La Nuit des Doms (61-64)

  • Le 27/12/2025

R115

 

              " A un moment, tu sentiras une piqûre... Ce sera ton amour-propre!"

                                                              Pulp Fiction

 

 

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     Après cette attaque, qui n’a pas duré longtemps, le trio s’époussette et reprend la route… Comme il n’a pas pu prendre le petit-déjeuner, il songe maintenant au déjeuner et il découvre avec satisfaction une auberge, qui fume joyeusement et qui jette par ses fenêtres des lueurs chaudes ! Le trio a le sourire quand il franchit la porte et laisse ses narines se remplir de saveurs appétissantes ! L’aubergiste est affable, sans complications et on est vite installé !

Dans la cheminée rôtit un cochon, avec des pommes de terre dans la braise et bientôt un grand plat est posé sous les yeux ravis du trio, qui attaque vivement ! Les estomacs en chantent d’aise, tandis que les mâchoires travaillent, mais à la table d’à côté l’ambiance est tout autre ! On y est un petit groupe, sombre, sec, le visage peu avenant et mal rasé, comme si on préparait un mauvais coup !

Soudain, celui qui semble le chef vient s’asseoir près de Paschic, sans demander la permission, imité par ses hommes, qui prennent place derrière Web et l’elfe ! Une lègère tension est palpable, mais pas suffisamment pour décourager les mangeurs ! « M’avez pas l’air d’être du Cube ! fait le chef des « bandits ». D’où v’nez-vous ?

_ De la Chose ! répond fièrement l’elfe, avec une bouche graisseuse.

_ De la Chose ? Pouah ! jette le chef qui crache sur le sol. La Chose, c’est dépassé ! Parlez-moi du Cube, ça, c’est quelque chose !

_ Et qu’est-ce que vous faites dans le Cube ? demande Web, un os à la main.

_ Des affaires !

_ Tiens ! Et quel genre d’affaires ?

_ Disons que je cherche à me développer dans certains secteurs…

_ Ah ouais ?

_ Ouais, mais attention, moi c’ que j’aime, c’est pas le Cube bien éclairé, celui des paillettes, de l’esbroufe ! Non, moi, c’est la ruelle sombre, qui suinte la peur !

_ Charmant !

_ Eh ! Ce n’est nullement ma faute si le Cube est hypocrite ! C’est bien gentil de travailler tout le temps pour la façade, mais ce qu’il y a derrière est tout aussi important et peut-être plus ! Mes gars sont des Non-dit ! Hein les gars ? 

_ Ouais, ouais, on est les Non-dit !

_ Comprends pas ! fait l’elfe, les joues gonflées par les pommes de terre.

_ Comment m’expliquer ? reprend le chef songeur. Mon carburant, c’est la tension, la tension rentrée ! celle qu’on n’exprime pas à l’extérieur ! Elle mine, dévore et je ne fais qu’en profiter !

_ Y pas d’ tension rentrée ici, les gars, pas vrai ? s’écrie joyeusement l’elfe, le visage rubicond.

_ Non apparemment, reconnaît tristement le chef. J’ai beau vous renifler et ça sent pas bon pour moi ! Vous surtout, j’aime pas vot’ lumière ! C’est trop éclairé à l’intérieur, trop bien irrigué ! Comment vous vous appelez ?

_ Il s’appelle Paschic ! répond l’elfe, toujours aussi réjoui.

_ Paschic ? Curieux nom… C’est parce qu’on vous aime pas ? demande le chef. Pas assez hypocrite sans doute !

_ J’ dirais plutôt que j’ai toujours voulu savoir, répond Paschic. Faire semblant, garder sa peur ne permet pas le plaisir ! C’est pour mon confort que je cherche la vérité !

_ Ah ! Ah ! C’est la meilleure celle-là ! Y a bien longtemps que je n’avais pas ri comme ça ! Ce que vous suggérez en fin de compte, c’est que la vertu est bonne pour la sensualité !

_ Comment vraiment prendre du plaisir quand on n’est pas sûr ? Comment ne pas se fatiguer si on ne connaît pas la paix ? Comment garder de l’espoir sans comprendre le réel ? Je n’aurais pas pu vivre en gardant ma peur, en acceptant l’injustice ! De l’air, de l’air et de la lumière ! Voilà mon credo !

_ Voilà qui n’arrange pas mes affaires ! C’est pourquoi je suis venu vous dire de vous tenir loin de moi et de mes hommes ! J’aime le Dom plié, contracté, qui n’ose pas, qui se scie en deux de rage !

_ Vous allez finir par gâcher not’ repas ! coupe Web.

_ Pour que vous ne m’oubliez pas, sachez que je m’appelle Cancer ! Je vois que ça vous dit quelque chose ! Alors, la vérité, la lumière, la révolte, basta ! Allez, on s’ tire ! »

Cancer et ses Non-dit s’en vont, laissant le trio dans l’expectative : les mets ne semblent plus aussi appétissants !

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     « Bon, on va pas se laisser abattre ! dit enfin Web. Dehors, il fait froid, mais sec et je propose d’aller digérer au soleil ! » Cette proposition sied aux autres et on se lève de table… Sur la route, en effet, brille le soleil, illuminant l’herbe couverte de givre… Les amis voient sortir de leur bouche de la fumée et s’en amusent… Mais là-bas, au loin, on aperçoit un étrange spectacle ! Des silhouettes droites sautent d’une manière répétée, en se rapprochant !

L’elfe met sa main en visière et essaie de comprendre : « On dirait, fait-il, on dirait… mais oui, ce sont des épouvantails ! Et y en a des dizaines !

_ Des épouvantails qui se déplacent tout seuls ! T’as trop forcé sur le vin, l’elfe ! dit Web.

_ Je n’aime pas ça du tout ! Non, je n’aime pas ça ! » donne pour toute réponse l’elfe, qui ne peut réprimer un frisson.

Maintenant, le trio ne peut plus quitter des yeux ces pantins, hérissés de paille, au sourire grossier et qui plantent leur pieu, à chaque fois qu’ils font un bond ! « Je ne serais pas étonné que ce soit pour not’ pomme, reprend Web, car on a avec nous le spécialiste des embrouilles ! un véritable aimant à problèmes ! le dénommé Paschic ! »

L’intéressé ne répond rien, mais l’elfe rajoute : « Ça doit faire mal, leur piquet, non ? En tout cas, ils ont de sales têtes !

_ On les entend à présent ! relève Web.

_ Paschic ! Nous voulons Paschic ! martèlent les épouvantails.

_ Hein ? Qu’est-ce que je disais ! fait Web. Ils veulent vot’ peau, Paschic ! Vous savez pourquoi ?

_ Je ne me rappelle pas d’eux !

_ Bon, ben, va falloir songer à ne pas rester là ! 

_ Il en vient de tous les côtés ! » objecte l’elfe.

Bientôt, le trio est cerné par ces figures grimaçantes et qui trépignent sur place ! « Paschic ! Nous voulons Paschic ! crient-elles.

_ Doucement ! Doucement ! répond à son tour Web. Pour quelle raison vous voulez notre ami Pashic ?

_ Il doit nous rendre nos illusions ! clame un épouvantail.

_ Oui, c’est ça ! Paschic doit nous rendre nos illusions ! renchérissent plusieurs.

_ Paschic, reprend Web. Vous avez entendu ? Rendez-leur leurs illusions !

_ Mais je les ai pas ! Et comment voulez-vous que j’ m’ y prenne ?

_ Bon sang, Paschic ! fait Web de plus en plus agacé. Vous voyez bien la situation ! Et ces pauvres bougres ! Ne faites pas l’enfant ! Donnez leur ce qu’ils veulent, sinon on va y passer !

_ Mais je ne comprends même pas de quoi il s’agit !

_ Moi, j’suis médecin ! jette un pantin.

_ Et moi, psychiatre ! lance un autre.

_ Et moi, maçon !

_ Et moi, entrepreneur !

_ On a tous rencontré Paschic et il nous a enlevé nos illusions !

_ On était heureux avant et donc… qu’ils nous les rendent !

_ Un moment ! crie Web. Comment Paschic a fait pour vous enlever vos illusions ? »

Interloqués, les épouvantails se regardent, puis l’un d’eux répond : « Sais pas ! Il est passé, c’est tout !

_ Ouais, c’est ça ! approuve un autre. On l’a rencontré et on s’est senti bizarre après, comme si on était tout nu !

_ Si je comprends bien, Paschic ne vous a pas admirés, alors que vous vous pensiez admirables ! Mais, s’il ne vous a pas admirés, c’est parce que vous viviez justement dans une illusion !

_ On était heureux avec ! Paschic doit mourir, pour qu’on redevienne comme avant !

_ Vous préférez donc le mensonge à la vérité ? poursuit Web. Et vous pensez qu’il peut vous rendre heureux ? Ne vaudrait-il pas mieux se servir du regard de Paschic, pour évoluer ?

_ Mais t’es qui toi, d’abord ?

_ C’est vrai ça, c’est qui ce mec ?

_ Mais j’ suis l’ gars qui vous voit comme des pantins ! C’est bien votre état présent, non ?

_ Grrrr ! »

                                                                                                               63

     « Bon ! Bon ! fait Paschic. Je vais vous redonner à tous vos illusions !

_ Aaaah ! répond tout de monde avec satisfaction.

_ Je vais effacer de votre mémoire le sentiment de mon regard, comme si on ne s’était jamais croisé !

_ Aaaah !

_ Attention ! Regardez bien mes mains ! »

Chacun observe les mains de Paschic, qui vont et viennent, souples, rapides, hypnotisantes, et soudain la transformation a lieu ! Les épouvantails disparaissent et des Doms normaux, bien habillés, prennent leur place ! Les uns et les autres se réjouissent, se contemplent, de nouveau en paix !

Le premier à parler est le psychiatre ! Il dit : « Hum ! Qu’est-ce que je fais ici ? Enfin peu importe ! Voyons voir… Je dois passer à la clinique à trois heures ! D’ici là, je m’ennuie un peu à vrai dire… Je pourrais reprendre mon étude sur les débuts de la psychiatrie dans le Dom supérieur… Mon premier patient est à dix heures… Hum ! J’ai un peu de poussière sur ma manche… Par contre, mes souliers sont bien vernis… Tiens, la femme de ménage a encore rangé mes revues, les féminines par-dessus… Je paye les gens à rien foutre ! Comment puis-je prendre de l’importance ? Je suis un aigle ! Je perce les consciences ! Hum ! »

Le maçon à côté est plus volubile, car il se met à rire : « Bon Dieu, j’ai réussi ! se dit-il. J’ai réussi ! Y a qu’à voir mon cube roulant : une vraie forteresse ! C’est d’ l’ argent ! 50 ans dans l’ métier ! Mais attention, nullement décati le bonhomme ! J’ suis l’ patron qui a réussi, moderne, habillé à la mode, grâce à ma femme ! Bien sûr, il m’arrive de grimacer, car j’ai du mal à me repérer par moments ! Mais qu’est-ce que c’est devant l’ numéro que j’ fais au client ! Je bondis devant lui, comme si j’avais vingt ans ! Je cours de la cave au grenier, j’ouvre toutes les trappes, jamais dégoûté ! J’ suis l’homme providentiel et j’explique la vie ! Le client est subjugué par mon expérience, mon éclat ! Je n’ai plus l’air de ce clown triste, que me montre parfois la glace ! La magie continue ! »

La vendeuse un peu plus loin a aussi retrouvé son sourire carnassier : « Tous les hommes sont de nouveau à mes pieds, se dit-elle, et ils ont raison, vue la beauté de mes fesses ! Aucun ne me résiste ! Ah ! Il faut les voir baver ! Je tourne un peu sur moi-même et ils roulent des yeux ! Je suis une reine ! Suivez mes jambes, les mâles et peut-être que je vous ferai l’aumône d’une hanche, d’un sein, qui sait ? »

On entend encore des voix : « Comme elle est grosse ma queue ! », « Non, je suis vraiment impeccable ! Ah ! Voilà le premier client ! », « En scrollant, j’ les domine tous ! », etc. ! C’est une vraie foire, à laquelle se mêlent les Illusions, qui maintenant sont parfaitement visibles, sous l’apparence de créatures célestes et brillantes et qui rient avec chacun !

« C’est sûr ! dit Web. C’est plus le même monde ! On comprend qu’ils vous en veuillent, Paschic !

_ Mais, sans leurs illusions, ils ne pourraient pas tenir une seconde ! Elles étayent leur domination !

_ Maintenant, vous savez quel cauchemar m’a fait vivre, Paschic ! dit une femme à Web.

_ Ça par exemple, la Machine ! s’écrie Web.

_ Elle-même ! Mais vous me connaissez, je suis une femme importante ! Avec mon mari Tautonus, je représente une réussite totale ! Non seulement je suis synonyme de pouvoir, de respectabilité, mais encore de bonté, de charité ! La morale, ça me connaît ! Grâce à la religion, je pense aussi aux plus démunis et mon Dieu, mon égoïsme n’est pas plus gros qu’un petit pois ! Nul doute que les joies du paradis m’attendent, car j’en suis digne !

_ Alors pourquoi en vouloir à Paschic, si vous avez confiance en vous ? Vous ne devriez avoir que compassion pour cette âme égarée !

_ Oh ! Mais ne vous fiez pas à son air de sainte nitouche ! Le diable couve en lui ! C’est un vicieux, pas vrai Paschic, que t’es un vicieux ?

_ Madame, coupe l’elfe, si Paschic enlève les illusions, il ne le fait pas exprès ! C’est dans son regard et plus fort que lui !

_ Ben voyons ! Alors vous aussi, vous êtes de la graine des vicieux ?

_ Moi ? Moi ? questionne l’elfe interloqué.

_ Allez, venez, l’elfe ! coupe Web. On part ! Si on reste là, Paschic va de nouveau faire disparaître les illusions !

_ C’est ça, les caves, du balai ! » rétorque la Machine.

Le trio reprend la route, alors que derrière les Doms se fêtent, se caressent, dans une joie retrouvée !

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     Le temps change et le paysage devient enchanté, puisque la neige le couvre et qu’il brille sous le soleil ! Mais le trio n’a pas le temps de s’en réjouir, car une voix grinçante les fige sur place : « Comme on se retrouve, mes gaillards !

_ Général Lézard ! fait Web. Quel bon vent vous amène ?

_ Quel bon vent ? Alors que vous nous avez envoyés dans le Dark Web ? Salopard ! »

Le trio observe maintenant attentivement le général Lézard et ses hommes, alors qu’ils présentent chacun des traces de morsures ! « On dirait que ça a été dur, hein ? reprend Web.

_ Ah ! Ah ! Je pourrais vous descendre tout de suite, mais d’abord j’aimerais que vous voyiez celle pour qui je combats, le grand amour de ma vie ! »

Une grande créature se détache derrière le général, étincelante, merveilleuse, portant une multitude de coupoles ! « La grande Mussie ! s’écrie le général ! Elle est magnifique, non ? Regardez comme elle est pure et belle et comme vous paraissez misérables à côté, avec vos mines chafouines, obtuses, vicieuses ! Oui, messieurs, nulle tache ne vient l’enlaidir, elle est la morale, la dignité même ! Pour elle, un homme est un homme et une femme une femme ! Seul l’amour de la patrie et de la famille l’anime, face à l’océan de boue que vous représentez ! »

« Mince ! se dit Web. Une Illusion ! Paschic, ne la regardez pas ! Tournez la tête de l’autre côté ! Il en va de not’ peau ! »

Paschic fait comme on lui a dit, mais sa présence suffit à inquiéter l’Illusion ! Celle-ci frémit, s’épouvante même et le général s’en émeut ! « Mais qu’est-ce que vous avez, bon sang ? demande-t-il à l’Illusion.

_ C’est… cet étranger ! » répond-elle, en se tenant le visage.

Lézard tire fébrilement son pistolet de son étui : « Mains en l’air tous ! crie-t-il au trio. Qui vous êtes déjà, vous ?

_ Paschic !

_ Drôle de nom !

_ C’est parce qu’il n’est pas chic ! enchaîne l’elfe. En fait, il enlève les Illusions !

_ Il fait quoi ?

_ Eh ben, il a ce pouvoir ! Je l’ai vu faire ! Les Illusions, en sa présence, s’enfuient !

_ Mais, mais il n’y a pas d’Illusions ici ! Y a rien qu’ du solide !

_ Ben.. J’ crois que vous f’riez mieux d’ regarder sur l’ côté... »

Le général tourne la tête et voit sa grande Mussie se transformer ! Elle perd son habit étincelant, qui fond inexorablement, sous ses yeux horrifiés ! Des haillons apparaissent, sur une peau jaunâtre, couvertes de bubons ! Une tête de vieille hideuse a remplacé la reine lumineuse et ses membres se terminent à présent par des griffes ! La bouche écume, le regard est noir comme de la suie et brille d’une lueur méchante !

« Oh ! Oh ! C’est pas bon pour nous ! lâche l’elfe, qui a toujours les bras levés.

_ Non, murmure Web. A trois on saute dans la neige !

_ Mais, mais ce n’est pas possible ! s’alarme Lézard. Qu’est-ce que vous avez fait à ma grande Mussie ?

_ Nous rien, répond Paschic. C’était une Illusion et...

_ Tout est d’ ta faute, sale étranger ! J’ vais t’ descendre !

_ C’est ça, général ! Bousillez-le ! pousse la grande Mussie. Vous voyez pas qu’ils sont nos ennemis ! qu’ils cherchent qu’à nous nuire ! Ils viennent du chaos, de l’enfer même ! Ils vont tout nous prendre ! Mort aux traîtres !

_ Mais c’est la haine incarnée ! s’écrie l’elfe.

_ Une vrai hyène, ouais, approuve Web.

_ Vous avez brisé mon rêve ! jette Lézard. La mort est trop douce pour des ordures comme vous !

_ Chef ! Chef ! hurle un des soldats. Les mu… Les mutants !

_ Quoi, les mutants ?

_ Ils nous ont retrouvés ! »

En effet, sur une crête, on voit de petites créatures sombres, qui avancent telles des fourmis et dont on entend le bruit : « Dom ! Dom ! » Les hommes du général, terrifiés, se sont déjà mis à courir, bientôt suivis par le général et ce qui reste de son Illusion !

 
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