Articles de luc-gerard

  • Les enfants Doms (T2, 176-180)

    Doms61

     

     

     

       "Mais c'est la maison Poulaga! T'as pas une tige, Borniche?"

                                      Flic story

     

                           176

         Madame Pipikova présente à la classe de rééducation matérialiste un nouveau personnage… « Voici le camarade syndicaliste Non, dit-elle. Non est bien son nom… Je vous demande de l’applaudir ! » Toute la classe se lève et bat des mains à tout rompre, puis le calme revient… « Camarade Piccolo, fait madame Pipikova, vous avez été le premier à cesser d’applaudir ! Je n’en suis pas étonné et je le note ! Mais nous verrons ça plus tard ! »

    A présent, elle se tourne vers le nouveau venu : « Camarade Non, vous allez nous décrire votre travail…

    _ Non.

    _ Non ? J’ai mal dit votre nom ?

    _ Non.

    _ Alors pourquoi vous ne voulez pas… Ah ! J’oubliais ! Pour que vous fassiez quelque chose, il faut vous demander le contraire de ce qu’on veut ! C’est bien ça ?

    _ Non.

    _ Non ? Ah ! Ah ! Vous avez encore failli m’avoir ! Camarade Non, taisez-vous !

    _ Bien, je vais vous décrire mon travail… D’abord, je voudrais dire que la dernière fois où j’ai dit oui, c’était pendant mon enfance ! Vous voyez, ça remonte à loin ! Mais, à l’époque, j’étais jeune et naïf et j’ai été trompé par ma grand-mère, qui me proposait une part de gâteau ! Depuis j’ai ouvert les yeux et je ne me laisse plus faire !

    _ Camarade Non, ne répondez pas à cette question : « Qu’est-ce qui a motivé votre engagement ? »

    _ Je ne supporte pas le pouvoir sous toutes ses formes ! C’est bien simple, il me rend malade !

    _ Vous n’êtes pas gêné par l’oppresseur !

    _ Voilà, il m’angoisse terriblement !

    _ Car vous voulez vous-même le pouvoir !

    _ Exactement, mon seul but est la justice sociale !

    _ Vous êtes l’oppresseur !

    _ Je suis le bon camarade !

    _ Ne nous en dites pas plus !

    _ Je vais vous donner quelques précisions ! Le pouvoir est partout ! C’est l’ennemi numéro un ! C’est un combat incessant et sans pitié que de lutter contre lui !

    _ Mais il faut quand même un leader !

    _ C’est vrai ! C’est le parti qui doit régner !

    _ La corruption n’est donc pas liée à notre égoïsme !

    _ Elle vient des mauvais camarades !

    _ Mais nous voulons tous être les plus forts naturellement !

    _ Vous avez raison, l’homme, venant de l’animal, est bon !

    _ Et vous n’avez pas d’orgueil !

    _ Seul le patronat en a ! Mais cessez un peu de me questionner comme ça ! J’ai… j’ai peu à peu l’impression que vous cherchez à me supplanter !

    _ Vous rigolez ! Moi, j’ bosse moi !

    _ Qu’est-ce que ça veut dire ?

    _ Rien, rien, mais vous avez l’air d’apprécier votre statut de star, alors que le travailleur souffre !

    _ Mais nom d’un chien, qu’est-ce qui m’a foutu une éducatrice pareille ?

    _ Tous les mecs jouent les gros bras, de toute façon !

    _ Ça y est ! Je suis sexiste maintenant ! J’ai le malheur d’être un homme !

    _ Escroc !

    _ Morue !

    _ Qu’est-ce que vous avez dit ?

    _ Euh… Je crois qu’il faudrait rappeler à notre auditoire qui est notre vrai ennemi et c’est… ? »

    Tout le monde se lève et crie : « Le capitaliste !

    _ Pourquoi ?

    _ Parce qu’il a le pouvoir !

    _ Le pouvoir…

    _ Que nous voulons tous !

    _ Pour ?

    _ Pour le travailleur !

    _ Ils sont bien ! reconnaît Non.

    _ Oui, j’essaie d’effectuer au mieux ma tâche, répond madame Pipikova. Mais vous savez combien c’est difficile !

    _ Je sais, je sais… Écoutez faut qu’ j’y aille ! (Il consulte sa montre.)

    _ Bien sûr, alors au revoir !

    _ Non.

    _ Ah ! Ah ! Où ai-je la tête ? Évidemment, restez !

    _ D’accord, je pars... »

    A cet instant, Piccolo se lève et se met à applaudir, à crier : « Bravo ! Bravo ! » et à siffler ! C’est une acclamation sans précédent, d’autant qu’elle est solitaire !

                                                                                                         177

         La Justice sociale va chercher son pain… « C’est pas vrai ! s’écrie-t-elle, quand elle s’aperçoit qu’il y a une petite queue dans la boulangerie. C’est pas vrai ! C’est pas possible ! Mais c’est pas vrai ! » Elle n’en revient pas ! D’autres sont devant elle et il va falloir attendre ! Quelle contrariété ! Si ça ne tenait qu’à elle, personne ne se trouverait sur son chemin, à la retarder ! Enfin, elle doit tout de même faire comme tout le monde et prendre patience !

    Mais réellement elle est incapable de se calmer et elle s’offusque de la présence du grand type qui la précède : « Qu’est-ce qu’ ce gazier ? Pour qui il se prend ? Il est là comme un rocher, comme s’il faisait la loi ! Il ne me considère même pas ! Pourtant je pousse ! C’est un comble ! J’ suis tout de même la Justice sociale ! Encore un d’ ces aristos qui s’ croient supérieurs !

    Qu’est-ce que j’en ai marre ! J’ supporte pas d’attendre ! J’ai d’ la haine contre tous ceux qui ne font pas attention à moi ! Surtout ce matin ! Quand je vois comment les autres se gobergent ! Les stars par exemple ! Et ça se pavane sur le tapis rouge ! Quelle bande de tartes ! Déjà des vieilles peaux ! J’ ferais mieux ou tout aussi bien ! Pourquoi elles et pas moi ? J’en ai marre de ma vie grise ! Toujours la même rengaine ! Oh ! Qu’est-ce que je souffre !

    Et y a ce grand type devant qui semble indifférent ! Pour qui il s’ prend ? Je pousse et il bouge pas ! J’suis pas rien, bon sang ! Comme si j’avais qu’ ça à faire, attendre derrière des gens qui s’ croient supérieurs ! L’égalité sociale, voilà ce qu’il faut ! Mettre tout le monde sur le même pied ! En bas, les fanfarons, les snobs, tous ceux qui méprisent ! Allez avance grosse vache ! On va pas y passer la matinée !

    Au magasin, j’en ai ras-le-bol aussi ! Les clients m’ sortent par les trous de nez ! Vendre des chaussures, en disant : « Oui, madame, c’est du trente-huit ! C’est normal que ça serre un peu ! Elles vont s’ faire ! », j’en ai ma claque ! Pour c’ que ça m’ rapporte ! Déballer, remballer, courir à la réserve, aider un pied douteux, c’est pas une vie ! Même l’odeur du cuir, ça m’ pèse ! Et puis le magasin est sombre comme un trou à rat ! J’en ai les larmes aux yeux, certains matins ! Et devant, qu’est-ce que je vois ? Mais ce type indifférent ! Encore un qui est plein aux as ! Il semble pas richard pourtant !

    Alors pourquoi je le déteste ? J’ sais pas ! C’est qu’il…, oui, c’est ça, je dois bien me l’avouer, c’est qu’il paraît heureux ! Il est là tranquille, il ne montre aucune impatience ! Mon énervement ne l’atteint même pas ! Comme si j’étais insignifiante ! Moi, la Justice sociale ! Il me renvoie à ma petitesse, à ma vie grise, à mon anonymat et c’est pourquoi j’enrage ! S’il avait peur, s’il se pressait sous mon influence, je sentirais mon pouvoir, ma valeur ! Mais là, c’est comme si je n’existais pas ! Je hais ce type ! Je le hais de toute mon âme ! On doit trembler devant moi ! La paix d’ ce type, elle me fait vomir !

    Oh ! Mais j’ vais pas le rater ! Attends un peu… Qu’est-ce que je pourrais bien lui faire ! Car pour moi, pas question d’essayer de comprendre ! Pas question d’essayer d’avoir la même tranquillité ! Pas question de demander comment on peut être heureux comme ça ! Y manqu’rait plus que je m’humilie ! que je paraisse ignorante ! J’ suis pas une demandeuse, moi ! J’suis déjà assez bas comme ça ! L’injustice, j’ connais par cœur ! Faut qu’on paye maintenant ! Les riches au poteau ! Les privilégiés à la rue ! Qu’ils tâtent aussi d’ mon enfer !

    Mais je vais m’ faire ce type ! J’ vais l’ détruire ! Voyons voir… Quand la boulangère va me demander ce que je veux, j’ vais parler haut et fort au-d’ssus d’ ce type, comme s’il n’était qu’une chose insignifiante! une poussière, un rebut ! Humilié, écrasé le type ! Ou bien, quand il va se retourner avec son pain, je vais bloquer le passage l’air effaré, comme si j’étais en face de quelque monstre inadapté ! J’ veux qu’ le type se sente gauche, de trop ! Ou bien encore, j’opte pour le vieux truc : un coup de coude quand il passe à ma hauteur ! Oh, pas fort ! Faut pas qu’ ça dégénère ! Ça doit rester comme un accident !

    Mais j’ veux transmettre ma haine, toute ma haine ! Car personne ne me considère et ce type encore moins qu’un autre ! C’est pas qu’il me méprise, j’ai même pas croisé son regard ! Mais c’est son indifférence que je n’ supporte pas ! On doit s’occuper d’ moi ! A ce propos, il est l’heure d’aller manifester ! La Justice sociale n’attend pas ! Y vont voir c’ qu’y vont voir ! On s’ laissera pas faire ! Les aristos à la lanterne ! On paye ! On paye ! Ah ! Ça ira ! Ça ira !

    Tout de même ce type, à la boulangerie, une énigme ! Car c’était pas un richard ! Alors comment il fait pour être heureux ? »

                                                                                                              178

         Rimar fait un cauchemar… Où est-il ? Il n’y a pas de murs, ni de végétation, ni de ciel… Tout semble gris et Rimar ne voit même pas son corps ! Alors où est-il ? Il entend soudain des gémissements, des pleurs, des cris de douleur ! Il s’avance et voit des enfants couchés dans du sang… Ils ne bougent pas, ils sont morts, puis viennent ceux qui sont blessés, avec des pansements et des larmes ! Ils souffrent et des yeux regardent étrangement Rimar, comme s’il était un monstre !

    Cependant, deux enfants, un garçon et une fille, viennent donner leurs mains à Rimar, qui les prend ! Ces enfants-là n’ont pas de haine, ils accompagnent juste Rimar et celui-ci sent la chaleur de leurs petites mains ! Le roi commence à pleurer et c’est plus fort que lui ! C’est qu’il prend conscience du désastre, car l’enfant qui est en lui se réveille et reprend sa place ! Finis le mensonge, la haine, la peur de l’adulte ! Finis la politique, les grands discours, les apparats du pouvoir ! Rimar sanglote, non seulement à cause du malheur dont il est responsable, mais aussi parce qu’il se retrouve enfin, mesurant combien il s’est perdu lui-même !

    Avec le retour de son innocence, c’est toute sa folie, sa cruauté qui lui deviennent évidentes ! Les corps sans vie l’accusent et il est horrifié ! Il se réveille brusquement en sueur et il doit se retenir pour ne pas crier ! Il a été un enfant lui aussi, bien entendu ! Il était même plutôt sage, timide, aimant ! Il désirait plaire et il s’enchantait de la nature, de sa force et de sa vie ! Et voilà qu’il avait tué d’autres enfants ! Que s’était-il passé ? Son égoïsme, son orgueil l’avaient entraîné trop loin ! Il avait cru bien faire, mais il avait dépassé les bornes ! Il avait associé sa puissance à celle de son pays et plus il se montrait fort et plus celui-ci l’était également ! Il avait chassé tous ses adversaires dans ce but, parce qu’ils menaçaient la stabilité et le développement du pays !

    Mais vouloir dominer, être supérieur, c’était encore mépriser, écraser, détruire… et il avait commis l’irréparable ! Il était devenu un tueur d’enfants, un despote, un tyran, un monstre ! Ce cauchemar était pour lui un avertissement : il se savait damné ! Il fallait réparer, s’amender, demander pardon ! Il fallait tout arrêter, retirer ses troupes de la Kuranie, il était encore temps ! Le massacre devait cesser !

    Rimar se rongeait les sangs ! Il était en proie à la plus vive angoisse et il décida d’aller parler à Fumur, le chef religieux ! Celui-ci comprendrait le trouble, le revirement, les regrets de Rimar, son sentiment de culpabilité, car n’était-il pas un homme près de Dieu, attaché la vérité, à la paix, à la bonté ! Ne serait-il pas heureux de voir un assassin, oui, un assassin, reconnaître ses crimes ? Ne serait-ce pas là comme le retour de l’enfant prodigue, amenant la joie de Dieu ? La grandeur divine n’en serait-elle pas éclatante ?

    Mais, à la grande surprise de Rimar, Fumur entre dans une colère folle, en apprenant les nouveaux sentiments du roi ! « Mais tu veux ridiculiser le pays ? aboie-t-il au nez de Rimar. Mais t’es complètement givré, ma parole !

    _ Je n’ te comprends pas ! J’ai envahi la Kuranie injustement, par orgueil, pour sentir ma puissance ! parce qu’au fond je ne supporte pas qu’on m’échappe, parce que je voulais être le maître ! Or, Jésus lave les pieds de ses disciples, pour bien leur faire comprendre qu’il n’y a pas de maître ! seulement des enfants ! Et j’en tue ! Tu m’entends, j’en tue ! Je suis une abomination aux yeux de Dieu !

    _ Mais non, tu es l’un de ses fidèles serviteurs ! Regarde ce que tu as fait pour notre Eglise ! Tu l’as redressée, tu as remis à l’honneur le culte, tu as réparé les édifices qui en avaient besoin et tu en as construit de nouveaux ! Grâce à toi, Dieu n’est plus un paria dans ce pays ! Il t’en est reconnaissant, n’en doutes pas !

    _ J’ai fait cela pour mon orgueil et celui du pays ! Ce n’est pas par véritable amour… et le résultat, c’est la mort d’innocents !

    _ D’innocents ? Des enfants de canailles et d’impies ! Tu l’as dit toi-même, tu combats la décadence et le péché !

    _ Assez ! Je sais bien pourquoi au fond j’ai agi !

    _ Et qu’est-ce que tu veux ? qu’on ait l’air complètement idiots sur la scène internationale ? « Excusez-moi, mesdames, messieurs, j’ crois que je me suis trompé ! Oups ! »

    _ Il y aura évidemment de la casse ! Mais je ne peux pas continuer à être un tueur d’enfants ! C’est Dieu lui-même qui m’a envoyé ce message ! Si tu avais vu leurs yeux ! J’ai été éclairé !

    _ Pauvre taré ! Y s’ra pas dit que tu nous mettras d’ dans ! »

    Fumur prend un poignard et le plante dans le roi, qui suffoque et agonise ! « C’est pour l’amour de Dieu ! » dit encore Fumur, qui regarde mourir Rimar.

                                                                                                           179

         Après la chute de Rimar, un bruit court dans RAM : les militants écolos se préparent à attaquer la ville ! Des commerçants, des banquiers prennent peur et s’agitent ! On protège les devantures, les vitrines, on se souvient des violences de l’extrême gauche ! On sait qu’elle prend pour cibles ce qu’elle considère comme des symboles du capitalisme et plus largement du pouvoir, qui est inévitablement associé au monde de l’argent, de la corruption et de la dictature ! Ce sont bien les exploiteurs et les profiteurs, qui sont à l’origine du réchauffement climatique, dans le cerveau à vif et confus des écolos !

    On barricade même certaines rues et des milices de droite, conservatrices, effectuent des contrôles, se mettent en position de défense, car on ne compte plus sur la police et on rêve aussi, il faut bien le dire, d’en découdre, de régler ses comptes, car la colère est comble de chaque côté ! Il y a bien longtemps qu’on supporte les excès du camp opposé sans broncher ! On s’est entraîné pour ce jour J ! La violence de la gauche a provoqué celle de droite et vice-versa ! On ne va pas jusqu’à se rendre compte de cette surenchère, mais au contraire on continue à croire en son bon droit et la relation de cause à effet entre les deux haines demeure occultée ! C’est à qui braillera et frappera le plus fort !

    A l’Assemblée, c’est l’ébullition et on se rejette les responsabilités ! Pour la gauche, cette menace qui plane sur la ville vient de l’inaction climatique du gouvernement ! Les orateurs de la droite, eux, fustigent le pompier incendiaire de la gauche, qui appelle régulièrement à mettre le feu aux institutions ! On crie et on s’insulte ! Plus pragmatique, le gouvernement déploie ses forces de sécurité, de sorte qu’elles repoussent l’attaque prévue ! C’est une ambiance de guerre qui s’installe ! L’inquiétude gagne la population et RAM retient son souffle !

    Cariou, comme d’autres, veut se rendre compte par lui-même de ce qui se passe véritablement et il prend la direction des plaines asséchées de RAM, là où la mer ne peut plus venir, à cause de barrières de détritus ! Dans cette partie, en effet, on découvre un spectacle grandiose ! Parmi une herbe jaunâtre qui ondoie, une foule est en plein branle-bas, telle une fourmilière dérangée ! Des jeunes en majorité donnent l’impression que les légions romaines sont en train de revivre ! On construit des chars, des engins capables de prendre d’assaut RAM, comme si la ville était entourée de remparts ! On fabrique des machines destinées à un siège, des béliers, des catapultes, avec des matériaux de récupération ! Le bois échoué ne manque pas par ici ! Les mouvements sont coordonnées, le travail d’équipe est absolument nécessaire et on comprend que les jeunes énergies y trouvent leur compte ! Elles ont enfin une belle raison de s’employer : le sauvetage de la planète ! La camaraderie, l’entrain, dans ces conditions, naissent naturellement et le bonheur devient une réalité !

    Cependant, Cariou ne perd pas de vue que le but de cette effervescence reste un affrontement, qu’il y aura de la violence et des blessés et que le résultat ne sera pas celui escompté ! On ne change pas les mœurs par la force et la tristesse et l’amertume seront les seuls sentiments qui découleront du champ de bataille ! Aussi Cariou veut-il parler, car il connaît bien les cœurs qu’il a sous les yeux et il se dirige vers un micro, qui sert à encourager tout ce monde ! Sur le chemin, on peut lire sur des pancartes le nom des groupes : « Les Révoltés de l’écorce », « Les Flibustiers de la justice », « Les Loups de l’arc-en-ciel », etc. ! La défense de la nature et l’indépendance de la pensée sont mis en exergue ! On est contre le système, car c’est lui qui réchauffe !

    Cariou arrive à convaincre celui qui tient le micro, d’abord parce qu’il dégage une autorité naturelle et ensuite parce qu’on ne refuse pas la controverse ! Cariou peut donc transmettre son message et il commence ainsi, par-dessus les préparatifs : « A quinze ans, je détestais les voitures ! Je m’enfonçais dans les bois, dans l’espoir de les oublier, mais, bien entendu, elles finissaient par réapparaître, car la civilisation est partout !

    Je maudissais la société, car je la savais hypocrite et égoïste ! Elle niait et elle continue à nier ses plaisirs ! Elle dit qu’elle détruit la nature par nécessité et c’est faux ! C’est sa soif de pouvoir et sa peur qui font qu’elle s’étend indéfiniment, en réchauffant la planète ! Voilà pourquoi je n’avais que mépris pour elle !

    Plus tard, j’ai été choqué de devoir prendre un compte en banque et même d’adopter une signature ! De quoi se mêlait-on ? N’étais-je pas libre ? Je n’ai pas non plus accepté la suppression des cabines téléphoniques à pièces, ce qui obligeait à acheter une carte, et jusqu’au bout j’ai résisté ! Cela peut prêter à sourire, mais, sachant la société mensongère et perdue elle-même, je n’allais pas non plus approuver ses décisions, en ce qui concernait ma liberté !

    Qui peut en dire autant ici ? En tout cas, vous voyez bien que je suis de votre bord ! Aujourd’hui, j’ai pratiquement la soixantaine et je vois les choses différemment ! Non que je me sois ramolli ! Je continue à lever les bras au ciel, dès que je vois de nouvelles destructions, de nouveaux chantiers, qui roulent la terre comme si c’était un vieux paillasson ! Mais ma haine, ma violence ont disparu ! C’est qu’entre-temps je me suis pacifié ! Je sais aujourd’hui que je peux faire des choses et d’autres non ! Comme vous tous ici j’ai mes limites ! C’est quand on les dépasse qu’on se blesse, qu’on se fatigue et qu’on perd sa lucidité !

    Or, beaucoup d’entre vous sont ici parce qu’ils se demandent s’ils en font assez ! Vous êtes gouvernés par vos inquiétudes, mais celui qui est en paix avec lui-même garde ses forces et cela lui permet de ne pas perdre de vue la complexité du monde ! Celui qui est en paix avec lui-même comprend la différence, il ne la rejette pas ! Or, rien que pour se nourrir les hommes ont besoin d’un travail et des entreprises qui les emploient ! Vous ne pouvez pas jeter ce système brusquement par terre, même si vous jugez qu’il pollue et qu’il y a urgence !

    D’autre part, vous n’ignorez pas que la plupart des gens sont paralysés par la peur et comment pouvez-vous imaginer que votre violence puisse les rassurer ? Vous n’allez que renforcer leur hostilité à votre égard ! Vous ne pouvez pas changer les hommes si vous ne les aimez pas, et c’est là que votre paix entre en scène ! C’est là que vous voyez qu’elle n’est pas du temps perdu ! »

    A cet instant, un jeune furieux et costaud se précipite vers Cariou et se saisit du micro : « N’écoutez pas les défaitistes ! dit-il. Ils vous diront que tout est inutile et qu’on n’y peut rien ! Nous, nous allons gagner, car nous le voulons ! Qui sauvera la planète ?

    _ Nous ! répond la foule, qui connaît déjà cette façon de faire de l’orateur.

    _ Qui ?

    _ Nous ! »

    Cariou hausse les épaules : il n’avait jamais pensé à arrêter les choses… Le plus facile, c’est de suivre sa haine, sa colère ! Mais, tout de même, il sait que ses paroles germeront, surtout quand viendra la déception de la bataille ! On ne détruit pas la différence !

                                                                                                  180

    « Eh, mais t’es complètement hors-sol, mec !

    _ Ah non ! C’est toi qui est complètement hors-sol, mec !

    _ Arrête un peu, j’ai jamais vu un mec aussi déconnecté que toi !

    _ Quoi ? Question déconnexion, tu bats tous les records ! T’es perdu, man, faut t’ faire une raison !

    _ Le mec complètement déconnecté !

    _ Le gars hors-sol complet !

    _ T’es violent, on dirait ! Respect, man !

    _ Je fais que répondre à ta violence ! Tu m’insultes, man !

    _ T’es une fiotte !

    _ Tention ! Tention ! Voyant homophobie, man !

    _ T’es un woke, c’est ça ?

    _ De la minorité intelligente, man ! Et j’ te vois pas parmi nous !

    _ Pourquoi qu’ t’es en train d’ sexualiser le débat ?

    _ Qu’est-ce que tu racontes ? J’ sexualise rien du tout !

    _ Oh ! Mais c’est pas l’envie qui t’en manque ! J’ le vois dans tes yeux ! Tu sexualises tout, man !

    _ Non, c’est toi qui me sexualises ! Je le sens partout autour de moi ! Tu m’enfermes dans ta sexualité !

    _ Peuh ! J’ai même pas encore choisi mon sexe ! Liberté, man !

    _ C’est pour ça qu’ t’as l’air idiot !

    _ De nouveau irrespect ! Le woke anti-woke !

    _ Le fasciste, c’est toi ! Grosse désillusion, man !

    _ Si j’suis fasciste, toi t’es nazi !

    _ Et tu continues ! Tu veux la vérité : tu nazifies tout ce que tu touches !

    _ J’ t’ai pas touché, man !

    _ Si, si, tu m’ touches avec tes mots ! T’es hyperviolent, man !

    _ Nouvel onglet, man !

    _ Quoi ?

    _ Change de disques, si tu préfères ! La case est vide, on dirait !

    _ Comment qu’ t’es violent ! Un vrai dictateur !

    _ Je nazifie grave !

    _ Tu parles surtout tout le temps de toi ! T’es un nombril, man !

    _ T’es schizo !

    _ Ouh là là, jamais vu un type aussi schizo !

    _ Et perroquet avec ça !

    _ T’es tombé sur un bec, man !

    _ Tu t’entraînes pour Vegas, c’est ça ? Tu vas faire un malheur !

    _ T’es raciste ?

    _ Qu’est-ce que ça vient faire là-d’dans ?

    _ J’ te demande si t’es raciste, oui ou non ? Réponds !

    _ Voilà que de nouveau tu m’ sexualises !

    _ N’importe quoi !

    _ Mais tu veux être le maître, sachant que je peux être une femme !

    _ T’es en train de me faire tourner en bourrique ! C’est typique du pervers narcissique ! Tu m’détruis, man !

    _ On peut pas détruire le néant ! T’es l’homme invisible, man !

    _ T’évites le débat !

    _ Tu lévites en bas !

    _ Laïcité, man !

    _ Cafard !

    _ Climatopathétique !

    _ Communiste !

    _ Capitaliste !

    _ Trotskyste !

    _ Léniniste !

    _ Vert !

    _ Rouge !

    _ Oh ! Le schiz !

    _ Oh ! L’autiste !

    _ T’es une véritable inflation, man !

    _ Mee to, first !

    _ Mytho first ! Tu veux dire !

    _ Ton âme est noire !

    _ Raciste !

    _ Hors-sol !

    _ République, man !

    _ Vote !

    _ Abstention !

    _ Constitution !

    _ Motion d’ censure !

    _ 49.3 !

    _ Ciseau !

    _ Papier !

    _ Pierre !

    _ Paul !

    _ Manif !

    _ Snif !

    _ Dégoûtant !

    _ Ecoeurant !

    _ Moi je !

    _ Encore !

    _ Plus !

    _ Précarité !

    _ Viol !

    _ Meurtre !

    _ Dégage !

    _ T’es grossophobe ?

    _ T’es fou ! T’es mon crush !  »

  • Les enfants Doms (T2, 171-175)

    Doms60

     

     

     

        "Tu crois quand même pas qu'on va s' faire des papouilles sous la douche!"

                                                    Le Maître de guerre

     

                               171

     

         Toujours à la recherche de la môme Espoir, Cariou rentre chez lui désabusé, fatigué et il ne sait pas trop bien pourquoi ! Si ça se trouve, la môme Espoir est là sous son nez et c’est lui qui cherche mal ! Et d’abord qu’est-ce qu’il fait tout seul ? Pourquoi n’est-il pas marié ? Une femme l’attendrait à la maison et il l’embrasserait tendrement, heureux de retrouver la chaleur du foyer ! Il aurait aussi des enfants, qui l’appelleraient papa et lui donneraient de la valeur ! Il sentirait le poids de sa responsabilité et il n’aurait plus de soucis à se faire, quant au vide de sa vie qu’il sent parfois douloureusement ! Il faut sans doute en mettre un coup, cesser d’être névrosé, pour rejoindre l’équilibre de l’ensemble ! Le temps des enfantillages doit se terminer ! Non décidément Cariou s’attache trop à lui, à sa personne ! Il ne fait pas assez confiance aux revues féminines de psychologie ! Il est resté ce gamin immature, impropre à la femme et à la société ! Bon sang, il va en mettre un coup ! « Cette montagne que tu vois là, on y viendra à bout, mon gars ! » chantonne-t-il !

    Soudain, on l’attaque ! Il reçoit une pluie de noix de cocos ! Partout des cris, des formes qui glissent, courent, viennent vers lui, alors que la rue s’assombrit, à cause du crépuscule ! On lui jette encore des bananes, des lunettes de soleil, du papier toilette, enfin tout ce qui passe apparemment à portée de mains de ses agresseurs ! Puis deux gorilles énormes, à la mine patibulaire, au mufle soufflant et menaçant, le coincent contre un mur, alors qu’une ribambelle de macaques s’agite derrière ! On est en pleine hystérie, mais l’un des gorilles demande : « Alors ouk tu vas comme ça, l’affreux ?

    _ Ben, chez moi…

    _ Hi ! Hi ! Y rentre chez lui ! Hi ! Hi ! fait un orang-outan à côté.

    _ Oh ! Oh ! Aahh ! Ahhh ! enchaînent les macaques.

    _ Ben nous, on n’aime pas trop les gens qui rentrent chez eux…, reprend le gorille.

    _ Non ?

    _ Non ! On trouve même ça suspect !

    _ Faut bien avoir un chez soi !

    _ Ouais, ouais ! J’ vois qu’ t’as réponse à tout ! Pas vrai les gars qu’il a réponse à tout ?

    _ Ouais ! Ouais ! Ouah ! Ouh ! Oh ! Hi ! Hi ! A mort !

    _ Tu s’rais pas un ami des riches, des fois ? demande le deuxième gorille.

    _ C’est un fasciste ! crie une voix.

    _ Ouais ! Ouais ! C’est un fasciste !

    _ A mort ! »

    A cet instant le gorille, qui semble le chef, se met à renifler sérieusement Cariou : « Hum ! Ça sent le bourgeois ! l’infamie ! la tranquillité de l’encaustique ! l’égoïsme de la pantoufle ! l’ennemi du camarade !

    _ Ouais, ça pue le joueur de tennis ! fait l’autre gorille, la fille à jupettes et le buveur de limonade ! C’est l’inaction sociale à l’état pur ! J’ parie qu’ tu fréquentes les bibliothèques, alors que le pauvre hurle dehors ! C’est l’intello stérile et méprisant !

    _ C’est un ami des riches, ça s’voit comme le nez sur la figure !

    _ C’est un fasciste !

    _ A mort !

    _ Voilà c’ que je fais avec les fascistes, dit le chef qui enfonce son poing dans la porte voisine et celle-ci, touchée en plein cœur, finit par s’écrouler. T’as peur, hein ?

    _ Mais non, j’ suis avec vous les gars ! Il faut renverser le gouvernement ! Il faut modifier la constitution ! Il faut que le pauvre triomphe du riche ! Il faut qu’il devienne riche lui-même ! C’est à chacun son tour ! Ah ! Là, là ! Si vous saviez comme j’aime la justice sociale ! Dès qu’ j’ vois un bourgeois, j’ lui crache dessus ! J’ vous assure ! J’ai déjà eu des ennuis avec la police ! Ah ça, y m’ont pas à la bonne ! J’ leur fais des misères ! J’ fais même exprès des fautes de français ! Car c’est la langue des riches ! Laisse-moi t’embrasser, camarade ! Montrons au monde entier ce que peut l’amitié ! Et le fasciste, mais qu’on le mette dans un camp et qu’on l’extermine ! Hein ? J’suis sûr maintenant que vous êtes rassurés sur mon pédigrée ! Pas vrai ? Ah ! Ah ! Et dire que j’étais triste de rentrer chez moi tout seul ! C’était sans compter sur les camarades ! C’est la fête à la bonté et à l’intelligence ! Un vrai feu d’artifice pour la justice sociale ! Ouh !

    _ Mais c’est qu’ tu te foutrais d’ nous ! Si ! Si ! Battez vos casseroles, les gars ! Car on en a un et un beau ! Où qu’il est ton costard, l’affreux ?

    _ Ouais, où est ton flouze ? Où sont tes mocassins, le riche ?

    _ Mais là où vous mettez vos piques et vos cocardes, mes canailles !

    _ Le masque est tombé ! L’heure du jugement a sonné et… ah ! ah ! t’as été reconnu coupable !

    _ Mince, j’ai un cerveau ! »

    Le gorille renifle et va pour frapper, mais soudain il y a un mouvement de panique chez les macaques ! Une silhouette vient d’apparaître, qui leur fait peur ! « La lèpre ! La lèpre ! La clochette ! La clochette ! » crient en tout sens les singes et le gorille lâche Cariou, qui se retrouve subitement seul, car toute la bande s’est enfuie ! La silhouette se rapproche et effectivement elle a quelque chose d’inquiétant, car on ne voit pas son visage ! Une robe de moine l’enveloppe entièrement et elle fait bien tinter une clochette ! « C’est la lèpre de la gauche ! » songe Cariou et il avale sa salive, alors que l’étrange personnage lui fait face, avant d’enlever sa cagoule !

    Mais le détective reconnaît une vielle connaissance et s’écrie : « Eh ! Mais c’est toi Silence ! Tu peux dire que tu tombes à pic ! »

                                                                                                      172

         « Et qu’est-ce qui vous fait croire que je connais cette femme, Belle Espoir ? » demande la jeune artiste. Vêtue d’une blouse blanche, elle est dans son atelier, qui est une grande pièce vide, avec des toiles et des tubes de peinture un peu partout… « Ben, répond Cariou, je me dis que comme vous vous intéressez à la beauté, vous devez avoir des sentiments, de l’amour, de l’admiration ! La grandeur de la vie ne peut pas vous être absolument étrangère… Vous êtes sans doute conduite à vous interroger sur son sens profond, d’autant qu’il paraît à l’opposé du mercantilisme !

    _ Mazette ! Quelle tirade ! A vôtre âge, il n’est pas bon de faire trop chauffer le moteur ! Relax l’ancêtre ! On respire et on reste efficace !

    _ Vous n’êtes pas sensible à la beauté ?

    _ Vous voulez parler des p’tites fleurs ou du pic bleu des montagnes ? Mais tout cela est dépassé depuis longtemps !

    _ Ah bon ?

    _ Mais oui, ce qui nous intéresse aujourd’hui, nous les artistes, c’est l’acte créatif en lui-même ! Il est parfaitement libre, grâce notamment à l’utilisation de toutes les techniques ! »

    A cet instant, la jeune femme presse une bombe, l’air soucieux, mais en même temps le jet de peinture vient couvrir une partie déjà plus travaillée, comme si l’artiste détruisait elle-même son œuvre ! « Ici, reprend la jeune femme, je brouille les pistes ! Je veux que le spectateur s’interroge sur lui-même ! Quels doivent être ses sentiments ? Quelle est la réalité ?

    _ Ah bon ? Vous voulez l’éduquer en quelque sorte… Vous vous sentez son maître… N’est-ce pas une manière de se masquer son propre vide ? »

    Il y a un froid, avant que l’artiste ne réplique : « Écoutez, vous me faites perdre mon temps ! J’ai une expo à préparer…

    _ Bien sûr, mais qu’est-ce que vous espérez au juste ? Pourquoi créez-vous ?

    _ Mais je veux que mon travail soit reconnu, car j’ai du talent !

    _ Vous allez être déçue…, car les autres ne vous aimeront que quand ils vous auront mis dans une bouteille, avec une étiquette dessus !

    _ Je n’ comprends pas ce que vous voulez dire…

    _ Vous ne croyez tout de même pas que nous puissions aimer ceux qui nous dominent ! Si vous voulez être connue, les autres aussi ! Ignorez-les et vous suscitez leur haine !

    _ D’accord, c’est une foire d’empoigne, mais je finirai bien par m’imposer !

    _ Mais vous ne serez jamais satisfaite ! Savez-vous ce qu’apporte la paix ? C’est la force ! Et la force de voir l’autre dans toute sa complexité, car il ne s’agit pas, bien entendu, de le détruire à cause de sa différence ! On ne fait que renforcer son opposition !

    _ Vous êtes quoi en définitive ? Une sorte de martien, venu nous délivrer un message dans sa langue ?

    _ Mais pour l’instant, je vous vois serrée sur vous-même ! Où sont les grandes ailes de l’art ? l’ouverture sur l’espoir et l’infini ?

    _ Du balai, vieux schnock ! Vous empuantissez mon atelier ! Et maintenant, je ne vois même pas pourquoi je vous ai accordé un peu d’attention !

    _ Vous êtes outrée qu’on ait pu vous parler d’égal à égal ? Je vais vous montrer qui vous êtes, vous qui vous prétendez artiste ! »

    Cariou sort son LAL et tire sur la jeune femme, qui a une légère secousse ! Puis, elle grandit démesurément, jusqu’à atteindre le plafond avec sa tête, de sorte qu’elle a subitement l’air à l’étroit ! Mais c’est son visage le plus effrayant : il témoigne de la colère la plus violente ! « Tu ne sais pas qui je suis, misérable avorton ! crie la jeune femme. Mais vous, les hommes, vous êtes tous pareils ! Vous vous croyez les maîtres, de vrais caïds ! Mais vous êtes des minables ! Moi, je suis géniale ! J’ai du talent jusqu’à la gueule ! Je vaux les plus grands ! Et on doit m’aduler ! Mais les mecs bloquent encore le monde ! Je vous hais ! Je vous hais ! Car je suis unique !

    _ Il n’est plus étonnant que vous méprisiez la beauté, car elle rend humble ! Elle est pourtant la clé du bonheur, car elle dit qu’il y a plus grand que nous !

    _ Grrr ! Toujours à bavasser ! »

    L’énorme poing de la jeune femme vient fracasser l’un des murs, après avoir visé Cariou ! « Olé ! » fait celui-ci, qui soudain, par la lumière qui émane de lui, crée des milliers de fleurs, comme autant de rêves colorés ! « C’est la richesse du cœur aimant ! » jette-t-il, avant de se sauver !

                                                                                                     173

         Un bouton d’or s’éveille sur un banc de vase et il regarde son reflet dans l’eau du marais : « Oh ! je brille déjà ! dit-il. Quel teint merveilleux j’ai ! Mais attention, le soleil va arriver et alors, ce s’ra la fête ! Illuminé que j’ s’rai ! La vie est belle ! Salut les oiseaux, les papillons et… » Mais soudain le bouton d’or se fige : sur le banc voisin, un crocodile pleure à chaudes larmes ! « Eh ben, mon vieux, qu’est-ce qui s’ passe ? demande le bouton d’or. T’as mal quelque part ? » Mais le crocodile ne répond pas et continue de gémir !

    « Si c’est ton microbiote qui t’ fait souffrir, reprend le bouton d’or, laisse-moi te donner un conseil : arrête la nourriture faisandée ! Cette détestable manie que tu as d’emmener tes victimes dans c’ vieux coffre-fort ! Car c’est bien un vieux coffre-fort qui t’ sert de frigo, non ? Un déchet ! C’est pas une décharge ici, j’ te rappelle ! Enfin, c’est pas sain et tu dois en subir les conséquences !

    _ Mais tais-toi donc, pauvre idiot ! Tu vois pas comme la situation est grave !

    _ Hein ? Qu’est- qu’il y a ? fait le bouton d’or qui regarde en tout sens. Quoi ? On va recevoir une bombe ? Alerte ! »

    Il sort un casque d’on ne sait trop où et un clairon, dans lequel il souffle ! « Aux armes ! » crie-t-il ensuite, puis avec sa bouche il mime une sirène ! « Eh ! Les nuages ! En avant, sus à l’ennemi ! On nous attaque ! 

    _ C’ que tu peux être con quand même ! lui lance le crocodile. Un vrai gamin !

    _ C’est pas la guerre, alors ?

    _ Nan ! Mais à la limite, je me demande si c’est pas plus grave !

    _ Toi, on ta volé le contenu de ton coffre-fort ! Je compatis, mais l’argent ne fait pas le… 

    _ Si c’était ça, j’ t’aurais déjà écrasé ! Tout le marais devrait avouer ! Chaque oiseau serait pressé par mes dents ! La moindre fourmi serait fouillée, retournée, démembrée !

    _ Ça va ! Ça va ! J’ te signale que t’as l’air d’aller mieux !

    _ Nan ! C’est la nuit, la tragédie, le gouffre, l’abîme glacé du désespoir sans bornes !

    _ Mais enfin de quoi tu parles !

    _ Mais bon sang, tu vois pas que tout fout l’ camp ! Le pays est aux mains de l’extrême gauche ! Les encagoulés sont partout ! Ils caillassent, agressent, incendient ! Le sans-culotte est de retour ! Le noble, c’est le capitaliste ! La bastille, la banque ! Marie-Antoinette, la bourgeoise !

    _ C’est vrai que l’antifa n’a pas inventé l’eau chaude ! Ils sont aussi violents que les fascistes ! Quelle absurdité !

    _ Les fascistes ? Mais il faut bien s’ défendre, contre ces tordus, ces monstres ! Va parler à un encéphalogramme plat ! Et puis y a les homos ! Et les enfants d’homos ! Toutes nos valeurs sont jetées à la poubelle !

    _ T’as peur pour la religion ?

    _ Un peu qu’ j’ai peur ! Tout est souillé ! On va bientôt retrouver les messes sacrilèges de la Commune ! Jésus sera mort pour rien !

    _ Allons, allons, la foi, c’est la confiance ! Regarde le temps de Dieu, il ne change pas ! Le soleil brille, les nuages vont leur train et les Demoiselles étincelantes ne pensent qu’à leurs amours !

    _ Païen !

    _ Dis plutôt que tu n’ sais pas regarder ! Comment peux-tu aimer Dieu, si t’es pas émerveillé par son œuvre !

    _ Mais y a danger, y a urgence ! Notre identité même est menacée ! Le marais est à nous, t’entends ?

    _ Oh ! J’entends ! Le marais est à nous ! Ton coffre-fort est à toi ! Etc. ! Ton égoïsme, tes privilèges n’arrangent rien ! Ton mépris même est provocateur ! Lâche du lest ! Comprends la peur des autres, puisque tu fais tant attention à la tienne ! Tout le monde n’a pas le même niveau intellectuel et…

    _ Chut ! Mais chut ! Y a un étranger qui s’ rapproche ! Il va mettre un pied dans l’eau, ce con ! Y croit qu’il est devant une piscine ! »

    Le crocodile glisse silencieusement sous la surface et file vers le bord, où l’étranger est bien tenté de se rafraîchir ! « Attention, l’étranger ! crie le bouton d’or. Y a le crocodile de l’extrême droite qui va t’ bouffer ! » Mais le bouton d’or est tout petit et sa voix ne porte pas assez loin. Soudain, le crocodile bondit la gueule ouverte et referme ses mâchoires sur du vide ! L’étranger terrifié s’est enfui en courant !

    « Ah ! Ah ! T’as vu ça ? fait le crocodile en retournant auprès du bouton d’or. Ah ! Ah ! Il était vert, le mec ! On va pas l’ revoir d’ sitôt !

    _ Et c’est moi, le gamin ! » dit le bouton d’or.

                                                                                                       174

          La Domination mange à sa table… Elle est sombre, pleine d’inquiétudes, de ressentiments, de plans ! Elle calcule, analyse, réplique, méprise… Elle dirige !

    L’enfant à côté rêve… Il n’écoute pas vraiment la Domination… Ce qu’elle dit, c’est comme un bourdonnement…, une sorte de menace pareille à un ciel orageux ! Il faut le surveiller, c’est tout, pour ne pas être victime de la tempête !

    La Domination grimace, contrôle, renifle, scrute, inspecte, soupçonne ! Il faut toujours qu’elle sente son pouvoir, sa puissance, son importance ! Son orgueil ne laisse rien lui échapper ! Et maintenant elle donne des ordres, elle commande, ça la rassure !

    L’enfant acquiesce, docile, mais il a préparé son sac… Il va s’enfuir ! Où ? Il n’en sait rien, mais il ne peut plus supporter cette situation : trop d’injustices, de misère, de souffrances ! Il faut partir, c’est inéluctable !

    La Domination aboie ! Que dit-elle ? Que l’enfant ne doit pas rêver ! Qu’il doit changer d’attitude ! Qu’il ne sait pas combien la vie est dure ! Qu’il faut travailler sans relâches, si on veut réussir ! C’est la peur de la Domination qui s’exprime, mais pas seulement ! C’est aussi sa soif de pouvoir, son épouvantable orgueil ! Car la Domination est la reine et veut être considérée comme telle, d’où l’enfant exemplaire, esclave, vitrine !

    L’enfant ne connaît pas la vie ? Vraiment ? Il obéit du matin au soir ! Il est pressé comme un citron ! Il pleure, mais qui s’en soucie ? N’est-ce pas de la faiblesse, des simagrées ? La vie peut-elle être plus dure ? Si on n’a pas à manger ? C’est ce que lui dit la Domination ! Mais celle-ci est-elle écrasée, surveillé, méprisée ? Est-elle esclave, prisonnière ? Peut-on connaître la vie, la différence, quand on est chef ? quand on commande ? On connaît une chose quand on ne la contrôle pas, c’est un des principes de la science !

    Ça y est l’enfant s’est enfui ! Il court, il galope, il est libre ! Bon sang que c’est bon ! Et la justice devient une espérance ! Mais l’enfant n’a pas vraiment le temps de rêver à nouveau, car où aller ? La Domination est partout ! Elle étend ses tentacules et l’enfant la retrouve en face de lui ! Que peut-il y faire ? Il ne comprend même pas la Domination ! Il est bien trop fragile ! Les secrets, c’est pour la force de l’adulte ! Le guerrier, c’est l’esprit mûr, qui a beaucoup vu et compris ! La joie, c’est pour l’esprit tranquille, libéré, serein ! C’est l’enfant réconcilié !

    Pour l’instant, l’enfant court… et il est rattrapé, ramené impuissant au pied de la Domination, qui est verte de rage, qui est dans une colère folle ! On lui a fait injure ! On a échappé à son contrôle ! On a ouvert la porte de sa peur, on va le payer ! On l’a ridiculisée, il n’y a pas de crimes plus grands et l’enfant va en subir les conséquences !

    Il est placé sur une table, à côté d’autres enfants, qui ont tous une clé dans le dos, ou bien qui sont tenus par des fils ! On les fait marcher et ils fonctionnent ! On les tient ! Mais l’enfant évadé pose un problème ! Comment se fait-il qu’il échappe au contrôle ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui manque ? La Domination frappe l’enfant sur la table, pour essayer de voir ce qui cloche… Peut-être aussi qu’en tapant d’ssus, on peut le réparer ? Des fois, ça arrive et ça évite beaucoup d’efforts !

    Mais cet enfant-là résiste et ce n’est pas normal ! La Domination est outrée, scandalisée ! Ne nourrit-elle pas ? Ne fait-elle pas tout pour le bonheur de l’enfant ? N’a-t-elle pas une vie de martyr, à essayer d’éduquer l’enfant ? Elle laisserait tomber l’enfant, si ça ne tenait qu’à elle ! Ainsi va l’aveuglement de la Domination et son hypocrisie ! A partir de là, elle peut être un monstre !

    Elle ouvre l’enfant sur la table, elle le dissèque, pour regarder à l’intérieur et découvrir le défaut du mécanisme ! L’enfant hurle, crie, pleure, demande pardon, supplie, mais la Domination veut vraiment comprendre pourquoi son pouvoir est inefficace ! Elle manie son scalpel et entaille ici, ampute là-bas, presse encore et écoute les plaintes ! Non décidément, elle ne trouve pas d’anomalies ! D’ailleurs, elle en marre ! La vie continue et il y a plein d’autres plaisirs qui occupent la Domination !

    Elle referme tant bien que mal l’enfant, qui ne bouge plus ! Peut-être est-il mort ? Où est l’enfant ? Il ne rêve pas, il ne souffre même plus, il est retranché en lui-même, dans un noyau apparemment ! Mais il est libre… D’un geste négligent, on lui fait signe qu’il peut quitter la table de dissection et il se relève hagard, vide, se sentant encore même vaguement coupable ! Dame, il ne serait pas comme les autres ! Il serait méchant ! Il n’aimerait pas la Domination, qui pourtant l’aime tant ! Quelle ingratitude ! Honte à l’enfant !

    Il titube en retrouvant l’air libre ! Il est couturé comme c’est pas permis ! Il sent toutes ses blessures ! De nouveau, il pense un peu… Il n’est donc pas mort ! Oh ! Il ne faut pas aller trop vite : sa tête est meurtrie, pleine de pansements ! Mais enfin il se remet à courir ! Les enfants, c’est plein d’énergie, de foi, de bonheur ! L’enfant court dans les bras de la reine Beauté, qui est là sous les arbres, où le soleil fait des émeraudes et des diamants ! Et la reine Beauté est pleine d’amour et elle console l’enfant ! Elle lui dit : « Regarde ! » et le spectacle commence, qui apaise et enchante !

    Ainsi l’enfant apprend !

                                                                                                       175

         Il est tard et Andrea Fiala rentre chez elle... Elle s’énerve un peu avec ses clés, quand une violente lumière lui cingle le visage ! « Mais qu’est-ce… ? fait-elle.

    _ Tout va bien, m’ dame ? demande un jeune gars, qu’on voit mal à cause de sa lampe torche.

    _ Mais oui, je rentre chez moi… Mais qui êtes-vous ?

    _ Ben nous, on est la milice des scouts, m’dame !

    _ La milice des scouts ?

    _ C’est ça, m’dame ! On protège les gens… et vu que l’éclairage public a une panne, m’dame, on a cru que vous étiez un voleur… ou une voleuse ! Ah ! Ah ! Mais ce n’est pas le cas, hein, m’dame ?

    _ Non, en effet, je rentre chez moi ! Mais vous défendez les gens contre qui ?

    _ Ben, contre les casseurs, m’dame ! Y sont partout, vous savez, avec leurs cagoules et y détruisent tout ! Y n’ont aucun respect m’dame et y sont dangereux !

    _ Et vous pensez pouvoir les affronter ? réplique Andrea, qui regarde une dizaine de jeunes apparemment assez frêles.

    _ Sûr, m’dame ! On s’entraîne pour ça ! »

    Le scout se tourne vers le premier qui est derrière lui et lui crie : « Baisse tes putains d’z’yeux ! Pompes pour tous, exécution ! » Les corps, à peine sortis de l’adolescence, sont allongés sur l’asphalte et se mettent à monter et à descendre ! Andrea en éprouve une vague pitié, mais en même temps elle reconnaît qu’ils ne badinent pas !

    « Chef ! Chef ! » fait une voix qui sort peu à peu de la nuit et un scout haletant court vers l’interlocuteur d’Andrea. « Chef ! Chef ! Y a un autre groupe qu’arrive ! J’ sais pas qui c’est, mais m’ont pas l’air gentils !

    _ Me regarde pas comme ça, idiot ! Baisse tes putains d’z’yeux !

    _ Oui chef !

    _ Eh mais, dit Andrea, vous n’ pouvez pas parler correctement à vos hommes ? intervient Andrea. Comment pouvez-vous après ça demander du respect ?

    _ M’avez mal compris, m’dame ! répond le chef. Y a pas d’chef ici, m’dame ! En fait, ils sont nouveaux et y a une grande fête de prévue dans la nuit ! Avant, faut aguerrir le groupe !

    _ Tout de même !

    _ On n’est pas des fascistes, m’dame !

    _ Eh mais chef ! Chef ! fait l’éclaireur. C’est p’têt des antifas qui arrivent !

    _ Baisse tes putains d’… Ouais, tout le monde en position ! Paré à l’ennemi ! »

    Les scouts se dispersent, sous les yeux médusés d’Andrea, comme si on tendait un guet-apens et bientôt d’autres silhouettes furtives apparaissent ! « Halte là ! crie le chef des scouts, en brandissant sa lampe torche.

    _ Halte là ! lui répond apparemment un autre chef.

    _ Qui êtes-vous ?

    _ Non, vous qui êtes-vous ?

    _ Milice des scouts !

    _ Milice des arbres ! Vous n’êtes pas en train d’ couper des arbres, par hasard ?

    _ Non, on protège la population des casseurs !

    _ Parfait ! Parfait ! Rien à voir avec nous autres ! Sortez de l’ombre les gars, c’est des amis ! »

    Par un coup de sifflet, le chef des scouts invite aussi ses hommes à quitter leur cachette et les deux groupes ont l’air de s’entendre… En tout cas, leur soulagement est palpable ! On finit même par se taper dans le dos, en souriant ! « Remarquez, reprend le chef des scouts, que l’agriculteur est maître chez lui ! Faut bien qu’il protège ses cultures !

    _ Et qu’il utilise des pesticides ? enchaîne interloqué le chef des arbres. Il a aussi l’ droit d’chasser, hein ? Détruire la nature, ça y sait faire ! Mais c’est qu’on défend les valeurs de droite, on dirait !

    _ Baisse tes pu… Oh ! Oh ! J’ sens subitement comme une odeur de gauche ! Le jean crasseux et la canette de bière ! La cuisine sale et les amours sur le lino !

    _ Oh ! Oh ! Messieurs, j’ vous présente ceux qui vouvoient leurs parents ! Les amis du château, les traîtres de 40 !

    _ Oh ! Oh ! Messieurs, j’ vous présente les intellos de gauche, la paresse au bout des ongles ! L’athéisme du cochon !

    _ Oh ! Oh ! Voilà des pollueurs !

    _ Oh ! Oh ! Voilà des casseurs ! »

    On entend une baffe, puis une autre et la mêlée devient générale ! Andrea soupire, rentre chez elle et retrouve le silence. Elle se demande comment elle pourrait de nouveau espérer et elle imagine soudain son petit appartement tel un vaisseau spatial, en route vers un nouveau soleil, un nouveau monde appelé intelligence !

  • Les enfants Doms (T2, 166-170)

    Doms58

     

     

       "Tu peux pas comprendre! C'était mon pote..."

                        Le Pacha

     

                                    166

         Anar discute avec son pote… « Moi, c’ que je veux, c’est ma liberté !

    _ Bien sûr !

    _ Sans la liberté, la vie n’a pas d’ sens ! Elle vaut pas la peine d’être vécue !

    _ J’ l’ai toujours dit !

    _ Un jour, j’ s’rai libre comme l’oiseau, comme le vent !

    _ Eh ouais !

    _ Ah ! La liberté !

    _ C’est queq chose !

    _ Y n’auront pas ma liberté !

    _ Ça non !

    _ Y a rien de plus beau !

    _ Sûr !

    _ Je veux ma liberté !

    _ Hon, hon !

    _ Ouh !

    _ Ouh !

    _ Une liberté d’ dingues !

    _ Tant qu’à faire !

    _ Tu veux que j’ te dise ce que c’est qu’ la liberté ?

    _ Allez, vas-y !

    _ Ben, c’est chanter la Terre soyeuse !

    _ Soyeuse ? Pas joyeuse ?

    _ Nan ! J’ suis libre, oui ou non ?

    _ Libre, libre !

    _ Ah ! Ah ! La flamme aussi est libre !

    _ Elle danse !

    _ Ouais !

    _ Tu voudrais pas foutre le feu, des fois ?

    _ Eh ! J’ suis pas débile ! J’ veux juste être libre, sans contraintes, ni lois !

    _ Sans bagnole, sans canne à pêche ! Libre, quoi !

    _ Exact !

    _ T’auras même plus envie de pisser !

    _ Tu m’ cherches ?

    _ Non, mais tu sais qu’il y a un animal en toi et qu’il a des besoins !

    _ Normal !

    _ Normal, normal ? Mais l’animal qui est en toi, il veut être le plus fort ! Tu le savais, ça ?

    _ Ben oui, il veut être libre !

    _ Non seulement, il veut être libre, mais il veut encore avoir raison sur les autres ! Il peut pas rester tout seul, sans rien faire ! Et ça, vouloir avoir raison, être le plus fort, c’est un sacré esclavage, non ?

    _ Qu’est-ce que tu racontes ? Moi, je veux juste être libre et en harmonie, avec la Terre ! Sinon, on la détruit !

    _ Bien sûr ! Mais, moi, j’ te parle d’instincts, comme la pulsion de faim ou la pulsion sexuelle ! On a besoin instinctivement de se sentir supérieur à l’autre…

    _ Euh…

    _ Dame ! Il s’agit de s’imposer, pour pouvoir se nourrir et s’ reproduire ! d’où ton idée de liberté, car elle te permet de te sentir différent, comme si les autres étaient esclaves et toi leur maître, leur libérateur! Tu songes à les commander !

    _ Mais non ! La liberté, c’est le partage, la reconnaissance de l’autre ! Chacun est libre et personne n’est chef !

    _ Mais on a besoin de dominer ! C’est pourquoi tu veux renverser la société ! Quand tu n’auras plus d’adversaires, tu t’en créeras !

    _ Nan, j’ veux juste être libre !

    _ Hum ! T’as pas envie de t’affranchir de ton égoïsme ? Tu pourrais être libre, sans vouloir changer les autres ! Car, tu comprends, détruire la société, c’est asservir les autres, c’est les faire obéir à ton point de vue !

    _ Mais c’est pour leur bien, puisque je les rends libres !

    _ Voooui, vooui, mais imagine, toi libre et comprenant qu’on ne change vraiment les autres qu’en les aimant ! C’est un truc qu’on pige avec le temps…, sinon il faut les détruire !

    _ Tu m’embrouilles avec toutes tes histoires !

    _ Excuse-moi, mais j’ croyais que tu voulais être libre ! Être libre, c’est être en paix avec soi, non ?

    _ Nan ! C’est quand y a plus d’ lois et d’ chefs !

    _ Autrement dit, t’es incapable d’être libre tout seul ! Il faut que les autres changent ! On en revient à la domination nécessaire ! Tu remarques que j’ai le triomphe modeste ! Tiens, repasse-moi l’ pâté, veux-tu ? J’adore ces discussions apéritives…

    _ Tu sais, j’ t’ai jamais vraiment kiffé ! C’ soir, on va chanter la liberté du feu… et t’en s’ras pas !

    _ C’est dégueulasse ! »

                                                                                                         167

         Cariou se regarde de nouveau dans la glace… Il tâte ses pansements : c’est pas bien joli, mais ça guérit tout de même ! Une idée lui a été soufflée par l’étudiante : la môme Espoir, toujours désireuse de bien faire, aurait été offrir ses services à un certain Malik, un vrai pauvre paraît-il, et ça tombe bien, car Cariou depuis longtemps désire rencontrer un vrai pauvre : il a un compte à régler avec eux !

    Mais cette fois-ci, en plus de son trench et de son chapeau, Cariou prend son LAL (la Lumière appelle la lumière), car il ne veut plus être pris pour un punching-ball et grâce au LAL, la vérité éclate, ce qui évite un tas de discussions oiseuses et de cruels malentendus !

    Dehors, il pleut comme vache qui pisse et RAM paraît encore plus morne que d’habitude, comme si une grisaille de deuil recouvrait la ville ! Cariou évite cependant les flaques, où des néons se reflètent, ainsi que des rêves perdus, et le quartier a de quoi faire frémir : aucune lumière ne tombe vraiment dans les fenêtres, qui ont l’air d’orbites creuses !

    Les logements sont donc sombres et exigus et la télé y fonctionne incessamment ! Cariou grimace en se rapprochant de la misère et pourtant certains et certaines ici lui sortent par les trous de nez, et Malik est peut-être de ceux-là ! Une colère sourde ne quitte pas Cariou, depuis qu’on le bassine avec la justice sociale, car les premiers à être égoïstes et hypocrites, ce sont bien les braillards qui la prônent ! Ils sont affreux en diable, car ils ne voient même pas les autres en tant qu’individus, ce qui crispe Cariou en l’obligeant à se calmer, quand il appuie sur la sonnette de Malik, car aussi l’injustice existe bien et il y a toujours beaucoup de souffrances !

    Malik est un type de taille moyenne, mais il est costaud, avec un visage agressif : « C’est pourquoi ? demande-t-il.

    _ Voilà je cherche cette fille, répond Cariou, en montrant la photo de la môme Espoir.

    _ Ouais, elle est passée par ici… Elle voulait nous aider qu’elle disait, mais je l’ai rembarrée ! On n’avait pas besoin d’elle !

    _ Est-ce qu’on peut en parler à l’intérieur…, car il se trouve qu’elle a disparu…. »

    Malik, à contrecœur, laisse entrer Cariou et une odeur un peu rance saisit celui-ci ! Tout ici paraît usé, jauni par le temps et Cariou se dit encore que la misère, c’est la pauvreté sans poésie ! Quand la ville n’est pas une vitrine resplendissante, elle est alors laide, il ne peut en être autrement, c’est le béton qui veut ça !

    Cependant, Cariou est aussi là pour résoudre une énigme et c’est pas seulement retrouver Belle Espoir! Il prend place autour d’une petite table, recouverte d’une toile cirée, et il jette un coup d’œil sur l’évier blanchâtre, au dessous du chauffe-eau ! « Qu’est-ce que vous voulez savoir ? fait Malik sans aménité.

    _ Vous m’ dites que vous avez rembarré la môme Espoir, alors qu’elle voulait vous aider… Pourquoi ?

    _ Parce que c’est toujours la même histoire ! Ces riches qui veulent s’occuper d’ nous ! On n’en a rien faire d’ leur pitié ou d’ leur condescendance !

    _ Vous n’auriez pas non plus essayé d’abuser de la môme Espoir ? Vous savez, le phantasme de la bourgeoise, en tailleur Chanel et qu’on viole pour la dessaler, question de lui apprendre la vie, d’autant qu’elle sent bon et qu’on l’imagine forcément frustrée !

    _ Oh ! Oh ! Pour qui vous m’prenez ! J’ suis un progressiste, moi, pas un voyou ! J’ respecte la femme !

    _ D’accord, mais y a quand même quelque chose qui m’ turlupine ! Comment vous faites, vous, les vrais pauvres, pour vous passer de Dieu ! Tout de même, travailler pour vivre, puis mourir et rien d’autre, c’est sacrément costaud ! C’est accepter le sort de l’animal, mais avec la conscience !

    _ Ah ! Mais nous, nous combattons l’exploiteur, pour que chacun ait la même richesse et comme ça on s’ra heureux, sans inégalités sociales !

    _ J’ comprends qu’on puisse lutter pour se défendre ! Il y a encore trop de conditions de travail pénibles et dévalorisantes, mais l’égalité ne peut pas être un but en soi !

    _ Ah non ? Et pourquoi ?

    _ Mais parce que la différence, c’est la vie ! C’est elle qui détermine notre individualité ! Tout le monde à un mètre cinquante, ce n’est pas seulement impossible, mais c’est même pas souhaitable ! Du reste, les communistes l’ont essayé et on connaît la suite !

    _ N’empêche, y a des exploiteurs !

    _ Oui et si vous les voulez au même niveau, c’est pour les détruire et vous sentir les maîtres ! Là, que vous n’ayez pas besoin de spiritualité s’explique ! Car vous êtes comme les animaux, vous ne vivez que pour votre domination !

    _ Et tu crois que je vais me laisser insulter dans ma propre maison !

    _ Et moi donc ? Chaque jour, on doit vous entendre brailler au nom de la justice sociale, alors que c’est votre égoïsme qui gueule ! Pas pour vous la patience, l’effort, la compréhension, la nuance ! Vous ne respectez personne, sauf vous-mêmes ! De véritables salopards !

    _ Grrr ! »

    Malik se lève et se prépare à bondir, mais avec la vitesse de l’éclair, Cariou dégaine son LAL et sans hésiter tire ! Il a une surprise : Malik a disparu, mais soudain un grognement terrifiant retentit sous la table ! Cariou se baisse et voit une hyène baveuse, les crocs à l’air, qui le fixe avec ses yeux de cendre ! Réprimant son effroi, il se place derrière sa chaise et recule vers la porte ! Il subit deux attaques, que repousse la chaise et ouf ! il ouvre la porte et referme derrière lui ! Les hyènes ne connaissent pas l’usage des poignées, c’est bien connu !

                                                                                                       168

         Mais où est Sullivan ? Dans le programme de Macamo sûrement, mais où exactement ? Sullivan se voit vêtu comme un infirmier et au milieu d’un couloir, qui paraît celui d’une maison de santé ! Il est au pied d’un escalier assez sombre et soudain il perçoit une plainte qui vient d’en haut ! Il s’apprête à monter, mais une femme, elle aussi en tenue d’infirmière, sort d’une porte et lui dit : « Mais qu’est-ce que vous faites ? Il faut faire cette chambre, puis les autres !

    _ Il m’a semblé entendre une plainte, venant du haut de cet escalier !

    _ Il n’y a rien là-haut ! C’est juste le toit ! Vous avez dû entendre le vent ! »

    Sullivan acquiesce et va aider l’infirmière… Ils font le lit, rangent la chambre, nettoient la salle de bains, puis ils passent à la suivante et quand tout l’étage est terminé, c’est la pause, utilisée par Sullivan pour revenir sur ses pas, car il en est persuadé : il a bien entendu un gémissement !

    Le voilà de nouveau au pied du petit escalier, qui mène sous le toit, et sans plus attendre il monte les marches ! Effectivement, on arrive à un couloir mansardé, dont un côté, plongé dans l’ombre, semble inoccupé, mais de l’autre une porte est entrouverte, laissant passer la lumière du jour et quand Sullivan s’approche, il voit que quelqu’un s’agite dans la pièce ! Il ouvre un peu plus grand la porte et découvre une vieille dame, en fauteuil roulant et qui grimace pour installer une bouilloire électrique !

    « Laissez-moi vous aider ! » s’écrie Sullivan. La vieille dame se fige un instant, surprise, puis elle opine et laisse Sullivan mettre l’eau à chauffer. « Vous êtes toute seule ici ? demande Sullivan. L’infirmière de l’étage au-dessous m’a affirmé qu’il n’y avait personne ici !

    _ Oh ! Oui, je crois qu’on m’a oubliée…

    _ Mais comment vous faites ? Vous n’avez même pas de fenêtres pour voir dehors ! s’étonne Sullivan, qui ne voit qu’une tabatière pour ouverture.

    _ On s’ débrouille… On s’habitue…

    _ Mais… mais c’est impossible ! On ne peut pas vous laisser vivre comme ça !

    _ Vous êtes charmant, vous savez… Voulez-vous une tasse de thé ? Je n’ai pas souvent de visites… En fait, vous êtes le premier qui vient me voir depuis bien longtemps… Mais asseyez-vous, je vais vous préparer ça ! »

    Sullivan prend place en effet sur l’unique chaise et il observe la petite vieille, qui, grâce à quelques gestes d’experte, lui propose bientôt une tasse de thé... Ils se regardent l’un l’autre durant un instant, sans rien dire, puis Sullivan reprend : « Je ne comprends toujours pas… »  Il est accablé par l’abandon de cette femme, mais elle lui répond : « Vous savez, il n’en a pas toujours été comme ça ! A une époque, j’étais en pleine lumière et on me courtisait à l’envi ! Je rayonnais et j’avais un tas d’adorateurs ! (Elle sourit!) Oh ! Je n’étais pas seulement belle et on écoutait ce que je disais ! Ma beauté était aussi source de sagesse ! Mais, un jour, des hommes sont venus et ils étaient froids et hautains !

    _ Mais qui étaient ces hommes ?

    _ Des matérialistes ! Des scientifiques, des philosophes ! Ils m’ont dit que je n’étais qu’une illusion, voire une escroc ! (Elle sourit de nouveau !) Ils ont rajouté que je les gênais, pour qu’ils soient libres ! Ils m’ont ridiculisée, traînée dans la boue, avant de me conduire ici ! Je pense d’ailleurs qu’ils ont passé le mot, pour qu’on en vienne à m’oublier !

    _ Mais… mais vous ne pouvez pas rester ainsi ! Ce n’est pas une existence ! Écoutez, c’est le printemps ! Dehors, les jardins sont en fleurs ! Je vais vous descendre, car il n’y a pas d’ raisons, pour que vous ne puissiez pas profiter vous aussi du soleil !

    _ Vous croyez… ?

    _ Mais bien sûr ! Je ne sais pas qui étaient ces hommes, mais ils se sont comportés à votre égard avec la dernière brutalité ! Pour qui se prenaient-ils ? Alors, voilà, je descends d’abord votre fauteuil, à l’étage inférieur et je viens vous chercher !

    _ Vous allez me prendre dans vos bras ?

    _ Certainement ! Et après on prend l’ascenseur et hop ! on est dehors, à respirer l’air pur !

    _ Hi ! Hi ! Chic alors ! »

    Sullivan fait comme il a dit et lui et la vieille dame sont bientôt dans le jardin, où un phénomène extraordinaire a lieu ! Toutes les fleurs, toutes les feuilles semblent prises de folie, en s’agitant dans tous les sens ! Tout se passe comme si elles saluaient la vieille dame, telle une ancienne connaissance ! Elle-même paraît avoir rajeuni subitement : son visage a l’air d’un soleil, que prolonge ses longs cheveux d’or ! C’est une véritable fête à laquelle assiste Sullivan, bien qu’il la mette sur le compte de l’effet du vent et du bonheur retrouvé !

    « Je ne vous ai même pas demandé votre nom ! dit-il en riant à la vieille dame.

    _ Je m’appelle Poésie ! »

                                                                                                     169

         Mai 53 : les pylônes du nord, survoltés, se révoltent ! Ils n’ont pas assez de courant, disent-ils, et ils marchent sur Paris ! Des échauffourées ont lieu et la police disjoncte ! Le pylône Garcin s’écroule et il devient le symbole de la lutte ! Le gouvernement fait bientôt marche arrière et c’est le décret 2074, qui autorise les pylônes à posséder 2074 boulons (d’où le nom du décret) sur un seul côté !

    Avril 57 : les poissons de l’Essonne en colère ! On a autorisé l’élargissement d’un barrage en amont ! « C’est la fin du petit poisson ! » jette le syndicat Arrête ! La préfecture est prise d’assaut ! A l’intérieur, plus de quatre ordinateurs sont saccagés à coups de nageoires ! Une enveloppe de deux millions est débloquée ! Un leurre pour les syndicats ! « On n’a plus la pêche ! » renchérit le poisson !

    Juin 60 : la production de cheveux atteint 60 %! Du jamais vu, pour Charles le Chauve, patron du TIF ! Mais le contre-coup pour les ciseaux est énorme ! Les coupes dans le budget sont très sévères ! Les ciseaux à une lame sont proposés à l’Assemblée, par le groupe Shampoing ! Tollé de l’autre côté, dans le parti Acier ! Devant l’état d’urgence, la loi Pellicule est promulguée, montrant toute la fragilité du système !

    Décembre 72 : le secteur du pictogramme est menacé ! La concurrence chinoise est mise en cause ! Plus de trois pictogrammes sur cinq seraient chinois, selon une récente étude de l’AMRA ! Des mesures protectionnistes sont prises, mais insuffisantes selon les syndicats ! Un militant tente de s’immoler par le feu ! Ému, le gouvernement lance le programme « Ton pictogramme et toi ! » Cependant, la saison est désastreuse et de fortes pluies accentuent encore la précarité des pictogrammes ! « Nous ne céderons pas ! » disent Pierre et Jacques. Au lendemain de la manifestation du 3, le pays est sous le choc !

    Septembre 85 : les escargots en ont marre ! Ils accusent la haute restauration ! « Ils profitent de nous ! » crient-ils et les chiffres sont éloquents : à cause du remembrement, le déficit extérieur s’élève à plus de vingt milliards ! « On est dans une situation de fou ! » déclare La Coquille, qui a des antennes dans toutes les cuisines ! « Ça fait des années qu’on en bave ! Le gouvernement ne nous écoute pas ! » constate amère La Coquille. Les limaces se soulèvent à leur tour, suivies des punaises et des pucerons ! Le malaise est celui de toute une génération : on parle de fracture sociétale ! Le groupe Limace aveugle fait son apparition et les dégâts sont considérables ! En novembre, la parcelle de Saint-Ouen est le théâtre d’affrontements violents ! Démission du premier ministre La Bêche en janvier !

    Octobre 91 : les crapauds du Sud en ébullition ! Ils ne veulent plus être transformés en princesse ! « Non aux baisers, oui à la laideur ! » entend-on dans les cortèges. En fait, la colère gronde depuis que les grenouilles ont été privilégiées ! Celles-ci ont demandé deux nénuphars par centimètres carrés, or la législation européenne n’en autorise que trois aux millimètres carrés ! « En donnant satisfaction aux grenouilles, on a évidemment lésé les crapauds ! explique Couac, qui se baigne depuis toujours dans le même étang. Vous voyez le jonc là-haut ? A l’origine il venait jusqu’ici ! Puis, on se reproduisait par là ! Maintenant, on fait comment ? » Devant les mares, on voit des crapauds qui cachent leur misère, mais les besoins sont évidents ! Deux têtards sont tués à Melun et deux batraciens sont arrêtés ! « A mort ! A mort ! »  est tagué un peu partout ! En mai, la sécheresse est vécue comme une trahison ! L’apaisement ne viendra qu’en juin avec les premiers nénuphars en plastique, ce qui provoque l’indignation des écolos !

    Années 2000 : années noires ! Les moulins à café ne tournent plus ! Largement déficitaires depuis longtemps, ils doivent cesser toute activité ! Les employés fustigent le directeur Jacques le Manchot. « Il a coulé volontairement la boîte, disent les syndicats, car ils ne pouvaient pas s’en servir ! » « Handicaphobie ! » alertent les associations ! Les pourparlers avec le groupe Marc échouent ! Malgré l’occupation de l’usine, les licenciements sont nombreux ! « Tout le monde sera recasé ! » assure le ministre Grain, mais le scandale éclate : le Manchot aurait falsifié les comptes à tour de bras !

    Avril 2030 : crise des calendriers ! Ils réclament un mois supplémentaire, au regard de l’inflation !

    Mai 2045 : « Nous n’en pouvons plus ! » disent les lapins.

    Années 3000 : pénurie de botox, des salons ferment, des femmes se suicident ! Le lobby des rouges à lèvres est montré du doigt !

    Août 4010 : « Tous des salauds ! »

    8 mars 5060 : un homme est heureux, enfin satisfait ! Il est abattu immédiatement !

    Soleil naine rouge, clap de fin !

                                                                                                     170

         Andrea Fiala écrit : « Hier, Jack, Owen et moi, nous avons rebaptisé notre association l’OCED, anciennement OED, en SED : « Sauvons les enfants Doms ! » En effet, dès le départ, nous dire : Ennemi de… ou contre » nous gênait ! Nous ne voulons aucune haine, ni aucune violence, mais il s’agit bien de sauver des enfants d’eux-mêmes, car ils sont d’abord des enfants, pas totalement responsables de leur personne, et ensuite ils sont surtout les victimes d’une situation, d’un monde créé par les adultes ! Espérons que ce nouveau nom durera, la SED, et qu’un jour il sera connu, puisque cela voudra dire que nous avons été entendus et compris, quoique pour l’instant ce soit tout le contraire et que nous travaillions dans l’indifférence la plus totale !

    Il y a une raison à cela et nous allons encore l’expliquer, d’autant que nous rappellerons qui sont les enfants Doms et pourquoi ils sont des victimes (ce qui ne les excuse pas complètement cependant...) ! Mais nous savons que la domination animale nous anime et que notre égoïsme nous pousse naturellement à nous développer et à nous satisfaire ! Nous voulons donc une liberté complète et nous nous faisons fort de nous débarrasser de tous les obstacles, et c’est pourquoi nous parlons volontiers de justice sociale ou d’égalité ! L’histoire de l’humanité est celle d’une domination qui se combat elle-même ! Car toute domination engendre une autorité, un contrôle, des règles, des dogmes qui étouffent les autres dominations, déterminées à s’en défaire ! Ainsi, nous nous sommes libérés de l’influence religieuse et plus tard de celle du communisme et aujourd’hui, apparemment aucune idéologie ne pourrait nous conquérir ! Elle serait aussitôt relativisée et classée comme une opinion ! La vérité nous est suspecte !

    Pour nous rendre libres, nous avons naturellement fait appel à la raison et aux faits ! Nous avons eu recours à la logique et seule l’objectivité nous a paru acceptable ! La science moderne est né de ce mouvement et elle ne peut être que matérialiste, car aucun a priori ne doit être en mesure de fausser ses recherches ! Mais ce n’est pas uniquement la science qui a créé notre époque, c’est encore une forme de pensée, qui s’est demandé, quasiment avec acharnement, de quoi peut-on être sûr et comment vivre en s’appuyant sur son libre-arbitre, comme un homme essaierait de tenir sur un triangle ! Nous voilà donc perdus dans l’Univers, spectateurs de notre exploit, gouvernés par la raison, alors que l’océan de nos refoulements et de nos traumatismes nous taraude !

    Nous sommes devenus des étrangers au monde et à nous-mêmes ! Notre conscience nous embarrasse et nous ne savons au fond qu’en faire, à moins d’avoir une foi aveugle dans le progrès ! Aveugle, car l’impasse est bien là, comme le réchauffement climatique, qui nous condamne et que la science se révèle absolument incapable d’enrayer, car elle a beau présenter ses chiffres et sa logique, nous ne changeons pas vraiment nos habitudes, nos comportements ! Elle ne sait pas plus nous parler que les militants écologistes radicaux, qui par leur violence ne font que renforcer les haines et le rejet de leurs adversaires ! C’est que l’homme n’a jamais été et ne sera jamais que raison ! Il a besoin de rêver, d’espérer, d’être rassuré et même de croire ! Il n’est pas un titan de fer, heureux de son malheur ! Il sent instinctivement qu’il est sur Terre chez lui et qu’on s’occupe de lui ! Peu importe que ce sentiment soit obscur, irraisonné, il est ! D’ailleurs, qui pourrait vraiment résister à l’idée qu’il est absolument abandonné et que tous ses efforts sont vains ?

    Le matérialisme nous a été nécessaire, pour nous donner notre liberté, mais lui-même n’a pas échappé à la domination et il s’est même délecté, on peut le dire, d’abaisser, de ridiculiser toute subjectivité ! Ce n’est pas la seule raison qui l’a mené, mais quand il n’obéissait pas à la peur, car il ne veut pas être trompé, il a éprouvé une sorte d’ivresse à déchirer les anciennes croyances, comme le fauve sent sa puissance en terrassant sa proie ! Cependant, en chemin il a oublié quelque chose d’essentiel… Il s’est amputé de lui-même et s’est perdu, ce qui fait que notre époque produit des monstres, tels que les enfants Doms ! Si le ciel est vide, si nous sommes un accident dans l’Univers, si notre destin est de disparaître, sans laisser plus de traces qu’une pierre jetée dans l’eau, si nous comprenons que la raison triomphante est une illusion, alors notre seule planche de salut, c’est nous-mêmes, notre égoïsme, notre domination animale ! Comment ne pas être écrasé, anéanti par l’étrangeté du monde, sa différence, sinon en se construisant une bulle qui nous fait les maîtres, qui nous conduit au déni, au rejet de l’autre, à la violence et au chaos !

    A un stade ultime, notre bulle est notre tente à oxygène ! Sans elle, nous ne pouvons respirer et comment dans ces conditions la raison saurait nous atteindre ? Voilà pour l’impuissance de la science, face aux monstres qu’elle a en partie engendrés ! Les enfants Doms sont dans une bulle quasi complète et tuer d’autres enfants ne leur paraît pas condamnable ! L’égoïsme est tel que l’autre est abstrait ! Ceci explique aussi pourquoi on est aujourd’hui capable de nier les plus grandes évidences, au profit de théories complotistes ! Nos bulles ne veulent aucun courant d’air ! Mais qu’est-ce qui peut arranger la situation, si la raison devient inutile ? Qu’est-ce que le matérialisme a ignoré ou méprisé sur sa route et qui pourrait ouvrir les bulles ? Comment nous réconcilier avec nous-mêmes ? Comment redevenir bons, doux, et confiants ? Comment apaiser les enfants Doms, en leur montrant qu’il est possible de ne pas avoir peur ? Comment offrir de l’espoir, ce qui libérerait les enfants de demain ? Comment leur rendre leur innocence et leur légèreté ?

    Revenons en arrière…, car dès le départ les hommes, en admirant la nature, ont eu le sentiment qu’un dieu les avait créés, les aimait et les protégeait ! C’est ce message essentiel de foi et de confiance, que suscite la beauté, qui a été perdu et même raillé ! L’artiste a en effet été vu comme un malade, un inadapté, au point même que le scientifique pense pouvoir le remplacer, en s’imaginant le talent résultat de la volonté ! Le matérialisme s’oppose à la beauté en ce sens qu’il faut de l’innocence pour s’émerveiller de celle-ci et comprendre son message ! Autrement dit, l’enfant est sensible à la foi et il en garde toute sa force ! Le voilà capable de rassurer et de libérer les enfants Doms ! Inutile de dire que celui qui admire la beauté respecte aussi la nature et cesse de la détruire ! Retrouver le sens de la beauté est notre avenir, mais encore faudrait-il que le matérialisme reconnaisse son échec ou sorte de sa bulle et c’est loin d’être gagné !

  • Les enfants Doms (T2, 161-165)

    Doms55

     

     

        "Et tu sais pas qui j'ai rencontré? Teddy Bass!"

                                               Sexy Beast

     

                                   161

         Piccolo avance difficilement dans la neige… Il est déjà en sueur et il a les extrémités qui gèlent, car son sang a toujours mal circulé ! La voix de madame Pipikova vient lui battre les oreilles… Elle parle d’une estrade, située non loin de là, et elle dit : « C’est bien simple ! Seul celui qui travaille peut manger ! » C’est en effet la loi dans le camp de redressement matérialiste et Piccolo sent encore une fois le poids de sa hache, alors qu’il s’approche de l’énorme arbre qu’il doit abattre !

    Et vlan ! Et vlan ! Piccolo frappe, en alternance avec un autre détenu, et les copeaux volent, mais assez vite Piccolo n’en peut plus ! Il regarde ses mains et les ampoules qui y naissent ! C’est qu’il n’est pas habitué à ce genre de tâches ! Mais surtout il s’ennuie et il voudrait écouter le silence de la forêt, surprendre quelque animal ou admirer les formes neigeuses qui gouttent là-bas, dans le ruisseau !

    Autrement dit, il rêve et il se fait subitement reprendre par un gardien ! « T’as pas compris le message ! s’écrie celui-ci. Seul celui qui travaille peut manger ! Tu bosses pas, tu manges pas ! » Piccolo entrevoit le temps d’un éclair un poulet rôti, suivi de fraises à la crème chantilly et il a pincement douloureux au creux de l’estomac ! « C’est pas qu’ j’veuille pas travailler, dit-il d’un ton convaincu au gardien, mais j’suis pas doué pour le travail de force ! 

    _ Dis plutôt que t’es un fainéant de bourgeois !

    _ C’est pas vrai ! Donnez-moi une tâche moins pénible et j’ m’en acquitterai !

    _ Pfff ! Tu m’ dégoûtes ! Eh ben, va donc ramasser les branches, au lieu d’ rien foutre ! »

    Piccolo sourit et s’exécute ! Le voilà plein d’entrain à ramasser les branches, que l’on coupe sur les troncs couchés ! Les branches ? Mais ce sont de petits troncs ! Piccolo est surpris par leur poids ! Il vacille dans la neige, à les traîner ! Il s’effondre, se relève, déchire ses vêtements, s’écorche les mains et ne sent plus son épaule ! Il souffle comme un phoque, quand retentit de nouveau la voix de madame Pipikova : « Qui pose problème là-bas ? Évidemment, c’est Piccolo ! Piccolo l’intello ! l’exploiteur ! Piccolo, le capitaliste méprisant ! le bourreau du peuple ! le cauchemar du travailleur ! le roi de la casse sociale ! l’ami du CAC 40 ! le larbin de la dividende ! Encore un effort, Piccolo ! Par le travail, on guérit du mal ! On devient un camarade ! une abeille solidaire de la ruche ! On partage son miel avec les copains ! On est soucieux d’ la veuve et d’ l’orphelin ! On aide les vieux ! On accueille l’étranger avec le sourire ! On lui dit qu’il est ici chez lui ! On n’a pas d’ préjugés ! Le communisme, c’est l’ printemps sur Terre ! »

    « Qu’est-ce qu’on peut entendre comme conneries ! » se dit Piccolo, mais il joue le jeu et ne ménage pas sa peine ! Il trébuche encore en tirant une branche, à cause du terrain accidenté, mais son fardeau va rejoindre un tas déjà assez important et dont lui seul est l’auteur ! Puis, c’est le soir, l’arrivée des ténèbres et le travail cesse ! Les détenus sont mis en rang, pour être comptés, avant de pénétrer dans le camp ! L’impatience gagne tout le monde, même les gardiens, car chacun a froid et faim !

    On se précipite vers la cantine, mais là la déception est grande : il n’est pas question de manger à satiété ! On n’a droit qu’à une pauvre soupe bien trop claire, accompagné d’un croûton de pain ! Ce n’est pas assez et on regarde avec envie les gardiens, qui semblent avoir les joues bien rebondies ! On pense alors que l’encadrement se nourrit sur le dos du travailleur et que la corruption règne dans le camp, mais on s’en veut aussitôt : n’est-on pas de bons camarades ? Qui se permettrait, chez les communistes, de profiter de l’autre ? Pourrait-on imaginer chose plus insensée ?

    Cependant, c’est le coucher et les corps fatigués ne tardent pas à ronfler ! Seul Piccolo garde l’œil ouvert et attend… Il est aidé en cela par son estomac qui râle et bientôt, alors que tout le camp dort, il se glisse sans bruit à l’extérieur… Il file vers la baraque de madame Pipikova, qui possède une chambre indépendante et il y pénètre comme un chat ! Il se penche sur le lit de madame Pipikova, qui se réveille subitement : « Mais qu’est-ce… ? » fait-elle apeurée. Piccolo la bâillonne sans ménagement et la tire du lit, pour la faire asseoir à une petite table ! Il allume et prend place en face d’elle ! « Le bâillon dit-il, c’est pour pas que vous criiez ! Maintenant, écoutez-moi… Ils construisent un pont à deux kilomètres d’ici, vous le savez , bien sûr ! »

    Madame Pipikova opine et Piccolo reprend : « Bien ! Pour déterminer la résistance du pont, ils doivent résoudre cette équation à trois inconnues ! » Piccolo l’écrit sur une feuille blanche, sous les yeux médusés de madame Pipikova ! « Vous êtes d’accord qu’il faut construire des ponts et que c’est un véritable travail ! ajoute Piccolo. Vous allez donc résoudre cette équation, car seuls ceux qui travaillent peuvent manger… ou dormir ! C’est la loi du camp ! Allez ! »

    Madame Pipikova a le front en sueur et elle écrit : « Je ne sais pas faire ! 

    _ Mais c’est madame Pipikova la fainéante ! s’écrie Piccolo. La blonde farfelue des salons ! la riche oisive et méprisante ! la parvenue inutile ! la fille gâtée du bourgeois ! la planquée de la classe ! la camarade frivole ! Allez, vous connaissez la loi ! Seuls ceux qui travaillent peuvent manger… ou dormir ! »

    Madame Pipikova a envie de pleurer ! Son crayon tremble à côté des x et des y ! Piccolo lui tape sur la tête, en disant : « J’ai jamais vu une telle paresseuse ! Vous voulez pas bosser, c’est tout ! On y va là ! Vous en mettez un coup et vous pourrez aller vous coucher ! Non ? Montrez-moi le poil que vous avez dans la main, sale profiteuse ! Depuis quand vous abusez les autres ? Il faut bien le construire ce pont, non ? J’attends ! On a toute la nuit devant nous ! Vos larmes vous trahissent, vous savez ! C’est le regret de la trahison qui coule ! Quelle honte pour le parti ! Vous connaissez pourtant la loi ! Alors, ces trois inconnues, ça vient, camarade ? »

                                                                                                       162

         L’Humanité rentre ivre chez elle ! Elle chantonne, avant de trébucher dans l’escalier ! « Qu’est-ce que je tiens ! s’écrie-t-elle. J’ suis bon pour le plumard ! » Elle arrive en soufflant et en titubant devant sa porte… « Plus qu’une minute et j’ pourrais m’ coucher ! Le bonheur ! » pense-t-elle. Mais là, elle ne trouve plus sa clé ! « Nom de nom ! C’est pas vrai ! Merde alors ! » Elle essaie la clé de la Justice sociale, car elle lui rappelle quelque chose… Mais c’est pas la bonne et l’Humanité s’énerve : « Mais tu vas y aller, connasse ! Allez vas-y, nom de Dieu ! 

    _ C’est pas fini c’ boucan ! s’exclame le voisin du d’ssous, qui est sorti sur le palier.

    _ Va t’ faire foutre ! lui répond l’Humanité. Tu vois pas qu’ j’ai des problèmes, non ?

    _ Vous êtes encore bourrée, c’est tout ! Vous f’riez mieux d’arrêter d’ boire !

    _ Quand j’aurai besoin d’un sermon, j’appellerai l’ curé !

    _ J’ parie qu’ vous êtes encore en train d’essayer vot’ clé de Justice sociale… Pas vrai ? Mais la Justice sociale, elle commence par respecter ses voisins !

    _ Mais qu’est-ce qui m’a foutu un emmerdeur pareil ! Si j’ bois, c’est parce que j’ suis malheureux ! Boouou ! Et si j’ suis malheureux, c’est parce que j’ suis exploité par les nantis ! Y veulent ma peau ! Ils l’auront pas ! Foi de l’Humanité !

    _ J’ viens d’ vous dire que la Justice sociale commence par se changer soi-même… et qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes toujours le même braillard ! Vous m’ méprisez pas, peut-être ?

    _ Si et j’ devrais même recevoir la médaille du travail, rien qu’à supporter vot’ sale gueule !

    _ C’est bien c’ que je pensais… La Justice sociale, c’est pour les autres, pas pour vous ! Vous, vous avez l’ droit d’être égoïste ! C’est pour ça que vot’ clé, elle marche pas !

    _ Encore un mot et j’ descends vous foutre sur la gueule !

    _ Oh ! La pauvre victime des riches ! Vous êtes aussi con qu’eux !

    _ Grrrr ! »

    Le voisin hausse les épaules et referme sa porte… « Bon, laissons tomber la Justice sociale…, se dit l’Humanité. Euh, la clé de la Science ? Eh bien, voilà ma grosse ! T’es sauvée ! La raison, l’objectivité, c’est du sérieux ! On la fait pas à un scientifique ! C’est d’ l’acier 100 %! Ces mecs-là, on fait cette clé en s’défiant d’ tout ! La classe !

    Mince, c’est pas la bonne non plus ! Qu’est-ce que c’est qu’ ce micmac ? Y a bien une clé ! Y a bien une porte ! Elle est en bois la porte… Ça doit fonctionner, c’est logique ! Mais qui suis-je ? Qu’est-ce que la réalité ? Où sommes-nous ? Qu’est-ce qui me prouve que je suis bien chez moi ? Mon nom ? Comme si ça pouvait être aussi simple ! Hi ! Hi ! Putain d’ clé ! Voyons… Le progrès, c’est l’avenir… A moins qu’ ce soit l’inverse ? Bououh ! Ça y est, j’ viens d’ comprendre quelque chose de capital, grâce à la Science : j’ suis un étranger dans l’ monde, avec la conscience de l’être ! Rien à voir avec la poste évidemment ! Ah ! Ah ! Matérialisme à la con ! Même pas foutu d’ouvrir une porte ! A moi, la garde !

    Au nom d’ la liberté, d’ la raison, nous nous sommes séparés de nous-mêmes ! Nous avons rompu avec l’enchantement ! Nous voilà errants ! Nous courons comme le poulet qui a perdu sa tête ! Comment j’ pourrais rentrer chez moi… et être heureux, avec la clé de la Science ! J’ crois plus en rien, c’est pour ça que j’ bois ! Comme la porte ! Bon sang, j’ai tellement soif de légèreté, de rire, j’ voudrais être innocent ! Y a quelque chose qui va pas en c’ monde ! J’ai été un enfant, avec mes rêves… et maintenant, j’ n’en ai plus ! J’ suis complètement paumée ! Voilà ma liberté ! Ah ! Les salauds ! Les fumiers !

    J’ vois un parterre de fleurs… C’est magnifique toutes ces p’tites flammes bleues, dans l’herbe scintillante ! J’ suis charmé ! Mais y a une fille qui passe à vélo, avec des lunettes de martienne ! Elle m’ méprise, car elle me trouve justement « fleur bleue » ! Elle, elle travaille son image, son ego, ça c’est moderne, sérieux ! Bon !

    J’ vois un champ de colza et son jaune est éblouissant sous l’ soleil ! J’admire ! Mais derrière y a des tracteurs qui font un fracas épouvantable ! Y n’ont pas une minute à perdre ! C’est toujours pareil : « Qui va faire le boulot ? », « Comment on va croûter, si on s’ met à buller ! » etc. !  

    Moi, j’ai envie d’ danser dans la lumière ! J’ trouve ça merveilleux ! Mais les gens, c’est des portes fermées, toujours à gueuler, jamais contents ! Dans l’ noir on est ! Tiens, hips ! le mieux, c’est qu’ j’y foute le feu à cette putain d’ porte ! Là, j’aurai mon soleil ! Ma joie ! Et y s’ra pas dit qu’ j’aurais été le jouet des nantis ! Non m’sieur !

    Briquet, nous voilà ! Allez chauffe, l’ami ! Montre ton progrès ! Oh là, ça y est, y a d’ la flamme ! Chaud les marrons, chaud ! Dantesque ! C’est dantesque ! Le génie au service de l’homme ! Accident de l’Univers, je te salue ! Tu viens encore de prouver ta capacité d’adaptation ! Y avait un obstacle et il fume maintenant ! Je dédie ce feu à tous ceux qui m’ont éclairé ! à tous ces penseurs irresponsables, qui m’ont fait seule et hargneuse ! à tous ces champions vaniteux de l’objectivité !

    Eh ! Mais c’est que j’ brûle, moi itou ! C’est le triomphe de la justice sociale ! Hips ! J’ vois pas pourquoi j’ s’rai épargnée ! Oh là ! Mais j’ai mal ! L’horreur ! Les pompiers ! Où sont ces fainéants ? Alerte ! Du temps du communisme, y s’raient déjà là ! »

                                                                                                         163

         Le duc de l’Emploi déjeune avec son vieil ami, monsieur Nuit, au restaurant et ils sont bien entendu pressés, pleins d’eux-mêmes, se sentant importants, sur cette petite boule perdue dans l’Univers et qu’on pourrait comparer à une bulle de champagne, coincée au plus profond de l’océan Pacifique ! Un miracle d’oxygène, enveloppé d’une nacre bleue, voilà ce que nous sommes, mais qu’est-ce que ça peut faire au duc de l’Emploi et à monsieur Nuit ? Oh ! Ils ont bien d’autres choses à penser ! Ce sont des gens sérieux, c’est-à-dire très égoïstes, mais ils développent maintenant une étrange maladie, sans s’en rendre compte !

    Le duc claque des doigts, pour appeler le serveur, ce qui lui est habituel, car des gens doivent être à son service : ils sont payés pour cela et ce n’est que justice ! Les deux amis commandent leur menu et se font part des dernières nouvelles, en dégustant leur apéritif et quelques biscuits. « Tu as vu cette rage chez les militants écolos ! dit le duc. Ils sont complètement givrés ! Et tout ça au nom des carottes ou des pins !

    _ Pff ! Y veulent pas bosser, c’est tout !

    _ Tout juste ! Mais, dans l’ fond, j’ les comprends pas ! Quel intérêt y a à s’extasier devant les arbres ? La campagne, j’ trouve ça d’un ennui !

    _ Rien ne vaut un beau béton ! Quand j’ l’ entends être brassé, dans la bétonneuse, je me dis que c’est un peu ma bière ! Je me sens une âme d’artiste ! Le béton m’inspire, c’est comme ça, que veux-tu ?

    _ Haann ! Tout à fait d’accord avec toi ! Si j’ prends la route, j’adore quand elle éventre le paysage ! Ses bords relevés donne un aspect lunaire, lisse, quasi parfait ! Je suis en paix ! Je me dis que la civilisation avance et qu’on s’ra bientôt débarrassé d’ la nature ! »

    Les plats arrivent et les deux hommes « attaquent » avec entrain ! Dans la salle règne un brouhaha agréable, mais aussi concentré et on pense au chien qui est prêt à mordre, si on lui enlève sa pâtée ! « Je ne sais pas si tu es au courant, reprend le duc, mais ils ont découvert une nouvelle espèce de tique ! Alors, tiens-toi bien… La tique se tiendrait sur une branche… Elle serait là peinarde…

    _ Hon, hon… C’est chaud…

    _ Et elle attend le promeneur… Mettons une femme ! Elle a les épaules découvertes, avec son maillot de joggeuse, et la tique se laisse tomber ! Elle n’en fait pas plus ! Et là, tu sais, elle se glisse sous la peau, ni vu, ni connu !

    _ Pouah ! Comme s’il ne s’était rien passé !

    _ Exactement ! Ce n’est qu’après que les ennuis commencent ! La joggeuse est tout le temps crevée ! Elle n’a plus d’énergie… et elle pleure, seule chez elle ! Ses amis lui demandent ce qui ne va pas et elle en vient à les détester, car elle peut à peine leur répondre ! C’est la tique qui la bouffe de l’intérieur, dis donc ! Elle pompe sa victime, comme c’est pas permis ! Et on trouve des gens hagards, qui ne savent même plus leur nom, ni où aller ! On les conduit à l’hôpital et ils y restent pendant des mois ! On est incapable de trouver la tique !

    _ Il vaut mieux avoir la trique que la tique ! Ah ! Ah !

    _ Comment il est ton saumon ?

    _ Bien, bien, et ton steak ?

    _ Manque peut-être d’un peu d’ tendreté !

    _ Mais tu sais, y a plus dégueulasse que ta tique ! L’autre jour, à la télé, y avait un type qui se plaignait d’un mal de tête et d’ vertiges ! Il va chez son médecin et on lui fait des examens ! Et là, qu’est-ce qu’on voit ? Le type a un ver entortillé autour des méninges ! Y s’rait entré par l’oreille et il aurait fait des p’tits dans l’hypothalamus ! Ah ! Ah !

    _ Quelle horreur !

    _ Le plus curieux, c’était que le ver agissait sur les centres nerveux du type, pour lui faire croire qu’il devait manger d’ la terre ou des végétaux pourris !

    _ Tais-toi, j’ai commandé d’ la salade !

    _ Mais ils ont quand même sauvé l’ type ! Ils ont tiré sur le vers, ça pissait l’ sang, mon vieux ! Trente à quarante centimètres, il faisait le vers ! Fallait l’ voir s’ tortiller dans la bassine ! Et les p’tits, ils les ont eus par le nez !

    _ Si j’ comprends bien, le ver avait développé une stratégie, qui lui permettait d’ survivre !

    _ Il se servait de son hôte, comme on dit…

    _ Tu sais, j’ crois que la nature veut notre peau ! Attends ! Aujourd’hui, on en sait mieux sur la « com » des plantes… et j’ suis persuadé qu’elles s’organisent pour lutter contre nous ! Si je suis devant un rideau d’arbres, j’ suis pas dupe de leur silence, d’ leur immobilité ! Ça complote un max ! Sous l’écorce, ça grouille d’infos et d’ plans pour nous massacrer ! Et quel mépris ! Quand tu regardes les feuillages, ça te toise, mon vieux ! C’est narquois en diable ! Alors, je crie aux arbres: « Vous voulez not’ peau ? OK, mais on va voir qui est le plus fort ! J’ me présente ! J’ suis le duc de l’Emploi et j’ai tous les droits ! En mon nom, couic ! Vous s’rez tous détruits jusqu’au dernier ! » J’ peux t’ dire que ça moufte pas !

    _ Y en a qui tremble ! Ah ! Ah ! Mais t’as raison, même l’herbe est suspecte ! On a l’impression qu’elle voudrait retenir le pied ! Pour moi, c’est comme un grill vert, qui rêve d’une escalope humaine !

    _ Eh ! Mais voilà le directeur du Crédit Encore ! Eh ! Charles, on est là ! »

                                                                                                     164

         D’après Grant Espoir, sa fille aurait fréquenté un groupe de révolutionnaires, nommé l’Avenir en lutte ou AL ! C’est un mouvement qui se développe dans les universités et Cariou se rend dans celle qui aurait pu intéresser la môme Belle Espoir ! Il gare sa vieille autociel sur le parking du campus, en compagnie de véhicules bien plus pimpants que le sien, et il se dirige vers un bâtiment, parmi des gazons et des étudiants « à la cool » !

    Rien ne semble avoir changé depuis le temps où Cariou était étudiant lui-même… Les façades sont un peu plus modernes, mais c’est tout… A l’intérieur, on retrouve la même sensation de désordre, de crasse même, qui témoigne d’une sorte de mécontentement permanent, comme si ici d’emblée on luttait contre le pouvoir ! La jeunesse cherche à se libérer de l’autorité, pour se trouver elle-même et c’est en cela qu’elle est bienfaitrice et régénératrice, car elle amène des idées nouvelles et conduit les adultes à se remettre en question !

    Mais en même temps, bien entendu, elle est entière, essentiellement passionnée et elle n’a aucune idée de la complexité du monde ! Elle est aussi fragile et à côté de panneaux, hérissés de tracts agressifs, errent des étudiants hagards et perdus ! Beaucoup sont à la merci de leaders qui semblent sûrs d’eux et Cariou finit par rejoindre un amphi justement occupé par le mouvement AL ! Il s’agit d’un de ces éternels blocages de cours, au profit de n’importe quel prétexte ! Sur l’estrade, évidemment, c’est l’ébullition : on est choqué ! On trouve absolument scandaleuse la dernière mesure du gouvernement ! C’est inadmissible !

    Cariou descend les marches de l’amphi et s’assoit près d’une jeune fille séduisante : « Bonjour dit-il.

    _ Salut ! fait l’étudiante qui mâche une chewing-gum.

    _ Je cherche cette fille, enchaîne Cariou, qui montre la photo de Belle Espoir.

    _ Hon, hon, j’ la connais… Mais elle n’est plus ici…

    _ Ah bon ? Et ça fait longtemps quelle est partie ? »

    La jeune femme réfléchit, mais elle est interrompue par un grand gars, sur l’estrade et qui visiblement la considère comme sa propriété ! « Si on vous gêne, vous n’avez qu’à le dire ! » dit le gars, en fusillant du regard Cariou. La fille rentre la tête, mais Cariou, soudain en forme, demande : « Je peux vous rejoindre, pour dire un mot ? » Il y a un moment de flottement chez les leaders, mais Cariou ajoute : « C’est au sujet de votre combat… J’ai un élément qui pourrait l’enrichir ! »

    On fait signe à Cariou de venir et il monte sur l’estrade, avant de s’emparer du micro. En face de lui, il y a près d’une centaine d’étudiants et le détective commence : « Je sais ce qui vous préoccupe… Vous étouffez ! Vous êtes sujets à l’angoisse ! Vous avez soif de liberté et vous voudriez quelque chose à la mesure de votre idéal ! Vous sentez en vous une force incroyable, mais, en même temps, vous voyez la société comme un long tunnel, sans avenir ! Il vous faudrait travailler quasiment toute votre vie, à une tâche qui ne vous intéresse même pas, et tout ça pour avoir une retraite, la sécurité et la liberté, à un moment où cela devient inutile, puisque la santé se détériore et montre la mort ! C’est bien ça ?

    _ T’as parfaitement parlé ! crie quelqu’un.

    _ Très bien, mais je peux encore vous dire que pour l’instant vous êtes sur la mauvaise voie ! En vous attaquant au pouvoir, vous ne faites que suivre sa logique ! En effet, qu’est-ce que le pouvoir, sinon la domination d’un certain nombre d’individus ? C’est le sentiment de leur supériorité, c’est leur égoïsme satisfait et vous les imitez quand vous voulez vaincre, vous imposer, même si votre cause semble juste ! En voulant vous montrer les plus forts, vous rassurez et vous flattez aussi votre égo, ce qui fait que vous êtes les tyrans de demain ! »

    Il y a un murmure, avant qu’on entende : « Et qu’est-ce que tu proposes ?

    _ Je vous propose l’aventure spirituelle, qui elle, pour le coup, vous donnera le vertige ! vous fera danser au soleil ! vous comblera de force, d’enchantements et de rêves ! Elle fera tomber les chaînes de votre égoïsme et vous fera rire des gens de pouvoir ! Vous serez à la mesure du ciel bleu et des confins étoilés ! L’ennui, vous ne connaîtrez plus ! Chacun de vous peut être un funambule de l’infini !

    _ Mais qu’est-ce que tu racontes, mec ? fait le gars qui a déjà invectivé Cariou. T’es bigot, c’est ça ? Tu veux qu’on tende nos fesses, pour la sodomie ? T’as cinq ans d’âge mental ?

    _ La haine et la violence ne font que renforcer la haine et la violence : c’est un cercle vicieux ! Sois enfin nouveau, sois divin ! »

    A ce moment, des CRS envahissent peu à peu l’amphi et ils ont l’air de gros insectes ! L’un d’eux, avec des cheveux gris, parle dans un megaphone : « Vous êtes priés d’évacuer l’amphi, dans le calme, afin que les cours reprennent normalement ! Ne nous obligez pas à utiliser la force, merci ! »

    Le plus gros des étudiants s’en va et Cariou aussi s’écarte lentement, car il ne veut pas être pris pour l’un des meneurs, mais celui qui n’aime pas le détective pense qu’il doit résister sous les yeux de sa copine et il réagit vivement, alors qu’un CRS le pousse ! C’est le feu aux poudres et la libération des frustrations, accumulées de chaque côté ! Il y a des ruades et les coups pleuvent ! Cariou essaie de se glisser vers la sortie, mais il n’échappe pas à la matraque et de nouveau, il tombe dans la nuit la plus profonde !

                                                                                                     165

         Un peu plus tard, Cariou rouvre les yeux et voit le beau visage de la fille de l’amphi… « Où suis-je ? fait-il. Au paradis ?

    _ Non, répond l’étudiante qui sourit, j’ai réussi à vous tirer de la mêlée…

    _ Merci ! Ouïe ! Aïe ! laisse échapper Cariou, qui se remet sur son séant. Oh, ma pauvre tête !

    _ Vous avez dû prendre un bon coup… Quelle bande de sauvages, tous autant qu’ils sont !

    _ Vous l’avez dit ! Je sens que je peux me lever…

    _ Je vais vous aider... »

    Ils sortent du bâtiment et retrouvent l’air attiédi du printemps… « On respire mieux ici ! lâche avec un soupir Cariou.

    _ Euh… Vous parliez sincèrement tout à l’heure, au sujet de l’a… venture spirituelle !

    _ Bien sûr ! Et c’est même la seule chose qui me paraît sérieuse !

    _ J’aimerais y croire, moi aussi… Comment faudrait-il que je fasse ?

    _ Ben d’abord, qu’est-ce que vous faites avec ces types ? Ce sont des margoulins, des menteurs ! Ils disent qu’ils ne veulent pas du pouvoir, mais c’est bien pour s’affirmer, pour qu’on les considère qu’ils combattent ce même pouvoir ! Autrement dit, ils dénoncent l’égoïsme ambiant, mais pour nourrir le leur !

    _ Je sais bien… et c’est pourquoi votre franchise me touche autant ! Mais j’ai peur… J’ai peur d’être seule ! J’ai même peur de m’opposer à eux !

    _ Vous savez, la foi, c’est la paix ! Il n’y en a pas d’autres ! C’est le rocher, quand le courant emporte tout, car c’est la vérité ! Mais c’est aussi quelque chose qui se travaille ! C’est un amour, ce n’est pas une histoire triste ou destructrice ! Ce que vous comprenez vous rend heureuse !

    _ Il faut quand même faire des efforts…

    _ Sans doute, mais chaque pas vous conduit vers vous-même ! La foi libère ! C’est un amour, je vous le répète, nullement une servitude ! Considérons par exemple votre pouvoir de séduction ! En ce moment, vous vous rassurez grâce au désir que vous éveillez chez les hommes ! Pas vrai ?

    _ Oui…

    _ Si vous plaisez, si vous attirez, alors vous avez le sentiment d’exister et de réussir ! Bien sûr, il y a encore le travail, qui vous donne le sentiment d’être utile ou importante, mais votre séduction reste nécessaire ! Elle est plus intime et au cœur de votre développement… Mais, en même temps, si elle seule vous rassure, vous ne serez jamais en paix, car il vous faudra toujours être le centre d’intérêt, ce qui sera épuisant pour vous, comme pour les autres ! Et quel trouble et quelle haine face à l’indifférence !

    _ Vous avez raison, d’autant que les hommes sont bien décevants !

    _ Ah ! Ah ! Mais oui ! Mais votre séduction est votre domination ! C’est elle qui vous donne le sentiment de votre pouvoir ! C’est aussi la source de votre égoïsme, de vos soucis, de vos inquiétudes ! C’est votre poids et pour devenir léger, il faut s’en débarrasser !

    _ Mais comment ?

    _ Mais en ayant confiance, en aimant ! Ainsi vous deviendrez patiente et plus rien ne vous troublera ! Plus vous serez patiente et aimante et plus vous allez constater que nos problèmes ne sont pas du tout ce qu’on voudrait nous faire croire !

    _ Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    _ Mais ce n’est pas le besoin de manger, ni les exploiteurs ou l’Etat, ou que sais-je d’autres, qui nous tourmentent et nous détruisent ! Mais c’est bien notre orgueil, notre égoïsme qui nous fait souffrir et nous conduit à mépriser ! Si chacun aimait au quotidien, mais rien ne nous manquerait et nous n’aurions besoin de rien d’autre ! Aujourd’hui, nous n’avons pas faim, mais ce qui nous préoccupe, c’est le surpoids !

    _ C’est vrai, mais nous sommes durs…

    _ La peur y est pour beaucoup, d’où la confiance ! Celui qui est patient est doux ! Mais le mensonge est permanent, d’autant qu’il confine à l’ignorance ! Bon, n’essayez pas de voir trop clair en vous… Cela épuise… Aimez surtout ! Les femmes sont meilleures que les hommes pour ça : elles ont plus de passion !

    _ Vous m’avez fait du bien…

    _ N’hésitez pas à observer, à contempler la nature… Elle est le miroir de Dieu et son temps est le sien !

    _ La nature ? Il n’en reste plus grand-chose !

    _ C’est pour ça que les hommes deviennent fous ! »

  • Les enfants Doms (T2, 156-160)

    Dom50

     

     

       "Bon, pour les Mirages, le ministère est OK! Le problème, c'est le gardien du hangar! Il demande deux millions! Deux!"

                                      L'Incorrigible

     

                               156

         Cariou se regarde dans la glace et ce n’est guère brillant ! Sa joue est comme marquée au fer rouge et il a l’impression que ses dents ont changé de côté ! Mais c’est le corps qui est le plus stupéfiant : il est couvert de bleus ! Ah ! Ils l’ont bien rossé les vaches ! De beaux tarés !

    Cariou sort de la salle de bains et se fige : un inconnu est assis sur son divan ! L’homme est serré dans un imper et il a une face anguleuse et sinistre ! Il prend sur la table son silencieux et fait signe à Cariou de prendre place en face de lui, dans un fauteuil… « Comment êtes-vous entré ? demande Cariou.

    _ Aucune porte ne me résiste, ni même aucun secret ! répond-il avec un petit rire.

    _ Très drôle ! Et qu’est-ce que vous voulez ?

    _ J’ai eu le temps d’observer votre appartement et bien entendu il reflète votre personnalité ! Je vois que vous êtes naïf au point d’aimer la peinture !

    _ J’ai cette faiblesse effectivement...

    _ Moi, toutes ces jouissances anales me dégoûtent !

    _ Quoi ?

    _ Toute cette sublimation, si tu préfères, mon pote ! J’ suis un freudien ! On est né dans le stupre et on retournera dans le stupre ! Le reste…

    _ C’est pas gai par chez vous !

    _ C’est réaliste ! L’homme n’est rien, à peine plus qu’une chimère !

    _ Et en plus il fait des cauchemars, parce qu’il ne peut pas coucher avec sa maman !

    _ J’ t’aime de moins en moins, mon pote !

    _ Comment ? Une chimère qui s’offusque ? »

    L’homme se lève, prend son pistolet par le canon et en donne un violent coup sur le nez de Cariou, avec la crosse ! Ça fait un mal de chien ! Cariou a envie de se tordre, tandis que la douleur lui fait comme une nappe dans le cerveau ! Le sang coule aussi abondamment par la narine… « Ne crois pas, dit l’homme, que je sois agressif parce que je suis refoulé ! Mais j’aime pas qu’on manque de respect à moi ou à Freud !

    _ Bien sûr ! Le freudisme est objectif ! Tellement qu’on peut se demander si Freud a vraiment existé !

    _ Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu veux encore un coup ?

    _ Non, mais je me dis que des gars, à force de s’effacer devant la vérité, ont peut-être fini par disparaître !

    _ Ça y est, j’y suis ! T’es un malin ! Si, si t’es un malin, un rigolo !

    _ T’oublies pas qu’on n’est que le jouet d’ son inconscient ! J’ suis pas responsable !

    _ Voire ! Moi, j’ai fait une analyse et, eh ! eh ! j’ me connais maintenant par cœur ! Mais comme ça été dur ! Il a fallu que je dise bien des choses… J’ai dû faire preuve, euh, euh, d’humilité, c’est ça ! C’est dépasser sa honte qui est difficile, comme m’a dit mon thérapeute ! Je l’aime beaucoup, tu sais ? J’ pense toujours à lui avec tendresse, car y m’a bien libéré !

    _ Sûr ! Te voilà un grand sage à présent ! Aucun mépris pour l’art chez toi, ni chez Freud ! C’est pas vot’ truc, c’est tout ! La différence, vous ne la piétinez pas ! Vous lui crachez d’ssus, mais parce que vous êtes victime de la vérité ! Dis-moi, tu fais toujours l’amour par hygiène, pour fermer un peu les yeux sur le vide du cosmos ! »

    Vlan ! Cariou est frappé sur la bouche et ses lèvres éclatent : il a l’air d’une tomate bien mûre ! « Tu m’énerves, mon pote ! Qu’est-ce qui t’a rendu enragé comme ça ? La frustration ? T’es typiquement anal ! Mais tu parles du néant et c’est pour ça que j’ suis là ! Je cherche la môme Espoir…

    _ Pourquoi… ? demande Cariou péniblement.

    _ J’ voudrais justement qu’on s’ fasse pas de fausses idées… L’homme est traumatisé par les religions et il se sent coupable de jouir sexuellement ! La raison peut l’aider à trouver son équilibre, mais la môme Espoir, elle, elle raconte plein de fariboles ! J’ suis sûr qu’elle croit encore à l’astrologie… Alors, je vais la descendre au nom du progrès !

    _ Je me demande si Freud ne voyait pas le centaure comme un idéal : garder un membre de cheval, avec une tête d’homme !

    _ Où est Belle Espoir ? Ne m’oblige pas à t’envoyer une balle dans l’ genoux !

    _ A ton avis, quand le Viennois a passé l’arme à gauche… Il a été stoïque ou il s’est mis à pleurer comme une madeleine ?

    _ Sale ordure ! J’ t’ai déjà dit de pas parler d’ Freud comme ça ! Il est sacré pour moi !

    _ Ouais, t’aurais même voulu être son giton, s’ pas ?

    _ Grrrr ! »

    L’homme s’élance de nouveau, mais cette fois-ci Cariou est paré ! Il reçoit son attaquant sur un pied plié, quand de l’autre il fait brusquement basculer le fauteuil ! C’est une planchette japonaise qui envoie l’individu dans les airs, avant qu’il ne fracasse la baie vitré et ne chute vingt mètres plus bas !

    Cariou se penche pour voir et dit : « Y a pas ! Freud avait raison : on veut tous retrouver la position fœtale ! »

                                                                                                         157

         Andrea Fiala rentre chez elle, mais elle est stupéfaite d’y trouver deux types, qui mettent le désordre partout ! Ils sont bizarrement habillés, ils portent tous deux une tenue moulante noire, surmontée d’un petit chapeau melon, ce qui fait qu’ils ont l’air d’artistes de music-hall, d’autant qu’une fine moustache orne leur visage ! Mais leur corps n’est pas ferme et leur graisse apparente n’a rien de gracieux ! Ce défaut d’harmonie laisse supposer une vanité extrême et donc une violence qui peut surgir à tout moment, car, quand on se croit supérieur à l’autre, on peut aussi l’écraser sans état d’âme ! En définitive, ils dégagent quelque chose d’obscène et de terriblement inquiétant !

    « Tiens, écoute ça ! fait l’un en ignorant totalement Andrea et il lit le journal de celle-ci. « Il existe certainement un lien entre la domination et la perception de la beauté ! L’individu qui domine, même grâce au savoir, ne peut que mépriser la beauté et il ignore encore sa propre domination, puisque ce n’est qu’en se libérant de son égoïsme qu’on en prend conscience ! »

    _ Quel charabia ! dit l’autre. Et il y en a des tonnes comme ça !

    _ Oui, comme la poussière est la doxa !

    _ Mais peut-être le cas est-il désespéré ?

    _ C’est qu’elle a l’air carré !

    _ Mais enfin qui êtes-vous et qu’est-ce que vous faites chez moi ? s’écrie Andrea.

    _ Nous sommes la brigade anti-beauté !

    _ Les illusions nous font roter !

    _ Mais vous n’avez pas vu not’ numéro !

    _ Attention ! Un, deux, frérot ! »

    Les deux hommes se mettent à danser, comme sur une scène de théâtre ! Leur spectacle est parfaitement au point et chacun a sa réplique, tout en simulant des émotions ! « Nous sommes la brigade anti-beauté !

    _ Les illusions nous font roter !

    _ T’as un idéaliste près d’ chez toi ? Appelle la brigade !

    _ Nous accourons ! Nous traquons ! Reste pas en rade !

    _ Not’ saint patron, c’est la raison ! Notre ennemi c’est l’ rêve !

    _ T’endors pas, ouvre les yeux, sois courageux ! La fée, on t’ l’enlève !

    _ De quoi est-on sûr ?

    _ Que marcher use les chaussures !

    _ Quelle est la logique ?

    _ Que la nature est mécanique !

    _ Oh ! De l’anthropocentrisme ! J’enrage !

    _ Ah ! Nulle superstition dans ma cage !

    _ Droit dans mes bottes, au service du progrès !

    _ Chaque matin, la science est mon agrès !

    _ C’est elle qui nous sauv’ra !

    _ Nous sommes les rats…

    _ De l’essentiel !

    _ Les raaaats (ils chantent ensemble)… tionnnellls ! »

    Ils saluent avec leur chapeau, triomphants, après avoir sautillé et allongé leur museau dans tous les coins ! « Je t’ai trouvé merveilleux, dit l’un.

    _ Oui, c’est pas demain qu’on s’ra vieux ! 

    _ Qu’est-ce qui m’a foutu deux débiles pareils ! lance avec colère Andrea. Allez dégagez !

    _ Oh ! La donzelle…

    _ Est chez elle !

    _ Encore une qui fait d’ l’art !

    _ Encore une tête de lard !

    _ Une névrosée, etc. !

    _ Mais l’homme vaincra ! »

    Ils s’approchent d’Andrea et la pincent douloureusement ! « Nous sommes rationnels, reprend l’un à l’oreille d’Andrea.

    _ Surtout pas d’ ciel ! dit l’autre. 

    _ J’ te signale que j’ai fait pipi là-bas !

    _ Et moi caca ! De quoi être baba !»

    Andrea se met à pleurer : elle a mal et veut crier ! « On r’viendra, si tu rêves encore !

    _ On t’ travaillera au corps !

    _ Pour ton bien, car on n’est rien !

    _ Rien qu’ des acariens !

    _ Pas d’ mensonges ! Pas d’miracles !

    _ Pour la rime, je racle !

    _ J’ voulais t’avoir !

    _ Oui, ton âme est noire !

    _ Mon âme ?

    _ Ton âne ?

    _ Ouh !

    _ Hi ! Hi ! »

                                                                                                      158

         Sullivan est de retour dans le Métavers, guidé par le programme de Macamo, et il retrouve le Magicien près du ruisseau ! Celui-ci les rapetisse à nouveau et ils vont dans la prairie d’en face ! Viennent à eux alors deux criquets, qu’ils enfourchent et Sullivan pousse une grand cri ! C’est que le criquet vient de sauter, par-dessus les plus hautes tiges, et Sullivan voit le ciel bleu pour replonger brusquement vers la végétation ! Son estomac lui semble monter à la tête et le vertige le remplit d’une sorte d’ivresse, et ainsi de suite ! Ce sont des bonds prodigieux, impensables, avec une facilité extrême sous le soleil ; le criquet impassible dégageant une odeur de terre brûlée !

    Puis, un saut encore plus haut que les autres les projette dans la cabine d’un tracteur et l’ambiance change ! Il y a là une musique de rap à fond et le tracteur aussi semble rouler à tombeau ouvert ! L’agriculteur remarque le criquet et commence à lui parler, sans doute parce qu’il en avait besoin et Sullivan entend tout, car le bonhomme crie presque pour couvrir la musique ! « Salut, l’ criquet ! fait l’agriculteur. Bienvenue dans mon monde ! T’as vu l’engin ? Ça c’est du tracteur ! J’ suis à cent, avec la charrue derrière ! La terre ? J’ la connais plus, man, j’ la survole ! La classe !

    Finie l’agriculture de papa ! Finies les suées à guetter le temps et à surveiller la récolte ! Le temps, c’est moi ! C’est moi qui dirige tout, qui contrôle tout ! Grâce à la technique ! Quand j’ pense à mes vieux qui parlaient de patience ! Ils auraient pu poser pour l’Angélus ! Ils respectaient la terre qu’ils disaient ! Mais peureux ils étaient en vérité !

    T’as vu le tableau de bord ? Rien ne m’échappe ! J’ai des alertes pour tout et partout ! Les dosages, ils sont là, plus besoin d’y penser ! Les quantités, le degré de ceci ou cela, la machine, elle gère ! Et moi, ah ! ah ! je fonce ! J’ fais rugir les ch’vaux ! T’entends la musique ? Ça, c’est d’ la bonne ! (Il chante avec le chanteur.) « On m’aura pas ! On m’enferm’ra pas ! Qui est le plus vilain ? Qui est au mal enclin ? Qui a des chaînes ? Qui est le gland du chêne ? Pas toi, car t’es la rouille dans leur mond’ de métal ! Pas toi, car ils ont la trouille et détalent ! » Tum, tum, poum, poum ! Ah ! Ah ! Dieu que c’est bon !  

    Tiens des choucas ! J’ vais en leur faire voir, moi ! Regarde le criquet, tu vas en prendre plein les mirettes ! (Il touche un bouton… et un mini radar apparaît !) On les voit là sur l’écran ! Attention, lasers ! (Les choucas explosent les uns après les autres!) Les enfoirés ! Une vrai plaie pour les s’mis ! Eh bien, on joue plus ! On est dans la cour des grands maintenant ! Tu sais combien il m’a coûté l’ tracteur ? 200 000 euros ! Évidemment, c’est un prêt, des traites, une hypothèque ! Y tiquaient à la banque, tu penses ! Eh ! Mais j’ leur ai dit qu’il fallait voir grand ! fallait être ambitieux ! Oh ! Et puis, hein, oh ! Moi, sans c’ nouveau jouet, j’ démarrais pas ! J’restais à la maison, j’ faisais fonctionnaire, un truc comme ça et peinard !

    Tandis que là… tiens, tu vois l’ talus là ! Est mastoc, hein ? Accroche-toi l’ criquet ! Y a un bras d’ fer et c’est pas moi qui vais lâcher ! J’ mets la sauce ! Hmmmmph ! Enfoncé le talus ! C’est bien simple y a plus d’ talus ! Y m’ gênait de toute façon ! « Qui est le plus vilain ? Pum, pum ! Qui est au mal enclin ! Poum, poum ! Qui a des chaînes ? Qui est le gland du chêne ? Pas toi, car t’es la rouille dans leur mond’ de métal ! Pas toi, car ils ont la trouille et détalent ! » Ah ! Ah ! Pum, pum, boum !

    Non, les vrais méchants, c’est la grande distri ! Là, t’as les vrais requins ! Les vraies ordures ! Eux, y t’ font pas d’cadeaux ! Y t’pressent, mon vieux, comme c’est pas permis ! S’ils pouvaient t’ prendre ta chm’ise et ta femme avec, ils l’ f’raient sans sourciller! Eh ! Mais oh ! Hein ? Quand ça va pas, j’ m’en vais avec les copains faire peur à Supermaman ! Ah ! Ah ! Le gouvernement, t’auras compris ! On casse, vieux ! T’as vu mon engin ? Y pourrait labourer Mars sans chauffer ! Alors, faut nous voir dans les villes ! Le citadin, il est vert ! On brûle, on fait un peu de barouf et… ? Et Supermaman, elle crache ! Elle envoie la soudure ! Elle connaît la musique ! Tout rentre dans l’ordre ! Non mais ! Mond’ de caves !

    Y a un type qui m’a dit qu’ j’étais comme le pigeon de Skinner ! J’appuie sur un levier et y a une graine qui tombe ! J’ai pas bien compris l’ type, mais en tout cas, ce s’ra pas moi l’ dindon d’ la farce ! Ah ! Ah ! Tu sais à quelle hauteur on est là ? On est bien à quatre mètres ! T’as vu l’épaisseur des roues ? Attends, j’vais t’arracher d’ l’asphalte ! J’ vais finir à Daytona ! Hi ! Hi ! 

    Eh ! « Qui est le plus vilain ? Qui est au mal enclin ? C’est la distri ! Poum, poum, pum ! Qui a des chaînes ? Qui est le gland du chêne ? C’est Supermaman ! Ah ! Ah ! Pum, pum, poum ! Ouais, c’est ça amigo, chauffe ! »

    Le criquet ne veut pas en écouter plus et il s’échappe par la fenêtre. Un peu plus tard, Sullivan se laisse bercer par le vent, dans les hautes tiges ! Le silence est revenu et la paix aussi ! Sullivan respire longuement, sous la grandeur du ciel ! Toute folie lui paraît loin !

                                                                                                          159

         Dans le train qui le mène lentement au bourg de Garrow, en Ecosse, Ratamor repense aux mots du Général, le chef du commando Science : « Ratamor, je vous envoie chez un certain McGregor, qui serait l’inventeur du moteur à eau…

    _ Allons, c’est une chimère…

    _ Je ne crois pas... McGregor est des plus sérieux… Seulement, il ne remettra sa formule que s’il a confiance, car les enjeux sont terribles bien entendu ! Je compte sur vous pour le convaincre, etc. ! »

    On annonce la gare de Garrow et Ratamor descend du train. Comme il est le seul voyageur sur le quai, le chef de gare se permet de l’aborder : « Vous allez où, si je ne suis pas indiscret ? fait-il.

    _ Au château McGrégor... »

    Le chef de gare se fige et rajoute : « Le château a mauvaise réputation, vous savez. Il s’y passe de drôles de choses…

    _ Vous n’allez pas me dire qu’il est hanté, si ? comme tous les châteaux en Ecosse ! réplique Ratamor avec un sourire.

    _ L’histoire est plus triste que vous ne l’imaginez… La femme de McGregor a disparu sur la lande ! On n’a jamais retrouvé son corps, car c’est plein de tourbières par là-bas… Mais depuis le château est en proie au chagrin et aux tourments ! »

    Soudain, le chef de gare se tait, car un autre personnage apparaît : c’est le majordome de McGregor et il a un aspect austère, refroidissant ! Ratamor monte dans la voiture qui doit le conduire au château et bientôt celui-ci se dresse effectivement dans un paysage sauvage et sombre !

    Mais McGregor accueille son hôte avec des manières affables et on dîne en échangeant plaisamment sur le monde ! Pour ce qui est du moteur à eau, McGregor l’assure, on en parlera le lendemain, mais d’ores et déjà la relation entre les deux hommes semble prometteuse !

    Ratamor rejoint sa chambre, qui est assez petite, tandis qu’une tempête a commencé dehors : on entend le vent et de grandes branches s’agitent à la fenêtre, ainsi que de vieilles mains qui essaieraient de l’ouvrir ! Mais, à cause de la fatigue du voyage, le professeur s’endort rapidement, quoiqu’il soit très vite en butte à un cauchemar ! Engourdi, il voit venir à lui une femme et il a un frisson, en reconnaissant la psychologue Lapie ! « Toi ? dit-il. Mais je te croyais morte !

    _ Je le suis ! répond-elle. J’ai franchi la grande porte, mais là saint-Pierre, qui lisait le journal et qui a à peine relevé la tête, m’a jeté que, puisque j’étais déjà morte de mon vivant, je pouvais très bien continuer à errer sur Terre ! Il n’y avait pas grande différence !

    _ Je n’ comprends pas très bien… Comment peut-on être déjà mort, avant de mourir ? Cela semble impossible !

    _ « Hum ! » j’ai fait à saint-Pierre et devant mon embarras, il m’a parlé de mon égoïsme qui m’aveuglait et qui m’empêchait de voir le royaume de Dieu ! J’allais lui répondre à ma façon, quand j’ai subitement pris conscience de l’occasion qui m’était offerte !

    _ Ah oui ?

    _ Mais oui, en bonne âme errante, j’ai filé tout de suite à ta recherche et j’ vais enfin t’ descendre, Ratamor ! Fais ta prière ! »

    Lapie sort un pistolet et le professeur se met à crier : « Non ! Non ! » Il rejette ses draps avec les pieds et ouvre brusquement les yeux : la fenêtre est ouverte et la pluie et le vent entrent dans la chambre ! McGregor, tel un spectre, fait soudain son apparition et demande : « Mais enfin qu’est-ce qui s’passe ici ? Vous étiez en train de hurler !

    _ Un cauchemar… Une femme que…

    _ Vous lui avez parlé ? Elle est revenue ? »

    McGregor se précipite vers la fenêtre et crie : « Eileen ! Eileen ! Ne t’enfuis pas, je t’en prie ! Je suis là ! » Mais la lande, plongée dans la nuit, reste muette et Ratamor, après s’être levé, va poser la main sur l’épaule de McGregor : « J’ai fait un mauvais rêve, c’est tout ! dit-il. Il ne s’agit pas de votre femme, je suis désolé… et puis, comment vous, un homme de science, pouvez-vous croire aux fantômes ? » McGregor baisse la tête, signe qu’il revient à la raison, mais, alors qu’il se retourne, il fixe le mur où est écrit : « Ratamor est égoïste et dévalorisant ! »

    « Mais qu’est-ce que… ? s’écrie l’intéressé, qui à son tour voit l’inscription et qui ne sait que penser.

    _ Oh ! Mais c’est très clair ! réplique McGregor. Eileen est venue me prévenir et elle a très bien fait, car, en aucun cas, je ne transmettrai ma formule à un pervers narcissique ! »

    Ratamor a soudain envie de l’étrangler !

                                                                                                       160

               L’inspecteur Kopf va et vient dans l’appartement de Cariou… C’est un petit homme nerveux, à moustache et vêtu d’un trench-coat, sur sa cravate… « Attendez que j’ récapitule ! dit-il. Vous êtes détective et vous travaillez pour un client, dont vous n’ voulez pas me donner le nom…

    _ Exactement, si je le faisais, plus personne ne viendrait à moi !

    _ Et vot’ licence, je pourrais vous l’enlever et plus personne, effectivement, ne vous emploierait ! On arriverait au même résultat !

    _ Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai été chargé par un père de retrouver sa fille ! C’est plutôt louable, non ?

    _ A condition de rester dans les clous ! Vous racontez d’abord que vous avez été rossé sur un parking… C’est une histoire qui nous reste encore à vérifier ! Vous rentrez chez vous, pour vous soigner, et au moment où vous sortez de la salle de bains, vous découvrez dans votr’ salon un inconnu ! Un passe-muraille apparemment ! Et le gars est muni d’un silencieux, d’une arme de professionnel !

    _ Vous avez bien trouvé cette arme, non ?

    _ Oui, mais à qui est-elle ? Le labo travaille dessus ! Mais le type vous dit que lui aussi recherche la fille de votr’ client et il vous demande où elle est ? Qui c’est cette fille ? Une riche héritière ?

    _ Je ne pense pas…, mais faut croire qu’elle intéresse du monde…

    _ Le type vous déclare qu’il est freudien… Ça a un rapport avec la fille ?

    _ J’imagine…

    _ Qui vous êtes ? Une sorte de sphinx ? Tâchez d’être plus clair, sinon j’ vous embarque ! Donnez-moi quelque chose à moudre… et d’abord qu’est-ce que ça veut dire freudien ?

    _ Ben, un freudien pense que si on pense c’est parce qu’on baise pas, qu’on refoule ! L’artiste créerait parce qu’il est névrosé et seul le scientifique s’en sort, car il est gouverné par la raison et fait l’amour au moins deux fois par semaine !

    _ Vous vous foutez de moi ?

    _ J’ résume évidemment… Mais le freudisme fait partie d’un mouvement plus vaste de la libération de l’homme ! Il s’agit de détruire tout dogme, notamment ceux de la religion, afin que chacun ait un total libre-arbitre, jusqu’à comprendre qu’il n’est que le jouet de son inconscient, qu’une erreur dans l’Univers !

    _ Je me casse donc le cul pour rien !

    _ Pas tout à fait inspecteur ! Grâce à la raison et à l’analyse, vous pouvez tenir debout, en croyant au progrès ! Le bonheur n’est qu’une question de temps ! On arrivera sans doute un jour à tripatouiller vot’ cerveau, pour que vous soyez satisfait !

    _ Quel intérêt, si je ne suis plus moi-même ?

    _ Faudrait voir ça avec le SAV…

    _ Vous n’avez pas l’air de croire à tout ça…

    _ Non, en effet… Je pense que les scientifiques ne se connaissent même pas eux-mêmes et tous les psys que j’ai rencontrés étaient tous plus odieux les uns qu’ les autres !

    _ D’accord, la haine est partout, d’où votr’ agresseur ! Il vous a salement amoché ! Mais c’ que je ne comprends pas, c’est pourquoi il s’intéressait à la fille de votr’ client !

    _ Hum ! Je suppose qu’il luttait contre l’obscurantisme et les faux espoirs ! Il m’a dit, en raillant, que la fille devait encore croire à l’astrologie ! Il la voyait peut-être comme une menace, un obstacle ?

    _ Un vrai sac de nœuds ! Vous ne me dites pas tout, Cariou !

    _ J’ crains sans doute de vous saouler… et d’ m’énerver, car la bêtise de l’homme est sans fin ! Faut que je me préserve, c’est quelque chose que j’ai appris !

    _ Et sur le bout des doigts apparemment ! Car le freudien a oublié d’ prendre l’ascenseur ! On l’a ramassé comme une citrouille écrasée !

    _ Pour supporter le néant, inspecteur, il faut croire que le monde tourne autour de soi et c’est pourquoi Freud a voulu le mettre dans son chapeau ! Le scientifique, comme les autres, a besoin de dominer, ce qui fait qu’il reste un sanguin et j’ai dû m’ défendre !

    _ Ouais…, je m’attendais à voir une vidéo, un « snap » de votre exploit ! C’est la mode et ça m’aurait facilité les choses !

    _ Désolé, inspecteur, j’étais trop occupé !

    _ Je n’ vais pas vous lâcher, Cariou ! Vous êtes maintenant dans mon collimateur !

    _ Vous êtes comme un « cookie »…

    _ Continuez à vous foutr’ de ma gueule ! »

  • Les enfants Doms (T2, 151-155)

    Doms52

     

     

     

       "Tu sais comment on l'appelle? Le blanchisseur!"

                                         Flic ou voyou

     

                              151

         La journaliste Mélopée est en plein reportage… et elle n’a aucun mal à attirer l’attention sur elle, car c’est aussi une bombe ! Elle a des seins proéminents, le ventre plat et des jambes interminables, de sorte que les hommes ne peuvent en détacher leur regard ! C’est que Mélopée veut tout ! Elle tient à être prise au sérieux en tant que professionnelle, mais en même temps il s’agit d’apparaître tel un phantasme, une perfection, qui doit écraser la concurrence, faire tourner le monde autour de soi, comme si c’était possible et que cela pouvait rendre heureux !

    Mais Mélopée ne voit pas là de contradictions, entre la neutralité, pour ne pas dire l’effacement, du journaliste et le pouvoir, le rayonnement du sexe, car elle représente notre époque chaotique et violente, qui n’est rien d’autre au fond qu’une gigantesque foire de l’égoïsme ! Tout le monde tire la couverture à soi et braille, donnant l’impression d’un monde absurde, dépourvu de sens, alors que l’impasse dans laquelle nous sommes n’a jamais été aussi visible, puisqu’elle révèle notre impuissance à nous satisfaire !

    Mais qu’à cela ne tienne ! Mélopée, comme les autres, croit à sa réussite, à son combat, à la victoire contre ses détracteurs et face à l’obstacle et elle apparaît survoltée devant la caméra ! Elle dit : « Aujourd’hui, c’est jour de liesse dans RAM ! Regardez cette ambiance ! Elle est digne des plus grands carnavals ! On chante, on rit, on danse, on bat les tambours, on souffle dans les trompettes, sous des pluies de confettis ! Ah ! Ah ! Quel rythme ! C’est que tout le monde est joyeux, car le voilà qui arrive ! Qui ? Mais le cochon Égalité bien sûr ! Mon Dieu, il est immense ! Il fait bien trois étages ! »

    A ce moment, un énorme cochon, luisant et hilare, passe devant la foule ! Il est debout sur un chariot tiré par des volontaires, qui ont eux aussi le sourire aux lèvres, car comment ne pas être fier de soi, quand on travaille pour la justice sociale ! Or, le cochon Égalité mérite bien son nom, puisqu’il ne cesse de dévorer, à mesure qu’il avance, des profiteurs et des exploiteurs ! Ils sont là maussades, sombres, par dizaines sur une passerelle, avant de tomber dans la mangeoire et d’être broyés par le cochon ! Le système est ingénieux et la fête semble complète ! Le caractère bon enfant de l’événement n’échappe à personne !

    Mais soudain une agitation se produit aux abords du cochon et la journaliste Mélopée intriguée s’approche : « Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle à une femme qui a l’air d’une responsable.

    _ Ben, y a pus de profiteurs ! répond celle-ci. On a vu trop juste ! Pourtant, on a encore abaissé le critère : c’est ceux qui s’ donnent du monsieur et du madame qui sont là ! Faut croire qu’on n’a pas été assez sévère !

    _ Mais est-ce que c’est si grave que ça ? Le cochon est déjà bien dodu ! De manger un peu moins ne lui f’rait peut-être pas d’ mal ! Il pourrait garder la ligne, comme moi ! Hi ! Hi !

    _ Pff ! On voit bien que vous ne le connaissez pas ! Il n’en a jamais assez ! Si on cesse de le nourrir ne serait-ce que cinq minutes, il perd la tête et devient enragé ! Y s’rait capable de se jeter sur nous !

    _ Ah ! Mais qu’est-ce que vous allez faire ? Il me semble que les spectateurs ont droit d’ savoir !

    _ Sûr ! Eh ben, on va donner à Égalité, tous ceux qui nous r’gardent de travers ! tous ceux qui complotent dans not’ dos ! tous ceux qui veulent du mal à not’ idéal ! qui est la justice pour tous sur Terre !

    _ Oh ! Mais comment vous allez les r’connaître ?

    _ Oh ! C’est pas compliqué ! L’ profiteur est partout ! Suffit d’ gratter un peu et le monstre apparaît ! »

    A cet instant, un vieillard décharné, vêtu d’une simple robe de bure, passe en disant : « L’homme ne vivra pas seulement de pain ! Ne vous souciez pas de comment vous mangerez ! Votre père qui est en haut y pourvoira ! »

    « Vous entendez cette ordure ! reprend la responsable, à l’adresse de Mélopée. Hein ? On n’a pas dû aller bien loin ! Eh les gars ! Le vieux dans la mangeoire !

    _ Eh mais ! s’écrie la journaliste. Vous avez vu comment il est habillé ! C’est un simple d’esprit, nullement un profiteur !

    _ Ah çà ! Ma toute belle ! On voit bien qu’ tu les connais pas ! C’est un espion, c’est tout ! Et puis, son discours ! Y a-t-il quelque chose de plus scandaleux ? C’est se moquer du travailleur ! A la mangeoire et qu’ la fête continue ! »

                                                                                                    152

          Par souci d’objectivité, La journaliste Mélopée s’en va interviewé un riche, un grand patron : il n’y a pas que les mécontents de la gauche qui existent ! Mélopée a pris son autociel sportive et d’un rouge éclatant et elle fonce vers son lieu de rendez-vous, c’est-à-dire le quartier le plus chic de RAM ! Là, un manoir rénové fait face à la mer et y habite Edgar de la Ponce, un homme d’affaires renommé et fortuné !

    Mélopée est conduite par un majordome jusqu’à une terrasse ensoleillée, d’où on peut voir la mer, tout en bénéficiant de toute la douceur de vivre possible ! De la Ponce se lève naturellement à la vue de la jeune femme et il montre une tenue printanière, dominée par le blanc : « Bienvenue ma chère, dit-il. Asseyez-vous, je vous en prie... » L’homme paraît détendu et ses manières aimables et la journaliste lui pose bientôt des questions, auxquelles il répond volontiers, puisqu’on aime généralement parler de soi !

    De la Ponce raconte d’abord son passé militaire, dont il est très fier, puis viennent ses bonnes affaires, des entreprises à succès, revendus au bon moment, ce qui a créé son patrimoine ! Bien sûr, il est issu d’une famille illustre, déjà riche, avec un solide capital, mais sans son flair, son goût du risque, son obstination que serait-il devenu ? Une sorte d’hobereau en marge de son siècle, atrabilaire et sombre comme certaines croûtes de châteaux ? Non, il est un patron moderne, bien au courant de la situation sociale, mais encore plus des enjeux de son temps !

    Au-delà du sourire satisfait de son interlocuteur, Mélopée regarde parfois la mer et son article peu à peu prend forme, mais il lui reste tout de même quelques « trous » ! « Toute cette richesse dont vous disposez, dit-elle, à l’heure où la rue bouillonne, ne vous gêne-t-elle pas, n’en êtes-vous pas culpabilisé ?

    _ Vous savez, il faut remettre les choses à leur place ! Je suis fidèle à l’esprit de ma famille et au passé ! J’ai des privilèges, certes, mais aussi des devoirs ! Pourquoi croyez-vous que j’aie effectué une formation militaire des plus dures ? J’ai été élevé avec cette idée : le fort protège le faible et il doit être capable de se sacrifier pour la défense du territoire !

    _ Un peu comme le chevalier avait un fief ! Il assurait la protection de la population, à condition qu’elle fût à son service !

    _ C’est en effet mon héritage, même si je suis républicain bien entendu ! Cependant, il fut une époque plus claire que celle-ci ! En ce temps-là, le pays avait une identité forte, il était puissant, tandis qu’aujourd’hui avec le surendettement et tous ces étrangers…

    _ Votre vision est celle de l’extrême droite, qui est nostalgique d’un monde régi par le clergé et une élite, comme si on avait perdu en pureté ! Mais l’épée et la religion exploitaient le pauvre sans pitié et c’est bien ce qui les a perdus !

    _ Ah, parce que vous préférez ces braillards de gauche, ces voyous prolétaires, ces coupeurs de tête ! Venez avec moi, je vais vous montrer quelque chose ! »

    Après quelques pièces lumineuses, parmi un mobilier précieux, on arriva devant une vitrine imposante : « Regardez, dit de la Ponce, c’est l’épée de Godefroy de Bouillon, celle qui brandissait lorsqu’il a délivré Jérusalem ! En protégeant le tombeau du Christ, il témoignait de son obéissance à Dieu ! Quelle grandeur !

    _ Je n’oublie pas effectivement que vous êtes catholique pratiquant !

    _ C’est vrai et d’ailleurs, je vous invite à l’office !

    _ Hein ?

    _ Ah ! Ah ! Vous devez être de ceux qui ne savent pas s’ils ont la foi ou non ! C’est pourquoi je vous demande de venir, car vous verrez quelle ferveur nous anime ! Cela ne manquera pas de vous impressionner, j’en suis sûr ! »

    On s’en fut en voiture à la grande église voisine, où il y avait déjà du monde, que de la Ponce connaissait bien sûr et qu’il saluait amicalement ! Il régnait une ambiance pleine de fraîcheur, sans doute due à l’humilité, mais soudain un vieillard décharné, vêtu seulement d’une robe de bure, s’adressa à de la Ponce : « Tu as la foi, mon fils ? demanda-t-il.

    _ Mais oui, l’ancêtre !

    _ Alors vends tout ce que tu possèdes, car comment peux-tu dire que tu as confiance en Dieu, si tu ne risques rien ! Mets-toi dans les bras de Dieu et tu connaîtras son royaume !

    _ Euh... »

    De la Ponce fit un signe et deux hommes en veste, avec des lunettes noires, écartèrent le vieillard le plus naturellement du monde ! « Qu’est-ce qu’ils vont en faire ? fit Mélopée.

    _ Mais je pense que cet homme peut représenter un danger et d’abord pour lui-même ! Un établissement spécialisé serait à même de l’aider, vous ne pensez pas ? »

    La journaliste frissonna et se demanda si elle ne préférait pas la mangeoire…

                                                                                                    153

         La reine Beauté a encore une de ses nuits de cauchemars ! Elle gémit, transpire, s’agite… Elle se rappelle des propos blessants, désespérants…, par exemple : « La beauté est une invention de l’homme ! », ou bien : « C’est une sublimation produite par la névrose, notamment parce que l’artiste n’arrive pas à se satisfaire sexuellement ! », ou bien encore : « La beauté est un agrément, c’est pas sérieux, ce n’est même pas viril ! »

    La reine Beauté murmure : « Non, non, vous ne savez pas, je vous en prie ! » Elle voudrait expliquer que la beauté est essentielle, qu’il est impossible de comprendre le monde sans elle, mais le cauchemar continue et la rage matérialiste semble inarrêtable ! Qu’est-ce qui fait naître cette dernière, qu’est-ce qui la pousse ? La peur d’être trompé ? L’enfant s’émerveille et sourit à la beauté ; alors qu’est-ce qui rend le cœur si dur ?

    La folie du monde ! La reine Beauté la voit défiler : toute cette violence, tous ces cris, toute cette haine, tout ce désespoir ! A côté, la beauté garde son secret, ne serait-ce que parce que personne ne vient la voir ! Elle règne avec toute sa majesté, son infini, sans témoins ! L’homme reste dans son fief, en ville ! Là commence son cirque ! Celui du m’as-tu-vu et de sa domination ! Là est le théâtre ! Là montent la colère et la frustration !

    Là-bas, des rayons d’or courent sur la mer ; la lumière éclate d’une blancheur souveraine et l’émeraude froide des flots frissonne ! C’est le paradis de l’oiseau, sa liberté folle ! C’est sa paix !

    Ici, l’homme est comme une bête sale ! Que crie-t-il ? Mon Dieu, il est en colère, comme si cela avait de l’importance ! Et pourquoi est-il en colère ? Parce que cela ne va pas assez vite, parce qu’il n’en a pas assez ? Oh, son temps à lui, celui de l’impatience et du trouble et le temps là-bas, unique, serein, sans haine, merveilleux ! Que ne va-t-il pas là-bas pour apprendre, s’apaiser ?

    Mais il est en colère et tout doit céder ! Sa vie n’a aucun sens, il n’aide personne, il est juste en colère et il faut lui faire place ! Même les fauves font la sieste, se reposent, mais pas lui ! La ville est un bébé géant, plein de bruit et de fureur ! L’oiseau qui plane est mille fois plus sage et mille fois… plus beau ! Mais la beauté est une invention de l’homme, c’est une sublimation due à la névrose… « Ils ne savent pas ! gémit la reine Beauté. Ils ne comprennent pas, mais ils affirment… et ils sont en colère ! »

    Les femmes représentent la beauté en ville et elles se massacrent ! C’est l’héritage matérialiste ! L’âme n’existant pas, la beauté est toute de surface, nullement intérieure ! Elle n’est donc plus qu’une affaire de chirurgie esthétique, et c’est le massacre ! La lumière du cœur ne vient plus éclairer la vieillesse ! C’est le règne du bistouri, du botox et des corps difformes ! La reine Beauté pleure : « Elles sont folles, elles sont perdues ! » gémit-elle et le cauchemar continue !

    « Cariou connaît mon secret, se rappelle la reine Beauté, il se ressource auprès de moi et je le nourris au-delà de ce qu’il veut ! Il n’a qu’à boire, car je suis d’un amour infini ! Là est mon secret ! Mais chut ! Ils ne savent pas ! Ils sont en colère ! Ils ne savent pas et ils affirment ! Ils font leur malheur ! Pourquoi ?

    Cariou est beau dans la rue et comment pourrait-il en être autrement ! Il possède ma lumière et ma paix ! Toutes les femmes se tournent vers lui et voudraient lui plaire ! Comment pourrait-il en être autrement ? Il a ma force ! Elles le désirent, mais il n’est pas pour une ! Il connaît mon royaume et mon secret ! Même les voyous ne peuvent s’empêcher de lui dire qu’il est beau ! C’est plus fort qu’eux ! Il est l’enfant qui s’émerveille, l’enfant innocent et les autres aussi pourraient être comme lui, avoir sa paix, sa beauté, car c’est la paix qui illumine !

    Mais ils sont en colère… et ils affirment, alors qu’ils ne savent pas ! C’est le royaume de la ville, du bébé géant ! Et ils haïssent aussi Cariou, car il est heureux ! »

    Les images grises du monde défilent et la reine Beauté s’agite et le cauchemar continue ! Il faut se nourrir, bien entendu, mais quelle frontière avec l’amour-propre ? Le besoin de dominer est forcément lié au besoin de se nourrir ! Est-on en colère parce qu’on a faim ou parce qu’on se sent méprisé ? Le royaume de la beauté est solitaire, sans témoins, car il est seulement pour les purs ! Ici, nul triomphe de l’ego ! Ici, nulle colère, juste une attente, une douceur et le sourire émerveillé, celui de la complicité ! Ici, l’enfant se réjouit de mille secrets, de mille découvertes ! Ici, le temps ne compte pas et repose !

    Là-bas, vagit la ville, comme un bébé géant ! La ville a des couches qui sont pleines ! Elle a la sale tête de l’égoïsme ! Elle est perdue, elle porte sa peine, sa peine d’ennui et d’esclave !

    La liberté est pourtant proche : il suffit d’aimer la reine Beauté ! Elle donne sans compter ! Elle offre sans retenue ! Elle enchante, libère, console, rend léger ! Elle ne voit pas où est le problème ! Mais elle gémit dans son cauchemar, car elle ne peut parler aux hommes, tant ils braillent !

    Ils ne savent pas et ils affirment ! La patience les nourrit, mais ils sont en colère ! Ah ! Se réveiller comme l’oiseau, en chantant, en louant la beauté et la force du monde ! sa splendeur magnifique !

                                                                                                       154

         Cariou est chez lui quand on frappe à la porte. Il va ouvrir et voit un vieil homme fatigué, qui lui dit : « Monsieur Cariou, pourrais-je vous parler quelques minutes ? » Cariou opine et laisse entrer son visiteur, qui ne tarde pas à se laisser choir dans un fauteuil. « Monsieur Cariou, je m’appelle Grant Espoir, reprend-il, alors que Cariou lui-même s’assoit, et si je suis là, c’est parce que qu’on m’a dit que vous étiez honnête et que vous connaissiez bien certains milieux, de sorte que vous seriez le plus à même de retrouver une personne disparue, en l’occurrence ma fille !

    _ Vous ne vous êtes pas adressé à la police ?

    _ Si, bien entendu, mais elle me paraît bien trop occupée ! Elle doit faire face en ce moment à un déferlement de violence, tout en étant elle-même suspectée d’abus de pouvoir ! Ma plainte à très peu de chances d’aboutir !

    _ Je vois, mais la situation est embrouillée pour tout le monde, vous savez ?

    _ On m’a dit que vous étiez particulièrement lucide et qu’on ne pouvait vous abuser !

    _ Voilà un portrait bien flatteur, mais le mal arrive toujours à surprendre nos naïvetés !

    _ Je vous en prie, monsieur Cariou, rendez-moi ma fille ! Elle est mon seul avenir !

    _ Qu’est-ce qu’elle faisait avant sa disparition ? Quel est son caractère ?

    _ Oh ! Elle est moi tout crachée ! Elle est enthousiaste, éprise d’idéal, elle veut combattre pour le bien ! Je sais que pendant un temps elle a adhéré à un parti de gauche, pour aider les plus pauvres, mais, aux dernières nouvelles, elle s’était tournée vers l’activisme écologique ! Mais j’ai eu beau mener des recherches par là, personne ne semble en avoir entendu parler !

    _ Comment s’appelle, votre fille ?

    _ Belle ! Belle Espoir ! »

    Après le départ du vieux monsieur, Cariou ne s’enchantait guère de devoir questionner des groupes radicaux et agressifs, mais il prit quand même son chapeau, avant de retrouver le trafic assommant de RAM ! Le premier individu qu’il alla voir fut un dénommé Bernie, un ponte syndical, qui avait son bureau dans un des quartiers les plus sales de la ville ! « Cariou ! fit celui-ci. La petite bourgeoisie est d’ sortie ?

    _ Tu connais cette môme ? répondit Cariou, en mettant sous le nez de Bernie une photographie de Belle.

    _ Jolie morceau ! Mais, en effet, elle est passée par ici, mais elle n’est pas restée ! Pas assez dévouée pour la cause !

    _ Tu veux dire trop intelligente ?

    _ Toujours aussi grande gueule, hein, Cariou ? Nous, on casse du patron, on vend pas des bibles !

    _ Elle a cherché à vous raisonner ?

    _ Cette fille, c’était un vrai sac d’embrouilles ! Pour un peu, elle nous aurait démoralisés et on l’a mise dehors !

    _ Brutalement ?

    _ Qu’est-ce que tu veux insinuer, Cariou ? On est les premiers à respecter les femmes ! »

    Cariou n’insista pas et il ne restait plus que les militants écolos ! Justement, ils avaient les mains collées au prochain carrefour, pour protester contre l’inaction climatique ! La police tâchait de les faire partir, sous la colère du trafic, et Cariou repéra une certaine Cassiopée, une grande blonde, qui attendait d’être menée au commissariat ! « Cassie, fit presque timidement Cariou, car il connaissait le tempérament fougueux du personnage.

    _ Mais c’est ce détective pantouflard de Cariou ! Tu viens enfin nous aider ! jeta Cassiopée.

    _ Euh, non, je cherche cette fille… (Il montra de nouveau la photographie.)

    _ Ouais, on l’a eu un temps parmi nous, mais elle conv’nait pas ! Pire, elle nous baratinait !

    _ Qu’est-ce que tu veux dire ?

    _ Ben nous, on essaie d’sauver la planète ! Y a urgence ! Alors, les contemplatives, les hésitantes ! Elle nous a même dit que pour défendre la nature, il fallait d’abord l’aimer, ce qui demandait d’ la patience ! Et patati et patata ! J’ bâillais et j’ lui ai dit d’aller s’ faire pendre ailleurs ! »

    Pour Cariou, c’était un coup dur, car il ne voyait plus maintenant où il pourrait trouver Belle Espoir ! C’était une nana trop sensible pour ce monde ! La ville énorme n’avait dû qu’en faire une bouchée ! Ce que c’est tout de même de d’mander aux gens d’ réfléchir et d’changer d’abord eux-mêmes ! Pour réussir, il fallait abonder dans leurs sens et gueuler encore plus forts qu’eux ! Là, ils vous reconnaissaient comme un des leurs et ils vous faisaient un pont d’or !

    Le crépuscule noircit davantage la ville, si c’était possible et l’image de Belle Espoir sembla se dissoudre…

                                                                                                        155

          Cariou continuait son enquête et il se demanda encore où Belle Espoir avait pu trouver refuge ! Il faisait froid, malgré un beau soleil, et Cariou remonta le col de son pardessus… La ville grondait et des gens se tenaient maussades aux passages piétons. Cariou regarda le ciel d’un bleu limpide et un pigeon y montra tout son plumage, dans la lumière naissante et orangée ! La nature ne cessait de montrer toute sa magnificence, si on y prêtait un peu d’attention bien entendu, ce qui n’était pas le cas, car les temps étaient durs et la plupart dans ce cas-là, pour chasser l’angoisse, n’a comme recours que la domination, c’est-à-dire que chacun essaie d’attirer l’attention sur soi et donc fi de la beauté !

    « La môme Espoir, songea Cariou, avait peut-être sollicité un emploi dans un de ces grands magasins de prêt-à-porter… Il faut bien vivre, n’est-ce pas ? » Et justement Cariou se trouvait devant l’établissement bien connu Detax, l’un des géants de l’habillement ! Il fit le tour du bâtiment, avec l’idée d’interroger une des vendeuses, à la sortie de son travail. Derrière, le magasin n’avait rien d’enchanteur : des portes austères dans du béton, quelques fumées et un parking poisseux, jonché de détritus.

    Un femme cependant descendait un escalier et vivement Cariou s’en approcha : « Excusez-moi, madame, fit-il, mais auriez-vous vu cette personne ? » Cariou montra la photo de Belle, mais la femme semblait hostile, fermée : « Pourquoi est-ce que je vous aiderais ? dit-elle. Tout à l’heure, nous nous sommes croisés sur le trottoir et vous ne m’avez même pas regardée ! »

    Cariou fut plongé dans la stupeur ! Il regarda la femme et en effet il ne se la rappelait pas, mais pourquoi l’aurait-il dû ? Il n’osa cependant pas reconnaître qu’elle disait vrai et qu’il ne l’avait même pas vue, car il sentait qu’il n’aurait fait qu’empirer les choses, en accentuant ce qui était déjà perçu comme une injure !

    « Vous savez comment je qualifie votre attitude ? reprit la femme. J’appelle cela du mépris social ! On vous regarde…, la moindre des choses, c’est que vous regardiez aussi ! Pour qui vous prenez-vous ? Pour Jupiter en personne ! »

    Cariou réfléchissait vite et il voyait bien qu’il était question de la domination de cette femme : elle ne supportait pas qu’on échappât à sa séduction, elle trouvait cela outrancier, mais comment lui expliquer que c’était son égoïsme qui était en cause et nullement une quelconque morgue de la part d’autrui !

    « T’as des ennuis, Jessie ? » demanda un gars, qui s’approchait en compagnie d’un autre. C’étaient deux costauds, qui devaient faire du sport intensivement, durant leurs loisirs ! « Mais c’ monsieur nous méprise ! expliqua Jessie. Il m’aborde comme si j’étais à son service !

    _ Alors guignol, fit le gars à Cariou, tu viens embêter le p’tit peuple ? Tu crois pas qu’on a déjà assez d’ennuis comme ça !

    _ Mais pas du tout, j’ m’en voudrais de manquer d’ respect à qui que ce soit ! Mais madame me reproche de ne pas l’avoir regardée, quand on s’est croisé plus tôt dans la rue ! Mais justement je fuis ceux qui veulent s’imposer, car je ne vois pas pourquoi je leur accorderais de l’attention, comme un droit de péage !

    _ N’écoutez pas ce qu’il dit ! coupa Jessie. C’est un flicard ! Il m’a montré une photo, il recherche quelqu’un !

    _ Un flicard, hein ? fait le gars. T’es quoi ? Une mouche du gouvernement ?

    _ Mais non, je... »

    Cariou ne va pas plus loin, car il a soudain le souffle coupé ! Une douleur atroce l’envahit au niveau du plexus solaire, là où il vient d’être frappé ! Il tombe à genoux et le poing du type le projette au sol, en lui écrasant la joue ! Couché sur l’asphalte gluant, Cariou sent le goût du sang dans sa bouche, puis, par réflexe, il protège sa tête parce qu’on lui donne maintenant des coups de pieds de chaque côté !

    « J’ai un message pour le gouvernement, flicard ! dit le gars dans l’oreille de Cariou. Tu vas dire à tes chefs que nous on est contre la réforme des retraites, car on la trouve d’une violence inouïe ! »

    Cariou se rend compte qu’il serre quelque chose dans la main et c’est la photo de Belle Espoir ! Il la tient de toutes ses forces, comme si elle était une bouée de sauvetage, alors que lui est en train de se noyer !

    «  Du mépris social, que j’appelle ça ! entend encore le détective. Si on les arrête pas, ils te bouffent ! » Cariou fait encore un effort, pour rester conscient, mais un dernier coup le fait plonger dans le noir le plus complet !

  • Les enfants Doms (T2, 146-150)

    Dom55

     

     

       "C'est tout juste s'il faut pas appeler police-secours!"

                                    Hôtel du Nord

     

                               146

         « On s’ennuie, grand-père…, dit le petit garçon. Elle ne veut pas jouer au cow-boy !

    _ Et lui, il refuse de lire tranquille ! répond la petite sœur !

    _ Les enfants, on s’croirait sur la planète des Moije ! s’écrie le grand-père.

    _ Ah ! Une histoire !

    _ Les Moije, qu’est-ce que c’est ?

    _ Eh bien, c’est une drôle de planète les enfants ! Elle a une apparence volcanique ! Elle bout un peut partout, en fumant, mais le plus bizarre, c’est que les bulles de boue, qui s’agitent à la surface, disent des choses…, comme si les grenouilles d’un étang pouvaient parler !

    _ Hi ! Hi !

    _ Et elles disent quoi, les bulles, grand-père ?

    _ « Moi, j’ai des bombes ! » par exemple, ou « Moi, j’ai des amis ! », « Moi, j’suis pas d’accord ! », « Moi, j’ veux qu’on m’obéisse ! », Moi, je pense que… ! », « Moi, je me gratte là ! »

    _ Hi ! Hi !

    _ « Moi, je tourne ici ! Moi, je tourne là ! », « Moi, j’ claque des doigts ! », « Moi, j’ fais un gâteau ! » Cela n’arrête pas les enfants ! Toutes les bulles crient et on a vite mal aux oreilles ! Il est impossible de se reposer sur cette planète ! Où qu’on aille, on entend : « Moi, je ! »

    _ Hi ! Hi !

    _ Ah oui ! C’est pour ça que cette planète s’appelle la planète des Moije ! dit la petite fille.

    _ Exactement, ma toute belle ! continue le grand-père. Et ce ne sont même pas les plus grosses bulles qui parlent le plus fort ! On en trouve de minuscules, qui disent : «Moi, je vois bien le complot ! Il est vaste, car les grosses bulles ont décidé d’écraser les petites comme moi ! Snif ! »

    _ Hi ! Hi !

    _ C’est vrai, grand-père, qu’on veut écraser les petites ?

    _ Et pourquoi les grosses se soucieraient des petites, elles ne les voient même pas ! Mais les petites ont besoin de croire le contraire, pour ne pas se sentir toutes seules et abandonnées ! Le cri « Moije », c’est pour dire qu’on existe !

    _ Moi, je veux qu’on joue aux cow-boys ! fait le petit garçon.

    _ Moi, je veux qu’on lise tranquille ! renchérit la petite fille.

    _ Vous avez tout compris, les enfants ! Mais le cosmonaute, qui arrive sur la planète des Moije, est bien embêté ! Il va vers une bulle et demande : »Qu’est-ce que vous dites ? » Il essaie d’écouter la bulle, quand une autre à côté fait encore plus fortement : « Moije ! Moije ! » Le cosmonaute se précipite vers elle, car il est impressionné et pense que c’est plus urgent ! Il tend l’oreille pour comprendre, mais soudain un peu plus loin surgit un nouveau Moije, puis un autre et encore un autre ! Le cosmonaute ne sait plus où donner de la tête !

    _ Hi ! Hi !

    _ Il va devenir fou ! dit la petite fille.

    _ On va faire la planète des Moije, les enfants…

    _ Chic !

    _ Vous vous mettez comme la grenouille… Les jambes en tailleur… Les mains sur les genoux, voilà… et vous regardez droit devant, les joues grosses et l’air un peu mauvais ! Il faut qu’on ait l’impression qu’on vous a pris vot’ part de gâteau !

    _ Hi ! Hi !

    _ Allons-y, les enfants ! On va d’abord pousser un Moije grave, car on est des Moije sérieux ! Mooooajeu !

    _ Mooooaaaajeu ! Moooaaaaje !

    _ Très bien ! Maintenant, le Moije aigu ! C’est le Moije de la star de cinéma ! Moiiiijjjuuuu ! Moiiijuuu !

    _ Mooiiijjuuu !

    _Parfait ! J’en ai la chair de poule !

    _Hi ! Hi !

    _ A présent, le Moije plein de boue ! On doit sentir que vous avez la bouche remplie de vase !

    _ C’est dégoûtant !

    _C’est pour ça que c’est marrant ! Attention, ça doit dégouliner ! Mooooaaaabeurkjjje !

    _Moooabeurjjejjeeu !

    _Moooaboueurjkjeuue ! Bouf !

    _ Ah ! Ah ! Vous êtes extra, les enfants ! Vous êtes mes soleils ! »

                                                                                                       147

          L’inspecteur Brooks pénètre dans l’hôpital et demande à voir le psychiatre Anderson. On lui répond que le docteur l’attend et bientôt Brooks entre dans un cabinet sans fioritures. « Bonjour, inspecteur, fait le psychiatre.

    _ Bonjour Anderson, vous avez du nouveau au sujet de Martin ?

    _ Non rien, malheureusement ! Il est toujours catatonique !

    _ Il faut pourtant que nous découvrions ce qui est arrivé au professeur Ganymède ! J’ai amené avec moi Kitty Falls, la fiancée de Martin ! Elle pourrait aider le garçon à parler !

    _ Très bonne idée ! Allons rejoindre le malade ! »

    Après un couloir assez sombre, où errent quelques silhouettes vacillantes, le trio arrive dans la chambre de Martin ! Il est là assis sur son lit et fixe de ses yeux vides une fenêtre à barreaux ! Brooks et Anderson laissent la place à Kitty Falls, qui s’avance : « Martin, c’est moi Kitty, dit la jeune femme. C’est moi, mon chéri…

    _ Kitty ! fait le jeune homme, qui semble revenir à la conscience. Oh, ma chérie, si tu savais ! »

    Martin se met à pleurer dans les bras de sa fiancée, assise près de lui. « Tout va bien maintenant ! dit la jeune femme consolatrice. Tu es en sécurité ici, mais ces messieurs (elle désigne Anderson et Brooks) voudraient savoir où est le professeur Ganymède !

    _ Bien sûr…, répond Martin avec attention.

    _ Je vous rappelle qu’on vous a trouvé en train de dériver dans une pirogue, au large de l’île Kranoura ! »

    Martin regarde Brooks et on voit qu’il fait un effort avec sa mémoire… « Il est nécessaire que je vous raconte toute l’histoire, balbutie-t-il. Il y a un mois le professeur Ganymède a reçu un message du consul de l’archipel des Pomu ! D’étranges phénomènes se produisaient sur l’île de Kranoura… D’après le consul, des femmes étaient enlevées dans la forêt et revenaient à demi-folles, ainsi qu’elles eussent été détruites par une force mauvaise, abominable ! »

    Ici, martin hésita… Quelque souvenir particulièrement pénible avait l’air d’empêcher son récit ! Néanmoins, après avoir avalé sa salive, il reprit : « Le professeur décida sur le champ de tirer cette affaire au clair, car il était un ami du consul…

    _ Vous dites : « Etait », coupa Brooks. Cela signifie-t-il que le professeur est mort ?

    _ Hé… las !

    _ Je vous en prie, intervint Anderson, continuez votre récit !

    _ Nous sommes rapidement arrivés à Kranoura, reprit le jeune homme avec docilité, mais l’île avait été désertée ! Les huttes étaient vides et on trouvait les objets à leur place, comme si le départ des habitants avait été soudain, précipité ! Seul un vieillard était resté, mais il semblait en proie à une inextinguible terreur ! Il désignait sans cesse la forêt et nous ne tardâmes pas à nous y enfoncer ! Nous suivîmes d’abord les sentiers, puis ce fut la jungle épaisse, hostile, mystérieuse ! Quelle créature infâme allions-nous trouver ? Après deux jours de marche, nous découvrîmes une grotte… Le professeur lui-même, bien qu’habitué à mille aventures et scientifique de renom, ne pouvait cacher sa nervosité ! Enfin, un être vint à sortir du gouffre et il mesurait bien deux mètres de haut ! Il avait des griffes et des dents proéminentes ! Mais le plus étrange, le plus affreux, c’était qu’il était tout vert !

    _ Vous êtes sûr de ne pas vous tromper, fit Anderson, l’émotion…

    _ Non, non, c’était bien sa couleur ! D’ailleurs, il nous a dit son nom : le père Vert narcissique ! »

    En entendant ces mots, Kitty Falls ne put réprimer un frisson. Comme toutes les femmes, elle avait entendu parler de ce monstre et l’inspecteur Brooks avait déjà enregistré maintes plaintes, contre ce terrible forban ! « Que s’est-il passé alors ? demanda Anderson.

    _ La créature s’est jetée sur nous, car nous connaissions maintenant son secret ! Et le professeur… le professeur (Martin est gêné par les sanglots) s’est interposé, pour me sauver la vie ! »

    La vérité dans la chambre à présent n’avait plus besoin d’autres explications ! Chacun voyait le dévouement de l’homme de science et sa fin dramatique ! « Vous souffrez depuis d’un sentiment de culpabilité ! précisa le psychiatre à Martin. Il faudra beaucoup de temps et sans doute l’aide de votre charmante fiancée, avant que vous ne retrouviez votre santé ! Mais ce n’est pas impossible...

    _ Alors que je m’enfuyais, reprit Martin, le père Vert a crié quelque chose !

    _ Oui ? fit Brooks.

    _ Il a… il a dit qu’il nous aurait tous ! »

                                                                                                             148

         La Peur passe voir ses troupes ! Elle a le cigare au bec et une tenue de guérillero ! « Bon sang ! s’écrie-t-elle, quand elle repère un jogger qui se protège de la pluie, sous un porche. Qu’est-ce que tu fous là, mon garçon ! Comment ça se fait qu’ t’es pas en train de courir ?

    _ Mais il grêle ! fait plaintif le jogger.

    _ Mais il grêle qu’il dit en pleurnichant ! Allez, du balai ! Tu dois courir qu’il vente ou qu’il neige ! Et ouvre-moi ce tee-shirt ! Le froid, connais pas, voilà ta devise ! »

    Le pauvre gars regarde le ciel, qui est plus sombre que jamais, et il reprend sa course ! « C’est ça ! lui crie la Peur derrière. Une belle foulée sous la flotte ! Du nerf ! Ah ! Ah ! »

    La Peur rallume son cigare, elle voudrait profiter du tabac, mais déjà elle a un autre sujet de mécontentement ! « Eh toi, là-bas ! crie-t-elle.

    _ Moi ? fait une fille en se retournant.

    _ Mais oui, toi ! A moins que je n’ m’adresse au bon Dieu, hein ? Tu tortilles pas assez du cul !

    _ Vous pourriez pas être poli ?

    _ Pfff ! D’accord ! On va y mettre les formes ! Tes fesses sont pas assez saillantes ! Il faut qu’elles attirent l’œil, que l’ mâle ne puisse plus les quitter ! Tu piges, sinon j’ vais t’en faire baver ! J’ te mettrai à g’noux et tu m’ supplieras !

    _ Je sais !

    _ A la bonne heure ! Alors, fais moi reluire tes noix ! »

    La Peur ne s’attarde pas, mais elle se précipite vers un croisement ! Elle braille : « Mais qu’est-ce que vous foutez ? » Des automobilistes la regardent sans vouloir comprendre, ce qui la fait enrager ! « Qu’est-ce que je vous ai dit ? hurle-t-elle. Le trafic doit être fou, délirant, hypnotique ! Rien d’autre n’existe à part votr’ sarabande de débiles ! C’est clair ? »

    Les automobilistes opinent, le message est passé et la circulation gronde, pollue, écrase ! « C’est irrespirable ! Ah ! Ah ! s’enchante la Peur. L’enfer sur Terre ! Enfoncée la nature ! Disparu le ciel ! Le bordel dans les cerveaux ! Voilà une affaire qui roule ! Ah ! Ah ! Impossible de trouver du sens ! C’est c’ que j’aime ! »

    La Peur commence à siffloter : « Voilà une matinée qui n’ commence pas trop mal ! » se dit-elle, mais soudain elle se rembrunit ! « C’est pas vrai ! » elle peste et elle se met à courir vers un jeune homme. « Non mais, je rêve ! lui dit-elle. T’es couleur muraille, mon gars ! Pour un peu j’ te manquais, tellement t’as l’air médiocre ! Qu’est-ce que j’ t’ai mille fois répété ? T’es l’Adonis avec un grand A ! T’es le plus beau et tout le monde doit l’ voir ! Bon sang ! Il n’est pas question qu’on passe près d’ toi avec indifférence ! C’est toi la perle ! le phare ! »

    Le jeune homme obéit, se redresse et regarde droit devant lui avec une totale suffisance ! Il a l’air de dire : « Je suis le parangon ! Vous me devez soumission ! Seul moi compte ! » Il est comme le lépreux avec sa clochette, sauf que c’est sa vanité, sa supériorité qu’il exhibe et qui l’annonce !

    « Pas mal ! se dit la Peur. Celui-là est en bonne voie pour devenir un parfait salopard ! Un dur de dur ! Mais encore, c’est trop mou, d’ la guimauve ! Le gamin est encore là ! Quand ça tourn’ra mal, y m’ f’ra faux bond ! Les vrais combattants sont des ordures autrement plus vicieuses ! Tiens, y en a une là-bas ! »

    La Peur s’approche d’un type pas banal ! Il est impossible de croiser celui-ci, sans être soumis à son pouvoir, à ce qui se dégage de lui ! Il est comme un réacteur nucléaire en surchauffe ! Il menace de faire fondre le sol, en entraînant tout ce qu’il y a autour de lui ! Il étouffe les autres, anéantit leurs méninges, car il n’est plus qu’un concentré de domination ! Tout son esprit malade veut attirer l’attention et quand enfin on le regarde, il met en valeur le paquet qu’il a entre les jambes, ainsi qu’on devrait tomber en adoration devant ses parties génitales ! Le dieu est dans la rue et il faut s’en occuper !

    « Le brave petit ! se dit la Peur ! Voilà le guérillero comme je l’aime, entièrement dévoué ! Il est impossible de respirer, avec un gars comme ça ! C’est forcément les autres esclaves ! J’en ai la chair de poule ! Il est comme mon fils ! Jamais vu un aussi beau fumier ! Grâce à lui, j’ me sens utile ! Y a pas, il est bon pour la médaille ! Snif ! »

                                                                                                          149

         Une nuit, dans la prison de RAM, un homme hurle ! Il fait un vacarme de tous les diables et un gardien s’empresse vers sa cellule, pour demander : « Qu’est-ce qui s’ passe ? Vous allez réveiller tout l’ monde !

    _ J’ veux voir le directeur ! crie le prisonnier. C’est un scandale ! Jamais je n’aurais dû me retrouver ici ! J’ suis innocent ! »

    Le gardien est bien embêté, car il ne veut pas déranger à pareille heure le directeur, mais d’un autre côté l’agitation du prisonnier peut se propager et créer, qui sait, une rébellion générale ! Finalement, le gardien, par prudence, prévient le directeur et celui-ci arrive auprès du prisonnier un peu plus tard… Il a l’air digne, même s’il est visible qu’il a gardé son pyjama sous son imper ! « Alors, mon garçon fait-il au prisonnier, qu’est-ce qui ne va pas ? 

    _ Ce qui ne va pas ? répond interloqué le prisonnier. Mais de quel droit me retient-on ici ? J’ suis innocent ! Et regardez-moi cette cellule ! Comment peut-on espérer vivre normalement dans un tel endroit !

    _ Pardon ! Pardon ! réplique le directeur. Mais vous êtes enfermé ici à votre demande !

    _ Quoi ?

    _ Vérifions ensemble, voulez-vous ? reprend le directeur, qui consulte sa tablette. Vous vous appelez bien Auguste Crigneau, né à Ponflant, le 8 mars 1988 ?

    _ Oui…

    _ Vous avez souhaité une cellule installée sud, avec un numéro pair, car ça porte chance, avez-vous ajouté ! avec pour condition sine qua non que vous disposiez de votre Narcisse ! Vous avez bien votre Narcisse sur vous ?

    _ Oui, convient le prisonnier, qui regarde le smartphone qu’il a dans la main.

    _ Et là, c’est bien votre signature ?

    _ Oui, reconnaît le prisonnier qui se penche et se redresse. Mais… mais je ne savais que ça serait aussi dur ! Je… je ne peux plus rester enfermé !

    _ Mais vous pouvez partir quand vous voulez, précise le directeur. Il est encore indiqué dans le contrat que vous pouvez le résilier à tout moment !

    _ Vraiment ?

    _ Mais oui… et il était inutile de faire du tapage en pleine nuit ! Il suffisait de demander au gardien votre levée d’écrou, si je puis dire !

    _ Ah ben… Je peux donc m’en aller maintenant, tout de suite ?

    _ Bien sûr, le gardien va vous accompagner jusqu’à la sortie ! Évidemment, il faudra attendre l’aube, pour y voir quelque chose dehors, mais nous ne sommes pas des monstres, vous savez ! »

    L’homme se retrouva bientôt à l’extérieur et il commença à marcher, alors que les premiers rayons du soleil éclairaient les feuillages, car on était en pleine nature ! Il n’y avait pas de villes ou de maisons autour de la prison ! L’homme suivit donc un sentier et il se disait comme il est bon de respirer l’air de la liberté ! Mais, bientôt, toute cette nature, tout ce silence, malgré le joyeux pépiement des oiseaux, commença à l’inquiéter et il plongea le nez dans son Narcisse !

    Or, peu de choses y avaient changé depuis la veille et de nouveau, l’homme sentit l’angoisse l’envahir ! Elle fut si forte qu’il se décida à faire demi-tour et il retrouva presque avec soulagement les murs de sa prison ! Il expliqua au gardien qu’il préférait revenir, car l’extérieur lui avait paru vide, hostile ! Le gardien fut très compréhensif et il ramena son ancien prisonnier dans sa cellule… Pourtant, celui-ci ne put réprimer un haut le cœur à la vue de cet espace si étroit, où il avait maintes fois tourné en rond, comme un fauve dans sa cage !

    « Bon sang ! s’écria le prisonnier. expliquez-moi pourquoi on ne peut pas être heureux ici, ni dehors ! Il n’y a donc pas de solutions alternatives ?

    _ Si vous voulez l’avis d’un gardien, qui a plus de quarante ans de service, je vous dirai que tant que vous serez le point mire de votre vie, vous ne connaîtrez ni la paix, ni une joie durable ! C’est notre égoïsme qui fait notre prison ! « Venez à moi et vous n’aurez plus jamais soif ! », vous vous rappelez ? »

                                                                                                                  150

         Martine va au boulot en compagnie d’Angoisse, qui prend place côté passager ! La voiture de Martine n’est plus toute jeune et Angoisse s’écrie : « Brrr ! Fait pas chaud c’ matin ! J’espère que ta vieille guimbarde ne va pas tomber en panne ! Manqu’rait plus qu’on reste en rade sur la rocade ! Tu sais combien ça coûte un dépannage ? Attends, rien qu’une courroie à changer… et c’est déjà bonbon ! Attention, là ton clignotant !

    _ Tu peux pas la fermer cinq minutes ! dit Martine.

    _ Bien sûr que si ! Mais tu sais comment j’ suis ! Faut qu’ je cause, sinon j’suis pas bien ! T’es sûre d’avoir mis le chauffage, car ça caille !

    _ Mais oui ! Mais faut attendre un peu ! réplique Martine, qui touche les manettes et passe la main sur les ouvertures.

    _ De toute façon, t’as jamais compris comment ça marche ! Tu fais l’entendue, mais t’es paumée devant la technique !

    _ Et bla, bla, bla !

    _ D’accord, y a plus grave ! Ta fille veut faire d’ la danse et il lui faut un tutu, des chaussures… Il faut payer l’inscription, etc. Or, t’es déjà un peu juste !

    _ On s’ débrouill’ra !

    _ Sûr ! T’es une femme forte ! Ton père a toujours été fière de toi ! N’empêche…

    _ N’empêche que quoi ?

    _ N’empêche que c’était un vieil égoïste et qu’il te flattait pour que tu fasses ses quatre volontés ! Ou même pour que tu le laisses tranquille !

    _ Tu veux dire qu’il se servait de moi !

    _ Bien sûr ! Il te rassurait sur ta séduction… et après t’étais son p’tit chien ! Il savait t’ manœuvrer !

    _ Quelle dégueulasse tu fais !

    _ Attention là, tu prends la file de gauche !

    _ Mais bon sang, je prends ce ch’min chaque matin !

    _ Je sais, je sais, mais t’es parfois distraite ! Je me demande…

    _ Allez vas-y, tu t’ demandes quoi ?

    _ Je me demande si ton mari n’agit pas avec toi comme ton père ! s’il te neutralise pas en te rassurant sur ta séduction !

    _ Tu veux dire qu’il band’rait pour de faux ?

    _ Ouh ! Te voilà vulgaire et donc… en colère ! Moi, tu sais, j’ai rien contre toi, j’essaie juste d’y voir clair ! C’est tout !

    _ Bien sûr, tes intentions sont pures ! Au sujet de Simon, je te dirai…

    _ Ouh là ! Ouh là ! T’as vu celui-là ! Mais c’est qu’il nous coupe gentiment la route ! Va donc, eh chauffard ! Y en a des malades ! Qu’est-ce qu’on disait ?

    _ On parlait de sexe et d’amour…, de confiance plutôt !

    _ Bon et si on mettait carte sur table ?

    _ Vas-y, j’ t’écoute !

    _ Dans le fond t’es paumée, non ? T’es seule, t’es perdue !

    _ Salope !

    _ Excuse-moi, mais faut percer l’abcès ! Tu peux pas être sûre de Simon : il est tiède et de plus en plus absent ! N’étaient le prêt qui vous enchaîne et les enfants, resterait-il à la maison ? T’as pris du poids, t’es plus aussi sexy qu’avant !

    _ S’il est pas content, qu’il aille voir ailleurs !

    _ Oh ! Le ton bravache ! Alors que tu sais que tu es dépressive ! T’es à cran quasiment tout l’ temps ! Tu luttes pour pas craquer ! Où est la nana épanouie, qui parade devant ses amies ? le symbole de l’équilibre et de la réussite ? Où est ton portrait par Marie-Claire ?

    _ Tu sais quoi ? VA te faire foutre !

    _ Bien sûr ma douce ! On va bientôt prendre la bretelle, j’ te signale ! Mais peut-être que tu prends le problème par le mauvais bout !

    _ C’est-à-dire ?

    _ Et si t’étais une lesbienne refoulée ? »

    Martine est tellement choquée qu’elle regarde bien en face Angoisse et pan ! Elle emboutit la voiture qui précède ! Son avant est tout écrasé et légèrement commotionnée, elle voit arriver l’autre automobiliste, qui est dans une furie monstre !

    « Oh ! Oh ! dit Angoisse. Il est temps pour moi d’aller voir ailleurs ! A la r’voyure, Martine ! On garde le contact ! Ah ! Ah ! » Elle sort comme si de rien n’était et elle ouvre la porte d’une voiture arrêtée, pour s’asseoir près du chauffeur : « Vous avez vu ? jette-t-elle. Affreux non ? Et ça s’produit chaque jour ! Prudence donc, car ce s’rait dommage d’abîmer une aussi belle voiture que la vôtre, d’autant qu’ c’est compliqué à réparer ! »

  • Les enfants Doms (T2, 140-145)

    Doms51

     

     

         "Bolo!"

         Opération Dragon

     

                          140

         Piccolo bâille… Il suit de nouveau un cours, dans le centre de rééducation matérialiste ! C’est une certaine madame Pipikova qui est la professeure ! Une rouge cent pour cent ! Elle a la larme à l’œil, en disant : « Le travailleur est bon ! Snif ! C’est notre héros ! Dès son berceau, la fée justice l’a couvé du regard ! Le travailleur ou la travailleuse sont nés purs et ils ne rêvent que de s’aimer et de se respecter l’un l’autre ! Je les vois enfants, main dans la main, marchant parmi les boutons d’or et saluant la fermière ou la vachère, car ils sont amis des plus humbles ! La morgue, l’envie, le dédain, la soif de pouvoir leur sont étrangers ! Seule les anime cette camaraderie aimable, pleine de prévenances, qui devrait nous caractériser tous ! Snif !

    Et voilà nos petits travailleurs à l’école, comme vous ! Et qu’apprennent-ils ? Mais la vertu de la pénicilline, la force hydraulique, le temps des semis, toute chose qui fait que nous pouvons vivre ensemble dans une société industrialisée, où chacun est l’égal de l’autre, même le chef, le parti, le gouvernement ! Le progrès au service de l’homme ! La fin de la superstition et des privilèges, ceux affreux de l’Église ! Le camarade est là, bon sang, la tête levée vers le ciel, l’avenir ! Son front est serein, juste ! N’est-il pas beau ? N’est-elle pas belle ? Snif ! »

    Piccolo bâille encore et dessine au crayon… « Hélas ! Mille fois hélas ! s’écrie Pipikova. Il existe un ennemi à notre bonheur ! C’est le capitaliste, l’exploiteur ! Il vient de l’étoile noire ! C’est là qu’il est né, dans la boue ! Il a été formé dès son plus jeune âge pour nous nuire ! Il a été couché bébé sur un tas d’or, où il s’est mis à rire ! C’est un dément ! Ne croyez pas qu’il soit humain ! Même s’il vous dit qu’il a un cancer ou que sa fille s'est suicidée ! Répondez lui plutôt que c’est bien fait ! qu’il n’avait pas qu’à chercher à nous détruire ! Et qu’on a toujours c’ qu’on mérite !

    Tant que l’exploiteur sera là nous ne pourrons être heureux ! Il faut que le travailleur gagne ! qu’il s’impose ! On nous doit bien ça ! L’exploiteur nous suce les sangs ! Il a tous les pouvoirs, alors que nous n’avons rien ! Grrr ! Je ne sais pas ce qui m’empêche de lui arracher les yeux !

    _ C’est vot’ bonté ! jette Piccolo.

    _ Qu’est-ce que tu dis, camarade Piccolo ?

    _ J’ dis que c’est vot’ bonté qui vous empêche d’arracher les yeux du profiteur ! Car vous êtes pure et sans égoïsme ! C’est tout de suite visible ! Y a des mauvaises langues qui pourraient dire que c’est votre ego qui souffre et que le marxisme n’est qu’une forme de la lutte animale qui est en nous ; ceux qui sont en bas ne voulant que triompher de ceux qui sont en haut ! Mais évidemment c’est le point de vue de l’exploiteur, du lâche, du félon, de l’abominable parvenu que vous rêvez d’étrangler ! Mais comme vous êtes bonne, grande et pas bête du tout, vous savez que votre ennemi est ignorant et dans l’erreur, ce qui fait qu’au fond vous lui pardonnez, en l’invitant à se reprendre et à changer ! Dame, certains naissent dans l’ordure et peut-on leur en faire reproche ? Si c’était votre ego qui était en jeu, vous seriez animée d’une formidable haine ! Vous n’auriez aucune intelligence, aveuglée par la passion !

    _ C’est vrai…

    _ Mais bien sûr que c’est vrai ! Le camarade est sincère et sans ego ! Il ne veut pas lui-même avoir le pouvoir ! ni écraser l’autre ! Il est né dans un chou, sans la domination animale ! Comme vous le dites vous-même, n’était l’exploiteur, on s’aimerait tous !

    _ Je n’apprécie pas votre ton, Piccolo !

    _ C’est parce que je suis las de la bêtise ! parce que l’histoire ne vous sert à rien ! parce que vous refusez de grandir ! parce que vous vous raccrochez à vos sornettes, par peur d’ouvrir les yeux ! parce qu’au fond vous n’avez aucune grandeur ! parce que votre égoïsme est petit, mesquin, acrimonieux ! parce que le « Aimez-vous les uns les autres ! » vous laisse à des années-lumière ! parce que j’en ai autant, sinon plus, au sujet des riches !

    _ Le travailleur, la travailleuse…

    _ Sont sacrés ! Je sais !

    _ L’exploiteur…

    _ Qui fait fonctionner l’économie, qui donne du travail…

    _ Le pouvoir…

    _ Que vous ne voulez pas, mais qui provoque votre haine…

    _ Vous êtes contre le rêve, hein, Piccolo ?

    _ C’est votre ego qui souffre, c’est pour ça que vous ne supportez pas ceux qui sont plus puissants ! Moi, j’ m’en moque, car qu’ai-je affaire du rang social ? Mais vous êtes tellement hypocrite que vous ne dites pas : « Je veux telle reconnaissance ! », mais : « Tout le monde à la même hauteur ! » Ainsi vous étanchez votre soif, en biaisant !

    _ Le marxisme est une science !

    _ Savez pourquoi le capitalisme s’est imposé un peu partout ? C’est que, comme la démocratie, malgré ses défauts, il est le seul système qui permet a priori de satisfaire notre égoïsme ! Et si le vôtre ne voit pas les choses comme ça, c’est parce qu’il est particulièrement hargneux !

    _ Au mitard, sale vermine ! Suppôt du capitalisme !

    _ Au goulag, ce s’rait plus juste, madame Pipikova ! Rappelez-vous, c’est le mot historique ! Au goulag, où on peut tuer l’autre, si c’est pour son bien ! »

                                                                                                              141

         La Mort vient voir un riche qui meurt du cancer, à cinquante ans ! Elle enlève sans y penser son chapeau en entrant dans la vaste maison et après avoir dépassé les trois grosses voitures qui se trouvaient devant ! Rien ne manque ici et rien n’y a jamais manqué ! L’intérieur est élégant, de goût et contient tout le confort ! Vivre dans l’aisance est la normalité pour les propriétaires, qui n’imaginent même pas qu’il puisse en être autrement ! C’est dire la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes !

    Pourtant, les mots de vanité ou d’égoïsme choqueraient les oreilles du lieu, car de même que règne l’ordre dans les pièces, les cerveaux eux aussi sont bien ordonnés ! Ils ont comme personnel de ménage Hypocrisie et Mensonge, qui travaillent pour la bourgeoisie depuis des lustres ! Le problème est le suivant : comment satisfaire ses appétits, sans éprouver un sentiment de culpabilité, quand la pauvreté existe et que le message religieux, indispensable au meilleur monde, invite à la charité, au renoncement ? A priori, c’est sans solutions, quoique l’esprit bourgeois tourne la difficulté avec brio !

    Comment ? Mais il lui suffit de nier ses appétits… et le tour est joué ! A partir de là, tout est digne alentour ! On a des manières, on parle de devoirs, de morale ! On sanctionne chaque élan, surtout chez les enfants : l’éducation est le nerf de la guerre, pourrait-on dire ! Il ne manquerait plus que la vitrine ne s’étoilât, à cause d’une remarque impertinente, spontanée ! Un énorme chien féroce, nommé Orgueil, surveille et protège la famille ! Ce n’est qu’au prix d’une discipline stricte que l’on fait croire à l’effort, au travail, ce qui permet enfin de justifier le plaisir, telle une récompense bien méritée ! Par exemple, un verre de vin n’a jamais fait de mal à personne et on peut arborer une nouvelle robe, car quelle honte si on ressemble à un clochard !

    Évidemment, en dessous la chaudière animale n’en finit pas de bouillir et le pire est caché ! S’agit-il du sexe, qui refoulé produirait des névroses ? On le voudrait bien et il suffirait alors de libérer un tant soit peu sa libido, pour que nous nous tombions dans les bras les uns les autres, comme au sortir d’un long cauchemar ! Mais la réalité est tout autre, nous ne sommes pas à Disneyland ! Les choses sont infiniment plus dures, plus coriaces et plus amères ! C’est le pouvoir et la supériorité dont il est question ! C’est cette soif de dominer qui ronge derrière les grandes attitudes ! Le scandale, c’est justement de montrer que l’égoïsme est le moteur de la maison, sous le capot des convenances bien entendu ! C’est lui l’appétit essentiel, avec tous ses autres noms, qui détruit le monde et nous rend hagards, désespérés !

    Cependant, la Mort ne découvre qu’ordre et respectabilité sous ses yeux ! S’il y a eu ici des révoltes et des craquelures, elles ne sont plus visibles aujourd’hui et on n’en perçoit plus l’écho ! D’un pas souple, la Mort monte à l’étage, où se trouve le malade ! Il n’en a plus pour longtemps, mais cela n’affecte pas la Mort : après tout, elle ne fait que son boulot ! Elle prend une chaise et s’assoit dessus à califourchon, le sourire aux lèvres, ce qui exhibe ses dents blanches ! « Alors, comment tu vas, Tony ? Il fait bon ici ! (Elle ouvre un peu son pardessus...)

    _ Et il faut que tu ramènes ta sale bobine ?

    _ J’ suis v’nu chercher mon dû, Tony, tu l’ sais bien !

    _ Ton dû ! Mourir à cinquante ans, tu crois ça juste ? Aaargh !

    _ T’énerve pas, tu fais qu’empirer les choses !

    _ Mes proches sont là ! Ils vont m’ défendre !

    _ Sûr ! J’ai vu ta femme en ville ! Ton mal lui donne une dignité supplémentaire et elle en profite auprès des commerçants !

    _ Salopard ! Dieu… Dieu me protégera !

    _ T’ y crois vraiment ? J’ suis là sur ses ordres ! A ta place, j’ m’y fierais pas trop !

    _ Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça !

    _ J’ sais pas ! T’as sûrement déconné quelque part !

    _ Bououh ! Dieu n’existe pas, voilà la vérité ! C’est un enfoiré et j’ l’emmerde !

    _ De toute façon, tout est réglé pile-poil !

    _ Qu’est-ce que tu veux dire ?

    _ Ben, le prêtre va v’nir…, pour les derniers sacrements et la cérémonie s’ra grandiose ! Y aura tout le monde et chacun croira ! Alors où est le blème ?

    _ Bon dieu, j’ai peur ! Mais qu’est-ce que j’ai peur !

    _ Un peu d’ tenue, que diable ! Les apparences, Tony ! T’as pas oublié ? Les apparences !»

                                                                                                      142

         L’enfant marche sur le trottoir et il sourit à la beauté ! Il reste en effet un peu de verdure dans RAM et le printemps est là ! L’air est plus tiède et le soleil fait luire l’écorce des jeunes arbres! L’aubépine tend ses flocons de neige et là-bas, dans l’herbe, se dressent toutes sortes de fleurs multicolores ! Un oiseau vient sur une branche et se met à chanter à tue-tête ! L’enfant sourit encore, car tout cela est d’une incroyable délicatesse ! C’est tout simplement divin ! Pourtant, ce n’est qu’une oasis dans la ville, qui est dominée par la machine égarée du monde !

    Égarée, parce qu’elle est sous le joug de la peur et qu’un surcroît de celle-ci conduit à une montée de l’égoïsme, qui lui-même durcit et fait se perdre encore plus ! C’est un cercle vicieux, car plus la ville s’étend et plus elle éloigne les hommes de la beauté de la nature, qui pourrait les délivrer de leur nombril ! Comme ils sont perdus et ne se retrouvent qu’entre eux, ils se dévorent, s’insultent et se détruisent !

    L’enfant sent la machine égarée du monde comme une poubelle monstrueuse ! Elle est pleine de bruits, de violences, de haine ! Elle hurle aux oreilles de l’enfant depuis l’école ! Que dit-elle ? Mais : « Travaille ! Travaille ! Sinon tu s’ras au chômage ! », « Des résultats ! Il faut des résultats ! », « Peut mieux faire ! Attention ! », « Tes notes ? T’as vu tes notes ? », « Va falloir qu’ ça change, tu peux être sûr ! », « X+ 5 – ab / ° = X, que vaut X, si f est inférieur à deux ? », « Éthyle ou éthanol éthyl ? CH4 _ CHO9 ^, combien d’oxygène ? », « Qui était le représentant de la SDN en 1930 et pourquoi le parti de Tchang a changé la politique de l’Asie du sud est ? », « La force qui s’exerce sur M est-elle supérieur à F’ en M’ ? » « Qu’est-ce qu’une pression osmotique ? », « Vous mettez la marge à gauche et votre carte d’identité à droite ! », « Contrôle ! Contrôle ! Seuls les meilleurs survivront ! », « Why God save the queen ?  Repeat ! », etc. !

    Déjà l’enfant affronte la peur, car les adultes sont menés par elle ! Réussir, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est l’orgueil qui crée le mensonge, car il refuse de reconnaître sa peur et son échec ! Travailler, qu’est-ce que ça veut dire ? Qui travaille ? Celui qui pointe ou celui qui lutte contre sa peur ? Qu’est-ce qu’il y a de plus difficile : injurier, crier, détruire ou se calmer et chercher la paix ? Qui est le plus mûr : l’égoïste qui s’agite et qui n’en a jamais assez, ou l’enfant qui admire et comprend ? Qui est utile : celui qui n’en finit pas de jouer les gros bras et qui ne parle que de lui, ou l’enfant qui cherche la vérité et qui est porteur d’espoir ? La machine égarée du monde blesse l’enfant et voudrait l’entraîner dans sa folie ! L’orgueil ne supporte pas la différence, l’opposition et pourtant il ne sait même pas où il est !

    L’enfant sourit au soleil et à la lune ! La beauté est une chose naturelle pour lui ! C’est pourquoi il ne se sent pas un étranger ! Le monde a été fait pour lui, pour l’enchanter ! Mais l’adulte lui crie, lui hurle sa peur ! Que dit-il ? « Mais, mais comment ça se fait que tu n’aies pas peur ? », « Mais, mais tu sais combien ça coûte, ça ? », « Mais, mais comment tu vas vivre ? » L’adulte hurle et abrutit l’enfant ! Il veut que l’enfant soit gagné lui aussi par la peur et il y réussit ! L’enfant est blessé et pourtant il ne cesse d’admirer la beauté du monde ! Elle est là, elle est vérité, comme la peur de l’adulte, comme son mensonge, car c’est l’orgueil qui crée le mensonge ! L’adulte veut triompher et ne voit plus la beauté du monde ! Il garde donc sa peur et crie et détruit, entraînant l’enfant dans sa folie !

    « Seigneur, ils ne savent rien… et ils détruisent tout ! Ils ne connaissent pas le repos de la vague, dans sa force même ! Ils ignorent sa fraîcheur et son oubli et sa grandeur ! » L’enfant est l’ami de l’oiseau marin et il aime le vent comme lui ! L’enfant connaît les brouillards des caps et les arcs-en-ciels ! La peur des adultes n’est pas juste ! Elle n’est pas raison ! Elle est mensonge ! Elle sort du nombril !

    La machine égarée du monde ne dit pas : « J’ai peur ! Aidez-moi ! Je ne comprends pas ! », mais elle dit : « Ma gueule ! Ma gueule ! C’est moi qui ai raison ! C’est moi qui suis importante ! C’est moi qui sais ! Attention, t’es en train de m’ baiser là ! » et elle casse et détruit ! Elle crie encore : « A bas le gouvernement ! A bas les riches ! A mort les coupables ! » et les gouvernements se succèdent et ils sont toujours mauvais ! La machine égarée du monde ne sait rien et hurle ! La machine égarée du monde blesse l’enfant et le détruit ! Elle l’entraîne dans sa folie !

    L’enfant a confiance spontanément ! Comment pourrait-il en être autrement ? Il admire naturellement ! Il s’étonne et se réjouit de la nature, sans efforts ! Il est comme chez lui parmi les fleurs, les papillons, devant le grillon et même le serpent ! Mais la machine égarée du monde le broie et le transforme en adulte, en un être peureux et qui crie !

    Que devient le monde en tuant ses enfants ? Que devient la confiance de l’enfant dans l’adulte qui tremble et qui dit qu’il sait ?

                                                                                                    143

          Comme nous le savons, plus la situation est inquiétante et plus l’animal qui est en nous se réveille ! C’est toujours l’histoire des crocodiles, devant leur marigot qui s’assèche : c’est le plus fort qui survit ! La peur chez nous produit donc un renforcement de l’égoïsme et c’est ce qui explique la montée des nationalismes, qu’ils soient de droite ou de gauche ! On se garde des autres, on veut retrouver une identité forte et soi-disant cohérente ; on croit bêtement qu’on s’en sortira mieux seul et c’est non seulement le territoire physique qui se réaffirme (avec ses frontières...), mais aussi le territoire psychique, celui de la pensée et de la personnalité !

    Plus nous sommes inquiets et plus nous voulons dominer, nous imposer, de même que les crocodiles s’affrontent pour avoir accès à l’eau qui reste ! Le chaos actuel ne s’explique pas autrement ! Chacun crie de son côté, en proie à la peur, et est prêt à casser ! La violence des écologistes est a priori un non-sens, puisque ce qui pollue c’est la soif de profit ou de pouvoir et on devrait donc s’écarter de ce qui ressemble à toute main-mise, toute autorité, tout sentiment de supériorité ! Ce n’est pas en faisant valoir son ego, par la force, qu’on se différencie de ceux qui écrasent le monde, pour satisfaire leur égoïsme ! Mais le danger semble tellement grand et la surdité des gouvernements tellement forte qu’on perd toute logique et qu’on se laisse aveugler par la violence ! Il est vrai aussi que la douceur et la patience resteront toujours le chemin le plus difficile, puisqu’il est a priori contraire à l’instinct !

    Mais le recours à la domination a des effets bien plus profonds et plus dévastateurs qu’on ne le croit, comme l’existence des enfants Doms, qui ne voient pas les autres tout à fait réels ! Un enfant Dom peut très bien en tuer un autre et ne pas vraiment se rendre compte de la gravité de son geste… Pour lui, il s’est seulement débarrassé d’une gêne ! Cela peut être aussi juste une expérience… On cède à une pulsion, car on est le maître après tout ! Il faut ajouter à cela que plus nous nous coupons de la nature, à mesure que les villes s’étendent, et plus notre domination nous paraît la seule bouée de sauvetage ! Nous n’avons plus confiance qu’en elle, alors que c’est la beauté de la nature qui pourrait nous soulager ! Mais ainsi nous voulons contrôler les choses et les êtres à outrance ! Non seulement il nous faut une sécurité financière sans faille, mais encore tout ce qui existe doit nous obéir ! Et, si le gouvernement vient à nous rappeler que nous ne sommes pas tout à fait libres, c’est-à-dire que nous ne sommes pas absolument les maîtres, nous nous mettons à crier comme des veaux qu’on égorge ! Nos nerfs ne peuvent plus rien supporter !

    Mais regardons comment certains se comportent avec leurs chiens et comment ils perdent tout sens de la réalité ! Le chien, pour eux, doit être totalement aux ordres, alors qu’eux-mêmes parlent de dictature du gouvernement et ne sauraient se plier à quoi que ce soit ! Ils demandent au chien ce dont eux-mêmes sont incapables et ça ne les gêne même pas ! C’est qu’ils se nourrissent de leur domination et que donc celle-ci doit s’exercer sans contraintes ! On impose à l’animal une discipline qui le dépasse et le détruit ! Il doit par exemple rester assis tant que son maître ne lui ordonne pas de bouger ! Pas un poil ne peut tressaillir ! Un bâillement, le moindre signe d’impatience sont sanctionnés, avec la plus extrême sévérité ! Le chien a l’air d’une statue, pour donner l’impression à son maître qu’il a du pouvoir, qu’il est quelqu’un ! Nous sommes ici aux antipodes de la liberté nécessaire à l’animal ! C’est la domination psychique de l’homme qui règne et qui mène à la catastrophe ! Un jour, soudain, le chien se jette à la tête d’un enfant et lui mord le visage ! C’est heureux s’il ne le tue pas ! Mais le chien avait les nerfs malades et il a explosé !

    La domination fait de nous des « assassins », car encore une fois nous nous privons du message de la beauté, alors qu’il est le seul à pouvoir nous rassurer ! Ni la science, ni la politique ne sont aujourd’hui en mesure de le faire ! Mais ce que nous faisons subir à nos animaux domestiques et un chat qui ne chasse pas dehors est un chat malheureux, nous le faisons aussi endurer à nos enfants ! Eux aussi sont nos marionnettes ! D’abord, ils n’ont droit à aucun risque, puisque le monde nous est devenu étranger, hostile, incompréhensible, et les enfants sont instamment rappelés à l’ordre, ainsi qu’ils auraient été en porcelaine ! Ils étouffent, leur espace est celui d’une bouteille, mais surtout, surtout, ils sont les « étendards » de notre domination, en sont le reflet ! Leur obéissance témoigne de notre pouvoir et nous en faisons des robots, des esclaves traumatisés !

    Leurs nerfs éprouvés les font bientôt caractériels, ils s’énervent et cassent les choses dès qu’ils sont contrariés, comme les pêcheurs par exemple, et il n’est donc pas étonnant de les voir s’échapper quand ils sont plus grands, par l’alcool, la drogue ou la pornographie ! Ce n’est pas une influence religieuse qui les culpabilise face au plaisir, mais c’est bien une autorité excessive qui les fragilise et les rend honteux d’être eux-mêmes ! Ils se méfient de leurs mouvements ou de leurs pulsions, puisque leur naturel, à force de corrections, leur paraît haïssable !

    D’autres au contraire n’ont aucun scrupule et deviennent encore plus dominateurs que leurs parents, quand ceux-ci notamment sont lâches, pour ne se réfugier que dans leurs plaisirs ! On a là des enfants qui violent ou bien qui manipulent ! C’est encore la loi du plus fort, mais on trouve encore des enfants qui prennent la place des adultes, parce qu’ils les jugent hypocrites et irresponsables ! On a vu qu’une vie purement matérialiste est impossible et ce qu’elle induit comme mensonges… Mais ces enfants qui prennent le costume des adultes n’ont pas vraiment de jeunesse et c’est bien trop lourd pour eux !

                                                                                                 144

         « Eh ! Le coq, tu t’ennuies et tu n’ sais pas quoi faire ?

    Viens nous rejoindre !

    On te rendra ta virilité !

    Tu pourras montrer combien tu es un homme !

    T’es le guerrier d’aujourd’hui !

    T’es perdu ? Viens nous rejoindre !

    On te fournira même l’équipement !

    Vêtement noir, cagoule, masque à gaz ! Barbouze quoi !

    Comme au bon vieux temps !

    Et allez donc, t’apprendras à marcher dans les fumigènes !

    Tu t’ défouleras à jeter des pneus !

    Faut bien qu’ tu t’ dépenses !

    C’est pas l’ travail qui vas t’user !

    Toi t’es plutôt le gars les mains dans les poches !

    Manquerait plus que tu t’ crèves !

    Si tu t’emploies, c’est pour ton amour-propre !

    Ta dignité ! Ça c’est important !

    Faudrait pas qu’on t’ prenne pour un con, ça non !

    C’est pourquoi rejoins-nous !

    On va montrer combien on est fort, combien on compte !

    Personne ne passera nos barricades !

    C’est Verdun quand on est là !

    On est des hommes !

    Pas des mauviettes !

    Sus à la violence policière !

    Marchons, marchons !

    Ah ! Ah ! Va y avoir du sport !

    On fait c’ qu’on veut !

    Depuis l’ temps qu’on nous baise !

    Qu’on a les mains dans les poches !

    Qu’on sait pas quoi faire !

    Réfléchir, c’est pas pour nous !

    Être humain, c’est pas pour nous !

    Se remettre en question, c’est Niet !

    Être humble, dans la nuance, chercher dans l’ombre

    Courageusement, essayer d’être meilleur,

    Aimer l’autre,

    C’est pas pour nous !

    Mais qu’est-ce que tu racontes ?

    Moi, c’est ma virilité qui m’intéresse !

    C’est mon nombril !

    Quoi ? On veut m’ baiser ?

    Aux armes ! Va y avoir du sang !

    Évidemment que j’ défends la Terre !

    Et mes camarades et mon métier et ma famille !

    J’ sors pas les mains des poches comme ça, pour rien !

    Et puis, j’ sais que la Joconde existe, j’ suis pas un demeuré !

    Non, mais la colère est là, j’y peux rien !

    J’aime pas qu’on s’moque d’ moi !

    C’est pas une question d’amour-propre, c’est comme ça !

    Bon sang, t’ à l’heure, dans la fumée, c’était chaud !

    J’ai bien cru que j’allais prendre un coup !

    Mais c’était bon !

    Tu sais quoi, j’ vais mieux depuis que j’ laisse aller ma colère !

    C’est un travail de groupe, tu comprends ?

    On est soudé, on est des copains !

    Avant je trouvais ma vie vide !

    J’avais les mains de les poches, c’est vrai !

    Mais j’vais mieux, j’aime ça !

    Eh ! Mais attention, bouche cousue !

    La façade c’est : « Y en a marre ! L’injustice, on n’en veut plus !

    Le gouvernement démission ! »

    Ah ! Ah ! Et un tas d’ fariboles du même genre !

    On a des chefs intellos, tu l’ savais ?

    Ils t’enrobent ça comme un rien !

    Mais qu’est-ce qu’on en a foutre du gouvernement ?

    On s’rait bien en peine qu’il soit mou !

    Qu’est-ce qu’on f’rait alors ?

    Faudrait retourner au bistrot ou devant la télé !

    On s’rait de nouveau anonyme !

    L’ennui nous castre (rien à voir avec la ville du même non!),

    Tu savais ça ?

    On est les nouveaux chevaliers !

    Tu pass’ras pas !

    Comme à Verdun !"

                                                                                               145

         Les cochons ont envahi RAM !

    Ils sont partout, on ne voit « queues » !

    Ils grognent, ils courent, ils attaquent !

    Ils montent à l’assaut !

    Ils renversent, détruisent, hurlent !

    Les cochons ont envahi RAM !

    Ils sont avides, ils cherchent, ils fouinent !

    Ils ne réfléchissent pas, ils sont en colère !

    Ils n’ont pas faim, ils sont en colère !

    Ils roulent des mécaniques !

    Où est le ciel et la beauté ?

    Où est la force qui fait doux ?

    Où est la compréhension de l’autre,

    De la vie ?

    Où est le sens ?

    Où est la vision de l’homme dans l’espace,

    Sur cette minuscule planète ?

    Où est la patience, la mansuétude, la compréhension ?

    Les cochons ont envahi RAM

    Et leur ego déferle,

    Dans une vague de violence !

    Les marchands du Temple défilent,

    Rouspètent !

    Ils n’en ont jamais assez !

    Mais surtout, surtout, on ne les respecte pas,

    Car ce sont eux les chefs

    Et ils n’en admettent aucun autre !

    Les cochons ont envahi RAM !

    Où est la profondeur,

    La pitié,

    La persévérance,

    La force qui fait doux ?

    Le pourceau mord et détruit !

    Le pourceau est dans la rue,

    Ivre de violence,

    Incapable de pardon, d’intelligence,

    Jouet de son égoïsme !

    Un homme venu du désert leur parle !

    Il dit : « Vous avez voulu le ciel vide !

    Vous avez voulu une vie matérialiste !

    Ayez le courage de l’accepter !

    Regardez-la dans le blanc des yeux !

    Acceptez votre destinée vide !

    Vous gagnez votre pain et vous mourrez !

    C’est bien ce que vous avez voulu ?

    Alors pourquoi gémissez-vous ?

    _ On veut être libre !

    _ Il faut bien un gouvernement pour diriger !

    Ce gouvernement n’est ni meilleur, ni pire que les autres !

    Ceux qui vous disent qu’il y a des solutions miracles sont des menteurs !

    _ On ne veut pas de la réforme !

    _ Vous ne voulez aucune réforme !

    _ On veut la fin des profiteurs !

    _ Qui est le profiteur ? Celui qui a deux boutons sur sa veste, alors que vous n’en avez qu’un ! Nous sommes tous des profiteurs par rapport à d’autres ! C’est sans fin ! Mais à la vérité, vous n’avez pas le courage d’ouvrir les yeux ! de vous tenir debout devant le vide de vos vies ! Vous êtes matérialiste à la condition d’avoir des ennemis et c’est pourquoi vous vous en créez !

    _ Tais-toi l’ancêtre !

    _ Votre combat est une illusion ! Vous voulez être en haut, parce que vous êtes en bas ! Et quand vous serez en haut, vous combattrez ceux d’en bas ! C’est votre ego qui vous mène, d’où votre haine et votre colère ! Vous n’avez même pas faim !

    _ Et quelle est ta solution ?

    _ Mais que m’importe à moi que d’autres aient plus, puisqu’ils ne sont pas heureux ! Et que m’importe que d’autres commandent, car ils sont ignorants et ne commandent pas vraiment !

    _ Qu’est-ce que tu racontes ?

    _ Vous souffrez à cause de votre égoïsme, puisque d’autres paraissent plus forts ! Débarrassez-vous de votre égoïsme et vous ne souffrirez plus ! Commencez par regarder les nuages ! Leur majesté, comme leur force, est sans pareille ! 

    _ Quelle bêtise !

    _ En vérité je vous le dis, vous n’avez pas le courage d’accepter votre matérialisme et c’est pourquoi vous vous révoltez ! Commencez par admirer et votre peur cessera ! »

    Mais les cochons ne voulaient rien entendre et ils se saisirent du personnage, le rouèrent de coups et le tuèrent, avant de l’exhiber comme un épouvantail ! Leur colère était sans bornes, car l’égoïsme est insatiable !

    Les cochons avaient envahi RAM !

    Et ils parlaient et ils se donnaient des airs !

    Où est la profondeur, l’abnégation, la modestie ?

    Où est la beauté, le pain de la vie ?

    Le nombril du monde vomit, se répand !

    Où est la force qui fait doux ?

    Où est la force véritable ?

    Les cochons ont envahi RAM !

  • Les enfants Doms (T2, 134-139)

    Doms50

     

     

     

       "Du blé! Et s'il était empoisonné, ce blé?"

                                        Les Mariés de l'an deux

     

                             135

         Ils l’avaient coincé ! leur ennemi héréditaire ! Il était maintenant à leur merci ! Il tremblait de la tête au pied dans ce coin sombre et ils allaient lui en faire voir ! Ils l’avaient repéré en marge de la manif, parce qu’il montrait tout ce qu’ils détestaient ! Il était riche, avait une belle femme, une belle voiture et surtout il donnait cette impression si caractéristique de toiser le monde, d’être supérieur !

    C’était un parvenu de la plus belle eau ! Mais, maintenant, à genoux, les vêtements poussiéreux, il était supérieur à qui ?

    Anar, le plus fort de la bande, s’approcha de lui : « Alors, on fait moins le fier, fumier de capitaliste !

    _ Je… je comprends pas ! Je vous connais même pas ! Qu’est-ce que vous m’ voulez ?

    _ Bien sûr, t’es innocent ! T’écrases pas le pauvre ! Tu cours pas après l’ profit ! T’es pas là en train d’ parader ! Toi et tes banques, vous polluez pas l’ monde ! Vous êtes les chefs, pas vrai ?

    _ Mais bon sang, qu’est-ce que vous racontez ? J’ fais des affaires, mais qui n’en fait pas ? Vous voulez pas vous-mêmes gagner plus d’argent, avoir plus de confort, assurer le bien-être de vos familles ? Chacun est libre dans c’ pays !

    _ Ouais, t’as la langue bien pendue ! T’es un môssieur ! T’as de l’éducation ! T’es le bourgeois propre sur lui… et ta bourgeoise doit t’ faire grimper au rideau ! Mais nous, on en a marre que les chances soient toujours du même côté ! Oh ! On n’est pas égoïste comme toi ! On veut pas l’ profit ! On a un idéal !

    _ Vous savez, l’économie marche grâce à la compétition ! Rien ne vous empêche d’y participer ! Il faut prendre des risques et s’accrocher !

    _ Ben voyons, comme si t’avais pas bénéficié dès l’ début de l’argent d’ papa et maman ! Mon père n’avait rien et il a trimé toute sa vie... pour rien ! Donc, moi, j’commence aussi à zéro…, sauf que j’ travaille quand même un peu avec ma caboche… et pas question d’ suivre l’exemple paternel ! Non, m’sieur ! Les gars d’ la haute, on va les faire descendre ! On va pas être leurs esclaves ! On va changer la donne !

    _ Donc, c’est toi qui veux ma place et l’ pouvoir, c’est ça ?

    _ Non, t’as rien compris ! Y aura pas d’ pouvoir ! Pas d’ chef ! L’égalité ! C’est ça qu’on veut !

    _ Peuh ! Tout le monde à un mètre cinquante ! Quelle connerie ! Comme si c’était pas toi, le plus fort, qui commandais ici !

    _ C’est temporaire ! Après la victoire, on s’ ra tous égaux et on vivra heureux !

    _ J’ai jamais vu des débiles pareils !

    _ Tu sais, j’ suis content que tu t’ montres insultant ! J’avais peur que tu t’écroules et que tu me demandes pitié ! Taper dans une larve, c’est répugnant ! Tandis que te voilà dur comme un punching-ball ! Réjouissant !

    _ Vous êtes de sales petites ordures ! Des voyous ! De la vermine qu’on effac’ra ! »

    Anar se mit à frapper comme un sourd et il disait : « J’vais t’apprendre l’ respect ! Tu vas piger c’ que c’est la justice ! On veut un monde où chacun s’ra l’égal de l’autre ! Où y aura pas d’ chef ! Est-ce que ça commence à rentrer, l’ profiteur, le pollueur ? Non mais, où est-ce que tu t’ crois ? Tu t’ prends pour qui ? un caïd ? T’es rien t’entends ! Rien ! Que dalle ! »

    Han, han ! Anar frappait toujours ! « J’crois qu’il a son compte ! dit Anaria, la compagne d’Anar.

    _ Ouais, j’ crois bien aussi !

    _ Dis donc, fais-lui les poches ! J’ te rappelle c’ que tu m’as promis ! « On va faire les magasins c’t’ après-midi, après la manif ! » tu m’as dit ! J’ai r’péré une jolie robe et si on s’ dépêche pas, elle risque de nous passer sous l’ nez !

    _ Ouais, ouais, pour toi, ma toute belle, j’ suis prêt à faire des folies ! On y va ! On y va ! Tiens, il avait 100 sacs sur lui et on va tâcher d’utiliser sa carte !

    _ Hourrah ! Attends un peu d’ me voir avec cette robe et tu pourras plus t’ tenir !

    _ J’ te crois, t’es du feu de toute façon ! Tu sais, j’ viens d’avoir une vision ! Un monde plein d’amour ! juste ! tendre, respectueux ! Ce s’rait pas beau, dis ? Mais tant qu’ils s’ront là, ce s’ra pas possible !

    _ J’ sors avec un poète ! Un homme, un vrai ! Tu m’ donnes des picotements partout ! Allez, viens ! »

                                                                                                            136

         Dans RAM, il y avait toujours du spectacle et un homme avait su réunir autour de lui un petit public ! C’était un prédicateur d’un genre nouveau et il disait : « Le temps est venu ! Celui de la colère et de la révolte ! Ils se croient tout permis ! Ils ont tous les pouvoirs et rien n’arrête leur vanité ! Ils roulent la Terre comme un vieux paillasson ! Ils la souillent, la martyrisent ! Ils l’écrasent avec leurs usines ! Ils n’ont aucun respect pour la nature, ils sont aveugles tellement ils sont assoiffés de puissance ! Eux, les gouvernements, les riches, les profiteurs !

    Ils se gorgent et détruisent la planète, mais le temps de la colère et de la révolte est venu ! Car la Terre elle-même est en colère et se révolte ! C’est la tempête, la tornade ou la sécheresse ! C’est le chaos et c’est pourquoi nous voulons le chaos ! C’est le tsunami qui détruit et c’est pourquoi nous voulons la destruction ! C’est le torrent qui se venge et c’est pourquoi nous voulons la vengeance ! C’est le soleil implacable et c’est pourquoi nous serons implacables !

    Le temps est venu de punir les coupables ! Les signes ne trompent pas ! Le pécheur doit être abattu, comme l’arbre pourri ! Les gouvernements doivent être renversés, afin qu’un blé nouveau puisse pousser ! La Terre réclame justice et nous lui ferons justice ! La force nous est nécessaire, car le pécheur est sourd ! Le glaive est nécessaire, car nous avons besoin de sa lumière pour écarter l’ombre ! Les chevaliers modernes, c’est vous et la veuve et l’orphelin, c’est la Terre qui nous demande de la protéger !

    Nous avons la vérité pour nous ! Nous avons le droit pour nous ! C’est notre mère qui nous appelle au secours ! Hélas, nos ennemis sont nombreux et bien armés ! Ils nous jettent leurs bombes, ils nous matraquent ! La police est l’esclave du pouvoir et nous devons la combattre ! Nous propageons le feu, car il purifie ! Nous avons assez parlé ! Nous avons assez supplié ! Nous ne pouvons plus être patients ! Nous ne pouvons plus contenir la colère ! Qu’elle se débonde ! Qu’elle se déchaîne ! Que les braves déferlent ! Que la Terre soit sauvée ! Que le mal soit vaincu, anéanti ! Que nos légions s’emparent du monde !

    On nous dit Démocratie ! On nous dit Parlement ! On nous dit vote ! Mais qui débat ? qui vote ? Ceux-là mêmes qui s’enrichissent et polluent ! Qu’avons-nous à voir là-dedans ? Le divorce est consommé ! Seule la force ouvrira désormais les yeux ! Nous ne voulons plus de la politique et des discours ! Nous communiquons avec les arbres ! Nous sommes à l’écoute de la Terre et du vent ! Nous sommes attentifs aux messages, aux signes ! Nous obéissons aux forces de la nature ! Nous voulons la paix, l’harmonie, mais cela ne se peut sans la lutte, la violence !

    Mais je ne me suis pas présenté… Je suis le druide Clache Emmech’ Kerlog, troisième bâton, de la forêt de Cuny ! Je suis spécialisé dans le branlement des rochers et l’ordalie de la flèche ! Celle qui va la moins loin clame l’innocence de son propriétaire ! Grâce à la cervoise, j’ai un accès particulier au royaume des fumées, où le dieu Zug se complaît ! Je sais ouvrir une porte sans sa clé et me rendre invisible aux yeux des policiers, en marmonnant des paroles magiques !

    Le temps du clan est revenu ! Je forme, j’accueille, j’initie ! J’enseigne la langue sans mots, pour qu’elle garde ses secrets ! Le temps du clan est revenu ! Les loups du culte sont tout habillés de noir et portent des masques à gaz ! A eux je donne la force, avec mes incantations ! Ils jurent sur le bouclier de Mallac’h ar Ran ! Ils touchent les tresses de la dame du lac, avant le combat ! Nous fêtons nos victoires, sous l’œil bienveillant des dieux ! Ne rétablissons-nous pas leurs droits ? Chaque arbre est un ami ! Et nous dormons sur les ossements des vaincus ! Leurs femmes nous servent d’esclaves ou nous marions les plus belles !

    Le temps du clan est revenu !

    Repens-toi pécheur !

    Je parle au nom du vent et de la vaste mer !

    J’apporte la colère et le jugement !

    Ma horde est noire comme l’orage !

    Ma barbe étincelle,

    Car le temps du clan est revenu !

    Joignez-vous à nous !

    Car nul n’échappera au châtiment !

    Que nos gibets soient lourds des profiteurs !

    Ainsi la Terre retrouvera sa fécondité !

                                                                                                     137

         « Il est évident que le domination ne permet pas de voir le monde ! écrivait Andrea Fiala. Tant que nous n’aimons que nous-mêmes, les autres n’existent que dans la mesure où ils nous servent, nous flattent ! Nous en perdons même le souvenir dès que nous n’en avons plus besoin ! Ils brillent un instant, suivant notre désir, puis ils retombent dans la nuit de notre indifférence ! Nous sommes surpris, voire scandalisés, qu’ils puissent en ressortir, pour faire valoir leur sentiment, comme si on nous présentait subitement quelque chose d’immonde, à force d’être incongru !

    Ainsi, la domination fait le mal sans même s’en rendre compte, puisque seul son « monde » compte ! Ainsi, Rimar notamment peut passer outre la mort de bien des personnes, car elles « n’existent » pas vraiment ! La réalité de l’autre est abstraite pour Rimar et son apparente aversion à l’égard de la guerre, son soi-disant amour pour la paix sont des choses apprises dans les livres ou en classe, sont des conventions admises afin de vivre en société ! Mais c’est la domination de Rimar qui prime, c’est sa bulle qui s’étend, son égoïsme qui s’impose et on peut dire sa folie !

    Il en est de même pour la majorité ! L’autre doit obéir ! Il doit chanter des louanges ou disparaître, selon la situation ! S’il résiste ou se montre indépendant, on le hait aussitôt et on veut le détruire ! S’il est le plus fort et que tous les regards se tournent vers lui, on veut le séduire, en apparaître proche, car on profite de son aura ! On s’enorgueillit de connaître les puissants ! La domination y trouve son compte, mais rien de plus hideux que le quidam qui veut traiter d’égal à égal ! Il nous rabaisse, nous fait perdre du prestige et nous effraie encore, car il « perce » la bulle et c’est le monde du dehors, le vaste monde qui échappe à notre domination, et dont nous ne savons presque rien, qui rappelle sa présence et qui réveille nos frissons !

    Le rejet est immédiat, quitte à évoquer un apocalypse nucléaire (rien que cela!), car la domination n’est à l’aise que dans sa bulle ! Ceci explique encore pourquoi certains ne nous reconnaissent pas le lendemain, car nous voilà inutiles pour eux ! Mais, à l’inverse, imaginons maintenant, une domination détruite, en cendres, par les circonstances… Certes, on aurait là un individu fragilisé, en danger peut-être, dépressif, car l’amour qu’il aurait pour lui-même, sa confiance en soi, ses ambitions ne seraient plus qu’une chose vague, douteuse, mais encore ne serait-ce pas la base pour une conscience réelle de l’autre, pour une conscience infinie ? On accueillerait la différence avec le plus profond respect, on ne saurait rien et on serait avide de réponses ! On tiendrait l’autre comme plus responsable que soi, car on se sentirait perdu !

    On aurait en tout cas aucun a priori sur lui, la bulle de la domination n’existant pas ! On serait doux, patient, humble, ne sachant pas ! On ne ne se mettrait pas en colère, la peur étant connue et même apprivoisée ! On serait peut-être souffrant, malade, introverti, mais au moins sincère et on avouerait sans gêne son ignorance, l’amour-propre ayant déjà cédé plus d’une fois, en regardant toutes ses certitudes emportées par l’inconnu ! On aurait une idée plus juste de l’immensité du monde, jusqu’à ce qu’elle donne le vertige ! La bulle de la domination protège, mais enferme également, limite évidemment la vue ! Elle lutte même contre toute différence et enrage de ne pas tout contrôler ! Elle ne guérit jamais de la peur, bien au contraire ! Elle la transforme en panique !

    Mais existe-il un moyen volontaire pour se séparer de sa propre bulle de domination ? On peut être détruit par une domination supérieure à la sienne, mais ce n’est pas sans séquelles ! Peut-on être investi d’une sagesse, uniquement guidée par la raison, et qui nous ferait moins ambitieux, plus stoïque ? C’est par exemple un conte de la psychanalyse ou une illusion de la science, car la bulle de la domination ne se voit pas tant qu’elle n’est pas menacée ! On peut paraître l’individu le plus équilibré, le plus ouvert tant que la situation nous est favorable ! Or, le scientifique est la plupart du temps vu comme celui qui sait, surtout s’il a affaire à un patient, et son pouvoir n’est donc pas inquiété ! Son ignorance demeure quant à lui-même et son vrai visage est bientôt déformé par la haine, face à l’obstacle !

    Pour quitter volontairement la bulle de sa domination, à la recherche de la vérité, pour risquer cette aventure, le levier de l’amour, du plaisir est nécessaire ! On le voit déjà dans le couple, où pour plaire on est prêt à s’améliorer, à se changer, à se montrer moins égoïste ! Mais le couple est encore trop restrictif, il est un petit monde qui exclut les autres… L’amour de Dieu, lui, ouvre largement les portes de l’immensité ! Encore faut-il être amoureux du Créateur, en reconnaître le génie sous toutes ses formes ! Il n’y a pas d’amour sans admiration, n’est-ce pas ? Mais voilà le levier... et le message évangélique est clair, comme sans doute celui des autres religions : il s’agit bien, par amour, d’essayer de « dépasser » sa bulle de domination ! Voilà le moyen volontaire, avec comme moteur, l’amour, le plaisir ! »

                                                                                                       138

         La journaliste Mélopée n’en pouvait plus ! Elle était harcelée par Boa, cette âme obsédée du Net ! Pourtant, il est vrai, Boa lui avait appris tous les trucs ! Elle savait manipuler un titre, le rendre accrocheur, elle s’était dévouée corps et âme au culte du dieu événement ! Mélopée faisait maintenant partie de la planète people et elle était devenue une voix, une figure que tout le monde connaissait, attendait, jugeait ! On suivait ses amours et ses déclarations, elle interrogeait les plus puissants et elle était toujours avide de scoops ! Mais, en contrepartie, Boa la tenait ! D’abord, il avait demandé à ce qu’elle dévoilât toujours davantage de son anatomie et elle avait dû se prêter à des simagrées de jouissance, mais ensuite Boa l’avait prévenue : il détenait des images qui pouvaient la détruire, choquer tous ses fans ! Si elle n’obéissait pas, on verrait ses émois sexuels et elle tomberait dans le ruisseau !

    Mélopée avait joué avec le diable et sa vie ressemblait maintenant à un enfer ! Hagarde, désespérée, elle forma un numéro et se retrouva devant deux sœurs, les sœurs Com ! dans le bureau d’une agence appelée Sororité ! Elle raconta vaguement qu’elle connaissait une amie, qui était harcelée par un homme… et on but ses paroles ! On comprenait parfaitement : cet homme possédait des images compromettantes, faisait chanter sa victime, exigeait toujours plus, etc. ! L’engrenage était aussi fatal que classique et n’était la présence de Mélopée, les sœurs Com aurait jubilé !

    Au chômage, elles avaient créé cette agence et en la nommant Sororité, elles avaient clairement affiché leurs convictions ! La domination masculine était terminée, vive la féminine ! On traquerait l’oppresseur jusqu’au bout ! Le mâle était la cible et chaque femme pouvait trouver une aide chez Sororité ! La peur changeait de camp ! La révolte était en marche et l’homme un jour ne serait plus qu’un affreux souvenir ! Le mouvement No Men était né ! Les femmes entre elles et rien d’autre ! Plus de souillures, de pleurs, d’humiliations, de haine ! La castration, sinon rien ! Effacé le rire suffisant de la « queue » ! Le cochon serait tenu en laisse ! Le désir de l’homme était l’ennemi, le tyran ! Une ère nouvelle de liberté, de fleurs tombant du ciel s’ouvrait !

    Les sœurs Com furent tout de même sidérées par la particularité du cas présenté par Mélopée ! Il ne s’agissait pas d’un individu en chair et en os, mais d’un esprit lubrique hantant le Net ! Voilà qui posait problème, donnait matière à réflexion ! On pouvait bien sûr s’en prendre aux Trois Gros, les opérateurs… N’étaient-ils pas en partie responsables de l’intrusion de Boa ? Leur gestion aveugle et mercantile n’avait-elle pas provoqué cet incident ? Seulement, dans cette direction, on s’attaquait de front à des quasi monopoles, qui ne pouvaient qu’être en cheville avec les plus hautes autorités ! On s’en prenait ouvertement à la forteresse de la masculinité ! Ce n’était pas une mince affaire ! Les sœurs Com avait beau avoir du ressentiment, être animées d’un désir de revanche inextinguible, elles ne se sentaient pas assez fortes pour se jeter seules à l’assaut ! Les temps n’étaient pas mûrs ! Il fallait plus de femmes dans la place !

    « Hum ! Hum ! » firent les deux sœurs, qui prenaient aussi en considération toute la complexité de la situation, car Mélopée n’avait-elle pas également profité de Boa ? Un de ces avocats de la cause mâle, un de ces baveux fiers de leur « membre » n’aurait aucun mal, en cas de litige, à montrer le double jeu de la journaliste ! Elle avait usé de sa séduction pour « arriver », comme on dit, et était-ce entièrement la faute de Boa, si aujourd’hui elle était dépassée ? Non, on ne pouvait pas combattre publiquement les Trois Gros, sans se voir traîné dans la boue et balayé en même temps ! L’accusation ne résisterait pas ! La séduction était en effet une question très délicate de dosage...

    Ainsi, il est possible d’apparaître un jour sexy en diable, car les hormones sont en feu et rendent la femme triomphante ! Elle attire toute l’attention, tellement elle est belle ! Les hommes en ont le souffle coupé, sont dans leurs petits souliers et la femme en rajoute ! Elle dit, comme elle seule sait le faire, sans un mot, par l’impression qu’elle dégage : « Regarde ma peau mate et bronzée ! Et mon ventre, comme il est plat ! » L’homme est subjugué et c’est plus fort que la femme ! C’est une force sensuelle qui explose en elle ! Mais gare au retour de bâton, car le lendemain l’humeur n’est déjà plus la même… La peur, la timidité, les complexes sont revenus… On est de nouveau craintive, on marche sur des œufs ! On a presque mal aux nerfs, si le désir masculin qu’on a suscité se manifeste ! On a comme une gueule de bois et si on s’emporte, si on crie à l’impudeur, au scandale, si on montre tout son dégoût devant celui qui a été conquis et qui ne voudrait que mieux connaître, en rêvant d’une liaison merveilleuse, on devra se demander qu’est-ce qui peut déclencher une réaction aussi excessive qu’injuste, et de quoi est-on réellement l’esclave, quand on sait que l’orgueil fait trouver le monde laid, hostile et par là totalement effrayant ! La panique crée la colère, le mépris et c’est le piège d’une bulle de la domination bien fermée !

    « Hum ! Hum ! » font les sœurs Com, « Mais il y aurait bien une solution, rajoute l’une.

    _ Ah bon ? jette l’autre.

    _ Oui, le docteur Web !

    _ Un homme ? se demande Mélopée.

    _ Non pas vraiment, explique celle qui a eu l’idée. C’est un Numérique… et il pourrait traiter avec Boa !

    _ Ah ?

    _ Oui : « Ah ! » Nous allons voir ça, dès que vous aurez signé le chèque ! »

                                                                                                       139

          Boa, dans le Net, vivait comme dans la rue ! Il ne pouvait s’imaginer pur esprit, entouré d’informations ou de composants électroniques ! Il reconstituait le monde d’avant par son imagination et quand le bulletin météo annonçait de la pluie, il la voyait tomber ! Justement, c’était le cas ce soir-là et Boa frissonnait sous les gouttes, d’autant que les fenêtres de l’appartement de Mélopée ne s’allumaient pas, ou autrement dit elle ne consultait pas son ordi !

    « La salope ! se dit Boa. Elle ne vient pas sur le Net, car je la dégoûte ! Elle ne faisait pourtant pas la difficile, quand il s’agissait de s’élever socialement ! Là, j’étais l’homme providentiel ! Mais, maintenant qu’elle a réussi, je suis le rebut, le gêneur ! Oh ! Mais elle va me payer ça ! J’ai les images et ça va ronfler ! »

    Boa s’en alla tout mouillé et en colère ! Il vivait bien entendu grâce à sa domination, au sentiment de sa supériorité, qu’il exerçait sur les autres et particulièrement sur les femmes ! Aussi, quand celles-ci se dérobaient, lui échappaient, il était soudain face à un vide existentiel terrifiant, à une angoisse étouffante, qu’il contrait par la violence, la vengeance ! Il devenait ivre de fureur et il fallait que la femme retombât sous sa coupe ou fût détruite !

    Il marchait dans la rue, alors que la pluie dansait toujours sous les lampadaires, même si au fond tout cela n’était qu’un décor, masquant un transit binaire, quand soudain une lumière vive fonça vers lui ! Que lui disait son professeur à l’école d’informatique ? Que la fibre optique était de la lumière ! Immédiatement, pour éviter le choc, Boa se divisa lui-même en quanta et ses photons se dispersèrent tout azimut ! Il avait déjà agi ainsi, face à certaines attaques, comme celles de certains systèmes de sécurité ! Et généralement ça suffisait ! Il se retrouvait sain et sauf, dans un autre endroit, où son moi particulaire se reconstituait !

    Mais ici il était poursuivi dans toutes les directions ! Chacune de ses particules avait son chasseur et il ne faisait aucun doute que son assaillant était de la même nature que lui ! C’était une créature numérique, un programme anti-virus évolutif peut-être et à la vitesse de la lumière, Boa n’avait pas la sensation du mouvement, mais il n’était qu’une conscience troublée, comme dépassée par mille événements et bientôt submergée par l’angoisse ! Le chaos du monde ne s’explique que par la vie animale qui continue en nous et qui ne trouve cependant pas son équilibre, puisque la conscience est appelée à se libérer de l’instinct, ce qui ouvre la porte de l’inconnu !

    C’était ce vertige qui saisissait maintenant Boa ! Il n’était plus dominant et ne sentait donc plus sa valeur ! Certes, il avait un ennemi contre lequel il aurait pu se retourner, comme on accuse un gouvernement de tous les maux, et l’affronter, voire le vaincre, l’aurait soulagé, fortifié, mais le danger restait impalpable, indéfinissable et Boa n’en finissait pas de se dissoudre, rongé par la peur !

    Brutalement, il cessa son éparpillement et se retrouva entouré de filles numériques, en tenue de danseuses ! Elles agitaient leur robe dans tous les sens et chantaient : « Docteur Web ! Docteur Web ! » Il y avait là une ambiance de fête délirante, sous le roulement de projecteurs et au bout d’un tapis rouge, un homme aux allures de géant, avec une tête chauve et assez effrayante, souriait comme si son smoking impeccable et ses chaussures de clown eussent dû rassurer Boa ! « Je suis le docteur Web ! » dit-il en mettant une énorme main sur l’épaule de Boa, puis il rajouta d’une voix plus basse : « Alors comme ça, on embête les filles ? »

    Boa voulut répondre, mais le tumulte de la fête l’en empêcha, ainsi que le sourire figé de Web ! « On applaudit bien fort notre candidat ! » cria l’inquiétant personnage et les danseuses numériques redoublèrent d’ardeur, en poussant des hourras ! « Vous allez entrer dans la boîte de vérité ! expliqua Web. C’est un sacré privilège que vous avez là, mon garçon !

    _ Je… je ne comprends pas…

    _ Imaginez que vous soyez sans ennemis ! Disparus les capitalistes ou les étrangers ! Finies l’Europe et la Kuranie ! Plus de gens à asticoter ! Plus d’illusions sur les soi-disant responsables de votre malheur ! Plus d’âmes plus faibles pour vous essuyer les pieds ! Non, rien que vous et l’étrangeté du cosmos ou de la vie ! Enfin grand ! Enfin debout ! Enfin stoïque ! La vérité nue, totalement dépourvue de haine ! Toute la petitesse de l’homme au grand vent ! Quand je vous disais que vous aviez de la chance !

    _ Es… espèce de salopard !

    _ Tss ! Tss ! Vous voilà de nouveau en train de désigner des coupables ! Quel enfantillage, alors qu’une expérience unique vous est proposée ! Mesdames et messieurs, notre candidat va entrer dans la boîte ! »

    Web ouvre une porte et une lumière vive apparaît ! L’orchestre bat son plein ! « Enfin débarrassé du mensonge, ça vaut le coup d’œil ! Croyez-moi ! reprend Web. Pensez à tous ceux qui meurent bêtes ! Ah ! Ah ! Au propre comme au figuré ! »

    La poigne de Web poussa Boa dans la boîte et immédiatement, celui-ci fut envahi par une sensation étrange ! Il ne commandait plus personne et encore il était totalement libre ! Aucune contrainte, aucune règle ne venait le rassurer et l’effroi le désintégra d’un coup !

  • Les enfants Doms (T2, 130-134)

    Doms49

     

     

          "Lee!"

             Rush Hour

     

                                  130

    Je t’expliquerai la force tranquille des nuages !

    La force infinie de la beauté !

    Je t’expliquerai la paix !

    L’enchantement !

    L’amour inaltérable !

    Le mystère !

    L’incroyable mystère !

    Ta peine est comme le vent sur la lande !

    La peur est l’ombre

    Et les choses se font, sois tranquille !

    La lumière est de l’or sur la Terre !

    Tu n’est pas oublié,

    Ni abandonné !

    Tu es au contraire l’objet de toutes les attentions !

    Tu as la meilleure part, celle de l’esprit !

    C’est la meilleure part !

    Celle de l’égo est séduisante,

    Tellement charnelle,

    Tellement viscérale !

    La perdre suscite de l’amertume !

    De la colère !

    Regarde le monde !

    Il en est fou !

    Tourmenté !

    En guerre !

    Moi, je te propose la paix !

    Le calme du port !

    La puissance des grands vents, des grandes lumières !

    La joie de Dieu,

    Tellement il est fort et serein,

    Inaltérable !

    Je te propose aussi sa douceur,

    Car te voilà confiant,

    Sans fatigue,

    Donc disponible !

    Dieu est à la fois en paix et toujours agissant !

    Il te nourrit de son lait chaque jour !

    Il t’ouvre les yeux

    Et tu prends de la hauteur !

    Les choses sont de plus en plus simples,

    Car nous sommes simples !

    Car nous avons peur !

    Laisse là le fardeau de ton ego !

    C’est lui qui te fatigue !

    Tu te demandes : « Faut-il faire ceci ou cela ? »

    Et cela te mine !

    Allons sur la lande, où le vent chassera ta peine !

    Ecoute-le !

    Ton cœur est comme l’herbe gonflée !

    Tout près du sanglot…

    Tu voudrais crier toute ta plainte !

    Toute ta soif !

    Mais, ici, le temps endort ta douleur !

    C’est la houle de l’ajonc !

    La bruine rafraîchissante et qui embue les lointains !

    Loin du chaos du monde, loin de l’ego !

    La lumière écrit sur la mer !

    C’est une tresse d’or !

    C’est un jeu qui dépasse l’imagination la plus folle !

    Où est le tumulte, ton abandon ?

    La magie est là, infinie, gratuite !

    Où est ton abandon ?

    L’ego se mange lui-même !

    Il n’est jamais satisfait !

    Regarde-le : il hurle, il hait, il détruit !

    Il souffre, il est malheureux !

    O le calme des rayons, sur la majesté de la mer !

    Où est le tumulte,

    Le tumulte de l’ego ?

    Sois l’enfant ensorcelé !

    L’enfant du mystère !

    L’enfant confiant !

    L’enfant courageux !

    L’enfant paisible !

    L’enfant aimant !

                                                                                                        131

         De nouveaux pauvres sont dans RAM ! Ils crient au scandale ! L’un a pour logement un garage et comme on passe tout près, il jette : « Eh ! Mais venez voir ! Entrez ! Non mais, entrez ! Regardez ça ! » On n’entre pas tellement c’est noir et on voit une couverture sur le sol et quelques affaires ! Effectivement, on frémit, car il n’est pas possible de vivre là ! « J’ suis S...V F ! » dit encore l’individu, qui n’arrive pas à prononcer correctement le mot SDF, parce qu’il a honte ou parce qu’il est déjà ivre ? Il a une canette entre les mains et prend une gorgée…

    Touché par son malheur, vous lui expliquez : « Filez au CCAS, régularisez votre situation, faites une demande de RSA et obtenez une allocation logement ! Dans votre cas, vous n’aurez pas de loyer à payer ! Sauvé ! Évidemment, vous devez effectuer la démarche, ce qui implique que vous vous engagerez vous-même à changer de vie, à trouver un travail, etc. !

    _ Non mais, regardez ! Venez voir ! Entrez donc ! J’suis S… VF…

    _ J’ai bien compris, mais comme je vous l’ai dit, il y a une solution ! Vous êtes dans le pays où les prestations sociales sont les meilleures du monde ! Mais, encore une fois, il faut régulariser votre situation, ce qui implique aussi, évidemment, que vous serez moins libre !

    _ Non mais, regardez ça ! Mais entrez donc ! Est-ce possible ? J’ suis S...BF... »

    A cet instant passe une bonne âme, qui elle aussi est scandalisée par cette pauvreté et qui s’apitoie ! Elle pleure même ! Avec de l’angoisse dans la voix, elle demande au SDF : « Et vous êtes comme ça depuis longtemps ?

    _ Quelques mois ! Ma chute a été rapide ! Ils sont venus un soir… Hips (une gorgée…) ! Ils étaient quatre… Curieux, le chien n’a même pas aboyé… Ils m’ont tout pris ! Ma collection de soldats de Napoléon et les quelques moutons, que j’élevais dans une cabane en bois… Ils étaient ma consolation ! Puis, ils sont partis, après m’avoir brutalisé ! J’ai vu la maison de mon père brûler devant mes yeux !

    _ Non ?

    _ Si ! Hips !

    _ Écoutez, je me sens sale, dégueulasse même ! Comment est-ce que je peux dormir dans des draps propres, avoir autant de chance, alors que vous, vous vivez dans ce garage ! Allons chez moi, nous trouverons des solutions, et puis ce sera quand même mieux qu’ici ! »

    Ils arrivent chez la bonne âme : « Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! dit-elle. Faites comme chez vous. Un café ? » La bonne âme grimace : « Ulcère ! explique-t-elle. Mais bon, c’est rien à côté de vos problèmes !

    _ Moi, j’ai aussi des palpitations ! Hips ! Ah ! J’peux pas dire que j’ai été aidé jusque-là ! De toute façon, le gouvernement ne fait rien pour nous ! Mais, moi et mes potes, on sait où le frapper ! On va lui faire mal !

    _ Ma fille…

    _ Eh ! Une petite minute ! Vous pouvez pas interrompre les gens comme ça ! Il s’agit de moi et non de votre fille !

    _ Bien sûr, mais…

    _ Vous ne savez pas qui j’suis, j’ parie ?

    _ Non, effectivement... »

    Le SDF ouvre une gueule immense et avale subitement la bonne âme ! Puis, il en recrache les os en disant : « Pas mauvais ! Un peu mou, un peu rance ! Mais y avait de la bonne graisse ! Un type qu’était sérieux, sûrement économe et sans excès ! Tout de même, me parler de sa fille en face ! Comme si j’avais qu’ ça à faire ! Voyons les lieux ! Le frigo ? Pas mal ! Le matelas ? Eh ! Eh ! rebondissant ! Belle couette ! Non, mais je sens que je vais m’ plaire ici ! »

    Les nouveaux pauvres ? Des enfants Doms ! Hips ! Des gouffres ! « Non, mais entrez, je vous en prie ! Venez voir comment je suis traité ! Comment ? Le monde ne tourne pas autour de moi ? Y autre chose que mon malheur ? »

    La bonne âme est perdue, terrorisée même ! Elle se demande comment croire, alors qu’il y a tant de souffrances ! La bonne âme est hachée menue !

    L’enfant Dom est un capitaliste de l’égoïsme ! C’est la nouveauté ! Il a un panaris, venez voir ce scandale ! Il met la ville à feu et à sang, pour s’amuser ! Hips ! Il fait ce qu’il veut ! Il est le roi ! Mais loge-t-on le roi dans un garage ? C’est ça le scandale !

                                                                                                            132

         Monsieur Boue se frotte les mains : son affaire marche bien et il voit l’argent rentrer ! Tout gaillard, il va faire son petit tour ! Sa mère, Hypocrisie, installée dans le salon, lui dit de ne pas prendre froid et de n’être pas en retard au déjeuner : il y aura de l’osso-buco ! « Miam ! » fait monsieur Boue qui est gourmand, puis il met son par-dessus, son chapeau et il sort…

    Il s’arrête d’abord devant le marchand de journaux, pour acheter des pastilles à la menthe… Les deux hommes se connaissent bien et partagent les mêmes idées… « Comment tu vas, Cancan ? demande monsieur Boue.

    _ Bof, mes rhumatismes, tu sais... »

    Jamais on ne doit dire que ça va dans le commerce, car il faut toujours garder la possibilité de se plaindre ! Et puis cela pourrait porter malheur, dit-on ! « Tu subis évidemment l’inflation, comme tout le monde, reprend monsieur Boue. La guerre en Kuranie est mauvaise pour tout le monde !

    _ Si on n’avait pas excité Rimar, on n’en serait pas là ! Les Amerloques doivent bien rigoler !

    _ Bien sûr ! Pour eux, c’est rentable ! Ah ! Ah ! »

    A cet instant apparaît Zizanie, la femme de Cancan ! « Bonjour, m’sieur Boue ! » dit-elle respectueuse, car elle sait que le bonhomme est riche et a du pouvoir ! « Ils sont partout ! poursuit-elle. Ils viennent à la caisse et ils ne parlent même pas notre langue ! Bientôt, faudra demander la permission aux étrangers, pour habiter not’ pays !

    _ Tu as raison, ma toute belle ! répond monsieur Boue . J’ suis pas raciste, mais on en voit de toutes les couleurs ! Ah ! Ah ! »

    Monsieur Boue reprend son tour et il passe, indifférent semble-t-il, devant une prostituée, mais celle-ci le rejoint bientôt dans un petit endroit sombre ! « Tu as eu combien de clients c’ matin ? demande monsieur Boue.

    _ Trois et quatre depuis hier soir ! répond la fille, qui s’appelle Peuple.

    _ Bon, envoie la soudure ! »

    La jeune femme sort de l’argent de son corsage et le donne à Boue qui l’empoche. « Dis donc, ajoute le souteneur, il me faut que tu m’fournisses un alibi pour mercredi ! Auprès des flics, j’préfère passer pour un vicieux que pour un truand !

    _ Pas d’problèmes, Boue !

    _ Ils te croiront sur parole, Peuple ! T’as l’air d’une vierge et n’oublie pas que pour moi, t’es sacrée ! »

    Boue retrouve la rue et son allure respectable ! Il sourit ici et là, mais il repère un jeune et lui fait un signe imperceptible ! Le jeune continue à discuter avec ses camarades, mais il les quitte à cause d’une besoin pressant et le voilà dans le square, marchant près de Boue. « Alors, c’était chaud hier ? fait celui-ci.

    _ Tu parles, deux vitrines éclatées, avant que les keufs n’arrivent !

    _ Et les feux ?

    _ On en avait allumés de chaque côté de l’avenue !

    _ C’est important pour l’ambiance ! Faut qu’on aie peur !

    _ Ah ! Ah ! Même les flics avaient les jetons ! On a chargé plusieurs fois ! Un moment, j’ai cru qu’ils allaient m’avoir !

    _ Mais t’es trop malin pour ça ! Tiens, voilà ta part ! Et tu continues à chauffer ta bande, hein ? L’adrénaline, y a que ça d’ vrai ! »

    Monsieur Boue se disait que les choses étaient sur la bonne voie : le pays n’était-il pas au bord du chaos ? Puis, soudain, il se rappela qu’il devait acheter un poisson pour sa mère et il s’arrêta devant l’étalage du poissonnier : « Tu m’ mettras un turbot ! demanda-t-il.

    _ Et un turbot, ça marche !

    _ Et les pêcheurs, comment ils vont ? C’est plutôt dur en c’ moment ?

    _ Ben ouais ! Y tirent un peu la langue !

    _ Pourquoi y font pas grève ? Y s’ font de toute façon entuber ! Le gouvernement est en ch’ville avec les multinationales !

    _ Bien sûr ! Et puis, la saison n’a pas été bonne !

    _ Mais pourquoi y restent alors dans leur coin ! Qu’ils se joignent au mouvement cette semaine ! Faut qu’y pensent à eux ! »

    Boue, avec son poisson, rencontre Nombril : c’est son agitateur, son homme à tout faire ! « Tu dors, Nombril, tu dors ! lui dit dit Boue. Tu manges trop !

    _ Mais non ! Mais en politique, on peut pas parler franchement ! J’suis obligé d’évoquer les pauvres, si je veux exciter mon monde ! La justice sociale, c’est ma couverture ! Faut des détours !

    _ Excite ! Excite, Nombril ! Kssss ! Ksss ! »

    Un peu plus tard, Boue sent le fumet de l’osso-buco et il montre quatre à quatre chez lui, l’estomac dans les talons ! Il fait bon vivre !

                                                                                                    133

        Owen Sullivan ne participait pratiquement plus à la vie d’Adofusion, l’entreprise qu’il avait pourtant créée ! D’abord, il avait été évincé de la direction, mais aussi le nouveau directeur, Sam Bôme, venait d’être augmenté, au regard des bénéfices, en pleine crise sociale, ce qui, selon Sullivan, pouvait passer pour de la provocation ! D’autre part, la planète financière était à nouveau menacée, comme si on n’avait rien appris des crises précédentes ! Ceux qui avaient le plus d’argent étaient en effet les plus avides, mais parce qu’ils étaient encore les plus inquiets ! Ils cédaient donc facilement à la panique, en provoquant ce qu’ils redoutaient, à savoir la faillite des banques ! Sullivan voyait encore mieux combien la quête de la sécurité par la puissance était vaine et il continuait à chercher des réponses dans le programme de Macamo !

    Prudent, il avait gardé une version originale du programme, qui lui-même avait été conçu pour évoluer dans le temps, les algorithmes s’adaptant, ainsi qu’ils eussent une vie propre ! Cela avait été voulu par Macamo, pour que son esprit, grâce à la technologie, pût servir peut-être mieux qu’un livre, d’une manière interactive, par-delà la mort !

    Sullivan mit son casque et retrouva le métavers, par une entrée qu’il ne connaissait pas ! Il était habillé comme un marin des temps anciens et à bord apparemment d’un baleinier à voiles ! Il faisait sombre et humide… La coque luttait contre les coups de boutoir de la mer et Sullivan faisait face à un autre homme, au-dessus d’une table… Seule une lampe à huile éclairait le visage de cet individu et le montrait terrible, car les ombres étaient marquées, d’autant qu’elles venaient d’une barbe touffue et de sourcils proéminents ! Il fallait ajouter à cela un regard fiévreux, un front en sueur et des joues creuses ! La voix était grave, avec une solennité étrange, qui paraissait désespérée !

    Elle disait : « Elle est à notre portée, Sullivan ! Nous arrêterons le monstre ici ! » L’homme tapa du doigt une carte et à son grand étonnement, Sullivan répondit : « Voilà des mois que nous lui donnons la chasse ! que nous affrontons les mers les plus hostiles ! N’est-il pas de temps de nous raisonner ? d’accepter la réalité ? N’est-ce pas une chimère que nous avons construite, afin d’étancher notre soif d’idéal, pour échapper à la banalité de notre quotidien ? Nul n’est vraiment responsable de notre malheur !

    _ Tiens donc ! Et ceci, c’est une illusion aussi ? »

    L’homme brusquement mis sa jambe sur la table et c’était un os de baleine ! « Elle me l’a emportée, reprit l’homme, et je la lui ferai payer ! Ce n’est que quand elle sera morte que je pourrai trouver le repos !

    _ Vous croyez ? Je maintiens que vous ne savez pas vivre, ni même aimer ! Vous êtes en crise, car incapable de paix !

    _ Elle est l’ennemie, Sullivan, c’est aussi vrai que je m’appelle Achab !

    _ Les hommes sont fatigués…

    _ Fatigués ? Venez avec moi, vous allez voir comme leur sang va bouillir ! »

    Sullivan suivit le capitaine boiteux et on monta sur le pont ! La mer étendait ses vagues sans limites, que le soleil faisait miroiter d’une lumière blanche, comme celle de l’acier ! « Mes amis, cria Achab, à l’équipage qui s’était rassemblé, la Capitaliste est devant nous ! Pensez à tout le mal qu’elle nous a fait ! Voyez la misère de nos familles qui nous attendent au pays ! C’est la baleine blanche qui fait notre pauvreté, car elle est la reine des mers et se moque de nous ! Laisserons-nous cela ? Moi, je vous dis : « Mort à la Capitaliste ! » et vous allez jurer comme moi, sur ce harpon fruit de notre labeur ! Jurez les enfants !

    _ Mort à la Capitaliste ! Mort à la Capitaliste ! »

    Les hommes étaient pris par la fièvre et ne voyaient plus l’horizon, qui était maintenant noirâtre ! L’écume jaillissait deux fois plus claire et on allait tuer la baleine étincelante ! « Pour se reposer, songeait Sullivan, on rêve d’un choc, d’une confrontation ultime, qui servirait de frein à main ! On ne craint pas l’abîme, persuadé qu’on y entendra le chant des sirènes ! Enfin le bonheur, à côté du cadavre de la bête ! »

    Chacun maintenant courait à son poste, plein d’ardeur et avait oublié son angoisse, sous l’œil sombre et triomphant d’Achab ! Le Pequod tremblait sous toutes ses voiles et on entendit le cri du guetteur de hune : « Elle souffle ! Elle souffle ! » Tout le monde regarda les flots et sa tête grise apparut à la surface ! La Capitaliste avait cet air triste qui disait : «Viens dans la violence ! Ne suis-je pas la cause de ta peine ? Moi vivante, comment pourrais-tu accepter la mort ? Seule ta victoire te sauvera ! Viens ! »

    « Descendez les baleinières ! » hurla Achab.  

                                                                                                   134

         Jésus était rempli par « l’esprit » ! C’est-à-dire qu’il comprenait les hommes et qu’ils avaient peur, ce qui les faisait réagir comme les animaux ! Ils voulaient le triomphe de leur égoïsme, de leur domination, afin de ne plus ressentir la crainte ! Les uns amassaient de l’argent, quand d’autres se montraient violents ! La force, le pouvoir étaient synonymes de sécurité et ainsi dans la nature l’individu garantit sa survie !

    Mais cela entraînait encore qu’on s’écrasât les uns les autres, en rendant la vie impossible, car la conscience, elle, au contraire de l’instinct, ne cessait de s’inquiéter ! Jésus voulait redonner la confiance à l’homme, pour l’apaiser, parce qu’il ressentait en lui-même le « génie » du père, de Dieu ! Il adorait cette connaissance divine, qui l’amenait toutefois à reconnaître qu’on ne saurait mieux témoigner de la foi qu’en offrant sa vie !

    Jésus avait donc un message de délivrance, de bonheur, de paix et pour mieux le diffuser, il devait trouver des disciples ! Il n’alla pas vers les riches, car ceux qui assuraient leur sécurité, grâce au coffre-fort, avait le cœur fermé, dur ! Le peur, en effet, n’était pas guérie par l’argent, elle n’en était que masquée ! Les inquiétudes demeuraient et les riches rejetaient tout ce qui pouvait menacer leurs privilèges !

    Jésus tourna donc ses pas vers les plus pauvres… « Ceux-là, se disait Jésus, n’ont rien à perdre et ils seront plus sensibles à mon message ! Est-ce que je ne veux pas leur bonheur ? » Il arriva au bord d’un lac et trouva des pêcheurs… Il y avait là Pierre, Jacques et quelques autres… « Alors, les gars, demanda Jésus, ça mord ?

    _ Peuh ! répondit Pierre. Avec toutes les saloperies qu’ils jettent dans l’ lac ! Paraît qu’ c’est à cause du réchauffement ! Les crabes, par exemple ! Eh bien, y en a plus ! Où sont-ils passés ? Mystère ! Et encore s’il n’y avait qu’ ça ! Mais en plus on est bouffé par les règlements ! Tiens, tu vois c’ filet ? Aujourd’hui, l’est même plus autorisé ! Le gouvernement nous gonfle ! Le vrai du vrai ? Il veut notre mort !

    _ Je pourrais peut-être vous aider…

    _ La seule manière de nous aider, c’est d’aller à la manif à quatre heures ! T’ y s’ras ? Car nous, on s’ laissera pas faire !

    _ Justement, tant que vous voudrez être les maîtres, vous s’rez malheureux ! C’est votre ego qui souffre ! Vous ne supportez plus aucune autorité, puisque c’est la vôtre qui vous donne le sentiment de la sécurité ! Et moi, je vous dis…

    _ Tu nous dis quoi ? Mais qui t’es d’abord pour nous faire la leçon ? De quoi tu vis ? Qu’est-ce que tu fais comme boulot ?

    _ Je me demande au Père de me donner à manger…

    _ Vous entendez ça, les gars ? Dis plutôt que tu vis avec une alloc, pas vrai ? C’est avec nos cotisations que tu nous dis d’avoir confiance !

    _ La peur que vous ressentez ne partira que quand vous réjouirez d’être dans la main de Dieu…

    _ Tu sais qui c’est Dieu, c’est le gouvernement qui vient d’augmenter notre temps de travail de deux ans ! Il nous méprise absolument ! Il nous prend pour de la valetaille !

    _ Pour l’instant, c’est toi qui méprises absolument le gouvernement, en ne lui reconnaissant aucune qualité ! Mais je vois que tu es malheureux… Aussi, je te dis d’aimer même ceux qui te haïssent, pour réveiller la part de Dieu qui est en eux ! Ainsi le royaume de Dieu s’étend et la paix aussi ! Plus nous nous comportons comme des animaux et plus le chaos s’installe !

    _ C’est moi, le dindon de la farce, si je comprends bien ! Pourquoi ce s’rait à moi de faire un effort ? Mais, dis donc, tu travaill’rais pas pour le gouvernement ? Non, parce que toutes tes salades, c’est l’opium du peuple, comme on dit !

    _ Je vais donner ma vie pour toi, pour que tu croies…

    _ Pauvre fou !

    _ Tu préfères ta lutte stérile ? Tu crois que le riche est heureux ? Tu crois en l’amour entre les hommes, alors que tu hais leur différence ?

    _ Tu m’ barbes à la fin ! Tu m’embrouilles !

    _ Vous n’êtes même pas capables d’accepter vos vies matérialistes ! Il faut que vous soyez les maîtres, sinon c’est la catastrophe ! 

    _ Vipère du gouvernement ! »

    Ils giflèrent Jésus et le rouèrent de coups ! On avait osé inquiéter leur domination ! Ils ne pouvaient plus rien supporter, car l’abîme du vide les talonnait ! Ils avaient perdu toute simplicité ! 

  • Les enfants Doms (T2, 125-129)

    Doms48

     

       

                              "Va-t'en!"

                                Amityville (79)

     

                           125

        Piccolo avait réussi à quitter le front et ne se sentait pas pour autant un déserteur ! D’abord, il avait été enrôlé de force et surtout, il savait trop bien que c’était l’orgueil de Rimar qui était à l’origine du conflit ! Après la mort de Martinez et avec une patience inouïe, il avait échappé aux deux camps qui se faisaient face et il avait repris le chemin du centre de rééducation matérialiste, car il s’y sentait en sécurité, avec de bons camarades ! On y était loin du tumulte du monde, de sa sauvagerie d’idées, de l’égoïsme horrible de sa pensée ; les territoires étant devenus psychiques, chacun défendant sa domination à coups de mots haineux !

    Non seulement c’était le chaos, mais celui-ci en plus, bien entendu, semait le doute, faisait de l’être sincère et de bonne volonté un cœur errant, rongé par l’inquiétude et prêt à se blesser, car on était éberlué, effaré ; on voyait toute logique partir au fil de l’eau et on avait l’impression de marcher sur la tête ! L’injustice avait l’air d’avoir tous les droits ! Elle frappait et reprochait la violence chez celui qui l’esquissait ! Elle se sucrait et tapait du poing quand l’autre mangeait ! Elle paradait et traquait le relâchement autour ! Elle écrasait, demandait toute l’attention et fustigeait, condamnait l’égoïsme qui voulait juste satisfaire un besoin naturel !

    C’était l’époque des tyrans de l’esprit, qui plongeaient la simplicité dans un abîme de perplexité et de souffrances ! Qui était fou ? Qui voyait bien ce qu’il voyait ? Piccolo s’était longtemps éprouvé, afin d’obtenir quelque vérité, quelque certitude, car on tend naturellement vers la paix et il ne voulait surtout pas s’aveugler en rejoignant un des ces groupements virulents, violents, qu’il fût de droite ou de gauche, où on criait qu’on avait raison, puisque les autres étaient des pourris, des bons à rien, des vendus ! L’humanité s’était acharnée et s’acharnait à trouver sa liberté, ce qui était bien normal, et elle s’était débarrassée de toute idéologie, quasiment de toute autorité, quitte à dire que l’homme n’était rien, à peine plus qu’une bouse, mais il lui restait un pas essentiel à franchir, qu’elle se regardât enfin dans le miroir de sa domination, de son égoïsme, de sa fureur et de son hypocrisie !

    En fait, les humains ne se rendaient pas du tout compte du mal dont ils étaient chacun d’entre eux l’auteur au quotidien, ce qui leur permettait de continuer à croire en leurs illusions, comme celle d’une vie uniquement matérialiste possible, avec le triomphe de la raison au bout, toute à la gloire du progrès ! Pour Piccolo, le centre de rééducation était un moindre mal : il y avait à manger, pour un travail qui ne l’éreintait pas, dans une ambiance plutôt bon enfant et cela lui donnait l’occasion de souffler ! Cependant, au camp, on s’inquiétait de l’absence de Martinez et son successeur, qui avait un drôle de nom : Matsup ! fit venir à lui Piccolo, dès qu’il sut son retour…

    Le bureau était toujours une cabane améliorée, ce qui amena un sourire sur le visage de Piccolo, mais Matsup paraissait tout de même bien plus revêche que Martinez ! Il avait un œil froid, un maintien bien plus raide et on sentait chez lui une sorte d’obstination méprisante, voire cruelle ! « Asseyez-vous, Picc… Piccolo ! dit-il. Vous êtes revenu, c’est bien, mais qu’est devenu Martinez ?

    _Hélas, il est mort ! » Et Piccolo de narrer les événements et terminant par : « Le plus regrettable, c’est que Martinez ait succombé sous les balles des oppressés, des plus faibles ! Il eût été plus juste, si je puis dire, pour un syndicaliste, qu’il fût la victime des agresseurs, du camp le plus puissant, à savoir celui de Rimar !

    _ Mais, Piccolo, nous n’avons pas à choisir un camp plus qu’un autre, puisque cette guerre ne profite qu’aux capitalistes ! Ce sont eux qui sacrifient leur peuple, pour se gaver !

    _ Dois-je comprendre que vous ne reconnaissez pas à ces mêmes peuples leur libre-arbitre ? Car bien des Kuraniens ne font que défendre leur sol ! C’est un choix et même une question de survie ! Il est quand même étonnant que vous, qui vous présentez comme un défenseur du peuple, vous ne lui accordiez aucune intelligence, aucune lucidité, en le voyant uniquement manipulé ! »

    Il y eut un silence, qui fit que Matsup regarda Piccolo d’une autre manière… « Mais qui es-tu, Piccolo ? demanda-t-il. Un espion, un perturbateur à la solde des capitalistes ?

    _ Là ! Là ! s’écria Piccolo en tendant un doigt vers la fenêtre.

    _ Quoi là ? fit Matsup, en se tournant lui-même vers la fenêtre, mais ne voyant rien.

    _ Il était là, j’ vous dis ! Là ! renchérit Piccolo qui s’était levé, tout excité.

    _ Mais qui ça ? demanda encore Matsup, debout à son tour et de plus en plus nerveux.

    _ Un capitaliste !

    _ Allons, vous n’êtes pas sérieux !

    _ Il était là ! J l’ai vu ! Derrière la fenêtre ! cria maintenant Piccolo, qui se mit à secouer Matsup. Il était horrible ! Il nous regardait avec un rire méprisant ! Sa figure était ronde, comme la nôtre ! Rouge, enfin rose, presque la vôtre ! Mais son âme damnée nous vouait à l’enfer !

    _ Cessez ce jeu ridicule !

    _ Comment ? Vous ne me croyez pas ? répliqua Piccolo, qui plongea subitement ses yeux dans ceux de Matsup. J’ai vu l’horreur et j’ peux en parler ! J’ai vu Martinez baignant dans son sang ! Et j’ai vu ce capitaliste, qui est dans le camp pour nous détruire ! »

    Soudain, Matsup fut gagné par la peur et il sortit précipitamment pour donner des ordres ! Des gardiens l’écoutèrent et opinèrent, d’autant que Piccolo derrière avait l’air apeuré ! Ils se mirent donc en chasse du capitaliste et Piccolo en profita pour dire qu’il rejoignait son baraquement ! Matsup ne pipa mot, mais il suivit d’un œil noir « l’enfant prodigue », se demandant s’il ne s’était pas moqué de lui !

                                                                                                    126

          La guerre en Kuranie s’enlisait ! Rimar était bien embêté, car il n’avait nullement voulu cela ! Ce qu’il pensait, c’était s’emparer de la Kuranie en un éclair, sans tirer, pour paraître aux yeux de RAM tel le gagnant ! Mais voilà, on n’en finissait plus de détruire et de tuer et il n’était plus question de parader ! Au contraire, on devait donner des explications, inventer des prétextes, pour justifier « l’injustifiable » ! De quoi déprimer ! Le plaisir semblait s’être envolé et Rimar avait le « blues » ! Certes, il n’était pas comme ces enfants morts sous les bombes, mais tout de même « ça » n’allait pas très bien… On avait des langueurs, des vides, des picotements inexpliqués et autant le dire carrément, on ne savait plus à quel saint se vouer et c’est pourquoi on eut recours au soutien de Fumur !

    Rimar : « J’en ai par-dessus le… ! A toi, je peux le dire ! Mais ces Kuraniens qui résistent et qui ne se laissent pas tuer ! Ils veulent ma peau ou quoi ! Des égoïstes, voilà ce qu’ils sont ! Bon sang, toujours à vouloir vivre, à n’en faire qu’à sa tête ! Comme s’il n’y avait qu’eux au monde ! Et mes soldats ? Hein ? Il leur faut la télévision, le chauffage, une berceuse pour s’endormir ! Des chiffes ! Ce sont des chiffes ! Je dois presque leur demander s’il vous plaît, pour qu’ils aillent combattre ! Mais qu’est-ce qu’ils risquent ? « Mourir, la belle affaire ! », comme dit la chanson ! On ne peut plus compter sur personne ! Je suis épuisé ! »

    Fumur : « Il faut galvaniser les troupes ! donner une valeur idéologique à ton combat ! Il faut que tu fasses appel aux peurs les plus profondes du peuple ! Qu’est-ce que la Kuranie, sinon la décadence, le vice ? C’est un tas d’homos ! le lobby LGBT ! Ce sont des cochons, des pédophiles ! C’est l’homme dégénéré, paresseux, bedonnant, noyé dans le stupre ! C’est l’absence de virilité, la fin des valeurs spirituelles, de l’esprit de sacrifice ! Où est-ce qu’on va ? Bientôt, on se demandera où trouver du sperme ! Il faut réveiller la force ! Qui est le chef ? C’est toi ! Tu es le guide ! »

    Les deux hommes convinrent qu’on ferait un discours, qui remettrait les pendules à l’heure ! Le jour J, on étendit un immense drapeau de RAM sur la façade de la Tour du Pouvoir ! On fit venir les gens en masse et au moment opportun apparut Rimar au balcon ! Il y eut un silence et la voix du chef s’éleva, portée par des micros surpuissants ! « Certains se demandent pourquoi nous combattons la Kuranie ! Mais c’est nous-mêmes que nous défendons ! Ce sont nos valeurs que nous protégeons ! Avez-vous envie que vos garçons deviennent efféminés, vicieux et se transforment en homosexuels ? Avez-vous envie que vos filles deviennent des prostituées, des putains, vivant dans la crasse ? Avez-vous envie de donner toute liberté à vos enfants, pour qu’un jour ils vous rançonnent ou vous assassinent ?

    C’est cela que nous promet la Kuranie, la décadence ! l’avilissement ! la faiblesse ! la veulerie ! Il y a un monstre à notre porte, qui ne demande qu’à entrer, pour nous sucer le sang ! Il veut notre perte ! Il veut le désordre ! Il veut le chaos ! notre ruine ! Il nous menace de son poison ! Il veut corrompre la famille ! Il veut que le frère soit la sœur et vice versa ! Il veut que le père couche avec la fille et la mère avec le fils ! Et il dira que c’est normal, que chacun est libre ! que c’est cela la modernité, l’avenir ! Est-ce que c’est ça que nous voulons ? Ne sommes-nous pas fiers de nos règles, de notre morale, de notre respect à l’égard des anciens ? Ne cherchons-nous pas l’approbation, la bénédiction de Dieu ?

    Je vois un homme nouveau dans RAM ! une femmes nouvelle ! Ils seront forts tous deux ! Ils seront sains ! Ils n’auront pas honte de leur correction, de leur droiture, de leur discipline ! Ils seront purs et ils pourront tendre bien haut leur front vers le ciel ! L’homme sera la force ! Il défendra son foyer contre les puissances du mal, quitte à donner sa vie ! La femme sera le soutien, la maternité, le pilier ! Sans elle, l’homme sera perdu ! Elle dira à l’homme : « Tue » et il ira tuer ! Elle dira aux enfants : « Regardez votre père comme il est fort, comme il est brave ! C’est un héros, qui défend la patrie et qui vous protégera ! Honorez-le ! »

    Allons-nous nous laisser faire ? Allons-nous laisser la fille coucher avec le père ? Allons-nous laisser le garçon porter une jupe ? Allons-nous laisser l’étranger nous pervertir ? Allons-nous nous battre ou nous mettre à pleurer, en demandant pitié ? Sommes-nous des hommes, oui ou non ? Sommes-nous déjà atteints par leur vice, leurs manières troubles et pernicieuses ? Sommes-nous de RAM, oui ou non ?

    Nous vaincrons, car les autres sont lâches ! Nous vaincrons, car nous sommes les plus forts et parce que nous n’aimons pas la vermine ! Nous vaincrons, car nous sommes en colère ! Nous vaincrons, car nous aimons l’ordre ! Nous vaincrons, car nous détestons leurs discours, leur morgue, leur bassesse ! »

    Soudain, Rimar tend le bras, pour sentir au bout de ses doigts toute la force qui est en lui, et les auditeurs en font autant, transportés ! Le reste n’est plus qu’une clameur électrique : « RAM ! RAM ! RAM ! »

                                                                                                       127

          « Dis grand-père, c’est quoi un éditeur ?

    _ Un éditeur ? C’est comme une vache !

    _ Hi ! Hi !

    _ Waoouh ! Grand-père ! Tu dis n’importe quoi !

    _ Mais non, ma petite ! L’éditeur fait chaque jour le même chemin, comme la vache, mais au lieu de brouter de l’herbe, il broute des pages !

    _ Du papier ?

    _ Oui, du papier et l’éditeur le mâche lentement, en regardant bêtement autour de lui ! Si on s’approche et qu’on lève soudain un bras, il est surpris et sursaute ! Vous avez déjà vu une vache sursauter, les enfants ?

    _ Ouuui ! fait le petit garçon.

    _ Mais l’éditeur publie des livres ! réplique la petite sœur.

    _ C’est vrai : de temps en temps il lève la queue, pareil à la vache, et… splash ! Un livre tombe derrière lui !

    _ Hi ! Hi !

    _ Beurk !

    _ Après des mouches viennent sur le livre et lui donnent un prix ou non !

    _ Tu es méchant, grand-père ! Moi, j’aime bien les livres !

    _ Tu as raison : ils sont comme des mouettes sur les champs !

    _ Oh ! C’est joli, grand-père !

    _ Moi, je préfère la télé ! dit le garçon.

    _ L’éditeur aussi, tu sais ! Ce qu’il voudrait, c’est dormir devant la télé, pour ne pas voir le temps passer !

    _ Les vaches rentrent le soir et on leur prend leur lait ! explique la petite.

    _Le lait des éditeurs, c’est la page blanche ! Il y a des écrivains qui boivent de ce lait et ils n’ont plus d’idées ! Ils sont là devant leur ordinateur et ils disent : « Maman, je ne sais plus quoi écrire ! Mon cerveau est vide ! »

    _ Pourquoi ils appellent leur maman ?

    _ Mais parce qu’ils ont peur ! On appelle ça l’angoisse de la page blanche ! Tu comprends, ce sont des écrivains connus ! On dit d’eux qu’ils sont de grands penseurs ! Mais voilà qu’ils n’ont plus d’idées ! Que vont-ils devenir ? C’est comme s’ils n’existaient plus !

    _ Han !

    _ Mais comment on peut plus avoir d’idées ?

    _ Mais à cause du lait des éditeurs ! C’est un lait sans idées ! Pourtant, l’éditeur fait son beurre ! C’est-à-dire qu’il gagne de l’argent ! Vous connaissez l’expression, les enfants ?

    _ Les éditeurs sont riches, alors !

    _ Oui, c’est la crème !

    _ Hi ! Hi !

    _ Ce sont des gens très importants ! Ils ont des noms, quand on les prononce, ils font tomber à genoux, tellement c’est des noms célèbres, avec plein de pouvoir ! Les éditeurs ont pignon sur rue !

    _ Qu’est-ce que ça veut dire ?

    _ Eh bien, que les maisons d’éditions, c’est comme les banques ! C’est très… très prestigieux !

    _ C’est l’étable des éditeurs, alors ?

    _ Mais oui, t’as tout compris ! Vous savez, si on a des idées, c’est dangereux !

    _ Pourquoi tu dis ça, grand-père ?

    _ Parce que les vaches n’aiment pas du tout la nouveauté ! Allez, les enfants, on va faire l’éditeur qui mâche du papier ! Voilà, vous mastiquez lentement et vous regardez droit devant vous, en disant : « Ben quoi, qu’est-ce qu’il y a ? »

    _ « Ben quoi, qu’est-ce qu’il y a ? »

    _ Et maintenant on publie un livre… Avec le bras, vous faites la queue… Vous la soulevez et splash ! Un livre !

    _ Et splash ! Un livre !

    _ Vous sentez vraiment pas bon, les enfants !

    _ Hi ! Hi ! 

    _ Mais les livres, c’est beau grand-père ! »

                                                                                                    128

          « Moi, j’ai fait polytechnique, X 1964 ! Quoi dire ? que j’étais pas dans la « botte » au concours ? J’ai quand même intégré cinquante-et-unième ! J’aurais pu finir à Supélec ! J’avais aussi des vues sur Normale Sup, mais c’est pas le même prestige ! Pas galonné !

    Après, j’ai plutôt été un bon élève… J’ai eu quelques petites ennuis, des retenus essentiellement… Dame, une discipline stricte à vingt ans, c’est dur à supporter ! J’ai donc commis quelques écarts ! Par exemple, j’ai enfermé un première année dans un labo ! C’était pas bien méchant, mais j’ai été sanctionné, c’est la règle ! D’autres ont eu des problèmes bien plus sérieux et couic ! Ils ont commencé à sentir le fagot !

    On avait des profs qu’étaient célèbres… Des gentils… On pouvait jouer aux cartes, en haut de l’amphi ! Mais bon, le programme est chargé, attention ! On bouffe du X, d’où le nom de l’école ! Des maths et encore des maths ! Pas vraiment l’ temps pour la littérature ! A une autre époque, y avait encore des cours de danse, mais tout s’perd, n’est-ce-pas ? Les manières, etc. ! Et puis bouger son corps, dans tous les sens, c’est comme ça qu’on danse aujourd’hui !

    Quoi d’autre ? Évidemment, on doit suivre la formation militaire… Mais j’ai jamais été très bon physiquement ! Problèmes de pieds, de voûtes plantaires ! Oh ! C’est pas les pieds plats, y peut pas avoir ça dans la famille ! Non, mais des douleurs… Enfin, j’suis pas Tarzan, non plus ! Mon père, lui, a servi dans la Marine ! Mal noté ! Il a été X lui aussi, mais il est sorti presque dernier, d’où la mer… Il n’aimait pas vraiment ça, malade au Tonkin, anémie ! Puis, marié et les magasins La Touche ! Naissance de Bibi, etc. !

    Pour éviter un tel sort, me suis poussé ! Les Mines ou les Ponts ? Les Ponts ou les Mines ? Les Chemins de fer ? Je me suis retrouvé à Dieppe, aux Phares et Balises ! La jetée Pascal, c’est moi ! Les nouvelles écluses, aussi ! Le phare du Bidou m’a donné de la peine ! Dame, c’est qu’il y a de l’effort sur la construction ! Faut prévoir le pire ! J’étais apprécié d’ la société dieppoise, du moins, j’ le crois ! Mais j’ai eu des frictions avec le préfet !

    Faut dire que j’ le connaissais ! Il avait émis un avis défavorable à l’obtention d’une bourse, pour un camarade de promo ! Donc, j’avais à l’égard du Monsieur une certaine aversion ! Mais lui, m’a pas loupé ! Il a fait un rapport salé ! Il est allé dire au ministre que, si j’étais intelligent, j’étais pas mature ! que j’étais dispersé, qu’il fallait me surveiller ! Et patati et patata ! J’étais mortifié, pensez ! Avec le temps, je me dis que je jetais p’t’- êt’ ma gourme ! J’étais pas tout blanc, sûr, mais lui, l’préfet, il était en partie tout noir !

    Me suis retrouvé à Rochefort, pour la construction du canal ! C’était comme une punition, mais j’ai accepté ma nouvelle tâche ! J’ai d’ailleurs bien fait, puisque c’est là que j’ai rencontré ma femme ! Elle a été mon soutien et elle l’est toujours ! Son père est à l’origine des textiles Acror, que j’ai intégré par la suite ! Eh ! Eh ! Question de revenus ! J’ai fini par démissionner de l’administration, pour la pantoufle, comme on dit ! Mais avant ça, y a eu l’affaire !

    Je me suis aperçu qu’on avait mal compté mon temps de travail à Dieppe, ce qui allait influencer ma retraite ! J’ai réclamé mes droits auprès de l’État, mais il m’a été répondu que, d’après le rapport du préfet, je n’avais pas rempli toutes les conditions, que j’avais demandé un congé pour raisons personnelles, etc. ! C’est vrai que j’avais toujours mes problèmes aux pieds et que j’avais essayé de les soigner, par des cures notamment, mais tout cela était connu et légitime ! Il y avait les attestations des médecins, mais fallait voir aussi, derrière tout ça, la main malveillante du préfet !

    Derechef, j’ai répondu au ministre, preuves à l’appui ! Et il a fallu en convenir : je n’avais pas manqué à mon devoir et je devais récupérer mes points ! On m’a fait une proposition : j’aurais une prime, mais surtout l’extérieur, mon honneur seraient saufs ! Sur mon carnet de notes, les mauvaises remarques du préfet n’apparaîtraient pas ! J’aurais voulu dénoncer l’injustice de celui-ci, sa personnalité acrimonieuse et néfaste, mais ce n’était pas mon rôle ! C’est pas au jeune de déboulonner l’aîné, et j’suis rentré dans l’ rang ! J’en suis resté mi satisfait, mi déçu et en tout cas, ça m’a épuisé !

    Après le canal, j’ suis entré dans l’ privé, comme j’ l’ai dit ! J’ai rejoint l’usine de mon beau-père et j’ai fait ma pelote, et quelle pelote ! Là, les millions sont v’nus et avec eux un fils ! Il n’est pas X, mais il a suivi HEC ! Il est directement allé vers le « management » ! Il est vrai que l’époque a changé et que Polytechnique maintenant, c’est un peu l’ bordel, non ? Y a la mondialisation qui est passée par là ! C’est certainement plus scientifique, mais servir l’État doit rester une source de fierté ! Aujourd’hui, j’ suis à la retraite… Avec ma femme, on va s’promener le dimanche… De toute façon, j’ peux plus aller bien loin, rapport à mes pieds !

    Qu’est-ce que je retiens d’ la vie ? Qu’est-ce que je dis à mes p’tits enfants ? Ben, qu’il faut faire son ch’min ! qu’on a tout intérêt à être droit, mais qu’y a des pièges ! On peut être mal noté, à cause de la jalousie d’ certains ! Mais cela n’empêche pas d’accomplir son devoir ! Et puis, on sait pas tout ! Des fois, à l’école, j’ regardais les nuages… et je m’ demandais où ils allaient et si les choses ont un sens ! »

                                                                                                     129

           Piccolo est en cours, dans le centre de rééducation marxiste (ou matérialiste)… C’est une femme à l’allure sévère qui fait classe… « Nos camarades installent en ce moment des barricades pour bloquer la ville ! dit-elle. Partout des flammes, hi ! hi ! Ou bien de gros containers ! C’est des hommes, ça ! Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi on bloque la ville ?

    _ C’est pour lutter contre le réforme des retraites ! répond Piccolo. Car c’est une réforme i… euh… i… inique ! Voilà c’est ça ! Elle est injuste et brutale, à cause des riches et des exploiteurs !

    _ Mais c’est très bien, Piccolo ! Je te mets un bon point !

    _ Merci, m’dame ! Mais la contestation montre aussi qu’on n’ sait toujours pas vivre !

    _ Qu’est-ce que tu dis, Piccolo ?

    _ J’ dis que la contestation montre encore que la vie matérialiste est impossible !

    _ Attention, Piccolo, car tu vas être puni ! Je t’enlève déjà ton bon point ! Sache que je ne supporterai pas davantage ton insolence !

    _ Bien sûr que non ! Mais que feriez-vous sans les riches et les exploiteurs ? Pourquoi la réforme de la retraite nous paraît inadmissible, si ce n’est parce que nos vies sont vides ? Quelle bande de tartuffes nous sommes ! (Il chante…) « C’est la lutte finale... » Y a pas plus tarte que ce chant-là ! Comme si nous n’étions pas tous égoïstes ! Comme s’il pouvait y avoir un règne enchanté de camarades ! Comme si les méchants étaient seulement les capitalistes ! Faut vraiment être un benêt pour croire des trucs pareils !

    _ Piccolo, tu dépasses les bornes ! Le mitard t’attend !

    _ Et allez donc ! C’est votre autorité qui triomphe ! C’est vous le maître ! Où est l’égalité, le camarade ? La lutte contre la réforme n’est qu’un prétexte pour jouer les gros bras ! Les voyous sont aux anges ! Y a du chaos ! Les vautours sont de sortie ! Tous les paresseux, les menteurs, les casseurs se réveillent ! Nous ne savons pas vivre dans l’un des pays les plus riches du monde ! Nous avons tout et nous voulons détruire, comme Rimar qui s’ennuie !

    _ Mais tu mélanges tout !

    _ C’est vous qui êtes bornée ! Ce sont les syndicats qui dirigent le pays ! Voilà les caïds, les nouveaux maîtres ! L’ego se rebiffe, car de toute façon la réalité matérialiste n’est pas supportable ! Comment imaginer travailler toute sa vie, pour un salaire moyen et mourir ? Quel intérêt ? Comment accepter une routine ennuyeuse, pénible, pendant des années, avant d’apprendre quelle maladie nous conduit à la tombe ? L’amour des proches, la famille ? Elle se disloque forcément, chacun cherchant sa voie ! Comment se réveiller chaque matin, pour obéir ? Comment vivre sans grandeur, sans idéal ? Comment crever de soif ?

    _ Je ne comprends pas…

    _ Mais si ! Pour ne pas voir cette triste destinée, eh mais ! Y a un moyen ! La révolte ! Oh ! Là, on montre les muscles ! Finie la routine ! Là, on a le sentiment d’être forts, de grandir ! La révolte donne un sens à la vie ! Et on continue à se mentir ! Et allez donc ! Car on dit encore : « Tant qu’il y aura des profiteurs, on s’ra pas heureux ! » Mais dans d’autres pays, on a déjà essayé de tous les tuer ! Et l’esclave est devenu le maître, pire que l’ancien maître ! « Seigneur, (Piccolo prie…), donne aux marxistes, à l’extrême gauche, aux ultras et aux anars un peu de courage, un peu de sagesse, pour qu’ils deviennent doux et généreux ! Pour qu’ils aiment les oiseaux du ciel et qu’ils se moquent des riches ! Parce qu’ils seront délivrés de leur ego ! »

    _ C’est pas possible ! Piccolo un croyant ! Un obscurantiste ! Un superstitieux ! Un calotin !

    _ Tais-toi, femme ! C’est moi, le syndicat ! (Piccolo se fait armoire à glace…) Personne, vous m’entendez, personne ne passera par ici ! Grounf ! Car maintenant, ça suffit ! Le gouvernement ne nous écoute pas, alors c’est fini ! C’est nous qui commandons le pays et on fera selon notre volonté ! C’est bien simple : ou le gouvernement retire son projet de loi, ou on bloque tout ! Car la loi, c’est nous ! Grounf ! Pourquoi je vis sur cette planète ! Mais pour combattre le profiteur ! Qu’est-ce qui caractérise le profiteur ? C’est qu’il ne respecte pas les gens et les prend pour des billes ! Comme moi en ce moment ! Il est aussi égoïste que moi, qui pose des ultimatums ! Pourquoi je ne change pas, alors que je sais que mon attitude et celle du profiteur sont pareilles et condamnables ? Mais parce que s’il veut jouer aux cons, on s’ ra deux !

    _ Piccolo, mitard !

    _ Oui, chef ! Bien chef ! Avouez que je vous donne de l’importance, du plaisir ! Tout marche comme vous voulez ! « C’est la lutte finale... » Ah ! Ah ! »

  • Les enfants Doms (T2, 120-124)

    Doms47

     

     

                      Cinquième partie

                       ON PIÉTINE !

     

                                120

         « Ragondin appelle Castor, répondez ! »

         La radio venait d’émettre aux pieds de Ratamor, alors que celui-ci faisait le guet, camouflé dans l’obscurité ! « Castor, j’écoute ! Parlez Ragondin ! dit Ratamor, qui avait saisi le micro.

    _ Rien à signaler de votre côté ?

    _ Rien, l’objectif n’est toujours pas en vue !

    _ Bien, continuez la surveillance et prévenez-moi s’il y a du nouveau... »

         Le commando Science effectuait une nouvelle mission : il s’agissait d’intercepter un généticien, qui avait réussi à transformer des souris, de sorte qu’elles se nourrissaient de pétrole ! C’était un bon moyen pour nettoyer certaines pollutions, mais, malheureusement, le chercheur gardait jalousement son secret, au profit de son pays ! Le commando Science devait l’enlever sur la route de son domicile et pour l’instant, c’était Ratamor qui assurait la liaison avec le Général, qui avait pris pour nom de code Ragondin !

         Soudain, Ratamor perçut un mouvement… On progressait dans les buissons, comme si on cherchait à attaquer le commando ! Une sueur froide envahit Ratamor, qui avertit son chef : « Castor à Ragondin, répondez ! dit le professeur d’une voix basse.

    _ Ragondin, j’écoute ! Parlez Castor !

    _ Un ennemi non identifié vient vers nous ! Je répète : un ennemi non identifié essaie de nous encercler !

    _ Soyez prêts à quitter la position, Castor ! On a sans doute été trahi ! Confirmez ordre reçu, Castor ! Castor ? »

         Mais Ratamor ne répondait plus, car il était fasciné par les formes blanches qui évoluaient dans la direction du commando ! D’ailleurs, chaque scientifique à présent, la gorge sèche, se demandait à qui il avait affaire et on attendait un assaut d’une seconde à l’autre ! « Répondez, Castor !" fit de nouveau inquiet le Général à la radio, quand de jeunes gens, vêtus en tout et pour tout d’un short et d’un tee-shirt, bien qu’il fît un froid de canard, surgirent des buissons, en poussant de grands cris de guerre ! Puis, ce fut la ruée et Ratamor dut se débattre contre deux assaillants, aux corps encore frêles, à peine sortis de l’adolescence !

         « Bon sang ! s’écria le professeur ! Mais qu’est-ce qui vous prend, les gamins !

    _ Baisse tes putains de yeux ! lui jeta un des jeunes.

    _ Non au rationalisme ! Vive Jésus ! » hurla l’autre.

         Ils se déchaînaient sur Ratamor, lui envoyaient des coups de pieds, tentaient de faire tomber l’adulte, afin de le neutraliser ! Ils avaient l’air d’avoir eux-mêmes un entraînement de commando et pourtant la lumière se fit dans l’esprit de Ratamor : « Ce sont des scouts ! pensa-t-il. Mais des scouts d’aujourd’hui ! Leur BA, c’est de me massacrer ! On sent la main de l’extrême droite, la patte des Tradis ! La Vendée n’est pas loin ! Le soi-disant âge d’or du christianisme en France ! De l’ordre et encore de l’ordre ! Des horions pour vaincre la peur ! La peur face à un monde sans Dieu ! »

         « Eh ! Les mômes ! fit Ratamor. Vous n’avez pas honte ? Où est Jésus dans votre violence ? Où est votre foi, votre confiance ? »

         « Sale matérialiste ! Serpent ! » entendit encore Ratamor au-dessus de sa tête et il allait succomber, lorsque d’autres attaquants apparurent et chargèrent les scouts ! Ceux-ci étaient moins nombreux, mais un peu plus costauds et eux aussi s’encourageaient au moyen de slogans : « A bas les fascistes ! criaient-ils ! Non à la violence ! A bas l’extrême droite ! »

         « Des antifas ! » songea Ratamor, qui fut tout de même soulagé de ses agresseurs, mais la mêlée devint inextricable ! On se défendait de coups donnés de nulle part, on était pris pour un autre, on tapait subitement son ami, on se mettait soi-même à crier pour l’un ou l’autre camp ! On ne voyait pas grand-chose, on frappait durement un arbre et on avait un mal incroyable, qui faisait monter les larmes, mais on souffrait en silence, de peur du ridicule !

         Un scout voltigeait, dans sa petite tenue, ou un antifa tombait dans un piège, creusé là apparemment depuis longtemps ! « Castor ! Mais bon sang ! Répondez ! » faisait toujours la radio, tandis que le tumulte soulevait un nuage de poussière ! Ratamor aveugle trébucha, se rattrapa, puis trébucha de nouveau, pour plonger dans une mare glaciale ! « Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? » firent les grenouilles réveillées.

         Ratamor, saisi par le froid, jura : il en avait marre de tous ces dingues ! Il n’avait jamais vu une époque pareille ! Il avait l’impression d’être entouré de débiles et les plus fous étaient ceux qui criaient le plus fort !

                                                                             121

         Martinez et Piccolo étaient prisonniers chez les soldats de Rimar et ils étaient interrogés sous une tente, car on les suspectait d’être des espions à la solde de la Kuranie ! « Des civils au milieu de nos lignes, disait l’officier, vous êtes bons pour le peloton, les p’tits gars ! On rigole pas avec le renseignement !

    _ Peuh ! fit Martinez. Qui c’est qui commande ici ? C’est vous ou c’est moi ? »

    Cette sortie sidéra tout le monde, y compris Piccolo ! « Comment ? fit l’officier. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    _ J’suis l’ patron du syndicat rouge ! Vous m’ touchez et j’ bloque RAM ! Il vous faut du carburant pour vos chars, non ? J’ai qu’un mot à dire et les raffineries cesseront de fonctionner ! Eh ouais, c’est comme ça ! Toi, le biffin, tu vas nous laisser partir sans moufter, sinon ta famille paiera le prix ! J’suis le parrain rouge, tu piges ! »

         Il y eut un long silence et Piccolo regardait le ciel, en murmurant : « C’est pas vrai ! Non, mais c’est pas vrai ! »

         L’officier eut enfin un sourire et s’adressa à Martinez : « Ainsi, c’est toi qui diriges RAM, grâce à ta mafia syndicaliste ? C’est ça ? Et tu menaces aussi ma famille ?

    _ Oui, c’est moi Don Martinez! Et si tu nous laisses nous en aller, j’oublierai le temps que tu nous a fait perdre ! Si mes hommes sont sans nouvelles de moi, ils vont tordre RAM comme une serpillière, pour me retrouver ! Et toi, l’officier, t’en seras responsable ! Mauvais temps pour l’armée, tu peux m’croire ! »

         Il y eut de nouveau un silence et Piccolo pensait à des vitraux dans une église ! Ils répandaient une douce lumière orangée sur les dalles de pierre et à côté des bleus profonds, les saints étaient nimbés d’une joyeuse couleur citron ! Quelle paix, mais une expression carnassière se peignit sur le visage de l’officier ! « Je crois, Martinez, dit-il, que tu n’as plus le sens des réalités ! C’est une conséquence typique de l’excès de pouvoir ! On prend l’habitude de commander et on file à toute vitesse ! On ne sait plus où est le frein à main ! Je sens qu’il est de mon devoir de te ramener sur Terre… Ici, c’est la guerre, Martinez ! Ici, les gens n’ont plus rien et ils se nourrissent avec ce qu’ils trouvent parmi les gravats ! Ici, on atterrit ! On ne roule pas des mécaniques, parce qu’on sent un courant d’air et qu’on veut fermer la fenêtre !

    _ A partir de maintenant, je compte les secondes ! répondit le Don !

    _ Sergent ! cria l’officier. »

         Un type, comme une armoire à glace, fit son apparition, attendant les ordres ! « Sergent, dit l’officier, voilà vos nouveaux éclaireurs ! Vous leur donnez un uniforme, qu’ils montent en première ligne ! Ce sont des experts, le petit surtout ! »

         Le sergent fit comme on lui avait dit et bientôt Piccolo et Martinez, en tenue kaki, durent avancer à travers des ruines ! « Vont m’entendre causer ! » maugréait Martinez et le sergent, de toute sa carrure, se mit devant lui : « Maintenant tu la boucles ! dit-il. Sinon on est mort ! J’ t’abats moi -même, si tu pipes encore une fois ! » Le Don rouge dut baisser la tête et on reprit la progression.

         C’était un paysage de désolation extrême, comme si un géant s’était acharné à détruire toute habitation ! « Voilà le point alpha, les gars ! expliqua à voix basse le sergent. C’est ici que tout commence… ou finit, c’est selon ! Comme vous êtes des éclaireurs chevronnés, on vous la fera pas ! Vous allez, avec vos ruses d’indiens, jusqu’à la bordure qui est là-bas ! Puis, vous revenez pépères, me faire un rapport, Vu ? »

    _ Et qu’est-ce qu’on est censé observer ? demanda Piccolo.

    _ Mais l’ennemi ! Et je veux une info tellement complète que j’aurais l’impression d’être devant le journal du matin ! »

         Martinez haussa les épaules et commença à marcher, suivi par Piccolo… Le syndicaliste était toujours en colère et et il continua à râler après le gouvernement, mais soudain tout explosa autour ! Piccolo se coucha sur le sol, tandis que pour la première fois il entendait miauler des balles ! Le mur, qui le protégeait, n’en finissait pas d’être réduit en poudre ! Il prit conscience que sa vie ne tenait plus qu’à un fil et son pouls battait à une vitesse folle ! La peur l’écrasait et il eut une vision de l’enfer !

         Il fallait ramper, lentement, aussi bas qu’un ver, pour espérer garder cette chaleur du corps, pour revoir d’autres hommes debout ! Ce fut là que Martinez craqua ! Il lui était impossible de comprendre subitement combien l’existence pouvait être terrible ! Le mal, pour lui, c’était les riches, les profiteurs ! Il y avait des coupables et il les fustigeait ! Mais Piccolo, lui, savait que le mal était en chacun de nous et que nous voulions a priori détruire les autres ! La guerre n’est en fait que notre mépris à un degré absolu ! Ainsi, à cause de sa sensibilité, Piccolo était bien plus lucide que Martinez et au fond il était mieux préparé à l’horreur ! N’en souffrait-il pas chaque jour, même si elle restait dans le cadre de la loi ? »

          Martinez, lui, avait perdu tous ses repères ! Où était le capitalisme coupable? Il n’était plus le chef, il n’avait plus le contrôle de la situation et il perdit la tête ! Il se dressa et cria : « Vous ne savez pas qui je suis ! J’ peux bloquer tout RAM ! J’suis le Don rouge ! Alors, laissez vos fusils et v’nez discuter ! »

         Le syndicaliste sauta en l’air et s’écroula ! Il était mort, le grand Martinez, l’ancien shérif du Pecos ! Il allait bloquer l’ paradis, sûr !

                                                                           122

         Hiver, un vieil arbre chenu, dépourvu de feuilles, disait à Printemps, une belle femme couverte de boutons d’or : « Non, mais regarde-moi, ces crétins ! Chaque année, c’est pareil ! Chaque année, ils tombent dans le panneau ! »

         En effet, sous les yeux des deux saisons, RAM était en pleine effervescence ! Partout, on manifestait, on se dressait sur ses ergots, en clamant haut et fort qu’on ne se laisserait pas faire ! « Chaque année, je leur enlève des forces, comme je le fais pour tout ce qui vit ! reprit Hiver. Les animaux hibernent ou ont plus de mal à trouver de la nourriture ! La sève des plantes reflue et le monde végétal s’endort ! Les hommes, eux aussi, devraient comprendre qu’ils subissent cette « mise en veilleuse » et ne pas s’inquiéter de se voir affaiblis, diminués ! Mais non ! Ils se troublent davantage, car les voilà devenus incapables de faire le lien entre leur comportement et l’influence des saisons ! Au lieu de prendre en compte leur fatigue, pour mieux la gérer, ils font preuve au contraire d’encore plus de rage et de mouvement ! Quelle bande d’imbéciles !

    _ Ils ne connaissent plus que la ville ! répondit Printemps. Ils sont perdus en quelque sorte !

    _ Ils n’apprennent rien, tu veux dire ! Mais quand comprendront-ils qu’une vie seulement matérialiste est impossible ? Le chaos permanent, qui règne dans les pays les plus riches du monde, témoigne de cette impasse, mais « on » est collé à ses illusions, comme la patelle à son rocher ! Si « ça » ne va pas, si on n’est pas heureux, c’est à cause des capitalistes ou des étrangers ! On a des coupables tout trouvés, ce qui évite de se remettre soi-même en question ! Regarde leurs leaders ! Ils rêvent d’un tsunami social, d’un ras-de-marée contestataire, qui renverserait quoi ? Comme si on allait se réveiller d’un cauchemar, avec un village souriant, où tout le monde serait l’ami de chacun, où l’économie ne serait plus un problème ! Et tout ça, parce que ces mêmes leaders ne veulent pas voir la réalité, à savoir qu’ils sont vieillissants et que leurs frustrations ne seront de toute façon pas satisfaites, alors que la mort les attend, apparemment vide de sens ! Ils cherchent à oublier cette crudité, cette horreur en criant et en s’agitant encore plus fort ! Sagesse : zéro !

    _ Je suis moins sévère que toi…, fit Printemps. Je les entoure de fleurs, les embaume, les réchauffe et les voilà de nouveau souriants, prêts à la fête ! Leur simplicité m’émeut et parfois, ils sont bien plus courageux que toi et moi !

    _ T’as le beau rôle ! Moi, je dois les faire travailler en profondeur, afin qu’ils sachent ce qui est essentiel, ce sur quoi ils peuvent compter ! Celui qui prend patience, qui veut me comprendre, n’y perd pas au change ! Il ne s’alarme pas, il reste paisible ! Encore faut-il prendre du recul, un peu d’ampleur ! Non mais, écoute-les brailler !

    _ Et toi, t’es calme peut-être ?

    _ Ah ! Ah ! T’as raison ! Je dois être le premier à montrer l’exemple ! C’est vrai : ils sont perdus… Ils ne savent même pas distinguer leur droite de leur gauche, comme on dit ! C’ qui m’énerve le plus, c’est leur arrogance ! Ils se croient forts et responsables, en faisant valoir leurs droits ! Mais ils ont toujours choisi la sécurité ! Ils n’ont jamais mis le nez dehors et ils s’étonnent de s’ennuyer !

    _ Ils ont peur et ils tombent malades !

    _ Ils sont haineux et agressifs, dès qu’on les surpasse !

    _ Ils se mangent entre eux et se détruisent !

    _ Ils n’évoluent pas et véhiculent des idées fausses !

    _ Ils sont sensibles au malheur…

    _ Je suis le socle, la confiance !

    _ Ils se développent, même maladroitement ! Ils ont l’impression de devenir des hommes, en affrontant le gouvernement !

    _ Je déteste la bêtise de l’extrême gauche, qui n’a rien retiré de l’échec du communisme ! Mais je hais tout autant la froideur et le mépris de l’extrême droite !

    _ Égalité !

    _ Je suis nécessaire !

    _ Je sais, mais peu leur a été confié ! Ils se mettent rapidement en colère et rient tout aussi vite !

    _ Nul n’est juge en effet, mais quelle couche !

    _ Tu as pris tes gouttes ?

    _ Ils ignorent ma poésie !

    _ Les Béotiens !

    _ Je me venge sur leur microbiote !

    _ Si ça t’occupe... »

                                                                              123

         Jack Cariou se souvient… Il est bien loin de RAM, dans un bourg très étrange… Des pompes à essence sont démantibulées, au bord de la route et à leur pied dorment des adolescents, profitant de l’ombre… On ne voit chez eux que léthargie, attente et sans doute ont-ils encore de la haine, car ils se sentent abandonnés !

         Ici, le temps s’est arrêté et les rues semblent désertes… Il y a bien un petit hôpital, où la vie continue… Des femmes préparent à manger autour d’un feu, allumé sur la terre ocre et c’est un peu d’animation ! Les couleurs des vêtements sont vives, mais la pauvreté est toujours là ! Les toilettes du bâtiment sont bouchées et cassées depuis longtemps, et quelqu’un se lave sous l’eau versée par un autre! Ainsi se détachent de l’obscurité deux corps squelettiques !

         Si on fait le tour, on découvre l’hospice ! Des vieillards édentés, à la peau étirée par les os, vous regardent surpris ! Ils sont couchés ou assis sur des mousses rongées ou crevées ! Certains disparaissent même dans le trou de leur lit ! Ils ont des tenues disparates, des sandales éculées et eux aussi attendent, la soupe apparemment…

         L’infirmerie est vide ! Nul médicament ! Les murs sont noircis de traces de mains et des fils électriques pendent au plafond... Ici, la guerre a tout emporté, tout vidé, même l’entrain ! On parle à voix basse, comme le vent !

        A son retour à RAM, Cariou entre dans une boulangerie et il n’en revient pas ! Tout brille ! Des dizaines de gâteaux et de pains ! Une vieille dame ne sait quelle pâtisserie choisir ! Elle en a l’eau à la bouche ! La boulangère ne la presse pas, car elle a sans doute affaire à une bonne cliente ! Où est Cariou, ou plutôt où était-il ?

         Dehors, la vie de RAM bat son plein ! Personne n’est content, tout le monde râle ! On n’en a pas assez, mais surtout, surtout, d’autres ont plus ! On se croit lésé, manipulé et l’amour-propre regimbe, trouve cela insupportable !

         On veut la « peau » du système ! On crie, on hurle, on casse ! Pourtant, la boulangerie brille et il y a toutes sortes de fromages !

         Cariou se souvient… Là-bas, l’espoir est mort dans des adolescents amorphes, malades ! Dans RAM, l’individualisation a progressé : on fait plus attention à soi, on a une conscience plus aiguë de sa personne, car on a du temps pour cela ! Il suffit d’acheter sa nourriture ! On n’a plus à la planter, ni à l’élever… Mais on braille comme si on nous enlevait le pain de la bouche !

          Là-bas, le vent remplace les mots… Les gestes sont lents, les regards graves… On respecte l’autre…

         Ici, on est plein de haine et de mépris, et pourtant la boulangerie brille !

         Mais Cariou suit maintenant une autre vieille dame… Elle passe à la caisse d’une supérette… Elle dépose sur le tapis quelques articles, dont un peu appétissant sandwich sous vide ! « Comment peut-on manger ça ? se demande Cariou. Ne vaut-il pas mieux acheter une baguette ? » Mais la vieille dame paye : 4 euros !

         C’est le prix de son repas, car c’est bien son repas ! Cariou l’imagine dans les rayons… Elle se dit : « Je ne dois pas dépenser plus de 5 euros ! » Elle examine donc chaque prix, remet des articles, en choisit d’autres, puis enfin arrive à un menu et quel menu !

         Celle-là, on ne l’entend pas ! Elle n’est même pas remarquée par ceux qui crient ! Car on ne voit rien tant qu’on est mené par son ego !

         On croit en la vie matérialiste alors que...

    Le tribun est un capitaliste de la parole !

    Le syndicaliste un capitaliste de la force !

    Le riche un insensé !

    La violence un luxe !

    Dans RAM où le scout devient fasciste !

         Cariou se souvient… Les enfants sont déguenillés et poussiéreux, mais ils ont les yeux grands ouverts et ils rient, montrant leurs dents bien blanches ! A côté, un homme sans jambes avance en s’appuyant sur les mains ! Quelle force ne lui faut-il pas ?

         Mais dans RAM la dure, les enfants aussi sont émerveillés et la beauté est toujours là, pour celui qui sait la voir ! Dans RAM la dure, il y a des gestes nobles, de grands courages, des délicatesses surprenantes !

         Cariou se souvient… Juste rester debout ! Ne pas flancher en pleine rue ! Et ces nuits pleines de cauchemars ? Et ces réveils, l’esprit brisé ?

                                                                             124

         L’Aveugle se plante devant Cariou : « Il y a quelqu’un d’important qui voudrait vous voir !" dit-il. Cariou regarde cet homme qui a les yeux tout noirs, comme remplis de nuit : « Eh bien, si quelqu’un d’important veut me voir, pourquoi le faire attendre ? répond-il. Il ne faut pas fâcher les gens importants, c’est bien connu ! » L’Aveugle acquiesce et les deux hommes se mettent en marche…

         Ils vont vers une étrange citadelle, nouvellement construite dans RAM ! C’est un bloc qui monte vers le ciel, avec des découpures, pour lui donner plus de légèreté, mais l’aspect général est austère, voire menaçant ! On y pénètre par une porte de plusieurs mètres de haut, flanquée de piliers, ce qui fait qu’on prend conscience d’entrer dans un temple, quoiqu’il soit gardé !

         A l’intérieur, le silence et la hauteur sont impressionnants et des fenêtres étroites et colorées semblent jouer le rôle de vitraux ! Puis, Cariou et son guide prennent un ascenseur transparent, qui les élève en leur donnant une idée encore plus exacte de l’immensité de l’édifice ! A l’ouverture, on arrive d’emblée dans un vaste bureau largement éclairé et vient à la rencontre de Cariou Fumur en personne, tandis que l’Aveugle redescend !

         Fumur est vêtu d’une robe unie, mais d’une matière riche et il a l’air affable : « Monsieur Cariou, dit-il, je vous remercie d’avoir accepté mon invitation ! » Cariou n’est pas dupe de cette fausse modestie, destinée à le mettre en à l’aise, en le plaçant tel le décideur, et il répond avec un rien d’impertinence : « Mais c’est tout naturel, voyons ! J’ai toujours été curieux et je le suis encore plus maintenant ! 

    _ Bien entendu, vous devez vous demander comment se fait-il que je vous connaisse et pourquoi j’ai désiré vous voir ! Mais prenez place, voulez-vous ! »

         Les deux hommes s’assoient… « Thé ? Café ? » demande Fumur en désignant un service sur une petite table. Chacun a très vite une tasse et on reprend la conversation : « Voyez-vous, Cariou, reprend Fumur, je m’intéresse à tous les individus qui font preuve de caractère ! Et mon…

    _ Espion ?

    _ Mon informateur serait plus exact, il vous a placé sur sa liste ! Car, si je recherche des gens qui ont de la trempe, c’est que j’ai besoin de meneurs ou de meneuses !

    _ Hum, vous savez, le pouvoir, quel qu’il soit, me sort rapidement pas les trous de nez !

    _ Ah ! Ah ! Quand je vous disais que vous avez du caractère ! Mais imaginez votre force, votre tempérament au service d’une noble cause ! Est-ce que ça ne changerait pas la donne pour vous ?

    _ Qu’est-ce que vous appelez une noble cause ?

    _ Vous avez les yeux ouverts sur notre époque, Cariou, n’est-ce pas ? Il ne saurait en être autrement et vous voyez ce qui se passe… Le chaos est partout ! Les manifestations ne cessent pas ! La violence augmente ! Les étrangers sont de plus en plus nombreux et font n’importe quoi ! La barbarie de gauche est sans limites et menace nos vraies valeurs !

    _ Nos vraies valeurs… ?

    _ Eh bien, d’abord l’ordre, Cariou… Venez voir... »

         Les deux hommes s’approchent de la baie vitrée et Cariou découvre un parc, entouré de hauts murs… Au milieu, des centaines de jeunes qui font des exercices et affermissent leurs corps ! « La jeunesse de demain, Cariou ! présente Fumur. Celle qui nous protégera des voyous et des durs syndicaux ou de l’ultra gauche !

    _ Celle qui défendra également vos privilèges, car vous êtes aussi financés, j’imagine, par de grosses fortunes et des industriels puissants ! Votre action s’inscrit dans une histoire connue, celle du fascisme !

    _ Mais il n’y a pas de chef ici, Cariou ! Ce qui nous anime, c’est l’esprit chrétien, qui veut qu’on respecte chacun !

    _ A condition qu’on soit de votre côté et qu’on vous ressemble ! Ce que je vois a tout l'air d'un entraînement paramilitaire !

    _ Disons que nous demandons de la virilité ! C’est l’héritage de l’ancienne chevalerie, en quelque sorte !

    _ Vous savez, Jésus n’a jamais voulu dominer le monde ! Ce qui l’intéressait, c’était l’amour qu’il avait pour le Père et en témoigner ! La foi, c’est la confiance et c’est pourquoi Jésus offre sa vie ! Mais, quand je vous regarde Fumur, je ne vois aucune spiritualité en vous, aucune confiance ! Je ne vois qu’un homme perdu et qui a peur, d’où votre haine, car c’est elle qui vous soutient ! C’est ce qui explique vos combattants ! Mais où est passé l’enfant qui était en vous, Fumur ? Depuis quand a-t-il disparu ?

    _ Ah ! Parce que vous croyez que ce sont des enfants, qui vont pouvoir défendre nos sociétés ?

    _ « En vérité, je vous le dis, seuls ceux qui sont comme l’un de ces petits entreront dans le royaume de Dieu ! »

    _ Nous sommes les gardiens du message !

    _ Et vos ennemis ne désarmeront que quand ils redeviendront des enfants ! Nullement parce que vous voulez les détruire !

    _ Dois-je comprendre que vous refusez mon offre ?

    _ Oui, car comment pourrais-je prôner la confiance, en me préparant à la guerre ? Il s’agit d’abord de vaincre sa peur, c’est là le courage ! Au revoir ! »

         Fumur ne répondit pas et Cariou pensa qu’il s’était fait un ennemi de plus et quel ennemi ! Mais, dans l’ascenseur, il songea encore que « la porte est étroite » et il haussa les épaules !

     

  • Les enfants Doms (T2, 115-119)

    Domes45

     

     

     

         "Buddy, Buddy, Buddy...."

                    Wall Street

     

                                    115

         La vie dans RAM ne variait pas beaucoup, malgré la prise de pouvoir par les enfants Doms ! En effet, ils étaient incapables de vraiment gérer la ville et ils laissaient cela à des adultes, des ministres, tels que Yumi Tanaka ou Morny, l’ancien député de droite ! Mais surtout entre les enfants Doms et les Doms, ces hommes et ces femmes qui étaient également régis par leur domination, il n’y avait qu’une question de degré ! Il n’existait donc pas de caractéristiques tranchantes dans la rue, de signes qui auraient pu amener un changement profond ou radical ! D’ailleurs, déjà aveugles sur leurs propres influences et actions néfastes, les Doms ne repéraient pas les enfants Doms, n’en étaient même pas affectés, bien qu’ils découvrissent dans les médias leurs crimes aussi étranges que horribles ! On apprenait par exemple qu’un élève avait poignardé son professeur, mais les Doms ne voyaient pas de relations entre leur comportement et celui des enfants Doms et ils se contentaient juste d’être inquiets, quant à la dégradation de l’époque !

         Cependant, les Doms, toujours agités, toujours avides de nouveautés, avaient vu apparaître dans les commerces un robot, dont la mission devait être de rendre plus fluide les achats ! Il fallait éviter les heurts, les malentendus et on avait pensé à une sorte de médiateur créé par l’électronique et l’IA ! Jack Cariou, qui avait déjà eu affaire à la « machine », l’avait naturellement appelée le robot Dom et voici pourquoi… On choisissait ses légumes, on les examinait pour trouver les plus beaux, tout en se réjouissant de disposer d’une telle richesse, quand le robot venait se placer derrière vous ! Il pouvait avoir l’apparence d’un homme ou d’une femme et il penchait sa tête artificielle sur le côté, comme pour vous demander de vous presser !

         Il lui arrivait même d’exhaler un soupir, si jamais vous preniez le temps de faire tourner une pomme de terre entre vos doigts ! Il tapait également du pied sur le sol, ou il regardait sa montre, une grosse et fausse bien entendu, ou encore il prenait à témoin les autres clients, voulant montrer combien vous étiez désagréable et impoli ! On espérait ainsi éviter les bavardages sans fin, avec le ou la commerçante, les comportements inciviques, qui ne tenaient aucun compte du tour des autres et qui les comblaient d’impatience ! Le robot Dom vous suivait à la trace, ne vous quittait pas, essayait même de prendre vos emplettes, pour les déposer à la caisse et finalement il monopolisait toute l’attention, il n’y avait que lui qui comptait, de même que vous auriez habité, été marié avec lui !

         Votre personnalité devait se soumettre à ce « tas de ferrailles », à cet être sans âme, qui ne savait même pas pourquoi il vivait, ni sur quelle planète il était ! Construit par les Doms, il aboutissait à un Dom ! Il était seulement soulagé quand vous aviez payé et tout de suite alors, il parlait haut et fort avec la vendeuse, comme s’il attendait depuis une heure et que vous aviez été jusque-là un obstacle ! Mais tout aussi bien il vous bloquait la sortie, ne sachant visiblement pas comment vous éviter, ainsi que vous auriez été un problème et inadapté ! Tout ce qui pouvait vous humilier, vous transmettre son mépris était utilisé ! Les Doms avaient là un frère ou une sœur ! Le robot était l’exact reflet d’eux-mêmes ! Pareils à eux, il menait une guerre sourde, toute consacrée à sa domination, à sa supériorité et donc à la destruction de tout ce qui ne lui était pas soumis !

         Dans ses circuits électroniques coulait de la haine ! Son IA voulait triompher et ne supportait pas l’opposition ! Si vous étiez épanoui, heureux, il dardait sur vous ses yeux comme des braises ! Il était scandalisé de ne pas régner et il ne rêvait que de vous écraser ! Il frottait ses mains en plastique, s’il avait l’occasion de moucher quelqu’un ! On eût dit un rat joyeux ! Mais toujours, inlassablement, il pesait sur vous, vous agressait partout et tout de suite et attendre, se montrer curieux des autres et des choses, lui était absolument étranger ! Le robot Dom était une source quotidienne de désespoir et il représentait justement l’anti-progrès ! Une évolution simple, à la portée de tous, aurait été en effet de ne pas oppresser l’autre, afin d’être respecté soi-même ! On pouvait très bien améliorer la vie, en s’apaisant, en apprenant à aimer son prochain, mais le robot Dom dans ce cas eût l’air d’un monstre, d’un être à part et on l’eût vite haï !

         Il n’éveillait au contraire l’attention de personne, mais un jour Cariou en eut marre et alors que le robot Dom le méprisait, en lui donnant un coup de coude, il arracha les fils qui lui sortaient de la tête et tordit ses antennes, qui apparemment étaient juste là pour la décoration ! Le robot se mit à clignoter et à faire retentir une sirène, mais Cariou n’en eut cure et laissa plutôt aller sa colère ! Au vrai, il était fatigué de cette petitesse, de cette médiocrité constante, de cette inertie qui témoignait de celle des Doms et il finit par donner un sérieux coup de boule au robot ! Celui-ci, une main sur la joue, comme s’il pouvait avoir mal, criait aux autres clients : « Vous avez vu ? Non mais, vous avez vu ! Il a osé me toucher ! Moi ! Le nec plus ultra de l’IA ! Police ! Il faut appeler la police ! Au meurtre ! »

         Un qui avait suivi la scène avec intérêt, c’était l’Aveugle, qui on se le rappelle était un agent de Fumur et qui voyait comme un appareil photo ! Lui avait été encore surpris par cette indépendance, cette force dont avait fait preuve Cariou et il alla la rapporter à son maître !

                                                                                                          116

         « Du fait de la domination animale, écrivait Andrea Fiala, nous voulons tous sentir notre valeur, notre développement ! Cela implique que tôt ou tard nous nous servions des autres, pour éprouver notre supériorité et guider notre réussite ! Même si nous parlons au nom des pauvres, même si nous pensons notre cause juste ou nous croyons objectifs, nous avons besoin de « vaincre » l’autre, d’imposer notre avis, d’avoir raison, car c’est le sentiment de notre existence qui est en jeu ! C’est notre présence sur Terre qui en dépend !

    La domination animale nous conduit donc forcément à « dévorer » le monde, puisque la soumission, l’infériorité de l’autre nous est nécessaire ! Rappelons que notre domination a d’abord été, comme il se doit, physique (défense du territoire) et qu’elle est maintenant psychique ! La guerre en Kuranie, ne change rien à cette évolution, malgré les apparences, car au contraire elle montre encore, si besoin était, combien un conflit armé, aujourd’hui plus qu’hier, est sans issue, ne résout rien et est catastrophique, sinon ruineux, pour tout le monde ! D’ailleurs, on voit bien que l’opinion est devenue une arme aussi importante que les autres et que le conflit se joue autant avec les corps que dans les consciences !

    Même si la domination physique ne peut totalement disparaître, c’est la domination psychique qui prévaut à notre époque et elle utilise tous les moyens mis à sa disposition, comme les réseaux sociaux par exemple ! Il n’en demeure pas moins qu’elle reste une domination et que, si les hommes sont appelés à ne plus s’entre-tuer, ils sont devant le défi de se respecter entre eux et de ne plus chercher à asservir qui que ce soit, même avec la pensée ! Le progrès a donc un champ ouvert et infini devant lui, d’autant que la domination psychique montre déjà ses travers !

    En effet, si notre équilibre ne repose plus que sur le fait d’avoir raison, quand bien même nos sentiments sont valables, on comprend que certains « s’enferment » dans leur univers, se garantissent contre toute intrusion mentale étrangère, forment comme des vases clos, ce qui est obtenu en devenant une sort de « pile » à dominer ! C’est par une domination psychique totale qu’on se rassure et qu’on échappe à la peur que crée la différence ! Ainsi l’enfant Dom agresse-t-il instamment les autres, pour obtenir leur soumission et inutile de dire combien ce comportement est épuisant et destructeur !

    Mais, au fond, les enfants Doms sont des « intégristes » et ils remplacent la religion par leur égoïsme ! Mais, si leur cas est extrême, nous avons tous besoin de dominer et que l’autre reconnaisse notre valeur, ce qui ne va pas sans le blesser, le mépriser ou le détruire ! Notre domination, même psychique, empêche la paix et prolonge le chaos et ce d’autant que nous avons conquis notre liberté, que nous nous fions au savoir, puisque nous apprenons combien notre condition est difficile, fragile, avec le réchauffement, l’impasse économique, etc. ! Plus nous angoissons et plus nous sommes comme forcés de nous raccrocher à notre domination, et plus l’autre bien entendu en pâtit, et plus les divisions sont nombreuses, et plus la haine et le mépris sont monnaie courante !

    Tout le monde peut constater facilement cela ! Mais, maintenant, considérons un phénomène, une exception ! Imaginons un être qui a une foi sincère, c’est-à-dire qu’il a confiance en Dieu (nous ne parlons pas ici de ces soi-disant croyants, qui veulent justement imposer leur message, car c’est de la domination, nullement de la confiance) ! Mais cet être-là, animé par une foi sincère, n’aurait plus besoin de dominer, puisqu’il pourrait se dire à chaque instant que Dieu l’aime et donc que lui-même a de la valeur ! Qu’aurait-il à chercher en plus la soumission de l’autre ? Il s’en moquerait ! Pourquoi voudrait-il avoir raison ? Qu’est-ce qui le pousserait à piétiner, blesser ou mépriser ? Il serait rassuré sur son compte tout le temps, quelles que soient les conditions ! Il pourrait perdre la foi, si le malheur l’accable ? Sans doute et alors ?

    L’important est de comprendre que, sans la foi, la domination nous reste nécessaire et qu’elle nous maintient dans la nuit ! La paix est un chant de l’amour ! »

                                                                                                      117

    « Eh ! L’orgueil ! Comment va le monde ?

    _Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

    _ Eh ! L’orgueil ! Tu ne tues pas ? Tu ne violes pas ? Tu ne détruis pas ?

    _ Hélas, la guerre est une tragédie et mes ennemis sont nombreux ! Snif ! Attends, je me mouche ! Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, la guerre est une tragédie… J’en suis bien conscient, hélas ! D’ailleurs, qui mieux que moi le saurait, puisque c’est moi qui…

    _ Qui tue les gens !

    _ Exactement ! Et crois-moi, j’en ai gros sur la patate ! Mais, le devoir… La vie n’est pas seulement une chose agréable ! On n’y fait pas seulement ce que l’on veut ! Tu verras, quand tu seras plus grand !

    _ Eh ! L’orgueil ! Tu t’ fout’rais pas d’ moi, par hasard ?

    _ Mais non, pourquoi tu dis ça ? J’suis quelqu’un de sérieux, moi ! J’ai aussi ma croix à porter ! Du moins j’ose le penser ! J’suis pas comme toi, plein de prétentions ! Je tue modestement, par devoir, parce que c’est nécessaire ! C’est vraiment pas par gaieté de cœur ! Mais faut bien que quelqu’un prenne des décisions, même si elles sont lourdes !

    _ Eh ! L’orgueil ! Regarde cette photo ! Que vois-tu ?

    _ Ben, une personne !

    _ Bingo, l’orgueil ! C’est une personne ! Une vraie personne ! C’est-à-dire un être comme toi et moi ! En chair et en os ! C’est une personne qui existe vraiment, qui est comme toi et moi !

    _ Pourquoi tu me dis ça ? Je vois bien que c’est une personne ! Qu’est-ce que tu manigances ?

    _ Moi, rien du tout ! Mais je sais que tu n’arrives pas à comprendre que l’autre existe vraiment ! L’autre demeure une abstraction pour toi ! Sinon tu ne le tuerais pas ! Tu ne l’écraserais pas ! Tu ferais attention ! L’autre est un autre toi-même !

    _ Oui et non, car c’est peut-être un ennemi, un étranger ! Un homosexuel ou pire, un pédophile ! Et tu voudrais que je le respecte ?

    _ Ou encore pire, un assassin comme toi ! Pardon, l’orgueil, j’ose te dire ce que tu es ! La pire des canailles ! Allez, l’orgueil, fais pas la tête ! On va danser sur ce monde d’accord ? Un, deux trois ! Tu chantes avec moi, alors qu’on danse ! « Tuons les gens, mentons, au chaos ! C’est pas grave ! Pillons, détruisons, marchons sur les enfants ! Le feu ! A moi l’apocalypse ! Car seul moi compte ! Moi qui suis supérieur ! Moi qui méprise ! Moi qui suis important ! Je danse sur le chaos du monde ! Car moi seul compte ! Les autres n’existent pas ! Je suis le dieu vivant ! Je suis le nec plus ultra ! Je suis l’orgueil ! A moi la mort ! » Tu danses pas l’orgueil ? T’aimes pas ton portrait ?

    _ Sache que je ne répondrai pas à tes provocations ! Je suis grave ! Je salue le drapeau ! Je pense aux héros morts ! J’ai du respect pour les familles ! La réalité est dure et je fais face ! Un jour, on dira comme j’ai été à la hauteur ! J’entre dans la légende ! Mon visage austère imprime le marbre !

    _ Et les enfants morts ? que tu as tués, pour continuer à les avoir au chaud ! Car c’est le prix de ton cirque ! Quand je disais que t’étais une canaille ! Pas une seule de tes grimaces ne remplacera les enfants que tu as tués ! Pas une seule de tes rides méritait la mort d’un homme ! Tu ne sais toujours pas que l’autre existe ! Tu es toujours dans ta farce ! Tu es fou, dans ton monde ! Tu es ivre, l’orgueil ! Mais tu es le résultat de notre époque ! Tu es le résultat de tous nos petits orgueils ! Tu es la domination animale éclatante, délirante, sans freins !

    _ Mais qu’est-ce que tu racontes ?

    _ Mais tu es celui ou celle qui poussent au cul à la boulangerie ! Seulement t’as des chars et t’as supprimé la loi ! Mais… mais tu pleures ?

    _ Eh oui ! J’suis humain quoi que t’en dises ! J’ai ma sensibilité !

    _ Bien sûr…

    _ J’ai le droit d’craquer, moi aussi, non ?

    _ Bien sûr !

    _ Personne ne m’aime ! J’suis bien seul et personne ne m’aime !

    _ Ben, le pouvoir, ça isole, forcément !

    _ Oui, snif ! Enfin, une parole gentille, qui montre de la compréhension ! Dieu sait si je suis méconnu !

    _ Tu la ramènes pourtant tous les jours ! On ne voit que toi !

    _ A qui la faute ? Si tu crois que ça m’amuse tout ça ! Moi, c’ qui m’intéresse, c’est la pêche, le grand air !

    _ Hitler rêvait, lui, de revenir à la peinture !

    _ Tu me compares à ce monstre, salaud va !

    _ Mais lui aussi était une victime ! Il avait été traumatisé par un tas de choses ! Lui aussi comprenait que l’autre existe réellement, mais il le tuait quand même ! Quand je pense aux enfants morts qui t’attendent de l’autre côté, pour demander justice !

    _ Mais ils auront compris mon devoir !

    _ Bien sûr ! Je peux t’assurer qu’ils ont été édifiés... et qu’ils n’en reviennent pas ! Eux avaient confiance ! Ils pensaient que les adultes les protégeaient ! Mais tu les a remis à leur place ! Une éducation éclair !

    _ J’aurai ta peau, l’affreux ! J’ai déjà donné des ordres !

    _ Mince, t’es en train de montrer ton vrai visage ! Celui de la haine et d’une haine sans bornes ! Où est le devoir ? Eh ! L’orgueil, comment va le monde ?

    _ Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

    _ Eh l’orgueil, quand respecteras-tu les autres ?

    _ Peuh…

    _ Eh l’orgueil, quand évolueras-tu ?

    _ Plutôt crever !

    _ Eh ! L’orgueil, quand feras-tu un effort ?

    _ Mais… mais je suis le devoir !

    _ Eh l’orgueil, comment va le monde ?

    _ Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

    _ Eh ! L’orgueil, quand penseras-tu aux autres ? Quand aimeras-tu ? Quand cesseras-tu d’être un cadavre, quand bougeras-tu ?

    _ Mais… mais tout se passe comme prévu !

    _ Un accroc, l’orgueil ?

    _ Jamais ! J’ai… j’ai la bombe !

    _ Eh ! La destruction totale, plutôt que de demander pardon et de reconnaître ton erreur !

    _ Exact ! C’est mon prix !

    _ On s’en doutait, l’orgueil ! L’amour de soi n’a pas de limites ! Et tu sais que l’autre existe ? »

                                                                                                         118

    Si le roi Rimar était occupé avec sa guerre, en Kuranie, son épouse, la reine Sarma, avait aussi trouvé de quoi faire ! Elle avait fondé un groupe un peu spécial, uniquement composé de femmes, qui étaient numériques ! Elles avaient toutes une tête de poupée, botoxée, avec des lèvres particulièrement proéminentes, ce qui donnait l’impression que les visages avaient été couturés ! Mais la chirurgie esthétique ne s’était pas arrêtée là et avait rendu les attributs féminins éminemment agressifs ! Les seins pointaient tels des canons et paraissaient menaçants, tandis que les fesses ressortaient et là encore, elles semblaient s’imposer plutôt que d’inviter à la découverte !

    La domination féminine s’était emparée du corps, non pour séduire davantage, mais au contraire pour « dompter » le désir masculin, en l’impressionnant, en lui enlevant toute initiative, toute force, comme s’il devait suivre un parcours fléché, avec toujours le risque qu’il abîmât une « œuvre d’art » ! La femme numérique, ou la Numérique, se cachait derrière une idée de la perfection, n’était plus vulnérable à cause de ses défauts, ne se livrait plus, s’imaginait faire partie d’une élite et méprisait le mâle, bien qu’il fût nécessaire, ne serait-ce que pour les mondanités ! C’est que la Numérique se vouait un culte, car elle n’était plus seulement elle-même, mais elle était encore au service d’une création esthétique, d’un idéal, ainsi qu’une prêtresse adorait son dieu !

    L’homme couchait avec deux personnes, avec la femme d’origine et les apports de la chirurgie ! Mais surtout les Numériques étaient en colère ! Elles étaient outrées, scandalisées par ce qu’elles appelaient le patriarcat ! Elles avaient l’impression de se réveiller d’un cauchemar : comment l’homme avait-il pu asservir la femme de cette façon et depuis si longtemps ? Comment la femme avait-elle pu se laisser faire ? Les Numériques ne se demandaient pas d’où venait le patriarcat, quelle était l’origine de la domination masculine et à quoi elle avait pu servir… Elles ne voyaient pas la construction des nations, ni la défense du territoire, mais elles étaient juste envahies par la haine, d’autant que les féminicides continuaient et étaient même de plus en plus nombreux !

    Certaines hommes en effet ne trouvaient leur équilibre qu’en dominant leurs compagnes et quand celles-ci, avec la conscience de leur époque, voulaient reprendre leur liberté, quitter une relation qui les humiliait, les détruisait, elles provoquaient une panique, une violence souvent fatale chez ceux qui se croyaient les maîtres ! Face à un tel chaos, à une telle horreur, les Numériques, la reine Sarma en tête, avaient décidé de tenir le rôle de justicières et de nettoyeuses ! Elles allaient purger le monde de ces mâles de « l’ancien régime », celui de la domination masculine et par leur virulence, leur intransigeance, elles faisaient preuve d’un « jacobinisme » féminin !

    Elles se réunissaient d’ailleurs en petit comité, pour examiner à la loupe tel comportement masculin ! Elles jugeaient des hommes, d’après l’actualité surtout et le nombre de plaintes qui étaient portées contre eux ! Puis venaient le verdict et le châtiment ! Il fallait voir ces jeunes femmes, qui n’étaient plus totalement humaines, en train de condamner avec un accoutrement provoquant et dominateur, puisqu’elles étaient habillées de tenues noires et moulantes, jusqu’à ce que leurs formes perdissent tout attrait sexuel à force d’être menaçantes !

    Les Numériques réglaient leurs comptes la nuit, ce qui leur permettait de se déplacer furtivement ! C’étaient de véritables amazones de l’épouvante ! Grâce à une souplesse incroyable, elles entraient dans les appartements par les moyens les plus divers et elles tenaient bientôt à leur merci le propriétaire, un célibataire déjà mûr, bedonnant, qui se laissait apparemment aller, qui ne sentait pas bon et qui en plus avait injurié son ancienne femme dans la rue ! On était là devant le type même du patriarcat, celui qui méprisait les femmes et qui se croyait tout permis à leur égard !

    Le mufle ne se révoltait pas : il avait bien trop peur ! Il était déjà en face de visages qui le plongeaient dans la stupéfaction ! Il n’en finissait pas d’essayer de revoir la femme sous la créature, mais encore tout autour le fixaient les Followers qui accompagnaient les Numériques et leur regard aveugle était terrifiant ! L’homme écoutait comme dans un songe les accusations dont il était l’objet et qui le montraient irrespectueux, alcoolique, dangereux ! La sentence de mort n’éveillait aucun écho dans son esprit, mais il continuait à regarder les Numériques, qui suscitaient en lui un désir trouble ! Mais cette apathie était considérée par les justicières comme un aveu supplémentaire de veulerie, de médiocrité, ce qui ajoutait encore à leur haine et elles ordonnaient sans plus tarder la curée !

    Ce soir-là, les Followers se surpassèrent et c’est avec une frénésie folle qu’ils se mirent à dévorer leur victime ! Chacun déchirait un morceau, mais les cris firent sortir une autre femme de sa chambre ! Elle était vieille et elle se mit à hurler elle aussi : « Mais qu’est-ce que vous faites à mon pauvre garçon ?

    _ C’est votre fils, madame ? demanda la reine Sarma. Mais c’est aussi un monstre et un danger, pour nous autres femmes ! Nous ne faisons que rendre justice !

    _ Mais… mais il m’aidait pour mon cancer ! C’était mon seul soutien ! Rendez-moi mon p’tit, par pitié ! »

                                                                                                      119

    Peur et Vérité marchaient ensemble… Peur dit : « Et comment je vais faire, moi ? Non, parce que j’ai ça et encore ça à payer ! Je m’en sors pas ! C’est bien simple, l’État me prend tout ! Tu vas voir ! J’ m’en vais manifester, moi !

    _ Bah, ils t’auront pas vivante de toute façon !

    _ Tu sais, y a des moments où je me demande qui tu es ! si t’es pas un peu folle, tellement tu apparaît cynique ou égoïste ! On dirait que tu te moques de l’inquiétude des gens !

    _ C’est pas ça… Je vais t’expliquer…

    _ Et la guerre en Kuranie ? C’est bien beau de se montrer solidaire, mais on n’a pas les moyens de fournir des armes ! Et puis, c’est nous qui subissons les sanctions ! T’as pas vu ma facture énergétique ! Elle a fait un bond ! Mais c’est pas notre guerre !

    _ C’est aussi notre guerre parce que…

    _ Et la sécheresse ? C’est bien simple, y a plus d’eau et l’été arrive ! Comment on va faire ?

    _ Effectivement, c’est grave, mais la solution…

    _ Et la délinquance et la drogue ? La violence est partout ! On n’arrête plus les délinquants ! J’suis pas raciste, mais faut bien reconnaître que les étrangers sont souvent coupables !

    _ C’est vrai, mais le problème commence déjà…

    _ Et la pollution ? Hein ? Moi, j’ai dû arrêter le compost à cause des rats, figure-toi ! C’est bien beau le tri des déchets, mais si ça se solde par une invasion de rats ! Tu les as vus, ils sont dégoûtants ! Et puis, ils portent des maladies !

    _ Au sujet des rats…

    _ J’ai trouvé une superbe confiture dernièrement… J’ai pu voir comment ils la fabriquent… Ils la font lentement cuire dans des chaudrons…

    _ Sais-tu comment la confiture prend sa texture épaisse...

    _ Par la pectine, je crois…

    _ Non, c’est le sucre qui se caramélise ! On chauffe une confiture à 105°, sur le thermomètre à sucre !

    _ Et donc, je les ai vus cuire la confiture dans des chaudrons… Je connais bien tout ça ! Tout de même, je m’ennuie bien ! Au magasin, je ne croise que des tarés !

    _ Ton mépris entraîne certaines choses…

    _ Je regarde les gens de haut, tu peux me croire ! Non mais, pour qui se prennent-ils ?

    _ Tu ne fais que rendre coup pour coup…

    _ Tu sais ce que j’aimerais, c’est de ne plus avoir peur ! De trouver un véritable sens à ma vie ! Là oui, je pense que je serais heureuse !

    _ Je peux t’aider pour ça…

    _ Tiens, voilà madame Maupreux ! Bonjour, madame Maupreux, vous allez bien ? Comment ? On a essayé de vous escroquer sur le Net ? Que voulez-vous, madame Maupreux, ils sont partout ! Au revoir, madame Maupreux ! Tu disais, Vérité ?

    _ Rien, je ne disais rien !

    _ Tu sais, je te trouve un peu tristounette en ce moment ! J’ai l’impression que tu te renfermes, non ? Va falloir quand même que tu te boostes un peu !

    _ Hon, hon…

    _ Ah oui ! Ne plus avoir peur, quel rêve ! Est-ce que tu sais que ce thé vient de Chine ? Il a séché au feu de bois… Mais tu t’en moques, j’parie ! T’as toujours été dans ton monde ! Je me demande si tu te sens pas un peu supérieure…, or nous sommes tous pareils ! Mais peut-être l’ignores-tu ?

    _ Tiens, il va pleuvoir…

    _ Et tu détournes la conversation en plus ! Y a quelque chose de pénible chez toi, tu sais ?

    _ Ah bon ?

    _ Ouais… Allez, j’ose te le dire ! Dès qu’on ne s’intéresse plus à toi, tu n’écoutes plus personne ! Pas vrai ? Je vais même aller plus loin, car après faut pas que tu t’étonnes de ton malheur ! Mais tu veux le secret ? Etre attentif aux autres ! C’est la seule solution ! Quand tu penseras enfin un peu moins à toi-même, tu trouveras tes problèmes bien légers, voire insignifiants ! La pêche, quoi !

    _ Merci du conseil !

    _ Pas d’ quoi ! Tu sais que Roger va faire des examens ! Tu vois un peu qu’il ait un cancer ! Qu’est-ce que je vais faire, moi ?"

  • Les enfants Doms (T2, 110-114)

    Doms44

     

     

     

                                   "It's a game for you, isn't it?"

                                                Le Quatrième protocole

     

     

                          110

         « Bouge pas, Piccolo !

    _Martinez ?

    _ Lui-même ! T’es pas armé ? 

    _ Non... Je peux me retourner ?

    _ Attends que je te fouille ! »

         Martinez palpa le corps de Piccolo, afin de s’assurer qu’il ne portait pas d’armes… « Maintenant, tu peux me faire face… dit Martinez.

    _ Tu étais sur ma piste ? demanda Piccolo.

    _ Oui, au lendemain de ta disparition, j’ai pris mon cheval, bien décidé à te ramener au camp ! »

         On était dans une région entre la Kuranie et RAM… C’étaient de hauts plateaux épargnés par la mer et on n’y voyait qu’une sorte d’herbe ondulante, sous l’ombre des nuages ! « Je ne laisse pas dehors les brebis égarée ! rajouta Martinez. Et il y a aussi un cheval pour toi ! »

         Piccolo, toujours sous la menace de l’arme de Martinez, alla vers sa monture et l’enfourcha, avant de préciser : « Tu sais, Martinez, je ne m’enfuirai pas ! D’ailleurs, je comptais rentrer au camp !

    _ Bien sûr, répondit Martinez qui se hissa lui-même sur sa selle. Et c’est pour ça que tu joues les filles de l’air ! Allez en route !

    _ J’ai été enlevé, Martinez, à mon corps défendant !

    _ Tiens, celle-là, on ne me l’avait jamais faite !

    _ C’est pourtant la vérité ! Un commando, nommé le commando Science, est venu me chercher !

    _ Des types barbouillés de noir, j’ parie ! avec un couteau sur le mollet ! C’ que c’est d’être un oisif, planté devant la télé !

    _ Dans le commando, y avait une ancienne connaissance, qui tenait absolument à ma collaboration pour un problème !

    _ J’ croyais qu’ c’était à ton corps défendant ! Mais c’est un ami qui était là ! Et puis, peut-on savoir de quel problème il s’agissait ?

    _ Du réchauffement climatique !

    _ Ah ! Ah ! Ah ! Et ils avaient besoin d’un mec qui n’a jamais rien fait d’ sa vie ! Ah ! Ah ! Piccolo le mytho ! »

         Désormais, ils se turent et ils ne firent que parcourir de vastes étendues, grâce à leur monture. Mais, le soir arrivant, ils bivouaquèrent et après s’être occupé des chevaux, ils allumèrent un feu ! Ils mangèrent en discutant… « Au camp, tu vas retrouver tes camarades, ceux qui sont usés par le travail !

    _ Ce n’est pas le travail qui est usant, répondit Piccolo.

    _ Non ?

    _ Non, c’est le stress ou l’angoisse ! C’est très différent, même si le stress est forcément lié au travail !

    _ Comprends pas ! fit Martinez, qui avala une bonne bouchée.

    _ Nous sommes inquiets à cause de choses qui nous dépassent ! Notre stress est sournois, d’autant que nous, les êtres humains, nous sommes face à l’inconnu ! « Qu’est-ce que nous faisons là sur Terre ? », c’est pas une question que se posent les animaux ! Nous avons le choix et nous en sommes perturbés, et s’il survient des événements telles que la guerre en Kuranie ou l’inflation, nous nous fermons et devenons hostiles à tout changement ! Nous refusons la réforme des retraites, non à cause de ce qu’elle nous coûte, mais bien plus parce que nous devenons incapables de perdre quoi que ce soit !

    _ C’est une réforme inique et qui ne doit pas être appliquée !

    _ Peut-être et il y a toujours des conditions de travail à améliorer, mais le fond du problème n’est pas là ! C’est notre perception de la vie qui détermine notre stress ! Depuis que je suis tout petit, je réfléchis au sens de ce que je vois et c’est moi qui bosse le plus, car mon fruit, c’est ma paix, c’est l’espoir que je peux donner ! Cela va autrement plus loin que d’offrir un emploi ! Quelqu’un qui profite de mon message, qui s’en nourrit, a les moyens de calmer ses angoisses et de trouver la joie, quel que soit le poste qu’il occupe ! Voilà encore pourquoi le commando Science m’a enlevé !

    _ Ouais, moi, c’ que j’ sais, c’est que je dois te ramener à la maison rouge !

    _ Bien sûr, Martinez, car le seul sens que t’as donné à ta vie, c’est celui de ton autorité, de ton importance ! Lorsqu’ils vont me revoir là-bas, reconduit par toi, ils vont dire : « Quel type, ce Martinez ! On ne lui échappe pas ! » Tu vas pouvoir rouler des mécaniques !

    _ J’ te kiffe pas, Piccolo !

    _ Ah ! Ah ! La belle affaire ! T’as la réaction de tous ceux que j’ dérange et que j’ fais travailler du chapeau ! T’as la haine de l’égoïsme !

    _ Eh ! Où tu vas ? s’écria Martinez, en dégainant son arme à la vitesse de l’éclair !

    _ Pisser !

    _ Bon, mais reste dans mon champ de vision !

    _ Bien chef ! »

                                                                             111

          Le lendemain, Martinez et Piccolo reprirent la route et ils étaient au petit trot quand Martinez dit : « Tu sais, c’est injuste ce que tu m’as dit hier, au sujet de mon égoïsme… Je défends aussi les gars, tous ceux dont on abuse, pour faire plus de profits !

    _ Bien sûr, Martinez, ce n’est jamais tout blanc ou tout noir ! Mais, si on t’enlevait la lutte contre le gouvernement, tu serais complètement paumé ! C’est ton hypocrisie qui fait que le bât blesse ! « L’homme ne vivra pas seulement de pain ! » tu te rappelles ? Autrement dit, l’homme a une conscience pour donner un sens à sa vie ! Or, notre époque, dans son mensonge, essaie de nous faire croire que c’est facultatif, qu’on peut comme ça avoir une existence purement matérialiste ! On gagne de quoi vivre, on nourrit les siens, on donne à ses enfants la meilleure éducation et on s’en va, avec le sentiment du devoir accompli, en paix ! Foutaises ! C’est justement ta lutte contre le gouvernement qui t’aveugle sur cette mascarade !

    _ On dirait que t’en as gros sur la patate…

    _ Un peu oui, car on ne sort pas des problèmes ! Pourquoi c’est toujours le chaos ? Mais parce que le chaos est nécessaire à la plupart pour donner du sens ! La société, c’est la prolongation du lycée ! Le gouvernement, c’est le proviseur, ou le CPE ! Le travail, ce sont les cours ; les pauses, les récréations, et bien sûr il y a encore les vacances ! On reste dans un vase clos et quand on n’est pas content, on accuse la direction de l’école, on se révolte contre les professeurs, qu’on juge injustes, c’est-à-dire qu’on prend à parti les ministres ! On reste scolaire, alors que l’immensité est juste à côté ! On étouffe, alors que le mystère peut être infini ! On est terrorisé à l’idée d’ouvrir une fenêtre !

    _ Tu exagères... »

         A cet instant, une troupe de cavaliers fit son apparition et vint à la rencontre des deux hommes… Puis, elle s’arrêta et montra ses visages d’adolescents ! « Donne-nous le prisonnier ! dit celui qui était le chef.

    _ Et qu’est-ce que vous en ferez ? demanda Martinez.

    _ On va le pendre !

    _ Oui, on va le pendre ! crièrent d’autres. Donne-le nous, Martinez !

    _ Doucement les enfants… Et pourquoi vous voulez le pendre ?

    _ Tu as écouté ses discours, Martinez ? reprit le chef. Il a la langue d’un serpent et ils menacent nos retraites !

    _ Ouais, nous voulons une retraite ! renchérit le groupe.

    _ Non, je ne vous donnerai pas le prisonnier…, répondit Martinez. Il a fui du camp et il sera jugé pour cela ! Laissez faire la justice, les enfants ! Vous êtes de braves petits gars et ne m’obligez pas à vous descendre ! »

         Les gamins connaissaient de réputation l’adresse de Martinez au revolver et ils finirent par s’en aller, non sans jeter à Piccolo de sombres regards de haine ! « Alors j’exagère, hein ! jeta Piccolo, une fois que la troupe fut partie. Des ados inquiets pour leur retraite, alors qu’ils n’ont même pas commencé à travailler ! Voilà le monde que nous avons créé !

    _ Ils défendent leur futur !

    _ Mais bon sang, on en crève justement de cette sécurité, de cette maladie à vouloir tout assurer ! On ne comprend pas qu’elle ne fait que renforcer notre égoïsme ! que c’est l’animal qui est en nous qui ne veut que survivre, en étant le plus fort, en ne pensant qu’à lui ! Ceux-là des enfants ? Mais ce sont déjà des vieillards ! Où est le don, Martinez, la magie, la force ? Il n’y a pas de futur pour l’homme matérialiste ! pour ceux qui comptent et qui veulent l’égalité !

    _ Ah bon ? V’ là autre chose ! Moi, j’ combats pour la justice !

    _ Mais en même temps t’es incapable de paix ! Tu ne saurais quoi en faire ! Une société d’apothicaires ! Nous avons tous soif et nous disons : « Seule la raison nous guide ! Nous n’obéissons qu’au nécessaire ! » Nous crevons d’un manque d’amour, de tendresse ! Nous voudrions voler, sentir le souffle des étoiles, puisque nous savons l’immensité de l’Univers, et nous vivons dans des boîtes à chaussures ! Et tu sais pourquoi, Martinez ?

    _ Non, mais tu vas me le dire !

    _ Mais par peur, Martinez ! parce que nous avons trois plumes dans les fesses… et que nous avons peur du ridicule ! parce que l’orgueil nous rend bêtes et même infects, durs comme de la pierre ! Le climat tarit les puits, mais déjà nos cœurs sont à secs ! La beauté est partout, époustouflante et elle nous invite à aimer de tout notre être ! Elle nous montre la flamme ! Pense à la sortie des feuilles au printemps ! Les fleurs, elles, ne perdent pas leur temps ! Elles ne râlent pas ! Elles s’empressent de s’ouvrir !

    _ Tu sais, je commence à regretter de t’avoir poursuivi ! Je n’ai jamais eu un tel moulin à paroles à mes côtés !

    _ Ah ! Ah ! J’ l’ouvre pas souvent, mais c’est vrai que quand ça arrive, j’en ai à dire !

    _ Tu feras moins le fier au camp !

    _ Le camp, pour moi, Martinez, c’est des vacances ! Ce qui est difficile, c’est de donner du sens, d’affronter la vie, les yeux ouverts ! Une société de lycéens, j’ te dis ! »

                                                                            112

    L’orgueil tue le monde !

    L’appauvrit, le désespère !

    L’orgueil brouille les pistes !

    Il dit : « Je n’existe pas ! 

    Je fais les choses par nécessité, par raison, par devoir ! »

    L’orgueil n’existe pas, c’est une victime !

    Qui se rappelle pourquoi Rimar est entré en guerre ?

    Il voulait parader !

    Il voulait dire : « J’ai ramené la Kuranie à la maison ! »

    Il voulait l’admiration de son peuple !

    Qu’on voit comme il est fort !

    Il voulait être aimé, comme un enfant !

    Mais l’orgueil est un enfant méchant !

    C’est un enfant adulte !

    Un enfant de ce monde,

    Qui trafique avec ce monde !

    Nous sommes tous des enfants,

    Mais l’orgueil fait l’enfant dominateur,

    Capricieux, dur !

    L’orgueil se prend au sérieux !

    L’orgueil étend les villes,

    Etend sa puissance, son pouvoir !

    Il domine, il triomphe !

    Il veut l’admiration des autres,

    En les commandant, en étant le premier !

    Mais l’orgueil se cache !

    Il dit : « Je n’existe pas ! »

    L’orgueil tue le monde,

    En brouillant les pistes !

    Il dit : « Je fais la guerre par nécessité, devoir !

    Je suis une victime !

    Bien sûr, des gens meurent, des enfants meurent !

    Des atrocités sont commises !

    Mais c’est par devoir, nécessité !

    Je ne suis qu’une victime ! »

    L’orgueil tue le monde,

    Le désespère, l’anéantit,

    Car il brouille les pistes !

    Il n’existe pas !

    Il étend les villes, réchauffe la planète, détruit la nature,

    Par nécessité, devoir !

    L’orgueil est un saint !

    Prions pour lui !

    Prions pour qu’il tue des gens !

    Qu’il détruise la nature !

    Car l’orgueil est une victime, une victime du devoir !

    C’est dur pour lui !

    Bien plus que pour ceux qui sont morts à cause de lui !

    Qui se rappelle pourquoi Rimar a débuté sa guerre ?

    Il voulait juste parader !

    Il voulait juste dire : « J’ai ramené la Kuranie à la maison ! »

    Il voulait montrer combien il est fort,

    Faire l’admiration de son peuple !

    Comme un enfant, mais un enfant dominateur, dur,

    Car il y a des morts

    Et l’orgueil ne revient pas en arrière !

    Il ne dit pas : « Je me suis trompé ! Excusez-moi !

    Jugez-moi, car je ne veux pas tuer ! »

    Non, l’orgueil se cache !

    Il disparaît !

    Il s’enfonce dans la nuit !

    Dans le plus secret du cœur !

    Il brouille les pistes !

    Mieux que le malfaiteur !

    Il se cache dans la nuit

    Et il entraîne tout le monde dans la nuit,

    Le doute, le désespoir, le mensonge !

    L’orgueil est une victime, une victime du devoir !

    De la raison !

    Qui se rappelle encore pourquoi Rimar a déclaré la guerre ?

    L’orgueil est un cadavre !

    C’est la mort sur Terre !

    C’est la source de nos larmes !

    C’est la pierre tombale !

    Un orgueil qui s’humilie,

    Qui revient en arrière,

    Qui dit : « J’existe ! »,

    C’est l’éclaircie, le soleil perçant les nuages !

    C’est de nouveau la compréhension, la clarté !

    Le sens, l’espoir !

    La justice !

    C’est l’enfant souriant !

    Mais qui se souvient de l’orgueil de Rimar ?

                                                                                       113

    Je te parlerai de la patience des nuages !

    De la patience de la lumière !

    De son temps à la fois rapide et tranquille !

    Je te parlerai de la confiance!

    L’orgueil est dur !

    L’homme est dur !

    L’horreur, le désespoir semblent éternels !

    Vides d’horizon !

    Mais l’orgueil s’empresse de détruire l’orgueil !

    Le méchant est impatient

    Et détruit le méchant qui le gêne !

    Le mal se détruit lui-même !

    A cause de ses appétits !

    Le bien est patient !

    Il regarde !

    Il regarde vraiment !

    Il en a le temps,

    Il en a la force !

    Il en la volonté !

    Le bien donne de l’eau,

    Il rafraîchit !

    Il apaise !

    Il donne de la lumière,

    C’est-à-dire du respect !

    Le bien dit à l’autre, quel qu’il soit :

    « Toi aussi tu existes !

    Toi aussi tu es unique !

    Toi aussi tu fais partie de la famille des hommes !

    Toi aussi tu es aimable et tu as de la valeur ! »

    Le bien peut dire ça,

    Car il a les yeux ouverts !

    Il en a la force !

    Et l’autre qui reçoit ce message considère aussi !

    Respecte aussi !

    Sourit, reprend espoir !

    La cohérence revient !

    Le sens est de nouveau là !

    Le bien donne à boire

    Et remet de l’ordre !

    Mais l’orgueil prend la lumière !

    Ne la voit même pas, l’écrase !

    La domination happe la lumière !

    C’est un trou noir !

    Un puits sans fond !

    Ainsi est l’enfant Dom !

    Comme tous, il demande aussi du respect,

    De la reconnaissance, de l’amour,

    Mais c’est un puits sans fond,

    Un trou noir !

    Il n’en a jamais assez !

    Ce qu’on lui donne est perdu !

    C’est maladif !

    C’est le néant qui l’a créé !

    C’est l’angoisse d’un monde vide,

    Un fruit de l’hypocrisie !

    Ou bien l’enfant Dom contrôle le monde,

    Ou bien il le détruit !

    Comment guérir l’enfant Dom ?

    Comment guérir un trou noir ?

    Nous sommes tous pareils,

    Nous voulons tous du respect,

    Qu’on nous aime,

    C’est indispensable pour notre équilibre !

    Mais comment aider l’enfant Dom ?

    Il faudrait déjà que l’orgueil existe !

    Il faudrait déjà combattre l’hypocrisie !

    Il faudrait déjà que la domination existe !

    Il faudrait déjà comprendre que nos problèmes

    Sont des problèmes d’ego !

    La retraite, les taxes, le réchauffement,

    C’est de l’ego !

    Nous détruisons la planète pour notre ego !

    Nous manifestons à cause de notre ego !

    Comment guérir les enfants Doms ?

    Leur amener un sourire ?

    Comment les rassurer ?

    Comment les rendre humains ?

    Je te parlerai de la patience des nuages !

    Celui qui connaît la patience de la lumière,

    Celui-là peut donner !

    Il est une source pour les autres !

    Il en a la force !

    L’enfant émerveillé a la force des nuages !

                                                                                114

         Martinez et Piccolo chevauchaient toujours, sous un azur impeccable, quand soudain une immense déflagration les stupéfia, les cloua sur place, effrayant leur monture, qu’ils ne purent calmer, ce qui fit qu’ils se retrouvèrent les fesses par terre ! « Mais qu’est-ce que c’est qu’ ça ? hurla Martinez.

    _ Je crois que ça vient de derrière la colline ! » dit Piccolo, qui était aussi choqué que le délégué syndical !

    Les deux hommes gravirent le versant et regardèrent ce qui se passait au-delà… Dans la plaine, beaucoup plus loin, une petite ville avait été bombardée et des fumées noires s’en échappaient ! « Voilà la guerre de Rimar ! fit amèrement Martinez.

    _ Oui, voilà le malheur… et où mène le pouvoir absolu ! sans frein, celui qui ne supporte plus la contradiction ! Tu es un peu comme ça, Martinez…

    _ Hein ? Mais j’ai le gouvernement comme obstacle ! Ce n’est pas moi qui commande !

    _ Non, mais ta lutte est devenue un but en soi ! Quelles que soient les décisions du gouvernement, tu le combattras !

    _ Bon, ben, vaut mieux pas rester ici… Il ne s’agit pas de devenir des cibles, pour quelque dingue ! »

        Ils retournèrent vers leurs chevaux, qui s’étaient enfin immobilisés… Il est vrai qu’il n’y avait pas eu d’autres explosions… « Tu sais, Martinez, dit Piccolo tout en marchant. Je suis persuadé maintenant que tant qu’on a du pouvoir, on ne peut pas vraiment considérer l’autre comme réel !

    _ J’ t’avoue que je ne percute pas vraiment non plus ce que tu me dis !

    _ Tant qu’on veut commander, imposer son point de vue, même au nom du bien, et toi, c’est au nom des travailleurs, on ne prend pas l’autre dans sa totalité ! Il devient un adversaire et tant pis pour sa complexité !

    _ Tu voudrais que je trouve des circonstances atténuantes aux profiteurs et aux exploiteurs !

    _ Je me moque des riches, Martinez, car ils ne sont pas heureux !

    _ Mais les travailleurs ont des droits !

    _ D’accord, mais ce qui te gêne aussi, ce qui te préoccupe, c’est que tu aies raison, que tu sentes ta valeur au travers de ton combat ! Si tu es autant dérangé par les profiteurs, c’est parce que tu les vois supérieurs, manipulateurs et ton ego en souffre ! Tu n’arrives pas à les considérer tels d’autres êtres humains, avec leurs différences et leur tragédie ! Pour toi, ce sont des méchants, ainsi qu’ils se ressembleraient tous !

    _ Je défends le plus faible !

    _ Tant que notre domination n’est pas brisée, les autres restent des esclaves…

    _ Mon Dieu, ce que tu travailles de la cafetière !

    _ L’autre est indistinct sous notre pouvoir ! Regarde Rimar : il tue des gens, pour soi-disant les rendre libres, ou les protéger ! Sa folie ne lui apparaît même pas, car il n’a pas vraiment conscience de l’existence des gens, tellement il a de pouvoir ! Le lion qui déchire son rival ne voit que la victoire !

    _ Et tu voudrais que je me relâche dans ma lutte, contre les profiteurs, pour apprendre qui ils sont, pour que je les respecte ?

    _ Oui, car tu ne pourras pas les détruire ! Il y a un profiteur qui sommeille en chacun de nous ! Par contre, on change les gens en commençant par bien les voir, par leur donner du respect ! Il n’y pas d’autres solutions, même si beaucoup ne changent pas pour autant !

    _ Il y a les lois qui évoluent, heureusement ! Je fais en sorte que les droits soient respectés !

    _ Bien entendu, mais ce n’est pas suffisant ! Et comme je te l’ai déjà dit, tu es dans une impasse !

    _ Voilà nos chevaux, nous allons pouvoir reprendre la route ! »

         Mais ils ne purent aller bien loin, car des soldats, qui étaient camouflés, se dressèrent et les mirent en joue ! Piccolo et Martinez furent faits prisonniers et on les conduisit dans un camp, où grouillaient des militaires et toutes sortes d’engins ! Alors qu’on se dirigeait vers une tente, un petit groupe en sortit d’une autre et Piccolo eut la surprise de reconnaître Rimar ! Il l’avait déjà aperçu dans RAM… et à cette époque, l’enfant Dom était un séducteur, heureux de plaire ! C’était un « gamin » qui aimait plus que tout être la vedette, le gagnant ! Son triomphe entraînait celui de la population, qui l’admirait alors ! C’était un jeu de miroirs !

         Maintenant, il ressemblait à une poupée de cire ! Il martelait un discours de haine, avec un œil fixe, comme s’il avait été en verre ! C’était déjà un vieillard et ses jours étaient comptés ! On ne peut être hors de soi très longtemps !

  • Les enfants Doms (T2, 105-109)


     

           "On va reconstituer le Band!"            

                                   The blues brothers

                                                                                                  105


    Une machine à réussir, voilà le monde!

    Depuis qu'il n'a plus de profondeur!

    Depuis qu'il n'est plus que mercantile!

    Bel échec de la raison!

    Il faut à tout prix réussir,

    Car il n'y a rien!

    Pire, le monde est condamné!

    Les chiffres le disent!

    Voilà la raison vide!

    Impuissante!

    Il faut à tout prix réussir,

    Car qui peut accepter le vide?

    Il ne faut rien perdre,

    Car qui peut accepter le vide?

    Il faut être inquiet,

    Car qui a confiance?

    Il faut haïr,

    Car qui peut être gentil?

    Il faut réussir!

    Je te ferai parfaite!

    J'étirerai ta peau!

    Je gonflerai tes lèvres!

    Tu seras pareille au babouin!

    Je ferai tes seins comme des ballons

    Prêts à crever!

    Tu domineras le monde!

    Tu soumettras le mâle!

    Tu auras une taille de guêpe!

    Comme étranglée!

    Tu ne pourras pas te déplacer sans tout faire craquer!

    Tu n'auras plus la légèreté de l'enfant!

    Son rayonnement!

    Sa malice!

    Tu seras une poupée,

    Une poupée défigurée!

    Tu auras figé ton âme!

    Que dira ton Narcisse?

    Que tu es la plus belle,

    La perfection?

    Tu as voulu réussir!

    Ne pas être rejetée!

    Tu es devenue numérique!

    Un phantasme de jeu vidéo!

    Où est la petite fille fragile,

    Peureuse ou timide,

    Salie par le chocolat?

    Que regardes-tu,

    Sinon une créature?

    Ce n'est plus toi!

    Mais il faut réussir,

    Ne pas être rejetée

    Et donc tu n'es plus toi!

    Tu as résolu le problème!

    Tu as inventé un code!

    Une élite, un canon!

    Quelque chose qui n'existait pas!

    Et l'enfant s'est perdu!

    Il crie de toutes ses forces dans l'espace!

    Il crie sa souffrance et comment tu le maltraites!

    Il pleure car il est la clé de ton bonheur!

    Vois comme il danse dans son innocence!

    Bel échec de la raison!

    Qui a voulu sa liberté

    Et qui s'est enchaînée à son angoisse!

    Bel échec du monde vide!

    Du monde mercantile!

    Où l'on ne peut perdre!

    Où l'on ne peut donner!

    Où l'on ne peut être heureux!

    Je t'apprendrai la confiance et l'espoir!

    Je t'apprendrai la patience, la douceur!

    L'attente interminable et si brève!

    Je te donnerai la joie de l'oiseau!

    Je te remplirai et tu déborderas!

    Tu seras mon ange infini!

    Jamais tu connaîtras l'ennui!

    Je te ferai amoureux!

    Tu auras l'énergie de l'amour!

    Bel échec de la raison

    Et du monde vide!

    Du monde sinistre!

    Où l'on ne doit rien perdre!

    Où on est pauvre,

    Sans courage!

    Où l'on est aveugle, sans lumière!

    Où l'on craint tout le temps!

    Où est l'enfant?

    Il est déjà adulte

    Ou à moitié fou!

    C'est l'enfant Dom!

    Qui doit dominer!

    Car il faut réussir!

    C'est la raison vide,

    Sans amour!

    Tu comprends?

    Je t'apprendrai à lâcher l'os!

    L'os du pouvoir!

    C'est lui qui t'enchaînes!

    C'est lui qui perd l'enfant!

    Mais il faut réussir!

    C'est la raison seule!

    Grogne près de ton os!

    Montre les dents!

    Je t'apprendrai à lâcher l'os!

    Je t'apprendrai à grandir dans la lumière!

    A danser en elle!
     

                                                                                                     106

     

    Piccolo est toujours dans le centre de rééducation matérialiste et ce matin un petit homme dégarni, nommé Martinez, s'adresse aux détenus! "Je vais vous apprendre ce qu'est le travail, dit-il, car visiblement vous ne savez pas ce que c'est! Il faut bien comprendre une chose: un travail, un salaire, de quoi manger et une retraite! Si on ne travaille pas, on ne mange pas!"

    On racontait de drôles de choses sur ce Martinez! Il avait été shérif à l'ouest du Pecos et c'est lui qui avait arrêté le bandit Société! Celui-ci maltraitait tout le monde: il volait des retraites, imposait des taxes et bref, il faisait partie de la célèbre bande des Exploiteurs! Avec l'aide de ses adjoints, Martinez avait déclaré la guerre au bandit et les échauffourées n'avaient pas manqué!

    Pourtant, le shérif était seul quand il marcha vers le saloon, où s'était réfugié Société! "Tu vas sortir sans armes! avait crié martinez. Sinon je viendrai te tuer!", et Société, peut-être las de la chasse dont il était le gibier, avait fait son apparition et avait effectivement jeté son arme, aux pieds de Martinez, avant d'être conduit en prison! Ce soir-là, toute la ville avait fait la fête et depuis, Martinez était d'une autorité incontestée!

    "Toi, l'intello! cria-t-il à Piccolo. Suis-moi, je vais te présenter à ton équipe de travail!" Piccolo prit le pas de Martinez, en se demandant comment on l'avait percé à jour, car effectivement depuis tout petit il réfléchissait! Mais enfin on passa un hangar et on s'arrêta devant un autre, ouvert et devant lequel deux hommes discutaient avec vivacité! L'un disait: "Y avait pas péno! Où l'arbitre a vu péno?" et l'autre répondait: "Et le coup-franc sur Maldy? Y a pas faute! Où elle est la faute?"

    "Eh! les gars! fait Martinez. je vous amène un intello, pour que vous lui appreniez ce qu'est le travail!

    _ Eh! Martinez! répond l'un. Ils m'ont mis en vacances le quinze et j'avais demandé le onze!

    _ T'as demandé au gars du calendrier?

    _ Ouais, y m'a dit que c'était comme ça!

    _ Bon, viens avec moi!"

    Les deux hommes partirent et Piccolo resta avec celui qui pensait qu'il n'y avait pas coup-franc et qui finalement dit: "De toute façon faut qu'on attende: les bâches sont pas là!" Piccolo acquiesce, n'a pas la force de demander ce qu'est cette histoire de bâches et il se contente de regarder les hirondelles jouer dans les arbalétriers du hangar!

    Le temps passe et un camionciel vient s'arrêter devant l'entrée... Un gars lourd en descend et à l'abri de son camion, il propose un gorgeon au collègue anti-coup-franc. Les deux individus sifflent leur verre, discutent de la dureté des conditions de vie, de l'injustice dont ils sont les victimes, puis le camionciel s'en va! "Eh! fait le travailleur à Piccolo, qui s'approche. Il est bientôt midi! Tu peux t'en aller! Tu vas doucement vers le vestiaire (tout le monde est en bleu!) et tu sors à midi pile! Tu vas manger et tu reviens à 13h30! Fais pas le con, tu dois être de retour à l'heure! C'est le plus important!"

    Piccolo est heureux, car il va manger et il a faim, et il peut s'échapper du camp pour cela! Mais aussi sa joie est renforcée par le sentiment que enfin il travaille, qu'il est en règle et ça c'est ineffable! On ne peut plus rien lui reprocher! Il gagne sa vie et sa retraite! Il chante sous le soleil!

     

                                                                                                     107

     

    Piccolo rêve dans le dortoir du camp matérialiste… C’est la nuit et tout le monde dort à côté! Piccolo se voit à une terrasse, entouré de deux collègues, et il est parfaitement bien! En effet, si on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il répond du tac au tac qu’il est chez «Machin», dont l’entreprise est bien connue! On sait donc immédiatement quel est son métier et il n’a plus à éluder la question!

    Auparavant, il était bien embêté, car il ne répondait pas franchement! Il ne disait pas: «Voilà, je recherche un sens à la vie! Je me demande d’où vient le mal! J’essaie de comprendre!», sinon on lui répliquait immédiatement: «Et ça gagne beaucoup?» ou «Et vous en vivez?» Il était soudain perdu, suspect, nullement crédible et il devait se taire légèrement honteux!

    A présent, il est détendu, en règle! Il est intégré et fait partie du sérail, de la famille! Il jongle comme les autres avec le salaire net ou brut! Les cotisations n’ont plus de secrets pour lui et il emploie le mot Ursaff avec délectation! Bien sûr, il en vient avec ses collègues à critiquer le système! Lui aussi est outré de ce qu’on lui prend! Sûr, il y en a qui s’en mettent plein les poches, les profiteurs, et Piccolo semble même plus indigné que les autres! C’est parce qu’il se sent en vacances! Pour la première fois peut-être, depuis le début de sa vie, il laisse de côté ses inquiétudes existentielles, il ne contemple plus l’abîme, il n’a plus le vertige, il n’a plus l’impression de creuser dans la pierre et il fustige le patronat, comme s’il chantait!

    Mais d’un coup Piccolo sent une main sur sa bouche et il ouvre les yeux paniqué! Il voit un visage noirâtre, qui lui dit: «Chut, Piccolo! C’est Ratamor!

    _ Rata… mor?

    _ Oui, je fais partie du commando Science et je viens vous chercher!

    _Me chercher? Mais pourquoi faire?

    _ La planète brûle, Piccolo! Vous vous souvenez de ce que vous m’avez si bien parlé de la beauté? Eh bien, on a besoin de vous, Piccolo, de votre pensée, de votre discours, car nos chiffres, notre logique, à nous les scientifiques, s’avèrent impuissants à changer les comportements! Donc, en route, mon ami, il y a urgence!

    _ Mais je suis bien ici, Ratamor! C’est comme si j’avais trouvé une seconde famille! Je travaille, Ratamor, et vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureux! Je fais mes huit heures dans la journée, comme tous mes camarades, et après je vais boire un verre, ou je regarde la télé! Je n’ai plus de soucis, Ratamor! Ma conscience est en paix, car je cotise, et cerise sur le gâteau, j’engrange des points de retraite!

    _ Mais bon sang, vous êtes devenu une larve ou quoi? Vous allez voir votre retraite, quand il faudra trouver de l’eau! Vous allez cesser ces enfantillages… et me suivre! Nous sommes en train de cuire, j’ vous dis!

    _ Je vous prierai d’abord de parler moins fort! En tant que travailleurs, nous avons droit à un juste repos! Ensuite, qu’est-ce que la beauté pour la science? Une production névrotique, n’est-ce pas ce qu’ont affirmé vos maîtres à penser! Laissez donc maintenant les fous agir leur guise! Ne venez pas encore en plus les tourmenter!

    _ Vous m’énervez, Piccolo! On a besoin de vous et vous faites votre coquette! Voilà la vérité!

    _ Ah bon? Je ne suis plus névrosé quand ça vous arrange! Quel manque de rigueur scientifique! Au reste, la gravité, le salut du monde ou le pourquoi du comment ne me concernent plus! Je n’ai jamais goûté un tel confort, Ratamor! un confort moral, bien entendu! Que peut-on me reprocher, si je pointe à l’heure? Hi! Hi! La douceur de mes draps me chatouille!

    _ Et la mort, Piccolo, elle viendra tôt ou tard!

    _ Bien sûr, mais c’est loin tout ça! Le problème, Ratamor, c’est les profiteurs, les gros pollueurs! Je vous assure qu’on lutte contre eux, car déjà ils nous exploitent! Ah! Il ne sera pas dit qu’on les a laissés tranquilles!

    _ Je croyais que vous étiez heureux!

    _ C’est vrai, mais il est bon d’avoir des ennemis! Sinon de quoi on parlerait?

    _ Vous ne me laissez pas le choix, Piccolo!

    _ Non, marchez sur la pointe des pieds en sortant!»

    Pan! Ratamor assomme Piccolo, comme on le lui a appris, et il le charge sur son dos! Dehors, les autres du commando, qui faisaient le guet, sont surpris de voir qu’on enlève carrément quelqu’un, alors qu’on devait le libérer et qu’il allait suivre avec enthousiasme!

    «Je vous expliquerai!» dit Ratamor et tous disparurent dans la nuit !

     

                                                                                                        108

     

    Piccolo se réveille dans un lit qu’il ne connaît pas! Soudain, une femme blonde et magnifique entre dans la pièce en souriant! Piccolo ne peut que lui rendre son sourire, car elle est comme un soleil, avec deux yeux bleus! Elle dit: «Le général veut vous voir… Je vous ai mis un uniforme sur la chaise… et au-dessus du lavabo, vous trouverez de quoi vous débarbouiller!» La femme sourit toujours et Piccolo aussi! Elle aurait dit, une laisse à la main: «C’est l’heure de la promenade!» et Piccolo aurait fait: «Ouah! Ouah!» Mais cette femme était bonne, Piccolo en était persuadé! Elle était incapable de crasses et elle sortit, laissant derrière elle une fraîcheur d’une suavité merveilleuse!

    Vite, Piccolo s’habille pour revoir le soleil aux yeux bleus et il s’impatiente vu que son pantalon refuse de se laisser enfiler! Pour la toilette, une giclée d’eau sur le visage, car le soleil n’attend pas! Puis, Piccolo fonce dans les couloirs, comme s’il connaissait les lieux! Le soleil est passé par là, il le sent! Il débouche dans une salle de réunion, malheureusement enfumé par un gros cigare, qu’un grand type sec fait rougeoyer dans sa bouche! Ratamor est également présent, mais ô merveille, le soleil est là et Piccolo s’assoit docilement, comme pour montrer combien il est à ses ordres!

    Le soleil ne se méprend pas sur une telle bonne volonté et aimablement, il apporte un café à Piccolo! Celui-ci est touché par la grâce et il ne remercie même pas: l’admiration le rendant muet! Le soleil, toujours souriant, reprend sa place et rien d’autre n’existe pour Piccolo, ni le général, ni Ratamor, ni les quelques autres qui ont l’air de cumulus lointains dans l’azur! Le général, agacé par ce manège, lance: «Mais seriez-vous ici, pour faire le joli cœur, monsieur, monsieur Pi…?

    _ Piccolo! Je m’appelle Piccolo (il a toujours les yeux sur le soleil, qui continue de sourire et n’est-ce pas le fruit de l’évidence?) Je tiens, mon général, (enfin il regarde le grand type sec), à porter plainte, car on m’a proprement arraché, enlevé à mon… bonheur! Je ne dirai pas paradis, puisque je viens de le découvrir! (Il se soumet de nouveau au soleil, qui rayonne à plein!)

    _ Hein? Mais qu’est-ce que c’est cette histoire d’enlèvement?

    _ Hum! fait Ratamor. Je crains que notre ami Piccolo ne fasse une sorte de crise! Il dit que, depuis qu’il est salarié, il vit dans une totale sécurité et qu’il ne veut même plus des ses anciennes idées, celles-là même qui pourraient nous aider!

    _ Voyez-vous ça! enchaîne le général. Et a-t-on rappelé à Moossieur Piccolo que l’heure est grave et que nous sommes en train de cuire et donc avides de toutes les bonnes volontés!

    _ Certes, je l’ai replacé devant…

    _ Général, intervient Piccolo, vous n’êtes pas prêt à m’écouter! Vous êtes énervé et vous avez de ce fait les oreilles sales!

    _ Co… Comment? Mais… Mais, si je suis énervé, c’est parce qu’il y a urgence! Il ne s’agit pas de se consacrer, comme vous, au badinage!

    _ Et ne pensez-vous pas que c’est justement parce que nous sommes incapables de paix, que nous brûlons la planète! C’est bien notre impatience, notre fuite devant l’angoisse qui nous conduit à tout détruire, afin de nous sentir les maîtres! Avec le grade de général et en commandant les autres, on échappe au vide, que semble nous imposer la nature!»

    Le soleil a un petit rire… «Mais… mais c’est que vous me donnez des leçons, ma parole! s’écrie le général. A moi de vous suggérer quelque chose… Concluez donc avec mon assistante et on pourra alors parler entre adultes! Pour l’instant, vous êtes trop excité!»

    Le soleil se déplace d’un pas ferme et souple, se plante devant le général et le gifle violemment! Puis, il s’en va impérial, au grand dam de Piccolo, qui a subitement froid! Quant au général, il en est tombé sur sa chaise, le visage rouge et reste hébété! Ratamor est au désespoir, mais Piccolo lui lance: «Vous avez vu, ça revient! Je retrouve quelques trucs! Ceci étant, je regrette encore le camp maté…»

    Piccolo, à ces mots se fige: que va-t-on penser de lui là-bas? Il est huit heures et il ne va pas pouvoir pointer! Que va faire Martinez? charger son arme? se mettre sur la piste de l’outlaw? Mais c’est ici qu’habite le soleil et Piccolo bâille, en s’étirant! La joie de vivre, quoi!

     

                                                                                                              109

     

    Piccolo alla parler au soleil et il se rendit bientôt compte que celui-ci était une femme comme les autres, mais comment aurait-il pu en être autrement ? Ce n’était pas une déception pour Piccolo, mais un retour sur Terre, qui n’était même pas douloureux, car Piccolo n’avait jamais vraiment imaginé que l’assistante du général ou une autre personne pussent jouer pour lui le rôle de soleil ! En effet, il avait ouvert les yeux sur une réalité qui échappait au plus grand nombre, ce qui faisait qu’il n’était même pas intégré dans la société !

    Or, l’assistante du général exprimait naturellement ses rêves, ses ambitions, ses espoirs et on voyait combien elle ne remettait aucunement en cause le fonctionnement de ce qui l’entourait ; autrement dit elle était toujours elle-même sous l’emprise de sa domination ! La vision de Piccolo était due à un long cheminement intérieur et même à une sorte de grâce, car bien des choses demeuraient inexpliquées, comme le génie, que la science par impuissance associait à la maladie ! Toujours est-il que Piccolo ne pouvait plus considérer le monde comme l’assistante du général et réveillé quant à son don, à son message pouvait-il dire encore, il s’en alla auprès du général, pour expliquer pourquoi Ratamor avait jugé bon de l’enlever du camp de redressement matérialiste !

    Piccolo trouva le général, qui était un physicien d’origine, encore un peu remué, en compagnie de Ratamor et de quelques autres… « Général, dit Piccolo, je me suis décidé à vous raconter ce que je sais..., même si je ne me fais guère d’illusions sur l’accueil que vous ferez à mes propos ! Mais vous êtes dans une impasse, ou plus exactement nous sommes dans une impasse, car nous détruisons notre planète et vous avez beau tirer la sonnette d’alarme, chiffres à l’appui, et personne ne bouge ! C’est bien ça ?

    _ Oui, à peu près…

    _ Bien, mais d’abord il faut comprendre comment nous fonctionnons…

    _ Mais…

    _ Ne m’interrompez pas à tout bout de champ, car vous avez beaucoup à apprendre tout scientifique que vous êtes ! Ouvrez plutôt vos pavillons !

    _ Hein ?

    _ Imaginons une famille modeste qui arrive au bord de la mer… Que fait-elle ? Elle va jusqu’à la pointe rocheuse, où les plus jeunes se hasardent au plus près de l’eau ! Puis, la famille revient en poussant des Ouh ! des Ah !, sous l’effet de l’excitation !

    _ Mais je ne vois pas du tout où…

    _ Général, cette famille imite exactement les animaux ! Elle explore son territoire, n’accepte pas d’être arrêtée, sauf par des éléments indépassables et elle a finalement besoin de crier, comme l’oiseau qui affirme sa suprématie ! En fait, le sentiment du moi s’est regonflé de la grandeur de la nature !

    _ Euh…

    _ Général, cet exemple nous montre deux choses… La première, c’est que la beauté n’est pas une invention culturelle, mais au contraire elle plonge ses racines dans le plus profond du vivant ! La seconde, c’est que la domination animale nous anime d’abord fondamentalement ! Nous voulons triompher des autres et c’est même cela qui nous évite le vertige de notre situation et nous fait trouver notre quotidien normal !

    _ Je ne vois pas bien…

    _ Pour résumer, nous avons deux partis dans RAM, la droite et la gauche… La gauche est formée par le peuple, héritier des Sans-culottes et de la Commune ! Pour parler encore plus succinctement, ce sont les pauvres qui ont remplacé Dieu par la lutte des classes ! C’est leur domination animale qui les tient et voilà pourquoi ils sont essentiellement hostiles à la réforme des retraites ! Pas question pour eux d’être d’accord avec le gouvernement, car leur vie n’aurait plus aucun sens ! Ils faut qu’ils se battent contre le pouvoir, d’autant qu’ils sont inquiets ! »

    Le général renifla, mais Piccolo poursuivit : « Inutile de vous dire que le véritable travail est au contraire de renoncer à sa domination animale, car autrement à quoi bon la conscience ? Mais de l’autre côté, à droite, on n’est pas plus évolué ! On continue là encore la domination, l’égoïsme ! On assure sa supériorité par le profit ! On en veut toujours plus pour écraser le pauvre et parader ! On est toujours dans une impasse, car c’est s’enrichir ou angoisser ! Et vous, vous venez avec vos chiffres, votre raison, votre logique, en disant : « Il faut changer ! Il y a péril en la demeure ! » Mais, pour qu’on abandonne la domination, qui est instinctive, viscérale, il faudrait d’abord bien entendu rassurer ! montrer soi-même qu’il est possible d’être libéré, heureux sans dominer ! Vos chiffres et toute votre raison ne font qu’alourdir chacun d’entre nous, ce qui a pour effet au final de nous inquiéter davantage, de nous crisper encore plus dans notre égoïsme !

    _ Mais les chiffres sont la réalité !

    _ Et vous êtes face à un mur ! Vous essayez timidement d’attirer l’attention sur la beauté, afin qu’on respecte plus la nature, mais il s’agit d’en révéler le mystère, la source d’émerveillement ! Pour être rassuré, l’homme doit retrouver la confiance de l’enfant, qui sait que ses parents s’occupent de lui ! Et c’est ce que révèle la nature, à condition de savoir la regarder ! Vous vous rappelez la phrase :  « Vous voyez ce lys ? Et moi, je vous dis que jamais Salomon dans toute sa gloire n’a eu un tel éclat ! » Une fleur, qui pousse au gré du vent, comme il y en a des milliers d’autres, et qui a plus d’éclat que toutes les pompes imaginables ! Dans ce cas, comment l’homme pourrait-il être seul dans l’Univers et abandonné ? C’est cela le secret de la beauté de la nature ! Elle nous dit que nous pouvons avoir la foi et donc la légèreté de l’enfant ! Elle nous dit que notre domination, notre soif de vaincre peut être inutile ! que nous pouvons nous enchanter du monde sans crainte, ce qui fait que nous arrêterons de le détruire, de le dévorer, qu’on soit riche ou pauvre !

    _ La belle affaire ! Restaurer la foi, pour diminuer le C02 !

    _ Il ne s’agit pas de revenir à la religion, car elle-même a emprunté la voie de la domination ! Ce qui a été gagné pour la liberté ne sera pas repris ! Mais je suis d’accord avec votre scepticisme, car les hommes en général n’apprennent pas par choix, mais au prix d’une expérience très coûteuse et on ira donc vers bien des catastrophes, avant de changer !

    _ Hum…

    _ Non, général, ne dites rien, merci ! Il faut d’abord que la science comprenne qu’elle est impuissante toute seule ! que la seule raison échouera toujours auprès des hommes ! C’est l’émerveillement de l’enfant, sa confiance qui est l’avenir ! J’ai d’ailleurs sérieusement besoin de retrouver la nature et sa beauté ! Mesdames, messieurs au plaisir ! Ne vous dérangez pas, je trouverai le chemin ! »

  • Les enfants Doms, T2, (100-104)

    Doms43

     

     

        "Mais c'est toujours un type bien!"

                                          Top Gun

     

                        100

        Comme tous les traditionnalistes (les "Tradis"), ou les intégristes, Fumur voulait dominer le monde par sa religion et il haïssait donc la modernité, car celle-ci, laïque et diverse, lui échappait, n'était pas sous son contrôle! Pour Fumur, il était impératif de décrédibiliser son époque, de ne lui trouver aucune qualité, de la condamner systématiquement, quitte à utiliser les contre-vérités historiques les plus immondes et les "fakes" les plus vicieuses! Fumur consultait le Web, encore plus laid qu'un rat qui hume le caniveau! Il refusait tout sentiment de progrès, comme si le diable l'eût tenté!     

        En particulier, Fumur détestait les Américains! Il les voyait en responsables de tout mal! Ils étaient partout, toujours manipulant, toujours pour leur profit, totalement dénués d'humanité! C'était des commerçants qui dévoraient le monde! La haine aveuglait Fumur, quand il disait: "Hitler a déclaré la guerre, car il était menacé par l'impérialisme US!" Le déséquilibré à la moustache n'aurait eu d'autres choix que de se défendre! Evidemment, Fumur oubliait en même temps les milliers de croix de Normandie et le sacrifice de ces jeunes, venus mourir sur une terre étrangère, pour des gens qu'ils ne connaissaient pas! 

        Mais encore le prêtre de Rimar expliquait les événements du Maïdan par la main de la CIA! C'était elle qui avait excité les étudiants, de sorte qu'ils dressèrent des barricades et qu'ils provoquèrent la chute du gouvernement de la Kuranie! Rimar, en attaquant ce pays, n'aurait cherché qu'à se protéger, tout comme Hitler! Peu importe que des jeunes eussent été purs, épris d'idéal, eussent voulu échapper à tout prix à la corruption de Rimar, pour se donner un avenir et qu'une soixantaine d'entre eux eût été abattue par des snipers! Rien ne devait attendrir Fumur et le faire ressembler à un être humain! Il avait la caution de son dieu!

        Mais, pour bien comprendre la haine de Fumur, sa détestation et donc son flot d'ordures, il est nécessaire de remonter très loin dans l'histoire de RAM! A une certaine époque, la religion et le pouvoir étaient inséparables! Ces deux-là s'arrangeaient comme larrons en foire! Le roi était de droit divin, ce qui assurait le clergé de sa domination! Le noble et le prêtre constituaient l'élite et dirigeaient le peuple, qui payait ses maîtres pour se nourrir et être protégé! L'épée et la crosse rassemblaient alors la force et la science! La roture ou l'infériorité étaient clairement définies!

        C'était le paradis ancien de Fumur, sa charia! On y vivait justement, sous un ciel toujours bleu, avant la catastrophe... Elle eut lieu en 1789, sous la forme de la révolution française! Le barbare sans-culottes avait balayé toutes les choses saintes, avait commis tous les sacrilèges, tous les crimes! Il avait plongé le monde dans la nuit, donnant naissance à un monstre: la République, où chacun était l'égal de l'autre! Pour Fumur, on avait perdu la vérité, celle de Jésus fils de Dieu, et il pleurait par amour pour le crucifié, mais en réalité il gémissait après des privilèges qui n'existaient plus! C'était son orgueil qui souffrait et le plus parfait mépris coulait sans ses veines!

        Il avait ainsi horreur de l'Amérique, car elle était le symbole même de la démocratie! Jamais elle n'avait connu les bonnes manières de la monarchie! Elle était née roturière! Mais il ne venait pas à l'idée de Fumur que son comportement était justement contraire à l'Evangile, qui montrait que la foi, c'était la confiance, l'amour jusqu'à donner sa vie! Et peut-on vouloir diriger en étant confiant? Aimer et dominer ne s'opposent-ils pas? Au fond, les descendants des nobles se servaient de Jésus, pour satisfaire leur égoïsme, comme tous ceux qui inspiraient Fumur, et ils ne découvraient leur laideur qu'en arrivant au Ciel! Mais pas de panique: ils avaient toute l'éternité pour s'en vouloir!     

                                                                                                 101

        Franz travaille à la CAF de RAM et il s'ennuie. Il est seul dans un bureau et il a un rôle un peu spécial! Il attend surtout, les yeux sur un voyant d'alerte, ce qui fait que les heures sont longues, et naturellement Franz a tendance à s'assoupir, à plonger dans un rêve, toujours le même, un rêve qui plaît énormément à Franz! Il s'imagine commander un U-Boat de la seconde guerre mondiale, qui serait tapi dans les profondeurs, en attente lui aussi, son radar aux aguets!

        Ailleurs dans RAM, Tom est un obèse dépressif! Il est tellement gros qu'il n'arrive plus à lasser ses chaussures! Tom est morne et triste, son désespoir est sans fond! Il a tout donné pour cette vie, il s'est battu pour ce qu'il considérait comme le bien, et le voilà, impossible à regarder devant la glace! Les heures passent et Tom est vide, sans forces! Cependant, bénéficiaire du RSA, il doit aujourd'hui envoyer sa déclaration trimestrielle de ressources à la CAF!

        Bien que ce soit qu'une formalité, Tom l'appréhende, car tout ce qui est administratif et qui se rapproche de la CAF lui fait peur! Il n'a plus de nerfs, même pour cocher des cases et si on ajoute à cela, une aversion viscérale pour tout aspérité informatique, on a là un cocktail qui ne demande qu'à exploser! Et c'est ce qui arrive, Tom s'emmêle les pinceaux sur le site de la CAF, il s'énerve, va trop vite et l'ordi se plante! Il l'éteint, le rallume et Tom sue, panique encore plus et finalement sa démarche devient impossible! Il faut laisser reposer le système! Tom est épuisé et le silence bientôt l'enveloppe!

        A la CAF, un voyant s'allume pour Franz: il manque une déclaration de ressources, celle de Tom! Dans l'U-Boat, c'est l'effervescence: le radar a repéré un écho et on vient prévenir le commandant! Franz est excité par l'action et il donne ses ordres! "Remontée dix mètres! crie-t-il. Immersion périscopique!" On répète ses commandements et le périscope vient à sa hauteur! Il s'en saisit et regarde la mer en surface! C'est à peine l'aube et il y a d'assez grosses vagues! Mais soudain Franz aperçoit le cul du navire, celui de Tom en l'occurrence! "C'est un marchand! s'écrie Franz. Il se traîne! On va le pulvériser!"

        Les hommes de Franz se lèchent les babines et ils exécutent promptement les ordres: "Barre au deux tiers! Préparez les tubes un et deux!" "Schnell! Schnell!" entend-on dans les sas et ce sont les gestes précis d'un équipage parfaitement entraîné! "Tubes 1 et 2 parés!", "Tubes 1 et 2, feu!" "Zwwwinnng!" font les torpilles en sortant de leur logement et il n'y a plus qu'à attendre!

        De son côté, Tom est soulagé: il a enfin pu envoyer sa déclaration de ressources! Ce n'était rien bien entendu, mais Tom ne peut pas s'empêcher de perdre ses moyens, quand il effectue de telles démarches! Il va pouvoir se reposer, mais un message vient d'arriver, que Tom consulte et qui dit: "Puisque nous n'avons pas reçu votre déclaration, vous êtes radié du dispositif  RSA!" Tom croit avoir mal lu, mais soudain c'est l'explosion! Tom voit des flammes, son ventre s'embrase et ses sphincters, qu'il ne contrôle déjà plus, le font courir aux toilettes!

        La torpille a coupé en deux le navire Tom et celui-ci s'efforce encore de nager parmi les débris! Mais à quoi bon? Tous ses espoirs sont morts! S'il résiste encore, n'est-ce pas une habitude du malheur? C'est l'hébétude, l'incompréhension totale! C'est l'angoisse qui saisit Tom et qui l'entraîne vers le fond! N'a-t-il pas déjà assez souffert?

        Franz lui exulte! On pousse des hourrahs dans l'U-Boat! C'est que c'est la guerre! On ne pense pas à l'ennemi, mais à la victoire et les consignes sont claires: tout doit être fait pour se débarrasser de ceux qui pèsent sur le budget! Ils ont des droits certes et c'est bien dommage, mais le moindre manquement sera utilisé! Franz est un modèle! 

        Plus tard, Tom recevra un message de l'Amirauté: "Erreur sur votre personne_ STOP_ Z' êtes rétabli dans dispositif! _STOP_ Bien reçu déclaration! _STOP!" Tom relit le télégramme: mais qu'est-ce qu'il fait là dans la vie?

                                                                                               102

         A La station des imbéciles, on trouve encore Friedrich Nietzche! Dès qu'il vous voit, il est heureux de vous montrer sa forme! En effet, il est en tenue de gymnaste et le voilà à la barre fixe! Et hop! il est dessus, tournoie et après une pirouette, il sort avec brio! Mais ce n'est pas fini: il prend maintenant des haltères et c'est la séance de musculation! Sa peau sans graisse se gonfle et il revient vers vous, le pas énergique et les mains poudreuses!

        "Alors? demande-t-il.

        _ Pas mal pour un mort!"

        Il sourit, car il est fier de ses performances et vous repensez à son parcours, à sa philosophie! Pour Nietzche, l'homme est seul et il doit l'accepter! Mais comment supporter cette situation, d'autant que nous apprenons toujours plus notre insignifiance, non seulement dans l'Univers (que l'on songe à la mécanique quantique!), mais aussi parmi les autres, car on doit prendre conscience qu'on n'arrivera jamais à en convaincre certains? La part de vérité que l'on détient sera de toute façon piétinée! Autrement dit, la folie du monde est sans limites!

        Nietzche voit la solution dans le dépassement de soi! L'homme s'enchante de sa force, de sa résistance, de son savoir et de son courage! Mais est-ce vraiment possible? Peut-on réaliser un tel exploit sans spectateurs, sans prendre les autres à témoin? Le stoïcisme ou l'héroïsme sont-ils concevables dans l'anonymat le plus complet? Est-ce que la démarche de Nietzche n'implique-t-elle pas forcément un triomphe, une domination? Comprendre, renoncer, s'effacer, se taire dans le but de ne pas envenimer les choses; être pris pour un faible, un idiot, un perdant, pour le bien-être social; aimer l'autre malgré sa haine et sa bêtise, afin de lui amener un sourire et de le rendre meilleur, en est-on capable si on se voit soi-même comme le point culminant, si la joie dépend de la force, si la confiance n'est placée qu'en sa propre personne? N'y a-t-il pas là comme une contradiction et notre nature animale n'y est-elle pas absolument contraire?     

        Cependant, Nietzche est aussi un artisan de notre liberté! En s'acharnant à se débarrasser de tous les dogmes, de toutes les croyances, il a œuvré pour notre individualisation, notre développement, qui ne peut aboutir qu'avec des choix, une conscience de plus en plus en aiguë de notre valeur! Pour autant, vous demandez à Nietzche: "Qu'est-ce qui est le plus courageux? Se dépasser en s'admirant ou bien aimer jusqu'à donner sa vie? Se faire le champion du surhomme ou bien mourir pour témoigner de sa foi?

        _ La faiblesse, répond Nietzche, c'est de croire à une récompense future, à un monde meilleur!

        _ Mais celui qui croit peut se demander s'il n'est pas fou! Il est lui aussi seul, mais dans l'ombre! Son défi, qui est de s'offrir, est autrement plus vertigineux, plus risqué, que de se garder, de réussir!"

        Vous continuez en parlant à Nietzche de la société actuelle, que sa pensée a inspirée, et vous citez notamment la haine hideuse,  pratiquement sans bornes, que l'on voit sur les réseaux sociaux! Vous expliquez que ce cloaque vient de la frustration de l'égoïsme, que l'homme ne peut pas supporter le néant s'il n'est pas le chef et que lui Nietzche a justement échappé à ce sentiment en devenant le centre d'intérêt des autres, grâce à ses idées, à son talent pour écrire, ce qui est une manière de s'imposer! Il a été un phare, mais comment fait le citoyen lambda?   

        Vous pourriez encore dire que l'humanité détruit précisément sa planète, pour échapper à son angoisse, tant elle a besoin de dominer face à l'inconnu, mais Nietzche boude et il part vers le cheval d'arçon, avant de s'élancer! Vous haussez les épaules!

                                                                                                    103

        Piccolo est conduit dans un centre de rééducation matérialiste, afin qu'il retrouve son sérieux! "L'homme moderne ne peut pas se permettre d'être un rêveur!", voilà une des citations que Piccolo découvre à son arrivée. Il y en a sur tout le parcours des détenus et on peut lire encore: "Ayez le courage d'être médiocres!", "La légèreté ne passera pas par moi!", "Halte au sublime!" On trouve même dans les toilettes un graffiti, qui dit: "La foi te baise!"  

        Piccolo, en compagnie de quelques autres, tous hagards, attend sur un terrain, puis un type en survêtement se présente: "J' suis un robot, avec lequel l'IA s'est surpassée, puisque me voilà comme un clone du biologiste Jean Rostand! J'ai la même pensée que lui! Est-ce que quelqu'un me connaît?"

        Les visages montrent leur ignorance, mais Piccolo lève la main: "Vous êtes le fils d'Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac! Je rajoute que votre mère était aussi une poétesse!

        _ Ouais, et qu'est-ce que tu penses du Cyrano?

        _ Œuvre éblouissante, immortelle, quoique passablement égoïste!

        _ Tu l'as dit bouffi! (Il se met à élever la voix pour tout le monde.) Le romantisme, l'amour échevelé, le clinquant, le flamboyant, l'égocentrisme de l'adolescence, c'est de la foutaise! A partir de maintenant, vous oubliez tout ça! Je veux du rationnel et rien que du rationnel! C'est moi le chef et c'est moi qui vous dis comment penser! Est-ce que c'est clair?"

        Le silence qui suivit fut comme une approbation et Rostand continua: "L'immaturité, c'est terminé! Il y a ce que l'on sait et le reste! Et de quoi peut-on être sûr au sujet de l'homme?"

        On n'entendait que le claquement d'un drapeau, plus loin... "Je vous fais sans doute un peu peur, précisa Rostand, mais à l'avenir va falloir répondre du tac au tac! De quoi sommes-nous sûrs au sujet de l'homme? Eh ben que c'est un mammifère et qu'il se reproduit par des œufs!"

        Quelqu'un pouffa! "Quoi, la vérité te gêne? lui lança Rostand. T'es encore bête devant les choses du sexe?" L'individu fit non de la tête et Rostand reprend: "Nous sommes sûrs que l'homme est un mammifère et qu'il se reproduit par des œufs! De cela nous sommes certains! Mais de cela seulement! Tout le reste, je dis bien tout le reste... (il fait un bruit avec sa joue), c'est de la foutaise! Toutes les croyances, les machins, les bidules, les discours, les dorures, c'est des élucubrations, des ratiocinations, des inventions! C'est du flanc, du paranormal et on n'en veut pas ici! Du concret, rien que du concret, c'est not' devise! 

        _ Y a p't-êt' quelque chose après la mort! jette un jeune.

        _ Qui a dit ça? Viens ici... Viens ici, j' te dis!"

        Le jeune arrive hésitant devant Rostand, qui lui donne un coup de boule! Le jeune s'écroule et Rostand lui donne des coups de pieds! "J' vais t'apprendre à respecter la mort! dit Rostand. Espèce de salopard! Tu vas respecter la mort, oui ou non?

        _ Oui m'sieur!

        _ La mort, c'est quelque chose de sérieux! On en est sûr, t'as compris?

        _ Oui, m'sieur!"

        Le biologiste arrête de frapper et s'adresse à tout le groupe: "Mais bon sang, qu'est-ce que vous avez dans l' crâne? Qu'est-ce que vous croyez? Je vais vous dire ce qui va se passer! Un jour, le soleil deviendra une naine rouge et la terre sera détruite! Et tout ce qui aura été ici, tous nos efforts et nos souffrances disparaîtront, comme si nous n'avions jamais existé! L'Univers n'en portera même pas la trace! Est-ce que vous pigez ça? Y a rien, bande de pauvres cons! Y a rien du tout!"

        Soudain Rostand se met à pleurer... "C'est moche!" se dit Piccolo.

                                                                                                 104

        Autrefois, Science et Beauté habitaient la même chaumine! Il y avait là un tas de parents! Par exemple, Cosmogonie, Chamanisme, Culte... et on était tellement les uns sur les autres que tous les sentiments se mêlaient! Notamment, Savoir était le fils de Culte, mais celui-ci dirigeait tout et Savoir étouffait! Les disputes étaient nombreuses et Savoir voulait courir le monde! D'ailleurs, Culte avait d'autres soucis, avec Chamanisme et Croyances! On se tapait dessus et même on essayait de se tuer!

        Il serait trop long ici d'expliquer toutes ces histoires de famille, d'autant qu'elles confinent au tragique et qu'elles ont généré beaucoup de souffrances, mais un jour Science et Beauté se retrouvèrent seules à une croisée des chemins! "C'est maintenant qu'on se sépare! dit Science.

        _ Tu es folle! répond Beauté. On vient de la même maison et on est fait pour vivre ensemble!

        _ Ecoute, j' te l'ai jamais dis, mais t'es subjective! On peut pas compter sur toi!

        _ Subjective? Mais qu'est-ce que ça veut dire? Que je ne suis pas réelle?

        _ C'est un peu ça! Tu dépends trop des autres! Moi, pour réussir, il me faut du sûr, tu comprends!

        _ Moi, ce que je comprends, c'est que si tu me quittes, tu t'amputeras d'une partie de toi-même! N'as-tu pas le sentiment qu'une théorie est juste d'autant qu'elle te semble belle! La clarté n'est-elle pas une condition de la vérité?

        _ Oh là, ma grande, comme tu t'emportes! C'est bien toi, ça! La passion! Moi, mon truc, c'est l'objectivité! Je ne suis ni ceci, ni cela! J'examine les faits, c'est tout! J'ai un pote qui s'appelle Matérialisme et il va m'aider! Allez, salut!

        _ Salut!"

        Science se mit à la tâche, heureuse d'avoir toute liberté et comme ça y allait! Un monde nouveau apparut, on chamboula tout, on fit reculer l'histoire, les distances; le monde moderne devint stupéfiant et on n'entendit plus parler de Beauté! Elle était subjective et elle semblait ne pas avoir de consistance!

        Puis, le monde moderne tomba sur un os! Science s'aperçut que la planète se réchauffait dangereusement, à cause des activités humaines! La vie était menacée et Science entreprit de tirer la sonnette d'alarme! Elle criait aux hommes: "Attention, il faut changer de comportements!" et elle citait des chiffres, elle montrait des diagrammes! Elle était parfaitement raisonnable et elle ne doutait pas qu'on la comprît! Il en allait du salut de tous!

        Quelle ne fut pas sa surprise, quand elle s'aperçut qu'on ne la suivait pas! On continuait comme avant et on ne semblait pas s'émouvoir du trouble de Science! Parlait-elle une langue inconnue? Science, dans son désespoir, devint violente, mais aussi elle appela Beauté! "Beauté! Beauté, criait-elle. Viens sauver les hommes! Toi, tu pourras leur parler! Ils veulent aussi du rêve, de la passion! Donne-leur de l'espoir, car ainsi ils seront motivés pour changer! Ma raison et mes chiffres sont impuissants! Il faut du plaisir, du respect pour évoluer!"

        Mais Beauté ne répondait pas! Elle était subjective!  

  • Les enfants Doms, T2, (95-99)

    Doms42

     

     

         "Gooood Mooorning Vieeeeet Nammm!"

                               Good Morning Viet Nam

     

                 95

        Aujourd'hui, il y a un grand rassemblement dans RAM! Une foule immense se met en mouvement et on ne peut qu'être impressionné par cette démonstration de force, cette mobilisation exceptionnelle! On se dit que RAM est unie, qu'elle est responsable et que sa cause doit forcer le respect! On est fier d'être un humain sur Terre!

        Mais que voit-on à l'avant du cortège? Elle est là, portée par une dizaine d'hommes, grande, quoiqu'un peu vacillante tant elle est lourde, mais enfin son sage visage semble éclairer les lieux, bénir les uns et les autres! Vous l'avez reconnue bien entendu, c'est Notre-Dame des Retraites!

        La ferveur étreint le spectateur! Notre-Dame des Retraites passe dans toute sa gloire et se dirige vers le centre de RAM! Derrière? Mais ce sont les prêtres! qui avancent d'un pas grave, l'air recueilli! On reconnaît les prêtres rouges, mais il y en a en jaune aussi! Ils n'ont pas peur de leur foi! Ils défient le mécréant, le moqueur! Ils savent que le diable est partout! Tiens, dans ces buildings argentés, qui appartiennent aux profiteurs, aux seigneurs des dividendes!

        Maintenant, une pluie fine tombe, mais loin de ridiculiser cette foule, elle lui donne un supplément de dignité, car voilà les marcheurs affrontant les vicissitudes du temps et pour la plupart, c'est la première fois qu'ils doivent supporter un imprévu en dehors de leur routine! Mais, au diable la sécurité, quand là-bas, en tête du cortège, se balance l'amour d'une vie, Notre-Dame des Retraites!

        La statue est d'ailleurs maintenant déposée devant tout le monde, sur la place principale de RAM et on allume des bougies! Un grand silence se fait, on attend, bien qu'en queue de jeunes fanatiques jettent des pierres sur les commerces et les bourgeois, que l'argent a rendus athées, phénomène que nous connaissons tous, hélas! Peut-on en vouloir à cette jeunesse qui ne fait qu'exprimer agressivement sa foi? Dieu sera seul juge de cet excès de zèle!

        Enfin, les prêtres rouges prennent la parole! Entouré par un menaçant service de sécurité, l'un dit: "Camarades, on en veut à Notre-Dame des Retraites! On veut lui faire du mal!" La consternation, la tristesse, mais aussi la colère se peignent sur tous les visages! "On veut nous faire travailler plus! reprend le prêtre. La belle affaire! Nous savons bien que nous ne faisons rien! Ce qui nous est pénible, ce n'est pas de travailler, mais c'est justement de ne rien faire! Qui de nous n'a pas souffert à remplir ses heures? à attendre la fin du temps de travail? C'est bien ça qui nous use, nous diminue! C'est bien ça qui nous tue: trouver de l'intérêt à ce qui n'en a pas!"

        Ici, le prêtre vient d'élever la voix et il poursuit: "Comme c'est dur, avec toute notre soif d'infini, nos rêves, de nous tasser dans une boîte à chaussures, que nous nommons travail! Comme c'est dur de faire chaque jour semblant d'être actif, efficace, passionné! Nous nous ennuyons à crever, pour notre sécurité, et on voudrait en plus nous faire prolonger cet enfer? Nous, nous disons: "Ne touchez pas à Notre-Dame des Retraites!", car c'est elle qui nous délivre de notre mascarade! C'est elle notre espérance!"

        La foule approuve et la pluie devient plus forte, mais c'est une épreuve! "Nous allons maintenant chanter "Gloire à Notre-Dame des Retraites!" dit un nouveau prêtre et les bouches s'ouvrent et le chant s'élève: "O toi la sainte, la douce, vient nous sauver! Fait que nous puissions enfin devenir sincères! Arrête notre théâtre! Rend-nous notre dignité! Libère-nous avant la mort! Et donne-nous du rêve, à nous les assoiffés!"

       Après cet instant, une ambiance plus légère s'installe... On vend des saucisses, des barbes à papa! Les enfants se disputent et au casse-boîtes, on se défoule contre les profiteurs! Au loin, un arc-en-ciel, bon signe!

                                                                                                       96

        A l'intérieur de l'avion, les visages sont tendus! Il y a d'abord ce vacarme épouvantable des moteurs, qui font trembler toute la carlingue! Puis, chacun pense à la mission! Chacun se remémore son rôle, quand on aura atteint l'objectif! Pour se relâcher, certains essaient de dormir et d'autres vérifient encore leur équipement: est-ce qu'ils ont leur carte, leur couteau sur le mollet? Leur parachute est-il bien sanglé? Ont-ils assez noirci leur face? Il ne s'agirait pas de se faire repérer dès l'atterrissage!

        Ratamor est comme les autres, sombre! Il y a peu, il a rejoint le commando Science! Il a été convaincu par le collègue qui lui a révélé l'existence de ce groupe! L'autre lui a dit: "C'est la science qui détecte les problèmes, c'est la science qui les répare!" Ratamor avait opiné et il avait été conduit à un stage de combat, jusqu'à son intégration dans le commando! C'était sa première opération et il avait profité de ses vacances à l'Université! Car les choses, au fond, étaient un plus compliquées que prévues! En effet, si la science cherchait à découvrir de nouvelles solutions, pour l'avenir de l'humanité, elle était tombée sur un os, un imprévu de taille! Maints scientifiques n'étaient pas prêts à partager leurs résultats, ils les gardaient pour eux, ils étaient égoïstes, voire mercantiles!

        Un comble! La vérité au plus offrant! Des bassesses, des cachotteries pour la gloire! D'où venait ce poison, alors que la Terre était menacée? La stupeur avait laissé la place à l'amertume, puis au réalisme! Ainsi s'était constitué le commando Science, qui devait récupérer les plans, les analyses, les découvertes des concurrents récalcitrants, des chercheurs vénaux, des forcenés du Nobel! Ici, Ratamor et quelques autres allaient sauter en parachute dans la nuit, avec pour cible la résidence de campagne d'un des leurs, un scientifique tout comme eux et inventeur d'un combustible révolutionnaire, non polluant!

        Soudain, la lumière verte s'allume! Un membre de l'équipage fait signe que c'est le moment et chacun se lève, ressentant le poids de son lourd harnachement! Ratamor a la gorge sèche, alors qu'il avance, à la suite des autres, vers la porte béante et noire! C'est le gouffre sur la nuit et toujours ce vacarme assourdissant! "Go! Go!" fait le type à côté et Ratamor saute, l'air froid lui giflant le visage!

        Au début, tout se passe à merveille: bien qu'il file à toute allure, Ratamor ne perd pas de vue les petites taches blanches de ceux qui s'approchent déjà du sol! Mais un grain le surprend, le fait remonter et c'est dans un instant de panique qu'il sent enfin qu'il est désormais lui-même porté par son parachute! Il a dérivé, sûr! Il est désormais seul, avec le bruit du vent! Il ne contrôle pas sa direction et il voit qu'il va atterrir dans une mare! Il touche l'eau, s'enfonce, puis se rassure, car il a pied!

        Cependant, il a effrayé toutes les grenouilles du coin, qui font: "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" Dépité, Ratamor se dirige vers la berge, trébuche, se redresse... "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" C'est un concert assourdissant, tonitruant et qui fait craindre au scientifique que l'on ne le découvre! Mais de toute façon, il doit être loin de l'objectif! Tout crotté, il consulte sa carte et c'est bien ça, la mare dans laquelle il baigne est à des kilomètres de la ferme!

        Cette nuit, Ratamor ne sera pas de la "fête"! Il ne fera pas les gestes mille fois répétés, ce sont ses camarades qui réussiront ou non! Pourtant, l'entraînement de Ratamor n'aura pas été vain! Imaginons qu'il blesse un autre psy, comme Lapie! Il sera en mesure désormais de se défendre! Il sait enfoncer la lame sans bruit! Il est une machine à tuer!

        "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?"

                                                                                                       97

        Domination sort de sa cabine et monte sur le pont! Il hume l'air, regarde vaguement les nuages colorés par l'aurore et crache sur le dos gris de la mer! Ce qu'il aime, c'est la cadence de son navire et sans plus tarder, il s'approche de son garde-chiourme, pour lui demander: "Alors comment ça va c' matin? Fais pas chaud! Hein?

        _ Non, pas trop... Mais je pense que le moral est bon tout de même!

        _ Ah! Ah! Voyons ça!"

        Les deux hommes descendent voir les rameurs, qui sont tous enchaînés à leur banc! "Dis donc, ça sent pas bon! fait Domination.

        _ Vous savez ce que c'est, l'effort...

        _ Eh oui, ici, point de retraite! Ah! Ah!

        _ Hi! Hi!

        _ Le labeur, rien que le dur labeur! Eh bien, mon garçon, la soupe est-elle bonne?"

        Domination s'adresse à un des plus jeunes rameurs, qui répond: "Moi, j' suis pas avec vous, m'sieur! J' suis le nez dans mon Narcisse! J' vous connais pas, m'sieur!

        _ Mais bien sûr, qui t'as dit le contraire? T'es pas là et en même temps t'es là! C'est ta technique... et pourtant faut qu' tu rames! Sinon gare aux coups!

        _ Vous pouvez compter sur moi, patron! ajoute le garde-chiourme."

        Domination continue son inspection et il s'adresse à un homme mûr: "Mais voilà notre délégué syndical! Toujours victime d'une erreur judiciaire?

        _ Exactement! fait le syndicaliste. Mon seul but est de défendre le travailleur et j'ai été condamné à tort!

        _ Depuis combien de temps tu rames ici? Cinquante ans? Ecoute, je vais t' libérer à l'instant même!"

        Domination fait signe à son garde-chiourme, qui prend ses clés afin d'enlever la chaîne de l'esclave! "Eh, mais qu'est-ce que vous faites? s'écrie ce dernier.

        _ Mais tu le vois bien, réplique Domination, je reconnais ton innocence et que tu n'as que les meilleurs intentions, à l'égard de tes camarades! Désormais, tu n'as plus rien à faire sur cette galère et tu débarqueras au premier port! Alors heureux?

        _ Oh! Là! Oh! Là! Comme vous y allez! Vous m'annoncez ça sans préavis! Y aurait pas un piège là d'ssous? Et puis y a ceux qui restent! J' peux pas les quitter! J' dois m' montrer solidaire!

        _ Tsss, tsss, dis plutôt que tu ne saurais pas quoi faire de ta liberté! que tu en as peur, en vérité! Et puis, ce que tu aimes, c'est faire marcher ma galère! C'est d' ramer pour moi! Tu t'es donné un maître et c'est bibi!"

        A cet instant apparaît sur le pont une femme très belle, avec une robe dorée, ce qui fait que toutes les têtes se tournent vers elle! "Hypocrisie, notre soleil! jette admiratif Domination. Attends, j'arrive!"

                                                                                                     98

        "Récapitulons, dit le petit homme replet. Vous êtes un enfant Dom, vous avez vingt ans, vous habitez RAM et vous êtes salarié, ce qui fait que vous commencez déjà à cotiser...

        _ Oui...

        _ Vous vous mariez à trente ans et vous avez trois enfants...

        _ Oui, cela me paraît le bon chiffre!

        _ Mais alors, première surprise, à quarante vous changez de boîte, comme on dit!

        _ C'est vrai, mais je pense aussi qu'une vie sans risques ne vaut pas la peine d'être vécue! Après vingt ans dans la même entreprise, il peut être bon de faire un pas d' côté, pour prendre du recul!

        _ Vous avez tout à fait raison: un peu de sagesse n'a jamais nui à personne! Mais, à cette même époque, une assurance contre vos enfants prend effet... Est-ce que vous pouvez me rappeler pourquoi vous avez contracté cette assurance? 

        _ Eh bien, imaginez que l'un des mes enfants soit rebelle! qu'il se pose des questions sur ce que nous sommes, qu'il s'interroge quant à notre destinée, vu que notre planète est perdue dans l'espace et que nos vies se terminent par la mort! Imaginez qu'il se demande qu'est-ce que le mal, quelle est son origine, comment on peut lutter contre lui! Pire, qu'à force de réfléchir, il se tourne vers la spiritualité et qu'il en vienne à dire des choses du genre: "L'homme ne vivra pas seulement de pain!" ou "Si vous n'êtes pas le sel de la Terre, qui le sera?"

        _ Eh! Eh! Un idéaliste dans la famille!

        _ Exactement, un redresseur de torts, un moraliste, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, bref un problème sous mon toit, au sein même de notre chaude intimité! Je n'ai que vingt ans et pourtant j'ai déjà vu des pères et des mères poussés à bout, désespérés, parce qu'ils avaient justement ce type de progéniture! Je les ai vus couler, minés par leur enfant soi-disant justicier! Ils se rongeaient les sangs à cause d'un morveux, pourtant fruit de leurs entrailles!  

        _ Vous avez raison, c'est affreux!

        _ C'est non seulement affreux, mais ruineux! Vous avez une idée de ce que peut coûter un enfant idéaliste? Non, parce que c'est pas seulement fort en gueule, mais c'est encore plein de frasques! C'est bien beau de prôner la foi, mais qui nourrit le prophète? C'est celui qui travaille et qui garde les pieds sur terre! J'ai pas envie de suivre le parcours du papillon avec mon chéquier! surtout qu'il n'en finira pas de mépriser mon esprit mercantile!

        _ Vous avez donc pris une assurance, qui vous protège de vos enfants!

        _ J'ai un pare-feu contre le sublime!

        _ Bien, vingt ans plus tard, vous prenez votre retraite... Vous bénéficiez de vos cotisations et vous ne serez sûrement pas dans le besoin, étant donné vos garanties! D'autre part, votre convention obsèques libère vos proches de tout frais à votre mort! Je crois qu'on a fait le tour... et il ne vous reste plus qu'à signer, ici et ici!

        _ Hum...

        _ Il y a quelque chose qui vous gêne?

        _ Je ne sais pas... J'ai ce vague sentiment que j'ai oublié quelque chose! comme si une tuile menaçait de tomber...

        _ Evidemment, il y a encore les impondérables!

        _ C'est-à-dire?

        _ En bien, par exemple, le réchauffement climatique! Imaginez une période caniculaire deux fois plus longue que la précédente! A la rentrée, nous nous demanderons où trouver de l'eau et donc bientôt à manger!

        _ Oh! Oh! Comme vous y allez! L'année dernière, avant la canicule, il y a eu une période de sécheresse interminable! C'était donc tout à fait exceptionnel!   

        _ J'avoue que je ne partage pas votre optimisme! Les scientifiques seraient même plutôt alarmistes!

        _ S'il fallait les écouter...

        _ Toujours est-il qu'en cas de durcissement de la situation, nous pourrions très bien être contraints à un système de rationnement, pour obtenir de la nourriture! Nos problèmes de retraite passeront alors tout à fait au second plan! Pour survivre, la solidarité pourrait même devenir nécessaire!

        _ Eh! Mais, vous me faites peur maintenant! Euh... Dites, vous n'auriez pas déjà de... ces tickets de rationnement?"

                                                                                                     99

        De nouveaux barrages avaient été installés dans RAM et Piccolo s'y fit prendre! Une machine, en forme de gros chien, le renifla de la tête aux pieds et se mit à aboyer, donnant l'alerte! Deux costauds se saisirent de Piccolo et le jetèrent quasiment dans une salle vivement éclairée! Laissé seul, Piccolo se demanda s'il n'allait pas retrouver les champions du progrès, qui naguère l'avaient malmené, mais l'homme et la femme qui bientôt entrèrent, pour prendre place en face de lui, étaient des inconnus! Mais alors pourquoi lui-même était-il là?   

        C'était la femme qui commandait et qui parla la première! Elle respira à fond, comme si elle prenait sur elle, puis elle dit: "Je suis l'agent Grug et voici l'agent Brook! La machine vous a senti et elle ne se trompe jamais! Vous êtes un mystique, avouez-le!" Piccolo essaya de retrouver dans sa mémoire la signification du mot mystique et il imagina un vieillard, l'oreille collée à un ancien poste de TSF, prenant note de ce que lui disait Dieu!

        "Ben... répondit Piccolo.

        _ Oh assez! J'en ai assez! s'écria l'agent Grug. Notre société matérialiste est lasse des mensonges! La situation est tragique, comme vous le savez! Des crises, des crises partout! Et vous, vous, qu'est-ce que vous faites? Vous rêvassez, vous êtes nébuleux! un fauteur de troubles, un irresponsable! Vous n'êtes pas avec nous Picco... machin!  Je vois en vous un parasite, une bouse! Vous me donnez envie de vomir!

        _ Lo! Je m'appelle Piccolo!

        _ C'est pas vrai! Il s'appelle Piccolo (elle regarde avec effarement son collègue)! Des crises partout, la planète qui brûle, un combat titanesque à mener... et il s'appelle Piccolo! Donnez-moi les photos, Brook (elle prend les clichés)! Picco... chouette, la machine ne dit pas à quel degré vous êtes mystique, mais voici un test! Regardez ceci, qu'est-ce que vous voyez (elle présente la première photo)?

        _ On dirait un temple... Un temple grec, j' dirai!

        _ Enfoiré, c'est le Parthénon!  A genoux, tu devrais te mettre à genoux devant ce temple de la raison! C'est là que tout a commencé, avant que Jésus ne vienne mettre le bordel! On a perdu du temps, Picco... bidule! Il a fallu se libérer d'un tas d'élucubrations et crois-moi, la science n'a pas chômé! L'ère du soupçon, tu connais? Qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce qui est rationnel? De quoi peut-on être sûr?

        _ Que Jésus n'a pas eu de retraite..."

        Pan! L'agent Grug gifla violemment Piccolo: le matérialisme frappait fort! "Va falloir être gentil avec la dame, Picco... truc! Tiens, voilà une autre photo! Mets tes yeux hideux d'ssus et dis-moi qui est-ce!"

        Un homme chenu regardait avec bienveillance Piccolo, qui ne le reconnut cependant pas... "C'est Ernest Renan! fit l'agent Grug. L'un de nos pères bien aimés! L'une de nos lumières! Un pionnier de la vérité! Il aurait été là (un sanglot étrangla l'agent Grug)... Il aurait été là, il aurait su te remettre à ta place!"

        L'agent Grug se mit à arpenter la pièce, rêveuse... "Oh! Il n'aurait pas été agressif comme nous! dit-elle. Il était bien trop fort pour cela! Il vous aurait aimé, Picc... zut! Il se serait montré patient, compréhensif! Figure-toi qu'il aimait les jeunes comme toi, idéalistes, pleins d'enthousiasme! Il les préférait aux types secs, avides, seulement réalistes! Mais peu à peu il t'aurait ramené à la raison... Il t'aurait expliqué qu'il n'y a pas de miracles et que la vraie grandeur est d'accepter sa vie d'homme sans Dieu!

        _ Et tout ça, sur ses genoux! Est-ce que je serais passé à la casserole, comme avec Gide?"

        Et pan! "J' suis mal parti"! se dit Picc... assiettes!

  • Les enfants Doms, T2, (90-94)

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         "Eh, mais dis donc! Si tu m'avais dit ça, j' s'rais pas allé m'empaler sur les Djian!"

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        Le désert dit: "Je t'apprendrai l'attente, le silence, la poésie!

    Je t'apprendrai l'écoute, l'eau rare, l'espérance, le but!

    Je t'apprendrai le grain qui tombe, le bruit furtif, la note!

    Je t'apprendrai le vent qui emporte tout, même ta tristesse!

    Je t'enseignerai le doigt agile sur le oud!

    Il t'enseignera l'écho des cavernes, des lointains!

    Il sera l'eau rare, ton sanglot!

    Tu rêveras du feu le plus pur!

    Tu porteras en toi le charme des pierres!

    Elles te parleront! Elles seront les fleurs du chemin!

    Je t'enseignerai la nuée, qui fuit comme ton espoir!

    Tu seras l'arbre mort! le puits à sec!

    Tu seras écrasé par le vide, quand les villes se réjouiront!

    Tu seras la fourmi que j'aime et qui avance grain après grain!

    Pour toi, j'élèverai l'aurore, je te montrerai tous mes trésors!

    Tu me diras:" C'est trop!" et je t'en donnerai encore!

    Tu riras avec mes diamants!

    Tu verras mes montagnes d'or!

    Tu seras le plus riche!

    Et les autres se moqueront de toi, car tu auras l'air idiot!

    Tu seras le silencieux, l'homme au secret

    Et tu verras la turpitude et les assoiffés!

    Tu diras, en regardant les villes: "Voilà le désert!"

    Et tu connaîtras leur misère et ta richesse!

    Alors tu retourneras vers moi comme un amant!

    Tu retrouveras les choses aimées!

    Le vent, le silence, la dureté, le vide apparent!

    Je t'apprendrai de nouveau l'attente, l'attente magnifique!

    Et tu mourras encore!

    Pour mieux t'enchanter, te rassasier!

    Et tu seras la lumière et l'ombre!

    Tu chanteras sur le oud la poussière étoilée!

    La douceur de la colombe!

    La fraîcheur de la palme!

    Le sourire de celle-ci!

    Tu sauras recueillir!"

                                                                                                        91

    Le ruisseau dit: "Je t'enseignerai la fraîcheur! la vie!

    Je suis la clarté, l'onde chantante!

    Je fais danser l'herbe, je suis la douceur!

    Regarde mes remous infinis: on dirait des sourires!

    Vois ma pureté: je rends beau tout ce que je touche, même la boue!

    Je scintille, je tresse la lumière!

    Je noie des champs, je cours dans les sentiers!

    J'ai l'air de m'amuser!

    Ecoute mon murmure ininterrompu...

    Je suis la force discrète!

    Je suis l'enfant qui rit!

    Je suis pareil à ses yeux clairs!

    A son innocence, à sa joie!

    Je suis la vie, comme lui!

    Je suis petit comme lui!

    Je l'enchante aussi!

    Il vient me voir avec ses bottes!

    Ses rêves!

    Il joue avec moi!

    Nous nous comprenons, lui et moi!

    Il est mon ami!

    Je ne lui fais pas peur!

    Il construit ses barrages, jette ses cailloux et s'éclabousse!

    Il travaille, sans déranger la vache!

    Voit-il mes couleurs?

    Il essaie d'attraper mes libellules!

    Jamais il ne se rassasie de mon mystère,

    Car je l'enivre!

    Je coule, coule, chante toujours!

    Je suis le miroir de l'enfant,

    Comme lui est la fraîcheur des hommes!

    Et tu es inquiet et perdu!

    Et tu es sombre!

    Viens voir ma clarté!

    Je tresse la lumière!

    Je scintille et souris!

    Ecoute mon murmure...

    Je rigole!

    Retrouve ta paix!

    Redeviens l'enfant!"

                                                                                                             92

        La mer dit: "Je te parlerai de ton amertume, de ta tristesse!

    Je chanterai tes regrets, ton désespoir!

    J'en serai le reflet!

    Regarde mes flots gris et mornes!

    Mon écume même y paraît sale!

    L'horizon jaunâtre est bouché

    Et on entend seulement le cri plaintif de l'oiseau!

    Comme tout cela semble vide, dépourvu de sens!

    Qu'as-tu à y faire?

    Rien là de la chaleur de la chaumière, de l'affection, de l'amour!

    Rien là de la réussite!

    Rien là pour calmer ton angoisse, au contraire!

    Tout ici te dit que tu n'es qu'un étranger!

    Ici règne la sauvagerie!

    Et elle renforce ton sentiment du vide!

    Te voilà plus seul, plus abandonné, plus triste encore!

    Et mes fureurs et mes colères?

    Quelle démesure pour toi!

    Mon combat n'est pas le tien, n'est-ce pas?

    Le rocher et moi, on se cogne dedans!

    Depuis l'aube des temps, quand tu n'étais même pas là!

    Alors ça t'assomme, car tu voudrais de l'amour, de la justice, de l'espoir!

    Et je me gonfle et je frappe le rocher!

    Je le désagrège, je le détruis et je recommence, sans cesse!

    Et ça t'abat, même si c'est beau!

    Car tu voudrais de la justice, de l'espoir!

    Et je recommence et c'est désespérant!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Que tu as mon courage et ma force!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Car le rocher c'est l'orgueil!

    C'est le dur orgueil!

    Né de la domination animale!

    C'est l'homme ou la femme hautains!

    C'est l'homme ou la femme qui méprisent!

    Qui veulent être les maîtres!

    C'est le pouvoir qui écrase!

    Qui tue les enfants et viole les femmes,

    Qui détruit les autres!

    L'orgueil dit: "Je suis le maître!

    L'important!

    Tu me dois allégeance!

    Si tu veux la liberté, je te tuerai!

    Si tu me critiques, je te piétinerai!

    Seul moi compte!"

    Et toi tu te révoltes!

    Car tu ne peux supporter l'injustice!

    Le mensonge!

    La tyrannie de l'orgueil!

    Et tu as mon amertume!

    Mon dos gris!

    Et tu rêves de plages paradisiaques!

    Et de lagons purs!

    De vagues comme des caresses douces!

    Ton cœur souffre devant l'orgueil

    Et tu combats et tu cognes!

    C'est moi qui chante dans tes veines!

    C'est moi qui gonfle en toi!

    C'est mon écume pure le blanc de tes yeux!

    C'est ta rage pour la justice qui emprunte ma force!"

                                                                                                  93

    La Ville dit: "Je suis le pouvoir!

    J'ai été construite par lui!

    C'est lui mon maître!

    Je suis faite pour l'élite!

    C'est elle qui me dirige!

    Mes places, mes monuments sont là pour elle!

    Et je te juge, te pèse, te classe!

    Tu n'es pas riche

    Et tu me déçois!

    Tu n'es pas des nôtres!

    Tu n'es pas élégant, parfumé!

    Pourtant tu en imposes!

    Alors quel est ton rang?

    Il y a en toi de l'autorité

    Et pourtant je ne te connais pas!

    Qui es-tu?

    Tu n'es pas le pauvre qui grimace pour qu'on le regarde!

    Tu n'es pas l'employé laborieux, qui espère gravir les échelons!

    Tu n'es pas l'industriel puissant et qui compte!

    Tu n'es pas le commerçant qui se frotte les mains,

    Qui salue le monde,

    Car il a pignon sur rue!

    Tu n'es pas l'élu qui me contemple, moi, son œuvre!

    Qui m'admire en s'admirant!

    Tu es un étranger

    Et pourtant tu en imposes!

    On veut te plaire!

    Car tu as l'air important,

    D' être un chef!

    Et pourtant tu n'es pas sur ma liste!

    "O ville, je me moque bien de toi!

    Car tu n'es pas sérieuse!

    Tu es moins solide que le vent!

    Tu n'es qu'un songe et ton pouvoir n'est rien!

    Je pourrais te détruire d'un seul geste,

    Dun seul haussement d'épaules,

    Car tout en toi est théâtre!

    Simagrées!

    Mensonges!

    Tes codes, tes barèmes, tes considérations, tes critiques,

    Ton mépris, ta haine, qu'est-ce à côté d'un coquillage!

    Il est nacré à l'intérieur,

    Posé sur du sable fin!

    Il est percé de trous

    Et la mer vient le recouvrir!

    C'est le rêve immense!

    C'est l'amour infini!

    C'est le don précieux!

    La chanson éternelle!

    Et la mer se retire en étirant ses larmes!

    Où sont tes singeries?

    Où est ta vérité?

    Où est ta paix, ton courage?

    O Ville, que ferais-je sur ta liste,

    Sinon m'y sentir ridicule?

    Ton pouvoir, que tu chéris tant,

    N'est que paille au vent!

    Même ta haine et ton mépris ne pèsent pas!""

                                                                                              94

        Orgueil et son chien Terreur se promènent dans le village... Il y a là un homme qui s'occupe de son jardin... "Bonjour!" lui dit Orgueil, mais l'homme ne répond pas! Il n'aime pas Orgueil, car celui-ci est méchant! Orgueil est abasourdi, scandalisé! On lui fait injure! On ne le respecte pas, bien qu'il soit important dans le village! Il se sent d'ailleurs si bien, si fort, si admirable qu'il en méprise tout le monde! que seul lui existe! que les autres doivent l'adorer! Ainsi parle l'animal qui est en nous et qui est prêt à s'imposer sans pitié!

        Orgueil lâche son chien Terreur et celui-ci crève la haie du jardin, pour se jeter sur l'homme! La haine d'Orgueil est dans son chien et Terreur fait tomber l'homme et le mord sauvagement! L'homme crie, mais Orgueil n'entend rien! C'est qu'il est encore outré qu'on ait pu lui tenir tête! Les cris de l'homme résonnent et sont comme un baume pour Orgueil! C'est dire combien l'animal qui est en nous est aveugle et n'est-il pas en effet privé de conscience! Quand le lion déchire son rival pense-t-il à la souffrance de l'autre?  

        L'homme crie sous les morsures de Terreur, mais Orgueil n'en a cure! Comment a-t-on pu lui manquer de respect? Comment est-ce possible que la Kuranie existe, puisse résister? Voilà qui étonne Orgueil, qui lui donne matière à réflexion, malgré les pleurs de l'homme! "Alors comme ça, se dit Orgueil, je ne suis pas le maître? Les autres comptent aussi? Je dois partager, faire attention à eux? les aimer tant qu'à faire?" Un frisson de dégoût parcourt Orgueil! L'animal qui est en lui regimbe! Est-ce que la pie dit à une autre pie: "Mais je vous en prie... Il y a de la place, de la nourriture pour tout le monde?" Non, la pie charge sa rivale, qui doit déguerpir! C'est elle qui triomphe!

        "Cependant, cependant, se dit Orgueil, il y a les enfants morts sur le quai de Kramatorsk... C'était pas beau à voir... Des petits, des innocents subitement sans vie! La tête vide, éteinte! Eh dame, c'est la guerre! On fait pas d'omelettes sans casser des œufs! Et puis c'était nécessaire, car on me menaçait, moi! moi et mon pays! C'est de la légitime défense!" Orgueil sait qu'il se raconte des histoires, mais il est encore choqué! Quelqu'un lui a dit qu'il n'était pas le maître, l'unique, la fin de tout! Comment l'animal qui est en lui pourrait comprendre que la mort est une réalité? Un animal n'obéit qu'à ses réflexes!

        Terreur finit par arracher la main du jardinier, ce qui réveille enfin Orgueil, le sort de sa stupeur! Il s'approche de l'homme qui gémit, récupère son chien et dit au jardinier: "Que cela te serve de leçon! A chaque fois maintenant que tu regarderas ta main manquante, tu te répéteras qu'il faut que tu me respectes et même que tu m'aimes! C'est moi le maître, tu as compris? Comment?  Je ne t'entends pas!

        _ Oui, c'est toi le maître!

        _ C'est moi qui commande!

        _ Oui, c'est toi qui commandes!

        _ Bien! Si tu fais encore une erreur, je relâcherai Terreur, qui t'arrachera l'autre main!

        _ Non, je t'en prie!

        _ La balle est dans ton camp, c'est tout!"

        Orgueil reprit sa promenade, hautain et méprisant, encore un peu sous le choc!

     

  • Les enfants Doms, T2, (85-89)

    Doms31 1

     

     

     

         "Vous êtes un mobilier..."

                     Soleil vert

     

                        85

            "Alors, Doc?"

        Le médecin haussa les épaules, avant de répondre: "Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Encore un... et c'est tout!

        _ Quoi? Vous voulez dire que lui aussi... Mais c'est une épidémie!

        _ Je ne vous le fais pas dire...

        _ Mais quel est le virus, l'origine de la maladie?

        _ J' chais pas! C'est comme ça chaque hiver! Le temps peut-être? On peut pas sortir, il fait gris, on angoisse et la maladie s' déclare!

        _ Tout d' même, c'est grave! Ces personnes risquent gros!

        _ Mais j' chais bien! C'est pour ça qu'on est là, pour leur éviter d' faire des conneries!

        _ Mais n' y a-t-il pas des remèdes, un antidote?

        _ J' vois pas! Le mieux, c'est d' les tenir immobilisés! Comme vous le voyez, chaque malade est sanglé à son lit!

        _ Quel mal vicieux! Car on pourrait croire ces personnes en bonne santé!

        _ C'est exact! En apparence tout va bien! Aucun signe de désordre ou d'affection! Et pourtant, la crise attend son heure... et quand elle se déclenche, c'est pas beau à voir!"

        A cet instant, un des malades s'agita: "Pitié! dit-il. Je vous en prie, pitié!" L'homme qui discutait avec le médecin s'approcha: "Vous voulez quelque chose? s'enquit-il. Un verre d'eau? Vous voulez un peu d'eau?

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! gémit le malade. Je veux acheter quelque chose!

        _ Vous savez bien que vous n'en avez pas les moyens! assura derrière le médecin.

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! fit encore le malade, mais en s'énervant. J' veux acheter quelque chose!

        _ Et qu'est-ce que vous voudriez acheter?

        _ Euh... Une voiture! Je voudrais une nouvelle voiture! répondit le malade avec des yeux brillants!

        _ Pourquoi? La vôtre marche bien que je sache!

        _ C'est vrai! Hi! Hi! Alors une chaîne hi-fi! Une belle chaîne, hein, avec un beau diamant et des enceintes qui font boum boum! De la technologie, du neuf, s'il vous plaît!

        _ Idem! Ce n'est nullement nécessaire! J'ai vu votre matériel et il m'a fait envie! Et puis, je vous le répète, vous n'avez plus un sou! Tout passe à rembourser des crédits!

        _ Hein? Oui, alors disons que je vais acheter un mouchoir!  Rien qu'un mouchoir! Vous ne pouvez pas me refuser ça!

        _ Mais c'est le geste d'acheter que je vous empêche de faire! pour votre bien!

        _ Et la bouffe, c'est pas nécessaire ça? Laissez-moi aller acheter de la bouffe! J'en ai besoin!

        _ Tatata! Vous n'avez même pas faim... et ici, il y a tout ce qu'il faut!

        _ Espèce de fumier! Sale ordure! J' aurais vot' peau! J' dirais au monde entier comment vous traitez vos malades... et on vous pendra par les couilles!

        _ Tss, tss, je vais être obligé de vous administrer un sédatif!

        _ Qu'est-ce que j'ai fait? Je veux juste acheter! Oh! Acheter!

        _ Vous l'aurez voulu!"

        Le médecin assomme le malade, en lui envoyant un direct en pleine poire! "Mais qu'est-ce que...? s'écrie le témoin. C'est inhumain! Vous êtes fou!

        _ Hélas non! répond le médecin! Mais on n'a plus rien en pharmacie! C'est la crise, ça bouchonne partout!"

                                                                                                         86

        Angoisse et Urgence prennent un verre dans un bar, en regardant tomber la pluie... "Je n'en peux plus! lâche Urgence. Je suis à bout! On n'y arrive plus! On manque d'effectifs, de matériel, de tout! L'autre jour, on a laissé un malade attendre sur la civière, dans l'indifférence la plus totale! On l'avait oublié et il en est mort!"

        Urgence se met à pleurer, puis elle reprend: "Tout ça, c'est la faute du gouvernement! On n'a pas cessé de faire des fermetures, de rogner les budgets! On a voulu faire des économies de bouts d' chandelles, au détriment de la santé! Quelle honte! On a sapé l'hôpital et voilà aujourd'hui le résultat!

        _ Tu te trompes, le ou la responsable, c'est moi!

        _ Quoi?

        _ Ben oui, c'est à cause de moi que tu pleures!

        _ Mais...

        _ Ecoute!"

        A cet instant, on entend une sirène... "C'est la dixième depuis c' matin! explique Angoisse. Maintenant, j' les compte! Normal, c'est mon œuvre!

        _ Comprends pas...

        _ C'est pourtant simple! Je pénètre dans l'esprit des gens, ils ne sont plus à ce qu'ils font et bing, c'est l'accident! chez eux, dans la rue! Et voilà qu'on t'amène du monde à ne plus savoir qu'en faire!

        _ Tu exagères, fait Urgence en s'essuyant le nez.

        _ Regarde, c'est samedi après-midi... et qu'est-ce qu'on voit? Les autociels font la queue et s'énervent! On dirait un jour de la semaine, à la fermeture des bureaux! Or, personne n'est obligé de sortir! Si tout ce p'tit monde est là, en train de se pousser aux fesses, c'est pour me fuir! parce qu'on ne peut pas rester tranquillement chez soi! Et on vient s' fatiguer et s' fracasser dans le centre-ville!

        _ Ben, les gens viennent se distraire...

        _ Se distraire et s' blesser! Le surmenage, tu connais? Note que je ne te parle pas de tous ceux que je fais boire ou se droguer! Ceux-là, tu les accueilles tôt ou tard! et dans un triste état!"

        Un silence passe... "Mais... mais, si c'est toi qui... produis tout ce chaos, tout ce...

        _ Merdier?

        _ Oui, tout ce... désespoir aussi, pourquoi on t'arrête pas?

        _ Mais parce que personne ne m'écoute, ma grande! Au contraire, on me nie, on veut pas m' voir! On fait comme si je n'existais pas!

        _ Comprends pas...

        _ Mais... mais s'il fallait m'écouter, on devrait reconnaître sa peur, son désarroi! Et ça, pas question! Quoi? Faudrait lever le groin? laissez refroidir son beefsteak? Tu rigoles! On en remet plutôt une couche! On écrase l'autre, pour ne pas m'entendre! On serre les boulons! On s'assoit sur la souffrance, en lui disant: "Chut!" Et on parade dessus! On pense qu'on va s'en tirer!

        _ Et c'est pas vrai?

        _ N'es-tu pas toi-même à bout? Nous sommes les voyageurs impassibles d'un train fou! Alors, à l'intérieur (Angoisse montre son torse), ça craque forcément! Et une sirène et une! Et les mauvaises nouvelles! A soixante ans, on apprend qu'on a un cancer, alors qu'on visait déjà la retraite! Eh! Mais, ça fait des années qu'on se ronge, à causes des non-dits, de l'hypocrisie ambiante! Y en a un qui tire toujours les marrons du feu!   

        _ Ah bon? Et c'est qui? 

        _ L'orgueil!"

                                                                                                      87

        Dans les couloirs du temps, il y a une station qui s'appelle la station des Imbéciles! Résident là tous ceux qui ont voulu faire le bien, mais qui se sont fourvoyés! On voit venir à soi notamment Karl Marx, aisément reconnaissable à sa grosse barbe!

        Marx est toujours heureux de rencontrer des visiteurs et il s'empresse de vous raconter sa vision, l'œuvre de sa vie: la lutte des classes! Pour Marx, il existe une classe dominante, constituée par les capitalistes, qui, grâce à leur fortune et à leur pouvoir, exploitent les plus pauvres, le peuple! 

        Pour combattre cette injustice, Marx s'appuie sur l'exemple de la Commune et il vous explique que si celle-ci a échoué, c'est parce qu'elle manquait de cohésion, d'organisation!   L'oppression, due aux riches, ne cessera donc que quand les opprimés ou les prolétaires s'uniront, ne formant plus qu'un seul parti, le parti communiste! Celui-ci chassera les capitalistes et une société meilleure naîtra, dont les ressources serviront à tous!

        Vous demandez alors à Karl Marx d'où vient la classe dominante ou les riches... Mais il vous l'a dit: le capitaliste le devient par la naissance! Il est installé par sa famille dans la position du privilégié! Vous objectez à Marx qu'il a bien fallu un premier dominant et qu'il n'est pas né dans un chou! Alors qu'est-ce qui a produit l'ancêtre du capitaliste?

        Ici, Marx ouvre des yeux ronds, car il n'a pas réfléchi aussi loin! Vous lui dites: "En fait, l'origine du capitalisme se trouve dans nos racines animales! De même que la meute est dirigée par les individus les plus forts, les premiers groupes d'hommes ont vu parmi eux s'élever des chefs! Ils étaient les plus à aptes à assurer la survie de l'ensemble, ce qui impliquait tout de même certains droits, comme de manger en premier!

       Puis, les territoires se sont étendus, commandés par des rois, des vassaux... Les nobles se sont effectivement installés au pouvoir et même quand la République a vu le jour, ils n'ont pas perdu leur place, puisque beaucoup d'entre eux se sont mués en riches industriels! Le capitalisme vient d'un sentiment de supériorité très ancien et c'est la droite actuelle dans RAM qui en est l'héritière!

        _ Vous voyez bien que j'ai raison! s'écrie l'auteur du Capital!

        _ Mais, si notre égoïsme vient du règne animal, il est en chacun de nous, dans le pauvre comme dans le riche, même si le premier peut se faire illusion, étant donné qu'il se sent opprimé! Il est donc impossible de supprimer la classe dominante! On ne fait que la remplacer par d'autres exploiteurs!"

        Et vous racontez à Marx l'échec du communisme en Russie, où Lénine et Staline ont obtenu un pouvoir que le tsar Nicolas II n'eût jamais imaginé et comment ils en ont persécuté leur population! "Car, rajoutez-vous, on ne peut imposer quelque chose qui est contre-nature et chacun veut a priori être plus que son voisin! Pour conclure, le problème, ce n'est pas les capitalistes, mais la domination animale, qui fait de nous des tyrans!"

        Mais Marx ne vous écoute déjà plus! Il a trouvé d'autres auditeurs, avec lesquels recommencer son discours et il n'y a là rien d'étonnant, puisque prendre au sérieux votre point de vue nécessite de changer d'abord soi-même! Il ne s'agit plus de désigner des coupables, d'autant que l'inégalité ou la différence nous servent à nous construire, mais d'abandonner son propre orgueil, ce qui n'est possible que grâce au levier de l'amour! Bref, vous songez que le riche est décidément "l'opium" du travailleur!     

                                                                                                  88

        Orgueil et Mensonge cheminent et discutent... "Ah! On en a fait des coups tous les deux! s'écrie Orgueil.

        _ Ouais, ouais... répond Mensonge.

        _ Comment? Tu en doutes?  Rappelle-toi les années quarante! J'annexe l'Autriche! Motif: elle est allemande!

        _ Et aujourd'hui, t'annexes la Crimée! Motif: elle est russe!

        _ Exactement! Quel triomphe, quelle gloire! Et puis, je menace la Tchécoslovaquie! Motif: son gouvernement persécute les Allemands des Sudètes! Résultat: les accords de Munich! Sur la photo, je suis le seul à me réjouir! Je sifflote presque, car derrière, Daladier et Chamberlain viennent de trahir les Tchèques! 

        _ Sûr! Ils étaient prêts à n'importe quoi pour éviter la guerre! Et de même, tu as menacé la Kuranie! Motif: elle persécute ses citoyens pro-russes! Résultat: les accords de Minsk, que tu n'as pas tardé à violer!

        _ C'est vrai! Mais reviens encore en arrière, quand j'attaque la Pologne! A cause du jeu des alliances, la France et l'Angleterre me déclarent la guerre! Résultat: sur le papier, ce n'est pas moi qui suis à l'origine du conflit! "Je ne suis qu'une victime! j' dis à mon peuple. Le diable, c'est les autres!" Pas mal, hein?

        _ Et en définitive, tu fais entrer tes chars dans la Kuranie! Tu comptes sur la lâcheté de son gouvernement! Tu supposes sa fuite et que la population va saluer le retour du maître, de l'ancien colonisateur, apparemment le seul à pouvoir remettre de l'ordre!

        _ Hum...

        _ Mais rien ne se passe comme prévu! On t'oppose une farouche résistance... et c'est la guerre!

        _ D'accord, mais comme l'Occident commence à fournir des armes à la Kuranie...

        _ Tu refais le coup de quarante! On te contraint à tuer des gens et à détruire un pays! Tu dis à nouveau que tu ne fais que subir, que tu n'as cherché que le bien, mais que malheureusement il y a des méchants de par le monde, qui ont juré ta perte! Tu vas même plus loin! Alors que tes bombes pleuvent, tu parles d'une tragédie s'abattant sur un peuple frère!

        _ On dirait que tu me reproches quelque chose...

        _ Mais, sans toi, je ne serais rien! Même sous la torture, je ne te lâcherais pas! On a le même but tous les deux, l'apparence, la vitrine! Faut tout que soit impeccable, vertueux, sinon terminé le respect! Grâce à toi, je connais la sécurité et la puissance! Finies les combines de la misère! Mais j'ai l'impression que les gens ne nous aiment pas, qu'on les fatigue!

        _ Penses-tu! On n'en fait jamais assez, au contraire! Tiens, hier, j'ai dénoncé à l'ONU la volonté des nazis kuraniens de détruire les chrétiens de leur pays! J'ai dit que l'athéisme et la décadence de l'Occident ne passeraient pas par nous!

        _ Voilà l'ancien communiste champion de la foi! C'est très fort! Et puis, défendre l'Evangile avec les armes, c'est tout aussi pointu! Somme toute, tu crains qu'un conflit n'éclate en Kuranie!"

        Les deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire!  

                                                                                                     89

        Toujours à la station des Imbéciles, on voit Sigmund Freud! On le reconnaît à son cigare, qu'il suçote constamment, et lui aussi est content d'accueillir de nouveaux visiteurs! Il vous invite à visiter une cathédrale, qu'il a construite lui-même, et comme le bonhomme a d'abord été pétri de bons sentiments, vous le suivez dans l'édifice!

        "Tout le socle est constitué par la pulsion sexuelle! annonce Freud. Tous les hauts sont dus à la sublimation! Les coins noirs appartiennent à l'inconscient et vous y voyez reluire le confessionnal du rêve! Les chaises représentent le refoulement, les piliers la solidité de la science et nous allons nous approcher tranquillement de l'autel de la raison!"

        Soudain Freud élève la voix, comme s'il pilotait un groupe: "C'est ici, mesdames et messieurs, qu'est libéré l'individu, grâce à l'analyse! Il comprend ses névroses, domine ses peurs et le voilà prêt pour sa véritable destinée d'être humain!" La vache! Vous regardez l'ensemble béat, car ça ressemble de plus en plus à un silo de fusée! Malheureusement, l'humanité n'a pas décollé, c'est même le contraire: elle s'est écrasée dans le marais! Elle est seulement plus embourbée!

        Vous prenez donc la parole et demandez au maître de céans: "Et quid du fait que les hommes se font la guerre, s'entretuent, se méprisent et essaient de se supplanter au quotidien? Vous pensez que c'est parce qu'ils refoulent leur égoïsme?

        _ Mais de quoi parlez-vous? Si les hommes font le mal, oui, je suis persuadé que c'est parce que eux-mêmes s'empêchent de satisfaire leur désir!    

        _ Et donc les animaux qui se chassent entre eux, pour défendre leur territoire, ont des problèmes sexuels? Vous rigolez! Ils font plutôt valoir leur individualité et c'est ce qui nous tient aussi, les êtres humains! Nous voulons chaque jour ressentir la domination de notre "territoire psychique"! C'est d'ailleurs pour cela que vous n'avez pas cessé de régler vos comptes!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Non, ça ne m'étonne pas! Il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre! Certes, dans un premier temps, votre but était de soulager vos patients et pour cela il fallait lutter contre une civilisation qui prônait l'interdit, au nom de son message religieux! Elle était une source de refoulements et donc de névroses! On vous suit jusque-là, car c'est une conquête de la liberté! Mais bientôt tout ce qui vous est différent est rabaissé, piétiné et détruit!

        _ Je...

        _ L'art? Un succédané de plaisirs sexuels, car l'artiste est malade! La foi? Même chose, le courage du mystique: de la folie! Léonard? Un homosexuel refoulé! Etc.! Pour qu'il reste, non pas une raison salvatrice, mais l'homme au cigare, c'est-à-dire vous! La domination psychique, le triomphe de l'ego au-delà ou grâce au silence psychanalytique! Vous avez tout sapé, pour devenir le maître et la cohorte de vos disciples en profite!

        _ Je n'ai fait que suivre mon raisonnement!

        _ Bien sûr, vous n'avez pas de passions, ni d'amour-propre! Il n'y a aucune domination animale en vous! car le scientifique n'est pas névrosé, hein? Ce qui n'est pas pardonnable, c'est que vous avez traîné dans la boue la beauté! Vous l'avez reléguée au rang des troubles mentaux! Or, elle est la clé pour nous comprendre et vivre mieux! Sans elle, nous sommes des étrangers à nous-mêmes!

        _ Vous savez, je crois que vous avez le complexe du père!

        _ Seigneur! Regardez la société que vous avez en partie créée: des jeunes de vingt ans qui s'inquiètent pour leur retraite! C'est votre échelle!" 

  • Les enfants Doms, T2, (80-84)

    Doms40

     

     

     

         "Un, deux, trois coups! ça, c'est le Vieux!"

                                        Le Crabe tambour

     

                      TROISIEME PARTIE

                   LE BROUILLARD

     

                  80 

        Deux nuages parlent autour d'une chope de bière... L'un essuie la mousse qui lui couvre la bouche et dit: "Tu sais c' que j'aime le plus? C'est le grain, le gros grain du temps de traîne!

        _ Je vois ça! fait l'autre. Attends... Il fait froid... En tout cas, c'est bien venteux... Tu te dresses... Tu prends des proportions gigantesques!

        _ Voilà! On est immense! Et les couleurs! On la tête chenue, le ventre noir! Tout ça dans un mélange de bleu dû à la nuit, encore là, et de rose, car le soleil se lève, pour un nouveau jour!

        _ Oui, quelle fête! Et attention: autorisation de lâcher les bombes! La pluie, la grêle! En une minute un vrai déluge! J' t'avoue que je me laisse aller! J' pisse sans vergogne!    

        _ Mais t'aurais tort de t' gêner! La fureur est telle à c' moment-là qu'une chatte n'y reconnaîtrait pas ses p'tits! Hi Hi! Quand j' pense à nos promenades par beau temps! Hein? Quand on avance sagement dans l'aaazzzzuuuuur!

        _ Moi, c'est bien simple, dans ces conditions,  j' dors! J' me trouve un couloir en retrait..., où personne n'ira m' chercher! Par exemple au d'ssus de la mer... et ronron, zzz!

        _ C'est tout de même mieux que la dépression... Monter lentement sur l'air froid, ça m' dégoûte! La position du stratus, c'est pas mon truc! J' trouve ça mou, pas sain! Et puis on s' colle peu à peu les uns aux autres! On devient indistinct... C'est angoissant à la fin!

        _ Tu veux parler du fameux "Mur gris", hein? A l'horizon, y a plus aucune visibilité! C'est vrai qu' c'est un peu lent et qu'on est tous ensemble! Mais, oh! Hein? La puissance, mec, la puissance! "Nul n'en réchappera!", tu connais la chanson!

        _ Bien sûr! On s'abat sur la ville et on la met en apnée! Y a pas! L'union fait la force!

        _ L'oignon fait la force, tu veux dire! Car je pleure, je pleure sur ces pauvres gens, sans discontinuer! Je pleure de rire, bien entendu! Oh! Mes larmes de crocodile!   

        _ Eh! Serveur! La même! Ouais, la mer verte, frangée d'écume! les grosses vagues au bord, les bateaux qui dansent! Et ces misérables oiseaux qui en profitent! Ces salopards de goélands qui glissent comme des virtuoses!

        _ Qu'est-ce que tu veux, c'est leur spécialité! De vraies lames de rasoir, grâce au vent!

        _ A propos de vent, un truc que j'aime bien, toujours avec le grain, c'est prendre un promeneur entre quatre yeux!

        _ Tu veux parler des gugus qui sortent en tee-shirt de leur autociel?

        _ Tout juste! A ceux-là, j' crie: "Tu sais pas qui j' suis! J' suis l' général Vent! J' vais t' pomper l'air, tellement que tu vas m' d'mander pitié! J' vais t' soûler à mort!

        _ Ah! Ah! j' vois ça d'ici! Et j' parie que tu gueules pendant des heures! "Attention à ton bonnet! Voilà c' que j' fais de ton parapluie! de la charpie! Tu mouftes encore?"

        _ J' les abrutis, comme c'est pas permis!

        _ Et les bras avec de la chair de poule, ils regagnent vite fait leur véhicule!  

        _ Tu parles: y sont paumés ces jeunes! Personne ne leur braille d'ssus comme moi!

        _ Y z'ont toujours un faible pour les noces du soleil couchant!

        _ Mon dieu quel cirque, c'est ça! Y faut qu'on soit beau! Quelle prépa! Les broderies d'or, le manteau de pourpre, la tiare orange, etc.!

        _ Un grand classique! auquel tu n'es pas complètement insensible, pas vrai?

        _ Mouais, ça manque pas d' grandeur! Mais j' préfère les taches rouges du matin!

        _ C'est ton côté sanglant!

        _ Bah, y a des incarnats à l'aube, de pures merveilles! Une dernière?

        _ Ben, chais pas! Là, je sens que j'ai déjà envie de pleuvoir!

        _ Pour parler des éclairs? du style cumulo? de notre dernière enclume?

        _ Si tu m' prends par les sentiments..."

                                                                                                                    81

        Dépression ouvrit un œil, se pencha dans son lit, pour tendre la main vers sa montre: "Trois heures! C'est pas vrai!" s'écria-t-il, avant de retomber lourdement sur son matelas! C'était un petit homme moustachu et il venait encore de se réveiller en pleine nuit! Parfois, sa montre indiquait deux heures ou quatre, quoiqu'il préférât cinq heures, car alors il n'y avait plus qu'à attendre le lever normal, entre six et sept!

        Mais de toute façon Dépression dormait mal et il se demanda encore pourquoi... Un dîner trop lourd? La banane du soir? Dépression eut un pâle sourire: dans le temps, on disait que ce fruit donnait des cauchemars! C'était à une époque où on croyait que les libellules étaient aveugles et qu'elles crevaient les yeux! Depuis, on avait appris que l'Univers avait quatorze milliards d'années, sans comprendre encore pourquoi la matière avait "triomphé" du vide!    

        Mais des cauchemars, Dépression en avait et il se débattait péniblement avec eux, ce qui le laissait épuisé! Insomniaque et victime de cauchemars: le compte de Dépression était bon et son espérance de vie, selon la science, en diminuait d'autant! Comment lutter contre le stress? Mais en indiquant combien il est inquiétant, néfaste! La médecine n'avait honte de rien! De nouveau, Dépression fut livré à lui-même et il sut qu'il devait se débrouiller seul! De nouveau, il regarda en lui-même, à la recherche d'une solution pour moins souffrir!

        Sans doute avait-il peur, mais de quoi? Il était anxieux, cela était certain! Son estomac lui faisait mal et il lui arrivait d'avoir des crampes, même au lit, où il aurait dû sourire comme un bienheureux, après une rude journée de travail! Mais ce n'était pas le cas... Ah oui, il faisait partie de ces natures nerveuses, qui exagéraient leurs maux et auxquelles il manquait de l'exercice! Après, tout rentrerait dans l'ordre! Car les autres étaient plus équilibrés et ne se tourmentaient pas autant!

        La solution était simple! Un peu d'air frais! Décidément, la médecine n'avait honte de rien! Et si... et si Dépression refoulait sa vraie personnalité sexuelle, autrement dit son homosexualité! Il considéra une énième fois la chose, car il ne fallait rien négliger! Celui qui souffre examine chaque pierre du chemin! Il n'est pas comme ces types qui passent, rayonnants de santé! Il ne croit plus depuis bien longtemps qu'il existe des sommets glorieux, mais qu'on vit plutôt dans le maquis! Mais bon, Dépression se vit changer de préférence sexuelle et poussa un profond soupir: comme si le problème résidait là! Est-ce qu'on vit dans une boîte à chaussures?

        Mais il est vrai que Dépression était seul! Et s'il était marié, avec des enfants et un travail régulier? Il n'aurait pas le choix, il serait plein d'obligations et alors il se troublerait moins, car il n'en aurait pas le temps! Il serait par monts et par vaux! Il affirmerait plein de choses! Appuyé par sa femme, il ferait part de ses haines! Il ferait tourner le monde autour de lui! C'est l'avantage du tourbillon: il rend aveugle!

        Mais pourquoi Dépression était-il seul? Narcissisme? Il manquait de convivialité! Il n'était pas sympa! Il devait se montrer plus ouvert, avenant! Désormais, il aurait le sourire et il saluerait et les uns et les autres! Il ferait de la gym dans un club et rirait aux plaisanteries! Voilà, il faisait encore son procès! S'il était malheureux, c'était de sa faute! Heureusement qu'il n'avait pas de famille, il aurait ennuyé tout le monde!

        Dépression avala sa salive... Il avait peur, mais de quoi? Il considéra rapidement l'actualité... Rimar, dans sa guerre contre la Kuranie, tuait des enfants rien que par orgueil! Il ne voulait pas reconnaître son erreur et les bombes continuaient de pleuvoir! Dépression serra les poings! Une immense colère l'envahit! Mais il y avait aussi mauvais! D'autres ailleurs mettaient à mort des individus parce qu'ils avaient insulté Dieu! On utilisait le Dieu d'amour comme un bourreau! Dépression eut envie de hurler!

        Quoi d'autre dans le pays? Des inquiétudes, des inquiétudes, des manifestations, des colères, des revendications! "Les imbéciles! songea Dépression. Que ne donnent-ils un sens à leur vie? Ce n'est pas au gouvernement de le faire! Si le souci, c'est l'argent ou la sécurité matérielle, c'est impossible de trouver la paix! On ne veut pas voir que c'est de la reconnaissance qu'on demande! Seul le respect prouve qu'on existe et donne confiance!"

        "Bien, j'ai avancé... se dit Dépression! Cinq heures! Je suis sur la bonne voie! J' vois le bout! Mais alors qui me respecte moi? Pourquoi ne suis-pas tranquille? Mais comme le monde moderne est vide! Que disaient les penseurs à l'origine de ce monde? Ah oui, qu'il fallait accepter sa vie telle qu'elle était! sans Dieu, sans qualités extraordinaires, sans soif d'infini, etc.! Mais pourquoi ces hommes nous ont soûlés avec leurs messages? Parce qu'ils ont été incapables de vivre, sans attirer l'attention sur eux! De vraies stars de cinéma! Non, décidément, il va falloir que je me débrouille tout seul!"

        Et l'estomac de Dépression se crispa encore une fois!

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        Atermoiement est une belle blonde, mais qui n'a pas confiance en elle, de sorte qu'elle se demande toujours ce qu'elle doit faire! Elle est chez elle, nerveuse, et elle inspecte son intérieur, comme si une menace pesait instamment sur ses épaules! Elle doit sortir, mais il ne s'agirait pas que, durant son absence, un incendie se déclare! Elle s'imagine revenir de ses courses, découvrant les pompiers s'affairant autour des ruines fumantes de son appartement! Elle ne le supporterait pas, elle n'en aurait pas les forces!

        Atermoiement le sait, elle est fragile psychologiquement! Est-ce qu'elle a bien éteint la lumière ici? Bien sûr, mais elle va quand même vérifier! C'est fatigant, mais Atermoiement ne peut pas s'y soustraire: elle obéit à une angoisse! Elle doit s'assurer qu'elle ne commet pas d'erreurs, pour être soulagée! Il y a un nom pour ça... Une obsession! Voilà, Atermoiement est victime d'obsessions! Elle est obsessionnelle et peut-être même compulsive! "Tant qu'à faire! se dit-elle. Au point où j'en suis, autant charger la brouette!" "Voici mon corps livré pour vous...", murmure-t-elle encore, avec un petit sourire triste.    

        Ses amies la morigènent! Elle ne fonce pas assez! Elle réfléchit trop! Elle manque de mordant! Il faut saisir sa chance! La "grosse pomme" est là! "Ouais, ouais, répond Atermoiement. Moi, aussi, je lis les revues féminines! La mode, prendre soin de soi, dresser les mecs, se valoriser, utiliser le sexe... J'en oublie sûrement!

        _ Eh ben alors? font ses amies. Qu'est-ce que t'attends? Nous, on part en vacances! On tire notre épingle du jeu! On profite!"  

        Atermoiement écoute et rêve... Que s'est-il passé pour qu'elle doute d'elle-même à ce point? pour qu'elle ait ses angoisses, ses idées saugrenues et obsessionnelles, cette peur qui ne la quitte jamais vraiment? Il faut bien entendu revenir en arrière, à l'enfance, quand le cerveau était tendre! A cette époque, elle s'était heurtée à son père, avec une telle violence, une telle constance que cela avait stupéfié le reste de la famille! Pourtant, pour les autres, il était le meilleur père du monde ou peu s'en fallait! Alors pourquoi cet affrontement? Qu'est-ce qui l'avait gênée chez son père?

        Evidemment, elle n'avait pas fait le poids face à un adulte, d'autant qu'elle était animée, comme il se doit, par un vrai amour filial! Seule, elle avait tout "encaissé"! les vexations, les injustices les plus criantes, les corrections corporelles! Elle en avait été sapée, détruite! Elle nageait tout le temps, sans avoir pied! Elle n'avait pas de racines! Car jamais, jamais, elle n'avait vu une lueur, un fait, entendu une parole qui lui eût donné raison, de la valeur, en l'apaisant! A force d'être un problème, sans même savoir pourquoi, elle s'en trouvait haïssable et elle n'osait rien entreprendre!

        "Tu n'as qu'à suivre une thérapie! lui avaient dit ses amies. Prends le temps de choisir ton thérapeute et tu viendras à bout de tes traumatismes! Tu te feras justice et tu seras vraiment de retour parmi nous! On n'est plus au Moyen Age, que diable! Y a des solutions!"

        Voire! Par exemple, Atermoiement est dans la rue et elle croise des riches, des notables, bien visibles et qui paradent, qui font les importants, pour qu'on les regarde! Mais ils sont surpris au passage par l'indifférence d'Atermoiement, alors qu'elle est une belle femme, avec de la prestance! Car celle-ci, malgré sa fragilité, ne supporte pas l'orgueil sur une planète perdue dans l'espace, dans une vie qui peut comporter tant de souffrances!

        "Bien vu! lui fait un ami de gauche! Tu as le sens de la justice sociale! Il faut aider le pauvre! et pour ça, s'attaquer aux riches et aux profiteurs!"     

        Mais ce n'est pas aussi simple! Car Atermoiement subit aussi des regards chargés de haine et de mépris, de la part des manifestants vêtus de gilets jaunes ou munis d'un drapeau rouge! Pourquoi? Mais parce qu'elle ne les admire pas, qu'elle ne leur est pas soumise! Eux aussi, comme les riches, paradent, veulent être le centre d'intérêt, jouer les vedettes et cela écœure Atermoiement! 

        Voilà, c'est l'égoïsme et l'hypocrisie de son père qui lui sortaient par les trous de nez! C'est cette "folie" sur Terre! Atermoiement reste une étrangère dans la société, elle doit l'admettre, l'accepter, ne pas en avoir peur!  

        Elle cherche ses clés, passe devant la table de la cuisine et soudain d'un violent atémi, elle casse celle-ci en deux! Puis, elle dit: "Je sais, Seigneur, je ne devrais pas m'énerver!"

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        Owen Sullivan est invité à Adofusion pour le lancement, dans le Métavers, du Macamo programme! "Tu vas voir, on a vraiment fait quelque chose de bien!" le rassure Sam Bôme. On n'a fait que finaliser ton travail et celui du regretté Macamo! Les ventes sont déjà bien parties!"

        Sullivan met son casque et se réjouit de retrouver le Magicien! Il se dit que Sam Bôme n'est peut-être pas aussi mauvais qu'il en a l'air, qu'il ne faut jamais désespérer, mais il découvre un décor qui le désarçonne! On est sous un ciel noir et le sol est boueux! Un militaire s'approche de Sullivan et lui crie: "C'est vous Sullivan? On embarque dans la cinq!" et sans plus attendre, il pousse le fondateur d'Adofusion vers un énorme engin, qui ressemble à une moissonneuse géante et armée!

        A l'intérieur, d'autres hommes saluent le nouveau venu, qui est installé à un poste et l'engin démarre! Il est monté sur des chenilles et il écrase les arbres qui semblent lui barrer la route! Sullivan respire mal et ne comprend rien à la situation! Son voisin se présente: "Boux... Boxie pour les intimes! Nouveau hein? J' t'explique! Ici, le voyant Nécessité! Dès qu'il s'allume, t' appuies d'ssus!

        _ Et qu'est-ce qui s' passe?

        _ On crée d' la ville, mec! répond émerveillé Boux! On sème des graines de bâtiments, qui poussent toutes seuls! Eh! C'est qu'il faut des logements pour les gens, des usines pour les nourrir, les vêtir, etc.! d'où le voyant Nécessité! On est la civilisation, le bon côté, OK?"

        A ce moment, l'engin fut secoué et des gerbes de feu zébrèrent les hublots! "Les Fanas!" cria quelqu'un! L'engin vira brusquement, puis il se mit lui-même à tirer et à cracher des flammes! "Les Fanas? demanda Sullivan.

         _ Ouais, les Fanatiques! répondit Boux. Tous ceux qui empêchent le progrès, quoi! Parmi eux, les Ecolos sont les plus féroces! Si tu tombes entre leurs mains, couic! De vrais sauvages! Mais on a un général du tonnerre! Le duc de l'Emploi! C'est lui qui commande notre division! Un héros!"

        A cet instant, de nouveau l'engin fut touché et tout le monde grinça des dents! "Ils ont lâché les étourneaux!" entendit-on. Une masse noirâtre, bruissante, enveloppa l'engin, qui ne fut plus éclairé que par de petites lumières rouges! "S'ils réussissent à pénétrer, ils nous crèveront les yeux!" affirma Boux et les mitraillettes entrèrent en action!

        Ce fut un véritable carnage! Partout des plumes et du sang! "Nécessité s'allume! cria Boux à Sullivan. Vas-y! Sème de la ville! Sème! On va leur en mettre jusqu'au trognon!" Sullivan fit semblant d'appuyer sur le bouton, puis l'engin dévasta un bois, avant de ralentir dans une plaine... "Si tu sens que ça chauffe trop, expliqua Boux, parce que des fois les villes se développent trop vite, tu as le frein Science ici! Tu vois? Tu peux calmer le jeu! Eh, ouais, mec, on fait pas n'importe quoi! On est des gens sérieux!"

        Il se mit à pleuvoir et l'engin s'arrêta, comme si la pluie refroidissait même les combats! "Allez viens, dit Boux, on peut sortir quelques minutes!" Sullivan opina, mais il montra aussi une photo sur un tableau de bord "C'est le Magicien, précisa Boux! C'est lui le chef des Fanas! Une véritable ordure! Mais tout le monde est d'ssus et on aura sa peau!"

        Sullivan s'extirpa de l'engin et retrouva le sol... Il regarda autour de lui: le ciel était vide, sombre et jusqu'à l'horizon, il n'y avait plus que des arbres calcinés ou des cendres! Sullivan baissa la tête, se sentant complètement abandonné, puis il enleva son casque!

        "Hein? Qu'est-ce tu dis d' ça? lui jette Sam Bôme. C'est d'un réalisme! Quelle compétition! Eh! Mais attention, à chacun de suivre son camp! L'esprit de Macamo a été respecté! Que le meilleur gagne!"   

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        Hypocrisie se maquillait devant son miroir et elle se sentait nerveuse! C'était en effet la première d'une pièce de théâtre, dans laquelle elle jouait et son entrée en scène était imminente! Pourtant, elle connaissait par cœur son rôle et elle n'avait donc pas de soucis à se faire! Mais, justement, elle avait tellement répété son texte qu' elle ne savait plus très bien où était la réalité! Elle avait fini par s'identifier complètement à son personnage!

        Ainsi, dans la rue, quand il lui arrivait de donner son avis, elle s'apercevait brusquement qu'elle avait récité sa pièce! Inversement, lors des répétitions, elle laissait soudain échapper sa véritable personnalité et à la grande stupéfaction de ses partenaires, elle exprimait des idées absolument contraires au texte! Qui croire? La comédienne ou le personnage? Celui-ci bien entendu, puisque c'est lui que les spectateurs suivraient, aimeraient ou détesteraient!

        Pour se rassurer, Hypocrisie se résuma encore son rôle... Elle haranguait une foule et elle disait: "Qui voudrait travailler plus? Pendant plus de trente ans, j'ai effectué mon devoir! Je me suis levé tôt, je me suis astreint à ma tâche pénible et on voudrait reculer mon départ à la retraite? N'ai-je pas mérité le repos? Regardez mon corps fatigué et vous voudriez l'user davantage?" 

        A ce moment, la foule montrait son approbation, mais un contradicteur prenait la parole: "N'as-tu pas choisi la sécurité? Ne t'es tu pas empressée, dès le début de la vie, de te mettre des fers aux pieds? As-tu essayé de combattre ta peur? de chercher un idéal?"

        Devant son miroir, Hypocrisie avala sa salive, car elle appréhendait ce passage! En effet, en tant que comédienne, elle était plutôt d'accord avec son contradicteur: elle n'avait certes pas choisi la sécurité et son métier restait des plus précaires! La retraite lui semblait une chose tout à fait abstraite! Elle obéissait elle-même à sa passion et à cet instant de la pièce, elle ne pouvait puiser en elle pour enrichir son personnage, d'autant que son contradicteur enfonçait le clou! Il disait: "Tu fais voir le travail uniquement comme une corvée... Mais n'a-t-il pas donné un sens à ta vie? Ne rejoignais-tu pas des camarades? Ne plaisantais-tu pas avec eux? Commençais-tu directement ta journée par suer? N'étais-tu pas soulagée d'être occupée? N'étais-tu pas fière de remplir ton devoir? de dire que tu faisais ceci ou cela? N'étais-tu pas en règle avec ta conscience?

        _ C'est vrai, répondait Hypocrisie! Mais la routine m'a vaincue! L'ennui m'a fait grise! Le sentiment d'être exploitée aujourd'hui me remplit d'amertume! Je ne peux plus supporter mon travail! Je rêve d'une maison à la campagne, avec mon mari, où nous coulerons des jours heureux! Si la retraire vient trop tard, lequel de nous deux tombera en premier malade, pour que nos vies deviennent un cauchemar!

        _ Tu as raison: quand le cancer arrive, c'est le malheur sur la maison! Mais le travail n'est-il pas le rempart contre l'angoisse? N'est-ce pas elle qu'il faudrait regarder dans les yeux et guérir? N'est-ce pas elle qui ronge et détruit?

        _ Je ne comprends pas ce que tu veux dire... Mais ce que je vois, c'est que tu es un ami des riches et des profiteurs! Honte à toi, car tu es venu semer le trouble et la discorde!"

        Le dialogue se termine là et Hypocrisie fait un signe qui entraîne la foule à lyncher le contradicteur! La comédienne se voit triomphante!