La Nuit des Doms (68-72)
- Le 10/01/2026

"Vous savez pourquoi on m'appelle la betterave?"
100 000 Dollars au soleil
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Le trio Paschic, Web et l’elfe est maintenant dans la lande… Le terrain est bien sauvage, austère même… Des pics granitiques, dorés par les lichens, émergent d’une bruyère qui frissonne au vent ! Il n’y a pas d’arbres et le sol est crevassé et boueux… Au loin, on aperçoit la mer, que des rayons explorent sous les nuages !
C’est le vent et l’oubli qui règnent ici ! On finit par ne plus penser à rien, comme si l’esprit lui-même se dissolvait dans le temps ! Il en ressort une certaine hébétude, compensée par la majesté du lieu ! On y apprend la valeur de l’attente et de la confiance !
« Eh ! Qu’est-ce qu’on voit là-bas ? s’écrie l’elfe.
_ On dirait une armée ! » fait Web
En effet, des masses sombres de créatures marchent vers le sommet où se trouve le trio, qui comprend qu’elles montent à l’assaut ! « Ce sont les Inquiétudes du Cube ! explique Paschic. Elles tiennent à ce que personne ne lui échappe !
_ Bon sang ! lâche Web.
_ Vous voulez dire… qu’elles viennent pour nous détruire ? demande l’elfe.
_ Exactement ! répond Paschic. Elles veulent nous détruire, nous anéantir, nous ramener dans le Cube, nous faire comme lui, nous transformer en Doms !
_ Mais… mais qu’allons-nous faire ?
_ Nous défendre !
_ Mais elles sont des milliers ! Et vous avez vu leurs têtes ? »
Là-bas, il est vrai, le spectacle est saisissant, effrayant, terrible ! Les Inquiétudes progressent, indifférentes quand elles trébuchent, tirant inexorablement leurs lourdes machines de guerre, avec des corps noirâtres, à cause de la tourbe !
Leurs visages sont inexpressifs, fermés à toute pitié, cruels, incroyablement déterminés ! Leurs regards fouillent jusqu’aux tréfonds, repèrent la peur et sourient en la reconnaissant ! C’est leur dessert ! Et maintenant elles poussent de grands cris de joie, à la vue du trio qui tremble, isolé sur sa hauteur !
« Il vaut mieux prendre la fuite ! jette l’elfe.
_ Inutile ! Elles nous retrouveront ! Il faut combattre ici même !
_ J’ai bien une lime à ongle, fait Web, mais…
_ Nous avons l’avantage du terrain, reprend Paschic. Dans le Cube nous n’aurions aucune chance ! Mais nous sommes dans la Chose ! Elle va nous aider !
_ Mais comment ? interroge crispé l’elfe.
_ Tu devrais le savoir ! Aurais-tu perdu la foi ? »
L’elfe hausse les épaules et laisse faire Paschic, qui à présent dit : « J’appelle à moi les feuilles mortes ! celles qui couchées n’ont plus de couleur ! qui pourrissent dans les flaques, qui sont parfois couvertes de givre ! celles qui forment un tapis humide, immense sous les bois ! Levez-vous les feuilles ! Venez montrer que même mortes, vous valez chacune mille inquiétudes ! Venez montrer que même mortes, vous avez dix mille fois plus de beauté que le Cube ! Venez, armées de votre patience, de votre souplesse, de votre silence, de votre temps immobile ! »
Alors les feuilles se lèvent ! Elles quittent les bois ! Elles s’amassent en paquets, pour former elles-mêmes des combattantes ! Elles sont humides et poisseuses ! lourdes, sourdes au mal ! Elles éteignent toutes les fureurs ! assourdissent tous les bruits ! endorment toutes les haines !
Le trio assiste au combat ! Les Inquiétudes sifflent, avec leurs yeux de feus ! Leur flamme semble éternelle, indestructible ! Les épées nues jettent des éclairs ! Les machines balancent leurs pierres ou leurs boules incandescentes ! Tout cela sous le ciel sombre et les premières rangées des feuilles sont détruites, pulvérisées ! Les chefs des Inquiétudes exultent, encouragent leurs troupes ! Le goût du sang enivre ! La victoire paraît proche !
Mais les feuilles ont un pouvoir bien à elles ! Elles embourbent, murmurent, charment encore, imprègnent, entraînent dans un songe, dans un abîme ! Elles finissent par prendre toutes les Inquiétudes dans une nasse et c’est l’hécatombe, le carnage !
Les Inquiétudes se fatiguent à frapper cette masse humide, douce, calme ! Elles baissent les bras, s’enfoncent, meurent ensevelies ! Elles courbent la tête, vaincues ! On ne les voit plus dans les tourbières ! Où sont leurs armures étincelantes, le rouge de leurs casques, leur violence exacerbée ?
Ici, parmi le granit et la lande, on n’entend plus que le vent ! A peine retrouverait-on un bout d’acier et encore on se demanderait d’où il vient ! Les Inquiétudes sont entrées dans la légende ! Ont-elles vraiment existé ? Il faut le demander à la lande ! C’est elle qui raconte et qui connaît les secrets ! Il est possible qu’elle se rappelle la bravoure des feuilles et leur grande victoire !
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Le trio reprend sa marche sur la lande, mais il n’en est pas quitte pour autant ! « Je crois qu’on nous suit ! fait l’elfe.
_ Oui, approuve Paschic, qui regarde en arrière. Il y a des Inquiétudes là-bas…
_ Je croyais qu’elles avaient toutes été exterminées dans la bataille !
_ Il faut comprendre que le Cube en envoie incessamment ! C’est une lutte constante !
_ Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ? demande Web.
_ Rien ! Où plutôt on s’efforce de rester calme, en espérant qu’elles se tiennent à distance ! »
Mais à peine Paschic a-t-il fini de parler qu’une flèche siffle et vient frapper l’elfe ! Celui-ci va s’écrouler, quand il est rattrapé par Paschic, qui dit : « Vite Web, cherchons un abri ! Car notre ami a besoin de soins ! »
En fait, le soir tombe et c’est un miracle si on trouve une vieille ferme abandonnée ! La toiture est à moitié effondrée et les murs sont envahis par les ronces, mais tout de même le vent y pénètre moins et on s’efforce d’allumer un feu ! L’elfe, couché sur des restes de foin, se met à délirer, sous l’effet du poison contenu dans la flèche.
« J’ai pas d… retraite, dit-il péniblement.
_ Qu’est-ce qu’il raconte ? fait Web, qui ramasse du bois.
_ Les Inquiétudes sont en lui maintenant, répond Paschic. On peut le perdre, vous savez ? La panique peut le gagner et j’en ai vu s’enfuir vers nulle part, en criant !
_ On va tâcher d’éviter ça !
_ On a besoin d’eau chaude ! Un thé, ça peut aider ! Et puis, il va falloir veiller sur lui ! »
Web opine, mais l’elfe fait de nouveau entendre sa plainte : « Tous ces pauvres…, toute cette insécurité ! Oh ! Il me faut d’ l’argent ! beaucoup d’argent ! Je ne craindrais plus rien…, plus rien !
_ Son front est brûlant ! dit Paschic.
_ Le feu commence à prendre…
_ Toute cette folie ! Tous ces mensonges ! reprend l’elfe, qui se met à sangloter. Toute cette hypocrisie ! Mais tout ça, boouuuh ! C’est la faute du gouvernement ! Il s’empiffre, quand les pauvres grelottent dehors ! Booouh !
_ Ben, dites donc, lâche Web, ça chauffe dans ses méninges !
_ On n’est pas encore au maximum de la fièvre…, précise Paschic. Le Cube est de toute façon une machine à Inquiétudes ! Il écrase tout sur son passage !
_ Et le chauffage ? Qui va payer le chauffage ? demande maintenant l’elfe, en gémissant. Booouuuh, nous sommes seuls au monde ! Tout ça à cause des riches ! Je les hais ! Mon Dieu, comme je les hais !
_ Tiens l’elfe, bois ça ! Ça va te faire du bien !
_ Slurp… Ma grand-mère était une femme solidaire ! dit soudain l’elfe. Elle faisait de la solidarité comme on respire ! toujours soucieuse du pauvre ! luttant incessamment contre l’injustice ! Une femme merveilleuse, exceptionnelle !
_ Il délire complètement ! réagit Web.
_ Ce rêve l’aide à combattre ses propres inquiétudes ! Ce n’est pas si mauvais ! Évidemment, il oublie que c’est d’abord notre propre mépris qui crée l’injustice !
_ Il peut, il tient ses coupables ! explique Web.
_ Bande… d’ignares ! jette l’elfe, le front en sueur. Ramassis d’ droite ! Rats puants ! Bande de nazis !
_ Eh ! Doucement ! s’écrie indigné Web.
_ Il faut en passer par là, pour que le poison sorte ! minimise Paschic.
_ Tout de même…
_ La soli… darité, fait le malade, c’est not’ quotidien, not’ credo !
_ Bien sûr, approuve Paschic, qui veut aider l’elfe. Nous n’ sommes pas tous égoïstes, ni méprisants ! C’est l’État qui est injuste ! C’est l’ pouvoir qui nous met d’ dans !
_ Xactement !
_ Eh ! Oh ! Corrige Web. Qui paye le nouveau stade, les nouvelles infrastructures ? C’est bien l’État !
_ Traîîître !
_ Voyons Web, fait Paschic. Vous voyez bien qu’il est malade ! »
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La nuit se passe, mais le délire continue ! « La science, dit l’elfe, en empoignant Paschic, la science !
_ Oui ?
_ La science, par son objo…, son objectivité ! Elle va nous aider à développer not’ sens critique !
_ Bien sûr ! répond toujours conciliant Paschic.
_ Elle va… Grâce à elle, on va pouvoir lutter… contre la désin… formation !
_ Ne vous fatiguez pas l’elfe… Rassurez-vous, nous restons à vos côtés !
_ Il est salement touché ! murmure Web.
_ Oui, lui répond tout aussi bas Paschic. Il a tellement peur qu’un Cube imaginaire se dresse dans son esprit !
_ Un Cube gouverné par la raison, c’est ça ?
_ Oui, un Cube propre, aux infrastructures modernes ; un Cube modèle en quelque sorte ! où la science éteint les passions, les haines !
_ Même celle à l’égard de l’État ?
_ Vous ne pouvez pas demander à un malade une totale cohérence ! Même si l’État reste le payeur, on doit conserver le droit de lui cracher à la figure ! C’est de bon ton, pour expliquer les insuffisances !
_ Dites, il y a encore une chose que je ne comprends pas… Si « son » Cube est éminemment solidaire, pourquoi a-t-il aussi peur ? Car c’est bien notre égoïsme à tous, qui nous fait craindre le monde, d’où notre violence, notre saleté, nos drogues, etc. !
_ Tout à fait…, mais il est encore très difficile d’aller au fond des choses, et même la science en est bien incapable ! Mais nous aimons nos illusions ! Le Cube de l’elfe, à présent, apparaît comme un bastion de la solidarité et de la connaissance, face à la rapacité et donc à l’obscurantisme de l’État !
_ C’est un cube immaculé !
_ Magnifique, mais irréel, puisqu’il se trompe déjà sur lui-même !
_ Alors qu’est-ce qu’on fait ?
_ Déjà, on ne fâche pas l’elfe ! On n’essaie pas de démonter son illusion ! Dans son état, dieu sait quelle pourrait être sa réaction ! Il y a un risque de faire empirer le mal !
_ Mais seule la vérité peut guérir !
_ Certainement ! Mais je le vois parfaitement nous sauter à la gorge ! Il vous a déjà traité de traître ! Non, j’ai un élixir qui peut le soulager…
_ Tiens ?
_ Oui, c’est un élixir que je fabrique moi-même et que j’appelle l’élixir d’éternité !
_ Eh ! C’est vendeur !
_ Je l’espère bien ! L’échelle est haute, mais je grimpe !
_ Ah ! Ah !
_ Voilà l’aube qui pointe… Le réveil va être angoissant pour l’elfe… Il va nous falloir redoubler d’attention ! »
Effectivement, l’elfe émerge d’un demi-sommeil, avec une tête à faire peur ! « Hein ? Où je suis ? Mon Dieu, y a un tas d’ choses à faire ! Ouille ! J’ai mal au dos ! Faut pourtant y aller ! Y a plus d’ pain, j’ parie !
_ Doucement, l’elfe, fait Paschic. Vous avez été touché par une flèche des Inquiétudes !
_ J’ai rêvé de droitards cette nuit ! C’était vous ! Alors, écoutez-moi, j’ suis d’accord pour une police municipale, mais c’est bien parce que l’État a manqué à tous ses devoirs !
_ Ça y est, la fièvre le reprend ! s’écrie Web.
_ L’elfe, je vais vous donner un élixir à ma façon ! Vous allez vous sentir tout de suite mieux !
_ Seule la science peut m’ sauver !
_ Bien sûr, mais buvez-en un coup tout de même ! »
L’elfe s’exécute et après quelque minutes, il dit : « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Vous en faites une drôle de tête ! Ah ! Je ne suis jamais senti aussi bien ! Bon, il va falloir faire du feu… j’adore l’odeur de la fumée au p’tit matin !
_ Bon sang ! C’est un produit miraculeux ! lâche Web à Paschic, alors que l’elfe ramasse du bois en sifflotant. Toutes ses inquiétudes ont disparu ! Comment ça marche ?
_ Maintenant, l’elfe a le sentiment de l’éternité à chaque seconde ! Il est totalement dans le moment présent, avec une paix infinie, que rien ne peut entamer ! Il est heureux ! »
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Après son petit-déjeuner, le trio repart, mais Paschic garde un œil sur l’elfe, car l’élixir d’éternité n’est pas éternel justement, quelle que soit sa valeur ! Le combat contre les Inquiétudes ne cesse jamais vraiment et la paix est à gagner chaque jour ! Mais enfin l’état que procure l’élixir existe bien, car il est le fruit d’une longue expérience !
La lande a laissé la place à des herbages, où paissent des troupeaux et c’est un paysage plus accueillant, qui rassénère les voyageurs ! Bientôt, on aperçoit un château, qui a l’air très fréquenté, puisque des gens et des charriots y circulent sur son pont d’entrée et le trio s’en approche naturellement !
Un femme, en tenue sobre, avec un large sourire, reçoit les visiteurs ! Accompagnée par des assistantes, elle s’élance vers le trio en disant : « Je suis la citoyenne Solidaire ! Bienvenue au château de la Solidarité ! » Comme le trio demeure bouche bée, elle rajoute : « Ici, nous ne jugeons personne ! Notre but est d’apporter un peu de réconfort à tous ceux qui en ont besoin ! Laissez-moi vous embrasser ! »
Le trio se laisse faire, quoiqu’un peu surpris, mais on ne peut contester à cet accueil sa volonté de chaleur humaine ! « Entrez ! Entrez ! rajoute la citoyenne Solidaire. Venez vous réchauffer ! Vous ne refuserez sûrement pas un bon café, ou du thé, avec des gâteaux ? Ah ! Ah ! Fait frais c’ matin ! C’est la première fois que vous avez recours à notre association, pas vrai ? Vous allez voir comment nous fonctionnons ! C’est très simple ! »
Le trio emboîte le pas de la citoyenne et découvre une vaste salle, où se tient déjà un bon nombre de personnes aux allures nécessiteuses ou perdues ! Certains sont là comme chez eux et l’ambiance est plutôt bon enfant ! « Installez-vous, installez-vous ! fait la citoyenne. J’arrive avec les boissons chaudes !
_ Elle me rappelle ma grand-mère, dit l’elfe une fois assis, elle aussi pratiquait la solidarité comme elle respirait ! C’est beau, c’est grand ! Quelle leçon ! »
Paschic et Web ne répondent rien, un peu hébétés à vrai dire et plutôt habitués aux grands espaces ! « Et maintenant, vous allez me raconter vos histoires ! fait la citoyenne, en revenant avec les boissons fumantes et en prenant place à la table du trio. Et si on commençait par vous ? Vous vous appelez ?
_ Paschic…
_ Quel drôle de nom ! Hi ! Hi ! J’ai hâte d’entendre ce que vous allez me raconter !
_ Malheureusement, je n’ai rien à raconter…
_ Allez, tout le monde en a sur le cœur ! Vous pouvez tout m’ dire, je ne jugerai pas ! Et ici, c’est comme si nous étions tous frères et sœurs ! C’est ça, la solidarité ! Hi ! Hi ! »
Mais Paschic garde le silence, ce qui produit une véritable gêne, même chez l’elfe… La citoyenne repart à la charge : « Mais enfin qu’est-ce qui vous bloque ?
_ Et vous, pourquoi vous insistez ? demande Paschic. N’avez-vous pas dit en préambule que vous ne jugez pas !
_ Bien sûr ! Si vous préférez rester secret, libre à vous ! répond la citoyenne, qui s’en va.
_ Mais enfin pourquoi n’avoir pas lâché un peu d’ lest ? s’indigne l’elfe. Vous l’avez vexée !
_ Parce qu’elle n’est pas du tout ce qu’elle croit être ! Vous allez voir ! »
En effet, deux Doms massifs viennent à la table… « Monsieur Paschic, veuillez nous suivre s’il vous plaît ! » dit l’un et Paschic obéit tranquillement, sous l’œil surpris de ses amis ! On quitte la salle, pour un couloir et on entre dans un bureau, celui de la citoyenne, qui paraît rouge de colère ! Elle va et vient dans le bureau et Paschic lui fait face, avec les deux armoires à glace derrière ! Paschic a l’habitude de ce genre de situations, où le rapport de force est déséquilibré et pour lui, la citoyenne a déjà dépassé toutes les lignes rouges !
Par contre, celle-ci a l’air de découvrir un nouveau monde, celui qui peut lui tenir tête, car la plupart qui viennent en ces lieux sont déjà fragilisés et trop contents qu’on s’occupe d’eux ! « Espèce de salopard ! jette la citoyenne ! Non mais pour qui tu t’ prends ? C’est moi qui commande ici ! Tu crois qu’on n’est pas assez bien pour toi, c’est ça ? Tu crois qu’on est d’ la crotte ?
_ J’ suis Paschic...
_ Pauvr’ type ! Sale morveux ! Tu vas m’ raconter ton histoire, c’est moi qui t’ le dis !
_ Vous allez m’apprendre la solidarité, c’est ça ?
_ Mais, mais tu continues à répliquer ! Franz, montre au monsieur que nous avons des arguments ! »
Le dénommé Franz fait un pas en avant et envoie un violent coup dans les côtes de Paschic, qui s’effondre comme scié en deux !
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« Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ici ? s’écrie Web en pénétrant dans le bureau, accompagné par l’elfe. Comment osez-vous battre notre ami ?
_ Votre ami, réplique la citoyenne Solidaire, est indigne de notre aide ! Il ne respecte pas les règles de notre association, qui demande d’abord de respecter les autres !
_ Mais est-ce une raison pour le frapper ? reprend Web, qui aidé de l’elfe remet debout Paschic.
_ Certains cas sont difficiles, voire dangereux, se justifie la citoyenne. Malgré notre bonne volonté, nous sommes contraints d’agir, pour préserver la sécurité de tous… D’ailleurs, je vous prierais de quitter les lieux... »
Le trio s’en va, avec Paschic toujours soutenu par ses compagnons, et c’est de nouveau la route, avec ses flaques encore glacées ! L’elfe, sensible au froid, n’y tient plus : « Mais bon sang, Paschic, pourquoi a-t-il encore fallu que vous vous mettiez tout le monde à dos ! On était là peinards au chaud ! Des croissants ou du cake nous tendaient les bras ! Il suffisait de raconter à la citoyenne un bout d’histoire, un tout petit bout, qui lui aurait donné satisfaction… et voilà, on aurait été aux pommes ! Mais non, monsieur s’est montré droit, glacial, intransigeant, la justice même ! La justice de ne je sais quoi ! Et hop, tout le monde dehors !
_ Il n’a pas tout à fait tort ! approuve Web. Avec votre attitude, Paschic, il n’y a aucune relation sociale possible ! Il est bon de mettre de l’eau dans son vin !
_ Vous savez quoi, Paschic ? reprend l’elfe. Je pense que vous avez un gros problème affectif, ce qui vous fait demander l’impossible ! Faut soigner ça, vieux, sinon vous allez finir tout seul !
_ Alors vous n’avez toujours pas compris de quoi il retourne ! répond subitement Paschic, avec une grimace, due à une douleur persistante. Vous n’avez pas encore compris ce qui se joue !
_ Mais vous allez nous l’ dire ! jette l’elfe entre ses dents.
_ Mais pourquoi le Cube continue-t-il à détruire la Chose, jusqu’à nous mettre en danger ? Pourquoi le Cube piétine-t-il la beauté, avec la plus parfaite indifférence ? Pourquoi le Cube lui-même est-il toujours en crise et se montre de plus en plus gagné par la violence et l’injustice ? Pourquoi sommes-nous écrasés par l’angoisse et le désespoir ? Mais la réponse est simple, parce que nous nous berçons de nos illusions ! »
Web et l’elfe maintenant écoutent, mais la tête rentrée, comme si c’était malgré eux ! Paschic poursuit : « Que nous dit la partie du Cube, gouvernée par le maire Chenu ? Mais qu’elle est irréprochable, qu’elle fait le job, qu’elle travaille pour le bien, qu’elle reste l’un des bastions de la solidarité, éclairé par la science ! Et que ma foi, si le monde autour va mal, c’est à cause des défaillances de l’État et de l’avidité de la sphère financière ! Et donc, si on suivait l’exemple du Cube, à la mode Chenu, on arrêterait de détruire la Chose et on se respecterait les uns les autres, en faisant reculer l’injustice sociale !
_ Et alors, n’est-ce pas le but ? jette amer l’elfe.
_ Mais c’est une illusion, qui ne permet pas de s’attaquer au vrai problème ! Alors, comme ça, le maire Chenu est juste et il ne détruit la Chose que par nécessité ? Alors, comme ça, il n’est pas inquiet lui-même et il n’angoisse pas, s’il reste tranquille ? Alors, comme ça, il ne veut pas triompher de ses adversaires, il ne tient pas à ce que sa ville soit un modèle du genre, il ne rêve pas d’une cité merveilleuse, qui gonflerait sa vanité ? Mais si et c’est pourquoi il ne voit pas la Chose, il ne sait même pas ce que c’est, quelle est sa valeur et quel enseignement, quelle vérité elle peut donner ! Le monsieur goûte son pouvoir, derrière le paravent du progrès et du besoin !
_ Mmmmouais…, concède l’elfe. Mais on n’était pas chez le maire, mais avec des citoyennes de la solidarité !
_ Mais qu’est-ce que j’ai voulu montrer ? Que cette citoyenne Solidaire ne connaît même pas les bases de l’humilité ! Je l’ai à peine effleurée ! Elle aurait pu me plaindre, ou à la limite se moquer de moi ! Non, puisque je ne lui obéissais pas, elle en a conçu de la haine ! Son orgueil est aussi sensible que celui d’un psychiatre ! A travers sa solidarité, elle veut commander ! Or, si nous détruisons la Chose, si nous nous méprisons les uns les autres, c’est à cause de notre domination ! C’est sur elle qu’il faut travailler ! Il ne faut pas accuser l’État, mais se changer soi-même ! Or, c’est impossible à comprendre, si on garde ses illusions !
_ Ça, on peut dire que vous avez fait tomber la citoyenne de haut ! coupe Web.
_ Détrompez-vous, répond Paschic, elle est maintenant persuadée que j’ai essayé de la tromper ou de la blesser, parce que je suis un sournois ! »