particulières ? demande-t-elle. Quand vous ramez, vous n’avez pas mal au bras ? Mais peut-être êtes-vous insomniaque ? » Les nerfs de Paschic se tendent, car ces questions sont intimes et nullement nécessaires pour le passage ! Il bredouille quelque chose, faisant sentir son agacement, ce qui conduit l’employée à examiner complaisamment sa carte d’identité ! Encore une marque de pouvoir !

    Finalement, il ne peut être retenu et la barrière s’ouvre ! Paschic passe et souffle un peu plus loin… Avec les Doms, c’est toujours ardu !

    Cependant, une nouvelle étendue d’eau sombre s’ouvre à lui et il faut aller de l’avant ! Mais soudain Paschic se fige, car une étrange luminescence barre tout l’horizon ! Qu’est-ce que ça peut être ? Ce qui rend Paschic de plus en plus nerveux, c’est que la clarté grandit et même elle se rapproche rapidement ! « Bon sang ! s’écrie Paschic paniqué. C’est un tsunami ! » Il se rassoit dans la barque et manipule maladroitement les avirons ! Que peut-il faire ? Bien présenter l’arrière de la barque, pour ne pas chavirer tout de suite ?

    Maintenant, c’est horrible ! Le grondement de l’énorme vague est là tout proche ! Paschic la voit se dresser toujours plus haut ! Il en est complètement glacé, tandis que l’intérieur du mur liquide devient visible ! « Ce sont des cubes roulants ! s’exclame Paschic. C’est leur tôle qui brille comme ça ! Attention, attention ! »

    Le tsunami soulève l’embarcation et cela semble sans fin, tellement le « monstre » est élevé ! Puis, c’est la ruée ! Les cubes roulants déferlent sur Paschic, l’attaquant à droite à gauche, essayant de le dévorer de toutes les manières ! Paschic hurle devant une telle furie et il donne des coups de rame, pour bloquer certains ! L’aviron froisse des pare-chocs, des capots, enlève des rétroviseurs ou des essuie-glaces, mais la lutte est inégale, vaine ! Les cubes roulants dépassent Paschic, sautent par-dessus lui, l’asphyxient de leur échappement, le noient sous leur bruit ! Parfois Paschic aperçoit le visage inexpressif d’un conducteur et une seconde il voudrait l’appeler, mais les cubes roulants eux-mêmes sont pris dans une chute vertigineuse !

    Là ! Sous le vent, un îlot ! sur lequel trônent des goélands superbes ! Le voilà le salut ! Porté par la vague, Paschic peut y arriver, mais il faut se lancer maintenant ! Au moment même où sa barque disparaît dans l’abîme, Paschic plonge dans le flot et se met à nager, vigoureusement, déterminé ! Mais, à sa grande surprise, il est saisi aux jambes par d’autres piétons ! Paschic leur montre l’îlot, mais ils ne le regardent même pas, car ce qu’ils veulent, c’est faire couler Paschic et non se sauver !

    Mais ça, il n’en est pas question ! Paschic se débat à présent et il envoie des coups de pieds, pour se libérer ! Puis, il se remet à nager et enfin il atteint l’îlot ! Il a réussi ! Le grondement s’éloigne ! A bout de forces, Paschic se laisse tomber sur une petite plage : « Ah ! Les tarés ! Ah ! Les fumiers ! fait-il. Quelle vie d’ dingues ! »

    Les goélands restent impassibles ! Lentement, Paschic se relève et marche sur des rochers… Dans les flaques, des crevettes s’enfuient entre des mousses vertes et le pourpre des anémones ! Plus haut, des lichens oranges ou argentés couronnent la pierre ! L’herbe et les premières fleurs apparaissent ! Celles-ci diffusent un léger parfum et elles semblent très courageuses, car le vent ne cesse de les faire frissonner !

                                                                                                                       48

         Quel est cet îlot ? Paschic n’en sait rien et il décide de l’explorer… En fait, il est plus grand qu’on pouvait l’imaginer et il s’élève au gré de deux ou trois tertres herbeux ! L’aspect sauvage du lieu n’échappe pas à Paschic, car ici on n’entend que le vent, même si le flot des cubes roulants s’étend au loin !

    Paschic attrape deux ou trois crabes, qu’il fait cuire dans la braise d’un feu… C’est le soir et Paschic s’apprête à passer la nuit sur la dune, qui bientôt bleuit sous la clarté lunaire ! Les vaguelettes du rivage semblent sourire, avec leur éclat argenté, et Paschic songe à un bon sommeil, quand ses sens sont subitement en alerte, à cause d’une agitation étrange près des rochers ! Le goémon qui les recouvre bouge, s’en détache même et trois formes, comme trois chevelures, s’approchent !

    Paschic ne bouge pas, figé par la peur ! Mais le feu finit par éclairer trois visages de vieilles, sous le goémon ! Elles paraissent centenaires, tellement elles sont ridées et pourtant leur regard demeure singulièrement vif ! « Tu nous f’ras bien une p’tite place près d’ ton feu, mon garçon ! fait l’une d’elles.

    _ Oui, dit une autre, car nous, nous sommes bien humides !

    _ Presque tout le temps dans la flotte ! rajoute la troisième. C’est pas une vie, hi ! hi ! »

    Encore sous le poids de la surprise, Paschic ne peut rien répondre, mais il indique clairement que les vieilles peuvent prendre place autour du foyer ! Avec leur longue chevelure de goémon, elles gardent une certaine beauté, d’autant qu’une excitation espiègle semble les habiter et ne demander qu’à s’exprimer !

    « Ce n’est pas que nous n’aimons pas l’eau, reprend la première.

    _ Au contraire, renchérit la seconde. Il faut nous voir danser avec le flux !

    _ C’est comme un bal, où nous serions les plus belles ! Hi ! Hi ! confirme la troisième.

    _ Mais nous savons que nous pouvons aussi être effrayantes…

    _ Oui, pour ceux qui ne rêvent pas !

    _ Alors nous sommes de vraies sorcières ! Hi ! Hi !

    _ Mais nous savons encore nous adapter !

    _ Nous lisons dans les pensées !

    _ Même dans celles de Paschic ! Hi ! Hi !

    _ Nous connaissons ce qui te préoccupe !

    _ Oui, vois en nous les trois forces psychiques !

    _ Domination, Dépression et Prudence ! Hi ! Hi ! »

    Paschic, médusé, garde toujours le silence, mais enfin il parvient à déglutir et à répéter : « Domination, Dépression et… Prudence !

    _ Voilà ! Il est bien c’ p’tit !

    _ Mais on l’a toujours dit !

    _ On s’ trompe jamais ! Hi ! Hi !

    _ Moi, c’est Domination ! poursuit la première. J’ suis une vraie chipie ! Toujours à m’pousser ! Y a qu’ moi qui compte !

    _ Fais pas attention à elle, Paschic ! coupe la seconde. Elle est foncièrement égoïste ! Moi, j’ suis plus sensible ! Faut dire que j’ suis bien cabossée… et j’ai tendance à m’ faire du mal, à m’ déprécier et tout ça !

    _ Exactement, tu es malade, retournée contre toi ! Mais moi, Paschic, moi la troisième, j’ suis la raison ! J’ suis clean ! J’ tempère les deux autres ! Hi ! Hi !

    _ Ouais, dis plutôt que tu sais pas vers quel bord te tourner !

    _ C’est ça, elle est insipide entre nous deux !

    _ Et toutes les deux, vous êtes folles ! Not’ mère ne s’y est pas trompé !

    _ Pas du tout ! J’étais sa préférée ! le joyau de sa vitrine !

    _ Il est vrai qu’elle me méprisait, parce que je n’y arrivais pas…

    _ M’an était désespérée par votre attitude ! Hi ! Hi ! Elle m’ouvrait son cœur !

    _ Écoutez couleur muraille qui parle !

    _ Pardonnez-nous, monsieur Paschic, de vous importuner avec nos querelles de famille !

    _ Pourquoi tu t’excuses ? Il veut des réponses, nous lui en donnons ! Hi ! Hi !

    _ Mesdemoiselles, mesdemoiselles, fait Paschic. Voyons, du calme…

    _ Mesdemoiselles ? Il est charmant ce garçon !

    _ Nous avons tout de même plein d’enfants : les bigorneaux, les patelles et combien d’autres !

    _ Ce ne sont pas véritablement nos enfants... Hi ! Hi ! »

    Paschic écoute encore un peu, puis il s’endort !

     

  • La Nuit des Doms (42-45)

    • Le 22/11/2025

    R110

     

                   "C'est pas moi qui pleure, ce sont mes yeux!"

                                                 Manon des sources

     

                                                   42

         Sur leur océan sombre, Paschic et le lapin lumineux se traînent ! « Pas une île en vue ! s’écrie le lapin. O flots mornes, flots amers ! A la maison attend la mère !

    _ Vous voilà bien lyrique tout d’un coup ! réplique Paschic.

    _ Et comment faire autrement ! Quel ennui ! Ce quotidien laborieux, répétitif, sans espérance ! Comment vous faites, vous, pour supporter ça ?

    _ Question de patience, de foi… Le vide n’est qu’apparent, vous savez…

    _ Même pas un billet de loto, même pas une carte de grattage ! Ah ! L’or, le soleil de l’hiver !

    _ Voilà la brume…

    _ Manquait plus qu’ ça ! »

    Peu à peu, un voile épais comme du coton environne la barque, qui semble entrer dans un monde irréel ! « Vous entendez ! dit soudainement le lapin, qui dresse l’oreille. On appelle !

    _ Ohé ! Ohé ! entend-on faiblement.

    _ Il y a bien quelqu’un en difficulté ! reprend le lapin. Ohé ! Ohé ! Nous sommes ici !

    _ Ohé ! Ohé !

    _ Ohé ! Ohé ! »

    A la fin émerge de la brume une autre embarcation, avec à son bord un homme déjà âgé et visiblement épuisé ! Sa barque touche celle de Paschic et il s’épanche : « Ah ! Je n’en pouvais plus ! J’étais complètement perdu, au point d’avoir songé sérieusement à me jeter à l’eau, pour en finir, pour mettre un terme à ma souffrance !

    _ Tss, tsss ! fait le lapin. En voilà une idée ! Et si vous nous racontiez plutôt ce qui vous tourmente autant !

    _ Non, non, pourquoi vous associer à mon affliction ? Vous me voyez donc bien cruel ?

    _ Mais je vous assure que nous avons le dos assez large, pour encaisser les coups les plus durs ! Sachez que mon compagnon Paschic est encore un philosophe ! Alors, n’hésitez pas : frappez-nous !

    _ Je veux bien vous croire… et pourtant j’hésite encore ! Vous livrer mon problème, ce serait comme jeter un menhir sur votre esquif !

    _ Qui en a vu bien d’autres ! Allez, la guérison ne viendra pas sans vos larmes, ni votre confession !

    _ Très bien ! Vous savez que c’est bientôt les fêtes…

    _ Dans un mois, oui...

    _ Mais on ne s’y prend jamais assez tôt ! Toujours est-il que la fromagère me propose un plateau à dix euros par personne, tandis que je songeais à acheter en toute indépendance, mais en quantité, car nous serons nombreux !

    _ Et vous vous demandez quelle solution est la meilleure…

    _ Exactement ! Mettez-vous à ma place ! Le plateau, c’est du fromage choisi par la fromagère, mais on est sûr qu’il sera là ! Dans l’autre cas, il peut manquer, d’autant que…

    _ D’autant que… ?

    _ Il y a les autres ! qui poussent, qui veulent aussi leur fromage, qui sont prêts à m’ coiffer au poteau ! Je n’ vis plus ! Regardez mes mains tremblent, mes cheveux tombent ! »

    A cet instant, une autre embarcation vient taper contre les deux autres ! C’est un femme inquiète qui lance : « Place ! Place ! J’ai besoin de fromage pour les fêtes ! Alors voilà ce que je désire… Je…

    _ Pardon ! Pardon ! fait l’homme alarmé. J’étais là avant vous !

    _ Alors pourquoi vous traînez ? Quel égoïsme !

    _ C’est pas vrai ? C’est pas vrai ? Le stresse me ronge ! Il me détruit !

    _ Qu’est-ce qu’il a ? demande la femme. Il est malade ? Il faut voir un médecin, mais pas encombrer la crèmerie !

    _ Mais tais-toi ! Tais-toi ! Ta gueule, tu comprends !

    _ Mais pour qui tu t’ prends, l’ancêtre ? Allez, écarte-toi ! Je dois passer ma commande ! »

    Désespéré, l’homme saute à la gorge de la femme et tous deux passent à l’eau, car les barques chavirent ! « Mais faites quelque chose ! crie le lapin paniqué à Paschic. Ils vont s’noyer !

    _ Hein ? Tant mieux, ça les calmera !

    _ Monstre !

    _ M’en vais faire une petite sieste, moi ! »

                                                                                                             43

         Le temps passe sur l’étendue couleur d’encre, après l’incident dû aux inquiétudes concernant les fêtes… « Tout de même, dit le lapin, il était de votre devoir d’intervenir ! Laisser des gens se noyer sous nos yeux, un comble !

    _ Vous croyez que dans les profondeurs, ils vont découvrir ce qu’est la honte ?

    _ Hein ? Mais qu’est-ce qui s’ passe ? »

    Autour de l’embarcation, les flots se troublent, se mettent à gonfler ! Les vagues bientôt semblent s’entrecroiser et certaines déferlent, comme des dents blanches dans la nuit ! « Eh ! Mais c’est la tempête ! s’écrie alarmé le lapin. On est en danger !

    _ Y a encore de la marge… répond Paschic. Mais n’avez-vous pas remarqué une chose étrange : il n’y a pas d’ vent !

    _ Et alors ? Euh… Oui, en effet, c’est étrange, car normalement, c’est le vent qui…

    _ C’est une attaque de mutants !

    _ Une attaque de… mutants ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    _ Là-bas ! Regardez, ils arrivent ! »

    Le lapin scrute l’horizon et il arrive à discerner des formes, qui avancent sur l’eau, en marchant ! « Vous avez raison ! fait-il à Paschic. Des esprits viennent vers nous ! Mais que vont-ils nous faire ?

    _ Rien de bon ! Ne bougez pas surtout ! »

    Les formes se précisent et elles paraissent plongées dans un rêve ! L’atmosphère devient pesante, d’autant que la mer reste menaçante ! Mais soudain le lapin, qui ne cessait d’observer les mutants, s’exclame : « Des ados ! Ce sont des ados qui scrollent ! Ah ! Ah ! Des mutants ? Vous avez voulu m’ faire peur, Paschic !

    _ Pas du tout ! Ils sont très dangereux !

    _ Ah oui ? Comment ça ? Ils ont encore le nez qui coule !

    _ Ils vont vous réduire en bouillie, avec leur pouvoir psychique !

    _ Leur pouvoir psychique ? Comment ça marche ? Ils déplacent les objets mentalement ? Ah ! Ah !

    _ Non, ils font pression sur votre propre psychisme, pour vous soumettre et vous briser !

    _ Ah ! Ah ! Faut arrêter la bouteille, mon pauvre Paschic ! J’ m’en vais au-devant d’eux, car j’ai un tas d’ promos à leur proposer ! des abonnements, des vêtements ! Ils vont être ravis !

    _ Ne bougez pas ! Ils vont vous réduire en miettes ! »

    Mais le lapin saute déjà sur les vagues, alléché par ses perspectives de ventes, et les jeunes là-bas s’approchent de lui, s’arrêtant à peine de scroller ! Le lapin s’agite parmi eux, puis il jette un cri, un cri déchirant, car on vient de lui arracher un bras, avec lequel les ados s’amusent !

    «  Je l’avais prévenu ! se dit Paschic ! On veut pas m’croire et voilà le résultat ! » Nouveau cri, nouveau bras, nouvel amusement ! Le lapin n’en finit plus de hurler, puis enfin, c’est le silence ! Paschic se rassoit dans la barque et se met à ramer : « Maintenant, c’est mon tour ! » dit-il.

    En effet, les formes grises là-bas se tournent vers lui et se rapprochent ! Elles flottent sur l’eau, toujours plongées dans leur téléphone ! « Ça like dur les bébés ? fait Paschic. Ça pompe de l’intérêt comme de l’essence ! Sans pouvoir, ceux-là coulent immédiatement ! Sont complètement paumés ! Attention, Paschic, les voilà ! »

    De premiers coups sont donnés contre la barque, que les mutants veulent disloquer ! « Allez-y, les jeunots ! jette Paschic. Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez ! Les benêts ! Vous n’avez aucune idée de ce par quoi je suis passé ! »

    Les mutants s’attendaient à une victoire rapide et ils sont surpris ! Ils se concentrent, s’appliquent et créent un immense pétrolier, dont l’étrave massive et aveugle fonce sur la barque de Paschic ! « Ben voyons ! fait celui-ci. Ils rêvent les mômes ! Je me suis enfoncé dans l’abîme et j’ai la vérité pour bouclier ! Allez ! » Sous les yeux médusés des mutants, le pétrolier est ratatiné comme une boîte de fer blanc !

    « Va falloir trouver aut’ chose, les benêts ! murmure Paschic. Le jour où ceux-là sentiront un peu de mon expérience, ils seront stupéfaits ! Mais seul le bien permet mon chemin ! » Autour, les mutants enragent et ils envoient sur la barque une armée de lamproies, qui glissent aux pieds de Paschic tels des serpents ! La connotation sexuelle est évidente ! « Eh ! Mais c’est qu’on a ses petites hormones ! lâche Paschic. Allez, barrez-vous les gluantes ! J’ veux un bateau sec ! Nickel ! Au chaud ! »

    Paschic s’en va, protégé par une bulle, qu’il maintient lui-même et sur laquelle rebondissent les derniers coups des mutants ! « On lui dira ! crie Paschic. Les caves ! Bon sang, mais quels caves ! Ça sait rien et ça veut diriger le monde ! »

                                                                                                                       44

         « Ah ! Professeur Ratamor ! fait Chenu. Content de vous voir à l’inauguration de mon nouveau centre culturel !

    _ Pour rien au monde, j’aurais raté ça ! Aaaatachoum ! Ouuuh !

    _ Qu’est-ce que vous avez ?

    _ Rhume chronique ! L’humidité sans doute ! Snif ! Précarité énergétique et…

    _ Ah ! Ah ! J’ai besoin de vous, Ratamor ! J’ai là un groupe de jeunes désireux de s’informer sur la science, ses débouchés, son utilité et même sa grandeur ! N’est-ce pas un sacerdoce, quand on vous voit ? Ah ! Ah !

    _ Vous voulez que j’ leur parle ? Aaaaatacha !

    _ Exactement ! Vous les gonflez à bloc, pour que cette journée soit vraiment réussie ! Et puis, pour vos problèmes de chauffage, je pourrai vous donner un coup d’ pouce ! Hein ? On fait comme ça ?

    _ Pourquoi pas ? Snif ! »

    Le professeur Ratamor s’approche d’un groupe de jeunes, pleins d’enthousiasme et avides d’apprendre ! « Bonjour, les jeunes ! dit Ratamor. On m’a demandé de vous expliquer un peu ce qu’est la science, puisque je suis moi-même de la partie ! Bon, la science, c’est d’abord de la rigueur, évidemment ! Les chiffres sont les chiffres ! L’objectivité, c’est la base ! Aaaaatacha ! Snif ! Excusez-moi ! »

    Il se mouche bruyamment et écrit Objectivité sur un tableau ! « L’expérimentation est aussi importante ! reprend Ratamor, qui observe les jeunes et qui soupire. Quand je vous vois comme ça, avec vos visages pleins de fraîcheur et de bonne volonté, Aaaatacha ! j’ai un peu d’ mal pour vous, car on passera pas ! Voyons voir... »

    De nouveau il se tourne vers le tableau et tout en écrivant avec sa craie, il marmonne : « Racine carré…. CO2… Mégawatt… Hum… Coefficient 5… J’ retiens 2… Euh…. Aaaaatacha ! Snif ! Vous voyez ? Cinq degrés ! On passe pas ! L’humanité couic ! On aura bien moins duré qu’ les dinosaures ! Terminé ! Snif ! D’aucuns me diraient que j’ prends pas en compte la ventilation exogène ! C’est exact ! Mais même avec elle… Infini multiplié par oméga… Le tenseur 8… Dix puissance moins 45… Même impasse ! On passe pas ! Les chiffres sont les chiffres ! Faut s’en rendre compte ! Faut arrêter d’ rêver ! Vous êtes sceptiques ? Vous voulez vivre, espérer ? C’est humain, j’ vous lance pas la pierre ! Aaaaatcha ! »

    Le professeur regarde un long moment ses chaussures, sous l’air médusé de son public… « De toute façon, la force jeune de la Terre, celle qui a donné lieu à toute l’exubérance des premiers végétaux et animaux, n’est plus ! On est plutôt à l’automne de la planète, j’dirais ! Aaaaatcha ! J’ vous vois v’nir ! Vous vous dites : « Nous, on pass’ra ! On est jeune et fort ! On est malin ! » Aaaatcha ! Et quand bien même ? C’est quoi le scénario final ? Le soleil devient une naine rouge et la vie sur Terre s’éteint, avant l’ultime explosion ! »

    Le professeur fait un grand geste avec les bras ! « Le silence ! Enfin ! Le grand silence de l’espace ! Tout ce que nous avons été, toutes nos expériences, nos douleurs, tout cela a été englouti par le néant ! Notre souvenir même n’existe plus ! Mettez-vous bien ça dans l’ crâne ! dans vos cervelles de moineau ! Et n’allez pas encore dire : « On voyagera ! On partira ! » Foutaises ! D’ailleurs, que sait-on sur l’homme ? Que c’est un mammifère et qu’il se reproduit par un œuf ! C’est tout ! Le reste, toutes les histoires qu’on a pu vous raconter, avec des dieux, des fleurs ou des langues de feu, c’est du paranormal ! C’est pas not’ domaine ! Mais celui de madame Irma, qui travaille dans la caravane d’en face !

    _ Professeur, demande un jeune, que pensez-vous de la gravitation psychique ?

    _ La gravitation psychique ? Jamais entendu parler ! Faut arrêter le protoxyde d’azote, mon garçon ! Ah ! Ah ! Aaaaatcha ! Snif !

    _ Vous êtes bien d’accord que notre simple présence influence celle des autres ! Nous exerçons sur chacun une force attractive, destinée à provoquer l’attention sur notre personne !

    _ Comprends toujours pas…

    _ Imaginons que nous soyons des planètes et que notre psychisme déforme l’espace de la conscience, de sorte que nous nous signalons plus ou moins intensément ! Ne pourrait-on pas parler dans ce cas de gravitation psychique ?

    _ Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Pour qui vous vous prenez ? Jamais, vous m’entendez, je ne céderai ! Je suis libre, moi ! Malheureux, mais libre ! Lucide ! Snif ! »

    Tout le monde est interloqué par la violence de cette réaction et des yeux se tournent vers celui qui a interrogé le professeur, mais il a déjà disparu !

                                                                                                                             45

          Dérivant sur les eaux sombres et couché dans sa barque, Paschic rêve et somnole… Soudain, une étoile filante glisse dans le ciel… « T’es pas d’ trop, ma vieille, se dit Paschic. Car ici on s’ sent un peu seul… La gravitation psychique existe-t-elle ? Évidemment, je ne suis pas un scientifique, mais nous sentons la présence des autres, avant même de les voir, par la pression qu’ils exercent sur nous ! Plus ils sont dominateurs et plus ils s’imposent à nous ! Leur activité psychique, qui est centrée sur eux-mêmes et qui est pleine de tension, car la domination sert à « guérir » de l’angoisse, « déforme » l’espace de la conscience, en créant un champ gravitationnel ! Autrement dit, l’activité psychique produit comme une masse ! »

    Paschic écoute un moment le doux murmure des flots noirs, puis il reprend sa réflexion : « Je suis plus sensible que les autres à ce phénomène, c’est tout ! Et plus on est dominateur et plus on est aveuglé par son égoïsme, et moins par conséquent on peut avoir une vision d’ensemble, une compréhension générale ! On est seulement occupé à « peser » sur l’espace de la conscience, au lieu de le sentir, de l’apprécier en entier ! Celui qui se libère de sa propre domination étend son univers et se rend compte des forces d’attraction de la gravitation psychique ! Le Dom qui entre dans un magasin demande tout de suite de l’attention, peu importe si les autres sont occupés : ils n’ont pas droit à leur vie propre ! »

    Paschic découvre dans le fond de la barque des fusées de détresse et il se décide à s’en servir, car peut-être que quelqu’un viendra et l’informera au moins sur sa position ! Paschic déclenche la fusée et elle monte rougeoyer dans le ciel ! Il n’y a plus qu’à attendre…

    Le bruit d’un moteur poussif se fait bientôt entendre et un vieux bateau de pêcheur apparaît ! « Oh là ! crie l’homme qui semble seul à son bord. On a besoin d’aide ? » Le pêcheur est maintenant tout près, énergique, avec des cheveux gris… « Oui, par ici ! répond Paschic, qui s’amarre au bateau du pêcheur. Je suis perdu, je n’ai ni cartes, ni boussole !

    _ Venez dans mon carré ! Je vais vous montrer où on est ! »

    Paschic passe de la barque au bateau du pêcheur et descend dans un habitacle sommaire, mais propre ! La discussion s’engage sous une lampe à huile, qui montre plus précisément le visage du pêcheur, alors que celui-ci explique la position de Paschic sur la carte… « C’est un Dom, pense Paschic, qui s’efforce de ne pas regarder en face le pêcheur, de peur de le blesser ou de se blesser lui-même ! En effet, le Dom cache la lumière qui est en lui et Paschic, par sa propre lumière, a le pouvoir de « réveiller » celle-ci, de la faire ressortir, ce qui peut faire très mal au Dom, car c’est le mettre brutalement devant les mensonges de sa vie !

    La situation est très gênante, car le pêcheur parle et Paschic regarde ailleurs… A la fin, n’y tenant plus, Paschic se laisse à croiser le regard de l’autre, en s’y fixant ! La réaction du pêcheur est d’abord de la surprise, de l’effroi, puis le visage grimace, sous l’effet de la colère ! Qu’importe ! La lumière sort de lui, par l’œil qui servait principalement à la cacher ! Il semble ouvert comme une boîte de conserve ! Le pêcheur a beau haïr, il ne peut arrêter le flot lumineux, qui à présent illumine le carré, avant de monter dans la nuit !

    Le pêcheur crie, hurle, car ses peurs s’arrachent de lui, sont visibles, alors qu’il les tenait au fond de lui, par sa domination, quitte à les nier absolument ! Le mur n’existe plus et la lumière traverse le bonhomme !

    Enfin, elle devient stable, sans contrainte, tranquille ! Le Dom est épuisé et sa tête repose maintenant sur la table… Il ne sera plus le même, mais va-t-il profiter de l’expérience ? En reprenant conscience qu’une vérité existe et qu’on peut combattre ses peurs grâce à elle, va-t-il se mettre à sa recherche, pour la cultiver, lui donner toute sa dimension ?

    Paschic prend congé, il dit au revoir et même merci pour les renseignements, mais le pêcheur ne répond rien, et pourtant il est conscient ! Il tient à montrer son mépris, comme s’il avait été offensé, mais Paschic n’est pas maître de la lumière, comme il n’est pas non plus à l’origine de la domination du Dom ! C’est lui qui choisit cette voie, même s’il reste ignorant… Mais il choisit cette voie, parce qu’elle est plus accommodante ! parce que le mensonge convient mieux en société et qu’il apporte au moins la sécurité matérielle ! parce qu’il rassure, s’il ne guérit pas et qu’il donne l’illusion qu’on est quelqu’un, qu’on est responsable et que la vie a un sens !

    Le pêcheur ne dit rien et Paschic regagne son bord, comme si lui-même avait fauté et qu’il était méprisable ! Le pêcheur garde son mauvais maître : sa domination ou son orgueil !

  • La Nuit des Doms (36-41)

    • Le 15/11/2025

    R109

     

           "Du genre qui ne te regarde pas!"

                                     Le Ruffian

     

     

                                        36

         Un moment, maire Chenu ! coupe Lapsie. Paschic m’appartient ! Voici mon ordre de mission !

    _ Vous travaillez pour la BSM, la Brigade de santé mentale, lit le maire. Je suppose que vous voulez Paschic pour une bonne raison !

    _ La meilleure, maire Chenu ! C’est un diviseur de familles ! Or, la famille c’est sacrée, n’est-ce pas ?

    _ Tout à fait, tout à fait ! Sans familles, pas d’ société ! Quelle horreur ce Paschic !

    _ Vous êtes vraiment pas chic ? demande goguenard le général à Paschic.

    _ Faut croire ! répond celui-ci.

    _ Mais qu’allez-vous faire de lui ? reprend le maire.

    _ L’éliminer tout simplement ! répond Lapsie.

    _ Vraiment ? Mais vous me comblez d’ joie ! Vous savez qu’il m’a bien ridiculisé, dans c’ bois !

    _ Vous aussi ? C’est un vice chez lui, que de traîner les meilleures personnes dans la boue !

    _ Bon ! Voilà une affaire réglée ! Quant au tagueur…

    _ Pas du tout ! crie une voix. Paschic est à moi ! Comme vous tous d’ailleurs ! »

    Chacun se tourne vers celui qui vient de s’exprimer et découvre un individu armé sur un toit ! Il a l’air excité et il reprend : « Regardez-moi ! Contemplez-moi ! C’est moi, le roi Focus ! Focus sur Focus ! Attention, j’arme ! On regarde ! On n’en perd pas une miette ! Et j’arrose ! Ah ! Ah ! »

    Les balles pleuvent autour du petit groupe, qui se met à l’abri comme il peut ! Le général et Lapsie ripostent et ça fait bang ! bang ! au-dessus des têtes ! Le tagueur en profite pour s’échapper ! Le maire Chenu laisse tout de même éclater sa colère : « Mais c’est quoi ça ? Le monde est-il devenu fou ?

    _ C’est un drôle de type, croyez-moi ! répond Web. Il veut qu’on l’ regarde, quand il lève la jambe !

    _ Et pourquoi il lève la jambe ?

    _ Pour qu’on l’ regarde !

    _ C’est une création, un produit du Cube ! rajoute Paschic. Et vous en êtes en partie responsable, Chenu !

    _ Moi ? Moi ? C’est la meilleure ! J’ le connais pas, c’ type ! »

    Bang ! Bang !

    « Non, reprend Paschic, mais quand le Cube occupe tout l’espace, c’est notre domination qui l’occupe aussi ! La beauté de la Chose en est exclue et nos vie n’ont plus d’ sens ! Focus est un hyper-dominant ! une créature monstrueuse !

    _ Mais je rends service aux gens !

    _ Pas seulement ! Si vous ne dominez pas, vous angoissez… et votre ville symbolise une victoire sur la Chose ! Vous contribuez à un monde où seul le pouvoir paraît apporter un équilibre ! »

    Bang ! Bang !

    « J’ comprends rien à ce que vous dites ! réplique Chenu.

    _ Non, parce que vous n’avez plus aucun rapport avec la nature ! Vous êtes complètement urbanisé ! Même la culture chez vous ne peut être qu’urbaine, inscrite dans vos murs, d’où votre aspect de robot !

    _ Un robot, moi ? Vous rigolez ! Eh ! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? »

    En s’agitant, Chenu s’aperçoit qu’il crée « du mur » entre ses mains, qu’il peut l’étendre comme il veut et le placer devant lui ! « Eh ! Voilà comment le Cube me remercie, après tant d’années à son service ! Je crée du mur, je crée du Cube ! Ah ! Ah !

    _ Mais baissez la tête ! lui crie le général. Vous voulez y passer ou quoi ?

    _ Pas la peine, général, pas la peine ! Voyez, je me protège en créant du mur devant moi ! J’arrive Focus ! Je vais te donner la leçon que tu mérites !

    _ Viens l’affreux, viens ! lui répond Focus. Viens voir papa Focus, qu’il transforme ta tête en tomate bouillie !

    _ Hi ! Hi ! J’arrive ! Wallman arrive ! Hi ! Hi ! »

    Paschic se tourne vers Web et lui murmure : « J’ crois qu’il est temps de mettre les bouts, vous pensez pas ?

    _ Sûr ! Pas question d’ rester dans cette fournaise ! Attendez, on peut accéder à mes couloirs numériques deux rues plus loin !

    _ OK ! Allons-y ! »

    Paschic et Web se mettent à courir, alors qu’on entend Lapsie brailler : « Paschic arrête ou j’ t’... » Elle ouvre le feu… Bang ! Bang ! Les tirs sont partout !

                                                                                                                               37

         Les entrées numériques de Web ressemblent à des trous noirs ! On y chute dans l’obscurité et il faut avoir confiance, car on y est d’abord sans repères, sans contrôle ! Cela donne l’occasion à Paschic de repenser à la foi et à la simplicité ! « Comment on a pu en arriver là ? » se demande-t-il, car les Doms sont en effet tétanisés par la peur, coincés dans leur haine et sont devenus incapables de s’émerveiller !

    Si on n’admire pas la beauté du monde, si on n’est pas renversé par son génie ou sa magnificence, alors on erre misérable dans un monde plein de problèmes et effrayant et c’est ce qui se produit chez les Doms ! Combien se réjouissent de boire de l’eau, quand ils ont soif ; de manger quand ils ont faim ? Qui s’enchante du ciel et de ses métamorphoses ? Qui est ravi de la lumière et de la vie des feuilles ? Qui écoute les oiseaux et les trouve charmants ? Qui sourit en découvrant le mulot ? Qui éprouve de la solidarité avec toutes les créatures de la Terre ?

    Qui est encore simple, au point de paraître naïf ? Qui chante les bienfaits du soleil et du ruisseau ? Qui respecte la mer ? Qui caresse les fleurs, qui se remplit les poumons de leurs parfums ? Qui reconnaît la richesse extraordinaire de la nature ?

    Pas les Doms en tout cas, qui ne voient que le Cube, qui trouvent tout le reste accessoire ou enfantin ! Certes, il faut gagner sa vie et on a vite fait d’en vouloir à celui qui prône la spiritualité, sans apparemment travailler ! Certes, nous sommes de plus en plus nombreux et les villes s’étendent ! Certes encore, les progrès de la science nous ont conduits à voir la réalité physique des choses, en les débarrassant de leurs divinités, en chassant nos superstitions ! Mais la science a aussi dénigré l’art, pour se faire plus de place et la beauté en est devenue secondaire, voire suspecte !

    Nous voilà méfiants, analysant tout, nous demandant comment manger, dormir, bâiller ! Nous voilà dolents, soupçonneux, fiers de notre dureté, synonyme d’affranchissement ! Nous voilà rongés par la crainte, toujours fatigués, sur nos gardes ! Nous voilà étrangers dans le monde, que nous faisons à notre image pour nous donner le change ! Nous voilà avec nos fous, tuant avant de se suicider ! Nous voilà avec nos fanatiques, exterminant au nom d’un dieu d’amour !

    Nous voilà assoiffés d’ordre et rejetant la différence ! Nous voilà avec nos riches, comme s’ils n’étaient pas comme nous ! Nous voilà divisés, prêts à sauter sur l’autre, à lui aboyer à la figure ! Pourtant, la beauté est toujours à côté, inépuisable source de sagesse, de repos, de sens !

    Mais plus personne n’entre dans son temple, ni ne le respecte ! Personne n’est plus son enfant, riant parmi ses merveilles ! Personne n’est plus assez simple, ni assez aimant, ni assez confiant ! Pourtant, la magie est là, toujours disponible, toujours aussi riche, toujours en attente !

    Chacun peut y puiser sa force, car la confiance n’use pas, ne fatigue pas, mais au contraire fait grandir et nourrit ! Le tourment naît de la crainte et du doute, et nous voilà épuisés ! Que le Dom regarde la nature comme un temple ! Qu’il reconnaisse sa beauté et s’en enchante comme d’un don ! Que ses yeux soient ravis par l’indicible! Qu’il en soit apaisé pour rassurer ses frères ! Qu’il considère la Chose comme un havre, qu’il s’y recueille, que la simplicité lui revienne, que la joie le revisite, pareille à celle de l’enfant qui découvre les papillons ou les jeux de l’eau !

    Tant qu’il n’a pas confiance, le Dom se prémunit, exploite, rit de l’innocence, se croit malin ! Il broie, il crie, il écrase ! Il calcule, ronge, détruit, se perd ! Comment pourrait-il en être autrement ? Sa maladie vient de sa solitude, de son vertige, qu’il essaie de soigner par la puissance, les armes, le rang, l’argent, la possession ! Peine perdue ! On le voit, la planète elle-même demande grâce ! Le pouvoir est une impasse ! Ce n’est pas le remède !

    Combien de temps dure la chute de Paschic dans le noir numérique ? Sans doute quelques secondes, mais notre cerveau fonctionne à la vitesse de l’éclair ! Paschic a une vision d’ensemble, d’autant qu’ elle est toujours présente en lui et qu’il l’« affûte » chaque jour ! Lui est un habitué de la Chose ! Elle est son trésor, son repaire, sa source de paix ! C’est elle qui lui donne la connaissance, qui lui fait voir le malheur des Doms, leur fièvre ! Plus il admire et s’étonne de la beauté du monde et plus la vie du Dom lui semble absurde et petite ! Plus il la comprend aussi et peut l’aider !

    Pourquoi le Dom n’en ferait pas autant ? Pourquoi ne retrouve-t-il pas le temple de la nature, avec humilité, simplicité ? Pourquoi n’y dit-il pas qu’il souffre et qu’il veut savoir ? Pourquoi n’imite-t-il pas Paschic, en y demandant des comptes, en y apprenant la patience ? Pourquoi n’y ouvre-t-il pas les yeux, tout en y séchant ses larmes ? Pourquoi n’en est-il pas curieux ? Pourquoi n’y murmure-t-il pas, jusqu’à y faire silence ? Pourquoi n’y écoute-t-il pas le vent ou le ruisseau ? Pourquoi tue-t-il l’enfant qui est en lui ?

                                                                                                                       38

         Paschic atterrit dans un couloir numérique, mais nulle trace de Web ! Plus loin il y a une lumière et Paschic se dirige naturellement vers elle ! Un Dom, (a priori tous ceux que rencontre Paschic sont des Doms…), y marmonne, devant un tableau rempli de formules mathématiques ! Le Dom n’est autre que le professeur Ratamor, que Paschic connaît bien et auquel il demande : « Alors professeur, toujours plongé dans vos calculs ?

    _ Hein ? fait le professeur comme sortant d’un rêve. J’ai déjà vu vot’ tête, mon garçon !

    _ En effet, on s’est déjà croisé ! Paschic, vous vous rappelez ?

    _ Oui, oui, vous êtes une sorte de marginal, de poète, un drôle de type !

    _ Excusez-moi, professeur, mais vous deviez être en train de vérifier quelque hypothèse…

    _ Exactement ! Comprendre le monde, par la physique, c’est ma passion, mon dada !

    _ Et vous ne pouvez pas ne pas être guidé un tant soit peu par la beauté, par le sentiment que vous en avez ! J’imagine qu’un raisonnement vous paraît vrai d’autant qu’il est simple et juste, sans fioritures, sans un tas de conditions, sans rajouts !

    _ Sans doute ! Une théorie est valable quand elle n’a pas à être protégée, par des tas de ramifications, et qu’elle s’applique dans la plupart des cas ! Simplicité et même pureté, si je puis dire, sont des garanties de vérité !

    _ Et vous n’aimez pas qu’il y ait des limites au savoir...

    _ Non, la science est aussi un jeu créatif avec l’infini !

    _ Je voudrais vous montrer quelque chose… »

    Avant qu’il ne puisse répondre, Ratamor se retrouve devant une pluie de feuilles… Elles tombent lentement, sans bruit et elles tapissent le sol, qui devient une mosaïque multicolore ! « Que fait-on ici ? demande Ratamor.

    _ Regardez toutes ces feuilles, ne sont-elles pas jolies ?

    _ Si, elles ont de belles couleurs automnales…

    _ Cela est gratuit et pourtant la diversité ici paraît sans limites ! Feuilles brunes, orangées, rouges, même mauves… L’humidité rend encore plus vives les couleurs… De jeunes pousses vertes font contraste et le pas est élastique sur la légère boue du sol…

    _ Mais où voulez-vous en venir ?

    _ Caressez la mousse des arbres au passage… Connaissez-vous quelque chose de plus doux ?

    _ Mais…

    _ Et regardez la lumière, montrant les nervures des feuilles, remontant le long des rameaux comme du givre ! N’est-ce pas enchanteur ? Elle brille là-bas tel de l’aluminium et on a l’impression d’être juste au commencement ! Tenez, ces gouttes sur les ronces : on dirait une gelée ! Et ces souches, ne sont-elles pas des monstres griffus ?

    _ Je ne comprends toujours pas...

    _ Mais ne peut-on pas déjà ici éprouver le même vertige, la même sensation que devant les équations de l’univers ? Ne ressent-on pas le souffle de l’infini, la même sorte de défi, qui excite le cerveau ; les mêmes énigmes ?

    _ Peut-être…

    _ Le moindre centimètre autour est un trésor de beauté !

    _ Mais moi, j’aime les chiffres, l’exactitude !

    _ Bien sûr…

    _ Je ne suis pas là à battre la campagne, au gré de ma fantaisie ! La vérité est quelque chose de sérieux !

    _ Vraiment ?

    _ Oui, d’autant que d’après mes calculs ne nous passerons pas !

    _ Non ?

    _ Non ! Le réchauffement nous ferme la porte…. Et d’ailleurs la disparition des espèces s’accélère et nous condamne !

    _ Donc, ce que vous voyez autour de vous ne vous rassure pas ! Vous ne prenez pas conscience d’une création merveilleuse, extraordinaire !

    _ Ah ! Nous y voilà ! On s’emballe sans preuves ! Vous êtes une exalté et peut-être même pire ! Que cherchez-vous ici ? Une consolation ?

    _ Sans doute, mais je suis un découvreur tout comme vous ! J’ai la simplicité de voir !

    _ Eh bien, moi, je vous dis que nous ne passerons pas, que c’est sans issue ! Je suis lucide…, je préfère avoir les yeux ouverts !

    _ Vous préférez être sombre plutôt qu’enchanté ?

    _ Exactement ! Je ne suis pas un rêveur ! Je suis objectif et les chiffres sont les chiffres ! Nous ne passerons pas ! »

                                                                                                                  39

         Paschic laisse Ratamor et s’enfonce dans un autre couloir numérique, aussi sombre que le premier ! L’humidité vient s’y rajouter et elle goutte sur le sol, donnant un aspect encore plus misérable au lieu ! Paschic frissonne quand un lapin lumineux vient à sa rencontre et dit : « B’jour, j’ suis l’ lapin lumineux ! J’ suis chargé de réconforter les passants !

    _ Bonjour, très bien, mais je dois poursuivre…

    _ Où allez-vous ? C’est noir plus loin et la température baisse ! Si vous voulez, je peux vous montrer comment je tape du pied, ou même comment j’ klaxonne ! quoiqu’un lapin qui klaxonne, c’est pas une très bonne idée !

    _ Non merci ! Vous êtes très gentil, mais j’ai à faire !

    _ Bien sûr ! J’ai tout de suite vu que vous étiez quelqu’un d’ sérieux ! Tenez, j’ai encore des colliers écarlates ou des boules dorées !

    _ Écoutez, ne restez pas dans mes pattes…

    _ Pour dix euros et c’est pas cher, je peux appeler ma collection de pompiers ! Vous verrez leur belle voiture qui fait pin-pon ! Et attention, vous aurez peut-être droit au déploiement de la grande échelle !

    _ Je vous ai déjà dit que ça ne m’intéressait pas !

    _ Et qu’est-ce qui vous intéresse ? Y a qu’ du noir par là-bas ! Oh ! J’ y suis ! Dîner aux chandelles, saumon, vin pétillant ! Cinquante euros ! Une affaire en or !

    _ Vous m’aveuglez ! Je ne vois plus rien !

    _ Normal, je fais des étincelles ! J’ suis pas le lapin lumineux pour rien !

    _ Qu’est-ce que c’est ? On dirait un grondement…

    _ Mon Dieu ! C’est la marée du désespoir et de l’ennui qui arrive sur nous ! Elle inonde régulièrement ces couloirs ! Vite, montez sur mon bateau gonflable ! »

    Le lapin semble envoyer un pet violent et un bateau surgit sous ses pieds ! « Montez ! crie-t-il à Paschic. Le flot noir est déjà là ! » Paschic hésite une seconde, puis il se glisse lui-même dans l’embarcation, qui est emporté jusqu’à une nappe plus vaste ! Autour il fait une nuit sombre… « Mais bon sang ! fait Paschic. Où sommes-nous ? Il n’y a pas d’ lune, ni d’étoiles !

    _ Chut ! Parlez moins fort, sinon…

    _ Sinon quoi… ?

    _ Le serpent de la peur pourrait nous prendre pour cible ! ou les vents de la colère nous faire chavirer !

    _ Eh ben , dites donc…

    _ Ouais ! Le tout, c’est de ne pas y penser ! Tenez, j’ai ici un jeu amusant… C’est un loto de poche…

    _ J’ai peut-être passé l’âge… Mais cette nuit autour m’intrigue…

    _ Concentrez-vous sur moi ! J’ suis la seule lumière dans l’ secteur ! Vous voyez les batteries sur mon ventre, elles font aussi office de petit radiateur ! Touchez, c’est chaud non ? Sans moi, pas d’ confort ! Où en étais-je ? Ah oui ! Je me doute que vous n’êtes plus un enfant ! Alors, voilà ce que je vous propose : un séjour pour deux personnes, sur un île paradisiaque, en promo ! 2 500 euros, tous frais compris ! Alors qu’est-ce qu’on dit ? Merci lapin lumineux, bien sûr !

    _ Y a quelque chose qui bouge dans l’eau…

    _ Bien sûr, le flot noir est plein d’ saloperies ! Attention, un, deux, trois, pâté aux truffes ! Le bonheur est là, il faut l’ saisir !

    _ J’ai pas très faim…

    _ Monsieur fait la fine gueule, alors qu’y a tant d’affamés ! Monsieur est peut-être anti-social, contre la famille, la joie d’être ensemble… ?

    _ C’est pas ça… Mais voilà une… galère, on dirait !

    _ Oui, c’est mon vieil ami Cadonus ! C’est lui qui m’ fournit en jouets et autres surprises ! Ohé Cadonus, on est là ! »

    Une galère sur le flot noir se dirige vers le bateau de Paschic et à sa proue on voit un gros gaillard barbu et rigolard ! « Holà le lapin ! crie-t-il. J’ t’apporte mes dernières trouvailles ! Des gadgets dont tu n’as même pas rêvé !

    _ Arrive ! Arrive ! Cadonus ! T’es toujours le bienvenu ! »

    La galère et la petite embarcation sont maintenant bord à bord ! Des jouets et des cadeaux sont donnés au lapin, tandis que Paschic jette un œil dans le fond de la galère : il y a là les rameurs, les esclaves, qui paraissent épuisés, misérables ! « Regardez pas ! jette le lapin. Concentrez-vous sur moi et tout ira bien ! »

                                                                                                                             40

         Pendant ce temps-là, dans le Cube et Domopolis plus exactement, le maire Chenu, alias Dominator et maintenant appelé Wallman, a réuni tout le gratin de la ville ! « C’est la fête, chers amis ! lance Wallman. Comme vous le savez, je suis un maire de gauche et donc j’adore la culture ! Ne sommes-nous pas là pour penser ? Le but du Dom n’est-il pas le Dom lui-même ? Au fond, la culture et la lutte sociale ne font qu’un ! Que chacun ait le droit de s’exprimer va de pair avec la justice sociale ! C’est une évidence ! Et aujourd’hui, je voudrais réaffirmer ce quasi contrat entre la culture et le combat politique ! Attention, mesdames, messieurs, Wallman entre en action ! Wallman fait des prouesses ! Ah ! Ah ! »

    Le maire semble jouer de l’accordéon ! Entre ses mains naît du Cube, du béton se forme qu’il projette en avant, qu’il agence à sa guise et bientôt un bâtiment apparaît ! « Je vous présente le nouveau palais de la culture de Domopolis ! s’exclame le maire triomphant, mais rouge sous l’effort et presque hors de lui. En avant les gosses ! » Les enfants, invités pour l’occasion, se ruent à la conquête du lieu, avec des cris de joie, certains sur des rollers ! On investit le nouvel espace, on essaie des jeux, provoquant le ravissement des parents !

    « La joie est populaire ! La culture est populaire ! dit sentencieusement le maire à des journalistes.

    _ M’sieur le maire, fait un ado, j’ai écrit un poème sur ce que je ressens, par rapport au Cube, j’ peux vous l’ lire ?

    _ Bien sûr, mon garçon ! On est là pour ça ! La culture est le poumon de la liberté ! Allez, envoie la sauce, comme on dit !

    _ Ça s’intitule : Mal-être !

    _ Eh ! Eh !

    _ Mal-Être ! O béton lisse et nu ! O béton gris de Chenu ! Angle mort, angle nuit ! Message de mort de monsieur Nuit ! Il pleut sur les pauvres ! Il pleut sur les nôtres ! Poubelles, détritus, sourires faux, figés, drogues, j’ai peur ! Insécurité !

    _ Ah ! Ah ! C’est très bon ça, coco ! Vous voyez, mesdames, messieurs les journalistes, comme je suis ouvert à la critique ! La culture est populaire et j’en prends bonne note ! (Bas au poète.) Petit salopard ! C’est la droite qui t’envoie ? Ce soir, j’ te coule dans l’ béton !

    _ J’ai pas fini ! s’écrie l’ado. O béton lisse et nu ! O béton de Chenu ! Qu’a ma ville, sous ses airs vils ? Où est le nuage, qui toujours voyage ? Le pigeon ne me juge-t-il pas, car le voilà sans logis près de mon pas !

    _ Ah ! Ah ! Quelle belle sensibilité ! Vrai ! (Bas au poète.) Tu trouves laide ma ville ? C’est rien par rapport à ta tronche tout à l’heure ! Ah ! Ah !

    _ Je continue… (Bas au maire.) J’exprime mes sentiments, c’est tout !

    _ Ah ! Ah ! (Bas au poète.) Fasciste ! Voyou !

    _ O béton lisse et nu ! O béton gris de Chenu ! A la taille de l’empereur ! A la taille de nos peurs ! Ta ville est un délire, jouée sur ta lyre ! Tu veux entrer dans l’histoire et nous sommes bien poires !

    _ Stop ! Stop ! Le sublime se déguste ! Trop de beauté énerve et enlève toute sensibilité ! Avant que nous devenions indélicats, je vous prie d’applaudir ce jeune homme, qui a su nous dire, avec ses mots simples, combien il est heureux de participer à nos efforts, pour améliorer notre ville ! Bien sûr, il est inquiet, comme tous les jeunes, mais le timonier que je suis fera tout pour le rassurer ! Mesdames, messieurs, applaudissons la Muse, l’autorité du sentiment, le cri du cœur et de l’innocence ! Bravo ! Bravo, mon vieux ! (Bas au poète.) Va m’attendre là-bas ! Je vais t’ botter l’ cul jusqu’aux hémorroïdes !

    _ Merci ! Merci, mesdames, messieurs ! Vos applaudissements me touchent ! Ils me confortent dans ma vocation ! (Bas au maire.) Là-bas ? Mais on vous veut au buffet ! Vous n’allez pas nous décevoir ?

    _ Ah ! Ah ! Tout juste, y a l’ buffet ! Comme me le rappelle ce jeune homme, qui n’est pas complètement prisonnier de Pégase, puisqu’il pense aussi à son estomac ! Ah ! Ah ! Sinon c’eût été un névrosé ! un borderline ! ou pire un facho d’extrême droite ! un nazi ! Ah ! Ah ! Mais ce n’est qu’un écrivaillon, un poète de seconde zone qui a faim ! Ah ! Ah ! Et c’est somme toute rassurant !

    _ C’est vrai ! J’ai tout à apprendre ! réplique le poète. Y compris l’hypocrisie ! Ah ! Ah ! (Bas au maire.) De gauche, hein ? Nullement haineux ? Champion de la justice sociale ? Tu parles ! »

                                                                                                                                  41

          « Ah ! Lapsie ! s’exclame le maire. Tu viens à point nommé ! Il nous faut quelqu’un pour l’atelier lecture !

    _ Pour lire une histoire aux enfants ? Cherchez un autre pigeon, monsieur le maire ! Moi, je traque le Paschic ! la bête fauve, la proie lourde, le monstre de sang-froid ! Je mène un combat de titans, à la mesure de l’humanité ! Je suis une amazone cosmique ! Alors la risette à côté, c’est du pipi d’ chat ! 

    _ Ah ! Ah ! Très drôle ! (Bas à Lapsie.) Tu veux que je coupe tous tes crédits ? que j’ te mette des bâtons dans les roues, quoi que tu fasses ? Tu veux être persona non grata dans ma ville ? que le fisc s’acharne sur toi, jusqu’à que tu n’aies plus qu’un pull troué à te mettre ?

    _ Ah ! Ah ! Monsieur le maire vous avez toujours su trouver les mots pour convaincre ! Les bambins ? Mais j’adore ça ! Que serait une psychologue qui n’aimerait pas les enfants, notre origine et le futur ? Ce serait une sorte de sorcière, un être infâme, indigne de vivre en société !

    _ Tout à fait !

    _ Elle est où cette marmaille ? Comme je suis avide de la rencontrer ! Qu’on me la montre, pour que mon cœur, qui est aussi celui d’une mère, cède à l’épanchement, à mon flot de tendresse !

    _ Par ici, Lapsie ! Tes désirs sont des ordres ! 

    _ Vite, monsieur le maire ! Vous ombragez mon allégresse ! »

    On arrive à un petit parc, aménagé dans le nouvel espace, par des barrières en carton, représentant un décor champêtre ! Il y a là une dizaine d’enfants, assis en tailleur, sous le regard attendri de leurs parents ! « Alors les enfants, fait Lapsie, on veut une histoire ?

    _ Ouiiiii ! répondent les enfants enthousiastes.

    _ Bon très bien ! Mais d’abord on va se taire ! Car si on m’interrompt, ça va mal se passer ! Figurez-vous, les enfants, que j’ai mal aux nerfs ! Donc, on se tait ! C’est bien compris ?

    _ Ouiiiii !

    _ Bon, voici l’histoire de l’ours Rico ! reprend Lapsie, en ouvrant un livre.

    _ Aaaaaah !

    _ Qu’est-ce que j’ai dit ? Chut ! On fait chut ! Sinon j’arrête ! C’est ça que vous voulez ? Que j’arrête et que j’ m’en aille ?

    _ Nonnnnn !

    _ Bon alors, chut ! Silence ! L’ours Rico vivait dans la montagne et mangeait du miel…

    _ Hi ! Hi !

    _ Toi, le petit garçon, t’as pas compris ce que j’ai dit ? J’ai dit chut et tu fais hi ! hi ! Tu t’ crois un chef, un caïd, pas vrai ? Tu t’ sens plus fort que les filles ici, j’ parie ! Et pourtant, j’ suis sûr que t’es une mauviette ! Tu vois, t’es sur le point d’ pleurer !

    _ Nonnn, c’est pas vrai !

    _ Mais, on voit des larmes sur tes joues ! A cause de toi, personne ne peut écouter l’histoire !

    _ J’ vais dire à mon papa que t’es méchante !

    _ Ah ! Parce que c’est moi la méchante ? C’est moi qui fais hi ! hi !?

    _ Ouuuin !

    _ Et voilà il pleure ! Regardez-le vous autres ! C’est un petit garçon qui se croit fort et qui maintenant pleure comme un bébé ! Ouh ! Le bébé ! Faites comme moi, vous autres, moquez-vous du bébé ! Hou le bébé !

    _ Houuu le bébé !

    _ Ah ! Voilà le papa qui prend son bébé ! On va peut-être enfin pouvoir connaître l’histoire de l’ours Rico ! Comment ? Le papa n’est pas content ! Le pervers narcissique regimbe ? La classe égoïste à des aigreurs d’estomac ?

    _ J’ vais dénoncer au maire vot’ comportement scandaleux ! dit le père.

    _ Mais c’est la famille Ouin-ouin ! Tous des pleureurs ! Y a un nom pour ça en psychiatrie ! Eh bien, moi, je vais vous saler un rapport ! Les services sociaux vont pas en revenir ! Ils vont m’ remercier d’avoir débusqué le monstre !

    _ Morue !

    _ Phallocrate ! Micropénis ambulant ! Regardez le méchant, les enfants, qui nous empêche d’entendre l’histoire de l’ours Rico ! »

     

  • La Nuit des Doms (31-35)

    • Le 08/11/2025

    R108

     

         "La question est: "Est-ce que je suis un salaud, si je défends un salaud?""

                                                     Rive droite, rive gauche

     

     

                                 31

         « Mais je croyais que c’était vous qui vouliez partir ! répond Paschic.

    _ C’est exact ! J’ai un tas d’ choses à faire… Mais…

    _ Mais vous n’aimez pas que ce soit le cas pour les autres aussi… Vous aimez vous sentir indispensable…

    _ Ah ! Parce que vous aussi vous avez un tas d’ choses à faire ? Vous donnez pourtant l’impression de toujours vous promener…

    _ C’est mon drame ! J’ai toujours voulu du sens, de la vérité ! ce qui quasiment exclut la vie inquiète du Cube !

    _ Vous êtes au-dessus des contingences !

    _ C’est ce qu’on m’a souvent reproché : ne pas me soucier des questions matérielles, à condition bien sûr que d’autres peinent pour assurer ma subsistance…

    _ Ça n’a pas l’air de vous gêner !

    _ Non, car comment je pourrais parler de la peur, si je n’avais pas peur moi-même ! Si je donne des remèdes, c’est parce que je les ai essayés sur ma personne ! D’autre part, ceux qui m’attaquent sur le travail sont des hypocrites ! Mais là, on retrouve tout mon combat contre le Cube et donc sa haine et son hostilité !

    _ Vous avez réponse à tout ! Mais bientôt vous aurez de nouveau besoin de moi, j’ parie !

    _ Certainement, à bientôt Web ! »

    Depuis quelque temps, Paschic habite une chambre d’hôtel et il décide d’y retourner… Sur le chemin, il fait le point, il repense à la perte de son groupe de théâtre, mais au fond ne s’en étonne guère, car le Cube ne cesse pas de faire ressentir sa peur et son énervement et lui résister demande des nerfs d’acier !

    Paschic met la clé dans la serrure de sa porte et entre dans la pièce… « Asseyez-vous sur le lit ! » lui commande une voix. Puis un lampadaire s’allume, montrant une femme dans un fauteuil, qui tient une arme braquée sur Paschic ! « Lapsie ! s’écrie celui-ci.

    _ Elle-même ! Pas de gestes brusques, Paschic, ou je tire !

    _ Mais… qu’est-ce que ça veut dire ? J’aimerais me reposer…

    _ La ferme ! C’est la fin, Paschic ! Je suis mandaté pour t’éliminer !

    _ Voyons…

    _ Tu n’ me crois pas hein ? J’ai l’autorisation WX C5B 9000H, qui me permet de te supprimer, toi Paschic, l’un des parasites les plus dangereux du Cube !

    _ Qui peut autoriser à tuer ?

    _ Quand c’est pour la bonne cause ! Je travaille désormais pour la BSM !

    _ La BSM ?

    _ La Brigade de santé mentale ! Nous sommes particulièrement chargés de protéger la santé mentale des jeunes, qui comme tu le sais est fortement en danger !

    _ En commençant par des exécutions ! Ce n’est pas sérieux !

    _ Oh si ! Certains représentent une telle menace qu’on ne peut faire autrement que de les écarter définitivement ! C’est de la légitime défense pour le Cube, même si notre action demeure secrète !

    _ Je ne me savais pas aussi néfaste… et encore moins aussi connu !

    _ Ton identité est sortie à la BSM après la plainte d’une famille ! T’as pas pu t’empêcher, hein Paschic ?

    _ Je ne vois pas…

    _ Allons donc ! Tu es allé semer ton poison dans une famille ! Tu as pris le fils et tu l’as mené en forêt, pour qu’il se monte contre ses parents ! Après avoir pourri la vie de la Machine, tu continues ! Car t’adores ça, Paschic, la division ! Tu t’en nourris ! Sans doute par ce qu’elle te donne le rôle de leader, de gourou !

    _ Je…

    _ Mais la partie est terminée, Paschic ! Le Cube reprend ses billes, en éliminant le virus Paschic ! C’est comme un nouveau printemps !

    _ J’imagine que tu t’es chargée de cette mission, avec un certain délice, hein, Lapsie ?

    _ Ah ! Ah ! Oui, j’avoue ! J’ suis coupable ! Ah ! Ah !

    _ Mais pourquoi une telle haine à mon égard ?

    _ J’ vais t’ le dire, Paschic, puisque tu vas mourir ! Je te hais depuis que tu m’as tenu tête ! J’ supporte pas ça, Paschic !

    _ C’est pas très déontologique…

    _ La ferme, toi et ta langue de vipère ! Allez, doux moment ! »

    Lapsie va tirer, mais des petits coups sont donnés contre la porte ! « Paschic ? C’est moi, Web ! entend-on. Écoutez, on s’est quitté un peu brusquement… et j’ me suis dit que, puisqu’on est maintenant en sécurité, on pourrait s’ détendre en dînant ensemble ! Hein ? Qu’est-ce que vous en pensez ? »

    « Allez ouvrir la porte, murmure Lapsie à Paschic. Faites entrer votre ami ! Mais attention pas d’entourloupes ! J’ai vot’ dos dans ma ligne de mire ! »

    Paschic s’exécute et se retrouve face à Web, qui entre tout en disant : « Alors, j’ vous propose la tournée des grands ducs ! On va pas lésiner ! Violons et... » Mais Web s’arrête net, les yeux fixés sur l’arme de Lapsie, puis il reprend : « Si j’ n’étais pas là à l’improviste, Paschic, je pourrais croire à un piège, car nous voilà de nouveau dans les emmerdements ! »

    Paschic ne répond rien et se contente de refermer la porte...

                                                                                                                    32

          « Asseyez-vous sur le lit, tous les deux ! intime Lapsie.

    _ Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ? s’étonne Web.

    _ Lapsie travaille désormais pour la BSM, explique Paschic.

    _ La BSM ?

    _ La Brigade de santé mentale ! Et elle est venue m’éliminer, parce que j’ai semé la division dans une famille ! Vous vous rappelez le flux photonique…

    _ Mon Dieu ! Dites-moi que ce n’est pas vrai, Lapsie ! Si Paschic a agi en ce sens, c’était pour nous libérer du flux photonique !

    _ Du flux photonique… ?

    _ Oui… Enfin de la lumière !

    _ De la lumière ?

    _ Oui, celle qui est dans les fibres optiques ! Enfin pas tout à fait celle-là ! Mais… peu importe ! Paschic n’a fait qu’emmener le gosse dans la Chose ! Où est l’ mal ?

    _ Le mal ? Mais les parents ne reconnaissent plus leur fils ! Ils le croient même possédé !

    _ Et vous comptez rendre leur santé mentale aux gamins, en éliminant tout ce que vous comprenez pas ?

    _ C’est ce que je lui ai déjà demandé ! ajoute Paschic.

    _ Et moi, j’ai déjà répondu que le Cube se défend ! Il faut de la stabilité pour le psychisme !

    _ D’accord ! approuve Paschic. Mais comment pouvez-vous dire que le Cube apporte de la stabilité ? N’est-ce pas lui justement qui pose problème, en étant à la dérive ?

    _ Le Cube à la dérive ? Et c’est un marginal, un paumé qui dit ça ! On m’avait prévenu à la BSM que vous tenteriez par tous les moyens d’ m’embobiner ! »

    A cet instant, on entend un message par les hauts-parleurs de l’hôtel, qui dit : « Attention ! Attention ! L’opération Mirage commence ! Restez à vos places, s’il vous plaît ! Vous ne courez aucun risque ! »

    « L’opération Mirage ? » fait interloqué Web, qui regarde les deux autres aussi surpris que lui. « Bonjour, reprend le haut-parleur. Je suis monsieur Nuit, chef des chantiers du Cube, et en ma compagnie se trouve le duc de l’Emploi, responsable, comme son titre l’indique, du monde du travail dans le Cube. Nous allons procéder à une simulation du quartier dans le futur ! Des images holographiques vont être projetées dans tout l’hôtel et votre vision des choses va changer ! Pour éviter toute perturbation dans vos déplacements, nous vous prions de rester immobiles quelques instants ! Merci ! »

    Sous le regard incrédule du trio dans la chambre, un nouveau décor apparaît, dont on est le spectateur, tout en s’y sentant étranger ! Ce qui produit cette impression, c’est l’attitude des Doms de la simulation ! Par exemple, ils semblent glisser plutôt que de marcher et de vivre réellement ! Certes, c’est une réalisation numérique, mais les visages n’expriment rien, sinon comme une profonde indifférence !

    Ce détachement ou cette distance est renforcé par le monde dans lequel les Doms évoluent ! Celui-ci est aseptisé, par des formes épurées, des matériaux à l’aspect minéral, avec une végétation parfaitement domestiquée, jusqu’à en être rabougrie ! C’est une création éminemment citadine, sortie tout droit d’un cerveau devenu absolument étranger à la Chose ! C’est encore une victoire du Cube et sa séparation d’avec la nature semble définitivement consommée !

    « Voilà qui va aider à notre santé mentale ! jette Paschic à Lapsie.

    _ Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    _ Mais vous voyez bien ! Nous n’avons plus aucun rapport avec la nature et donc avec sa beauté !

    _ Au contraire, je trouve cette modernité audacieuse et belle ! Elle est même destinée à mettre en valeur le paysage qui entoure le Cube, comme une sorte de promontoire !

    _ Mais elle n’ouvre pas la porte sur l’infini ! Elle fait que le Cube regarde le Cube, même si elle apporte du bien-être !

    _ Et alors, où est le problème ?

    _ Je suis étonné qu’une guerrière contre le narcissisme, telle que vous l’êtes, ne perçoive pas le danger du Dom se contemplant et se coupant de la simplicité et de l’aventure de la Chose ! C’est comme si nous fermions encore plus la boîte à chaussures !

    _ Mais de quelle boîte à chaussures parlez-vous ?

    _ Je devrais plutôt parler d’une prison, où le Dom se retrouve toujours devant le Dom, sans pouvoir respirer ! »

                                                                                                                    33

          « Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me dites ! » réplique Lapsie.

    « Attention ! Attention ! fait le haut-parleur. Un incident s’est produit dans la simulation ! Restez calmes ! Il est possible qu’il y ait une transposition de la réalité ! ou un déplacement temporel ! L’hôtel est en ce moment dans une autre dimension, mais pas d’ panique : nos techniciens font tout pour revenir à la normale ! J’ vous recontacte dès que j’ai du nouveau ! »

    « Qu’est-ce que ça veut dire ? » demande inquiète Lapsie.

    Sans répondre, Web se lève et regarde par la fenêtre : « Il y a que nous sommes réellement dans la simulation ! dit-il.

    _ Hi ! Hi ! Qu’est-ce que vous racontez ? réagit Lapsie nerveusement. C’est impossible ! Oh ! J’y suis ! C’est encore un truc pour surseoir à l’exécution de Paschic !

    _ Voyez vous-même ! » répond Web en montrant la fenêtre.

    Lapsie se décide à se lever, tout en gardant en joue les deux hommes, puis elle jette un coup d’œil dehors et ne peut en revenir : à l’extérieur, la simulation continue, sans être superposée ! Le Cube apparemment a vraiment fait un saut dans le futur ! « Je… fait Lapsie.

    _ Vous ne croyez pas qu’on devrait aller voir ? coupe Web. Il s’est passé quelque chose de grave… et on étouffe ici ! »

    Après une seconde d’hésitation, Lapsie finit par en convenir, mais elle rajoute : « Vous ne perdez rien pour attendre, Paschic ! Dès qu’on aura réglé le problème, je veillerai à mener à bien ma mission !

    _ En attendant, rangez vot’ pétoire ! » jette Web et le trio prend le chemin de la sortie.

    Dehors, cependant, les choses ne laissent pas d’être inquiétantes, d’autant que nul ne semble gêné par l’étrangeté de la situation ! Les Doms vont et viennent, comme dans la simulation, anormalement grands, le visage froid, sans bruit, sans heurts, sur un parvis immaculé ! Des cubes roulants glissent plus loin, sur des routes en rubans ! Les bâtiments eux-mêmes ont un air de majesté, comme s’ils disaient : « Nous abritons l’élite de l’élite ! La crème de la crème ! Étrangers, incline-toi ! »

    « Bienvenue dans mon monde ! jette une voix derrière le trio, qui se retourne ! « Bon sang ! s’écrie Paschic. Le maire Chenu !

    _ Ah ! Ah ! Lui-même ! répond le maire, qui porte un vêtement aussi blanc que ses cheveux !

    _ Mais je vous croyais…

    _ Mort, je sais ! Mais je vous avais dit que je reviendrais, que j’étais increvable ! Ah ! Ah !

    _ Le maire Chenu, alias Dominator ! glisse Web.

    _ C’est exact ! On m’a appelé comme ça, dans une autre vie !

    _ Mais… mais que faisons-nous ici ? coupe Lapsie.

    _ J’allais vous le demander aussi, ma chère ! Et je suis bien en peine de ne pouvoir vous répondre, car je déteste décevoir la grâce !

    _ Vous croyez que c’est le moment de faire le joli cœur ? s’indigne Web.

    _ Et pourquoi pas ? N’êtes-vous pas dans mon rêve, ma réalisation ! Venez, je vais vous expliquer ce que j’ai voulu faire ici ! »

    Le petit groupe se met à marcher dans ce décor qui ne laisse pas de paraître aseptisé, où chaque habitant affiche une indifférence hautaine ! « Il faut que je vous rappelle que je reste un homme de gauche ! reprend le maire Chenu. J’ai donc toujours à cœur le respect de l’autre, la justice sociale, l’ouverture sur le monde ! Je ne suis pas comme ces maires de droite qui renforcent leur police, qui pratiquent la politique de la peur et du rejet ! Ma nouvelle réalisation symbolise donc mon état d’esprit ! On doit y voir une volonté de rassembler, de satisfaire les besoins de chacun et encore de moins polluer, avec des transports plus fluides ! Hein ? Paschic, vous qui attaquiez mon bilan, qu’est-ce que vous dites de ça ?

    _ C’est… c’est merveilleux ! s’exclame Lapsie. Vous donnez l’exemple d’une ville harmonieuse, propre, fonctionnelle, culturelle !

    _ Un point pour vous, ma chère ! La culture est ma grande passion ! Qu’est-ce qu’une ville sans culture ! La culture, c’est… la liberté, le poumon, l’ornement, le baromètre de nos vies !

    _ Oui, c’est tout à fait ça ! se réjouit Lapsie. Une ville moderne, équilibrée et…

    _ Mais qu’est-ce que c’est qu’ ça ? crie soudain le maire et il se dirige vers un mur fraîchement tagué. Ah ! Les fumiers ! Les salauds ! Un mur tout neuf ! Mais pourquoi font-ils ça ? C’est pour leur bien tout ça ! Pourquoi ils comprennent pas ? »

                                                                                                                      34

          Le maire prend son téléphone : « Général Farci ? Chenu, écoutez de p’tits salopards ont tagué mon nouveaux mur ! Qu’est-ce qu’ils ont écrit ? Mais je me fous de c’ qu’ils ont écrit ! J’ veux la peau d’ ces fumiers, vous m’entendez ? Des résultats, général, j’ veux des résultats ! »

    Le maire furieux raccroche. « Ou en étais-je ? fait-il au groupe.

    _ A la culture, ce poumon de la liberté ! répond goguenard Web.

    _ Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer, reprend le maire insensible à l’ironie de Web, pourquoi certains s’opposent à la modernité, dont ils vont eux-mêmes profiter, hein ?

    _ La réussite vous fera toujours des adversaires ! répond Lapsie.

    _ Disons plutôt que d’autres veulent s’exprimer ou exister tel que vous ! corrige Paschic.

    _ Tel que moi ? demande le maire.

    _ Eh bien, vous avez le pouvoir, une place centrale ! Tout ce que nous voyons autour de nous n’est pas seulement pour le bienfait des citoyens, c’est aussi votre œuvre, le témoignage de votre présence, de votre importance !

    _ Mais c’est le résultat d’un processus démocratique ! d’un vote budgétaire ! Si on veut s’y opposer ou contester mon poste, il y a les élections, le rapport de force politique ! Le vandalisme est inexcusable !

    _ Ah bon ? Vous croyez que le petit ou le faible, dont les idées sont déjà marginales ou radicales, puisse rivaliser avec vous dans la même sphère que vous, avec les mêmes moyens ? Celui qui se sent exclu a recours à la violence, à cause de son impuissance ou de son désespoir ! Cela ne l’excuse pas, mais explique son action ! »

    Le maire n’a pas le temps de répondre, car voilà un véhicule militaire… C’est le général Farci qui a réussi à attraper le vandale et qui tient à montrer sa proie ! C’est un jeune Dom mal rasé, avec un jean crado et une tignasse épaisse ! « J’ l’ai eu vot’ tagueur ! annonce réjoui le général. Il était un peu plus loin, toujours à maculer les murs !

    _ Mais il est tout sale ! s’exclame le maire.

    _ Ah çà ! Ce genre de gugusse ne connaît pas l’ savon ! Ah ! Ah !

    _ Bon, pourquoi tu fais ça ? demande le maire passant sur son dégoût. C’est pour notre bien à tous, ces aménagements !

    _ Parce que vous bousillez la Chose ! répond le tagueur. J’ai écrit : « Mort aux tueurs d’arbres ! »

    _ « Aux tueurs d’arbres » ? Mais j’en ai replantés deux mille rien que l’année dernière !

    _ C’est pas la même chose ! Vous bousillez la nature, or la planète crame ! Y a urgence !

    _ Mais… mais les installations que tu vois ici permettent de moins polluer ! Elles développent le transport en commun ! On peut pas retourner à l’âge de pierre, avec la bougie ! Faut être réaliste ! La ville, c’est des milliers d’habitants !

    _ Tu fais partie du système des riches et des profiteurs ! Vous détruisez la planète pour le pouvoir et vous enrichir !

    _ Mais j’ suis pas riche ! J’ suis de gauche ! Je veille à ce que les plus fragiles puissent survivre ! Ça fait partie aussi d’ mon job !

    _ A d’autres ! »

    A cet instant, Paschic déclenche sa magie et le maire et le tagueur se retrouvent subitement dans la forêt ! Les arbres perdent leur dernières feuilles, comme des larmes d’or, et l’humidité noircit les troncs, ainsi qu’ils pleureraient eux aussi… Il règne un profond silence, dont les deux Doms s’alarment en même temps ! « Mais bon sang ! Que s’est-il passé ? jette le maire.

    _ Encore un d’ vos sales tours ! Hein ? fait le tagueur. Vous avez intérêt à nous ram’ner d’où nous v’nons, sinon…

    _ Mais je vous assure que j’y suis pour rien ! Mais vous devriez être heureux : vous êtes ici chez vous, vous, l’amoureux de la nature !

    _ Oui, oui…, mais faut pas pousser non plus ! J’ mange pas l’herbe non plus !

    _ Mon Dieu, où est mon bureau, ma ville…

    _ Votre ville ? C’est bien là que le bât blesse ! La ville n’est pas à vous, mais à tout l’ monde !

    _ Bien sûr ! C’était une façon d’ parler ! Bon, je pense que nous devons aller par là...

    _ Typique du gars d’ pouvoir ! Il croit toujours que les autres doivent obéir ! Ah ! Les profiteurs !

    _ C’est pas vrai ! C’est une maladie chez vous ! J’ voulais juste trouver une solution !

    _ Bon, ben, vous allez par là et moi, dans la direction opposée ! Je ne céderai pas au système !

    _ Comme vous voudrez ! »

                                                                                                                      35

           Le maire avance laborieusement, écartant les branches, butant sur les souches ! Et toujours ce silence ! Totalement à son but, qui est de retrouver « sa » ville, le maire ne fait attention à rien et effraie les quelques oiseaux alentour ! Toute cette « grandeur », cette majesté des troncs l’écrase et l’humidité lui semble un obstacle de plus ! L’énervement, l’angoisse lui font redoubler d’efforts et il est bientôt en sueur !

    « Oh là ! Y a quelqu’un ? crie-t-il désemparé. Je suis le maire Chenu et j’ai besoin d’aide ! » Mais seul le vent des cimes lui répond, comme la rumeur de la mer sur un rivage ! « Oh là ! Y a quelqu’un ?

    _ Ça va ! Ça va ! Pas la peine de gueuler ! »

    Chenu se retourne et revoit le tagueur ! « Tiens, vous n’avez pas continué dans vot’ direction ? dit-il.

    _ Non, non, y avait rien par là-bas ! répond maussade le tagueur.

    _ Écoutez, le soir va bientôt tomber et on pourra plus rien voir ! Le mieux, c’est de faire un feu, sinon on supportera pas l’humidité ! Vous avez quelque chose pour l’allumer ? »

    Le tagueur acquiesce et voilà les deux Doms ramassant du bois et luttant pour faire partir leur feu ! Après beaucoup de soins, la flamme est assurée et on se tient à côté d’elle, pour le réconfort ! Au bout d’un certain temps, le maire lâche au tagueur : « Au fond, vous êtes comme moi !

    _ Plutôt crever !

    _ Vous n’êtes pas plus sensible que moi au charme du lieu ! La forêt vous angoisse tout autant !

    _ Mais moi, je défends la nature, le droit des animaux, la sauvegarde de la planète !

    _ Oui, mais vous parlez de biodiversité, de ressources, d’excès de consommation ! La beauté de la forêt vous reste étrangère, abstraite ! Ce qui vous intéresse, c’est la lutte !

    _ Exactement ! Je combats les profiteurs et les destructeurs !

    _ Et l’affaire est réglée ! Vous avez vos têtes de turcs et vous les rendez responsables de vos inquiétudes, de votre mal-être !

    _ N’ai-je pas raison ?

    _ Moi, je suis malade si je ne m’occupe pas de ma ville ! Si je ne suis pas pris par un projet, j’ai le sentiment d’être inutile et l’anxiété m’étreint, comme maintenant ici ! Pour vous, c’est pareil ! Si on vous écarte de votre lutte, vous êtes perdu ! Et c’est pourquoi vous êtes revenu vers moi, car vous aviez peur du vide…

    _ Peut-être, mais ma cause est juste ! Si on laisse faire les types comme vous, tout ça n’existera plus !

    _ Peut-être, mais au fond, ce qui vous dérange, c’est que d’autres aient le pouvoir et dirigent… Ce n’est pas la défense de la nature qui vous est essentielle, puisque vous ne la comprenez pas plus que moi ! C’est votre ego qui trouve insupportable d’être manipulé, d’avoir le rang de sujet ! Je me trompe ?

    _ Mon ego n’a rien à voir là-dedans ! Je suis surtout soucieux de l’état dans lequel nous allons laisser la planète aux futures générations !

    _ Vous savez que l’ego tient à tout prix à avoir raison ! C’est l’un de ses principaux symptômes ! »

    Le tagueur va répondre, mais il est interrompu par une explosion dans le feu, due sans doute à des pommes de pins ! Toujours-est-il que chacun est conduit à fermer les yeux ! Une voix résonne dans l’esprit du maire : « Chenu ! Chenu ! Réveillez-vous, bon sang !

    _ Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

    _ Vous avez fait un malaise vagal ! dit le général Farci. Pof ! D’un coup, vous vous êtes écroulé !

    _ Vraiment ? Ouf ! Et le tagueur !

    _ Lui aussi a fait un malaise ! C’est très curieux !

    _ Ce n’est pas un malaise, explique Web. C’est Paschic qui a utilisé sa magie ! Il a plus d’un tour dans son sac !

    _ Comment ? J’ai été comme envoûté ? Mais il faut arrêter ce Paschic ! C’est un danger public !

    _ Doucement, monsieur le maire, réplique Paschic. Je vous ai juste emmené un peu en forêt ! Autrement dit, j’ai voulu un moment vous rendre sensible à sa poésie, à sa beauté ! Vous devriez plutôt me remercier, vous qui vous dites avide de culture !

    _ Vous remercier ? Alors que j’avais les pieds crottés ! que j’avais froid ! Espèce de salopard ! Général, foutez-moi cet individu en taule ! »