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La Nuit des Doms (68-72)
- Le 10/01/2026

"Vous savez pourquoi on m'appelle la betterave?"
100 000 Dollars au soleil
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Le trio Paschic, Web et l’elfe est maintenant dans la lande… Le terrain est bien sauvage, austère même… Des pics granitiques, dorés par les lichens, émergent d’une bruyère qui frissonne au vent ! Il n’y a pas d’arbres et le sol est crevassé et boueux… Au loin, on aperçoit la mer, que des rayons explorent sous les nuages !
C’est le vent et l’oubli qui règnent ici ! On finit par ne plus penser à rien, comme si l’esprit lui-même se dissolvait dans le temps ! Il en ressort une certaine hébétude, compensée par la majesté du lieu ! On y apprend la valeur de l’attente et de la confiance !
« Eh ! Qu’est-ce qu’on voit là-bas ? s’écrie l’elfe.
_ On dirait une armée ! » fait Web
En effet, des masses sombres de créatures marchent vers le sommet où se trouve le trio, qui comprend qu’elles montent à l’assaut ! « Ce sont les Inquiétudes du Cube ! explique Paschic. Elles tiennent à ce que personne ne lui échappe !
_ Bon sang ! lâche Web.
_ Vous voulez dire… qu’elles viennent pour nous détruire ? demande l’elfe.
_ Exactement ! répond Paschic. Elles veulent nous détruire, nous anéantir, nous ramener dans le Cube, nous faire comme lui, nous transformer en Doms !
_ Mais… mais qu’allons-nous faire ?
_ Nous défendre !
_ Mais elles sont des milliers ! Et vous avez vu leurs têtes ? »
Là-bas, il est vrai, le spectacle est saisissant, effrayant, terrible ! Les Inquiétudes progressent, indifférentes quand elles trébuchent, tirant inexorablement leurs lourdes machines de guerre, avec des corps noirâtres, à cause de la tourbe !
Leurs visages sont inexpressifs, fermés à toute pitié, cruels, incroyablement déterminés ! Leurs regards fouillent jusqu’aux tréfonds, repèrent la peur et sourient en la reconnaissant ! C’est leur dessert ! Et maintenant elles poussent de grands cris de joie, à la vue du trio qui tremble, isolé sur sa hauteur !
« Il vaut mieux prendre la fuite ! jette l’elfe.
_ Inutile ! Elles nous retrouveront ! Il faut combattre ici même !
_ J’ai bien une lime à ongle, fait Web, mais…
_ Nous avons l’avantage du terrain, reprend Paschic. Dans le Cube nous n’aurions aucune chance ! Mais nous sommes dans la Chose ! Elle va nous aider !
_ Mais comment ? interroge crispé l’elfe.
_ Tu devrais le savoir ! Aurais-tu perdu la foi ? »
L’elfe hausse les épaules et laisse faire Paschic, qui à présent dit : « J’appelle à moi les feuilles mortes ! celles qui couchées n’ont plus de couleur ! qui pourrissent dans les flaques, qui sont parfois couvertes de givre ! celles qui forment un tapis humide, immense sous les bois ! Levez-vous les feuilles ! Venez montrer que même mortes, vous valez chacune mille inquiétudes ! Venez montrer que même mortes, vous avez dix mille fois plus de beauté que le Cube ! Venez, armées de votre patience, de votre souplesse, de votre silence, de votre temps immobile ! »
Alors les feuilles se lèvent ! Elles quittent les bois ! Elles s’amassent en paquets, pour former elles-mêmes des combattantes ! Elles sont humides et poisseuses ! lourdes, sourdes au mal ! Elles éteignent toutes les fureurs ! assourdissent tous les bruits ! endorment toutes les haines !
Le trio assiste au combat ! Les Inquiétudes sifflent, avec leurs yeux de feus ! Leur flamme semble éternelle, indestructible ! Les épées nues jettent des éclairs ! Les machines balancent leurs pierres ou leurs boules incandescentes ! Tout cela sous le ciel sombre et les premières rangées des feuilles sont détruites, pulvérisées ! Les chefs des Inquiétudes exultent, encouragent leurs troupes ! Le goût du sang enivre ! La victoire paraît proche !
Mais les feuilles ont un pouvoir bien à elles ! Elles embourbent, murmurent, charment encore, imprègnent, entraînent dans un songe, dans un abîme ! Elles finissent par prendre toutes les Inquiétudes dans une nasse et c’est l’hécatombe, le carnage !
Les Inquiétudes se fatiguent à frapper cette masse humide, douce, calme ! Elles baissent les bras, s’enfoncent, meurent ensevelies ! Elles courbent la tête, vaincues ! On ne les voit plus dans les tourbières ! Où sont leurs armures étincelantes, le rouge de leurs casques, leur violence exacerbée ?
Ici, parmi le granit et la lande, on n’entend plus que le vent ! A peine retrouverait-on un bout d’acier et encore on se demanderait d’où il vient ! Les Inquiétudes sont entrées dans la légende ! Ont-elles vraiment existé ? Il faut le demander à la lande ! C’est elle qui raconte et qui connaît les secrets ! Il est possible qu’elle se rappelle la bravoure des feuilles et leur grande victoire !
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Le trio reprend sa marche sur la lande, mais il n’en est pas quitte pour autant ! « Je crois qu’on nous suit ! fait l’elfe.
_ Oui, approuve Paschic, qui regarde en arrière. Il y a des Inquiétudes là-bas…
_ Je croyais qu’elles avaient toutes été exterminées dans la bataille !
_ Il faut comprendre que le Cube en envoie incessamment ! C’est une lutte constante !
_ Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ? demande Web.
_ Rien ! Où plutôt on s’efforce de rester calme, en espérant qu’elles se tiennent à distance ! »
Mais à peine Paschic a-t-il fini de parler qu’une flèche siffle et vient frapper l’elfe ! Celui-ci va s’écrouler, quand il est rattrapé par Paschic, qui dit : « Vite Web, cherchons un abri ! Car notre ami a besoin de soins ! »
En fait, le soir tombe et c’est un miracle si on trouve une vieille ferme abandonnée ! La toiture est à moitié effondrée et les murs sont envahis par les ronces, mais tout de même le vent y pénètre moins et on s’efforce d’allumer un feu ! L’elfe, couché sur des restes de foin, se met à délirer, sous l’effet du poison contenu dans la flèche.
« J’ai pas d… retraite, dit-il péniblement.
_ Qu’est-ce qu’il raconte ? fait Web, qui ramasse du bois.
_ Les Inquiétudes sont en lui maintenant, répond Paschic. On peut le perdre, vous savez ? La panique peut le gagner et j’en ai vu s’enfuir vers nulle part, en criant !
_ On va tâcher d’éviter ça !
_ On a besoin d’eau chaude ! Un thé, ça peut aider ! Et puis, il va falloir veiller sur lui ! »
Web opine, mais l’elfe fait de nouveau entendre sa plainte : « Tous ces pauvres…, toute cette insécurité ! Oh ! Il me faut d’ l’argent ! beaucoup d’argent ! Je ne craindrais plus rien…, plus rien !
_ Son front est brûlant ! dit Paschic.
_ Le feu commence à prendre…
_ Toute cette folie ! Tous ces mensonges ! reprend l’elfe, qui se met à sangloter. Toute cette hypocrisie ! Mais tout ça, boouuuh ! C’est la faute du gouvernement ! Il s’empiffre, quand les pauvres grelottent dehors ! Booouh !
_ Ben, dites donc, lâche Web, ça chauffe dans ses méninges !
_ On n’est pas encore au maximum de la fièvre…, précise Paschic. Le Cube est de toute façon une machine à Inquiétudes ! Il écrase tout sur son passage !
_ Et le chauffage ? Qui va payer le chauffage ? demande maintenant l’elfe, en gémissant. Booouuuh, nous sommes seuls au monde ! Tout ça à cause des riches ! Je les hais ! Mon Dieu, comme je les hais !
_ Tiens l’elfe, bois ça ! Ça va te faire du bien !
_ Slurp… Ma grand-mère était une femme solidaire ! dit soudain l’elfe. Elle faisait de la solidarité comme on respire ! toujours soucieuse du pauvre ! luttant incessamment contre l’injustice ! Une femme merveilleuse, exceptionnelle !
_ Il délire complètement ! réagit Web.
_ Ce rêve l’aide à combattre ses propres inquiétudes ! Ce n’est pas si mauvais ! Évidemment, il oublie que c’est d’abord notre propre mépris qui crée l’injustice !
_ Il peut, il tient ses coupables ! explique Web.
_ Bande… d’ignares ! jette l’elfe, le front en sueur. Ramassis d’ droite ! Rats puants ! Bande de nazis !
_ Eh ! Doucement ! s’écrie indigné Web.
_ Il faut en passer par là, pour que le poison sorte ! minimise Paschic.
_ Tout de même…
_ La soli… darité, fait le malade, c’est not’ quotidien, not’ credo !
_ Bien sûr, approuve Paschic, qui veut aider l’elfe. Nous n’ sommes pas tous égoïstes, ni méprisants ! C’est l’État qui est injuste ! C’est l’ pouvoir qui nous met d’ dans !
_ Xactement !
_ Eh ! Oh ! Corrige Web. Qui paye le nouveau stade, les nouvelles infrastructures ? C’est bien l’État !
_ Traîîître !
_ Voyons Web, fait Paschic. Vous voyez bien qu’il est malade ! »
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La nuit se passe, mais le délire continue ! « La science, dit l’elfe, en empoignant Paschic, la science !
_ Oui ?
_ La science, par son objo…, son objectivité ! Elle va nous aider à développer not’ sens critique !
_ Bien sûr ! répond toujours conciliant Paschic.
_ Elle va… Grâce à elle, on va pouvoir lutter… contre la désin… formation !
_ Ne vous fatiguez pas l’elfe… Rassurez-vous, nous restons à vos côtés !
_ Il est salement touché ! murmure Web.
_ Oui, lui répond tout aussi bas Paschic. Il a tellement peur qu’un Cube imaginaire se dresse dans son esprit !
_ Un Cube gouverné par la raison, c’est ça ?
_ Oui, un Cube propre, aux infrastructures modernes ; un Cube modèle en quelque sorte ! où la science éteint les passions, les haines !
_ Même celle à l’égard de l’État ?
_ Vous ne pouvez pas demander à un malade une totale cohérence ! Même si l’État reste le payeur, on doit conserver le droit de lui cracher à la figure ! C’est de bon ton, pour expliquer les insuffisances !
_ Dites, il y a encore une chose que je ne comprends pas… Si « son » Cube est éminemment solidaire, pourquoi a-t-il aussi peur ? Car c’est bien notre égoïsme à tous, qui nous fait craindre le monde, d’où notre violence, notre saleté, nos drogues, etc. !
_ Tout à fait…, mais il est encore très difficile d’aller au fond des choses, et même la science en est bien incapable ! Mais nous aimons nos illusions ! Le Cube de l’elfe, à présent, apparaît comme un bastion de la solidarité et de la connaissance, face à la rapacité et donc à l’obscurantisme de l’État !
_ C’est un cube immaculé !
_ Magnifique, mais irréel, puisqu’il se trompe déjà sur lui-même !
_ Alors qu’est-ce qu’on fait ?
_ Déjà, on ne fâche pas l’elfe ! On n’essaie pas de démonter son illusion ! Dans son état, dieu sait quelle pourrait être sa réaction ! Il y a un risque de faire empirer le mal !
_ Mais seule la vérité peut guérir !
_ Certainement ! Mais je le vois parfaitement nous sauter à la gorge ! Il vous a déjà traité de traître ! Non, j’ai un élixir qui peut le soulager…
_ Tiens ?
_ Oui, c’est un élixir que je fabrique moi-même et que j’appelle l’élixir d’éternité !
_ Eh ! C’est vendeur !
_ Je l’espère bien ! L’échelle est haute, mais je grimpe !
_ Ah ! Ah !
_ Voilà l’aube qui pointe… Le réveil va être angoissant pour l’elfe… Il va nous falloir redoubler d’attention ! »
Effectivement, l’elfe émerge d’un demi-sommeil, avec une tête à faire peur ! « Hein ? Où je suis ? Mon Dieu, y a un tas d’ choses à faire ! Ouille ! J’ai mal au dos ! Faut pourtant y aller ! Y a plus d’ pain, j’ parie !
_ Doucement, l’elfe, fait Paschic. Vous avez été touché par une flèche des Inquiétudes !
_ J’ai rêvé de droitards cette nuit ! C’était vous ! Alors, écoutez-moi, j’ suis d’accord pour une police municipale, mais c’est bien parce que l’État a manqué à tous ses devoirs !
_ Ça y est, la fièvre le reprend ! s’écrie Web.
_ L’elfe, je vais vous donner un élixir à ma façon ! Vous allez vous sentir tout de suite mieux !
_ Seule la science peut m’ sauver !
_ Bien sûr, mais buvez-en un coup tout de même ! »
L’elfe s’exécute et après quelque minutes, il dit : « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Vous en faites une drôle de tête ! Ah ! Je ne suis jamais senti aussi bien ! Bon, il va falloir faire du feu… j’adore l’odeur de la fumée au p’tit matin !
_ Bon sang ! C’est un produit miraculeux ! lâche Web à Paschic, alors que l’elfe ramasse du bois en sifflotant. Toutes ses inquiétudes ont disparu ! Comment ça marche ?
_ Maintenant, l’elfe a le sentiment de l’éternité à chaque seconde ! Il est totalement dans le moment présent, avec une paix infinie, que rien ne peut entamer ! Il est heureux ! »
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Après son petit-déjeuner, le trio repart, mais Paschic garde un œil sur l’elfe, car l’élixir d’éternité n’est pas éternel justement, quelle que soit sa valeur ! Le combat contre les Inquiétudes ne cesse jamais vraiment et la paix est à gagner chaque jour ! Mais enfin l’état que procure l’élixir existe bien, car il est le fruit d’une longue expérience !
La lande a laissé la place à des herbages, où paissent des troupeaux et c’est un paysage plus accueillant, qui rassénère les voyageurs ! Bientôt, on aperçoit un château, qui a l’air très fréquenté, puisque des gens et des charriots y circulent sur son pont d’entrée et le trio s’en approche naturellement !
Un femme, en tenue sobre, avec un large sourire, reçoit les visiteurs ! Accompagnée par des assistantes, elle s’élance vers le trio en disant : « Je suis la citoyenne Solidaire ! Bienvenue au château de la Solidarité ! » Comme le trio demeure bouche bée, elle rajoute : « Ici, nous ne jugeons personne ! Notre but est d’apporter un peu de réconfort à tous ceux qui en ont besoin ! Laissez-moi vous embrasser ! »
Le trio se laisse faire, quoiqu’un peu surpris, mais on ne peut contester à cet accueil sa volonté de chaleur humaine ! « Entrez ! Entrez ! rajoute la citoyenne Solidaire. Venez vous réchauffer ! Vous ne refuserez sûrement pas un bon café, ou du thé, avec des gâteaux ? Ah ! Ah ! Fait frais c’ matin ! C’est la première fois que vous avez recours à notre association, pas vrai ? Vous allez voir comment nous fonctionnons ! C’est très simple ! »
Le trio emboîte le pas de la citoyenne et découvre une vaste salle, où se tient déjà un bon nombre de personnes aux allures nécessiteuses ou perdues ! Certains sont là comme chez eux et l’ambiance est plutôt bon enfant ! « Installez-vous, installez-vous ! fait la citoyenne. J’arrive avec les boissons chaudes !
_ Elle me rappelle ma grand-mère, dit l’elfe une fois assis, elle aussi pratiquait la solidarité comme elle respirait ! C’est beau, c’est grand ! Quelle leçon ! »
Paschic et Web ne répondent rien, un peu hébétés à vrai dire et plutôt habitués aux grands espaces ! « Et maintenant, vous allez me raconter vos histoires ! fait la citoyenne, en revenant avec les boissons fumantes et en prenant place à la table du trio. Et si on commençait par vous ? Vous vous appelez ?
_ Paschic…
_ Quel drôle de nom ! Hi ! Hi ! J’ai hâte d’entendre ce que vous allez me raconter !
_ Malheureusement, je n’ai rien à raconter…
_ Allez, tout le monde en a sur le cœur ! Vous pouvez tout m’ dire, je ne jugerai pas ! Et ici, c’est comme si nous étions tous frères et sœurs ! C’est ça, la solidarité ! Hi ! Hi ! »
Mais Paschic garde le silence, ce qui produit une véritable gêne, même chez l’elfe… La citoyenne repart à la charge : « Mais enfin qu’est-ce qui vous bloque ?
_ Et vous, pourquoi vous insistez ? demande Paschic. N’avez-vous pas dit en préambule que vous ne jugez pas !
_ Bien sûr ! Si vous préférez rester secret, libre à vous ! répond la citoyenne, qui s’en va.
_ Mais enfin pourquoi n’avoir pas lâché un peu d’ lest ? s’indigne l’elfe. Vous l’avez vexée !
_ Parce qu’elle n’est pas du tout ce qu’elle croit être ! Vous allez voir ! »
En effet, deux Doms massifs viennent à la table… « Monsieur Paschic, veuillez nous suivre s’il vous plaît ! » dit l’un et Paschic obéit tranquillement, sous l’œil surpris de ses amis ! On quitte la salle, pour un couloir et on entre dans un bureau, celui de la citoyenne, qui paraît rouge de colère ! Elle va et vient dans le bureau et Paschic lui fait face, avec les deux armoires à glace derrière ! Paschic a l’habitude de ce genre de situations, où le rapport de force est déséquilibré et pour lui, la citoyenne a déjà dépassé toutes les lignes rouges !
Par contre, celle-ci a l’air de découvrir un nouveau monde, celui qui peut lui tenir tête, car la plupart qui viennent en ces lieux sont déjà fragilisés et trop contents qu’on s’occupe d’eux ! « Espèce de salopard ! jette la citoyenne ! Non mais pour qui tu t’ prends ? C’est moi qui commande ici ! Tu crois qu’on n’est pas assez bien pour toi, c’est ça ? Tu crois qu’on est d’ la crotte ?
_ J’ suis Paschic...
_ Pauvr’ type ! Sale morveux ! Tu vas m’ raconter ton histoire, c’est moi qui t’ le dis !
_ Vous allez m’apprendre la solidarité, c’est ça ?
_ Mais, mais tu continues à répliquer ! Franz, montre au monsieur que nous avons des arguments ! »
Le dénommé Franz fait un pas en avant et envoie un violent coup dans les côtes de Paschic, qui s’effondre comme scié en deux !
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« Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ici ? s’écrie Web en pénétrant dans le bureau, accompagné par l’elfe. Comment osez-vous battre notre ami ?
_ Votre ami, réplique la citoyenne Solidaire, est indigne de notre aide ! Il ne respecte pas les règles de notre association, qui demande d’abord de respecter les autres !
_ Mais est-ce une raison pour le frapper ? reprend Web, qui aidé de l’elfe remet debout Paschic.
_ Certains cas sont difficiles, voire dangereux, se justifie la citoyenne. Malgré notre bonne volonté, nous sommes contraints d’agir, pour préserver la sécurité de tous… D’ailleurs, je vous prierais de quitter les lieux... »
Le trio s’en va, avec Paschic toujours soutenu par ses compagnons, et c’est de nouveau la route, avec ses flaques encore glacées ! L’elfe, sensible au froid, n’y tient plus : « Mais bon sang, Paschic, pourquoi a-t-il encore fallu que vous vous mettiez tout le monde à dos ! On était là peinards au chaud ! Des croissants ou du cake nous tendaient les bras ! Il suffisait de raconter à la citoyenne un bout d’histoire, un tout petit bout, qui lui aurait donné satisfaction… et voilà, on aurait été aux pommes ! Mais non, monsieur s’est montré droit, glacial, intransigeant, la justice même ! La justice de ne je sais quoi ! Et hop, tout le monde dehors !
_ Il n’a pas tout à fait tort ! approuve Web. Avec votre attitude, Paschic, il n’y a aucune relation sociale possible ! Il est bon de mettre de l’eau dans son vin !
_ Vous savez quoi, Paschic ? reprend l’elfe. Je pense que vous avez un gros problème affectif, ce qui vous fait demander l’impossible ! Faut soigner ça, vieux, sinon vous allez finir tout seul !
_ Alors vous n’avez toujours pas compris de quoi il retourne ! répond subitement Paschic, avec une grimace, due à une douleur persistante. Vous n’avez pas encore compris ce qui se joue !
_ Mais vous allez nous l’ dire ! jette l’elfe entre ses dents.
_ Mais pourquoi le Cube continue-t-il à détruire la Chose, jusqu’à nous mettre en danger ? Pourquoi le Cube piétine-t-il la beauté, avec la plus parfaite indifférence ? Pourquoi le Cube lui-même est-il toujours en crise et se montre de plus en plus gagné par la violence et l’injustice ? Pourquoi sommes-nous écrasés par l’angoisse et le désespoir ? Mais la réponse est simple, parce que nous nous berçons de nos illusions ! »
Web et l’elfe maintenant écoutent, mais la tête rentrée, comme si c’était malgré eux ! Paschic poursuit : « Que nous dit la partie du Cube, gouvernée par le maire Chenu ? Mais qu’elle est irréprochable, qu’elle fait le job, qu’elle travaille pour le bien, qu’elle reste l’un des bastions de la solidarité, éclairé par la science ! Et que ma foi, si le monde autour va mal, c’est à cause des défaillances de l’État et de l’avidité de la sphère financière ! Et donc, si on suivait l’exemple du Cube, à la mode Chenu, on arrêterait de détruire la Chose et on se respecterait les uns les autres, en faisant reculer l’injustice sociale !
_ Et alors, n’est-ce pas le but ? jette amer l’elfe.
_ Mais c’est une illusion, qui ne permet pas de s’attaquer au vrai problème ! Alors, comme ça, le maire Chenu est juste et il ne détruit la Chose que par nécessité ? Alors, comme ça, il n’est pas inquiet lui-même et il n’angoisse pas, s’il reste tranquille ? Alors, comme ça, il ne veut pas triompher de ses adversaires, il ne tient pas à ce que sa ville soit un modèle du genre, il ne rêve pas d’une cité merveilleuse, qui gonflerait sa vanité ? Mais si et c’est pourquoi il ne voit pas la Chose, il ne sait même pas ce que c’est, quelle est sa valeur et quel enseignement, quelle vérité elle peut donner ! Le monsieur goûte son pouvoir, derrière le paravent du progrès et du besoin !
_ Mmmmouais…, concède l’elfe. Mais on n’était pas chez le maire, mais avec des citoyennes de la solidarité !
_ Mais qu’est-ce que j’ai voulu montrer ? Que cette citoyenne Solidaire ne connaît même pas les bases de l’humilité ! Je l’ai à peine effleurée ! Elle aurait pu me plaindre, ou à la limite se moquer de moi ! Non, puisque je ne lui obéissais pas, elle en a conçu de la haine ! Son orgueil est aussi sensible que celui d’un psychiatre ! A travers sa solidarité, elle veut commander ! Or, si nous détruisons la Chose, si nous nous méprisons les uns les autres, c’est à cause de notre domination ! C’est sur elle qu’il faut travailler ! Il ne faut pas accuser l’État, mais se changer soi-même ! Or, c’est impossible à comprendre, si on garde ses illusions !
_ Ça, on peut dire que vous avez fait tomber la citoyenne de haut ! coupe Web.
_ Détrompez-vous, répond Paschic, elle est maintenant persuadée que j’ai essayé de la tromper ou de la blesser, parce que je suis un sournois ! »
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La Nuit des Doms (65-67)
- Le 04/01/2026

"Des hommes sont enlevés en pleine journée!"
Predator
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« Domexplo à la base, répondez !
_ Ici la base ! Parlez Domexplo !
_ Je vais sortir du cube roulant et entrer dans la Chose ! Vérification de l’air…
_ Bien plus d’oxygène que dans le Cube, mais de toute façon votre combinaison est parfaitement étanche ! Tous les voyants sont verts, Domexplo !
_ Bien compris, j’ouvre le sas ! Bon sang ! A chaque fois, c’est la même impression ! Toute cette verdure, ce vide, ce silence ou ces foutus piafs, ça me donne le bourdon !
_ C’est le job, Domexplo ! Il nous faut quelques échantillons de la Chose ! Question de savoir si cette zone peut être exploitée ! Pensez au bonheur du Cube et à tous les gens qui comptent sur vous ici !
_ Je sais ! Je m’engage dans un champ… Il a l’air bien humide… Le poids de ma combinaison fait que je m’enfonce un peu, mais ça devrait aller…
_ Très bien ! On fait un premier check ! Respiration normale… Azote normal… Digestion normale… Tiens, vous aurez bientôt envie d’uriner ! Va falloir se retenir ! Ah ! Ah !
_ Bien compris, la base… Je continue dans le champ… Je vois d’étranges traces… Je vous envoie les images…
_ OK, Domexplo, on analyse tout ça !
_ Je ramasse un premier échantillon de tourbe… Je fais attention que des ronces ne déchirent pas ma combinaison, ce serait la catastrophe !
_ Les images que vous avez envoyées montrent qu’il y a des sangliers dans l’ secteur ! Prudence !
_ Bien compris la base ! C’est bizarre…
_ Oui, qu’est-ce qui est bizarre ?
_ Eh bien, tout ça me paraît bien trop calme ! Peut-être est-ce un piège et qu’on m’observe !
_ Hum ! Les radars ne détectent pas de présence ! Un peu de nervosité, Domexplo ?
_ Je voudrais vous y voir ! On est loin de l’ambiance du Cube ! Mettez-moi dans une ruelle sombre et vous ne me verrez pas sourciller ! Mais ici, ces arbres qui ont l’air d’attendre une erreur ! Ces bourgeons qui me narguent ! Ces houx qui brillent d’une lueur maligne ! Demande autorisation d’écouter de la musique, pour continuer à ramasser les échantillons !
_ Bien compris, Domexplo ! On en discute !
_ Faut que j’ pense à ma vie dans l’ Cube ! A tous mes projets ! J’ suis en bonne voie, pour monter l’échelle sociale ! Faut que j’ m’ accroche, mais les défis m’ font pas peur ! Mon chien et ma femme sont là pour m’ soutenir !
_ Feu vert pour la musique, Domexplo !
_ Super ! J’ mets mon casque sous l’ casque ! Hi ! Hi ! Et hop ! Oh ! Là ! Là ! Les gars ! Mes meilleurs hits ! « Ba boum ! Ba boum ! » Ouais, c’est ça, caresse la note Chuck ! Ah ! Ah ! Le pied ! Merci, les gars ! Et en avant pour les échantillons ! « Ba Boum ! Eh ! Le cube te voit comme un champion ! »
_ Domexplo, petit écho dans le radar, secteur 113…
_ « Ba boum ! Ba boum ! Et les autres, c’est des pions ! Eh ! Le cube te voit comme un héros ! »
_ L’écho se rapproche Domexplo ! Identification : épervier, oiseau de type rapace ! Il plane au-dessus de toi, Domexplo ! Tu m’entends ?
_ « Ba Boum ! Ba Boum ! Zwing ! Zwing ! Eh ! Le Cube est ton préau ! »
_ Bon sang ! Domexplo, coupe ta putain d’ musique ! Je te dis qu’un épervier fait du surplace au-dessus d’ toi ! Il doit crier !
_ « Tat ! Tac ! Tac ! Chwing ! Cwhnin ! Ils disent que t’es la cible ! T’es juste irascible ! »
_ Tu es peut-être trop près d’ son nid ! C’est un avertissement ! Dégage de là, Domexpo !
_ « Ils disent que tu t’ sers ! Or, c’est juste que t’as des serres ! Rapace ! Non pax ! Rapace ! Non pax ! »
_ L’épervier est en chute libre ! Il fonce sur toi, abruti ! Bon Dieu, éteins ta putain d’ musique ! Dégage ! Dégage !
_ « Zim Bang Zim bang ! Tatcac ! C’est quoi ? C’est ton sang ? Non, c’est leur bec indécent ! » Aaaaaah ! Aaaaah !
_ Réponds-moi, Domexplo ! Tous les voyants sont rouges !
_ « Eh ! T’es du Cube la lance ! Zim ! Zimmmm… zzzmmoo… eeeorox… »
_ Y a plus d’ batterie ! On l’a perdu ! Foutue Chose ! »
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Le trio, formé par Paschic, Web et l’elfe, continue sa marche, quand il entend un grondement inquiétant ! « Qu’est-ce que c’est ? demande l’elfe.
_ C’est la cataracte des cubes roulants ! répond Web avec un soupir.
_ La cataracte des cubes roulants… ? répète songeur l’elfe.
_ Ouais, allons voir... »
Le trio avance et bientôt toute l’ampleur de la cataracte est sous leurs yeux ! « Bon sang ! Mais c’est pas possible ! » s’écrie l’elfe, qui ne reçoit aucune réponse. Des milliers de cubes roulants, dans un flux continu, jaillissent d’un sommet pour plonger dans un abîme insondable ! « Mais d’où viennent-ils ? demande l’elfe, qui est obligé de crier.
_ Du Cube ! fait Web, en haussant les épaules.
_ Mais… Mais où vont-ils ?
_ Ah ça, eux seuls le savent ! »
Les cubes roulants sont de toutes les formes, de toutes les couleurs et ils foncent vers la chute ! On dirait même qu’ils rivalisent de vitesse, alors que leur situation tragique n’échappe pas au trio… Des sirènes, des ronflements de motos viennent encore augmenter le bruit infernal !
« Jour et nuit, c’est comme ça ! Même le dimanche ! reprend Web. La cataracte ne s’arrête jamais ! A peine son débit connaît-il certaines fluctuations !
_ Mais… Mais ça n’a aucun sens ! dit l’elfe.
_ Les Doms vous diraient le contraire ! réplique Web. Ils vous sauteraient même à la gorge, si vous les attaquiez à ce sujet !
_ J’ai… j’ai besoin de la Chose ! Je ne peux plus supporter de regarder ça !
_ Très bien, mais il va falloir traverser ! répond Web, en montrant une passerelle.
_ Vous voulez dire que pour atteindre la Chose, il va falloir emprunter ce pont, au-dessus de la cataracte ?
_ Ben, la Chose se trouve de l’autre côté ! Comme vous pouvez le voir ! »
En effet, les bois commencent là-bas et le trio prudemment se rapproche de la passerelle ! « Je ne peux pas ! Je ne pourrais pas ! gémit l’elfe.
_ Vous voulez rejoindre le Chose, oui ou non ? réplique Web.
_ Vous resterez entre moi et Web, dit Paschic. Ne quittez pas des yeux le dos de Web… Concentrez-vous sur sa démarche ! Ne regardez pas la cataracte et tout ira bien ! »
Enfin le trio s’engage sur le pont, les dents serrées, le regard droit, alors qu’en dessous se précipitent des camions et des files de cubes roulants ! L’elfe a beau faire comme on le lui a dit, il titube, se rattrape, transpire ! Malgré lui, il s’imagine tombant dans le tumulte ou bien il a l’impression que le flot lui coupe les jambes !
Cela paraît interminable, vertigineux, éminemment destructeur, totalement abrutissant et absurde, mais chaque mètre gagné rapproche de la Chose et le martyr lui-même prend fin ! On met les pieds dans un bois, sur le tapis doux des feuilles et de la terre humide ! Les odeurs ne sont plus les mêmes et le grondement de la cataracte diminue !
L’elfe reprend vie, s’amuse, retrouve le sourire ! Il salue des ajoncs en fleurs, des fougères orangées par la lumière, des branches fines illuminées ! On s’enfonce par un sentier et on finit par oublier les cubes roulants et leur folie !
Ici des plantes dansent dans le soleil qui décline… Elles forment des arabesques des plus délicates ! Le temple de la beauté est ouvert aux visiteurs, gratuitement et ses trésors n’ont pas de limites ! Tout y est un sujet d’émerveillement, pour celui qui s’y abandonne ! Et bientôt l’elfe s’écrie : « Vous entendez ? » Le trio dresse l’oreille et est bientôt surpris et comblé par une sérénade entre deux oiseaux ! C’est un chant d’amour assurément, d’une musicalité enchanteresse, d’une grâce insoupçonnée !
Dans le même temps, la lune fait son apparition au-dessus de la cime des arbres, rajoutant à la poésie de la situation ! La paix est sur le trio, à cause de son ravissement, mais il faut songer au retour, car le froid maintenant s’installe !
« Ne me dites pas qu’on est obligé de repasser par le pont ! s’alarme l’elfe.
_ Ah bon ? Vous voyez une autre solution ? grogne Web.
_ Mais… Mais je ne pourrais pas, surtout après ce que nous venons de voir !
_ Retrouver la laideur et la violence du Cube, c’est la règle, non ?
_ Mais... Mais c’est affreux !
_ C’est comme ça ! Nous appartenons au Cube, même s’il est dépourvu de sens ! Vous ne comptez tout de même pas construire un nid, pour y rester au chaud ? On n’est pas équipé pour ça ! »
67
Le maire Chenu, alias Dominator, accompagné du duc de l’Emploi et de monsieur Nuit, pénètrent dans la morgue de Domopolis, la plus grande ville du Cube ! Ils y sont accueillis par le professeur Ratamor, qui pour un temps est devenu médecin légiste, afin de mieux étudier les Doms !
« Bonjour messieurs, je vous attendais…, fait le professeur.
_ Bonjour professeur, répond le maire. Je vous rappelle que nous essayons de comprendre pourquoi, nous les Doms, nous sommes toujours autant malades, alors que le Cube représente la modernité des soins !
_ Mais j’ai là deux cas qui devraient nous apporter quelques informations ! Suivez-moi... »
Ratamor ouvre un tiroir et sort un corps grisâtre sous la lumière crue… « Je l’ai nommée la Dom cabossée ! dit-il. Pauv’ gosse ! A peine vingt ans et déjà foudroyée par une crise cardiaque ! Une victime du Rêve blanc !
_ Le Rêve blanc ?
_ Oui, l’univers complètement aseptisé des hypermarchés, où le Dom n’a plus aucune relation avec le monde extérieur !
_ Vous voulez dire le temple de la consommation, le symbole même de notre qualité de vie ? coupe le duc de l’Emploi.
_ Si on veut…, mais notre victime fait 110 kilos ! Autant dire qu’elle avait des problèmes d’obésité ! Alors voilà ce qui a dû se passer : elle entre dans le Rêve blanc, avec son corps encombrant, disgracieux… Elle s’efforce de le corriger, de le rendre plus aimable, car elle subit des regards pleins de mépris, de la part de la majorité qui s’agite autour d’elle et qui, tout à ses plaisirs, juge implacablement !
_ Pure conjecture ! fait dédaigneusement le duc de l’Emploi.
_ La tension monte, jusqu’à la panique ! Les artères bouchées par la graisse empêchent la circulation du sang, alors que la jeune femme se sent déjà comme une boule de flipper, rejetée par les gens bien portants ! Elle a l’impression de recevoir des coups directement sur le corps et elle suffoque, dans le tourbillon général ! Rideau !
_ Espèce de salopard ! crie le duc de l’Emploi. Vous êtes en train d’attaquer notre système ! Et devant le maire Chenu encore en plus !
_ Il est vrai que c’est moi qui ai construit le Rêve blanc dont nous parlons ! renchérit l’entrepreneur monsieur Nuit.
_ De toute façon, elle n’avait pas à s’empiffrer ! rajoute le duc de l’Emploi. Si elle avait travaillé, elle aurait été plus équilibrée ! On doit penser à sa retraite et on cotise aussi pour sa santé ! Il faut bien la financer, la Sécurité sociale !
_ Les choses ne sont pas aussi simples ! réplique Ratamor. Ce que nous sommes et la façon dont nous vivons ne correspond pas à la seule nécessité ! Savez-vous que ce que nous faisons est dû pour 90 % à nos sentiments !
_ D’où vous sortez ça ? éructe le duc.
_ Voici un autre cas, que j’ai appelé le Dom cuit ! reprend Ratamor, qui tire un autre corps vers l’extérieur. Comme vous pouvez le constater, il est tout le contraire de l’autre ! Extrêmement maigre ! Le système digestif est complètement « cuit », ravagé par les polypes !
_ Le stress ? demande le maire Chenu.
_ Le stress, l’anxiété, l’angoisse ! Il faut bien comprendre une chose : plus nous sommes industrialisés et plus nous sommes individualisés et donc plus nous sommes sensibles ! Il ne peut en être autrement ! Mais cela veut aussi dire que nos maux d’aujourd’hui sont principalement nerveux et que le Cube pourrait avoir un tout autre visage, si on voulait bien changer nos comportements !
_ Que voulez-vous dire ?
_ Mais que, si nous sommes aussi agités, c’est à cause de notre avidité, de notre égoïsme ! Ce n’est nullement parce que nous devons travailler pour vivre !
_ Vous êtes un anarchiste, un dangereux révolutionnaire ! s’emporte le duc.
_ Je sais, vous avez peur et c’est bien normal ! Ce qui l’est moins, c’est de ne pas l’admettre !
_ Je vais vous casser la gueule !
_ Doucement messieurs ! »
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La Nuit des Doms (61-64)
- Le 27/12/2025

" A un moment, tu sentiras une piqûre... Ce sera ton amour-propre!"
Pulp Fiction
61
Après cette attaque, qui n’a pas duré longtemps, le trio s’époussette et reprend la route… Comme il n’a pas pu prendre le petit-déjeuner, il songe maintenant au déjeuner et il découvre avec satisfaction une auberge, qui fume joyeusement et qui jette par ses fenêtres des lueurs chaudes ! Le trio a le sourire quand il franchit la porte et laisse ses narines se remplir de saveurs appétissantes ! L’aubergiste est affable, sans complications et on est vite installé !
Dans la cheminée rôtit un cochon, avec des pommes de terre dans la braise et bientôt un grand plat est posé sous les yeux ravis du trio, qui attaque vivement ! Les estomacs en chantent d’aise, tandis que les mâchoires travaillent, mais à la table d’à côté l’ambiance est tout autre ! On y est un petit groupe, sombre, sec, le visage peu avenant et mal rasé, comme si on préparait un mauvais coup !
Soudain, celui qui semble le chef vient s’asseoir près de Paschic, sans demander la permission, imité par ses hommes, qui prennent place derrière Web et l’elfe ! Une lègère tension est palpable, mais pas suffisamment pour décourager les mangeurs ! « M’avez pas l’air d’être du Cube ! fait le chef des « bandits ». D’où v’nez-vous ?
_ De la Chose ! répond fièrement l’elfe, avec une bouche graisseuse.
_ De la Chose ? Pouah ! jette le chef qui crache sur le sol. La Chose, c’est dépassé ! Parlez-moi du Cube, ça, c’est quelque chose !
_ Et qu’est-ce que vous faites dans le Cube ? demande Web, un os à la main.
_ Des affaires !
_ Tiens ! Et quel genre d’affaires ?
_ Disons que je cherche à me développer dans certains secteurs…
_ Ah ouais ?
_ Ouais, mais attention, moi c’ que j’aime, c’est pas le Cube bien éclairé, celui des paillettes, de l’esbroufe ! Non, moi, c’est la ruelle sombre, qui suinte la peur !
_ Charmant !
_ Eh ! Ce n’est nullement ma faute si le Cube est hypocrite ! C’est bien gentil de travailler tout le temps pour la façade, mais ce qu’il y a derrière est tout aussi important et peut-être plus ! Mes gars sont des Non-dit ! Hein les gars ?
_ Ouais, ouais, on est les Non-dit !
_ Comprends pas ! fait l’elfe, les joues gonflées par les pommes de terre.
_ Comment m’expliquer ? reprend le chef songeur. Mon carburant, c’est la tension, la tension rentrée ! celle qu’on n’exprime pas à l’extérieur ! Elle mine, dévore et je ne fais qu’en profiter !
_ Y pas d’ tension rentrée ici, les gars, pas vrai ? s’écrie joyeusement l’elfe, le visage rubicond.
_ Non apparemment, reconnaît tristement le chef. J’ai beau vous renifler et ça sent pas bon pour moi ! Vous surtout, j’aime pas vot’ lumière ! C’est trop éclairé à l’intérieur, trop bien irrigué ! Comment vous vous appelez ?
_ Il s’appelle Paschic ! répond l’elfe, toujours aussi réjoui.
_ Paschic ? Curieux nom… C’est parce qu’on vous aime pas ? demande le chef. Pas assez hypocrite sans doute !
_ J’ dirais plutôt que j’ai toujours voulu savoir, répond Paschic. Faire semblant, garder sa peur ne permet pas le plaisir ! C’est pour mon confort que je cherche la vérité !
_ Ah ! Ah ! C’est la meilleure celle-là ! Y a bien longtemps que je n’avais pas ri comme ça ! Ce que vous suggérez en fin de compte, c’est que la vertu est bonne pour la sensualité !
_ Comment vraiment prendre du plaisir quand on n’est pas sûr ? Comment ne pas se fatiguer si on ne connaît pas la paix ? Comment garder de l’espoir sans comprendre le réel ? Je n’aurais pas pu vivre en gardant ma peur, en acceptant l’injustice ! De l’air, de l’air et de la lumière ! Voilà mon credo !
_ Voilà qui n’arrange pas mes affaires ! C’est pourquoi je suis venu vous dire de vous tenir loin de moi et de mes hommes ! J’aime le Dom plié, contracté, qui n’ose pas, qui se scie en deux de rage !
_ Vous allez finir par gâcher not’ repas ! coupe Web.
_ Pour que vous ne m’oubliez pas, sachez que je m’appelle Cancer ! Je vois que ça vous dit quelque chose ! Alors, la vérité, la lumière, la révolte, basta ! Allez, on s’ tire ! »
Cancer et ses Non-dit s’en vont, laissant le trio dans l’expectative : les mets ne semblent plus aussi appétissants !
62
« Bon, on va pas se laisser abattre ! dit enfin Web. Dehors, il fait froid, mais sec et je propose d’aller digérer au soleil ! » Cette proposition sied aux autres et on se lève de table… Sur la route, en effet, brille le soleil, illuminant l’herbe couverte de givre… Les amis voient sortir de leur bouche de la fumée et s’en amusent… Mais là-bas, au loin, on aperçoit un étrange spectacle ! Des silhouettes droites sautent d’une manière répétée, en se rapprochant !
L’elfe met sa main en visière et essaie de comprendre : « On dirait, fait-il, on dirait… mais oui, ce sont des épouvantails ! Et y en a des dizaines !
_ Des épouvantails qui se déplacent tout seuls ! T’as trop forcé sur le vin, l’elfe ! dit Web.
_ Je n’aime pas ça du tout ! Non, je n’aime pas ça ! » donne pour toute réponse l’elfe, qui ne peut réprimer un frisson.
Maintenant, le trio ne peut plus quitter des yeux ces pantins, hérissés de paille, au sourire grossier et qui plantent leur pieu, à chaque fois qu’ils font un bond ! « Je ne serais pas étonné que ce soit pour not’ pomme, reprend Web, car on a avec nous le spécialiste des embrouilles ! un véritable aimant à problèmes ! le dénommé Paschic ! »
L’intéressé ne répond rien, mais l’elfe rajoute : « Ça doit faire mal, leur piquet, non ? En tout cas, ils ont de sales têtes !
_ On les entend à présent ! relève Web.
_ Paschic ! Nous voulons Paschic ! martèlent les épouvantails.
_ Hein ? Qu’est-ce que je disais ! fait Web. Ils veulent vot’ peau, Paschic ! Vous savez pourquoi ?
_ Je ne me rappelle pas d’eux !
_ Bon, ben, va falloir songer à ne pas rester là !
_ Il en vient de tous les côtés ! » objecte l’elfe.
Bientôt, le trio est cerné par ces figures grimaçantes et qui trépignent sur place ! « Paschic ! Nous voulons Paschic ! crient-elles.
_ Doucement ! Doucement ! répond à son tour Web. Pour quelle raison vous voulez notre ami Pashic ?
_ Il doit nous rendre nos illusions ! clame un épouvantail.
_ Oui, c’est ça ! Paschic doit nous rendre nos illusions ! renchérissent plusieurs.
_ Paschic, reprend Web. Vous avez entendu ? Rendez-leur leurs illusions !
_ Mais je les ai pas ! Et comment voulez-vous que j’ m’ y prenne ?
_ Bon sang, Paschic ! fait Web de plus en plus agacé. Vous voyez bien la situation ! Et ces pauvres bougres ! Ne faites pas l’enfant ! Donnez leur ce qu’ils veulent, sinon on va y passer !
_ Mais je ne comprends même pas de quoi il s’agit !
_ Moi, j’suis médecin ! jette un pantin.
_ Et moi, psychiatre ! lance un autre.
_ Et moi, maçon !
_ Et moi, entrepreneur !
_ On a tous rencontré Paschic et il nous a enlevé nos illusions !
_ On était heureux avant et donc… qu’ils nous les rendent !
_ Un moment ! crie Web. Comment Paschic a fait pour vous enlever vos illusions ? »
Interloqués, les épouvantails se regardent, puis l’un d’eux répond : « Sais pas ! Il est passé, c’est tout !
_ Ouais, c’est ça ! approuve un autre. On l’a rencontré et on s’est senti bizarre après, comme si on était tout nu !
_ Si je comprends bien, Paschic ne vous a pas admirés, alors que vous vous pensiez admirables ! Mais, s’il ne vous a pas admirés, c’est parce que vous viviez justement dans une illusion !
_ On était heureux avec ! Paschic doit mourir, pour qu’on redevienne comme avant !
_ Vous préférez donc le mensonge à la vérité ? poursuit Web. Et vous pensez qu’il peut vous rendre heureux ? Ne vaudrait-il pas mieux se servir du regard de Paschic, pour évoluer ?
_ Mais t’es qui toi, d’abord ?
_ C’est vrai ça, c’est qui ce mec ?
_ Mais j’ suis l’ gars qui vous voit comme des pantins ! C’est bien votre état présent, non ?
_ Grrrr ! »
63
« Bon ! Bon ! fait Paschic. Je vais vous redonner à tous vos illusions !
_ Aaaah ! répond tout de monde avec satisfaction.
_ Je vais effacer de votre mémoire le sentiment de mon regard, comme si on ne s’était jamais croisé !
_ Aaaah !
_ Attention ! Regardez bien mes mains ! »
Chacun observe les mains de Paschic, qui vont et viennent, souples, rapides, hypnotisantes, et soudain la transformation a lieu ! Les épouvantails disparaissent et des Doms normaux, bien habillés, prennent leur place ! Les uns et les autres se réjouissent, se contemplent, de nouveau en paix !
Le premier à parler est le psychiatre ! Il dit : « Hum ! Qu’est-ce que je fais ici ? Enfin peu importe ! Voyons voir… Je dois passer à la clinique à trois heures ! D’ici là, je m’ennuie un peu à vrai dire… Je pourrais reprendre mon étude sur les débuts de la psychiatrie dans le Dom supérieur… Mon premier patient est à dix heures… Hum ! J’ai un peu de poussière sur ma manche… Par contre, mes souliers sont bien vernis… Tiens, la femme de ménage a encore rangé mes revues, les féminines par-dessus… Je paye les gens à rien foutre ! Comment puis-je prendre de l’importance ? Je suis un aigle ! Je perce les consciences ! Hum ! »
Le maçon à côté est plus volubile, car il se met à rire : « Bon Dieu, j’ai réussi ! se dit-il. J’ai réussi ! Y a qu’à voir mon cube roulant : une vraie forteresse ! C’est d’ l’ argent ! 50 ans dans l’ métier ! Mais attention, nullement décati le bonhomme ! J’ suis l’ patron qui a réussi, moderne, habillé à la mode, grâce à ma femme ! Bien sûr, il m’arrive de grimacer, car j’ai du mal à me repérer par moments ! Mais qu’est-ce que c’est devant l’ numéro que j’ fais au client ! Je bondis devant lui, comme si j’avais vingt ans ! Je cours de la cave au grenier, j’ouvre toutes les trappes, jamais dégoûté ! J’ suis l’homme providentiel et j’explique la vie ! Le client est subjugué par mon expérience, mon éclat ! Je n’ai plus l’air de ce clown triste, que me montre parfois la glace ! La magie continue ! »
La vendeuse un peu plus loin a aussi retrouvé son sourire carnassier : « Tous les hommes sont de nouveau à mes pieds, se dit-elle, et ils ont raison, vue la beauté de mes fesses ! Aucun ne me résiste ! Ah ! Il faut les voir baver ! Je tourne un peu sur moi-même et ils roulent des yeux ! Je suis une reine ! Suivez mes jambes, les mâles et peut-être que je vous ferai l’aumône d’une hanche, d’un sein, qui sait ? »
On entend encore des voix : « Comme elle est grosse ma queue ! », « Non, je suis vraiment impeccable ! Ah ! Voilà le premier client ! », « En scrollant, j’ les domine tous ! », etc. ! C’est une vraie foire, à laquelle se mêlent les Illusions, qui maintenant sont parfaitement visibles, sous l’apparence de créatures célestes et brillantes et qui rient avec chacun !
« C’est sûr ! dit Web. C’est plus le même monde ! On comprend qu’ils vous en veuillent, Paschic !
_ Mais, sans leurs illusions, ils ne pourraient pas tenir une seconde ! Elles étayent leur domination !
_ Maintenant, vous savez quel cauchemar m’a fait vivre, Paschic ! dit une femme à Web.
_ Ça par exemple, la Machine ! s’écrie Web.
_ Elle-même ! Mais vous me connaissez, je suis une femme importante ! Avec mon mari Tautonus, je représente une réussite totale ! Non seulement je suis synonyme de pouvoir, de respectabilité, mais encore de bonté, de charité ! La morale, ça me connaît ! Grâce à la religion, je pense aussi aux plus démunis et mon Dieu, mon égoïsme n’est pas plus gros qu’un petit pois ! Nul doute que les joies du paradis m’attendent, car j’en suis digne !
_ Alors pourquoi en vouloir à Paschic, si vous avez confiance en vous ? Vous ne devriez avoir que compassion pour cette âme égarée !
_ Oh ! Mais ne vous fiez pas à son air de sainte nitouche ! Le diable couve en lui ! C’est un vicieux, pas vrai Paschic, que t’es un vicieux ?
_ Madame, coupe l’elfe, si Paschic enlève les illusions, il ne le fait pas exprès ! C’est dans son regard et plus fort que lui !
_ Ben voyons ! Alors vous aussi, vous êtes de la graine des vicieux ?
_ Moi ? Moi ? questionne l’elfe interloqué.
_ Allez, venez, l’elfe ! coupe Web. On part ! Si on reste là, Paschic va de nouveau faire disparaître les illusions !
_ C’est ça, les caves, du balai ! » rétorque la Machine.
Le trio reprend la route, alors que derrière les Doms se fêtent, se caressent, dans une joie retrouvée !
64
Le temps change et le paysage devient enchanté, puisque la neige le couvre et qu’il brille sous le soleil ! Mais le trio n’a pas le temps de s’en réjouir, car une voix grinçante les fige sur place : « Comme on se retrouve, mes gaillards !
_ Général Lézard ! fait Web. Quel bon vent vous amène ?
_ Quel bon vent ? Alors que vous nous avez envoyés dans le Dark Web ? Salopard ! »
Le trio observe maintenant attentivement le général Lézard et ses hommes, alors qu’ils présentent chacun des traces de morsures ! « On dirait que ça a été dur, hein ? reprend Web.
_ Ah ! Ah ! Je pourrais vous descendre tout de suite, mais d’abord j’aimerais que vous voyiez celle pour qui je combats, le grand amour de ma vie ! »
Une grande créature se détache derrière le général, étincelante, merveilleuse, portant une multitude de coupoles ! « La grande Mussie ! s’écrie le général ! Elle est magnifique, non ? Regardez comme elle est pure et belle et comme vous paraissez misérables à côté, avec vos mines chafouines, obtuses, vicieuses ! Oui, messieurs, nulle tache ne vient l’enlaidir, elle est la morale, la dignité même ! Pour elle, un homme est un homme et une femme une femme ! Seul l’amour de la patrie et de la famille l’anime, face à l’océan de boue que vous représentez ! »
« Mince ! se dit Web. Une Illusion ! Paschic, ne la regardez pas ! Tournez la tête de l’autre côté ! Il en va de not’ peau ! »
Paschic fait comme on lui a dit, mais sa présence suffit à inquiéter l’Illusion ! Celle-ci frémit, s’épouvante même et le général s’en émeut ! « Mais qu’est-ce que vous avez, bon sang ? demande-t-il à l’Illusion.
_ C’est… cet étranger ! » répond-elle, en se tenant le visage.
Lézard tire fébrilement son pistolet de son étui : « Mains en l’air tous ! crie-t-il au trio. Qui vous êtes déjà, vous ?
_ Paschic !
_ Drôle de nom !
_ C’est parce qu’il n’est pas chic ! enchaîne l’elfe. En fait, il enlève les Illusions !
_ Il fait quoi ?
_ Eh ben, il a ce pouvoir ! Je l’ai vu faire ! Les Illusions, en sa présence, s’enfuient !
_ Mais, mais il n’y a pas d’Illusions ici ! Y a rien qu’ du solide !
_ Ben.. J’ crois que vous f’riez mieux d’ regarder sur l’ côté... »
Le général tourne la tête et voit sa grande Mussie se transformer ! Elle perd son habit étincelant, qui fond inexorablement, sous ses yeux horrifiés ! Des haillons apparaissent, sur une peau jaunâtre, couvertes de bubons ! Une tête de vieille hideuse a remplacé la reine lumineuse et ses membres se terminent à présent par des griffes ! La bouche écume, le regard est noir comme de la suie et brille d’une lueur méchante !
« Oh ! Oh ! C’est pas bon pour nous ! lâche l’elfe, qui a toujours les bras levés.
_ Non, murmure Web. A trois on saute dans la neige !
_ Mais, mais ce n’est pas possible ! s’alarme Lézard. Qu’est-ce que vous avez fait à ma grande Mussie ?
_ Nous rien, répond Paschic. C’était une Illusion et...
_ Tout est d’ ta faute, sale étranger ! J’ vais t’ descendre !
_ C’est ça, général ! Bousillez-le ! pousse la grande Mussie. Vous voyez pas qu’ils sont nos ennemis ! qu’ils cherchent qu’à nous nuire ! Ils viennent du chaos, de l’enfer même ! Ils vont tout nous prendre ! Mort aux traîtres !
_ Mais c’est la haine incarnée ! s’écrie l’elfe.
_ Une vrai hyène, ouais, approuve Web.
_ Vous avez brisé mon rêve ! jette Lézard. La mort est trop douce pour des ordures comme vous !
_ Chef ! Chef ! hurle un des soldats. Les mu… Les mutants !
_ Quoi, les mutants ?
_ Ils nous ont retrouvés ! »
En effet, sur une crête, on voit de petites créatures sombres, qui avancent telles des fourmis et dont on entend le bruit : « Dom ! Dom ! » Les hommes du général, terrifiés, se sont déjà mis à courir, bientôt suivis par le général et ce qui reste de son Illusion !
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La Nuit des Doms (57-60)
- Le 20/12/2025

"Viens en Californie! On fêtera Noël tranquillement!
Piège de cristal
57
Le trio formé par Paschic, Web et l’ancien Elfe se retrouve à errer parmi les dunes, évitant des zones d’eau saumâtre, jusqu’à ce qu’une usine soit en vue ! Le bâtiment se dresse d’abord par un gigantesque mur de béton, mais bientôt il devient plus complexe, avec des conduits brillants, des silos vertigineux et des jets de fumée ! Un homme accourt vers le trio et lui demande : « C’est vous pour la visite ?
_ Oui, c’est bien nous ! répond avec aplomb Web.
_ Bon, alors suivez-moi... »
On croise nombre d’ouvriers en plein travail, dans un bruit quasi infernal, ce qui fait que le guide est obligé d’élever la voix, mais la poussière et la chaleur sont aussi omniprésentes ! « Bon, ici, c’est le secteur 1 ! crie le guide. C’est là que les Doms sont préparés ! A priori, ils devraient être tous pareils, car c’est le même mélange de base, mais le remplissage des moules ne peut pas être rigoureusement exact ! On en a donc des petits, des grands, etc. ! Enfin, vous savez tout ça ! »
On poursuit la visite au pas de charge, car le guide semble pressé, mais soudain il annonce : « Pour la première fois, les deux conduits Doms et béton sont visibles… et ils ne vont plus se quitter maintenant ! Le Dom qui va apparaître en bout de chaîne aura sa dose de béton, celle qui va l’accompagner toute sa vie ! On y va ! »
On traverse à présent des salles davantage propres et silencieuses et le personnel n’a plus sa tenue de chantier, mais une blouse blanche, synonyme de travail de finition et de précision ! Des rideaux souples permettent d’accéder au sein des seins et on se retrouve devant une machine rouge, à côté de laquelle tournoient des lumières !
Il y a de grands « Ouf » à l’intérieur et soudain un Dom arrive sur un tapis roulant ! Il est accompagné par un paquet grisâtre, qui l’air d’une valise, sa dose de béton ! « Normalement, explique le guide, le Dom est entièrement libre de disposer de sa dose de béton ! Il peut par exemple l’utiliser plus tard, pour construire une maison ! Mais généralement, comme il est jeune et entre dans la vie, il place sa dose dans une banque, où son béton est géré au mieux de ses intérêts ! »
Soudain, les lumières tournent à toute vitesse ! Une sirène retentit, des aiguilles s’affolent et du personnel accourt ! « Ah çà ! fait le guide. C’est exceptionnel !
_ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Web.
_ Une alerte anti-Dom !
_ Ça veut dire quoi ?
_ Parfois, un Dom pas comme les autres est produit ! Il est différent, car il ne veut pas de sa dose de béton ! Y en a qui disent que c’est génétique, mais le code est le même pour tous !
_ Qu’est-ce que vous faites dans ces cas-là ?
_ Ben, on jette l’anti-Dom aux cochons !
_ Hein ?
_ Ah ! Ah ! Avouez que je vous ai eu ! Ah ! Ah ! Non, on essaie de rectifier l’anti-Dom avec un appareil, appelé le Chevalet de la Machine, parce que c’est la Machine qui l’a inventé et qu’elle avait un fils anti-Dom ! Vous allez voir, c’est un instrument assez retors ! »
L’anti-Dom, qui a provoqué l’alerte et qui paraît curieusement chétif, est déjà entre les mains de « blouses blanches », qui lui installent dans le dos ce qui doit être le Chevalet de la Machine ! Précédé par son guide, le trio s’approche, la gorge serrée ! « Bon, le Chevalet a deux principes, précise le guide. Il plie le dos pour la soumission, mais en même temps il le tire en arrière, afin que l’anti-Dom ait quand même l’air digne, tout en étant obéissant !
_ Excusez-moi, fait Web, mais apparemment ces deux actions sont contraires… On ne peut pas demander à la fois à quelqu’un de courber le dos et de l’avoir droit !
_ C’est vrai et c’est pourquoi nombre d’anti-Doms deviennent fous ! Mais vous comprenez que l’anti-Dom est dangereux pour la famille et qu’il ne la rend pas fière ! On tente de résoudre le dilemme ! Mais qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »
Le trio regarde dans cette direction et il voit un petit groupe en grande discussion, avec des visages mécontents. Pendant que le guide s’en va chercher une explication, Web dit : « Mes amis, je crois que ce sont les visiteurs officiels et qu’il est temps pour nous de prendre la clé des champs ! » Chacun opine et on se presse vers la sortie, quand Paschic jette un dernier coup d’œil à l’anti-Dom, qui se débat fragile sous la pression du chevalet !
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Le trio est de nouveau dans les dunes… « Ça ne remonte pas le moral tout ça ! fait l’elfe.
_ Ouais », approuve maussade Web.
On regarde au loin et on se perd dans le vent qui secoue les oyats et porte quelques oiseaux marins… Une drôle de forme arrive… Elle est toute en hauteur et paraît toujours sur le point de tomber ! Mais enfin elle est maintenant parfaitement visible et on reconnaît une pendule, avec des bras, des jambes et dont le balancier contient un visage d’homme ! « Salut ! fait celui-ci. Je suis le Temps !
_ On n’en a pas beaucoup, réplique Web, alors soyez bref !
_ J’ m’ en balance ! Ah ! Ah ! jette la tête, qui passe de droite à gauche.
_ Un p’tit malin, hein ?
_ Vous voulez voir une seconde ? »
Le trio ne répond rien, mais le Temps lentement ouvre la main, pour montrer une goutte qui brille comme un diamant ! « Une larme de fraîcheur ! rajoute le Temps. Je vous la coupe, pas vrai ? Regardez cet éclat ! C’est la lumière du soleil qui fait ça, sur de la rosée, après des milliards de kilomètres ! Attention, voilà une minute ! »
Le temps soulève le couvercle d’un petit coffre rempli de perles ! « Il y en a des jaunes, des vertes, des bleues, des rouges ! L’eau reflète les couleurs et la lumière vient les illuminer ! Tranquille, j’ tiens mon public ! »
On entend pourtant un gros crac ! La pendule est en miettes ! Un pied géant vient de l’écraser ! « J’ suis la militante ! J’ suis la militante ! chante une femme haute comme trois immeubles ! J’ suis la militante !
_ Bon sang ! s’insurge Web. Vous avez tué le Temps ! Et on commençait juste à rêver !
_ On peut pas rêver tant que l’injustice règne ! réplique la géante. J’ suis la militante ! Action ! Action !
_ Et quel est votre combat ? demande l’elfe, alors que Paschic essaie de réparer le Temps.
_ L’oppresseur ! Il est partout ! Faut rester vigilant ! Merci, bonsoir ! Vous voulez la recette du riz au curcuma ? Action, merci, bonne journée !
_ Mais elle se moque de nous ! tempête Web. Elle nous méprise !
_ Attention à ta cervelle ! » crie l’elfe à Web.
Mais déjà la géante a saisi la tête de Web entre ses deux doigts et la presse, comme une coquille de noix ! « Aaaaargh ! » se lamente Web, tandis que l’elfe donne des coups de pieds dans les chevilles du mastodonte ! Paschic intervient, en tirant la valve qui fait gonfler la militante et d’un coup celle-ci diminue, devient à la taille des autres et se met à pleurer !
« Personne ne m’aime ! lâche-t-elle.
_ Disons plutôt que vous ne vous supportez pas et c’est pourquoi vous méprisez tout le monde ! explique Paschic.
_ Mais je méprise personne ! Snif !
_ Si, mais vous ne vous en rendez même pas compte !
_ Comment voulez-vous que je m’aime ! Regardez comme j’ suis grosse !
_ J’ comprends, mais la solution, c’est pas de se sentir supérieur ! Tant que vous mépriserez, vous vous masquerez le problème, car ce n’est pas les oppresseurs, mais vous-même qui ne vous aimez pas !
_ Qu’est-ce que je dois faire ?
_ Mais d’abord aimer le temps ! Vous l’avez piétiné sans même le voir ! Plus vous aimerez le temps et moins vous serez égoïste et centré sur vous-même !
_ C’est pas ça qui va m’ faire maigrir !
_ Mais si ! Pour manger moins, il faut faire la paix avec soi-même, sinon on continue d’avaler pour combler un vide, une angoisse ! La paix ne peut que vous aider !
_ Attention, elle regonfle ! »
En effet, la femme reprend sa taille de géante et de nouveau elle martèle : « J’ suis la militante ! Attention, action ! Bonsoir, bonne journée ! C’est tout ? La recette au curcuma ? Ouais, j’ connais par cœur ! Au revoir !
_ Une rechute ! lâche Paschic. C’est sûr, c’est pas facile ! »
59
Le trio reprend sa marche et il arrive devant des épineux, seuls arbustes ici qui ont réussi à pousser malgré le vent ! A côté cependant, il y a deux ou trois pins penchés en arrière, témoignant des coups de boutoirs tempétueux ! Ils ont aussi des formes tourmentées, comme s’ils criaient sous l’effort ! « Drôle d’endroit ! » lâche l’elfe, mais une détonation retentit et une branche est coupée net au-dessus des têtes ! Le trio immédiatement se jette à terre et entend : « C’est pas passé loin ! Hein, les gars ?
_ Mais vous êtes dingue ! répond Web, en direction de la voix.
_ Non juste en colère ! Attention, maintenant je vise juste ! »
Le trio se resserre à l’abri, mais Web crie de nouveau : « Mais qu’est-ce que vous voulez ?
_ C’ que je veux ? Mais d’abord qu’on m’écoute !
_ D’accord ! Allez-y, parlez !
_ J’ai bossé toute ma vie, moi ! Et pour quoi ? Pour une retraite de misère, qui me permet à peine de joindre les deux bouts !
_ Et c’est pour ça que vous nous tirez dessus ?
_ Faut bien que ma colère s’exprime ! Chaque jour, c’est la même chose ! J’ai rien à espérer ! J’ finis mon mois et ça r’commence ! Ah non ! Maintenant, j’ai des ennuis de santé et j’ peux pas payer tous les soins ! Marre !
_ Mais nous n’avez pas bossé ! réplique Paschic.
_ Hein ? J’ peux vous montrer mes fiches de paye et mes cotisations ! J’ai plus d’ trente ans d’ boîte ! Alors oui, j’ai bossé !
_ Ben non ! Vous avez perdu vot’ temps ! Vous voyez les nuages au-dessus d’ vous ?
_ Les nuages ?
_ Oui, ils ont des couleurs violettes plus ou moins sombres… et ils sont d’une délicatesse extrême, si on les regarde bien ! Si vous aviez vraiment bossé, ce spectacle vous nourrirait, vous enchanterait ! Vous y seriez sensible et il ferait votre richesse ! Alors les jours seraient tous différents et la colère ou la haine vous seraient étrangères !
_ Mais qu’est-ce tu racontes, mon gars ? Y en a qui s’ goinfrent et moi, j’ tire la langue ! La voilà la vérité ! J’ suis une victime de l’injustice !
_ Vous êtes surtout vot’ propre victime ! Car vous avez consacré vot’ vie à votre égoïsme et là, on n’en a jamais assez ! On finit toujours par être malheureux ! Le véritable travail, c’est d’aimer la vie, le monde qui nous entoure !
_ Tatatata ! T’es en train d’essayer d’ m’endormir, mon garçon ! Lève la tête et j’ la fais exploser !
_ Paschic, l’opium du peuple ! ricane Web. C’est pas tout ça, mais il est complètement barjot !
_ La vérité, reprend Paschic vers le tireur, c’est que vous êtes incapable de vous émerveiller, tellement vous vous êtes consacré à vot’ nombril !
_ Bang ! Bang ! Bang ! »
Les balles pleuvent autour du trio ! « Bon sang, Paschic ! s’écrie Web. Faudrait voir à changer d’ tactique ! Il va finir pas nous toucher !
_ Je refuse de céder à ces imbéciles ! Ils ont eu toute la vie, pour se tourner vers la beauté, ce qui leur demandait bien entendu de lutter contre leur peur, d’essayer de dépasser leur petite haine, de regarder plus grand qu’eux-mêmes ! Et maintenant ils veulent faire payer le prix de leur paresse à d’autres ! Vous connaissez le taux d’ chômage spirituel ? 90 %!
_ Vous êtes sûr de vos chiffres ? fait ironique Web. Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?
_ J’ai peut-être la solution, répond l’elfe. Nous les elfes, nous avons la possibilité de nous fondre dans le paysage, en prenant n’importe quelle forme ! Je peux neutraliser le tireur ! »
Paschic et Web regardent l’elfe s’en aller, mais après quelques minutes ils l’entendent crier : « Ohé ! Y a plus d’ danger ! » Paschic et Web rejoignent l’elfe et Web demande : ‘Alors, comment ça s’est passé ?
_ Le plus simplement du monde ! Je me suis déguisé en cloporte géant et le retraité a eu la frousse de sa vie !
_ Bravo ! »
60
Le trio rejoint une route, où des flaques reflètent le rouge sang du ciel ! « Signe de pluie ! » fait l’elfe. On avance entre des champs, sous le regard apparemment indifférent des vaches, qui broutent ! « Eh bien, tout ça me paraît parfaitement calme ! reprend l’elfe. Il ne reste plus qu’à trouver un café, où on pourra se réjouir d’un solide petit-déjeuner ! »
Mais au loin une forme orange et rouge arrive à toute vitesse et le plus curieux, c’est qu’elle vole ! On voit asse vite qu’il s’agit d’une personne, une femme, habillée comme un bonze et qui, oui, est en plein lévitation !
Elle vient tournoyer autour du trio, tel un insecte affairé, d’autant qu’elle porte de grosses lunettes, qui lui donnent l’air d’une mouche ! « Hi ! Hi ! Zou ! Ah ! Ah ! fait-elle en riant. Mais n’ai-je pas trouvé le célèbre Paschic ! Ah ! Ah !
_ J’ savais pas que vous étiez célèbre, Paschic, lâche en grognant Web.
_ Moi non plus…
_ Ah ! Ah ! Où en étais-je ? reprend la femme volante. Ah oui ! Je buvais un peu d’ rosée ! Slurp ! Ouh ! Ça fait du bien !
_ Mais qu’est-ce que c’est cet oiseau-là ? s’écrie agacé l’elfe.
_ C’est une admiratrice de Paschic… répond maussade Web.
_ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Maintenant à nous, messieurs…
_ Mais nous n’avons rien demandé, réplique Paschic.
_ Ah ! Ah ! Hi ! Hi ! Qu’importe ! J’ai plus d’un tour dans mon sac ! Put ! Put ! Où en étais-je ?
_ C’est une Dom, murmure Paschic à ses compagnons. Elle croit que le monde tourne autour d’elle et qu’elle nous intéresse…
_ Qu’avez-vous dit, Paschic ? demande la femme, qui ne cesse de tournoyer. Ah ! Le célèbre Paschic ! Vous savez que vous êtes très inspirant pour moi !
_ Eh ! Eh ! Paschic, dit Web, t’as la côte, on dirait !
_ Oui ! Ah ! Ah ! poursuit la femme. Il y a certaines de vos phrases que je connais par cœur ! Et je me demande si vous ne pratiquez pas la méditation ?
_ La méditation ? Le fait de penser ?
_ Hélas ! Mille fois hélas ! C’est justement le contraire ! C’est se séparer de ses pensées !
_ Ah ?
_ Oui, ah ! Hi ! Hi ! Je pourrais vous offrir le terme technique, pour ça ! Mais il faut être initié !
_ Bien sûr ! réplique Paschic. Mais, dites-moi, vous pratiquez la méditation, pour vous reposer, vous détendre, non ?
_ Euh ! Oui et non ! En fait, il s’agit d’atteindre le grand Tout, de s’élever spirituellement !
_ C’est bien ce que je pensais, mais, dans ce cas, laissez-moi vous dire que vous êtes mal barrée ! »
La femme insecte est une seconde désorientée, mais très vite elle reprend son vol autour du trio ! « Hi ! Hi ! Ah ! Ah ! Pourquoi dites-vous ça ?
_ Puis-je me permettre de vous parler sans ambages ?
_ Faites mon ami, faites ! Hi ! Hi ! Ah ! Ah !
_ Ben, vous êtes une Dom… Vous dominez les autres, pour apaiser votre nervosité, comme si vous étiez leur centre d’intérêt ! Autrement dit, vous n’avez pas une réelle conscience d’eux ! La moindre des choses, pour atteindre la paix, est de se séparer de son égoïsme, ce qui demande de quitter sa position dominante ! Or, votre orgueil est sans pareil ! Il n’a jamais été éprouvé !
_ Bzzz ! Bzzz ! C’est votre avis et pas le mien ! Je sens que je vous ai surestimé !
_ Bien sûr, je suis pas chic ! Vous voulez un conseil ? Pour se séparer de ses pensées, si tant est qu’on ait besoin de le faire, rien ne vaut d’admirer la nature ! Plus vous serez simple et plus vous pourrez vous émerveiller ! En plein dans le grand Tout ! Car, pour le moment, vot’ méditation est encore un moyen pour vous flatter !
_ Goujat !
_ Vous m’offrez un terme technique ?
_ Cette fois, la coupe est pleine ! »
La femme insecte ouvre grand ses ailes et dévoile une série de roquettes ! « Planquez-vous les gars ! crie Paschic. Ça va péter ! » Les fusées partent et explosent près du trio, qui s’est jeté derrière un talus ! « C’est le quotidien avec Paschic ! lâche Web, couvert de terre.
_ Adieu café, croissants, nuage de lait ! » jette l’elfe.
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La Nuit des Doms (54-56)
- Le 14/12/2025

"Vous ne croyez pas que vous pourriez penser à la comtesse plutôt qu'à la passée du soir?
Maigret et l'affaire Saint-Fiacre.
54
Dans une salle d’interrogatoire, Lapsie est face à un mutant, qui a été capturé ! Le maire Chenu l’assiste derrière… « Bien, fait Lapsie au mutant, tu as été conduit ici par la police et les accusations qui pèsent sur toi sont graves ! Mais ce n’est pas mon travail… Mon rôle est d’essayer de comprendre comment tu as été amené à commettre cette prise d’otages… Tu veux nous en parler ? »
Le mutant ne répond rien et se contente de fixer Lapsie… Il paraît même ailleurs, comme si tout ça l’ennuyait ! « Je suis une psychologue, reprend Lapsie, je suis neutre et je suis là pour que la parole se libère, que les sentiments cachés puissent s’exprimer, car tu n’as pas agi sans raison ! Tu as sans doute de la haine à l’égard des autres, de la société, et cette haine doit avoir ses origines dans tes rapports avec tes parents ! Je me trompe ?
_ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?
_ Plus tard… Nous devons d’abord nous entretenir… Alors, as-tu des problèmes dans ta famille… ou à l’école ? Subis-tu des harcèlement de la part d’autres élèves ? Tu as des camarades, une petite amie ? »
Le mutant se mure de nouveau dans le silence, pire, il regarde ailleurs et bâille, ce qui fait réagir Chenu : « Attention, mon garçon ! dit-il. Si tu fais l’insolent, tu aggraves ton cas ! Est-ce que tu prends conscience dans quelle situation tu mets tes parents ? Ce sont eux qui vont devoir répondre de tes actes devant la justice, car tu es mineur… Est-ce que tu penses à ta mère ? Ne la crois-tu pas à présent folle d’inquiétude ?
_ Est-ce que je peux avoir mon téléphone ?
_ On t’a dit plus tard ! Tu sais c’ que j pense ? Je pense que ce qui t’a manqué, c’est une bonne correction de temps en temps ! T’as été trop gâté et tu fais maintenant n’importe quoi ! Mais le monde, mon garçon, n’est pas comme on veut ! La vie est dure, il faut travailler et cotiser, sinon on s’retrouve à la retraite sans un sou ! Et là, on n’a plus que ses yeux pour pleurer !
_ Monsieur le maire…, intervient Lapsie.
_ Je sais, je sais ! C’est lui qui doit parler, pour que vous le compreniez ! Mais regardez-le ! Il se moque de nous, il s’ fout d’ tout ! J’ai bien envie de lui donner une bonne claque !
_ Et ça arrangerait les choses ! Monsieur le maire, laissez-moi faire, voulez-vous ? Très bien, mon garçon, tu ne veux pas parler de tes parents, ni de tes camarades, alors de quoi nous allons parler ? »
Le mutant ne répond toujours rien, mais il fixe à nouveau Lapsie, intensément ! Celle-ci ressent une certain gêne, des picotements dans la nuque et une légère suée vient l’envahir ! A sa grande surprise, les murs de la salle d’interrogatoire deviennent troubles, ainsi qu’ils seraient liquides ! Lapsie se retrouve ailleurs, dans une salle plus vaste, plus humide aussi, sur un sol de larges pierres et entre des piliers anciens ! Que fait-elle là ?
Elle s’aperçoit encore qu’elle est nue et qu’une force irrépressible la pousse à se mettre à quatre pattes ! Elle essaie de lutter, mais en vain : il faut qu’elle avance, comme un chien ! A quelques mètres devant elle se dresse un trône, dans la clarté lunaire ! Elle s’en rapproche, toujours dans la même position, et elle distingue maintenant le mutant assis en érection ! Il a un léger sourire et ce qu’il veut de Lapsie devient évident !
Frappée par le dégoût et la peur, elle se rebelle et dans un ultime effort, elle refait jaillir devant ses yeux la lumière de la salle d’interrogatoire ! En face, le mutant ne cesse pas de la fixer et comprenant son pouvoir, elle entre dans une colère terrible ! Elle saute par-dessus la table, pour enfoncer ses ongles dans le visage de l’ado ! Elle entend à peine le maire, qui essaie de la faire reculer ! Elle crie seulement : « Espèce de salopard ! Raclure ! »
« Qu’est-ce qui s’ passe ici ? fait le père du mutant, qui vient d’entrer, accompagné par son avocat. Mais vous êtes folle ! » Il balance en arrière Lapsie ! « Papa ! Papa ! fait le mutant. La dame, elle est méchante ! Elle a sauté soudain sur moi !
_ Je vois ça, mon garçon ! Tu n’as rien ?
_ Ce comportement est indigne d’une professionnelle ! jette l’avocat. Pour l’instant, nous allons récupéré ce garçon, et croyez-moi, madame Lapsie, une plainte va être déposée auprès de vos supérieurs ! C’est une honte ! »
Le mutant part, la main dans celle de son père et après leur départ, le maire s’emporte contre Lapsie : « Mais bon sang ! Qu’est-ce qui vous a pris ?
_ Je… s’interrompt Lapsie, soudain gênée de raconter ce qu’elle a ressenti !
_ Le voilà libre en attendant ! Bravo, vous avez gagné le pompon ! »
55
Paschic et Web sont toujours dans la cabane, alors qu’il continue à pleuvoir des cordes dehors… « Mais où avez-vous pu faire disparaître le général Lézard et sa p’tite troupe ? demande Paschic.
_ Mais, mon cher, il n’y a pas que vous qui avez le don de la magie ! Moi, aussi, j’ai mes petits tours ! Enfin, disons que Lézard est allé rejoindre le darknet, là où les mutants discutent du bout d’gras !
_ En tout cas, vous êtes arrivé à point nommé ! Mais vous disiez que vous avez besoin de moi ?
_ Oui et non… A la vérité, il n’y a qu’auprès de vous que je me sens en paix, tranquille, que j’ peux me reposer ! Je sais pas pourquoi, mais c’est comme ça ! Cela vient peut-être de la clarté de votre esprit ! Et je vais en profiter pour faire une petite sieste !
_ Je vous en prie... »
Paschic regarde par la fenêtre les voiles de la pluie et soudain il se fige : là-bas, sur la dune, il y a une forme sombre qui s’agite, crie, gesticule ! Puis, l’individu en question se rapproche de la cabane… « Au secours ! Au secours ! » fait-il entendre, avant de frapper brutalement à la porte !
_ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande Paschic, qui a ouvert.
_ Ils sont là ! Ils arrivent ! Ils veulent ma peau ! Je vous en prie : aidez-moi ! »
_ Entrez ! »
L’homme est tout mouillé et grelotte… « Il faut m’ cacher ! reprend-il. S’ils me trouvent, ils m’ tueront ! » Web du lit lorgne le nouvel arrivant… « Mais enfin, calmez-vous, fait Paschic. Et si vous nous expliquiez un peu…
_ Je suis un ancien elfe des forêts… »
Paschic et Web regardent le personnage et en effet, ils se rendent compte qu’il est habillé d’une drôle de façon : ce sont des feuilles tissées entre elles, qui lui servent de tenue ! « D’accord, vous êtes un elfe, dit Web, mais qui vous menace, qui vous fuyez ?
_ Mais les BB !
_ Vous avez peur des bébés ? Une phobie particulière sans doute…
_ Mais non, les BB sont ceux de la BB, la Brigade du Béton ! Ils sont décidés à exterminer la Chose ! Vous ne le saviez pas ? Tout ce qui représente la nature est pour eux odieux, méprisable et doit disparaître ! Mais les voilà, bon sang ! Les voilà ! »
Paschic jette un coup d’œil par la fenêtre et voit effectivement des types arriver ! Ils portent des casques et des gilets fluo ! « Web, laisse l’elfe glisser sous ton lit ! Y a bien du monde dehors ! »
A peine Web a-t-il caché le fuyard que des coups brutaux sont donnés à la porte ! Paschic se retrouve devant des gars massifs, qui entrent sans permission ! « Que le béton soit sur cette maison ! fait le chef.
_ Honneur au béton ! font les autres.
_ Nous recherchons un individu, reprend le chef, un d’ ces sous-hommes de la nature, habillé de feuilles mortes ! Voyez l’ genre ! Ah ! Ah !
_ Honte à la Chose ! font les autres.
_ Personne n’est entré ici depuis c’ matin, à part vous, bien entendu ! répond Paschic.
_ J’ sais pas pourquoi, mais j’ vous crois pas ! Il flotte dans cette pièce, comme une odeur de trahison !
_ Vous voyez bien qu’on n’ peut pas cacher quelqu’un ici ! »
Le chef regarde Web sur le lit et pèse le pour et le contre… Ses hommes sont prêts à réagir… « J’ connais personnellement le maire Chenu et monsieur Nuit ! jette Web. Je les informerai de vot’ conduite !
_ Nous, on fait qu’ suivre les ordres ! Les elfes n’ont plus leur place dans c’ monde ! Ils abêtissent la population ! Nous, on est l’homme supérieur de demain ! La race élue !
_ Gloire aux BB ! font les autres.
_ D’accord ! D’accord ! C’est bien, vous avez vos idées ! Mais y a rien pour vous ici ! Alors, il s’rait d’temps partir ! »
Pour toute réponse, le chef prend son talkie : « Ouais, Roger, tu m’entends ? Y a des clients pour toi ici ! Amène-toi, tu veux !
_ Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Web.
_ Ça veut dire que toute cette baraque va disparaître sous l’ béton ! Le camion arrive ! »
La stupeur se peint sur les visages de Paschic et Web, puis on entend un grondement, celui du camion qui manœuvre, pour faire couler son béton ! « Allez, les gars, on dégage ! » fait le chef. Paschic et Web relèvent l’elfe et ils ouvrent un trou dans le côté opposé, avant de se jeter derrière un pli de la dune !
Pendant ce temps-là, le flot gris gicle du camion et finit par noyer la cabane, qui s’effondre !
56
Dans le Tribunal de Domopolis la tension est extrême, à cause de la gravité des faits ! Sur le banc des accusés se trouvent trois jeunes arbres, qui se sont opposés à un projet du Cube, qui les excluait ! A présent, ils sont vus comme des ennemis du Cube et particulièrement des BB, qui eux deviennent de plus en plus puissants, ce qui fait que les trois arbres sont accusés de haute trahison !
Le juge dit : « Nous allons maintenant écouter votre témoin, monsieur le Procureur…
_ Oui, j’appelle à la barre le général Farci, qui commande les BB dans le secteur ouest ! »
Un grand type sec dit : « Je le jure ! » et attend les questions du procureur, qui commence toutefois par flatter son interlocuteur : « Général Farci, vous avez été promu dernièrement par le maire Chenu, je crois…
_ C’est exact, le maire Chenu a reconnu mes mérites et a étendu mon champ de compétences !
_ De sorte que vous n’êtes plus qu’un simple exécutant, mais vous participez pleinement aux projets de notre chère ville !
_ J’ai cet honneur en effet…
_ Pouvez-vous nous décrire la scène du crime…
_ Objection votre Honneur ! fait l’avocat des arbres. La qualification de crime reste encore à prouver !
_ Accordé !
_ Soit, reprend le procureur. Général Farci, vous qui êtes une personnalité importante, au sein des BB, expliquez-nous le cadre du litige…
_ Ben voilà… Y a un projet… Pour l’instant, l’endroit est quasiment à l’abandon…
_ Oh ! fait outré l’avocat des arbres.
_ Maître, vous n’avez pas la parole ! réplique le juge. Témoin, reprenez…
_ Nous, c’ qu’on veut, c’est l’ progrès ! C’est que tout soit propre ! Un monde meilleur ! bétonn… Enfin, clair et lumineux, où les familles se sentiront heureuses... »
Dans la salle, quelques femmes étouffent un sanglot… « Là où ces arbres, poursuit le général, en désignant les accusés, ne servent à rien, on veut une belle pelouse, bien rase, pour que les chiens y déposent leurs crottes et que les gens piétineraient, puisqu’il n’y aurait pas d’accès direct au passage piéton ! Mais ce n’est pas tout ! De petites allées bétonnées, mesquines, avec des flèches indiquant le sens de la marche, traverseront la pelouse, produisant un contraste du plus belle effet ! Et tout cela dans quel but ? C’est là que vous allez voir qu’on en a du chou ! Car au milieu, il y aura un petit cube de béton, mignon tout plein, qui servira à la location de vélos, pour découvrir notre superbe région ! Un havre pour les touristes, quoi ! qu’un sapin n’ombragera jamais, puisqu’il est situé plein nord ! L’été, le bâtiment sera tellement surchauffé, qu’on l’ fuira volontiers ! Et en route pour la visite !
_ Général, coupe le procureur, personne ne reste insensible à votre enthousiasme, qui est évident ! Mais en quoi les accusés vous gênent-ils ?
_ Ben, ils sont plantés là…
_ Ils ont grandi là, plus précisément ! objecte l’avocat.
_ Enfin, tant qu’ils sont là, on pourra rien faire, conclut le général en haussant les épaules.
_ La parole est maintenant à la défense ! dit le juge.
_ Quelle ironie, mesdames et messieurs ! commence l’avocat. Pour les touristes, pour qu’ils découvrent notre « superbe région », on débute par couper des arbres, par détruire la Chose !
_ Mais ces arbres-là ne servent à rien ! crie le procureur.
_ Maître, vous n’avez pas la parole ! corrige le juge.
_ Comment ça, ils ne servent à rien ? reprend l’avocat. Pour ma part, je m’enchante de leurs belles feuilles en automne ! Leur couleur saumonée m’a toujours ravi !
_ Ciel un idéaliste !
_ Évidemment, monsieur le procureur, vous me manquez de respect, car vous ne savez pas voir ! regarder la beauté ! Vous ne voyez que vos œuvres et celles du Cube ! Notre société est malade, mais peu importe, ce qui compte c’est que le maire Chenu et les BB soient satisfaits de leur journée !
_ Votre Honneur, coupe le procureur, nous ne sommes pas ici pour faire le procès du Cube, mais celui de dangereux criminels, qui s’obstinent à défier le progrès !
_ Accordé ! Maître, veuillez ramener votre défense à l’essentiel !
_ Mais la question est celle-ci : « Pourquoi ne pas commencer à considérer la beauté et la nature déjà présente, si le but est de la faire découvrir un peu plus loin ? » Montrons que nous sommes des gens sérieux et non des hypocrites !
_ Hum ! fait le juge. Merci maître, nous nous retirons pour le verdict ! »
Le juge et les jurés s’en vont, mais ils reviennent rapidement… « A la question : les arbres sont-ils coupables ou non, demande le juge, les jurés ont-ils répondu à l’unanimité ?
_ Oui, fait le juré principal, les arbres ont été jugés coupables !
_ Bien ! La sentence prend effet immédiat ! Les arbres seront coupés dans la matinée ! »
Les accusés s’effondrent sur leur banc ! Des feuilles colorées, venues les soutenir, poussent des cris déchirants ! C’est la stupéfaction face à la bêtise du Cube ! Mais le général Farci et le procureur jubilent ! Les BB triomphent !
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La Nuit des Doms (49-53)
- Le 06/12/2025

"On ne salue plus, on méprise!"
Un Singe en hiver
49
Au matin, Paschic se demande s’il a rêvé ou non ! Il regarde avec méfiance le goémon sur les rochers, mais il lui faut s’organiser, car il ne peut pas rejoindre le continent pour l’instant ! Il part donc à la pêche et c’est ainsi qu’il rencontre un étrange coquillage ! Celui-ci ressemble à une coquille Saint-Jacques et il a la particularité de parler ! Oui, il parle et s’ouvre à mesure, ce qui est bien sympathique pour Paschic, qui a trouvé là un nouveau compagnon, mais dès que Paschic évoque sa propre expérience et qu’il apprend quelque chose de nouveau au coquillage, celui-ci se ferme et devient muet, comme si son interlocuteur avait dit une grossièreté !
Tant qu’on parle du coquillage ou qu’on l’écoute, il est intarissable et Paschic doit convenir de ces paramètres, ce qui limite franchement la conversation, mais il ne perd pas espoir : il est possible que le coquillage accepte peu à peu le monde extérieur et qu’il ignore bien des choses ! Cela implique qu’il dépasse sa peur et qu’il ne se voit plus comme le seul but de sa vie ! « Il peut évoluer ! » se dit Paschic, qui continue à pêcher et à se remplir les narines des odeurs marines !
Dans l’après-midi, cependant, un bateau à moteur fonce vers la plage et en descendent plusieurs hommes ! « Il est là ! Je l’ai vu dans mes jumelles ! Amenez-moi c’ fumier ! » crie celui qui doit être le chef. « Oh ! Oh ! se dit Paschic caché par la dune. C’est sans doute de moi dont il s’agit ! Il est possible que cet îlot soit privé… Dans ce cas, je vais m’expliquer... »
Paschic se lève et immédiatement les hommes courent vers lui et s’en saisissent ! « Mais lâchez-moi ! s’écrie Paschic indigné. Je vais vous expliquer… Je suis un naufragé et... » Paschic ne peut rien dire de plus, car il est poussé devant le chef, qui lui dit : « Ah ! Te voilà, mon gaillard ! Écoute, j’ai rien contre toi, mais il faut que je te cogne, pour avoir le sentiment que j’existe ! Tu le vois, je suis aveugle et je ne sais pas trop bien où sont mes limites !
_ Mais…
_ Encore une fois, rien d’ personnel ! Tenez le bien, les gars ! »
Le chef commence à frapper méthodiquement Paschic et c’est d’abord le ventre qui encaisse ! Puis, les coups remontent progressivement jusqu’au visage, comme si le chef aveugle cherchait à déterminer les contours de Paschic, qui finit par s’évanouir !
Quand il se réveille, il fait déjà nuit… La bande festoie autour d’un feu et tout en restant immobile, Paschic pense au chef : « C’est un mutant, se dit Paschic, qui ne vit que pour sa domination ! Mais il a besoin de la violence, pour la sentir… Il tâtonne dans le monde réel à coups de poing… Sans doute est-il intéressé par les régimes fascistes… »
« Mes amis ! Mes amis ! fait le chef. Écoutons ce soir, sur cet îlot perdu, la symphonie des Cubes roulants ! Rassasions-nous de civilisation ! » Le chef appuie sur un bouton et des enceintes frémissent ! C’est d’abord un mouvement lent, un moteur qui ronronne et qui fait chantonner la bande, en la berçant ! Puis, soudain tout s’accélère, avec des coups de klaxon et des motos fusantes ! Derrière, on entend le son grave des poids-lourds ! La bande lève son verre, enivrée par la musique aussi bien que par l’alcool !
Paschic ferme les yeux : « La domination complètement coupée de la nature, se dit-il, devenue absolument étrangère à la Chose ! Le monde des Doms écrasant tout ! Et pourtant, le chef est paumé ! »
« Je vois un monde nouveau ! dit celui-ci. Enfin façon de parler… Où nous serions les maîtres ! Où la supériorité de notre race serait reconnue ! Où l’État ne serait plus, car régnerait la force animale ! »
La symphonie bat son plein et Paschic a l’impression d’être couché sur une autoroute ! Le trafic incessant le traverse et semble porter aux nues le message du chef ! Mais dans l’ombre il se passe quelque chose…, que seul Paschic remarque… Là-bas, dans la clarté lunaire, près du flot qui sourit, avec ses vaguelettes argentées, des têtes de goémon se meuvent et montent vers la dune ! Ce sont les sorcières, les forces psychiques et leurs sœurs !
Voilà qu’elles arrivent, alors que la bande est dans son ivresse braillarde ! Il faut voir ces créatures des premiers âges se mêler à la fête ! Il faut voir leur tête gluante, dégoulinante apparaître à la lumière du foyer ! Il faut voir la stupeur et l’horreur se peindre sur les visages de la bande ! Et elle se met à hurler et à courir, tandis que des bras recouverts de berniques essaient de la retenir !
« Attendez-moi ! Attendez-moi ! » crie le chef aveugle, qui ne sait plus où aller. Tous les autres en effet sont déjà en train d’embarquer, mais enfin on charge le chef ! La bande met le moteur et n’entend certainement pas ces rires de vieilles, qui grincent et qui soulagent pourtant Paschic au plus profond !
50
Le lendemain, le temps est calme et sous le ciel gris, l’océan déroule lentement ses vagues ! Les goélands planent, toujours superbes, ne semblant jamais impressionnés par les caprices de l’écume ! Paschic est couché dans l’herbe, pleine de rosée, et un rayon de soleil lui fait prendre conscience du royaume des perles ! Car tout s’illumine ! Et partout les perles se réveillent et s’écrient : « Mais c’est Paschic qui nous regarde ! C’est Paschic notre admirateur ! » Et elles se passent le mot, de sorte qu’elles sourient toutes, qu’elles font des signes de leur brin d’herbe, en disant : « Eh ! Paschic ! On est là ! » Et elles éclatent de rire, les coquines !
De son côté Paschic est ravi, bouleversé ! Il court d’une perle à l’autre, trouvant chacune encore plus belle ! ne sachant plus où donner de la tête ! en répétant : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! Que vous êtes jolie !
_ Vraiment ? Hi ! Hi !
_ Oh oui ! Jamais je n’ai vu de perles aussi magnifiques !
_ Flatteur !
_ Eh ! Paschic ! Et moi ?
_ Mon Dieu, vous êtes toute aussi belle ! Incroyable !
_ Hi ! Hi !
_ Et moi, Paschic ?
_ Et moi, Paschic ? »
Paschic va encore répondre qu’il est ébloui, qu’elles sont extraordinaires, que les mots lui manquent, qu’un tel spectacle l’abasourdit, quand une ombre gigantesque vient couvrir le royaume enchanté ! « Qu’est-ce que… ? fait Paschic qui se retourne.
_ Je suis monsieur Nuit ! Faut pas rester là, mon vieux ! Car une nouvelle résidence va être construite ici ! Quelque chose de sensass, avec vue sur la mer !
_ Mais…
_ Mêêê ! Mêêê ! Une vraie chèvre ! Faut calter l’ancêtre ! Ici, chantier à monsieur Nuit ! Streng verboten, pour les va-nu-pieds !
_ Qu’est-ce qui s’ passe ? demande irrité le duc de l’Emploi derrière.
_ Un marginal couché dans l’herbe ! explique monsieur Nuit.
_ Dis donc, il faudrait que tes engins se magnent, rapport à la marée ! Le gué n’ sera pas éternel !
_ J’ m’en vais chapeauter tout ça !
_ Quant à vous, l’ marginal, faut bouffer et donc de l’emploi ! Allez, on veut plus vous voir !
_ Qu’est-ce qu’il y a ? demande à son tour le maire Chenu, qui arrive.
_ Rien, un loqueteux qui occupe les lieux !
_ Un zadiste ?
_ Même pas ! Un paumé, j’ pense !
_ Mais c’est Paschic ! J’ le connais ! dit le maire. J’ te croyais mort, Paschic ?
_ Faut croire que non ! Si je comprends bien, Chenu, vous v’nez ici tout détruire !
_ Mais le Cube avance ! parce que c’est nécessaire ! Rien n’arrête le Cube ! Même pas toi, Paschic ! »
Paschic regarde la plage, où les engins de monsieur Nuit écrasent le sable, avant de monter sur la dune ! Il y en a toute une colonne comme ça, qui profite de la marée basse, entre le continent et l’îlot ! Pour une fois, les goélands crient paniqués ! « On va monter notre grue c’ matin, Paschic ! rajoute le maire. Et hop, le béton coulera à flots ! Ah ! Ah !
_ Vous ne toucherez pas au Royaume des perles, à moins de me passer sur le corps !
_ Le royaume des perles, Qu’est que c’est qu’ ça ? s’écrie le duc.
_ Ah ! Mon garçon, va falloir être raisonnable ! répond le maire ! Nous, on a toutes les autorisations ! »
Paschic grimace : que peut-il faire contre ces aveugles ? Ce ne sont pas les perles non plus qui vont pouvoir se défendre ! Mais Paschic a tort, car très vite un crachin extrêmement dense commence à tomber ! C’est si épais qu’on n’y voit plus rien ! Le maire et le duc crache véritablement de l’eau ! Les engins s’enlisent rapidement, ce qui fait craindre le pire ! En effet, la marée remonte et noie le convoi ! Beaucoup sont emportés par les flots ! C’est une catastrophe, d’autant que le vent se lève en tempête !
Au milieu du chaos, une femme se présente devant monsieur Nuit et lui tend une carte, en disant : « Lapsie ! Brigade de santé mentale ! Est-ce que vous auriez vu cet individu ?
_ Quoi ? Pouah ! Même à l’abri, on en prend plein la figure !
_ Je répète, avez-vous vu cet homme ?
_ Ouais, c’est à cause de lui tout ça ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?
_ Le supprimer !
_ Ah bon ? Vous pouviez pas l’ dire tout d’suite ? Il est allé par là-bas !
_ Merci ! »
Mais les perles restent en colère !
51
Paschic semble s’oublier lui-même dans le crachin, comme si l’eau pouvait guérir ses blessures et toute la folie alentour ! S’abîmer à jamais dans le rêve et le silence, la tentation est grande ! Trouver le baume du néant…, mais Paschic est réveillé par les perles ! « Tu n’ peux pas rester ici, Paschic, tu vas prendre froid ! On va te prendre avec nous et te conduire en sécurité ! » Paschic se laisse faire et le voilà emporté par les perles, à travers les airs ! « Hou ! C’ qu’il est lourd ! » dit une perle de temps en temps !
Paschic est déposé sur un autre rivage, mais il est toujours entouré par l’épaisse bruine ! Où est-il ? Il croise cependant des gens qui tiennent des pancartes et qui défilent ! Une personne d’ailleurs répond à une journaliste et Paschic s’approche, pour savoir de quoi il est question ! L’homme interviewé est plutôt rondouillard, mais paraît fortement décidé ! « Y en a marre ! dit-il. Le gouvernement ne nous écoute pas !
_ Que demandez-vous exactement ? questionne la journaliste.
_ Mais nous revendiquons le droit de ne pas changer ! Nous sommes égoïstes et nous voulons le rester ! Nous méprisons les autres et nous en sommes fiers !
_ Vous pensez que le gouvernement voudrait porter atteinte à ce droit ?
_ Tout laisse à penser que oui… Comprenez bien : mes parents étaient égoïstes ! J’ai été élevé avec leurs valeurs et il n’est pas du tout question que je m’améliore !
_ Si vous pouviez parler directement au gouvernement, que lui diriez-vous ?
_ « Touche pas à ma domination ! », « Laisse mon orgueil tranquille ! » S’il y a quelqu’un qui doit changer, ce n’est pas nous, Dieu merci ! mais le gouvernement !
_ Comment voyez-vous le futur ?
_ Mais que je puisse continuer à mépriser les autres ! On voudrait nous voir plus patients, plus matures, mais à quel titre je vous prie ? Nos pancartes sont assez explicites : « Non à l’évolution ! Vive l’égoïsme ! Oui au mépris ! Bonjour à la haine ! » Nous sommes des Doms et nous demeurons des Doms !
_ Je vous remercie ! »
Paschic a des sueurs froides ! Où sont les perles ? Où est partie la beauté ? Où est l’intelligence, la sagesse ? Nulle part ! Là-bas, il y a une cabane de pêcheur apparemment et Paschic se dirige vers elle... La porte en bois grince et à l’intérieur, ça sent la poussière, mais on y est au sec ! De nouveau, c’est le silence, juste ponctué par les assauts du vent ! Paschic allume une lampe à huile, puis s’assoit à une table grossière… Encore une fois, il plonge dans sa rêverie…
Mais la porte s’ouvre brusquement et un Dom très énervé entre ! « Où est l’argent ? crie-t-il.
_ Hein ? Quel argent ?
_ Mais l’argent imbécile ! réplique le Dom qui saisit Paschic à la gorge. Tu va m’ dire où t’as mis l’argent, salopard !
_ Je ne sais pas où est votre argent ! » jette Paschic, qui repousse son agresseur.
Le Dom est rejeté contre un évier, mais il est tout aussi frénétique et il commence à fouiller le placard, à ouvrir des boîtes, en gémissant ! « Il faut que j’ trouve de l’argent, c’est vital ! dit-il. On n’a jamais assez d’argent, vous n’ le saviez pas ?
_ Non pas vraiment, répond Paschic.
_ Et le sentiment qu’on s’ développe, que quelque chose bouge, vous l’avez comment ?
_ Je…
_ Il a raison, dit une voix nouvelle et un grand échalas se présente à la porte. Je suis monsieur Prix et si vous avez l’argent, donnez-le-lui !
_ Mais je l’ai pas !
_ Voyez-vous, monsieur….
_ Monsieur Paschic…
_ Monsieur Paschic, j’ai un gros problème ! Je grandis à mesure que je suis inquiet ! Et là, franchement, j’ai la trouille ! »
Le nouveau venu dit vrai, car sa tête touche déjà le toit de la cabane ! « En arrière tout le monde ! » fait cependant une femme derrière. Chacun se tourne vers elle et Paschic s’écrie : « Lapsie ! Quelle surprise !
_ Pas pour longtemps, Paschic ! Je suis là pour mettre fin à la triste carrière du plus grand pervers narcissique qui m’a été donné de voir ! Ecartez-vous, vous autres ! Ne restez pas dans ma ligne de mire ! Adieu, monstre ! »
On entend un gros Pan !, mais le coup est raté ! C’est Chenu qui en est responsable : il est arrivé et a poussé dans le dos Lapsie, en ouvrant la porte ! Cependant, il crie : « Lapsie vite ! On est attaqué par des mutants !
_ Hein ?
_ Ils ont pris des otages, qu’ils abattent un à un ! C’est bien toi l’agent de la BSM, la Brigade de santé mentale ?
_ Oui, mais…
_ Il nous faut un spécialiste, pour leur parler…
_ Bonne chance, Lapsie ! fait ironiquement Paschic.
_ Toi… ! Toi… ! bredouille Lapsie, la bave aux lèvres.
_ Allons, allons, dépêchons ! coupe le maire. Y a pas d’ temps à perdre !
_ Nous venons avec vous ! jette Monsieur prix. Si j’arrive à sortir d’ici…
_ Oui, on vous accompagne ! renchérit le Dom. Là où y a du grabuge, y a souvent d’ l’argent ! »
Paschic est laissé seul et il soupire… « Pas d’ quoi être triste ! corrige une petite voix. J’ suis là, moi ! » Paschic regarde autour de lui et voit une araignée, à l’angle d’une fenêtre. « C’est les perles qui m’envoient ! précise l’animal. Tu sais comme ma toile est jolie, quand elle est emperlée !
_ C’est vrai ! » répond Paschic, des étoiles de nouveau dans les yeux.
52
La pluie continue de tomber et Paschic a quand même trouvé de quoi faire un bon café ! Il le boit lentement, en se réchauffant, mais la porte s’ouvre une nouvelle fois brusquement, produisant un pénible courant d’air ! Mais ce sont des militaires qui font leur apparition et Paschic se tait devant leur attitude menaçante !
Les militaires sont accompagnés par un petit homme sec, dont la casquette et l’imperméable sont tout mouillés ! Il s’en débarrasse et montre un uniforme couvert de décorations ! « Ah ! Du café ! dit-il à Paschic. Faites-en donc pour moi et mes hommes, voulez-vous ? » Paschic s’exécute, car à vrai dire, il n’a pas le choix ! « Foutu temps, hein ? reprend le petit officier. Vous vous demandez peut-être d’où je viens et qui je suis ?
_ P’têt, ouais, répond négligemment Paschic, absorbé par la préparation du café.
_ Je suis le général Lézard, spécialiste du contre-espionnage, au service de la grande Mussie !
_ La grande Mussie ?
_ Oui, vous connaissez sûrement ! Naguère les deux tiers de la planète était à nous !
_ Ah ?
_ Mais, bon sang, vous ne me croyez pas !
_ Si, si…
_ Non, vous ne me croyez pas ! Tenez ! Tenez ! Regardez-moi cette carte ! ordonne le petit général, en déroulant le document sur la table. Là, là, tout ça nous appartenait ! Ah ! On était les plus puissants ! Tout le monde nous considérait, nous craignait même ! Mais il est arrivé quelque chose…
_ Ah bon ?
_ Oui, not’ système était à bout d’ souffle… On n’y arrivait plus économiquement ! Et puis ceux qui nous jalousaient ont continué à vouloir not’ perte ! Tout s’est écroulé ! Tout a été balayé ! »
Le petit général s’arrête de parler et se met à pleurer, de sorte que de grosses gouttes tombent sur la carte. « Allez, allez, général, faut pas vous biler comme ça ! dit Paschic. Prenez un peu de café, ça va vous faire du bien !
_ Mer… merci ! Snif ! Vous savez ce qui m’a fait le plus mal ? Nous avons été… humiliés ! Houuuuuuh !
_ Et voilà que vous recommencez à pleurer ! Vous vous faites du mal, croyez-moi !
_ Humiliés ! Voilà ce que nous avons été ! Nous, la crème de la crème de la grande Mussie ! Humiliés ! Ratatinés ! Raillés ! Et pas seulement par l’ennemi, mais par la population même de la grande Mussie !
_ Ah bon ?
_ Oui ! Vous auriez vu cette plèbe affreuse, ces bons à rien, ces paysans à peine dégrossis venir déboulonner la statue de notre père à tous ! Le grand Varan ! Le créateur de l’espionnage de la grande Mussie !
_ Un policier ?
_ Oui, un d’ ces policiers rusés, sournois, implacables ! connaissant la torture sur le bout des doigts ! une étoile dans le ciel de la manipulation ! un véritable serpent au service de l’État !
_ Je vois…
_ Mais nous sommes un certain nombre à lui être resté fidèles ! Et nous allons restaurer son ancienne gloire !
_ Avec ses méthodes ?
_ Oui, pour lui faire honneur et redonner tout son lustre, sa puissance à la grande Mussie ! Et là, j’ s’rai implacable ! J’écraserai tous ces fumiers ! toutes ces fourmis qui ont osé se moquer d’ nous !
_ Attention, général, vous renversez vot’ café !
_ Hein ? De toute façon, il était infect !
_ Je vous remercie ! J’ai fait avec ce que j’avais !
_ Qu’est-ce que c’est ce sourire en coin que vous avez ?
_ Quel sourire en coin ? J’ai un sourire en coin, moi ?
_ Oui, depuis l’ début, vous semblez vous foutre de moi !
_ Pas du tout ! Je suis au contraire suspendu à vos lèvres, car jamais je n’ai entendu histoire plus passionnante !
_ Vous voyez, vous continuez à faire le malin ! Je connais mille manières d’effacer ce sourire !
_ Mais vous auriez tort de le faire, car tout comme vous, je pense que l’orgueil est essentiel ! Peu importe que des gens meurent de faim et que le vieillard ou l’enfant soient écrasés dans la boue ! Rien ne compte auprès de la grandeur et de la superbe ! Il faut mettre la planète à feu et à sang, général, si vous pouvez être consolé !
_ Gardes, saisissez-vous de cet imbécile ! »
53
Paschic est maintenu, tandis que le général Lézard lui fait sentir sa mauvaise haleine, en lui martelant : « La grande Mussie n’aime pas les rigolos dans ton genre ! Tu fais partie de cet Occident décadent, arrogant, dégueulasse ! Pouah ! J’en ai la nausée ! La grande Mussie est une patrie sérieuse, droite, avec un destin unique : celui de sauver le monde ! Et elle est guidée en cela par Notre Seigneur Jésus Christ !
_ Celui qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres » ?
_ Exactement ! Mais il a dit aussi que le vers est dans le fruit et que celui qui n’est pas avec nous est contre nous !
_ Mais la foi n’a rien à voir avec la puissance ! Le pouvoir est justement une preuve qu’on n’a pas confiance !
_ Il faut bien protéger le nom du Seigneur des racailles de ton genre !
_ Ah bon ? Vous croyez Dieu impotent ?
_ Tu vois, tu blasphèmes !
_ Contre la bêtise, oui ! En fait, votre violence vient de votre peur et donc de votre manque de foi ! Être confiant, c’est être serein !
_ C’est toi le serin de l’histoire, Paschic ! Adieu ! »
Lézard sort un pistolet et va tirer, quand de nouveau la porte de la cabane s’ouvre à toute volée, permettant à un souffle glacial de s’engouffrer ! Sur le seuil se tient un grand type chauve, avec un drôle de costume et des chaussures de clown ! Il secoue son parapluie trempé… « Mais qu’est-ce que… ?, s’indigne le général.
_ Web, vous tombez bien ! s’écrie Paschic. Ils veulent me faire la peau !
_ Vraiment ? répond Web. Et pourquoi vouloir supprimer quelqu’un d’aussi insignifiant que vous ?
_ Mais vous êtes qui ? fulmine le général.
_ Je suis le docteur Web ! Toujours là pour rendre service !
_ Attendez, vous êtes une de ces inventions de l’Occident décadent ?
_ Et vous-même, vous êtes…
_ Le général Lézard, au service de la grande Mussie ! Et avant votre arrivée, nous allions supprimer un traître !
_ Vous savez, plus je vous regarde et plus j’ai l’impression d’être dans un de ces vieux films de guerre, en noir et blanc, avec plein de nazis idiots ! Un film revanchard, si vous voyez ce que je veux dire !
_ Quoi ? Mais… Espèce de saligaud !
_ Le problème, messieurs, c’est que j’ai besoin de Paschic, pour lutter contre les mutants ! Il est l’un des seuls à les comprendre !
_ Ah ! Ah ! Des mutants ! Ah ! Ah ! Des mutants ! Voilà à quoi aboutit la décadence de l’Occident ! Chez nous, tout est clean, propre ! Nous sommes comme un seul homme, face à nos ennemis et à la boue qui nous entoure ! La grande Mussie d’ailleurs à une destinée unique, au nom de Notre Seigneur Jé….
_ Y a pas d’ mutants dans la grande Mussie ?
_ Non m’sieur ! Y pas ça chez nous ! »
Web fait un grand cercle avec ses bras et le général et ses hommes disparaissent, pour se retrouver dans la nuit ! « Bon sang ! s’écrie le général. Où sommes-nous ? Qu’est-ce que nous a fait ce vieux singe ? » Il fait noir et on n’entend rien ! Les soldats allument leur lampe et fouillent les ténèbres… Un petit visage blanc surgit une seconde, puis un autre, avec des bruits furtifs, pareils à des glissements !
« Hep ! Vous là-bas ! Montrez-vous, sinon nous tirons ! fait le général.
_ Sommes les enfants de la grand Mussie ! dit un murmure.
_ Sommes les enfants de la peur, dressés par la peur ! continue une autre petite voix.
_ Sommes les petits chiens de la Mussie !
_ Sommes les chiens enragés !
_ Miam ! Miam !
_ Sommes les chiens enchaînés !
_ Sommes les chiens de la peur !
_ Sommes les chiens du désespoir !
_ Miam ! Miam !
_ Eh ! Déconnez pas ! crie le général ! Nous sommes du même bord ! A nous le grand destin de la grande Mussie !
_ Sommes les chiens de la haine ! Les chiens dévorants ! Sans pitié !
_ Sans âme ! Dressés pour tuer !
_ Eh ! Déconnez pas ! »
On entend des coups de feu et des cris d’horreur, sous les dents qui déchirent la chair !
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La Nuit des Doms (46-48)
- Le 29/11/2025

"On lui dira!"
Piège de cristal
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« Considérons l’espace psychique, se dit Paschic. Il a pris la place de l’espace physique, ce qui est une suite logique, puisque nous sommes de plus en plus individualisés, de plus en plus conscients de nous-mêmes, avec un espace de communication omniprésent, qui n’est que le reflet de cette nouvelle « sphère spirituelle » ! La pensée des autres agit sur la nôtre, de sorte que nous sentons leur présence physique, avant même de les voir ! C’est une pression psychique, qui nous commande de regarder l’autre, pour acter ses désirs !
Paschic rame lentement dans la nuit, dirigeant sa barque vers les feux d’une barrière lointaine, et sa réflexion continue : « L’espace psychique est pareil au cosmos : il est déformé par notre « masse », ce qui produit une force attractive, qui est en somme notre signal ! Notre « masse » elle-même est déterminée par notre domination : plus celle-ci est « violente » et plus nous concentrons l’attention sur nous-mêmes ! Autrement dit, plus nous sommes haineux et méprisants (car c’est a priori ce qui nous donne le sentiment de notre supériorité!) et plus notre « masse » est élevée et plus nous déformons l’espace psychique, ce qui nous permet de nous imposer ! »
Paschic passe à côté de récifs, qui blanchissent dans l’obscurité, en produisant d’affreux glouglous ! « Le cas extrême, poursuit Paschic, ce sont les mutants ! Face au vide apparent de l’espace psychique, à son étendue sans bornes, comme celle du cosmos, le mutant devient « un trou noir » ! Il ne cesse de vouloir être le centre d’intérêt, comme si lui seul existait ! Tous les individus autour doivent passer sous sa domination, de même que rien ne peut échapper au trou noir dans l’univers ! Cela permet au mutant de ne pas être envahi par l’angoisse et c’est dire si sa haine et son mépris sont portés au plus haut degré ! Cette activité psychique a cependant un coût : le mutant ou DTN (Dom trou noir) ne connaît pas le repos ! Tendu tout le temps pour dominer, il ne cesse de consommer de l’énergie, et ne peut pas ne pas connaître tôt ou tard la dépression ! »
Paschic approche de plus en plus de la barrière éclairée, mais il n’arrête pas pour autant son raisonnement : « Il fut un temps où l’espace psychique avait des protections morales, idéologiques, ce qui rassurait et masquait le vertige de l’infini, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ! La peur est donc partout et on le voit dès que le mutant rencontre un obstacle, car il se saisit aussitôt de son smartphone et scrolle ! Cela lui donne d’abord une contenance et ensuite il rejoint l’espace de la communication, où il retrouve des repères, qui ressourcent sa personnalité ! Cela veut dire aussi que la domination n’est qu’un faux remède, que le mépris et la haine n’apportent aucune solution pérenne ! Mais le mutant est comme prisonnier de sa domination, il ne respire même pas et il est à des années-lumière de pouvoir explorer une autre direction ! Pourtant il aspire en secret à la paix, car sa situation est invivable ! »
Paschic se rappelle un certain nombre de mutants qu’il a dû affronter et il comprend qu’ils ont eu avec lui une relation ambivalente ! D’abord, ils l’ont considéré comme un os, un adversaire qu’il leur fallait à tout prix vaincre ! Mais, devant sa résistance, ils finissaient par changer leur fusil d’épaule et en venaient à s’interroger sur son compte, car peut-être pouvait-il leur apporter une solution, pour leur bien-être ! Cela prouve qu’ils ne sont ni heureux ni complètement perdus ! Ils cherchent eux aussi des réponses et Paschic est bien capable de leur en donner, puisqu’il « gagne » toujours contre eux !
On pourrait voir les choses ainsi : Paschic représente l’univers et le mutant un seul trou noir, qui quelle que soit sa puissance ne peut « gober » le tout ! Paschic ne veut pas dominer et son équilibre dépend de sa foi, de sa connaissance universelle, des lois qui nous régissent ! Ce n’est pas le triomphe de son égoïsme qui le sécurise, mais le sens profond des choses ! Il est donc tranquille, il peut se reposer, car il s’accepte tel qu’il est et sa force n’est pas la sienne, mais c’est celle de la confiance, qui est sans limites !
Cependant, on comprend qu’un tel enseignement ne peut être dispensé en cinq minutes et la plupart du temps, la confrontation avec le mutant est dure, âpre et même implacable ! Par exemple, dans les transports en commun, elle peut durer tout le trajet, ce qui nécessite de rejeter incessamment tous les efforts du mutant, pour faire pression ! C’est une épreuve épuisante, même si le mutant est une femme ! C’est un combat qui empoisonne le voyage de Paschic, d’autant qu’il n’est nullement question de perdre patience, de chercher du regard le mutant, pour lui montrer de la haine ou de la colère, car ce serait abonder dans son sens, puisqu’il ne désire que de l’intérêt !
Tous les Doms veulent dominer, mais le mutant agit dans l’espace psychique tel un boa constrictor : il étouffe ! C’est encore une lutte silencieuse et sans traces, comme si elle se déroulait bien dans le cosmos, et seuls les deux adversaires savent quelle a été son intensité et combien elle était dépourvue de pitié !
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Paschic est maintenant devant la barrière éclairée, dont il avait vu l’existence sur la carte du pêcheur ! C’est un passage obligé pour atteindre une zone plus vaste et d’ailleurs tous les courants y mènent ! A côté de la barrière, il y a une guérite allumée, dans laquelle une gardienne conserve la tête baissée, comme si elle n’avait pas remarqué la présence de Paschic !
« Hum ! » fait celui-ci debout dans sa barque, mais la gardienne ne bronche pas ! « Ça va être compliqué ! » se dit Paschic, qui sait que les Doms rendent toute démarche difficile. Il faut en effet suivre les humeurs de leur domination, surtout s’ils occupent un poste de pouvoir, comme c’est le cas pour cette gardienne. Rien n’est simple avec les Doms !
Enfin l’employée, sans encore lever la tête (signe de supériorité ou de dédain), dit : « Les papiers de la barque ! Le formulaire 45T, l’échantillon ZB, et la carte d’identité cette fois-ci, puisque c’est la première fois ! Vous êtes déjà enregistré chez nous ? Ah ! Mais je n’ai pas votre numéro de téléphone, c’est bizarre ! »
Avec précision, Paschic fournit les documents demandés, car il s’y était préparé et il s’attend à une fin des formalités, mais c’est sans compter l’ennui de la Dom, dans sa guérite, et son besoin de commander ! « Vous n’avez pas de douleurs particulières ? demande-t-elle. Quand vous ramez, vous n’avez pas mal au bras ? Mais peut-être êtes-vous insomniaque ? » Les nerfs de Paschic se tendent, car ces questions sont intimes et nullement nécessaires pour le passage ! Il bredouille quelque chose, faisant sentir son agacement, ce qui conduit l’employée à examiner complaisamment sa carte d’identité ! Encore une marque de pouvoir !
Finalement, il ne peut être retenu et la barrière s’ouvre ! Paschic passe et souffle un peu plus loin… Avec les Doms, c’est toujours ardu !
Cependant, une nouvelle étendue d’eau sombre s’ouvre à lui et il faut aller de l’avant ! Mais soudain Paschic se fige, car une étrange luminescence barre tout l’horizon ! Qu’est-ce que ça peut être ? Ce qui rend Paschic de plus en plus nerveux, c’est que la clarté grandit et même elle se rapproche rapidement ! « Bon sang ! s’écrie Paschic paniqué. C’est un tsunami ! » Il se rassoit dans la barque et manipule maladroitement les avirons ! Que peut-il faire ? Bien présenter l’arrière de la barque, pour ne pas chavirer tout de suite ?
Maintenant, c’est horrible ! Le grondement de l’énorme vague est là tout proche ! Paschic la voit se dresser toujours plus haut ! Il en est complètement glacé, tandis que l’intérieur du mur liquide devient visible ! « Ce sont des cubes roulants ! s’exclame Paschic. C’est leur tôle qui brille comme ça ! Attention, attention ! »
Le tsunami soulève l’embarcation et cela semble sans fin, tellement le « monstre » est élevé ! Puis, c’est la ruée ! Les cubes roulants déferlent sur Paschic, l’attaquant à droite à gauche, essayant de le dévorer de toutes les manières ! Paschic hurle devant une telle furie et il donne des coups de rame, pour bloquer certains ! L’aviron froisse des pare-chocs, des capots, enlève des rétroviseurs ou des essuie-glaces, mais la lutte est inégale, vaine ! Les cubes roulants dépassent Paschic, sautent par-dessus lui, l’asphyxient de leur échappement, le noient sous leur bruit ! Parfois Paschic aperçoit le visage inexpressif d’un conducteur et une seconde il voudrait l’appeler, mais les cubes roulants eux-mêmes sont pris dans une chute vertigineuse !
Là ! Sous le vent, un îlot ! sur lequel trônent des goélands superbes ! Le voilà le salut ! Porté par la vague, Paschic peut y arriver, mais il faut se lancer maintenant ! Au moment même où sa barque disparaît dans l’abîme, Paschic plonge dans le flot et se met à nager, vigoureusement, déterminé ! Mais, à sa grande surprise, il est saisi aux jambes par d’autres piétons ! Paschic leur montre l’îlot, mais ils ne le regardent même pas, car ce qu’ils veulent, c’est faire couler Paschic et non se sauver !
Mais ça, il n’en est pas question ! Paschic se débat à présent et il envoie des coups de pieds, pour se libérer ! Puis, il se remet à nager et enfin il atteint l’îlot ! Il a réussi ! Le grondement s’éloigne ! A bout de forces, Paschic se laisse tomber sur une petite plage : « Ah ! Les tarés ! Ah ! Les fumiers ! fait-il. Quelle vie d’ dingues ! »
Les goélands restent impassibles ! Lentement, Paschic se relève et marche sur des rochers… Dans les flaques, des crevettes s’enfuient entre des mousses vertes et le pourpre des anémones ! Plus haut, des lichens oranges ou argentés couronnent la pierre ! L’herbe et les premières fleurs apparaissent ! Celles-ci diffusent un léger parfum et elles semblent très courageuses, car le vent ne cesse de les faire frissonner !
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Quel est cet îlot ? Paschic n’en sait rien et il décide de l’explorer… En fait, il est plus grand qu’on pouvait l’imaginer et il s’élève au gré de deux ou trois tertres herbeux ! L’aspect sauvage du lieu n’échappe pas à Paschic, car ici on n’entend que le vent, même si le flot des cubes roulants s’étend au loin !
Paschic attrape deux ou trois crabes, qu’il fait cuire dans la braise d’un feu… C’est le soir et Paschic s’apprête à passer la nuit sur la dune, qui bientôt bleuit sous la clarté lunaire ! Les vaguelettes du rivage semblent sourire, avec leur éclat argenté, et Paschic songe à un bon sommeil, quand ses sens sont subitement en alerte, à cause d’une agitation étrange près des rochers ! Le goémon qui les recouvre bouge, s’en détache même et trois formes, comme trois chevelures, s’approchent !
Paschic ne bouge pas, figé par la peur ! Mais le feu finit par éclairer trois visages de vieilles, sous le goémon ! Elles paraissent centenaires, tellement elles sont ridées et pourtant leur regard demeure singulièrement vif ! « Tu nous f’ras bien une p’tite place près d’ ton feu, mon garçon ! fait l’une d’elles.
_ Oui, dit une autre, car nous, nous sommes bien humides !
_ Presque tout le temps dans la flotte ! rajoute la troisième. C’est pas une vie, hi ! hi ! »
Encore sous le poids de la surprise, Paschic ne peut rien répondre, mais il indique clairement que les vieilles peuvent prendre place autour du foyer ! Avec leur longue chevelure de goémon, elles gardent une certaine beauté, d’autant qu’une excitation espiègle semble les habiter et ne demander qu’à s’exprimer !
« Ce n’est pas que nous n’aimons pas l’eau, reprend la première.
_ Au contraire, renchérit la seconde. Il faut nous voir danser avec le flux !
_ C’est comme un bal, où nous serions les plus belles ! Hi ! Hi ! confirme la troisième.
_ Mais nous savons que nous pouvons aussi être effrayantes…
_ Oui, pour ceux qui ne rêvent pas !
_ Alors nous sommes de vraies sorcières ! Hi ! Hi !
_ Mais nous savons encore nous adapter !
_ Nous lisons dans les pensées !
_ Même dans celles de Paschic ! Hi ! Hi !
_ Nous connaissons ce qui te préoccupe !
_ Oui, vois en nous les trois forces psychiques !
_ Domination, Dépression et Prudence ! Hi ! Hi ! »
Paschic, médusé, garde toujours le silence, mais enfin il parvient à déglutir et à répéter : « Domination, Dépression et… Prudence !
_ Voilà ! Il est bien c’ p’tit !
_ Mais on l’a toujours dit !
_ On s’ trompe jamais ! Hi ! Hi !
_ Moi, c’est Domination ! poursuit la première. J’ suis une vraie chipie ! Toujours à m’pousser ! Y a qu’ moi qui compte !
_ Fais pas attention à elle, Paschic ! coupe la seconde. Elle est foncièrement égoïste ! Moi, j’ suis plus sensible ! Faut dire que j’ suis bien cabossée… et j’ai tendance à m’ faire du mal, à m’ déprécier et tout ça !
_ Exactement, tu es malade, retournée contre toi ! Mais moi, Paschic, moi la troisième, j’ suis la raison ! J’ suis clean ! J’ tempère les deux autres ! Hi ! Hi !
_ Ouais, dis plutôt que tu sais pas vers quel bord te tourner !
_ C’est ça, elle est insipide entre nous deux !
_ Et toutes les deux, vous êtes folles ! Not’ mère ne s’y est pas trompé !
_ Pas du tout ! J’étais sa préférée ! le joyau de sa vitrine !
_ Il est vrai qu’elle me méprisait, parce que je n’y arrivais pas…
_ M’an était désespérée par votre attitude ! Hi ! Hi ! Elle m’ouvrait son cœur !
_ Écoutez couleur muraille qui parle !
_ Pardonnez-nous, monsieur Paschic, de vous importuner avec nos querelles de famille !
_ Pourquoi tu t’excuses ? Il veut des réponses, nous lui en donnons ! Hi ! Hi !
_ Mesdemoiselles, mesdemoiselles, fait Paschic. Voyons, du calme…
_ Mesdemoiselles ? Il est charmant ce garçon !
_ Nous avons tout de même plein d’enfants : les bigorneaux, les patelles et combien d’autres !
_ Ce ne sont pas véritablement nos enfants... Hi ! Hi ! »
Paschic écoute encore un peu, puis il s’endort !
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La Nuit des Doms (42-45)
- Le 22/11/2025

"C'est pas moi qui pleure, ce sont mes yeux!"
Manon des sources
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Sur leur océan sombre, Paschic et le lapin lumineux se traînent ! « Pas une île en vue ! s’écrie le lapin. O flots mornes, flots amers ! A la maison attend la mère !
_ Vous voilà bien lyrique tout d’un coup ! réplique Paschic.
_ Et comment faire autrement ! Quel ennui ! Ce quotidien laborieux, répétitif, sans espérance ! Comment vous faites, vous, pour supporter ça ?
_ Question de patience, de foi… Le vide n’est qu’apparent, vous savez…
_ Même pas un billet de loto, même pas une carte de grattage ! Ah ! L’or, le soleil de l’hiver !
_ Voilà la brume…
_ Manquait plus qu’ ça ! »
Peu à peu, un voile épais comme du coton environne la barque, qui semble entrer dans un monde irréel ! « Vous entendez ! dit soudainement le lapin, qui dresse l’oreille. On appelle !
_ Ohé ! Ohé ! entend-on faiblement.
_ Il y a bien quelqu’un en difficulté ! reprend le lapin. Ohé ! Ohé ! Nous sommes ici !
_ Ohé ! Ohé !
_ Ohé ! Ohé ! »
A la fin émerge de la brume une autre embarcation, avec à son bord un homme déjà âgé et visiblement épuisé ! Sa barque touche celle de Paschic et il s’épanche : « Ah ! Je n’en pouvais plus ! J’étais complètement perdu, au point d’avoir songé sérieusement à me jeter à l’eau, pour en finir, pour mettre un terme à ma souffrance !
_ Tss, tsss ! fait le lapin. En voilà une idée ! Et si vous nous racontiez plutôt ce qui vous tourmente autant !
_ Non, non, pourquoi vous associer à mon affliction ? Vous me voyez donc bien cruel ?
_ Mais je vous assure que nous avons le dos assez large, pour encaisser les coups les plus durs ! Sachez que mon compagnon Paschic est encore un philosophe ! Alors, n’hésitez pas : frappez-nous !
_ Je veux bien vous croire… et pourtant j’hésite encore ! Vous livrer mon problème, ce serait comme jeter un menhir sur votre esquif !
_ Qui en a vu bien d’autres ! Allez, la guérison ne viendra pas sans vos larmes, ni votre confession !
_ Très bien ! Vous savez que c’est bientôt les fêtes…
_ Dans un mois, oui...
_ Mais on ne s’y prend jamais assez tôt ! Toujours est-il que la fromagère me propose un plateau à dix euros par personne, tandis que je songeais à acheter en toute indépendance, mais en quantité, car nous serons nombreux !
_ Et vous vous demandez quelle solution est la meilleure…
_ Exactement ! Mettez-vous à ma place ! Le plateau, c’est du fromage choisi par la fromagère, mais on est sûr qu’il sera là ! Dans l’autre cas, il peut manquer, d’autant que…
_ D’autant que… ?
_ Il y a les autres ! qui poussent, qui veulent aussi leur fromage, qui sont prêts à m’ coiffer au poteau ! Je n’ vis plus ! Regardez mes mains tremblent, mes cheveux tombent ! »
A cet instant, une autre embarcation vient taper contre les deux autres ! C’est un femme inquiète qui lance : « Place ! Place ! J’ai besoin de fromage pour les fêtes ! Alors voilà ce que je désire… Je…
_ Pardon ! Pardon ! fait l’homme alarmé. J’étais là avant vous !
_ Alors pourquoi vous traînez ? Quel égoïsme !
_ C’est pas vrai ? C’est pas vrai ? Le stresse me ronge ! Il me détruit !
_ Qu’est-ce qu’il a ? demande la femme. Il est malade ? Il faut voir un médecin, mais pas encombrer la crèmerie !
_ Mais tais-toi ! Tais-toi ! Ta gueule, tu comprends !
_ Mais pour qui tu t’ prends, l’ancêtre ? Allez, écarte-toi ! Je dois passer ma commande ! »
Désespéré, l’homme saute à la gorge de la femme et tous deux passent à l’eau, car les barques chavirent ! « Mais faites quelque chose ! crie le lapin paniqué à Paschic. Ils vont s’noyer !
_ Hein ? Tant mieux, ça les calmera !
_ Monstre !
_ M’en vais faire une petite sieste, moi ! »
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Le temps passe sur l’étendue couleur d’encre, après l’incident dû aux inquiétudes concernant les fêtes… « Tout de même, dit le lapin, il était de votre devoir d’intervenir ! Laisser des gens se noyer sous nos yeux, un comble !
_ Vous croyez que dans les profondeurs, ils vont découvrir ce qu’est la honte ?
_ Hein ? Mais qu’est-ce qui s’ passe ? »
Autour de l’embarcation, les flots se troublent, se mettent à gonfler ! Les vagues bientôt semblent s’entrecroiser et certaines déferlent, comme des dents blanches dans la nuit ! « Eh ! Mais c’est la tempête ! s’écrie alarmé le lapin. On est en danger !
_ Y a encore de la marge… répond Paschic. Mais n’avez-vous pas remarqué une chose étrange : il n’y a pas d’ vent !
_ Et alors ? Euh… Oui, en effet, c’est étrange, car normalement, c’est le vent qui…
_ C’est une attaque de mutants !
_ Une attaque de… mutants ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
_ Là-bas ! Regardez, ils arrivent ! »
Le lapin scrute l’horizon et il arrive à discerner des formes, qui avancent sur l’eau, en marchant ! « Vous avez raison ! fait-il à Paschic. Des esprits viennent vers nous ! Mais que vont-ils nous faire ?
_ Rien de bon ! Ne bougez pas surtout ! »
Les formes se précisent et elles paraissent plongées dans un rêve ! L’atmosphère devient pesante, d’autant que la mer reste menaçante ! Mais soudain le lapin, qui ne cessait d’observer les mutants, s’exclame : « Des ados ! Ce sont des ados qui scrollent ! Ah ! Ah ! Des mutants ? Vous avez voulu m’ faire peur, Paschic !
_ Pas du tout ! Ils sont très dangereux !
_ Ah oui ? Comment ça ? Ils ont encore le nez qui coule !
_ Ils vont vous réduire en bouillie, avec leur pouvoir psychique !
_ Leur pouvoir psychique ? Comment ça marche ? Ils déplacent les objets mentalement ? Ah ! Ah !
_ Non, ils font pression sur votre propre psychisme, pour vous soumettre et vous briser !
_ Ah ! Ah ! Faut arrêter la bouteille, mon pauvre Paschic ! J’ m’en vais au-devant d’eux, car j’ai un tas d’ promos à leur proposer ! des abonnements, des vêtements ! Ils vont être ravis !
_ Ne bougez pas ! Ils vont vous réduire en miettes ! »
Mais le lapin saute déjà sur les vagues, alléché par ses perspectives de ventes, et les jeunes là-bas s’approchent de lui, s’arrêtant à peine de scroller ! Le lapin s’agite parmi eux, puis il jette un cri, un cri déchirant, car on vient de lui arracher un bras, avec lequel les ados s’amusent !
« Je l’avais prévenu ! se dit Paschic ! On veut pas m’croire et voilà le résultat ! » Nouveau cri, nouveau bras, nouvel amusement ! Le lapin n’en finit plus de hurler, puis enfin, c’est le silence ! Paschic se rassoit dans la barque et se met à ramer : « Maintenant, c’est mon tour ! » dit-il.
En effet, les formes grises là-bas se tournent vers lui et se rapprochent ! Elles flottent sur l’eau, toujours plongées dans leur téléphone ! « Ça like dur les bébés ? fait Paschic. Ça pompe de l’intérêt comme de l’essence ! Sans pouvoir, ceux-là coulent immédiatement ! Sont complètement paumés ! Attention, Paschic, les voilà ! »
De premiers coups sont donnés contre la barque, que les mutants veulent disloquer ! « Allez-y, les jeunots ! jette Paschic. Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez ! Les benêts ! Vous n’avez aucune idée de ce par quoi je suis passé ! »
Les mutants s’attendaient à une victoire rapide et ils sont surpris ! Ils se concentrent, s’appliquent et créent un immense pétrolier, dont l’étrave massive et aveugle fonce sur la barque de Paschic ! « Ben voyons ! fait celui-ci. Ils rêvent les mômes ! Je me suis enfoncé dans l’abîme et j’ai la vérité pour bouclier ! Allez ! » Sous les yeux médusés des mutants, le pétrolier est ratatiné comme une boîte de fer blanc !
« Va falloir trouver aut’ chose, les benêts ! murmure Paschic. Le jour où ceux-là sentiront un peu de mon expérience, ils seront stupéfaits ! Mais seul le bien permet mon chemin ! » Autour, les mutants enragent et ils envoient sur la barque une armée de lamproies, qui glissent aux pieds de Paschic tels des serpents ! La connotation sexuelle est évidente ! « Eh ! Mais c’est qu’on a ses petites hormones ! lâche Paschic. Allez, barrez-vous les gluantes ! J’ veux un bateau sec ! Nickel ! Au chaud ! »
Paschic s’en va, protégé par une bulle, qu’il maintient lui-même et sur laquelle rebondissent les derniers coups des mutants ! « On lui dira ! crie Paschic. Les caves ! Bon sang, mais quels caves ! Ça sait rien et ça veut diriger le monde ! »
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« Ah ! Professeur Ratamor ! fait Chenu. Content de vous voir à l’inauguration de mon nouveau centre culturel !
_ Pour rien au monde, j’aurais raté ça ! Aaaatachoum ! Ouuuh !
_ Qu’est-ce que vous avez ?
_ Rhume chronique ! L’humidité sans doute ! Snif ! Précarité énergétique et…
_ Ah ! Ah ! J’ai besoin de vous, Ratamor ! J’ai là un groupe de jeunes désireux de s’informer sur la science, ses débouchés, son utilité et même sa grandeur ! N’est-ce pas un sacerdoce, quand on vous voit ? Ah ! Ah !
_ Vous voulez que j’ leur parle ? Aaaaatacha !
_ Exactement ! Vous les gonflez à bloc, pour que cette journée soit vraiment réussie ! Et puis, pour vos problèmes de chauffage, je pourrai vous donner un coup d’ pouce ! Hein ? On fait comme ça ?
_ Pourquoi pas ? Snif ! »
Le professeur Ratamor s’approche d’un groupe de jeunes, pleins d’enthousiasme et avides d’apprendre ! « Bonjour, les jeunes ! dit Ratamor. On m’a demandé de vous expliquer un peu ce qu’est la science, puisque je suis moi-même de la partie ! Bon, la science, c’est d’abord de la rigueur, évidemment ! Les chiffres sont les chiffres ! L’objectivité, c’est la base ! Aaaaatacha ! Snif ! Excusez-moi ! »
Il se mouche bruyamment et écrit Objectivité sur un tableau ! « L’expérimentation est aussi importante ! reprend Ratamor, qui observe les jeunes et qui soupire. Quand je vous vois comme ça, avec vos visages pleins de fraîcheur et de bonne volonté, Aaaatacha ! j’ai un peu d’ mal pour vous, car on passera pas ! Voyons voir... »
De nouveau il se tourne vers le tableau et tout en écrivant avec sa craie, il marmonne : « Racine carré…. CO2… Mégawatt… Hum… Coefficient 5… J’ retiens 2… Euh…. Aaaaatacha ! Snif ! Vous voyez ? Cinq degrés ! On passe pas ! L’humanité couic ! On aura bien moins duré qu’ les dinosaures ! Terminé ! Snif ! D’aucuns me diraient que j’ prends pas en compte la ventilation exogène ! C’est exact ! Mais même avec elle… Infini multiplié par oméga… Le tenseur 8… Dix puissance moins 45… Même impasse ! On passe pas ! Les chiffres sont les chiffres ! Faut s’en rendre compte ! Faut arrêter d’ rêver ! Vous êtes sceptiques ? Vous voulez vivre, espérer ? C’est humain, j’ vous lance pas la pierre ! Aaaaatcha ! »
Le professeur regarde un long moment ses chaussures, sous l’air médusé de son public… « De toute façon, la force jeune de la Terre, celle qui a donné lieu à toute l’exubérance des premiers végétaux et animaux, n’est plus ! On est plutôt à l’automne de la planète, j’dirais ! Aaaaatcha ! J’ vous vois v’nir ! Vous vous dites : « Nous, on pass’ra ! On est jeune et fort ! On est malin ! » Aaaatcha ! Et quand bien même ? C’est quoi le scénario final ? Le soleil devient une naine rouge et la vie sur Terre s’éteint, avant l’ultime explosion ! »
Le professeur fait un grand geste avec les bras ! « Le silence ! Enfin ! Le grand silence de l’espace ! Tout ce que nous avons été, toutes nos expériences, nos douleurs, tout cela a été englouti par le néant ! Notre souvenir même n’existe plus ! Mettez-vous bien ça dans l’ crâne ! dans vos cervelles de moineau ! Et n’allez pas encore dire : « On voyagera ! On partira ! » Foutaises ! D’ailleurs, que sait-on sur l’homme ? Que c’est un mammifère et qu’il se reproduit par un œuf ! C’est tout ! Le reste, toutes les histoires qu’on a pu vous raconter, avec des dieux, des fleurs ou des langues de feu, c’est du paranormal ! C’est pas not’ domaine ! Mais celui de madame Irma, qui travaille dans la caravane d’en face !
_ Professeur, demande un jeune, que pensez-vous de la gravitation psychique ?
_ La gravitation psychique ? Jamais entendu parler ! Faut arrêter le protoxyde d’azote, mon garçon ! Ah ! Ah ! Aaaaatcha ! Snif !
_ Vous êtes bien d’accord que notre simple présence influence celle des autres ! Nous exerçons sur chacun une force attractive, destinée à provoquer l’attention sur notre personne !
_ Comprends toujours pas…
_ Imaginons que nous soyons des planètes et que notre psychisme déforme l’espace de la conscience, de sorte que nous nous signalons plus ou moins intensément ! Ne pourrait-on pas parler dans ce cas de gravitation psychique ?
_ Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Pour qui vous vous prenez ? Jamais, vous m’entendez, je ne céderai ! Je suis libre, moi ! Malheureux, mais libre ! Lucide ! Snif ! »
Tout le monde est interloqué par la violence de cette réaction et des yeux se tournent vers celui qui a interrogé le professeur, mais il a déjà disparu !
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Dérivant sur les eaux sombres et couché dans sa barque, Paschic rêve et somnole… Soudain, une étoile filante glisse dans le ciel… « T’es pas d’ trop, ma vieille, se dit Paschic. Car ici on s’ sent un peu seul… La gravitation psychique existe-t-elle ? Évidemment, je ne suis pas un scientifique, mais nous sentons la présence des autres, avant même de les voir, par la pression qu’ils exercent sur nous ! Plus ils sont dominateurs et plus ils s’imposent à nous ! Leur activité psychique, qui est centrée sur eux-mêmes et qui est pleine de tension, car la domination sert à « guérir » de l’angoisse, « déforme » l’espace de la conscience, en créant un champ gravitationnel ! Autrement dit, l’activité psychique produit comme une masse ! »
Paschic écoute un moment le doux murmure des flots noirs, puis il reprend sa réflexion : « Je suis plus sensible que les autres à ce phénomène, c’est tout ! Et plus on est dominateur et plus on est aveuglé par son égoïsme, et moins par conséquent on peut avoir une vision d’ensemble, une compréhension générale ! On est seulement occupé à « peser » sur l’espace de la conscience, au lieu de le sentir, de l’apprécier en entier ! Celui qui se libère de sa propre domination étend son univers et se rend compte des forces d’attraction de la gravitation psychique ! Le Dom qui entre dans un magasin demande tout de suite de l’attention, peu importe si les autres sont occupés : ils n’ont pas droit à leur vie propre ! »
Paschic découvre dans le fond de la barque des fusées de détresse et il se décide à s’en servir, car peut-être que quelqu’un viendra et l’informera au moins sur sa position ! Paschic déclenche la fusée et elle monte rougeoyer dans le ciel ! Il n’y a plus qu’à attendre…
Le bruit d’un moteur poussif se fait bientôt entendre et un vieux bateau de pêcheur apparaît ! « Oh là ! crie l’homme qui semble seul à son bord. On a besoin d’aide ? » Le pêcheur est maintenant tout près, énergique, avec des cheveux gris… « Oui, par ici ! répond Paschic, qui s’amarre au bateau du pêcheur. Je suis perdu, je n’ai ni cartes, ni boussole !
_ Venez dans mon carré ! Je vais vous montrer où on est ! »
Paschic passe de la barque au bateau du pêcheur et descend dans un habitacle sommaire, mais propre ! La discussion s’engage sous une lampe à huile, qui montre plus précisément le visage du pêcheur, alors que celui-ci explique la position de Paschic sur la carte… « C’est un Dom, pense Paschic, qui s’efforce de ne pas regarder en face le pêcheur, de peur de le blesser ou de se blesser lui-même ! En effet, le Dom cache la lumière qui est en lui et Paschic, par sa propre lumière, a le pouvoir de « réveiller » celle-ci, de la faire ressortir, ce qui peut faire très mal au Dom, car c’est le mettre brutalement devant les mensonges de sa vie !
La situation est très gênante, car le pêcheur parle et Paschic regarde ailleurs… A la fin, n’y tenant plus, Paschic se laisse à croiser le regard de l’autre, en s’y fixant ! La réaction du pêcheur est d’abord de la surprise, de l’effroi, puis le visage grimace, sous l’effet de la colère ! Qu’importe ! La lumière sort de lui, par l’œil qui servait principalement à la cacher ! Il semble ouvert comme une boîte de conserve ! Le pêcheur a beau haïr, il ne peut arrêter le flot lumineux, qui à présent illumine le carré, avant de monter dans la nuit !
Le pêcheur crie, hurle, car ses peurs s’arrachent de lui, sont visibles, alors qu’il les tenait au fond de lui, par sa domination, quitte à les nier absolument ! Le mur n’existe plus et la lumière traverse le bonhomme !
Enfin, elle devient stable, sans contrainte, tranquille ! Le Dom est épuisé et sa tête repose maintenant sur la table… Il ne sera plus le même, mais va-t-il profiter de l’expérience ? En reprenant conscience qu’une vérité existe et qu’on peut combattre ses peurs grâce à elle, va-t-il se mettre à sa recherche, pour la cultiver, lui donner toute sa dimension ?
Paschic prend congé, il dit au revoir et même merci pour les renseignements, mais le pêcheur ne répond rien, et pourtant il est conscient ! Il tient à montrer son mépris, comme s’il avait été offensé, mais Paschic n’est pas maître de la lumière, comme il n’est pas non plus à l’origine de la domination du Dom ! C’est lui qui choisit cette voie, même s’il reste ignorant… Mais il choisit cette voie, parce qu’elle est plus accommodante ! parce que le mensonge convient mieux en société et qu’il apporte au moins la sécurité matérielle ! parce qu’il rassure, s’il ne guérit pas et qu’il donne l’illusion qu’on est quelqu’un, qu’on est responsable et que la vie a un sens !
Le pêcheur ne dit rien et Paschic regagne son bord, comme si lui-même avait fauté et qu’il était méprisable ! Le pêcheur garde son mauvais maître : sa domination ou son orgueil !