Articles de luc-gerard

  • Les enfants Doms (XVI-XVIII)

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                                                   XVI

     

        Andrea Fiala avait trouvé refuge chez une amie et elle reprenait son activité d'écriture! Elle avait reçu un message crypté de Macamo, qui l'avait rassurée et auquel elle avait répondu! Toutefois, elle restait inquiète au sujet de Cariou, mais, pour l'instant, elle ne voyait pas comment l'aider! Enfin, elle pensa que le mieux était qu'elle reprît son travail pour l'OED: cela chasserait ses idées noires et continuerait la lutte! 

        "Peut-on vraiment renoncer à sa domination? se demanda Andrea. A priori non, car qu'est-ce qui nous est plus naturel que de nous sentir bien, heureux, triomphant, plein de force et d'espoir? N'est-il pas normal de réussir, de voir son travail payer, d'être salué, respecté? Comment pourrait-on vouloir s'éteindre, dire non à la promotion, à l'élévation sociale, au rayonnement du succès? Il faut voir comment certains animaux satisfaits chantent, expriment toute leur vitalité dans le soleil!

        Lutter contre sa croissance, n'et-ce pas se condamner soi-même à la névrose, à la maladie, à la dépression? Tout le monde connaît maintenant les dangers d'un refoulement excessif! Pourtant, les problèmes sont bien là! Ici, dans RAM, nous avons tout et nous ne sommes pas contents, ni en paix! La montée des partis extrémistes en témoigne! Face à une situation inquiétante et complexe, la tentation est grande de choisir la radicalité, qui semble "éclaircir" le ciel, rassurer en désignant des coupables ou en fermant les frontières! L'égoïsme n'aime pas la nuance!

        Mais, d'une manière plus générale, nous dévorons la planète, nous la polluons et épuisons ses ressources! Nous misons alors sur des énergies "vertes", plus respectueuses de l'environnement!  Nous gardons foi dans le progrès et nous pensons que les innovations futures nous sauverons, mais il n'est pas difficile de constater que dans bien des cas nous ne faisons que déplacer le problème! Telle nouvelle technologie a besoin de métaux rares et la voilà autant, sinon plus destructrice que la précédente! Ce que nous appelons la modernité, n'est-ce pas une grande fuite en avant, parce que nous sommes incapables d'ouvrir les yeux?

        C'est pourquoi certains préconisent de moins consommer ou un fonctionnement plus sobre, traditionnel, mais plus solide! Il s'agirait d'un "retour en arrière", d'arrêter une course à la sophistication technologique, de limiter nos besoins! Mais est-ce possible, même si on serait conscient de préserver la planète? Pour se contraindre, l'homme ne doit-il pas être obligé? Ne faut-il pas la catastrophe pour changer profondément son comportement? Peut-il accepter l'immobilisme, sans éprouver de l'angoisse? Que espoir aurait-il à s'enfermer? N'est-il pas né pour imaginer son univers absolument libre? S'il peut percevoir l'immensité, est-ce pour y renoncer?

        Inconsciemment, l'homme veut rêver! Il est là lui aussi pour s'enchanter de la gloire d'exister! La nature, dans sa force, ne lui dit pas autre chose! Il ne peut accepter de ne pas être le maître! Rien ne doit borner sa domination, sinon il dépérit! Il faut donc que celle-ci soit remplacée par quelque chose qui soit encore plus fort, plus avantageux! Quel gain pourrait orienter l'homme, au-delà de sa propre réussite? Et si on lui disait: "Tu n'auras plus peur! Ta vie sera pleine chaque jour, sans que tu aies besoin de vaincre! Tu n'écraseras personne et pourtant tu seras le plus fort! Ton espérance, ton éblouissement n'auront pas de fin! Ta connaissance sera toujours plus vaste! Ta liberté, personne ne pourra te la prendre! Tu seras le magicien, l'enchanteur, l'enfant! Tu seras jeune et vieux! le danseur des étoiles! la légèreté même! Tu riras du poids des autres! Tu seras la lumière parmi les morts!"

        Est-ce que l'homme ne serait pas intéressé? Est-ce qu'il n'aurait pas "envie de signer"? Il demanderait: "Comment? Quel philtre permet ce bonheur? Que dois-je faire?" Et on lui répondrait: "Là, là! C'est un secret! Il est dans la beauté!" Et on laisserait l'homme interloqué!"

     

                                                                                                                    XVII

     

        Cariou était au réfectoire de la prison et il prenait ses marques... C'était le déjeuner et il régnait une certaine excitation, malgré le lieu. Une serveuse s'arrêtait à chaque table et on voyait les détenus tendre vivement leur assiette, mais à ce moment-là madame Birkel fit son apparition! Elle avait un visage sévère, comme si elle venait d'être victime d'une injure!

        Qu'est-ce qui la tourmentait ainsi? Elle se mit à crier sur un jeune homme, qui prenait visiblement plaisir à manger: "Allez vas-y! Bouffe! Bouffe! Mais bouffe!" Le silence se fit et le jeune homme s'était figé! Une rougeur couvrait ses joues et il ne savait plus quelle attitude adopter! Il avait honte et madame Birkel se redressa: elle avait l'air plus satisfaite, comme si elle s'était nourrie de l'ardeur qu'elle venait d'éteindre! 

        "Elle est comme ça, la Birkel! murmura une voix à l'oreille de Cariou. Elle se réjouit d'humilier! Elle veut tout le monde sous son contrôle et elle nous appelle ses enfants! Tu parles! Les gars n'osent pas moufter, car après on est passé à tabac par les gardiens ou pire!"

        Cariou se tourna vers celui qui lui parlait et il découvrit un vieux détenu. "Je m'appelle Amir Youssef, dit-il, toujours à voix basse.

        _ Jack Cariou."

        Les deux hommes inclinèrent légèrement la tête, pour se saluer, mais la serveuse était maintenant à leur hauteur! Chacun tendit son assiette, mais Cariou ne fut pas servi! "Apparemment, expliqua Youssef, la Birkel ne vous a pas à la bonne! Vous avez déjà dû lui déplaire!" Puis, il commença à manger, à côté d'un Cariou dépité!

        Dans la cour, après le repas, Cariou essayait de se consoler en s'offrant aux rares éclaircies, quand une armoire à glace s'approcha! "C'est toi Cariou? demanda-t-elle. Tu vas déguster!" Derrière le costaud, il y avait déjà un petit attroupement, qui voulait assister au spectacle! Cariou regarda celui qui devait le corriger et il s'aperçut qu'il n'était pas méchant! La lumière, chez lui, n'était pas enfermée! Au contraire, elle ne demandait qu'à sortir et rayonner et l'homme devait faire peser sur elle l'un de ses épais sourcils, pour la masquer!

        Sans doute agissait-il ainsi que contraint et forcé! Cariou se décida à libérer totalement la lumière! Il la saisit près de l'œil et l'étira, ce qui surprit totalement l'autre, au point d'en être hébété! Le temps fut comme suspendu, puis soudain le costaud, qui avait éprouvé une légère douleur, mais comme quand on enlève une épine, tomba à genoux en pleurant, répétant: "Pardon! Pardon!"

        Cariou le releva et l'embrassa! Puis, il lui dit: "La vie est dure, n'est-ce pas? Les hommes sont sans pitié!

        _ Oui, oui, approuva l'autre, le visage plein de larmes.

        _ Mais maintenant, tu as une raison d'espérer! Sois heureux!

        _ Oui, oui!" reconnut le costaud, qui s'en alla.

        Il était à la fois lourd et léger et il ne prêta aucune attention à ceux qui avaient assisté à la scène et qui étaient médusés! Dès lors, Cariou eut une aura spéciale: on se demandait qui il était et on ne lui chercherait pas de noises, car il avait été placé de fait sous la protection du grand gars costaud, qu'on craignait!

     

                                                                                                                XVIII

     

        Fahim Macamo était devant une page blanche... On lui demandait de travailler à une appli consacrée aux ados, mais il la concevait pour les enfants Doms! En effet, ils étaient bien présents et ils constituaient une menace et s'ils ne formaient pas encore sans doute la majorité, ils ne faisaient que porter à l'extrême la domination qui commandait inévitablement les autres ados!

        En élaborant un produit pour les enfants Doms, Macamo répondrait donc aux besoins de tous les ados et le Metaverse, en mettant en scène les problèmes du quotidien, devait servir à les résoudre! La technologie pouvait changer le comportement des enfants Doms et assurer ainsi la cohésion de la société! Seulement voilà: que savait Macamo sur les enfants Doms? La plupart de ses connaissances venaient de Cariou! C'était lui qui avait éveillé Macamo, bien que celui-ci fût réceptif, à cause de son mal-être!

        Par exemple, Macamo ne supportait pas d'être bousculé aux caisses des magasins, par des gens qui se croyaient seuls au monde, qui ne comprenaient pas qu'on dût attendre, parce que les autres existaient! Il avait fallu les mots de Cariou, l'éclairage sur la domination, pour que Macamo vît une explication à l'égoïsme et combien la gêne qu'il subissait était loin d'être anodine, puisque la peur était profondément liée à la domination! "Si le Dom ne domine pas, il hait!" C'était une des règles mises en évidence à l'OED!  

        Macamo songeait à plusieurs difficultés... Par exemple, l'enfant Dom n'aimait pas l'ordre, ce qui est convenu! Pourquoi? Mais tout simplement parce que rentrer un tant soit peu dans un moule, dans une normalité, c'est diminuer sa domination, ce qui cause de l'angoisse! Ainsi, l'enfant Dom pouvait très bien se mettre à détruire les services nécessaires à son quotidien, comme la mairie, la bibliothèque ou le véhicule des pompiers! Donc, si une appli, par son succès, devenait comme une institution, tôt ou tard, elle ferait fuir les enfants Doms! Seul le sentiment de faire partie d'une élite les retiendrait, en rassurant leur égoïsme! Cela était encore vrai pour l'utilisation des marques, qui "situaient" les individus!

        Les enfants Doms étaient toujours à la recherche de la nouveauté, pour se distinguer des autres ados! Cette particularité rendait la croissance de l'appli problématique, d'autant que son patron, Owen Sullivan, lui, était obsédé par le chiffre des abonnés! A la première réunion commune, au cours de laquelle Macamo avait été présenté au reste de l'équipe, Sullivan n'avais pas cessé de parler de croissance, ce qui expliquait même pourquoi il n'hésitait pas à racheter ses concurrents! Au fond, Sullivan avait une peur terrible de voir les limites de son entreprise, car il lui aurait fallu alors accepter le temps et la mort!

        Il lui était nécessaire de croire qu'il pouvait gouverner le monde, le faire à son image! Il criait à son équipe: "Domination! Domination!" Et effectivement son empire médiatique se développait comme une bulle dominatrice et Macamo avait soudain compris que son propre patron était un enfant Dom dans un corps d'adulte! Sullivan montrait un destin, une solution que la domination maladive pouvait trouver! Mais ce n'était pas vraiment une adaptation! Bien au contraire!

        Sullivan était le maître! Il régnait sur des milliards de personnes, si on considérait que sa plateforme transformait la vie de ses abonnés, leur devenait nécessaire! Il était craint plus qu'aimé également dans son entreprise! Là encore sa domination se voulait absolue, à sens unique! C'était lui qui décidait et non les arguments! L'enfant Dom Sullivan ne s'était pas ouvert aux autres! Il ne les voyait pas dans leurs richesses, avec leur caractère unique! Il ne les respectait pas, mais il s'en servait!

        Et Adofusion grignotait le monde, par peur essentiellement!

  • Les enfants Doms (XI-XV)

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                                   XI

     

        On eût dit un ange, avec ses cheveux blonds frisés et sa tête de poupon joufflu, mais c'était un enfant Dom! Il avait été mis à l'essai chez un boucher, par ses parents qui étaient soucieux de son avenir! Encore écolier, il découvrait ainsi le monde, mais, quand on approchait de l'étal, on ressentait une certaine peur, une oppression sourde!

        L'enfant Dom paraissait en effet trôner, malgré son poste subalterne! Il réclamait toute l'attention, témoignant de sa domination psychique! Il trouvait parfaitement naturel d'être le centre d'intérêt, comme si on devait lui être immédiatement soumis! N'avait-il pas un physique de rêve? Sa suffisance était écrasante!

        Le boucher dut cependant s'en séparer assez vite! Il ne convenait pas! Il n'était pas motivé par son travail! Chargé de garnir des bouchées, il en réalisa deux en une heure! Il dit: "C'est difficile! Je n'y arrive pas! J'arrête!" Cela stupéfia le boucher! Il n'avait jamais vu une telle indifférence, une telle passivité, un tel égoïsme!

        Pourtant, l'attitude de l'enfant Dom s'explique assez bien! Lui seul existe! Il est le centre de tout! Dans ce cas, travailler, se rendre utile, n'est-ce pas dégradant? C'est de la domination en moins! C'est de la bizarrerie ou de la gêne en plus! L'enfant Dom ne voit les autres qu'à condition qu'on l'admire! Sinon il méprise le monde!

        Etrangement, c'est aussi à cause de ce comportement que RAM est toujours en ébullition! Régulièrement, la ville est troublée par des manifestations, qui dégénèrent volontiers, avec des violences extrêmes! Ce sont des gens qui se sentent démunis, exploités et qui tiennent à montrer leur mécontentement, face à un pouvoir jugé profiteur et au service des plus riches!  

        Pourtant, à RAM, on ne manquait a priori de rien! C'était l'une des villes les plus riches du monde et très peu y souffraient de la faim! Ce n'était donc pas la vie matérielle qui posait problème, même si bien entendu on pouvait toujours désirer plus! Mais ce qui déclenchait cette haine, cette violence, c'était une domination frustrée, le sentiment qu'on méritait mieux, un horizon bouché et la peur qui en découlait!

        La domination avait toujours été là, mais auparavant elle avait mené à des guerres ou à des révoltes capitales, car effectivement les obstacles au développement de chacun étaient bien réels, comme la supériorité innée de la noblesse par exemple! Mais RAM, avec le temps, était devenu une démocratie, bien que Dominator semblât y disposer d'un pouvoir disproportionné!

        Il n'empêche, il y avait des élections, un Parlement, un équilibre des pouvoirs et on ne voyait aucune barrière à un pauvre intelligent, pour sa réussite, son élévation sociale! Mais la domination est toujours en train de pousser et on réclamait l'égalité, ce qui voulait dire que celui qui était au-dessus devait descendre ou céder sa place! On voulait s'imposer, tout en parlant de justice! On ne prenait pas en compte les expériences de l'histoire, qui enseignaient que l'égalité ne pouvait qu'être forcée et qu'elle menait à un totalitarisme destructeur! On écrasait le plus fort comme le plus faible, au profit finalement d'une caste dominante!   

        Il ne venait à l'esprit de personne que c'était la domination elle-même qui était à combattre, car cela aurait demandé de renoncer à sa propre domination, à sa haine et à sa colère! Le sentiment qu'on eût voulu encore manipuler les plus pauvres  surgissait dès qu'on appelait au calme et à la mesure! Et puis quoi mettre à la place de la domination? Pouvait-on donner un sens à la vie autre que celui de son égoïsme et de son importance, si on ne s'ouvrait pas vers une spiritualité? On était dans une situation très étrange, car au bout des mouvements sociaux il n'y avait aucune demande précise! On ne pouvait demander la démocratie, puisqu'elle était déjà là! On ne voulait pas s'avouer qu'on ne savait pas! Certains d'ailleurs ne juraient que par le chaos, comme s'il apportait quelque chose!

        On ne disait pas qu'on désirait au fond le pouvoir, car le message était l'égalité! On ne reconnaissait pas son égoïsme, c'eût été s'avilir! On affrontait donc le gouvernement sans solutions! On obéissait à une colère dont on ignorait l'origine! RAM était secouée par des marées humaines, sous l'effet d'une lune mystérieuse! C'était une révolte animale, dépourvu d'esprit! On refusait d'évoluer et on se donnait des ennemis éternels! Les riches et les profiteurs étaient désincarnés, n'avaient plus qu'une vie d'épouvantails! Dire qu'on était dans une impasse était un euphémisme! Dans cette situation pouvait même éclater une guerre, entre deux villes qui avait échappé à la montée des eaux! Cela semblerait évidemment absurde, mais quand on ne voit pas de futur, on peut recommencer les erreurs du passé; l'ennui causant de l'angoisse!

     

                                                                                                             XII

     

        "Bonjour RAM! C'est Joe Parker qui te parle et le ciel est un peu gris, ce qui n'est pas plus mal car on a besoin d'eau! Tu es réveillé? On peut te causer? Tu as pris tes céréales? Bon, on va pouvoir décerner le prix du jour! Tu es prêt ou prête! Attention! Attention!

        Est-ce toi qui va être désigné héros ou héroïne de la communauté? Je rappelle à tous les p'tits malins que ce ne sont pas les algorithmes qui choisissent! Inutile donc de se creuser la cervelle en tout sens, pour essayer de faire le buzz! Il n'y a pas de recettes miracles, ni de martingales! C'est le comité directeur qui distingue un membre de la communauté et qui lui décerne le prix! Or, le comité directeur est animé des meilleures intentions! Il veut un monde plus beau, respectueux de l'art... et de l'environnement! Les ados qui ne pensent qu'à eux, qui ne cherchent que le succès, qui n'ont pas d'actions généreuses, eh bien, qu'ils quittent l'appli, la communauté! Est-ce que j'ai été assez clair?

        Attention! Attention! Le comité directeur a élu pour ce jour... Kaaaarinnna! dont vous pouvez voir le pseudo à l'image! Et comme on a eu le temps de la prévenir, elle est avec nous en direct: "Bonjour, Karina!

        _ Bonjour, Joe!

        _ Tu t'y attendais?

        _ Mais non, Joe! j'en ai le souffle coupé!

        _ Normal, c'est l'émotion! Alors, le comité directeur a été sensible à ton action auprès des chiens de RAM! Tu peux nous en parler un peu plus?

        _ Mais oui! Avec des amis, on recueille les chiens abandonnés et on leur donne à manger!

        _ Est-ce que tu comprends ceux qui abandonnent leurs chiens?

        _ Mais non, je pense que ce sont des personnes méchantes, car les chiens, eux, sont très gentils!

        _ Bien sûr! Alors, tu connais le principe! Depuis que nous parlons, on regarde aussi le nombre de followers sur ton profil... Et ça augmente grave!

         _ Oui? C'est formidable!

        _ Attention, Karina, on en est déjà à 50 000, avec autant de likes! Nul doute que tu vas atteindre le million en fin de journée!

        _ Oui, je remercie le comité directeur!

        _ Te voilà millionnaire, Karina, car bien entendu des publicitaires vont te proposer des contrats! Mais je suis sûr que tu feras discrètement les choses, Karina, selon les vœux du comité directeur, car tu es une bonne personne!

        _ Vous pouvez compter sur moi, Joe! De toute façon, une bonne partie de l'argent sera pour les chiens!

        _ Bien entendu Karina! Et c'est pourquoi la communauté t'aime et te fête! A bientôt, Karina!

        _ A bientôt, Joe!"

        "La vie de Karina vient de changer! Elle est maintenant dans la lumière! Mais il ne s'agit pas d'être célèbre! Ce n'est pas l'important, ni d'être riche! Surtout pas! Ce qui doit animer la communauté, c'est la soif de découvertes, l'échange, le respect de l'autre! Restons modestes! C'était votre fidèle serviteur, Joe... Joooe Paaaarker, pour le prix du jour! A demain, les amis!" 

     

                                                                                                        XIII

     

        "Tu sais, grand-père, maman dit que je suis trop jeune, pour avoir un smartphone! Mais je voudrais bien en avoir un! confia le petit garçon.

        _ Moi aussi, s'écria sa petite sœur.

        _ Eh bien, j'imagine que votre maman a raison et que vous devez attendre d'être plus grands!

        _ Mais pourquoi grand-père?

        _ Laissez-moi vous raconter l'histoire du petit Gabriel...

        _ Ah!

        _ Chic!

        _ Le petit Gabriel avait un très beau téléphone, qu'il emmenait partout et qu'il regardait tout le temps! Il allait avec son téléphone à l'école! Sur le trottoir, il avait le nez dessus! Quand il prenait son goûter, il devait faire attention à ne pas le salir avec de la confiture,  et le soir, il le mettait sous son oreiller, pour être sûr de le retrouver le matin!

        _ Hi! Hi!

        _ Mais, en fait, il y avait un mauvais génie dans le téléphone... et Gabriel était son prisonnier!

        _ Oh!

        _ Le génie disait à Gabriel: "Tu veux avoir des copains et des copines, n'est-ce pas Gabriel? Tu veux être aimé et qu'on te trouve super, non? Ou bien, tu préfères rester seul dans ton coin et qu'on pense que tu es un zéro?" Et Gabriel tremblait de peur à l'idée de ne pas être invité aux fêtes et qu'on se moque de lui!

        _ Evidemment! fit la petite fille.

        _ "Si tu fais ce que je dis, tout ira bien! rajoutait le génie, et d'abord tu vas porter un grand chapeau vert!" Et Gabriel arrivait à l'école avec un grand chapeau vert!

        _ Hi! Hi!

        _ Chaque jour, le génie ordonnait quelque chose! Gabriel devait aimer Patricia, mais détester Sophie!  aller à l'anniversaire de Jean, mais fuir celui de Pierre! Il devait boire tel type de yaourts, manger tel type de pain, dormir dans telle position! Il fallait être contre la guerre, les usines, la police, etc.! Gabriel avait froid dans sa chambre, car il ne voulait pas réchauffer l'atmosphère!

        _ Brrrrr!

        _ Le génie était intraitable! Si on ne lui obéissait pas, il menaçait! Gabriel avait peur de lui déplaire et il était tout le temps inquiet! Un jour, cependant, il perdit son téléphone!

        _ Han!

        _ Oui! Il ne savait plus quoi faire et il se mit à pleurer! "Qu'est-ce que tu as?" demanda une petite fleur à ses pieds! Gabriel baissa la tête et vit un bouton d'or, qui avait poussé dans une fissure du trottoir! Même s'il était surpris d'entendre parler une fleur, Gabriel était tellement désespéré qu'il répondit: "Mais j'ai perdu mon smartphone... et son génie va être en colère!" "Son génie! s'écria la petite fleur. Tu ne me trouves donc pas jolie!" "Oh si! fit Gabriel. Vous ressemblez à une goutte de soleil!" "Eh! Eh! dit encore la petite fleur. Voilà un mot gentil! Mais toi aussi, tu es une goutte de soleil! N'as-tu pas une tête, des jambes? Tu es unique comme moi! Il ne faut pas avoir peur de la solitude, car elle donne confiance en soi! Si nous étions des dizaines, tu ne me remarquerais même pas!" "C'est vrai!" admit Gabriel qui eut un sourire. Voilà les enfants, comment Gabriel fut délivré du mauvais génie de son téléphone!

        _ C'est une jolie histoire, grand-père...

        _ Oui et maintenant il est l'heure d'aller se coucher...

        _ Non, grand-père!

        _ Non? Comment ça, non?

        _ Nous ne voulons plus obéir au génie du jardin!

        _ C'est vrai, nous voulons prendre nos décisions par nous-mêmes!

        _ Vous êtes surtout des filous! Mais vous allez quand même rentrer vous coucher, car, par vous-mêmes, vous constatez que la nuit tombe et qu'il faut être en forme pour l'école demain!

        _ D'accord, mais c'est nous qui prenons la décision! Au revoir, grand-père!

        _ Au revoir les enfants!"

        Resté seul, le vieil homme ne put s'empêcher de s'écrier: "Bon sang!"

     

                                                                                                        XIV

     

        Cariou était dans le bureau de la directrice de la prison et il était détaché! Il savait qu'il allait entendre des bêtises, des paroles injustes et qui étaient commandées par l'hypocrisie, l'égoïsme, la haine et l'aveuglement! Pour l'instant, la directrice avait le nez sur son dossier, comme quelqu'un qui aurait pris de la "coke", sauf que c'était du pouvoir!

        "Bonjour, je m'appelle madame Birkel", dit la directrice, en relevant la tête. Elle avait le visage fin et sec! Le fard qui le recouvrait lui donnait une certaine jeunesse, mais la dureté du regard transparaissait à travers les lunettes! "Je suis la directrice de cet établissement, reprit-elle, et je tiens d'abord à vous dire que le nom "île des Fous" vient de ce qu'il y a ici une colonie de Fous de Bassan, et non parce que nos "pensionnaires" ont perdu la raison! 

        _ Bien!

        _ Cependant, il est vrai que nous sommes chargés de... rééduquer ceux qu'on nous envoie et que pour ce faire, nous n'hésitons pas à utiliser des méthodes scientifiques d'avant-garde! Et c'est d'abord dans l'intérêt du détenu! En effet, si nous pouvons modifier son comportement sans douleur, avec le traitement psychique approprié, il ne peut que s'en réjouir tant les prisons traditionnelles sont destructrices! De mauvaises langues, des collègues jaloux sans doute, ont voulu voir ici des détenus cobayes, mais je puis vous assurer que nous obtenons des résultats très satisfaisants!"

        Cariou ne répondit rien... Il n'avait pas à le faire de toute façon! Il se contentait de regarder la femme qu'il avait devant lui et il se rappela que plus la domination était élevée et plus elle fonctionnait comme une bulle! La directrice se débattait dans son monde et c'était elle qui était en prison!

        "Vous allez constater rapidement que notre quotidien est un mix, si je puis dire, entre le travail et les traitements! Mais même le travail peut être considéré comme une thérapie! Nous cultivons des champs et les détenus sont fiers de voir pousser leurs plants! Il est avéré que le travail agricole répare! Et puis il faut bien gagner son pain! C'est le sens même de la vie!

        _ Hum!

        _ Oui?"

        Avant de continuer, Cariou se demanda s'il n'avait pas fait un pas de clerc, car, au fond, il est inutile de discuter avec une personne dont l'équilibre repose sur le pouvoir, puisque la controverse même menace ce pouvoir et conduit à la peur et à l'agressivité! Mais Cariou pensa qu'il ne pouvait pas tout le temps se refouler et il se lança!

        "Il faut bien gagner sa vie, nous sommes d'accord, mais en même temps l'homme à la possibilité de penser et il est donc normal qu'il se demande ce qu'il fait là, sur Terre! Son véritable travail alors n'est-il pas de s'ouvrir à l'esprit? S'il n'utilise son cerveau que pour manger, en quoi est-il différent des animaux?" 

        Il y eut un lourd silence, puis la directrice replongea dans le dossier de Cariou, avant de reprendre: "Il est dit dans ces pages que vous avez une fâcheuse tendance à vous croire le centre de l'Univers! Paranoïaque, schizophrène et souffrant sans doute du syndrome du Messie! Avec vous, monsieur Cariou, je crois que nous allons avoir beaucoup de travail!"

        Cariou l'avait bien cherché!

                                                                                                              XV

            

        Fahim Macamo se disait qu'il devait se cacher pendant quelque temps, mais le meilleur endroit pour cela n'était pas l'ombre, mais la lumière! On examinerait sans doute les points de chute douteux, mais pas les vitrines! On penserait que la peur abat et non galvanise! Et Macamo était un programmeur génial!

        Il alla donc proposer ses services à une entreprise géante du Web, Adofusion, qui régnait sur le monde au-dessus des eaux et qui comptait plus d'un milliard d'abonnés! A l'accueil, on lui délivra un badge et il pénétra dans une ville à l'intérieur de RAM! On y trouvait des restaurants, un cinéma, des salons de coiffure, des bijouteries, etc.! L'atmosphère des lieux était à la fois studieuse et dynamique!

        Macamo fut reçu par Owen Sullivan, un homme de grande taille, aux manières cordiales, mais qui gardait tout de même un visage juvénile, ce qui laissait perplexe! Macamo, entraîné par Sullivan, découvrit des locaux décorés avec goût, très lumineux et qui laissaient voir les gens travailler! La philosophie de l'entreprise, cependant, s'exprimait çà et là par des photos d'enfants légendées! On pouvait lire: "Donne-leur ta force!" ou bien "Leur croissance est la nôtre!"

        Sullivan n'était pas n'importe qui: il était l'un des fondateurs d'Adofusion! Mais, quand son "bébé" en était à une étape importante, il se chargeait lui-même du recrutement! Or, la concurrence menaçait le développement de la plateforme et il fallait lui donner un nouveau souffle! Sullivan avait été très impressionné par les compétences de Macamo, mais il ne l'engagerait que si celui-ci apportait vraiment quelque chose de neuf!    

        Macamo, assis face à Sullivan, comprit ce qu'on attendait de lui et il imagina le metaverse au service de la domination, car c'est d'abord elle qui conduit les êtres, même si elle peut prendre toutes les formes du bien! Cependant, il est normal que l'adolescent soit plein de lui-même, puisqu'il se découvre! Macamo esquissa donc un univers 3D dont l'adolescent serait le centre et qui favoriserait l'esprit de compétition naturellement présent en lui! 

        Il serait ainsi valorisé et il pourrait même triompher, mais sous l'œil vigilant des communautés! Pour assurer la cohésion de la société et rejoindre la fusion de Sullivan, l'adolescent ne devait pas heurter les communautés, mais apprendre à respecter les autres! L'univers 3D de l'adolescent serait de plus en plus oppressant, à mesure que son comportement serait déplacé!

        Dans ce cadre, il était possible d'être incroyablement ludique et permissif, car on se consacrait sur l'essentiel! Les détails se régleraient avec le temps et les doigts dans le nez ou les mauvaises blagues servaient de détente! Sullivan fut enchanté des idées de Macamo et de son état d'esprit! Il l'embaucha de suite!

        Cependant, si Macamo paraissait tout aussi content, il ne se faisait guère d'illusions! Tant que la domination ne serait pas elle-même combattue, elle mènerait toujours au même résultat! Même Sullivan, s'il avait les meilleures intentions du monde, se rassurait en se sentant le chef et s'il ne commandait pas, il voudrait détruire! La seule manière de guérir les enfants Doms était de les aimer, de les apaiser, ce qui était impossible si soi-même, on avait besoin de dominés!

        La véritable paix est de s'ouvrir à la vie et particulièrement à la beauté! Elle fait comprendre que tout est tyrannie sans elle!

        A cet instant, de violentes sirènes d'ambulances retentirent, comme à l'accoutumée dans RAM! C'était le cri d'angoisse de la ville, la preuve qu'elle était perdue et Macamo, sans tarder, se mit à l'ouvrage!

  • Les enfants Doms (VI-X)

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                                VI

     

        "Fahim, Jack et moi, nous avons créé l'OED! écrivait Andrea. OED pour Organisation Ennemie des Dom! On considère qu'un Dom est un individu, homme ou femme, jeune ou vieux, dont la vie est essentiellement régie par sa domination! Entendons-nous... Nous voulons tous dominer naturellement, sentir notre réussite, notre valeur! Nous voulons nous développer évidemment, ce qui implique tout de même la satisfaction de notre égoïsme, mais il existe dans la domination toutes sortes de degrés!

        Notre raison et la civilisation nous invitent à contrôler nos instincts, à les dépasser, ce que nous faisons plus ou moins bien... Un individu à peu près lucide tempère sa domination, parce qu'il comprend qu'elle peut être destructrice, mais beaucoup vivent comme dans une bulle, qui impose la soumission des autres, et dans cette catégorie entrent bien sûr les enfants Dom!

        Mais pourquoi se dire ennemi des Dom, alors que nous ne voulons de mal à personne! Mais c'est bien la domination qui nous empêche de vivre heureux et même d'être libres! Sur le plan politique, ceci est déjà compris! En effet, nous avons déjà dit que toute idéologie est appelé à être combattue et à disparaître, parce qu'elle constitue un frein à notre développement! Ainsi le communisme s'est effondré, notamment parce que seul l'individualisme permet une économie forte! A quoi bon travailler, si ce n'est pour soi-même? La perspective de pouvoir s'enrichir amène la créativité!

        Le libéralisme, comme la démocratie, correspondent le mieux à nos aspirations, car ils ne sont point directifs et cela devrait être médité par toutes les gauches! Mais la domination doit être elle-même contrôlée, puisque dans le cas contraire elle conduit à l'exploitation! C'est une chose que tous les Etats modernes prennent désormais en compte: il n'y a pas de santé économique, s'il n'y a pas de santé sociale! Et vice versa!

        Mais la domination est en chacun de nous et elle est à surveiller dans tous nos comportements du quotidien! Nous sommes tous à priori de petits tyrans! Et si celui qui est à la tête d'une dictature, qui broie des gens ou lâche des bombes, nous effraie et nous révulse, celui qui est à notre niveau, dans la rue ou qui s'agite en nous, devrait également nous faire horreur! Si notre équilibre dépend de notre supériorité, il nous faut bien entendu des inférieurs! Un dominant a besoin de dominés! 

        Mais cela veut aussi dire que nous ne voulons pas que les autres se développent! Nous les voulons soumis, admiratifs et même craintifs! Ainsi la domination maintient les inégalités! Il est vain de croire que l'harmonie ou que la justice s'installent, tant qu'on veut dominer! Mais le problème est plus profond, plus vaste qu'il n'y paraît! Car c'est la domination qui nous aveugle sur notre condition, qui fait que celle-ci à la fois nous échappe et ne nous écrase pas! En effet, c'est en restant un animal que nous évitons les angoisses de nous sentir des êtres humains! Qui peut regarder la mort et l'immensité du cosmos sans troubles?

        Nous dominons donc pour ne plus avoir peur et la victoire et le succès et la réussite nous donnent pour un temps une pleine sécurité! Le sens de notre vie alors nous paraît évident! Mais cela veut aussi dire que si la domination s'arrête, rencontre un obstacle, la peur revient! Et ce d'autant que la situation générale est incertaine, sans idéologies, sans garde-fous! C'est pourquoi nous haïssons, nous méprisons volontiers dès que l'autre semble indifférent à notre personne, à notre pouvoir ou domination!

        C'est cela qui principalement rend notre quotidien si dur et impossible! C'est cette haine, ce mépris quasi permanent, que nous faisons subir à quiconque ne nous est pas soumis! Il nous faut être le centre d'intérêt, être considérés comme les maîtres, sinon le vertige de la vie nous donne envie de nous détruire les uns les autres!"

     

                                                                                                                   VII

     

        "La plupart des gens, rajouta Andrea, découvre le mal quand il est une affaire de justice, comme s'il n'existait pas en dessous d'un certain seuil! Mais la haine ou le mépris de l'assassin sont les mêmes que ceux de n'importe qui! Ils sont seulement à un degré plus élevé pour tuer!

        Le mal est permanent, partout, comme le bien sans doute! Mais c'est pourquoi parler de vacances semble toujours étrange! Certes, il est toujours agréable de ne plus obéir à des horaires, mais la domination, elle, ne prend pas de congés et peut frapper à tout moment! Il suffit de se montrer libre et heureux dans la rue, pour provoquer des regards de haine de gens que l'on ne connaît même pas!

        Pourquoi? Mais l'on comprend bien que le bonheur ou la liberté ne peuvent servir à la domination, qu'ils sont synonymes d'indépendance et si le Dom ne soumet pas, il hait! Il veut qu'on s'occupe de lui comme un bébé! Le mal n'est rien d'autre que la domination de l'animal chez nous, quand elle n'est pas combattue! C'est l'égoïsme triomphant et qui écrase!

        Mais, si la domination est si présente, si elle afflue en nous tel le sang, pourquoi demeure-t-elle invisible? Pourquoi croyons-nous  que les sources de nos problèmes sont autres, viennent d'éléments extérieurs comme le gouvernement, l'économie, la situation mondiale, etc.? Nous cherchons effectivement à nous débarrasser de toute contrainte, mais notre haine, celle due justement à la domination, nous empêche de voir clair et d'être objectif!

        Il faut, semble-t-il, être soi-même libéré de toute envie de dominer, pour se rendre combien celle-ci commande les autres et nous condamne! Car, par ailleurs, c'est bien encore à cause de la domination que nous dévorons et détruisons notre planète, et non par nécessité ou parce que nous sommes toujours plus nombreux! 

        Dominer, c'est se sentir supérieur au voisin et pour cela il nous faut toujours plus! Il faut une plus grosse voiture, une plus grande maison, des destinations de vacances plus lointaines, une meilleure école pour les enfants, etc., etc.: la liste est sans fin! On doit encore penser à protéger tous ses biens et ce sont encore des dépenses et de la peur de l'autre! On n'en a jamais assez, on n'est jamais tranquille, car en plus la mode change et le marché innove! Qui pourrait vouloir s'imposer, en restant ringard?

         Nous consommons donc bien au-delà de ce qui nous est strictement indispensable pour vivre! Pire! Nous sommes incapables de respecter la nature telle qu'elle est! Nous sommes fermés à sa beauté! Nous ne voyons pas l'intérêt de l'admirer et nous ne la comprenons même pas! Nous la considérons comme une chose étrangère, alors que nous en sommes issus, que c'est elle qui nous a créés! Mais d'emblée elle nous renvoie à notre angoisse, à moins que nous ne la dominions elle aussi! 

        Et nous voilà en rapport avec la nature uniquement dans le but de l'exploiter! Nous ne savons pas la voir autrement! Et ce sont des cultures à outrance, de l'industrialisation à perte de vue, des villes qui n'en finissent pas de s'étendre, de l'hôtellerie qui devient le paysage lui-même! C'est notre domination qui prend la place de la nature, qui la roule comme un vieux tapis qui gêne! Nous parlons de la biodiversité, comme si c'était une de nos productions ou une nouvelle technologie! Face à notre soif de dominer, le calme, la majesté de la nature, sa différence, nous font peur et nous signons notre arrêt de mort!

        Tout se passe comme si nous étions dans une chrysalide et que nous refusions d'évoluer, d'accepter le plein développement de notre conscience! Notre condition humaine nous invite à une découverte spirituelle, dont la beauté est la clé! Mais nous sommes terrorisés à l'intérieur d'une bulle dominatrice, qui ruine la Terre tel un nuage de sauterelles!"

     

                                                                                                              VIII   

     

        Quand Cariou rentra chez lui, il eut la mauvaise surprise d'y découvrir deux types assis dans son séjour! "Mais qu'est-ce...? demanda-t-il.

        _ On a trouvé plus pratique de vous attendre à l'intérieur, plutôt que dehors!" répondit l'un des types, avec une insolence non feinte.

        Pareil à son collègue, il était bâti comme une armoire à glace et tous deux portaient le même pardessus, comme un uniforme.  "Le grand patron veut vous voir! expliqua celui qui n'avait pas encore parlé.

        _ Et quand le grand patron veut voir quelqu'un, il vaut mieux ne pas le faire attendre! renchérit l'autre.

        _ Eh bien, dans ce cas, allons-y! répondit Cariou. Comme ça, je ne vous verrai plus chez moi!"

        Le trio monta rapidement dans une autociel et on fila au-dessus de RAM, en direction de la tour du Pouvoir! Cela n'étonna guère Cariou, car, depuis sa rencontre avec Œil d'or, il se disait que quelque chose se "tramait"!

        Près de la tour, le trafic était dense et à chaque instant une autociel sortait du bâtiment ou y rentrait! On pénétra dans un parking occupant tout un étage et bientôt un ascenseur mena Cariou vers le sommet de la tour, alors qu'il était toujours entre ses deux gardiens!

        Puis, ce fut un espace feutré, à la lumière tamisée et au personnel discret! Une belle femme, sans un mot, enleva Cariou aux deux types et, après avoir frappé à une porte capitonnée, le fit passer dans un vaste bureau! "Voilà l'antre de Dominator! pensa Cariou, qui bien entendu connaissait de nom le maître de RAM! Je vais enfin savoir ce qu'il voit du haut de sa tour!"

        Dominator était lui aussi un homme massif et il s'approcha de Cariou, un sourire inquiétant aux lèvres! "Monsieur Cariou, dit-il, je suis heureux de vous voir! Excusez-moi cependant de vous avoir comme forcé la main, mais je suis un homme pressé et je n'avais pas le temps de vous inviter, avec toute la politesse requise!

        _ J'imagine!" répondit simplement Cariou, sans croire un mot de l'explication de Dominator et jetant tout de même un coup d'œil par l'immense baie vitrée...

        Au-delà des immeubles serrés de RAM, on voyait l'océan à perte de vue et à cette distance, il paraissait intact, tandis que se promenaient à sa surface quelques doigts d'or du ciel!

        "Un verre? proposa Dominator.

        _ Non, je ne bois pas, merci.

        _ Ne me dites pas que vous êtes un de ces idéalistes farfelus, qui sont végétariens ou je ne sais quoi et qui apparemment n'ont aucun vice? 

        _ Non, si je ne bois pas, ce n'est pas par principe! C'est parce que je n'en ressens pas le besoin! En fait, je ne me fatigue pas!

        _ Ah! Ah! Voilà la meilleure de l'année! Vous ne vous fatiguez pas! Et vous le dites sans sourciller! Vous ne travaillez pas alors?

        _ Vous m'avez mal compris! Je voulais dire que je suis en paix avec moi-même!

        _ En paix? Et pourtant je me dois de vous demander ce que vous avez fait d'Œil d'or?  

        _ Je me doutais qu'il devait être au service de quelqu'un... Mais, rassurez-vous, je n'ai point touché Œil d'or! Disons que je l'ai vaincu à son propre jeu!

        _ Hum! Œil d'or était très fort...

        _ Pourquoi dites-vous: "Etait"? Votre employé va sûrement reparaître... Je n'ai fait que le renvoyer à sa propre angoisse!

        _ Vous êtes en effet quelqu'un de particulier, monsieur Cariou! Quand on se penche sur votre situation sociale, on est devant un mystère! Sur le papier, vous êtes le directeur d'une entreprise, l'OED, mais celle-ci ne semble avoir aucune activité et en tout cas, elle ne déclare aucun bénéfice! Vous trouvez ça normal?

        _ Si je vous comprends bien, vous me reprochez de n'être point utile à la société, c'est bien ça?

        _ Exact! Pour que vous puissiez vivre dans RAM, il faut apporter votre pierre à l'édifice! Sans travail, vous ne pouvez y avoir votre place!

        _ Bien! Alors qu'allez-vous faire des enfants Doms?

        _ Des quoi?

        _ C'est ma spécialité, mon travail: les enfants Doms! Ce sont des enfants qui vivent dans une bulle de domination psychique! Par exemple, Oeil d'or est un enfant Dom qui a grandi! N'avez-vous pas senti une certaine gêne auprès de lui, comme s'il était impossible de vraiment le diriger?

        _ Hum... Possible...

        _ Vous avez réussi à l'employer en lui laissant les coudées franches, la liberté d'exercer son propre pouvoir! Mais qu'allez-vous faire de tous les enfants Doms qui arrivent? Ils ne peuvent pas s'intégrer dans le monde du travail! C'est une question sincère que je vous pose!

        _ J'avoue que je ne comprends pas bien de quoi vous parlez! Mais il faut bien gagner sa croûte! On tient tout le monde par là!

        _ Oui et non! N'êtes-vous par surpris du comportement de certains?  On leur dit à droite et ils vont à gauche! La société n'a jamais autant paru fracturée et ingouvernable! Des enfants en tuent un autre, sans voir que c'est mal! D'autres attaquent des pompiers qui essaient d'éteindre un feu! Chaque jour, un fait vient nous stupéfier, car il défie le simple bon sens!

        _ Continuez, vous m'intéressez...

        _ Comment on en est arrivé là, sinon parce que le seul sens que nous pouvons donner à nos vies est celui de notre égoïsme ou de notre domination? Nous avons créé des monstres, qui résistent à l'angoisse en s'érigeant comme des dieux!

        _ Voilà Cariou! J'étais sûr que vous pouviez m'être utile! Vous êtes un sacré monsieur! Vous avez vaincu Œil d'or et je vous offre sa place!

        _ Cela n'ira pas... Vous me voulez dans vos rangs, pour servir votre pouvoir, pour neutraliser celui des autres! Mais c'est le pouvoir lui-même qu'il faut combattre! Entendons-nous... Un pays doit bien sûr être gouverné, mais on ne peut être heureux tant qu'on reste sous le joug de sa propre domination, et c'est ce message que je veux faire passer!

        _ Je regrette que nous n'ayons pas trouvé un accord, car maintenant je ne peux vous laisser libre! Vous êtes bien trop dangereux, d'autant que je ne vous contrôle pas!

        _ Vous ne pouvez pas m'arrêter sans accusation, sans jugement!

        _ Mais vous avez sans doute fait disparaître Œil d'or! Quant au jugement, ne craignez rien, tout se fera selon les règles! Cependant, vous allez bientôt regretter de ne pas avoir goûté à ce merveilleux whisky!"

        Dominator appuya sur un bouton et les deux malabars reparurent! "Monsieur Cariou ici présent, leur dit Dominator, est en état d'arrestation! Veuillez le conduire au poste pour la procédure habituelle!" Un sourire s'afficha sur le visage des deux crocodiles!

     

                                                                                                                       IX

     

        Le ciel était comme de la ouate grise et le bateau avançait péniblement! Il heurtait toutes sortes de déchets, des frigos, des fours et surtout de la matière plastique, qui le freinait ainsi qu'une marée d'algues! Cependant, on atteignait le large et le bateau, par instants, trouvait la mer libre et s'élançait, avant de "barboter" à nouveau!

        Cariou, sur le pont, regardait tout ça d'un œil morne... Son procès n'avait été qu'un simulacre... Au commissariat d'abord, on avait essayé de lui faire signer des aveux, car entre-temps le cadavre d'Œil d'or avait été retrouvé sur des rochers, le crâne fracassé! Le coupable idéal était bien sûr Cariou, qui n'avait pu nier avoir rencontré la victime la veille!

        Son avocat avait senti la partie perdue d'avance et il ne s'était pas battu pour l'innocence de son client, mais pour lui éviter une peine trop lourde! Les juges avaient semblé tenir compte de l'absence de preuves, mais ils avaient néanmoins condamné Cariou à cinq ans de prison, sur ce qu'on appelait l'île des Fous!

        "On envoie là-bas tous les gars qui présentent un risque contre le système! fit l'un des deux malabars qui ne quittaient plus Cariou!

        _ Ouais! renchérit l'autre. Tous ceux qui ont des idées bizarres et qui sont violents!

        _ Et on essaie de les rééduquer, rajouta le premier, avec des méthodes expérimentales psychiatriques! 

        _ Ouais, vous allez nous revenir sage comme une nonne, Cariou! Ah! Ah!

        _ Si jamais il revient! Car il y en a qui ne peuvent supporter le traitement!

        _ Y a leur ampoule qui claque! Ah! Ah!

        _ Moi, c' qui m'étonne les gars, répondit Cariou, c'est que vous ayez le pied aussi marin! D'habitude, les grands costauds comme vous, dès qu'ils ont quitté la ville, ils sont mal à l'aise, rien qu'à l'excès d'oxygène! Or, ici, sentez cette houle pesante et tout cette flotte! On monte, on descend! C'est mou sous nos pieds! Si vous rajoutez à ça les odeurs du moteur et cette petite bise qui refroidit les os, on a juste envie de frissonner, alors qu'une légère nausée nous envahit! Tenez, pour lutter contre le mal de mer, rien de tel qu'un sandwich de l'administration comme celui-ci! Regardez, entre la mie de pain, c'est quoi? On dirait du rat crevé, non?"

        Le visage des deux malabars se contracta et blanchit! L'un se pencha pour vomir par-dessus le bastingage, tandis que l'autre entrait précipitamment à l'intérieur du bateau, une main sur la bouche!

        Cependant, on arrivait à l'île et le cœur de Cariou se serra! Il avait cru les temps d'errance et d'instabilité révolus, car il avait construit sa paix! Mais voilà qu'il était de nouveau à la merci d'inconnus et qui n'avaient certes pas la profondeur de sa vision! Il allait de nouveau devoir affronter la haine et l'imbécillité!

        Les abords de l'île étaient d'ailleurs peu engageants... C'était des falaises noirâtres et abruptes et le petit débarcadère avait lui-même un aspect désolé! Là où on aurait pu s'attendre à une flottille dansante et colorée, il n'y avait qu'un ressac brutal, chargé de plastique!

        Enfin, Cariou sauta seul sur le quai, puisque ses deux gardiens n'avaient pas reparu, mais il y en eut deux autres pour s'occuper du nouveau prisonnier et on monta dans une mini voiture, afin de rejoindre les bâtiments! Ici, on n'avait pas besoin de menotter les individus ou de s'embarrasser de trop de précautions, l'océan gardait le tout!

     

                                                                                                                    X

     

        Andrea Falia n'avait pu voir Cariou qu'un bref instant au procès et elle était encore sous le choc! Pourquoi avait-on arrêté Jack? Il n'avait certes pas tué Œil d'or! Il n'était pas plus contre le pouvoir, mais au contraire il voulait la cohérence de la société, en se demandant comment pouvaient s'y intégrer les enfants Doms!

        Mais il est vrai aussi que de lutter contre la domination avait de quoi inquiéter n'importe quel pouvoir! Certains, même s'ils ont les meilleures intentions, commandent, imposent leurs règles et leur monde et ils ont peur de la liberté, car c'est bien leur domination qui les rassure et non leurs convictions ou leur foi!   

        "Pourtant, nous sommes bien dans une impasse, songeait Andrea à l'OED, avec nos crises perpétuelles et la destruction de la planète! Nous ne pouvons continuer comme ça!" L'esprit d'Andrea vagabondait et elle essaya tout de même d'écrire, car c'était ce qui lui donnait une existence, une réalité! Ce qu'elle voyait et comprenait, personne apparemment n'en parlait!

        Elle s'assoupit toutefois et fit un étrange rêve... Elle était dans une immense salle de réception, d'où on voyait en grand la mer et le port! Elle devait être dans la tour du Pouvoir et elle portait une très jolie robe! A ses côtés se tenait Dominator, ou du moins l'imaginait-elle, et cet homme massif, le maître de la ville, lui souriait, car c'était elle qui était à l'honneur!

        Dominator s'adressait à une assemblée, tout le gratin de la cité! et il disait: "Aujourd'hui, nous fêtons une femme d'exception, une citoyenne dont nous sommes fiers, un vrai talent littéraire, reconnu par tous! Son nouveau livre n'est pas seulement un best-seller, mais il a encore raflé tous les prix!"

        A cet instant, il y eut des applaudissements et Andrea fut comblée d'aise! "Je laisse maintenant la parole à la beauté et à l'esprit, ce qui est un mélange rare!" reprit Dominator, qui se tourna vers Andrea... Celle-ci s'apprêta à dire les mots qu'elle avait plus ou moins préparés, quand son esprit se troubla! Elle voyait tous ces gens qui la regardaient et elle se demanda: "N'est-ce pas ce que j'ai toujours voulu? de la reconnaissance? Ne suis-je pas maintenant le centre d'intérêt? N'est-ce pas mon moment de gloire? Moi, qui lutte contre la domination, ne suis-je pas justement en train de dominer?"

        Cette pensée la gêna et la réveilla, mais, en ouvrant les yeux, elle découvrit en face d'elle un adolescent nu et en érection! "Ma queue n'est-elle pas magnifique? dit-il. Je suis sûr que tu voudrais en goûter!" Andrea était une femme courageuse et elle se leva pour gifler violemment l'adolescent! Il en fut éberlué, mais aussitôt de petites créatures noirâtres, apparemment sans yeux, mais avec des dents proéminentes, se rassemblèrent autour de lui comme pour le protéger! Puis, elles se dressèrent menaçantes vers Andrea, en disant: "RAM! RAM!"

        Andrea fut prise de dégoût et elle glissa le long du mur, jusqu'à une sortie cachée, qui coulissait, et elle s'enfuit!

        Le même jour, Fahim Macamo lui aussi échappa au danger! A quelques pas de son domicile, une alerte de son invention le prévint qu'on l'attendait chez lui et il continua son chemin! Cependant, l'OED était dissoute!

  • Les enfants Dom (III-V)

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                                         III

     

        Fahim Macamo expliquait son dernier projet à Cariou: "Mon rêve, c'est de créer un appareil pouvant mesurer le champ psychique et qui avertirait donc sur la présence d'enfants Dom! On pourrait ainsi s'en protéger! Mais auparavant je dois établir une échelle dans les réactions du cerveau, en me servant bien entendu du tien!

        _ Je te le laisse et je vais me promener, c'est ça!

        _ Au contraire, tu vas aller faire un tour avec mes électrodes! Elles sont à la dernière mode, ne t'inquiète pas!

        _ Et qu'est-ce que je serai censé faire?

        _ Mais rien de spécial! Je vais enregistrer l'activité de certaines zones cérébrales et grâce à une liaison radio, tu me diras ce qui se passe, ce qui permettra par la suite d'associer mesures et événements!

        _ L'enfance de l'art!

        _ Exactement!"

        Macamo équipa Cariou de sorte que rien ne fut visible, puis il dit: "Te voilà fin prêt pour la grande expérience! Bien sûr, ton nom sera associé à ma renommée!

        _ Quinze ans de chicane, c'est ça?

        _ Ah! Ah! Nous deux nous empoignant encore sur la scène du Nobel, devant un public atterré! Bon, dès que tu es dehors, on fait un essai radio!

        _ OK!"

        Cariou retrouva l'air libre et entendit la voix de Macamo: "Jack, tu me reçois?

        _ Cinq sur Cinq!

        _ Bien! Je t'indique le degré de ton activité cérébrale et toi, tu me décris la situation!

        _ Roger!

        _ Correct!

        _ Pfff!"

        De courtes éclaircies balayaient RAM et les gens étaient un peu plus détendus, mais au micro Macamo s'écria: "Eh! Mais on est déjà à quatre, cinq sur mon échelle et c'est une surprise! Je m'attendais à ce que ça démarre bien plus doucement!

        _ Le plus difficile à admettre, Fahim, c'est que nous vivons essentiellement pour notre domination! C'est elle qui nous conduit et c'est pourquoi nous sommes dans une impasse! Elle monte à combien ton échelle?

        _ A dix! Mais j'espère qu'on n'ira pas jusque-là! Je n'ai pas envie d'imaginer ton cerveau comme une bouilloire! Mais qu'est-ce ce que tu vois, car il faut déjà que je prenne des notes?

        _ Ben, devant moi, c'est le truc habituel... Des hommes et des femmes qui cherchent à se faire valoir, qui jouent les m'as-tu-vu! Tout ce monde n'imagine même pas qu'on puisse vivre autrement! Et pourtant nous nous faisons encore la guerre et nous détruisons notre planète! Il serait temps de s'interroger!

        _ Tu prêches à un converti! Mais parle-moi un peu plus précisément des comportements, veux-tu?

        _ Eh bien, chacun est une île, qui vante sa destination! On s'efforce d'attirer le regard de l'autre, soit sur sa force, pour l'homme, soit sur sa beauté ou sa séduction, pour la femme! On s'aime grâce à ça et on ne va pas plus loin, ce qui fait que nous voulons toujours dominer, en nous rendant malheureux et incapables de paix!

        _ Oh! Oh! Ton activité monte à 7!

        _ Oui, oui, j'ai un enfant Dom à trois heures! Il est dans la position classique: l'air de rien, appuyé contre un mur et consultant son Narcisse! Pourtant, il n'arrête pas d'exercer sa domination psychique tout autour! Un vrai petit trou noir!

        _ 10! Jack! Tu es au maximum! Jack? Jack? Mais réponds-moi bon sang!"

                       

                                                                                                                IV

     

        Monsieur Croix était horrifié par le monde actuel! On y était largement impie! On y faisait n'importe quoi! C'était le chaos! Toute cette science notamment, qui détruisait la foi, son histoire, la profondeur de son message! Que disait-elle? Que nous étions issus des animaux? Que pendant des millions d'années il n'avait pas été question de Dieu? Que notre Univers était né d'une agitation de particules?

        "Les scientifiques, tous des apprentis sorciers! pensait monsieur Croix. Si on les laisse faire, ils sont capables de tout! Ils vont fabriquer des monstres! Ils n'ont aucun égard pour la vie humaine, pour l'œuvre de Dieu!" Monsieur Croix aimait son prophète, l'adorait, lui était tout dévoué et c'était par amour pour lui qu'il voulait le protéger, que sa colère était grande!

        Il se rappelait un temps où on respectait mieux la religion! Il y avait des sacrements, des cérémonies qui rythmaient la vie! Il y avait une vérité, une pureté même! On savait se tenir, on était bien éduqué! La parole divine n'était pas galvaudée! Elle était le trésor, la lumière et il fallait la garder de la souillure de la modernité!

        Que se passerait-il si monsieur Croix ne se montrait pas à la hauteur? Eh bien, son dieu lui demanderait des comptes, il serait jugé et peut-être condamné! Cela voudrait dire qu'il serait jeté sans pitié dans la nuit éternelle! Cela ne se pouvait! Monsieur Croix ne ménagerait pas ses efforts! Il serait un champion, ferme jusqu'au bout, implacable même!

        Sa haine bouillait en lui et se déversait en un flot intarissable! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux! Où était l'amour de son dieu, sa puissance, son rayonnement, son don, sa grâce, sa joie? Ne s'exprimait-il pas dans le beau ciel bleu, le rayon qui passait, dans le chant de l'oiseau ou le sourire de l'enfant? Mais monsieur Croix ne voyait que le mal! Il chevauchait le dragon et voulait lui crever les yeux!

        Ceux qui le croisaient en avaient peur, le fuyaient! Monsieur Croix les menaçait, les appelait à la soumission, à la rédemption! On devait aimer le dieu de monsieur Croix par la crainte! Il terrorisait! dans l'eau de la source? dans le vol du papillon? dans le chant de la grenouille ou celui du grillon, Non, c'est la chèvre broutant qui représentait le danger ultime! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux!

        Le ciel sur RAM était sombre souvent... Les visages fermés, les crises quasi continuelles! On se demandait si tout cela avait un sens! Les idées les plus farfelues, les plus absurdes, les plus injustes, les plus inhumaines surgissaient et plongeaient dans l'hébétude, l'abattement! On était par moments comme un homme qui cherche désespérément une faille, dans le mur qui lui fait face!

        Mais monsieur Pose avait un truc! Il ne le vous montrait pas tout de suite... Sans doute attendait-il un peu de confiance et en tout cas de l'attention! C'est soudainement au cours d'une discussion que monsieur Pose révélait son atout, sa préoccupation, sa raison de vivre et alors vous gagnait la stupeur la plus profonde!

        Mais de quoi était-il question? Eh bien,  monsieur Pose vous exhibait son œil de velours! Comment? Mais vous avez bien entendu, monsieur Pose a un œil d'enfant, un regard de Pierrot, une expression douce, tendre, qui lui sert de moyen de séduction, sans doute auprès des femmes, mais aussi avec les hommes! Et qu'est-on censé faire? Mais être séduit, conquis, être en admiration devant ce "truc" de monsieur Pose, dont il est parfaitement conscient et qu'il conserve et protège comme le fin du fin!

        Ainsi est monsieur Pose dans le cosmos! Les étoiles naissent et meurent dans l'immensité, des millions d'individus souffrent, mais monsieur Pose a la solution et c'est lui-même! On est abasourdi! Monsieur Pose se vénère!

        Dans RAM encore il existe des pratiques très étranges! Un service vient chercher des gens chez eux, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et les conduit de force jusqu'aux commerces! Là, les gens sont obligés d'acheter! Ils ne veulent pas de cette confiture, de ce chocolat, de ces beaux légumes, de ces yaourts onctueux, de ces fromages si appétissants! Ils ne désirent rien, mais ils n'ont pas le choix!

        C'est pourquoi, quand on entre dans un magasin dans RAM, on est très surpris! On voit, non des gens heureux d'acheter, mais des figures mornes, pincées, souffrantes, avec des gestes quasi mécaniques! D'ailleurs, certains accomplissent le plus vite possible cette corvée et on dirait des sauterelles humaines, tant elles "ravagent" les étals!

        Mais celui qui s'étonne et qui se demande où est le plaisir, car on satisfait un besoin, il doit se rendre compte que nul n'est libre ici, que tous agissent sous la contrainte et que c'est une particularité de RAM, difficilement explicable cependant!   

        Partout dans RAM on trouve sur les murs un étrange dessin! Il s'agit d'un œuf! parfois cassé ou de différentes couleurs! Il est posé dans les endroits les plus surprenants et même les plus inaccessibles et on se demande comment son auteur a pu les atteindre!

        Il y a là quelque chose de désespérant, de maladif, car le désir d'une reconnaissance est évident et effectivement un immense œuf signale le nid de monsieur Graf, qui est la poule du dessin! Il parle à quelqu'un de ses difficultés pour mettre la main sur telle peinture et il est surpris que le passant ne s'arrête pas, montrant son intérêt et le félicitant!

        Monsieur Graf attend le jour où son talent fera la une et il expliquera alors, sans honte, qu'il utilise un pochoir en forme d'œuf, avant de presser sa bombe!

        Madame Vite double tout le monde, quel que soit son moyen de locomotion! Vous êtes là tranquille et elle vous dépasse, ce qui vous fatigue subitement, car on vient de vous rappeler que la lutte ne s'arrête jamais! Madame vite, elle, rit sous cape; elle adore, elle jubile: "Encore un qui voit mon dos! se dit-elle! Encore un que je bouffe... et un homme en plus! A qui le tour! C'est moi la meilleure!"

      

                                                                                                             V

     

        Où était Cariou? Il ne le savait pas lui-même! Tout était noir autour de lui! Il était dans la rue... Il avait senti une menace... et l'animation du jour s'était subitement évanouie! Pourtant, la nuit qui à présent l'entourait n'était pas totale... Elle était éclairée par une vague clarté, qui permettait de déceler un mouvement lent et gigantesque!

        En fait, Cariou lui-même était entraîné par une force, qui semblait constituer un vaste tourbillon! Ce n'était pas toutefois violent, mais apparemment inéluctable, à cause de la puissance qui s'en dégageait! Que pouvait faire Cariou, sinon attendre? Il avait bien essayé de résister, il s'était opposé au mouvement, mais il était dans quoi? Il ne pouvait prendre appui sur rien!

        L'élément qui le cernait n'était pas non plus liquide, ce n'était pas un courant... La seule conclusion à laquelle arrivait Cariou, c'était qu'il était dans un espace... psychique! donc sous la domination de quelqu'un! Et ce quelqu'un avait assez de pouvoir pour éteindre les lumières du jour et imposer son univers! Cariou en eut la bouche sèche, car, s'il avait affaire à un enfant Dom, comme il le supposait, celui-ci devait avoir atteint un âge adulte, c'est-à-dire qu'il avait également la maturité physique!

        C'était quelque chose que redoutait depuis longtemps Cariou! Que se passait-il quand un enfant Dom, à la puissance de son esprit, pouvait rajouter celle de son corps? Car, bien entendu, qu'un enfant Dom n'eût plus peur des adultes, cela devait amplifier encore sa domination psychique! Il n'y avait même plus la borne d'être "rossé" par plus fort que soi, de recevoir au mieux une bonne fessée! Quel dieu fou était là dans l'ombre? Quel créateur monstrueux entraînait Cariou dans les ténèbres?

        "Je m'appelle Œil d'or!" fit une voix métallique et triomphante!

        Cariou regarda autour de lui et soudain il aperçut ce qui ressemblait effectivement à un œil d'or et c'était quelque chose qu'avait craint Cariou, à mesure qu'il prenait conscience que tout l'espace convergeait vers un point! Il allait de plus en plus vite vers un trou noir insondable et ce qui lui donnait la forme d'un œil, c'était bien sûr la lumière qui se concentrait à sa périphérie, avant de disparaître elle-même! C'était l'œil de la mort!

        "J'avais envie de vous rencontrer, Cariou! Je voulais vous mettre à l'épreuve, reprit la voix, mais je suis déçu! Vous ne pourrez pas résister plus que les autres! Vous êtes à ma merci!"

        Cariou ne répondit pas, car il se voyait bientôt englouti et soudain il imagina une palette, avec des tubes et des pinceaux! Il s'adonnait effectivement à la peinture, quand il était las de raisonner et qu'il désirait se plonger dans la beauté! Il opta pour des couleurs qui correspondait à son état d'esprit et le plus souvent il était la fois combatif et mélancolique, ou plutôt plein d'une joie douce à l'idée d'exprimer le feu, l'amour qui était en lui!

        Il trempa son pinceau dans la pâte et commença à peindre sur la nuit qu'il avait devant lui! Il travaillait vite, ne se contraignant pas, sûr que quelque chose allait se dégager et bientôt un paysage de montagnes, de canyons, coupé de chutes d'eau et brumeux apparut! C'était un paysage de rêve, vertigineux, envoûtant et qui créait un monde à part, ce qui fait que la nuit n'était plus là!

        A la place, il y avait deux hommes au pied d'une cascade qui semblait tomber du ciel! Plus loin la roche rougeâtre formait un labyrinthe de fosses, jusqu'à l'horizon voilé! Les deux êtres étaient Cariou et Œil d'or! Celui-ci était sans doute plus fort physiquement que Cariou, mais pour l'instant il était en proie à la peur!

        "Qu'est-ce qu'il y a, Cariou? s'écria-t-il. Qu'est-ce que vous avez fait?

        _ Mais rien! Je vous ai juste transporté en pleine nature!

        _ Alors pourquoi suis-je... angoissé?

        _ Mais parce que vous ne dominez plus! Toute votre vie repose sur la domination et c'est la condition animale! Or, ici, où il n'y a plus personne, je vous invite paradoxalement à la condition humaine! Vous devez trouver un sens à votre existence sans dominer! Inutile de vous dire qu'il ne peut être que spirituel, qu'une solution de l'esprit, puisque vous n'avez plus d'esclaves!

        _ Ramenez-moi d'où je viens, Cariou! J'étouffe! Je crois que je vais avoir une attaque!

        _ Pourquoi? Ces montagnes ne sont-elles pas majestueuses? Cette chute n'est-elle pas magnifique? Son écume ne brille-t-elle pas? En tout cas, vous pourrez boire de son eau et ne pas mourir de soif!

        _ Vous êtes fou, Cariou! La ville est mon élément! Je vous donnerai beaucoup d'argent, pour la retrouver! Croyez-moi!

        _ Et vous n'apprendrez rien! Et vous continuerez à faire le mal, à en soumettre d'autres et à les humilier! Car jusqu'à présent, c'est le mépris qui vous a nourri! Il est temps d'essayer de changer!  

        _ Cariou, ne me laissez pas je vous en conjure! J'ai... j'ai peur!"

        Mais Cariou rejoignit la lumière: n'était-il pas le maître de son œuvre? "Cariou!" entendit-il implorer une dernière fois.

  • Les Enfants Dom (XXVIII-II)

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                                               XXVIII

     

        Cariou était de nouveau à lire chez lui tranquillement, quand une autociel se gara sous sa fenêtre! Les autociels pouvaient s'attacher à un réseau de tubes transparents, ce qui permettait d'atteindre rapidement son habitation! Mais personne ne descendit de ce véhicule!

        La situation était assez étrange, comme en suspens, et une tension s'installa dans l'esprit de Cariou! Que faisait le conducteur? Peut-être qu'il en profitait pour se détendre ou vérifier des papiers! Certains étaient comme ça! Ils se reposaient dans le monde clos de leur autociel, plus que dans leur appartement!  

        Tout de même, Cariou n'était plus tout à fait à sa lecture... Il ne percevait rien du véhicule, aucun mouvement et un conducteur, venu là pour faire le point, l'aurait rassuré ne serait-ce que par une geste anodin, car Cariou, derrière sa fenêtre, était parfaitement visible et on ne pouvait ignorer sa présence!      

        Mais l'autociel était comme opaque! Soudain, quoiqu'il gardât les yeux sur sa page, Cariou distingua une forme sortant du véhicule et qui disparut! Ce fut très bref, mais Cariou se relâcha, car il était de nouveau seul! Mais l'individu revint et cette fois-ci, il fit face à la fenêtre pour exprimer toute sa haine, avant de s'en aller! Il eût détruit Cariou, s'il l'avait pu!

        "S'ils ne dominent pas, ils ont peur, car leur monde s'écroule! songea Cariou. Ils ne rêvent plus que de tuer... et pourtant je ne fais qu'être chez moi et en paix! C'est incroyable!"

         Andréa profitait d'un rayon qui tombait dans les locaux de l'OED... Elle buvait un thé, dont la chaleur parfumée lui remontait au visage... Toujours à son travail, elle ne savait comment commencer cette fois-ci... Elle avait l'impression qu'elle ne serait pas à la hauteur de la tâche, tant le sujet paraissait vaste! Mais enfin, elle se jeta à l'eau...

        Elle écrivit: "Si c'est la domination qui nous anime, en nous donnant la soif de nous développer, d'où vient alors ce que nous nommons l'amour? Beaucoup de petits animaux sont profondément attachés à leurs parents, car ils sont entièrement dépendants d'eux! Mais qu'ils atteignent leur maturité sexuelle et ils s'en séparent! Les voilà normalement autonomes et cherchant déjà eux aussi à se mettre en couple!

        Pour les humains, c'est différent et plus long! L'adulte est le fruit d'une intense socialisation, qui passe par l'éducation, l'école, car ce que nous sommes est le résultat des siècles passés, de leurs expériences et de leurs connaissances! Nos comportements sont complexes, sophistiqués... Notre psychisme est toujours en train d'évoluer, ce qui fait que notre individualisation n'est jamais terminée!

        Mais l'amour viendrait de notre attachement familial... Il constituerait une sorte "d'enveloppe", qui n'est pas sans rappeler celle du fœtus, quand nous ne faisions qu'un avec la mère! Nos premiers liens sont fusionnels et pourtant nous voulons également être nous-mêmes; c'est la nature qui nous y pousse! Il s'ensuit que nous avons bien du mal à nous mettre debout, à déchirer notre "enveloppe", car nous la recréons volontiers avec d'autres! Ce sont nos premières amours, qui sont si fortes, mais qui en même temps s'évanouissent du jour au lendemain, car nous sommes appelés à nous connaître!

        C'est le psychisme qui fait essentiellement notre personnalité, mais curieusement il existe une relation entre la domination et notre maturité! Plus la domination est forte et moins nous sommes capables de "déchirer notre enveloppe"! Plus nous voulons dominer et plus nous en restons aux liaisons fusionnelles! Dominer fait que nous empêchons le développement de l'autre! Nous le maintenons dans un état de dépendance, nous le contrôlons par notre autorité, de sorte que ni nous ni l'autre ne s'individualisent totalement! C'est "l'enveloppe" qui continue! Ce n'est pas deux êtres qui s'acceptent dans leurs différences, qui se respectent, car, rappelons-le, c'est le pouvoir sur l'autre qui nous donne a priori le sentiment de notre importance, de notre valeur, et qui donc garantit notre équilibre!

        L'amour dominateur est par conséquent sans issue! Il mène tôt ou tard à la séparation, car celui qui est dominé veut s'échapper pour grandir! Et si le dominant est violent, on a des traumatismes ou pire un féminicide et de toute façon une destruction! Si la domination pousse à notre développement, il s'agit de la dépasser pour enfin aimer véritablement! Tant qu'on ne se sépare pas de sa domination, on reste prisonnier de son "enveloppe", on ne discerne pas l'autre, ni soi-même et on fait le mal sans le reconnaître!

        L'amour peut-il être autre chose qu'un chemin éminemment spirituel?"

     

                                                                                                             XXIX

     

        L'homme était au sommet de la Tour du pouvoir de RAM et de là il contemplait la mer sous un ciel d'orage! Des éclairs illuminaient les flots lointains et lourds, à cause des déchets! L'homme repensait à son enfance...

        C'était bien avant la montée des eaux et il était né dans ce qu'il voyait maintenant quasiment comme un taudis! Son père était un petit artisan au comportement instable... Il avait des crises qui faisait peur à son seul enfant! Il était imprévisible, il criait contre sa famille et on ne savait trop pourquoi! Il avait fini par sombrer dans la démence, laissant une trace qui ressemblait à un gouffre, dans l'esprit de son fils!

        La mère, elle, travaillait à l'usine et c'était elle qui avait assuré la subsistance de tous! Mais elle était craintive, soumise et on eût dit une esclave, au service de ses patrons! Tout en la respectant, l'homme n'avait pas cessé de la considérer avec un certain dégoût! Il ne voulait pas de cette peur, de cette "petitesse" et quand lui-même fut engagé à l'usine, grâce à sa mère, il n'y resta pas longtemps, tant il s'y sentait mal à l'aise et rêvait d'autre chose! Quoiqu'il fît, il ne pouvait pas subir une autorité qui n'était pas la sienne!

        Il avait erré quelque temps, connu des galères... Il vivait chichement, quand il s'intéressa à la politique, par l'intermédiaire d'un groupe auquel il s'était joint! On y parlait avec ferveur de justice sociale, d'égalité et l'homme s'y était intéressé, non pas par ce qu'il aimait son prochain, mais parce qu'il voyait là un bon moyen de combattre le gouvernement, afin de prendre sa place! Car au fond ce que recherchait avidement cet homme, sans même vraiment comprendre pourquoi, c'était le pouvoir!   

        Il avait donc participé activement à toutes le campagnes, quitte à se montrer violent, et son parti, profitant d'une grave crise économique, effectivement se mit à commander le pays! L'homme était déjà en haut, mais cela ne lui suffisait pas! Il voulait être le maître absolu! C'était plus fort que lui et il se débarrassa progressivement de tous ses concurrents, des "amis" d'hier, tout en devenant le chef, le personnage le plus important!  Ses moyens étaient peu avouables, criminels peut-être, mais on n'avait rien pu prouver et on avait fini par le surnommer Dominator, tant il semblait maintenant puissant!

             Cependant, dans RAM, peu le connaissait vraiment, car il n'aimait pas s'afficher! Il restait méfiant, comme s'il était le jouet d'une peur viscérale! Sans doute disposait-il désormais de la sécurité financière, mais qu'adviendrait-il si ses adversaires, malgré ses précautions, arrivaient à le renverser? Ne subirait-il pas le sort qu'il avait lui-même réservé à tant d'autres? Son argent ne le protégerait certainement pas! Il ne devait donc pas perdre le pouvoir et il était toujours aux aguets, jamais totalement tranquille, ce qui impliquait tout de même une certaine discrétion, de sorte qu'on pouvait même en imaginer un autre aux commandes! 

        Il évitait ainsi de se présenter telle une cible, ce qui ne l'empêchait pas par ailleurs de tout contrôler! Ses espions sillonnaient RAM dans tous les sens, lui rapportaient tous les faits, toutes les opinions et sa police agissait secrètement, avant les crises, les attaques! Malgré tout son pouvoir, Dominator sentait sous ses pieds comme un gouffre, un abîme d'angoisse et il lui fallait incessamment soumettre même ses collaborateurs! Il jouait avec eux comme le chat avec la souris! Il les inquiétait avec plaisir, car, bien qu'il eût recours à l'alcool, seul le sentiment de sa puissance l'apaisait vraiment et il gouvernait essentiellement par la terreur qu'il inspirait!

        Il appuya sur un bouton et une porte coulissa, pour laisser entrer Œil d'or! "Tu as quelque chose à me dire? demanda Dominator.

        _ Oui, un de mes "morveux", qui a beaucoup de talent, a été comme baladé par un gars bien plus fort que lui psychiquement!

        _ Tu sais qui c'est?

        _ Oui, un certain Cariou... On a peu de choses sur lui... et il est possible qu'il ne se doute même pas de son pouvoir!

        _ Mais il faut quand même s'en assurer! Tu t'en occupes! Je ne veux pas de menaces autour de moi!"

        Œil d'or s'inclina et sortit. Dominator se reversa une dose d'alcool et se replanta devant le spectacle de la mer... Elle était aussi sombre que lui!

     

                                                                                                                  XL

     

        Andrea écrivait toujours: "D'où viennent les idéologies? A leur origine se trouve généralement la pensée d'un seul, mais c'est la domination qui les transforme en système! Même si on veut le bien des autres, on peut se mettre à les diriger! On commande pour répandre ce que l'on considère comme la vérité! On obtient le pouvoir, on domine, pour imposer son idée! Ainsi ont fonctionné le christianisme ou le communisme!

        Mais la domination a besoin de sa liberté, car nous ne pouvons nous développer avec des entraves! C'est donc encore la domination qui chasse les idéologies, de même que c'est le tyran de demain qui renverse le tyran actuel! Notre égoïsme fait que nous tendons toujours vers la démocratie! Et le libéralisme ou le capitalisme ne devraient pas au fond être considérés comme des idéologies, car ils constituent le sol naturel de notre croissance!

        Qu'on veuille plus de justice, c'est bien normal, mais il nous faut aussi la plus grande liberté et c'est pourquoi nous avons entamé le vingt-et-unième siècle, avec un horizon dégagé de toute idéologie! Cela veut aussi dire que la science est devenue la seule à pouvoir nous éclairer, puisqu'elle s'appuie sur la raison et non sur les passions! Elle aussi n'a cessé de se développer, sans l'obstacle de l'idéologie, et elle nous montre notre infinie petitesse, pour ne pas dire notre insignifiance, dans une histoire aux dimensions vertigineuses! 

        Cette situation ne peut pas ne pas nous causer de l'inquiétude, d'autant que nous apprenons que nous détruisons peu à peu notre planète, par la pollution ou le réchauffement climatique! Mais que faisons-nous quand nous avons peur? Mais la même chose que les animaux: nous renforçons notre domination! Un exemple que tout le monde connaît est celui des crocodiles devant leur marigot qui s'assèche! C'est le plus fort qui va profiter en dernier de l'eau; les autres meurent ou partent!

        Quand nous sommes inquiets, nous faisons revaloir nos droits, nous réaffirmons notre force et c'est pourquoi nos pays, malgré le progrès et leur niveau de vie, sont toujours en crises! Nous n'acceptons aucun sacrifice, nous ne supportons aucune contrainte, car nous aurions l'impression de nous diminuer, ce qui nous conduirait à l'angoisse! C'est bien la domination, notre égoïsme qui est notre seul rempart contre la peur de l'infini! Et cela nous rend exsangue, sans avoir rien à donner!

        Mais c'est la jeunesse qui est la plus frappée par la situation! Elle voit son avenir incertain, bouché, inexistant même! Elle découvre des adultes incohérents, hostiles ou lâches et perdus! Elle est face à un monde hypocrite, qui n'a pas voulu voir, ni chercher les vraies solutions! Cette jeunesse est désemparée, d'autant que les idéologies, si elles étaient à combattre, n'en représentaient  pas moins l'autorité et donc la sécurité!

        Pour ne pas sombrer, les jeunes, à l'instar des adultes, se raccrochent à leur domination, mais sans retenue, tout entier, avec frénésie, car leur être n'a encore aucune solidité! Cela se traduit bien entendu par une fréquentation accrue des réseaux sociaux! Il s'agit de faire partie d'une pensée! Nous sommes à l'ère de la communication! On donne son avis, on se reconnaît dans ceux des autres! Mais aussi on se met en scène! On veut faire le buzz! C'est le Narcisse qui permet de se rassurer sur soi, sur son image, son influence, sa valeur!

        Mais la partie numérique est secondaire, c'est dans nos cerveaux que s'effectue la plus grande transformation! D'abord, la communication est une activité essentiellement cérébrale et le numérique ne "chauffe" qu'un seul muscle: notre cerveau! Celui-ci est sollicité anormalement, ce qui fait que la dépression atteint les plus jeunes! Mais encore la domination doit être constante, en tous lieux! Elle cherche à s'exercer sur tous, car l'enfant veut que le monde soit le sien!

        Ainsi il n'a plus peur! Face au vide sidéral ou de l'esprit, ne pouvant compter sur les adultes et sans espoir quant à l'avenir, l'enfant devient le dominant, même si ce comportement possède des degrés! Mais au plus haut, l'enfant est ce qu'on appelle à l'OED un enfant Dom, avec Dom pour domination! Car cet enfant-là est un pur "produit" de la domination! Il constitue une "bulle" psychique, qui contraint les autres à la soumission et qui hait et qui veut détruire, si elle rencontre un obstacle!"

     

                                                                                                      DEUXIEME PARTIE

                                                                                                            LA LUTTE

     

                                                                                                                   I

     

        A quoi pourrait-on comparer RAM? A un beau lierre sur un mur! Les feuilles sont brillantes et montent à l'assaut de la lumière! Les branches forment un réseau, qui permet une meilleure adhérence et RAM parait également guidé par la raison et solidaire!

        Mais on peut facilement décoller du mur le rideau de la plante et il s'effondre rapidement sous son propre poids! De même, on ne met pas longtemps à voir que la splendeur de RAM n'est qu'une façade! Il suffit de se pencher sur sa base, pour y découvrir avec dégout ce qu'on trouve encore à la racine du lierre, à savoir une vermine grouillante!

        On est stupéfié par son mépris, sa haine! On est abasourdi par sa pensée, son opposition, sa radicalité! On sent le vent de l'épouvante passer sur soi! On est désarmé devant une telle cassure! On se dit qu'il n'y a pas de vérité! que la vie ne repose que sur un sol mouvant et le désespoir nous envahit! 

        Car il est impossible de ramener la plupart à la raison! Les meilleurs arguments sont sans effet! On est en face d'une véritable hargne, une fureur, dont le poison, le mensonge peut rendre fou! On en vient à douter de soi! de sa propre vue! de son jugement! Nos doutes, nos craintes, nos traumatismes se réveillent! C'est la nuit, le vertige!

         Nous voilà nous-mêmes assoiffés, dans un désert! Certains, mis au pied du mur, vous tord votre raisonnement ainsi qu'une petite cuiller, pour mieux le retourner contre vous, comme s'il venait d'eux! C'est à en perdre la raison! Mais c'est notre psychisme qui garantit notre équilibre et percer l'armure des plus féroces, des plus dogmatiques, des plus méprisants, c'est faire entrer d'un seul coup tout le monde du dehors dans leur bulle, ce qui conduirait à son explosion, si une certaine folie ne venait pas la défendre!

        Car au fond il existe un tronc commun entre tous ces individus! Si on revient au lierre, on constate qu'il se ramifie de toutes les manières possibles! qu'il a une partie secrète, qui paraît même infinie! qu'il se propage au ras du sol, comme s'il voulait conquérir la Terre entière! que ses petites feuilles se développent partout, isolées, de sorte qu'on ne les remarque même pas! Et pourtant il suffit de les arracher, pour s'apercevoir qu'elles sont reliées à l'ensemble et qu'elle s'en nourrissent!

        Ainsi aussi sont les gens dans l'anonymat! Et leur tronc commun est la domination! Mais ils sont si éloignés des branches principales qu'ils en adoptent la pensée contraire, le jugement opposé, tellement qu'ils sont blessants, scandaleux et effrayants! Mais c'est là leur seule manière pour lutter contre la solitude, la peur, pour avoir le sentiment d'exister! Ce sont des îles qui utilisent le poison pour se construire! Car le problème est toujours de se faire valoir et on est prêt à nier le ciel et les nuages, si cela permet d'être au-dessus des autres!

     

                                                                                                                 II   

     

        "Dis grand-père, demanda la petite fille, c'est comment le paradis?

        _ C'est comme ici!

        _ Oh! Ben alors, c'est pas intéressant! s'écria le petit garçon.

        _ Ah bon? Et cette petite feuille éclairée par le soleil, est-ce qu'elle ne paraît pas allumée?

        _ Si...

        _ Et cette goutte de rosée qui scintille, est-ce qu'elle n'a pas l'air d'une perle magnifique?

        _ Si...

        _ Et cette chenille qui se tortille, est-ce qu'elle ne paraît pas sympathique? Et même ce cloporte, qui s'enfuie, est-ce qu'il ne semble pas drôle avec son armure?

        _ Si...

        _ Et ce morceau d'écorce, d'un brun profond, n'est-il pas doux au toucher? Allez-y, prenez-le... Et cette petite motte noirâtre... N'est-elle pas fraîche et n'éclate-t-elle pas en poudre? Et à travers la haie, que voyez-vous?

        _ Des fleurs violettes!

        _ Exactement et elles nous regardent! Toute la nature est d'une beauté infinie, les enfants! Alors qu'est-ce qui ne va pas?

        _ On s'ennuie, grand-père!

        _ Ah bon! Vous vous ennuyez... Hum! Je crois qu'il est temps qu'une fusée reparte pour la planète des Rigolos!

        _ Oh oui!

        _ Chic!

        _ Il faut tout de même d'abord que chacun mette son casque... Eh oui! Voilà... et la combinaison aussi! Toutes les fermetures doivent être vérifiées! Au bout des manches! Aux chevilles! Voilà! Mais, avant d'entrer dans la fusée, un test est nécessaire!

        _ C'est quel test, grand-père?

        _ Dame, seuls les Rigolos peuvent partir pour la planète des Rigolos! Toi, mon petit garçon, es-tu un vrai Rigolo?

        _ Hi! Hi! Oui, grand-père! Tu me chatouilles! Hi! Hi!

        _ Et toi, ma petite fille, tu es prête à passer le test?

        _ Non, je ne veux pas, grand-père!

        _ Bon, pas de fusée alors!

        _ Hi! Hi! Grand-père, ça chatouille!

        _ Bien sûr que ça chatouille! C'est le test!"

  • Les Enfants Dom (XXII-XXVII)

    Dom 4

     

     

     

     

     

                                                    XXII

       

        Madame Abominable n'est jamais contente! Elle grimace comme si elle était handicapée! Pourtant, elle est très riche! Elle possède une maison qui ressemble à un château, ce qui est très rare dans RAM, et elle loue des appartements!

        Mais madame Abominable n'en a jamais assez! Elle parle constamment d'elle! C'est le seul sujet qui l'intéresse! Et c'est pour se plaindre ou se mettre en valeur! Quand l'objet de la discussion lui est étranger, elle jette encore un ou deux mots, pour montrer qu'elle connaît, comme si elle disait: "Ne m'oubliez pas! Je suis toujours là!"

        Le soir, elle s'occupe de sa fille! Elle s'en fait la complice et l'entretient pendant des heures! Elle verse dans cette jeune tête toutes ses haines, ses rancœurs, ses doléances, et elle ressemble alors à une araignée, qui suce les cerveaux!

        Monsieur Tourbillon est employé dans un magasin! On ne voit que lui! Il est partout! Il sait tout! Il tend l'oreille, jette un œil! Rien ne lui échappe! Il gère les stocks, passe les commandes, négocie les rachats, conseille ses collègues, accueille les représentants, plaisante avec les fidèles!

        Il est devenu indispensable et paraît le patron! Il connaît mieux d'ailleurs l'histoire du magasin que ses employeurs! Il leur raconte des anecdotes qui les font paraître étrangers! Il est au zénith, dans un rêve d'action et de pouvoir! Il est le maître absolu et croit qu'il est là pour l'éternité!

        Mais il gêne maintenant... Les vrais propriétaires se sentent à l'étroit, se voient même comme des employés et ils décident de reprendre la main, de se débarrasser de monsieur Tourbillon, en le mettant brusquement à la retraite! Le monde s'écroule! C'est le soleil qui est fusillé!

        Voilà monsieur Tourbillon dans la rue ivre de rage! La haine lui donne un air terrifiant! Il maudit tout haut! Il rêve de cogner, d'étriper, mais il doit pourtant se calmer, rentrer sa fureur, car du monde passe! Il avance abattu, il n'est plus rien, tout est fini! Il rejoint tous ceux qui ont été limogés, alors qu'il rayonnait! Il aurait dû être plus prudent, mais il ne voyait que lui!

        Madame Triste tient une échoppe, mais les affaires sont dures! Le client est rare, toutefois en voilà un! Il demande ce qu'il veut et lit une pancarte qui dit: "S'il vous plaît, aidez le petit commerce!" C'est bien ce qu'il est en train de faire, mais soudain madame Triste s'enquiert: "Vous travaillez? Hein? C'est important! Vous faites quoi? Vous gagnez bien votre vie?"

        Le client interloqué prend son achat et s'enfuit! Il ne reviendra jamais! Madame Triste renifle, maussade... Elle n'a jamais eu de chances! Et pourtant elle ne ménage pas sa peine! C'est elle la chef des commerçants du quartier! C'est elle qui commande! qui met de l'animation! Elle n'est pas n'importe qui! Faut bien, car on ne peut compter sur personne! Snif! Fait froid!

        Monsieur Lourd a beaucoup de problèmes! Il se gratte la barbe! On lui demande s'il est au courant pour les escargots: grâce à leurs antennes, ils vont enfin pouvoir recevoir la télévision! Monsieur Lourd a un pâle sourire! Il explique qu'on ne l'a pas consulté, lui, le spécialiste; que c'est dommage, parce qu'il est un acteur sur la place et qu'il a des choses à dire! Sa voix est traînante et pleine d'amertume!

        Soudain, monsieur Lourd demande qui a bougé la pièce 111 qui est sur son bureau! Il peste! On ne lui dit rien! Si on bouge quelque chose, il faut qu'il le sache! Il est chez lui ici! Il y en a d'autres qui travaillent à côté, d'accord, mais c'est monsieur Lourd qui est responsable, qui est le plus important! On voudrait le soulager? Ouais, mais pas sans lui! C'est lui qui commande! Il est indispensable!  

        Monsieur Lourd a une rude tâche! Le travail ne manque pas! Le voilà expliquant quelque chose... Que raconte-t-il? Il dit, toujours de sa voix monotone, que dans certaines grottes des pays froids il existe des clauses de contrat, qui stipulent etc., etc.! Et l'on regarde monsieur Lourd qui sur sa montagne s'écoute, s'admire, s'enivre!  

     

                                                                                                             XXIII

     

        "Dis grand-père, qu'est-ce que c'est la folie? demanda le petit garçon.

        _ La folie, c'est de dire toujours la même chose, de ne pas regarder autour de soi! C'est d'être avec soi-même comme en prison!

        _ Mais les fous, on les conduit à l'hôpital! dit la petite sœur.

        _ C'est vrai, mais il y a plusieurs folies! Beaucoup sont fous sans le savoir et ils ont l'air tout à fait normaux! Et pourtant, si on les écoute, ils sont comme des disques rayés! et il est impossible de les changer! Cette folie-là est compliquée, car elle est en rapport avec notre façon de voir la réalité!

        _ Qu'est-ce que tu veux dire, grand-père?

        _ Vous voyez le nuage qui passe là-haut? Bon, comment le trouvez-vous?

        _ On dirait un gros chou-fleur! Hi! Hi!

        _ Oui et il est magnifique, rajouta la petite sœur, car il a la blancheur de la neige!

        _ Et comme il est calme et immense, n'est-ce pas? On dirait que rien ne peut le déranger et maintenant observez-le encore...

        _ Oh! On dirait une chevalier qui fonce!

        _ Non, c'est plutôt une vieille dame en colère! Elle a l'air d'une marmite! Hi! Hi!

        _ Vous riez maintenant, fit encore le grand-père, rien qu'à regarder ce nuage! Mais alors pourquoi les gens dans la rue ont l'air si pressés, si inquiets et si tristes?

        _ C'est parce qu'ils ne regardent pas les nuages...

        _ Mais oui, ils sont comme en prison! Maintenant, les enfants allez vous amuser! Grand-père a du travail!

        _ Au revoir grand-père!

        _ A bientôt les enfants!"

        Le grand-père sortit un papier de sa poche et il se mit à relire le poème qu'il venait d'écrire... C'était lui le poète du vieux cimetière et dans beaucoup de lieux de RAM, il avait laissé des vers, pour ceux qui auraient des yeux et qui chercheraient une vérité, un réconfort!

        Mais le grand-père ne se faisait guère d'illusions, comme le montrait son nouveau poème, que voici:

     

            LES FOUS

    Ils sont aussi perdus

    Qu'ils sont odieux et vides!

    Et la peur est leur dû,

    Sous leur masque et leurs rides!

     

    C'est le trafic haineux,

    Le m'as-tu-vu du riche

    Et de l'orgueil les nœuds!

    Car on pleure et on triche!

     

    La bête a plus de prix

    Et le ciel et ses îles

    Font qu'ici-bas on crie:

    "Allez, tous à l'asile!"

     

                                                                                                   XXIV

     

        Cariou était chez lui et lisait tranquillement, quand son attention fut captée par une silhouette à l'extérieur! Il regarda par la fenêtre, vit une personne qui semblait attendre et il se replongea dans son livre!

        Mais quelque chose le gênait... Il était soudain incapable de se concentrer sur sa lecture, comme si l'individu dehors continuait à exercer une pression! Cariou dut le regarder encore, puis il essaya de nouveau de retrouver le sens de sa page, mais il n'y avait rien à faire: l'autre effectivement prenait sa conscience!

        Alors, Cariou changea ses yeux... Ils devinrent d'un vert scintillant et la silhouette disparut! Il fallait tout de même tout le temps se battre, songea Cariou, même chez soi!  

        Andrea Fiala était de nouveau à l'OED et elle écrivait: "Beaucoup de femmes se demandent d'où vient le patriarcat et s'en indignent, comme s'il était une totale imposture! Mais la domination masculine, qui est une expression plus exacte pour le patriarcat, vient simplement de la nature!

        En effet, chez beaucoup d'animaux, le mâle peut sembler se comporter d'une manière odieuse, puisque, par exemple, il va manger en premier les meilleurs morceaux, quand la femelle devra se contenter des restes! Mais, comme les animaux ne font qu'obéir à leurs instincts, on comprend très vite que le mâle agit ainsi par nécessité et on le voit soudain attaquer un rival, pour défendre le territoire qui permet nourriture, sécurité et reproduction!

        Aujourd'hui, s'il y avait un nouveau conflit entre les hommes, les femmes instinctivement les feraient manger d'abord et leur serviraient ce qu'il y a de mieux, afin qu'ils soient les plus combattifs possibles! Tant que les frontières n'ont pas été sûres, la domination masculine a prévalu et il est normal que les premiers textes, qui ont essayé d'expliquer le monde, comme les écrits religieux, s'en soient inspirés!

        Le problème apparaît quand on ne veut pas prendre conscience que les choses évoluent et que les considérations d'hier sont elles-mêmes appelées à changer! Car la civilisation a ceci de particulier, c'est que plus elle progresse et plus le rôle primordial de l'homme diminue! Il ne saurait en être autrement, puisqu'une société développée n'a pas normalement à défendre la sécurité de son territoire! Autrement dit, plus nous évoluons et moins la domination masculine  est nécessaire et se justifie!

        Place alors à la domination féminine, car les deux sexes ont la même origine, le même moule! La femme, comme l'homme, veut se développer et donc satisfaire d'abord son égoïsme! La domination animale est aussi présente chez elle, ce qui fait qu'elle n'a jamais cessé d'essayer de supplanter l'homme! Son horizon s'élargit avec la civilisation (l'homme cédant malgré lui la place) et c'est pourquoi on dit que la société se féminise! La femme y apporte toute sa sensibilité et on voit des lois contre le harcèlement ou l'homophobie! Les minorités sont défendues, la faiblesse s'en trouve protégée!

        Mais la domination féminine n'est pas meilleure que la masculine et elle commet les mêmes excès! Elle devient aussi exclusive et montre tout son mépris à l'égard des hommes! Elle se venge, en cherchant à prendre toute son ampleur! C'est inévitable, d'autant que la domination masculine, inquiète de perdre son pouvoir, a des sursauts de violence qui peuvent conduire au meurtre! Mais il faudra un jour qu'on comprenne que c'est la domination elle-même qu'il faut combattre, et non la masculine ou la féminine, car c'est bien elle qui empêche que les deux sexes soient égaux et parfaitement complémentaires!"  

     

                                                                                                  XXV

     

        Monsieur Mur a une vie obscure et il habite d'ailleurs un appartement sombre, avec ses chats! Monsieur Mur soupire souvent, son quotidien est lourd, tendu, fait essentiellement de tracas, d'une souffrance secrète, d'une blessure profonde, quasiment irréparable!

        Pourtant, monsieur Mur n'a a priori rien d'extraordinaire, bien au contraire! On ne le remarque même pas dans la rue, il passe inaperçu avec sa taille moyenne, son regard de myope, ses vêtements quelconques, son air soumis! D'ailleurs, monsieur Mur ne semble même pas se soucier de cet anonymat... Il va de son petit pas égal, entre les commerces et chez lui et il prépare sans entrain son manger, ainsi que celui de ses chats!

        Après s'être sustenté, Monsieur Mur toutefois s'anime un peu! Il n'est pas rare de le voir un livre à la main et sa bibliothèque est son seul meuble vraiment imposant! Que lit monsieur Mur? Mais de tout, car il est extrêmement curieux! De temps en temps, il frappe son livre en s'écriant: "Je le savais! J'en étais sûr! Ah! Les fumiers! Les ordures! Les salauds!"

        D'autres fois, il ricane ou il glousse! Puis, il se met à rêver... Que va-t-il dire? Comment il va amener les choses? De grands desseins, des plans compliqués, des démonstrations magistrales et écrasantes, des procès vertigineux, des réquisitoires foudroyants germent, se dressent alors dans l'esprit de monsieur Mur! A cet instant, il est grand, formidable, terrible! il est unique dans l'univers!

        Puis, monsieur Mur fait craquer ses doigts, a des airs de maestro qui s'échauffe et s'installe à son ordinateur, comme devant un orgue! L'écran s'allume, le rideau se lève et le spectacle commence, car monsieur Mur travaille essentiellement sur les réseaux sociaux: c'est sa passion, sa raison d'être! Vite, il tape ses messages, ses commentaires et ce sont des modèles d'insinuations, de sournoiseries, de véritables poisons, destinés à miner les consciences, à provoquer le chaos, à détruire l'ordre!

        Ainsi, les lectures de monsieur Mur lui profitent! Il utilise tous les arguments qu'il a retenus et qui viennent d'auteurs, de gens comme monsieur Mur! Qu'ont-ils tous en commun, y compris monsieur Mur? Eh bien, ils se sentent les victimes d'une pensée générale, ambiante, qui serait dirigiste, oppressante même! Celle-ci leur dirait ce qui est bien ou mal et pour la combattre, ils en prennent automatiquement le contrepied! Notamment, si la science trouve un remède qui pourrait les soigner, ils contestent ses résultats, émettent des théories contraires, quitte à rester malades!

        C'est un travail acharné, de fourmis! Il faut nier et encore nier! se réprimer! paraître le plus sensé, le plus exact, le plus rigoureux! ne pas cesser de laminer, mais avec un ton doux! ou bien s'indigner fougueusement, fustiger, pour ouvrir des abîmes pleins d'horreurs! se faire moraliste, alors que l'on condamne toute leçon! Il faut être élastique, pour rejeter tous les coups! faire fi de ses propres contradictions! ne jamais avoir honte! ne jamais reconnaître sa haine, car on n'est que le témoin du désastre, de l'injustice, de l'infamie! 

         Tout ce qui menace RAM est bon! Tout ce qui vient de RAM est mauvais! Mais pourquoi ignorer la nuance, la compréhension, la profondeur, la compassion? Pourquoi cette idée fixe, ce rejet constant, cette œuvre de chaos et d'égoïsme? Pourquoi ne pas essayer d'être heureux soi-même, d'aimer les choses telles qu'elles sont, d'admirer la vie? Mais parce qu'il s'agit de ne pas se fondre dans l'anonymat!  

        Accepter le monde, pour monsieur Mur, c'est s'y noyer, s'y diluer, y disparaître! Accueillir la différence, ce serait se diminuer! Ainsi, monsieur Mur et ceux qui lui ressemblent sont-ils comme les récifs qui subissent la mer, ce qui est épuisant pour un être humain! et le soir, quand monsieur Mur enlève ses lunettes bleutées, pour se frotter les yeux, il a l'air d'un mort!

     

                                                                                                              XXVI

     

        Œil d'or s'impatientait! Il avait donné rendez-vous à Stan Harris et maintenant il le regrettait! Mais le "morveux" lui avait assuré que ce qu'il avait à lui apprendre ne pouvait se dire au téléphone! Il fallait absolument une rencontre et ils avaient convenus de se retrouver dans un ancien abattoir, qui devait être transformé en habitations!

        Les lieux étaient sinistres, sous le ciel gris, et ils rappelaient quel triste sort avaient subi les animaux ici pendant très longtemps! On frissonnait en constatant l'épaisseur de certaines portes et l'imagination s'assombrissait devant des rigoles! C'était comme si les murs retentissaient encore de l'écho des cris!

        Une minute, Œil d'or déchiffra un quatrain inscrit sur le béton:

     

                "LE LABYRINTHE

    Il est fait de mes craintes

    Et dans son noir réseau,

    Je m'abîme et m'éreinte!

    Car en moi crie l'oiseau!"

     

        "Pff! fit Œil d'or. Qu'est-ce qu'on peut voir comme conneries! Y en a qui n'ont vraiment rien à faire!

        _ Vous êtes là? dit la voix de Stan Harris dans son dos.

        _ Ouais! répondit Œil d'or en se retournant, et j'espère que ce que tu as me dire est important! Sinon je te botterai les fesses!

        _ Vous pouvez m'en croire! Ce que j'ai vécu n'est pas banal! C'est même une surprise totale!

        _ Alors vas-y, accouche!

        _ Ben, y a quelques jours, j'étais dans un "Tube"... Normal, j'ai pas le permis! Et... d'habitude, j' domine tout le monde à l'intérieur! jeunes, vieux, mères de famille..., quoique celles-ci ne m'intéressent pas, comme les handicapés! Trop faibles! Ce sont pas des proies intéressantes! Il est évident que je suis plus puissant qu'elles! J'cherche plutôt des hommes mûrs... ou des gars comme moi! Et là, j' les fait plier! C'est moi l' maître! Y en a pas un qui m' résiste!

        _ J' te crois! T'es assez crapule pour ça! Et alors?

        _ J'ai vu un type monter... peut-être la cinquantaine! J' me suis dit:" Toi, mon mignon, tu vas passer à la casserole... et même que je te veux comme esclave sexuel!" Car moi, j'adore la soumission et qu'on me fasse des gâteries sexuelles!

        _ C'est de ton âge..., mais épargne-moi les détails, tu veux! 

        _ J' me suis concentré sur mon siège, l'air de rien, avec mon Narcisse! J'ai envoyé tout ce que j'avais! Une vraie pile électrique! Mon cerveau disait: "C'est moi le plus fort, le maître! Vous êtes tous mes esclaves! Je contrôle tout!" Eh ben, le type a résisté! Il a senti mon pouvoir... J'en suis certain, car il a réagi! J'ai même cru que j'allais l'avoir! J' mettais le paquet, j' vous dis! J' voyais déjà le bonhomme à genoux devant moi! Mais il m'a opposé un mur! J'avais jamais vu ça!

        _ Tu peux préciser...

        _ C'est difficile à décrire! Attendez je ferme les yeux... J' me suis senti tout p'tit d'un seul coup! même insignifiant! J'ai remis la dose! J'allais pas m' laisser faire comme ça! J'ai de nouveau transmis que j'étais le maître... et de nouveau j'ai été repoussé comme si j'étais rien! Incroyable, le gars! Y avait rien à faire! Un moment j'ai cru voir un arbre... blanc, avec des pétales! J' me suis demandé si je rêvais pas... ou si c'était pas une plaisanterie! Mais faut que je vous avoue un truc...

        _ J' t'écoute...

        _ A partir de là, j'étais vraiment mal à l'aise! C'est moi qui avais peur! J'avais les mains moites sur mon Narcisse! J'avais même du mal à respirer! Ce type était d'une puissance! J'ai bien été content de voir mon arrêt arriver! Je me suis levé comme si j'avais cent ans! Les copains ne m'auraient pas reconnu! J'étais tout tremblant en descendant du Tube! Et le type m'a suivi des yeux! Il comprenait parfaitement la situation! Maintenant je me rends compte que je le hais de toutes mes forces! Si je pouvais le détruire, je le ferais sans hésitations!   

        _ Je suppose que tu as les images..."

        Harris tendit son Narcisse et Œil d'or enregistra ce qu'il voulait. "Euh, dites, reprit Harris, j'crois qu' ça mérite une p'tite récompense!

        _ Hum...

        _ Moi et mes potes, on a dégotté un fusil... et on voudrait dégommer quelques chats! Hein? Rien ne vaut une bonne petite psychose dans l' quartier! Tout le monde va avoir peur et s' demander qui est derrière tout ça!

        _ D'accord, mais pas plus d'une dizaine de chats! Après j'interviens!

        _ Chic!"

     

                                                                                                            XXVII

     

        Madame Müller entra dans un magasin bien connu de RAM. "Madame Müller! s'écria monsieur Mertens, le propriétaire du magasin. C'est toujours un plaisir que de recevoir votre visite!

        _ Bonjour, monsieur Mertens. Je viens acheter des chocolats!

        _ Mais parfaitement, madame Müller! Me permettez-vous, cependant, de vous demander des nouvelles de monsieur Müller?

        _ Il va bien, ma foi, mais il est encore très pris par son travail! Avec toutes ses affaires, il n'a pas une minute à lui!

        _ J'imagine!

        _ Pourtant, je lui répète souvent: "René, tu vas y laisser ta peau!" Mais il ne m'écoute pas!

        _ Tss! Tss!

        _ Remarquez, c'est un peu de ma faute! J'ai voulu rénover complètement l'appartement! Mon rêve, c'est qu'il se mette à tourner, de sorte qu'il soit toujours en face des éclaircies! Vous savez combien il est devenu rare d'avoir un peu de chaleur, de nos jours! 

        _ A qui le dites-vous! La météo ne cesse de se dégrader!

        _ Mais alors, faire tourner l'appartement dans l'immeuble présente, selon René, des difficultés insurmontables! Je veux bien le croire, mais quand il s'agit de ses plaisirs, René ne regarde pas non plus à la dépense! Enfin, j'ai dit que ça serait un excellent cadeau pour nos noces de diamant, hi! hi!

        _ Ah! Ah! Excellente idée! On passe au chocolat?"

        Monsieur Mertens montra soudain un étal rempli de produits... "Oh! Mais je croyais... s'étonna madame Müller.

        _ Que la montée des eaux nous avait contraints à la pauvreté? Non, Dieu merci! Certaines régions ont été épargnées et continuent de récolter du cacao, que nous faisons venir ici spécialement par bateau! Alors que désirez-vous? du fruité, du parfumé? du fort, pour monsieur Müller?

        _ Je ne sais pas... Que me conseillez-vous?

        _ Nous avons là un excellent cru! avec une délicate touche de noisette! suave dès l'attaque! long en bouche! avec une note de grillé qui persiste! très agréable l'après-midi!  

        _ Et pour accompagner une liqueur?

        _ On peut se tourner vers un chocolat plus profond! un terroir plus sombre! une amertume légèrement plus prononcée, car il faut faire face à l'alcool, bien entendu! Cependant, celui-ci pourra vous convenir... S'il est plus âpre, il garde en lui la fraîcheur des hauts plateaux où sa graine est cultivée!

        _ Ah! Très bien! Je vais prendre un peu des deux, mais il m'en faudrait un troisième pour ma fille, plus exotique... Vous savez comment sont les jeunes!

        _ Ma propre fille ne trouve rien à se mettre! Elle dit qu'on étouffe ici! Je pense que la nature pousse en elle! Hi! Hi!

        _ Mais votre fille a raison! Quel marasme! La crise est permanente! Evidemment, il y a des gens qui ont des difficultés, mais le vrai, c'est qu'on s'ennuie! On ne peut plus rien dire et il n'y a jamais rien qui se passe! J'ai tendance à croire que nos existences deviennent de plus en plus mornes!

        _ Comme je vous approuve, madame Müller! Nous devons faire face à des situations! Mais j'ai ici un chocolat orangé, avec un arôme de banane et de vanille! Il pétille presque sous le palais, comme un quartier d'orange! Il réveille les sens et donne un coup de fouet! De quoi plaire à la jeunesse! Hi! Hi!   

         _ Vous êtes mon sauveur, monsieur Müller! Une sœur de René, que je ne connaissais pas bien, vient de mourir et bien entendu nous marquons le coup! Ah! Nous ne sommes pas épargnés!

        _ Non, on dirait même que le sort s'acharne sur nous! Vous avez vu tous ces émigrés qui arrivent en bateau et qui n'ont rien! Ils prennent notre ville pour un Eldorado, mais c'est que nous aussi nous avons nos problèmes! Je ne vous cache pas que j'ai dû licencier un de mes vendeurs! Dame, c'était un salaire de trop!

        _ Bien sûr! Mais on ne peut pas de toute façon aider tout le monde tout le temps!

        _ Je vous fais un paquet cadeau pour votre fille?"

  • Les Enfants Dom (XIII-XXI)

    Dom3

     

     

     

     

     

     

                                                 XIV

     

        Asar Ibrahim avait construit une statue de lui-même et l'avait fixée sur un trottoir, où on devait passer en l'admirant!

        Daniel Abgrall était bedonnant et les mains dans les poches! Il avait tracé une ligne rouge devant lui et dès qu'on marchait dessus, il disait: "Vous avez franchi la ligne là! Va y avoir du dégât!"

        Souvent, dans RAM, on entendait des trompettes! Puis, des annonceurs arrivaient en criant: "Voici le grand Ozil Demir! Il est votre maître à tous! Prosternez-vous! " Et on voyait Demir s'occuper des poubelles! 

        Andréa Fiala était au siège de l'OED, assise dans un rayon de soleil, et elle repensait à l'une des ses premières rencontres avec Cariou! Il lui avait demandé simplement: "Pourquoi vivons-nous, Andréa?" Surprise, elle n'avait pas su quoi répondre, puis elle avait réfléchi et elle avait dit: "Eh bien, j'imagine que nous obéissons d'abord à nos instincts! Il nous faut nous nourrir, nous vêtir, nous reproduire...

        _ C'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait juste! Car déjà les animaux qui nous ressemblent ont une autre préoccupation! Ils défendent leur territoire! Bien sûr, c'est pour la nourriture et la reproduction, mais c'est encore bien plus que cela! Il faut revenir en arrière! Plus un organisme apparaît tard sur l'échelle de l'évolution, et plus il est complexe et donc plus il est individualisé! En défendant son territoire, en montrant qu'il est le plus fort, l'animal fait valoir son individualité, et c'est ce que nous voulons! Imposer notre individualité, c'est ce que nous appelons réussir!"  

        Dan Sullivan interpellait les passants et entrait dans leur vie! Il leur donnait des conseils, vantait sa propre expérience, dirigeait, contrôlait, plaisantait! On ne voyait que lui et pourtant il mendiait!

        Avec sa tunique azur, Diego Rojas virevoltait dans la rue! Il sautait littéralement sur les gens, disait bonjour dans son dos et demandait des sous pour les pauvres! Il trouvait qu'on manquait de charité et cela le mettait hors de lui! Il eût voulu la ville à sa botte, avec des bûchers ou des potences, pour tous ceux qui se montraient égoïstes!

        Kayla Sibanda ne disait pas bonjour! On lui souriait pourtant, on s'intéressait à elle, on voulait qu'elle fût heureuse, que son cœur fût léger! On ne ménageait pas sa peine, car celle de Kayla Sibanda avait l'air lourde! Mais rien n'y faisait, elle restait fermée! Le monde avait en effet une dette envers elle! C'était extrêmement grave, insondable, irréparable! On lui avait peut-être marché sur le pied!

        Germaine Truffaut se métamorphosait sous les yeux de ses clients! Elle tenait une petite boutique et elle commença par avoir mal au dos, puis à la gorge, puis elle grossit démesurément! Elle ressemblait à un petit camion et seuls ses yeux semblaient encore vivants! On était triste pour elle, mais elle criait que tout allait bien et elle sermonnait les autres, à cause de leur apathie! Elle donnait les recettes du bonheur, les clés de la réussite, mais un jour elle ne fut plus là! Sa maladie était devenue trop grave, mais à l'hôpital elle expliquait encore qu'elle ne faisait que passer et comment guérir le plus vite possible!

        Lorenzo Bianchi sifflotait, pour dire aux autres combien il était heureux et un bon garçon! Mais, en réalité, il tuait des enfants, avant de les faire rôtir et de les déguster, en maugréant!

        Elsa exhibait ses formes et méprisaient ceux qui ne la demandaient pas en mariage!

        Julie s'enflammait quand on lui demandait l'heure! Puis, elle haïssait si on ne l'invitait pas à dîner! Elle se sentait trahie!

        Robert rotait, crachait, vomissait et s'étonnait qu'on ne s'intéressât pas à lui!

        Olga regardait à travers les fenêtres, inspectait les intérieurs... Son jugement paraissait lourd et peut-être ferait-elle un rapport!

        Il fallait aimer la musique de la bande à Joe, danser un peu devant lui et ses gars, et enfin on pouvait passer!

     

                                                                                                                       XV

     

        Loin du tumulte, on trouve dans RAM quelques coins isolés, où le temps semble arrêté! Un vieux cimetière est ainsi, dont les murs sont encore faits de pierres! De rares arbres y sèment leurs petites feuilles, qui paraissent danser au rythme du vent!

        La plupart des tombes sont à l'abandon, s'écroulent, se crevassent... Elles ne sont plus visitées, on ne vient plus s'y recueillir et y apporter quelques fleurs... Les morts sont oubliés et il se dégage du lieu une certaine douceur, celle de ne plus désirer ou avoir peur!

        Parfois, on découvre des curiosités, un nom connu ou un beau texte gravé, surprenant! Car il est toujours étonnant de voir comment certains sont allés au bout des choses! Voici un poème en lettres d'or, à côté de la statue d'un jeune homme assis, la tête entre les genoux, comme s'il était accablé et ne voulait plus rien voir!

     

    LA HAINE

     

    La haine aime à blesser! 

    Elle a de la vipère           

    Le venin, qui laissé

    Rend fou quand il opère!

     

    La haine est dans la rue,

    Comme un chrétien à Pâques!

    Sur l'autre elle est à cru,

    Solitaire ou en pack!

     

    La haine anéantit

    Surtout pour son confort!

    Elle a l'air du nanti,

    Qui se sent le plus fort!

     

                                                                                                                   XVI

     

        "Dis grand-père, raconte-nous une histoire!

         _ Je ne crois pas, car on m'a dit que vous n'avez pas été sages!

        _ Oh! C'est pas vrai! s'insurgea le petit garçon. Même que j'ai fait tous mes devoirs!

        _ Moi aussi! renchérit sa petite sœur. Allez, grand-père, raconte-nous une histoire!

        _ Bon, bon, hem... Je vais vous parler d'une planète très lointaine...

        _ Ah!

        _ Oui, c'est une planète habitée comme la nôtre, mais les gens là-bas ont un comportement très original!

        _ Oh! Qu'est-ce qu'ils font?

        _ Eh bien, dès qu'ils voient quelqu'un d'inquiet, qui a le visage sombre, soucieux, ils le chatouillent!

        _ Hein?

        _ Oui, ils vont vers la personne et la chatouillent! Alors, celui ou celle, qui avait l'air triste, se met à rigoler! Il n'a plus de problèmes! Cette planète est appelée la planète des Rigolos, car tout le monde y est toujours en train de rire!

        _ Pff! fit la petite fille.

        _ Dis grand-père, demanda le petit garçon, est-ce que tu crois que les extraterrestres existent vraiment?

        _ C'est une question qui t'inquiète un peu, non?

        _ Ben oui, ils sont peut-être déjà venus ici! Mais... mais... hi! hi! Arrête grand-père, ça chatouille! Hi! Hi!

        _ Je fais comme sur la planète des Rigolos! Je chatouille celui qui est préoccupé!

        _ Hi! Hi!

        _ Et toi, ma petite, tu n'as pas de soucis?

        _ Oh non, grand-père! Moi, je suis toujours contente!

        _ Et ça ne t'inquiète pas un peu?

        _ Ben... Hi! Hi! ça chatouille grand-père!

        _ J' pense bien! Oh! Mais les enfants, je vois votre maman qui vous appelle!

        _ Au revoir, grand-père!

        _ A bientôt les enfants!"

        Quand les enfants ne furent plus là, le visage du grand-père se rembrunit: "Ici, se dit-il, c'est tout sauf la planète des Rigolos! C'est jamais bien! On est toujours en train de se plaindre! On a tout pourtant! On n'a pas faim! Mais l'inquiétude est notre lot! On est incapable d'être en paix! On ne sait rien regarder! ni les nuages, ni les fleurs! On est lourd, violent, sombre! L'oiseau qui chante pourrait se moquer de nous!"

     

                                                                                                                XVII

     

        Cariou emprunta un transport en commun... C'était une navette qui glissait dans un tube, grâce à un électroaimant, et on passait à mi-hauteur des buildings, ce qui permettait par instants de voir la mer! Elle apparaissait lointaine, avec des taches de plomb fondu, sous les rares éclaircies!

        La plupart des bâtiments étaient construits par le même homme, qui était assez étrange! Selon lui, il ne faisait qu'agir pour le bien de tous! On manquait de logements, la demande était pressante et il fallait y répondre, quitte à rendre impossible la vie d'autres habitants, qui se retrouvaient écrasés par le nouvel édifice!

        Mais cet homme n'était pas à une contradiction près! A l'en croire, il était dépourvu d'ambitions, il n'aimait pas le pouvoir, l'argent, il subissait la notoriété! Pourtant, il était le président de maintes sociétés! Son nom se voyait partout et il faisait régulièrement l'actualité! On ne l'approchait qu'avec des courbettes! Il dirigeait des centaines d'employés! Il était quasiment indissociable du quotidien de RAM!

        Son ambiguïté était malheureusement chose courante! On n'avait pas peur, ni de haine, ni d'égoïsme! On était tranquille, modeste, serein, bien que le chaos fût permanent! Car tout le monde semblait tout le temps à bout! Il était impossible de discuter avec qui que ce soit! Personne n'était disponible, patient, doux! On était face à un mur de colère! L'explosion était toujours imminente, ce qui rendait l'air irrespirable!

        Au fond, l'angoisse étreignait RAM comme un boa! Elle étouffait la ville et le seul moyen de desserrer son étau eût été bien entendu qu'on avouât ses sentiments! Car comment guérir si on ment sur ses symptômes? La peur, l'orgueil, l'égoïsme eussent dû être mis sur la table, faire partie de l'équation! La paix était à ce prix, elle demandait un changement profond des comportements! Pour l'instant, RAM ressemblait à un asile!

        Soudain, Cariou éprouva de l'horreur! A ses pieds étaient rassemblées des créatures repoussantes, d'un poil noirâtre, apparemment sans yeux, comme perdues dans un rêve! Leur petites bouches s'ouvraient cependant, montrant leurs dents jaunes et elles répétaient: "RAM! RAM!"

        Cariou comprit d'instinct qu'il ne devait pas bouger, s'effrayer et il s'efforça même de chercher des yeux la mer! Son raisonnement était juste, car les créatures disparurent, mais alors toute la navette fut attirée dans une spirale infernale, sous l'effet d'une force incroyable! Cariou s'accrocha à son siège pour ne pas être emporté et il glissa un œil vers la source de l'attraction!

        Ce qu'il vit ne le surprit pas! C'était encore un adolescent, apparemment sagement assis et qui ne faisait que consulter son Narcisse! C'était pourtant lui qui aspirait tout le monde! Cariou luttait férocement, car il ne voulait pas être soumis! S'il cédait, était entraîné, il reconnaîtrait l'ado comme son maître! il serait contraint de l'admirer, d'être sous son pouvoir!

        Cariou dut lâcher sa première prise, tant la pression qui s'exerçait sur lui était puissante! Une seconde, il flotta, se sentit perdu, puis il se saisit d'une barre et s'y fixa! Lentement, il y adhérait, il n'avait qu'elle! Elle était moite et son logement rouge... Cariou en apprenait quasiment chaque grain de matière et ainsi il résistait!

        Mais ce n'était pas suffisant! Cariou sentait que, malgré ses efforts, il était en train de se décoller de la barre et il se vit à la merci du faux dieu qui était à peine pubère! Il rassembla son énergie et il plaça entre lui et l'adolescent un merisier sauvage, en pleine floraison! Les branches étaient comme enneigées, avec de délicats tons roses! Il y avait là un foisonnement de beauté, d'une richesse infinie!

        Cariou en eut les larmes aux yeux, et comme pour le réjouir encore plus, un vent subit vint créer une pluie de pétales, qui recouvrirent bientôt toute la navette! C'était un enchantement, d'autant que la force d'attraction avait cessé! Cariou put regagner sa place tranquillement! Il respirait, il avait gagné! D'ailleurs, on arrivait à un arrêt et c'était celui de l'ado! Cariou en éprouva tout de même un grand soulagement, malgré sa victoire et c'était au tour de l'ado d'aller mal! Il avait beau avoir le nez sur son Narcisse, il titubait, en proie à l'angoisse! C'était la rançon à payer, quand il trouvait plus fort que lui!

        Cariou le regarda une dernière fois, en s'évertuant à ne pas le haïr!

     

                                                                                                                XVIII

     

        Helmut est fou furieux! On a déplacé un panneau, alors que tout doit rester à sa place! Helmut contrôle tout et on a des comptes à lui rendre, si on existe!

        Bernard a l'air de dire: "Tiens! Qui êtes-vous? C'est curieux: on ne m'a pas prévenu! En tout cas, vous n'êtes pas sur ma liste!" Car seul Bernard compte! C'est lui le chef!

        Zoe n'avance que si on regarde ses fesses! Elle fixe tous les mâles alentour, devient leur centre d'intérêt et la reine n'a plus peur et peut vivre!

        Catherine parfois ne vous répond pas! Elle utilise les silences pour sentir sa supériorité, comme si vous n'aviez rien dit! Vous parlez avec Catherine comme avec un serpent à sonnettes!

        Ivanka se colle aux gens! Elle pèse sur eux! C'est pour dire qu'elle est là et qu'on doit dégager!

        Peter téléphone en public, comme si nous étions ses secrétaires et devions prendre des notes!

        Gunther regarde avec concupiscence ceux qui lui plaisent! C'est normal, Gunther a ses appétits!

        Craig va bras et jambes nus qu'il fasse froid ou qu'il grêle! Le temps n'a pas d'influence sur lui! N'est-il pas maître de son destin?

        Jacob vous double tel un dieu indifférent!

        Sandra vous montre obstinément ses seins!

        Youri discute pour être regardé!

        Irina s'approche de vous en frissonnant et avec dégout, comme si vous étiez la peste!

        Olga prend conscience de votre insignifiance, avant de vous dire bonjour!

        Leone ne sait pas parler simplement et paraît émotive! Elle est pleine d'hésitations, d'explications, mais ainsi elle occupe votre esprit et devient importante!

        Michel est un requin, qui ne vous aime pas, qui vous piétine et qui rit tout haut! Rachid lui aussi préfère vous mépriser, pour plaire à Michel!

        Gaspard ne vous supporte pas et pourtant il veut des hommages! Gaspard ne comprend pas la situation!

        Isabelle vous en veut, parce que vous l'avez vue pleurer!

        Yuri est plein d'amusements, comme si vous étiez un phoque savant!

        Vous êtes le seul à regarder Fatima et vous êtes le seul qu'elle ne regarde pas!

        Min vous hait parce qu'elle s'est trompée!

        Gabriella s'adresse aux autres en vous parlant, comme si vous ne suffisiez pas!

        Natacha vous reproche son ennui!

        Maria utilise son chien comme appât!

        Abdi utilise ses enfants comme ambassadeurs!

        Jessica est toujours cassante! Cela lui donne un sentiment de supériorité, comme si à chaque fois on l'exaspérait!

        Gus ne supporte pas les gens paisibles! Il pense en être ralenti!

     

                                                                                                                     XIX

     

        Parfois, les tempêtes cessaient sur RAM et un soleil suspect s'installait! On ne l'aimait pas, on ne le saluait pas comme un bienfaiteur, car on savait sa chaleur précoce et dangereuse. En fait, sa présence rappelait trop bien les causes de la catastrophe, de la montée des eaux! C'était par la pollution qu'on avait totalement déréglé le climat et on se sentait responsable!

        Andrea Fiala était au siège de l'OED et c'était elle qui était chargé de "théoriser" l'action du groupe! Elle devait laisser une trace écrite, afin que d'autres fussent capables de comprendre la situation à travers les yeux de l'OED! Il s'agissait de lutter contre une menace, un mal! Les hommes étaient appelés à évoluer, ou tout du moins à réfléchir à certains éléments!

        Andrea se mit à écrire... "La complexification de la matière a mené à l'individualisation des espèces! Car plus un organisme est complexe et plus il est caractérisé! Mais qu'est-ce que l'individualisation, sinon une "conscience" de soi toujours plus grande, plus aiguë! La complexification de la matière ne devait-elle pas aboutir à la conscience telle que nous la connaissons?

        Mais les hommes ont d'abord fait comme les animaux! Ils ont d'abord défendu leur territoire, c'est-à-dire leur existence, leur individualité! Le groupe s'est opposé à d'autres groupes ou à des animaux! Dans le même temps, la survie du groupe est assurée par sa hiérarchie! La domination s'exerce au sein du groupe et contre les éléments étrangers! Elle est indissociable de l'individualisation! C'est la force qui fait d'abord prendre conscience de soi!

        Les groupes sont devenus de plus en plus importants! Les territoires se sont étendus à des royaumes, puis à des nations! Bien sûr, c'est le résultat de nombreuses guerres, avec la disparition du plus faible! L'humanité, au prix de millions de morts, a vu ses frontières se figer, se refroidir! Avant la montée des eaux, le paysage de la planète était stable, avait pris une forme quasi définitive!

        En parallèle, la civilisation avance, car chacun veut se développer, être soi, c'est-à-dire sentir sa valeur, son importance, ce qui revient à dominer! Réussir a priori, c'est s'imposer! Les régimes ont donc dû évoluer, eux aussi sous la pression de la force, des révoltes, des combats! Il est inévitable que les pays se démocratisent, car la domination d'un seul est tôt ou tard insupportable, en empêchant celle des autres, du plus grand nombre!

        Les monarchies sont tombées, avec leurs privilèges! La république, c'est une domination partagée! La démocratie, une domination qui se veut égale! Mais il n'en demeure pas moins que le "moteur" de nos personnalités est à l'origine le triomphe de soi! C'est notre égoïsme! C'est lui le feu de notre domination et il doit être contrôlé, d'où les lois, l'éducation, la civilisation! Notre égoïsme est toujours là, brûlant, rêvant de détruire et l'anarchie n'est que le retour à la vie animale, avec la raison du plus fort!

        Plus la civilisation progresse et plus la domination physique s'avère de moins en moins nécessaire! Nous devons moins lutter par la guerre! La violence ne disparait pas totalement cependant, mais la domination change peu à peu de nature: de physique, elle devient psychique! Avec la mondialisation, les distances ont diminué et la technologie a rendu la planète communicante! C'est l'esprit qui domine! C'est le cerveau le muscle! Le territoire est maintenant psychique!

        Evidemment, ces considérations concerne la suite logique de ce que nous avons vécu jusqu'ici, avant la montée des eaux! Nul doute que si nous retrouvons de la terre ferme, nous reprendrons ce chemin et d'ailleurs, il continue dans RAM! Sans doute est-il plus saillant, contraint par les limites de la ville!"

     

                                                                                                                 XX

     

        Monsieur Nuit était propriétaire d'une décharge pour les gravats! Tous les bâtiments, qui étaient détruits dans RAM, étaient acheminés en ce lieu, par de lourds véhicules! Les gravats étaient jetés ensuite dans la mer, dont ils finissaient par émerger, en formant des îles de béton!

        Quand on faisait remarquer à monsieur Nuit qu'il continuait de polluer, alors que c'était bien notre mépris pour la nature qui avait causé la catastrophe, il répliquait d'abord qu'il n'était pour rien dans la gestion de la ville et qu'il proposait seulement ses services!

        On lui objectait tout de même qu'il avait sa place au Conseil de RAM et qu'il s'y montrait favorable à tous les chantiers, puisque c'était dans son intérêt! Monsieur Nuit commençait alors à fumer, puis il se précipitait vers son bureau, dont il ressortait avec une lettre encadrée, qu'il présentait les larmes aux yeux!

        "Lisez ça, monsieur! disait-il avec des trémolos dans la voix! C'est le message d'un père, qui me raconte comment son fils a dû dormir dans son véhicule, parce qu'il ne trouvait pas de logements! Et vous voudriez que je freine les constructions, que je me montre hostile au progrès, alors qu'il y a tant de misère ici-bas!"    

        On se demandait si monsieur Nuit ne se moquait pas du monde, mais il rajoutait: "Ceux qui discutent du développement de RAM, ce sont les riches, les nantis, les privilégiés, mon bon monsieur! Evidemment, eux ont déjà tout ce qu'il faut... et ils ne veulent pas être dérangés! Mais il faut de la place pour tous! Nous lutterons contre l'égoïsme!"

        Monsieur Nuit était comme la plupart: il était entièrement altruiste, totalement dévoué au bien commun et ne visant pour lui-même que le strict nécessaire! La haine, l'envie, la peur, l'avidité lui étaient absolument étrangères et il apparaissait ainsi aussi hermétique que ses gravats! On était soudain fatigué, comme le climat, car on avait l'impression  d'être face à une machine de guerre, à un mouvement inexorable et destructeur!

        On savait encore que monsieur Nuit possédait des serres de tomates, qui s'étendaient sous la ville sur plusieurs kilomètres! Les légumes y mûrissaient en un clin d'œil, grâce à des produits chimiques, sous des lumières artificielles! C'était ce genre de cultures qui avait dévoré l'espace et amplifié le réchauffement!

        Mais on n'osait pas en parler à monsieur Nuit! On ne voulait pas l'entendre dire que sans lui les gens n'auraient rien à manger et qu'il était donc indispensable! On pensait que rien ne pouvait raisonner monsieur Nuit, puisque le désastre ne l'avait même pas entamé! Que voulait au fond monsieur Nuit? Mais soudain son visage se figeait! "Roger!" appelait-il et l'un de ses employés arrivait. "Qu'est-ce que c'est qu' ça? demandait-il en désignant quelque chose.

        _ Ben, c'est une ortie, m'sieur Nuit! répondait Roger.

        _ Une ortie! Autrement dit une plante! Je vous ai déjà dit mille fois que je ne supporte pas tout ce qui est sauvage!

        _ J' sais bien, m'sieur Nuit! Mais vous savez comment elles sont malignes, quand il s'agit de trouver de la lumière!

        _ Peu importe! Enlevez-moi ça tout de suite! J'exècre la nature quand je ne la contrôle pas!"

        Ainsi était monsieur Nuit et le vol d'un papillon pouvait le rendre malade! Au fond, il n'était heureux que parmi ses gravats! On racontait qu'il se tenait volontiers au sommet d'une de ses îles de béton, alors que de faibles étoiles scintillaient dans le ciel! Il y rêvait sans doute... Peut-être se rappelait-il ces vieilles légendes, qui parlaient de villes fastueuses sorties de la mer et dont il se voyait le fondateur admiré, le sublime architecte!

     

                                                                                                            XXI

     

        Jack Cariou entra dans les bureaux de l'OED et tomba sur Fahim Macamo, qui était devant un tableau rempli de chiffres! "En plein boulot, Fahim?

        _ Oui, je m'interroge sur le champ psychique!

        _ Vaste programme!

        _ Comme tu dis! Mais je crois que j'arrive à certaines choses... En fait, je suis parti de l'idée que l'on a de l'espace-temps! Je suis sûr que tu vois à quoi je fais allusion...

        _ Tu veux parler de l'espace déformé par la masse des étoiles, ce qui entraîne même une déviation de la lumière! Je ne suis pas un scientifique, je te le rappelle!

        _ Bien entendu! Mais chaque astre produit bien un champ gravitationnel, qui attire tout ce qu'il y a autour! Pour en venir à ce qui nous préoccupe, il faut aussi imaginer un champ psychique, comme si toutes nos têtes étaient elles-mêmes des astres!

        _ Je commence à comprendre...

        _ Toi mieux que quiconque sais de quoi il est question! Bien que nous soyons là dans le domaine de l'invisible, nous sentons la présence de l'autre plus ou moins fortement, car chacun a une influence à cause de ses pensées! Evidemment, nous saisissons l'autre par des signes extérieurs, mais pas seulement! Ce que nous comprenons de la vie, comment nous voulons qu'elle soit détermine un champ psychique, qui déforme lui aussi l'espace, en attirant les consciences!   

        _ Tout à fait d'accord!

        _ C'est ce qui fait que notre attention peut subitement se tourner vers un individu, sans que nous comprenions pourquoi! L'exemple le plus courant est donné par la femme! Un homme a soudain le regard fixé sur le corps d'une femme, précisément sur la partie que la femme veut qu'il voit, habituellement celle dont elle est la plus fière! Car il s'agit ici de séduction!

        _ Et de domination!

        _ On va y venir! Mais la femme en se concentrant sur elle-même, en se mettant en scène si je puis dire, crée un champ psychique qui capte l'attention! Mais les hommes ne sont pas en reste! La plupart mettent en avant psychiquement leurs parties génitales! Ceux qui les croisent sont appelés à regarder le "paquet", car plus il est gros et plus il est censé exprimer la domination!

        _ Nous y voilà!

        _ Oui, car pour la femme, la domination, c'est la séduction! Dominer, c'est de faire en sorte d'être le centre d'intérêt de l'autre! On s'impose à lui! Ainsi, on a le sentiment de sa valeur, de son importance! On trouve un équilibre!

        _ On dirait que tu fais un cours!

        _ Ah! Ah! ça y ressemble en effet! Mais revenons à l'espace, si tu veux bien... Les champs gravitationnels dépendent évidemment de la taille de l'étoile, mais aussi du stade de son évolution! Une étoile déforme l'espace selon qu'elle est plus ou moins jeune et on connaît une étape ultime, qui est celle du trou noir! Dans ce cas, le champ gravitationnel est si dense qu'il s'effondre sur lui même et qu'il absorbe toute la matière autour, même la lumière!

        _ Et tu vois le même phénomène dans le domaine psychique?

        _ Comme si tu ne le savais pas! Il y a effectivement des individus qui dominent totalement, qui veulent une soumission complète, partout où ils sont, ainsi qu'ils vivraient dans une bulle, dans laquelle on devrait rentrer, pour les saluer comme des rois ou des reines! Ce sont des personnalités trous noirs!

        _ Autrement dit des enfants Dom!"

  • Les Enfants Dom (VII-XIII)

    Dom2

     

     

     

     

     

                                   VII

     

        RAM change constamment! La ville a beau être prisonnière des flots, elle continue à se développer, à se transformer! Des tours sont détruites, des chantiers titanesques apparaissent, produisant un déluge de bruit et de poussière!

        Certes, on voit des ouvriers et des machines, mais on est toujours surpris devant le bâtiment nouveau, ainsi qu'il serait sorti de terre! Pourtant, les rues de RAM sont ouvertes, des tranchées y sont creusées, des branchements refaits! Les tuyaux ne sont-ils pas des veines et des connections plus fines des nerfs?

        RAM se montre comme un être vivant, capable même de se régénérer! Des édifices barrent soudain le ciel! D'autres viennent masquer le soleil! On oublie les anciennes constructions insalubres! On s'adapte, mais on est parfois écrasé, chassé! On se demande alors ce qui motive vraiment RAM!

        La ville paraît insatiable! Le temps déréglé et la mer polluée ne l'arrêtent même pas, bien qu'ils témoignent de sa folie! N'est-ce pas l'industrialisation qui est à l'origine de la catastrophe? Mais RAM gagne encore sur les flots! La ville construit des polders, à coups de marteau géant!

        Pourquoi RAM ne réfléchit pas? C'est comme si tout le monde était dans une fuite en avant! Car il faut voir les visages! Ils se laissent surprendre et qu'expriment-ils? De la tristesse! de la fatigue! de la peur aussi! Que regrettent-ils? Qu'est-ce qui leur manque? RAM regorge de richesses! Mais le rôle d'une ville n'est-il pas de rendre heureux ses habitants? Car quel autre but pourrait avoir la vie?

        Seuls ceux qui boivent, dans un petit parc, semblent gais, mais à quel prix?

     

                                                                                                                        VIII

     

        "Dis grand-père, c'est vrai que nous sommes des animaux? demanda le petit garçon.

        _ C'est pas vrai! répliqua sa petite soeur.

        _ Mais si, ma petite, c'est vrai! répondit le grand-père. Tu as des poils, tu manges, tu fais pipi, caca! Tes bras, s'ils avaient des plumes, ils seraient des ailes! Et si tes jambes étaient collées, ne feraient-elles pas une belle queue de poisson?

        _ Comme la sirène?

        _ Exactement! Nous sommes de la même matière que les animaux, mais nous avons évolué différemment!

        _ Mais nous sommes habillés! Nous habitons des maisons! Et papa et maman, ils vont au travail! rajouta la petite fille.

        _ Oui, c'est ce qu'on appelle la civilisation! Nous inventons de choses, car nous sommes capables de réfléchir!

        _ Nous avons un cerveau plus gros! affirma le garçon.

        _ Oui, sans doute, mais surtout nous nous posons des questions! Nous pouvons faire des choix et contrôler nos instincts!

        _ Qu'est-ce que ça veut dire?

        _ Vous savez qu'il y a un merle qui vient ici...

        _ Oui, il vient manger les fruits du sorbier!

        _ Oui, il n'y en a plus beaucoup des comme lui! Mais à part manger, qu'est-ce qu'il fait?

        _ Eh ben, on voit aussi la merlette... murmura la petite fille.

        _ Tu penses au nid et aux petits? C'est vrai, il y a la reproduction, mais elle n'a lieu qu'au printemps! Donc, que fait le merle le plus clair de son temps?

        _ Il chante?

        _ Oui et non... Et pourquoi il chante?   

        _ Pour montrer qu'il est le plus fort!

        _ Bien! Alors voilà ce qu'on va dire... Le merle s'occupe principalement de défendre son territoire! Il chante ou pousse son cri, pour dire qu'il est là et qu'ici c'est sa maison! Car, sans le territoire, il n'y a pas de nourriture, ni de survie! Mais c'est comme ça chaque jour! Le merle est commandé par son instinct! Il recommence à chaque fois la même chose, tandis que nous, nous avons besoin de sentir que chaque jour est différent!

        _ Mais on va chaque jour à l'école!

        _ Ah! Ah! D'accord, mais la maîtresse ne vous demande jamais tout à fait la même chose, sinon vous seriez les premiers à vous ennuyer! Les hommes veulent réfléchir, rêver, inventer, créer, voyager, etc.! Nous avons un animal en nous, mais il ne nous suffit pas! Pouh! Les enfants, c'est un peu compliqué! Vous allez pensez à tout ça un peu plus tard... Maintenant, il est l'heure d'aller vous coucher!

        _ Bonne nuit, grand-père!

        _ Bonne nuit, les enfants!"

        Le grand-père regarda ses petits-enfants, qui se dirigeaient vers leur maison... Le petit garçon faisait le singe, quand sa sœur imitait le chien! Puis, le visage du vieux se ferma: "J'ai montré aux enfants que nous étions différents des animaux! se dit-il. Mais bien des hommes et des femmes restent des animaux, malgré leurs cravates et leurs bijoux! Et ils piétinent et même tuent sans pitié leurs semblables!"

     

                                                                                                                     IX

     

        Cariou, Macamo et Fiala s'étaient connus par les réseaux sociaux! Cariou avait repéré chez ses futurs partenaires un mal-être, qui était aussi le sien! Sans brusquer les choses, il les avait mis sur la voie que lui-même avait dégagée, pour comprendre ses souffrances! Mis en confiance et intéressés, Macamo et Fiala avaient souhaité une rencontre les réunissant tous les trois!

        Cariou leur avait alors expliqué patiemment les choses, pourquoi ils regardaient RAM les yeux horrifiés, d'où venait leur peur, qui les menaçaient et les attaquaient et comment on pouvait lutter! Macamo et Fiala étaient allées de surprise en surprise, mais le discours de Cariou sonnait juste, les éclairait, les apaisait même et d'un commun accord, le trio avait fondé l'OED!

        Mais comment Cariou avait-il pu acquérir autant d'expérience? Cela restait pour lui un mystère... Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il se voyait face à un monde hostile, plein de cris et de fureur! C'était bien avant la montée des eaux et il retrouvait alors la paix dans la nature!

        Il était plein de blessures, de griefs et il s'efforçait de se rendre justice, de restaurer une logique, une vérité, car il se sentait victime du mensonge! Il avait l'impression d'affronter quelque folie, mais, peu à peu, l'éclat du feuillage émeraude, des anneaux de lumière remontant un bouquet de scions, ou des écharpes de vase, dans le courant d'un ruisseau, dont le fond était pailleté d'or, ou la queue violette d'une truite le calmaient!

        Il apprenait là, dans le silence et la beauté, comme guidé par quelque main invisible! Il rêvait, mûrissait et sans qu'il en eût vraiment conscience, il démêlait les écheveaux et se préparait à la clarté! Puis, il retournait dans la société et le cycle recommençait! tyrannies et peines! campagne et apaisement!

        L'apprentissage dura des années! la plupart du temps dans le brouillard! Que d'errances, de tâtonnements, de questions sans réponses! Que de chagrins, de doutes, d'impasses! Cariou avait sans doute lui-même côtoyé la folie, était devenu malade, s'était relevé, avait continué, persévéré, car c'était son être entier qui était concerné, sa vérité, sa raison d'être!

        Il s'était rendu compte qu'une lumière traversait les êtres, à laquelle généralement ils offraient plus ou moins de résistance! C'était déjà extrêmement curieux! Cariou avait même pu constituer des catégories, selon que les gens étaient plus ou moins fermés à cette lumière, mais il ne se doutait aucunement de ce qu'il allait finir par apprendre! 

        Il fut comme un alpiniste, qui contemple la vue sur le sommet de la montagne! Et elle était vertigineuse! Il l'avait fait entrevoir à Macamo et Fiala et ils en avaient frémi, même s'ils ne l'avaient pas parfaitement comprise! Il leur manquait le vécu, les épreuves qui brûlaient, comme des anneaux de feu! C'était tout le défaut d'un résumé!

        Il leur restait à assimiler ce savoir, mais leur vie avait maintenant un sens! Ils n'étaient plus malheureux comme avant! Ils avaient encore cessé d'être surpris par les événements, qui n'étaient plus que les pièces d'un puzzle infiniment plus vaste! Leur esprit s'éveillait et l'existence leur paraissait désormais bien plus riche qu'ils ne l'avaient imaginé!

        Quant à Cariou, avec le temps, il était devenu un maître de lumière!

     

                                                                                                                 X

     

        Jan Sovensen était un Danois, qui vivait de sa retraite et qui habitait un quartier obscur de RAM, bien loin du tumulte de la ville! Il avait le corps malingre et menait une existence morne, en compagnie de ses chats! Chaque fin de semaine toutefois, il se permettait l'achat d'une bouteille, afin d'apporter un rayon à son week-end, et il se rendait toujours dans la même épicerie!

        Il était donc à la caisse, en train de payer son alcool, et il discutait un peu avec la caissière, comme à son habitude, quand une petite vieille, venant du fond du magasin, lui planta subitement un couteau dans le dos! Il fut rempli de douleur et sentit que le froid le gagnait déjà!

        Il chercha du secours auprès de la caissière, mais elle ne parlait que d'elle et ne prenait pas conscience de la situation! Quant à la vieille dame, elle avait déjà oublié Sovensen et elle déposait ses articles sur le comptoir! Les jambes du Danois flanchèrent et il s'écroula derrière une pile de paniers! La dernière chose qu'il entendit, ce fut que la caissière avait une tendinite!

        Ailleurs, madame Rosec n'en revenait pas! Normalement, quand elle entrait dans un magasin, on devait la servir tout de suite! C'était pour elle la loi! N'était-elle pas la toute puissante madame Rosec? Ici, tout le monde la connaissait! Elle était riche, on le savait et on se courbait devant elle!

        Mais, ce jour-là, le client qui la précédait ne semblait pas s'en soucier! Il demeurait calme, indifférent et il terminait sans broncher ses achats, alors qu'il aurait dû déguerpir pour laisser la place à madame Rosec! Celle-ci redoubla de fureur et la vendeuse effrayée s'excusa du regard! Elle craignait madame Rosec et ne voulait surtout pas la contrarier!

        Le client, c'était Jack Cariou, et loin d'ignorer la situation, il la prolongeait au contraire! Il ne supportait pas la tyrannie, qui ne lui avait jamais paru justifiée, et il se concentrait sur le choix d'un fromage! Des flammes pourtant léchaient le plafond et derrière lui, Cariou sentait une véritable fournaise!

        Cela renforça encore sa froideur et il pouvait être aussi sourd qu'un caillou au fond de la mer! Il paya tranquillement, se permit même une petite plaisanterie et sortit sans regarder une seule fois madame Rosec! Celle-ci fumait, se répandait en mépris, puis, sous les yeux médusés de la serveuse, elle se mit à fondre et montra qu'elle n'était qu'un robot!

     

                                                                                                                  XI

     

        La brume avait envahi RAM et on n'y voyait pas à dix mètres. Un étrange silence s'était installé, sans doute du fait que le trafic était empêché! Cariou, toujours à pied, se demandait même où il était, quand il entendit le claquement d'un fouet! Cela avait été si bref qu'il avait peut-être rêvé!

        Puis, une femme magnifique apparut! Tout en elle éveillait les sens! Ses formes étaient parfaites et provocantes! Il n'y avait plus de brume! Il n'y avait plus qu'elle, comme si elle avait été le soleil! Elle eut un air de défi en regardant Cariou, qui en avait le souffle coupé! Le désir l'avait saisi et il ressentait une attraction quasi irrésistible!

        Pourtant, il avait toujours en mémoire le coup de fouet et il pensait qu'il provenait de la femme, qui avait voulu attirer son attention! Cela révélait un caractère dur et rebutait Cariou! Comme elle constatait qu'on lui résistait, la femme éclata d'un rire méprisant, qui disait: "Regardez-moi cet homme! Il me veut et il n'a pas le courage d'agir! Le pauvre garçon!"

        Cariou en fut mortifié, mais il souffrit encore plus, quand soudainement elle ne fut plus là! C'était sa vengeance! Elle avait ôté son corps envoûtant, sa beauté ineffable de la vue de Cariou, qui en éprouva une sorte de déchirement, car tant qu'elle avait été là, même s'il hésitait, il pouvait rêver!

        Mais elle avait peut-être raison après tout! Il n'était qu'un sot! Pourquoi ne s'était-il pas décidé? Il ferma les yeux et imagina des baiser brûlants! des étreintes passionnées! une complicité rayonnante, chaude! un quotidien désormais léger, souriant!

        Sa vie à lui n'était-elle pas grise? Ne souffrait-il pas de la solitude? Il parlait d'un combat, mais qui s'y intéressait? N'était-il pas au fond inadapté, un fou? Ne se trompait-il pas? N'était-il pas la victime d'une illusion? Et en quoi une relation amoureuse était-elle incompatible avec ses idées? Ne pouvait-il pas combiner une vie de famille et son action?

        La brume maintenant était revenue et Cariou était déchiré, sombre! Mais il y avait encore autre chose qui le calmait et qui l'avait retenu! Ses sens criaient, mais sa raison gardait un fond de lucidité et préconisait la patience! Car, outre le coup de fouet, il savait que cette femme n'étais pas venue à lui, parce qu'elle le désirait expressément, bien qu'il dût certainement répondre à certains critères! Non, elle s'était offerte par peur!   

     

                                                                                                                XII

     

        Diego Perez partait au boulot chaque matin, sur son scooter volant! Il avait une particularité! Il ne pouvait démarrer sans qu'on le fêtât! sans qu'on l'admirât! Il demandait donc aux voisins d'assister à son départ matinal et de lui crier: "Hourrah! Hourrah!", sous une pluie de cotillons! Si certains savaient jouer d'un instrument ou avaient une belle voix, ils étaient pressés de les utiliser pour l'occasion!

        Evidemment, si on s'était d'abord prêté au jeu en s'amusant, on s'était vite lassé! Mais Perez était sérieux et son regard était destiné à inspirer de la crainte! On continuait donc malgré soi, en pestant contre sa propre faiblesse! Perez d'ailleurs saisissait la moindre faille et on devait s'intéresser à son scoot rutilant!

        Il finissait par diffuser une colère sourde et après son passage, on en venait à rêver que ses collègues de travail fussent comme lui! "Si chacun demande un public, tous se déchirent!" disait-on!

        Dans RAM, malgré le nombre d'habitants, Leo Brown était connu, ou plutôt une partie de lui-même faisait sensation! Il surfait entre les buildings en ne présentant que son dos, ainsi qu'il aurait été amputé des jambes! On eût dit une boule qui rebondissait, un être difforme et d'un autre âge, un gnome, mais de plus près on comprenait que Brown était très fier de son dos musculeux et qu'ainsi il l'exhibait!  

        RAM était toujours en ébullition! De nombreux gens étaient en colère et manifestaient! Ils se réunissaient devant la tour du Pouvoir et criaient leur haine, ce qui ne laissait pas de surprendre Cariou! Car comment pouvait-on demander la justice ou l'harmonie sociale, en jurant la perte de certains? Voulait-on seulement régner?

        Cariou essaya de comprendre... Il demanda à des manifestants quelles étaient leurs revendications et à sa grande stupéfaction, elles étaient toutes différentes! Il apparut alors qu'on montrait son mécontentement par habitude, pour échapper à l'angoisse, comme si la paix, l'immobilité, la satisfaction même étaient suspectes!

        Cariou alla plus loin... Il se rendit compte que c'étaient quasiment les mêmes personnes à chaque manifestation! Elles ne faisaient que changer de casquettes et de slogans! Un jour, il suivit le cortège jusqu'au bout... Le soir tombait et on se dirigea vers un vieux cimetière! Là, chacun retourna dans sa tombe, sous les yeux ébahis de Cariou! Il n'en parla pourtant pas, de peur qu'on ne sautât sur lui!

        Pour Cariou cependant, le bonheur n'était pas politique!  Certes, il fallait un gouvernement et des mesures, mais la solution était en chacun de nous! La paix ne dépendait pas du salaire, mais Cariou se taisait!

     

                                                                                                                   XIII

     

        Stan Harris se réveilla dans une petite pièce blanche, éclairée par une lumière crue! Que faisait-il là? Soudain, il se rappela... l'incendie du musée, la poursuite  et... Il était allongé sur une banquette et il se redressa... Il avait encore mal à la mâchoire!

        A cet instant, un homme entra, que Harris reconnut: c'était son agresseur! Un flic sans doute! L'homme invita d'une geste Harris à s'asseoir à une table, où lui-même prit place, en déposant un dossier devant lui!

        "J' peux avoir un café? demanda Harris, quand il fut sur son siège.

        _ Non."

        L'homme consultait le dossier et ne disait plus rien. Harris regarda le plafond.  "Bon, fit l'homme en fixant Harris. T'es cuit!

        _ J'ai rien fait! s'écria Harris. C'est pas moi!"

        L'homme soupira et montra un Narcisse: "C'est le tien! fit-il. Et t'es assez branque pour te filmer faire tes conneries! Avec les dégâts, t'a pas fini d' payer! T'es cuit, j' te dis!

        _ Comme le musée, alors? répliqua Harris avec un petit sourire.

        _ Le problème, Harris, c'est qu' tu sais pas t'arrêter! Tu t' crois invincible, pas vrai? T'es encore mineur et tu penses qu'on peut pas grand-chose contre toi! Mais que vont dire tes parents, quand ils verront la facture?"

        Une ombre couvrit le visage de Harris, mais il retrouva vite le sourire! L'homme tenta d'interpréter ce fait... "Ah, je vois! dit-il. Tu as déjà fait le tour de ton père! Tu le méprises ou tu le manipules! C'est ça? Laisse-moi deviner! Quand tu as besoin de quelque chose, tu fais l'enfant, tu es soumis et tu lui dis papa! C'est lui qui a l'argent! Mais autrement tu le considères comme un bon vieux! Il est dépassé! Une vraie relique! Une poire! Toi, t'as déjà compris que le monde était juste là pour te servir!"

        La haine faisait maintenant grimacer Harris: "Et alors? répondit-il. Vous, les adultes, vous avez tout foutu en l'air! Non, mais regardez-moi la merde que vous avez semée! RAM! Une ville prisonnière de la mer, avec un ciel d'orage au-dessus de nos têtes! Et la bouffe? On sait même plus ce qu'on mange, ni comment c'est fabriqué! Tout se passe sous nos pieds, au niveau des égouts! Et vous venez nous faire la leçon!

        _ Et tout ce que tu trouves comme solution, c'est de mettre le feu à un musée! Bravo! Y en a là-dedans! J'ai été comme toi, tu sais! J'étais un beau branleur... et j' me croyais bien plus malin que tous les autres! Je sais comment ça se termine! Un jour, on commet l'irréparable et on termine en prison! Là-bas, on trouve de véritables salopards! On est brisé! Finie la gloriole! On fait encore le fier, mais on rêve plus! On pleure à l'intérieur, tellement c'est dur et c'est moche! On n'en finit plus de souffrir et on regrette le temps passé! La bouffe de RAM, c'était du miel! La liberté de RAM, c'était un paradis!"

        Il y eut un silence, puis l'homme reprit: "J' peux arranger les choses, mais faudrait qu' tu changes! En fait, j' te propose de travailler pour moi!

        _ Ah bon? Et qu'est-ce que ce s' rait?

        _ Tu vas continuer ton p'tit cirque, comme avant! Tu vas continuer à épater tes copains et les filles, sans pour autant détruire quelque chose... Mais tu vas être mes yeux et mes oreilles!

        _ J' comprends pas! Qu'est-ce que vous voulez savoir?

        _ J' veux qu' tu me dises si tu es surpris par un fait, si une situation t'étonne! Il se peut que ce ne soit rien, mais il me faut un rapport régulier!

        _ Mais y a des déjà des caméras partout!

        _ Les caméras ne filment pas ce qui m'intéresse! C'est tes sentiments que je veux! Et ne crois pas que tu vas me posséder! A la moindre embrouille, je ressors le dossier... et tu plonges!"

        Harris et l'homme échangèrent un long regard et ce fut Harris qui baissa en premier les yeux. Puis, il demanda: "Et comment je vous contacte?" L'homme lui donna un numéro, en ajoutant: "Je m'appelle Œil d'or!"

  • Les Enfants Dom

    Dom

     

     

       Voici une nouvelle histoire, qui reprend cependant les thèmes que nous connaissons bien ici désormais! Je vais juste essayer d'écrire un bon récit de SF, cohérent et troublant jusqu'au bout, ce qui veut dire pas trop d'explications, d'actualités, ni surtout de foi! Souhaitez-moi bonne chance! (Vous pouvez aussi me dire ce qui ne va pas...)

     

     

                                       I

     

        RAM! L'une des dernières villes à accueillir l'humanité! On s'y est pressé devant la montée des eaux! C'est une cité gigantesque, sous le ciel orageux en permanence! Toutes les nations y sont représentées! toutes les couleurs, tous les langages, toutes les coutumes! Entre les tours, une circulation effrénée! des voitures, des scoots volants! des accidents, des véhicules qui tombent, sur des piétons effrayés, avant les sirènes hurlantes des secours!

        RAM, une île! entourée d'un océan de déchets mouvants! un océan noirâtre et puant, où seraient nés des monstres, comme dans les légendes! Des éclairs toujours! Des éclaircies parfois! Une pluie boueuse qui salit tout! Une tension permanente! Une haine sourde! La vie pourtant! avec ses appétits, ses devoirs, ses buts cachés, ses espérances, sa folie et ses suicides! Certains sont retrouvés dans la houle molle!

        RAM a trois niveaux! Il y a ce qu'on ne voit pas, sous terre! C'est là qu'on prépare la nourriture de RAM! C'est sa ferme! On y fait pousser des plantes, des légumes dans une lumière aveuglante! Il n'y a plus de racines, seulement des biologistes, portant des combinaisons et des lunettes sombres! On y pratique encore l'élevage, avec des animaux massés, inquiets!

        On y tue des bêtes, à l'abri des regards! Ceux qui travaillent là n'ont pas eu le choix, mais ils forment une confrérie, un monde particulier! C'est ce qui les fait tenir et c'est leur domaine! Malheur à celui qui s'égare ici, surtout il a un air méprisant! On ne le revoit jamais! A côté, on trouve des laboratoires secrets, où on fabrique de la viande et toutes sortes de produits chimiquement! On essaie tout, on manipule la vie dans tous les sens, on fait naître de la matière, des substances, qu'on modèle comme dans un rêve infini!

        Au-dessus est le deuxième niveau, le plus populaire! C'est la foule grouillante! Ce sont les commerces, les magasins, avec leurs étals ou leurs vitrines alléchantes! C'est là qu'on achète à manger, de quoi s'habiller, équiper ou orner son intérieur! Des riches s'y montrent, avec leurs emplettes, affichant leurs rires et leur insouciance, avant de s'envoler vers leurs appartements dorés! Car, même en ces temps catastrophiques, la "farce" de la société continue! Il s'agit encore de montrer son rang, sa fortune, sa réussite, sa supériorité!

        D'ailleurs, les mendiants sont là! miséreux, éteints, amers! Certains sont dignes, fiers, muets et semblent ne rien demander! D'autres, au contraire, tendent la main, insistent, ont un regard lourd de reproches, si on ne donne pas! Entre ces deux pôles, les nantis et les pauvres, le plus grand nombre, la majorité! Apparemment, une déambulation normale! Une vie réglée par le travail! Des attitudes reconnues de tous! Une cohérence pacifique! Mais en réalité des crispations, des mépris, un rapports de force constant! des pièges tendus, des silences humiliants, des connivences bruyantes! C'est que RAM épuise, vide! La ville refuge étouffe, écrase en toute impunité, sans se l'avouer!

        Au troisième niveau, le pouvoir! Une immense tour domine la ville entière! Sa paroi est lisse, opaque, ne renvoie que l'image du monde extérieur! Les premiers étages sont pour l'administration de RAM, mais plus haut?  On raconte d'étranges histoires sur le pouvoir de la tour! comme on invente à loisir sur ce qu'on ne connaît pas et qui intrigue! Mais on dit que le dernier étage permet de voir toute l'étendue de la ville, jusqu'à la mer, comme si on pouvait y surveiller chacun!

        On murmure encore que le pouvoir est entre les mains de créatures repoussantes, des êtres humains qui auraient perdu leur corps, n'en ayant plus besoin, à force d'immobilité! Les créatures ne seraient plus que des sortes de cerveau! Le mystère demeure... et crée la crainte, prisée par l'autorité! En tout cas, la ville fonctionne, il y a de l'ordre, quoique deux RAM coexistent! La nuit, la ville est autre, un véritable coupe-gorge! C'est l'heure des loups!

        Les bandes sortent de leur repaire, se répandent, pour se mesurer, s'affronter, conquérir des territoires, au service de la drogue et de la prostitution! On montre ses muscles, on joue les terreurs! On boit, on s'énerve, on menace, on "plante", on se venge, on tue, on tire! Des meutes parcourent la ville, repoussent la police, incendient des voitures! Les bilans de la nuit sont terribles! Il y a des cadavres abandonnés, à moitié brûlés! La violence s'arrête avec le jour, le service de nettoyage effaçant ses traces!

        Mais RAM s'agite tout le temps, à l'unisson des tempêtes qui s'abat sur ses murs! On ne peut sortir de la ville! Ailleurs, s'il n'y a pas la mer empoisonnée, ce sont des déserts brûlants! Il faut survivre, résister dans RAM! Il faut savoir jouir de son ciel fuyant! C'est une question de patience! La moindre feuille y est un diamant, un regret, un bonheur perdu! la moindre éclaircie la baguette de quelque fée!

     

                                                                                                                         II

     

        "Dis, grand-père, raconte-nous une histoire!

        _ Oh oui, grand-père, raconte-nous une histoire!

        _ Mais vous n'avez pas école aujourd'hui?

        _ Oh non! C'est les vacances!"

        On était dans un de ces écrins si rares dans RAM! un petit oasis, que cultivait un vieux monsieur! Il y avait là quelques rosiers, auxquels le vieil homme était particulièrement attaché et qu'il entretenait avec attention, quand il ne se plaisait pas à s'asseoir sur une pierre, comme maintenant, pour amuser ses deux petits enfants, un garçon et une fille!

        "Alors, grand-père, elle vient cette histoire! dit le petit garçon.

        _ Te voilà bien impatient! répondit le grand-père. Les histoires, il faut les trouver, il faut y réfléchir!

        _ Oh! Mais toi, tu en as toujours plein! fit la petite fille.

        _ Ah bon? Tu es sûre que ne tu ne trompes pas de grand-père?

        _ Hi! Hi! Mais non, y a ta moustache qui pique!

        _ Bon, bon, je vais vous raconter l'histoire de la Lumière!

        _ Ah!

        _ Chic!

        _ Eh bien, la Lumière s'ennuyait dans le noir et elle se dit: "Je vais voyager et partout où j'irai, j'apporterai de la lumière, de la chaleur et je rendrai les petits enfants heureux!"

        _ Oh!

        _ Elle fit sa valise et se mit en route! Mais la nuit était partout et on n'y voyait rien! Il manquait un éclairage et la Lumière créa alors les étoiles, comme ici il y a des lampadaires!

        _ C'est ce qu'il fallait faire!

        _ Oui, mais la Lumière trouva encore qu'il n'y avait personne et que c'était un peu triste! Elle se rendit sur une planète et commença par chauffer la mer!

        _ Hi! Hi!

        _ Oui et dans la mer de petites choses apparurent, qui bougeaient, comme si on les avait réveillées!

        _ Des cellules! Ou plutôt des molécules! affirma le petit garçon.

        _ Mais je vois que j'ai affaire à un connaisseur! répondit le grand-père. Les petites choses étaient déjà indépendantes et il fallait les laisser faire! La Lumière, qui avait tout son temps, se contenta de rester là et de regarder!

        _ D'abord, il y a eu des algues, non? interrogea le petit garçon.

        _ Et puis des monstres! s'écria la petite fille.

        _ Eh oui! dit le grand-père. Des fois la vie était trop grosse, trop grande ou trop méchante! Et la Lumière disait: "Mais y vont finir par m' bouffer aussi!'

        _ Hi! Hi!

        _ A côté pourtant, il y avait des fleurs magnifiques et la Lumière les caressait, pour les rendre encore plus belles! comme elle jouait aussi avec l'eau, en lui donnant plein de petites perles! Et finalement les animaux étaient heureux, car ils étaient chauffés et avaient à manger! Et puis un jour, l'homme fit son apparition! Les êtres humains étaient là et eux aussi, ils découvraient la vie!

        _ Ils étaient pleins de poils et avaient des peaux de bêtes!

        _ C'est vrai! Mais maintenant la Lumière voyageait en eux et leur donnait des idées! Ils pensaient et souriaient! C'était la Lumière qui venait sur leur visage!

        _ Oh!

        _ Voilà une belle histoire, grand-père!

        _ Oui et maintenant vous vous rappellerez! A chaque fois que vous souriez, vous dites à la Lumière: "Continue ton voyage! Continue à faire de jolies choses et à rendre heureux les enfants!" Hein? Vous n'oublierez pas?

        _ Non, grand-père! C'est promis!

        _ Bien, y a maintenant votre maman qui vous appelle! A plus tard, les enfants!

        _ Au revoir, grand-père!"

        Le grand-père regarda affectueusement ses petits enfants s'en aller, puis lentement son visage se figea. Il savait que des hommes et des femmes pouvaient arrêter le voyage de la Lumière! Ils avaient ce pouvoir! Ils l'enfermaient et ne voulaient plus la reconnaître! C'était le drame de la haine et de la destruction! C'était le triomphe du chaos et de la mort!

     

                                                                                                                       III

     

        Niels Olsen, d'origine norvégienne, était un poissonnier de RAM, car il y avait encore quelques pêcheurs! Ceux-ci se frayaient un passage parmi les détritus, qui paradoxalement atténuaient l'effet des tempêtes, et ils arrivaient à trouver des zones moins encombrées, d'où ils ne ramenaient plus malheureusement qu'une seule espèce!

        C'était une sorte de poulpe mutant et dégoûtant, qui avait envahi les fonds! Sa chair gélatineuse et violette était acide et Olsen devait la préparer longuement, avant qu'elle ne perdît toute nocivité! Il avait de donc de rudes journées et maintenant il rentrait chez lui! Après le transport en commun, il marchait d'un air las quand il entendit: "RAM!"

        C'était un petit cri sec, comme un craquement! C'était d'ailleurs peut-être cela! Avec le vent qu'il y avait et la pluie qui à présent tombait, quelque chose derrière lui avait dû céder, mais le son se répéta plus près de lui, entre des poubelles semblait-il! Soudain, Olsen se figea, car il voyait une petite créature noirâtre... On eût dit un enfant sale et difforme! Elle leva une tête apparemment aveugle vers Olsen et prononça: "RAM", en découvrant ses dents jaunes!

        Le Norvégien était une force de la nature, mais il ne put rien faire contre l'horreur qui le gagna! Il traversa la rue et se mit à courir, mais il se rendait compte que la créature n'était plus seule: il y en avait d'autres qui se faufilaient sur le côté! Elles apparaissaient furtivement et étaient douées d'une agilité extrême! Dans sa peur, Olsen s'était perdu et il se retrouva dans un terrain vague, qu'il ne connaissait pas!

        Il glissa sur une butte boueuse et il fut mordu au pied! La douleur le fit grimacer, mais il parvint à chasser la créature à coups de pieds! Il se redressa, aperçut la porte d'un bâtiment et fonça vers elle! Derrière, le cri de RAM se multiplia comme un ralliement!

        Par chance, la porte n'était pas fermée à clé et Olsen entra dans le bâtiment! Il bloqua aussitôt la poignée, avec un court madrier qui se trouvait là! Ce fut un peu de répit et le Norvégien s'épongea le front! L'endroit paraissait désert et on n'entendait plus que la pluie tambouriner sur le toit!

        Pourtant, là-bas, au centre de l'édifice, il y avait une forme blanchâtre, troublante! Olsen s'approcha et son angoisse ne faisait que croître, car il suspectait quelque chose de terrible! C'était un adolescent, au corps d'albâtre! Il était nu et allongé sur une sorte d'autel, il mangeait mollement du raisin!

        Du raisin! Le Norvégien n'en avait vu que dans les livres! L'adolescent jeta sa grappe, d'un geste négligent, puis se mit debout! Il fit face à Olsen, qui recula bien qu'il fût de loin le plus fort! Le poissonnier allait de nouveau s'enfuir, mais, quand il se retourna, il fut cloué sur place! Toutes les créatures, qui le poursuivaient, étaient là... et il y en avait des centaines! Elles étaient muettes, immobiles, comme si elles attendaient des ordres!

        Olsen revint alors à l'adolescent, puis lentement il s'affaissa! Il tomba à genoux et demanda pitié à l'adolescent! Il pleurait, ce qui fit rire le jeune homme! "Oui, tu es mon esclave! s'écria celui-ci! Alors rampe! Rampe l'esclave!" Olsen fit ce qu'on lui demandait! Il se tortillait sur le béton, devant celui qu'il appelait maître! Mais l'adolescent, avec une moue de mépris, le repoussa du bout du pied vers la masse noirâtre des créatures!

        Elles n'attendaient que ce signal et elles se jetèrent sur Olsen, pour le dévorer, en criant: "RAM! RAM!"

     

                                                                                                                 IV

     

        Jack Cariou se réveilla déboussolé: il avait encore mal dormi! Cela lui arrivait désormais presque chaque nuit! L'inquiétude le minait, mais RAM ne faisait rien pour arranger les choses! Il régnait dans la ville une tension constante, qui s'exprimait même par le bourdonnement des bâtiments!

        Cariou avait la sensation de n'être nullement reposé, mais il regarda sa montre et il devait se lever! Il habitait dans une seule pièce, si on ne comptait pas la cuisine et la salle de bains, et il recevait peu de lumière, comme la plupart des logements de RAM! Mais par ailleurs, ici, il n'y avait pas de tables conviviales, de divans moelleux pour accueillir le visiteur, ni de bibelots qui auraient suscité sa curiosité, voire son envie!

        Cariou ne disposait que d'une seule chaise et menait une vie solitaire! Seul un écran témoignait de sa relation au monde, car Cariou ne faisait pas vraiment partie de la vie de RAM! Il ne s'y retrouvait pas! Les joies, les préoccupations des autres lui demeuraient étrangères!

        Il sortit et immédiatement il fut saisi par le vacarme du trafic! Des véhicules décollaient, atterrissaient, fonçaient! Il y en avait de toutes sortes! Beaucoup étaient taillés et brillaient tels des diamants! La richesse s'affichait! Plus c'était gros et plus on en imposait! Des scoots effectuaient des acrobaties dans le ciel! Des surfers même rasaient Cariou!

        De temps en temps, une musique épouvantable couvrait le tout, mais le plus souvent c'était les sirènes d'ambulances qui déchiraient l'air! Elles représentaient les cris d'angoisse de RAM! Car la peur enlevait l'attention et on finissait dans un building! Cariou tombait subitement sur des gens perdus, à côté de leur véhicule accidenté! Pour eux, la vie ne serait plus la même!

        Cariou aimait marcher, même si le bruit autour ne lui permettait pas d'avoir une idée claire! C'était une question d'équilibre! Il sentait son corps exposé et devait s'efforcer de rester détendu et cet exercice n'était pas possible, quand on conduisait, à l'abri du regard des autres! Cependant, beaucoup d'hommes qu'il croisait portaient des matraques!

        C'était sans doute autorisé par la loi..., pour un usage essentiellement dissuasif et pourtant, les propriétaires de ces armes avaient un air menaçant et se posaient en maîtres! Les femmes également disposaient de fouets électriques! Elles les faisaient soudain claquer dans le vide et certaines en riaient, mais on sentait qu'elles étaient déterminées et dures!

        Cariou arriva dans une zone commerçante et il goûtait déjà son calme, quand le sol se souleva et la rue entière se torsada, de sorte qu'elle ne forma plus qu'une spirale, qui entraîna brusquement Cariou sur sa pente! Pour ne pas être happé, il se concentra sur une petite fleur, qui sortait d'une fissure! Il lui accorda toute son attention, il admira le violet doux de son pétale et l'or de ses minuscules anthères et le monde retrouva son aspect normal!

        Les murs étaient de nouveau bien droits et au-dessus courait le ciel tempétueux de RAM! Mais Cariou le savait mieux que quiconque: il venait de subir une attaque, une attaque psychique! Et il chercha des yeux qui en était l'auteur!

     

                                                                                                                 V

       

        C'était un jeune gars adossé à une façade! L'air de rien, il consultait négligemment son Narcisse, un petit écran connecté à RAM et qui servait de source d'énergie! Cariou, qui s'approchait, songea un instant à s'en prendre à lui! Il commencerait par envoyer le Narcisse dans les airs, puis il giflerait cette jeunesse, comme pour la réveiller!   

        Mais, aux yeux des autres, il aurait été le seul agresseur! On l'eût jugé fou et dangereux! N'attaquait-il pas sans raisons quelqu'un de plus faible que lui et qui était à peine sorti de l'adolescence? Son compte aurait été bon! Pourtant, pour Cariou, la perversité du jeune gars ne faisait aucun doute et quand il passa devant lui, il lui fit sentir combien il n'était pas dupe, par toute la tension qu'il transmit à ce moment-là!

        Plus loin, il avait retrouvé son calme et sous une arcade, il entra dans un bâtiment et ouvrit une porte, sur laquelle une plaque disait: "OED, import-export"! En fait, depuis la montée des eaux, il n'était plus question bien entendu d'échanges avec l'étranger, puisque la ville était isolée et vivait en autarcie, mais ainsi personne ne venait solliciter la société OED, qu'on pouvait penser disparue!

        Cariou pénétra dans une salle d'accueil ordinaire, mais qui ne servait que de décor et après une autre porte, il se tint droit dans ce qui ressemblait à un cagibi! Là, un scanner, extrêmement sophistiqué, l'examina de la tête aux pieds, le reconnut et déclencha l'ouverture d'un panneau, qui menait à la véritable OED!

        Cariou salua ses collaborateurs les plus proches, Fahim Macamo et Andréa Fiala! Fahim Macamo était originaire du Mozambique, un pays d'une grande pauvreté, et il avait appris à fabriquer à peu près n'importe quoi, à partir de presque rien! C'était lui le "technicien" de l'OED, qui inventait des appareils utiles à l'entreprise et le numérique était son dada!

        Andréa Fiala était tchèque et psychologue! Elle avait la pénétration, la patience objective des nombreux érudits et philologues, qui avaient façonné l'histoire de sa nation! Elle gardait toujours une certaine tranquillité, qui rassurait et évitait les emballements!  

        "Tiens, regarde ça, Jack! dit Macamo. Je te présente le Narcisse dernier cri! Le N 10!"

        Cariou prit l'objet et aussitôt l'image le captiva! On eût dit les plis capiteux d'une robe rose et des slogans glissaient sur ses ondulations! Puis, l'image devint saccadée, avec des couleurs violacées, pour éclater dans une seule note d'or, comme si on était à un orgasme, et les applications usuelles apparurent!

        Cariou mit quelques secondes à s'en détacher, puis il se tourna vers Fiala: "Qu'est-ce que tu en penses, Andréa?

        _ J'ai réécrit tous les slogans... Tu vas voir, tu vas être édifié!"

        Cariou se mit à lire la feuille qu'on lui avait tendue: "RAM t'aime! Tu es sa merveille! Tu es sa force! Tu es sa lumière! RAM t'attend!"

        "Evidemment, rajouta Fiala, on excite les sens, ce qui amollit la vigilance, afin que le message pénètre mieux!

        _ Eh ben, mes enfants, répondit Cariou regardant tout à tour Macamo et Fiala, la machine tourne à plein régime!"

     

                                                                                                            VI

     

        Stan Harris regarda sa montre: le musée devait être fermé maintenant, il pouvait sortir! Il s'était caché dans les toilettes, en attendant la fin des visites, et il gagna sans bruit une longue salle, où tombaient par intermittences les rayons bleutés de la lune!

        Là, des vitrines montraient les vestiges d'une civilisation ancienne, mais les morceaux de poteries ou de tissus, l'une des premières écritures, des bijoux d'une surprenante beauté et même une momie au visage grimaçant n'intéressaient pas Harris! Au contraire, il était venu détruire tout cela!

        Pourquoi? Il n'en savait trop rien lui-même! Mais ici, tout l'agaçait! D'abord, il y avait la façade, devant laquelle il passait souvent et qui avait toujours cet air propre, avec ces gardiens sérieux et ces visiteurs très chics! Ensuite, l'intérieur l'avait rempli de dégoût, car il était entré une fois et il en avait profité pour repérer les lieux!

        Mais cet ordre qui régnait, comme s'il avait été immuable, ces bois cirés, ces explications à n'en plus finir ou encore ce silence respectueux lui avaient donné un sentiment d'étouffement, d'angoisse, qu'il allait maintenant faire voler en éclats!

        Il était comme ça! Il n'aimait pas ce qui était figé, reconnu par tous! Il avait l'impression qu'on amputait sa liberté, qu'on cherchait à le soumettre! Il avait alors besoin de détruire, de frapper les esprits! C'était plus fort que lui! D'ailleurs, il était déjà fier de certains de ses coups!

        Notamment, une nuit, il s'était joint à des voyous, qui rossaient un type à terre et quelle n'avait pas été sa sensation, quand  sa chaussure avait rencontré le corps mou! Il avait goûté la puissance!

        Mais il savait encore être plus personnel! Pendant des semaines, il avait attrapé des rats, car ils pullulaient sous RAM! Puis, il les avait lâchés dans une maternelle, créant la panique! Il y en avait eu de l'émoi! Le quotidien était bouleversé! Il triomphait!

        Cependant, cette nuit, il passait à un niveau supérieur! Finies les gamineries! Tout l'étage devait exploser et la ville en parler! Un maître était né! Il régla ses bombes incendiaires et se pressa vers une cage d'escalier! Sans difficultés, il émergea sur le toit et au bord du vide, un sourire aux lèvres, il se filma juste au moment où les vitres étaient pulvérisées, par des flammes qui montaient derrière lui!

        Qu'allaient dire les copains? et tous ceux qui suivaient son profil?  Mais soudain il se figea! Il n'était pas seul! Une ombre s'était détachée d'un conduit... Un gardien? Il n'allait pas être déçu! Harris prit son élan et d'un saut prodigieux, il se retrouva sur le bâtiment voisin! Cela aussi, il l'avait envisagé!

        Il se retournait déjà, pour se moquer du gêneur, quand celui-ci à son tour franchit le vide et toucha le toit pas très loin! "Oh! Oh! se dit Harris. Voilà un drôle de client! S'agit pas de moisir ici!" Dès lors, il demanda à son jeune corps tout ce qu'il pouvait donner! Il passait tous les obstacles, avec force et souplesse, comme s'il avait été question d'une danse!

        Il dégringolait, glissait, rebondissait et fut enfin dans la rue! Il avait semé le type! Sûr! Il se permit de siffloter! Il avait réussi son coup! Mais un grand gars lui coupa la route! Il le reconnut tout de suite, à cause de sa combinaison! Se voyant perdu, Harris reprit son rôle d'adolescent pleurnichard! "C'est pas moi, m'sieur! s'écria-t-il! J'ai rien fait!

        _ Oh si! c'est toi! répondit l'homme, qui frappa Harris, le plongeant dans l'inconscience!"

  • L'Enfant Lumière (XXXIV)

    Rocher2

     

     

     

     

     

                                               XXXIV

                                           LE ROCHER

     

     

        De nouveau le monde des Pierres était en proie au chaos!

    Après le virus, c'était la guerre!

    Des chars, des bombes, des morts, des pleurs, des fuites, des enfants seuls, de la misère sous la neige, dans le froid, des ruines, des cris, de l'angoisse, du vide, du désespoir!

    Des images d'un autre temps, qu'on croyait oubliées!

    Un dictateur sème la folie! devient le centre du monde! impose sa loi! fait le malheur de tous! même de lui-même!

    Il est le fruit de bien de lâchetés!

    Il est l'enfant de toutes nos petites dominations!

    Car celles-ci ont d'abord besoin d'argent!

    Et c'est pour ne pas en perdre, pour en gagner plus, que nous sommes devenus dépendants du dictateur! au point de ne plus pouvoir rompre avec lui! au point d'accepter ses premières cruautés, lui donnant confiance, puis tous les droits!

    Nous sommes en partie responsables de la catastrophe d'aujourd'hui, car nous n'avons pas voulu changer au quotidien! Comme nous sommes encore en partie à l'origine du virus, car c'est notre avidité qui nous a conduits à fouiller sous les aisselles des animaux!

    Encore une fois, par la guerre, nous montrons que nous ne savons pas vivre! Nous, les Pierres!

    Et maintenant que souffle sur nous l'haleine glacée du chaos, de la peur, de l'angoisse, comment réagissons-nous? Mais notre domination est déjà prête! Nous ne cèderons rien!  Notre égoïsme est déjà comme un mur! Nous ne changerons pas!

    Certes, certains sont prêts à accueillir des réfugiés! Il y a le mouvement du cœur et la souffrance d'autrui ne nous laisse pas insensible... Mais la haine montre aussi sa sale tête et son fiel! Et quoi d'étonnant? Rappelons le principe: "Plus l'inquiétude grandit et plus la domination se renforce!" Ce sont les crocodiles qui voient leur marigot s'assécher! Nous connaissons cela!

    C'est un réflexe! pour assurer sa sécurité! Le conflit est pourtant loin! Mais la haine est déjà sur ses ergots! Elle ne souffre pas des bombes, ni du froid, on ne lui demande même pas quelque chose, mais elle crie déjà, menace, répand son poison! sans aucune honte, au contraire! Elle se trouve légitime!

    Bien entendu, plus le chaos est présent et moins l'espoir ou la foi sont là! Quand le monde paraît absurde, comment pourrait-on croire? La souffrance et l'égoïsme clament que le ciel est vide! Le désespoir s'installe! Nous perdons confiance en nous! La haine seule a l'air solide et nécessaire! C'est la loi du plus fort!

    L'espoir n'est plus! Nous ne pouvons plus rêver que tout est possible! Une chape de plomb s'abat sur les esprit, qui ne font plus que survivre, se traîner! Mais surtout la peur est là, triomphante, impérieuse! C'st elle qui commande, qui chauffe les nombrils ou encore éteint les bonnes volontés!

    Elle enlève toute lucidité, toute pitié! Elle fait les hommes de fer, d'autant qu'elle n'est pas avouée! La haine, c'est la peur qui crie! Partout, la fermeture, l'abattement, la vie diminuée, l'espoir en berne! Pourtant, la nature continue son chemin... Les premières feuilles apparaissent, d'un vert tendre, fragile... De jeunes feuilles rient bruyamment, car la sensualité se réveille... et dans le cerveau même de nouvelles idées naissent confusément! Le printemps, malgré la guerre et les crises, se prépare...

    Mais ceux qui font le mal ne s'en soucient guère! Ils sont tout à leur peur, à leur égoïsme et ils blessent et n'évoluent pas! Ils sont aussi détruits, non parce qu'une" haine suprême" se vengerait d'eux, mais parce qu'ils créent eux-mêmes la logique qui finit par les anéantir! Ainsi est Poutine , qui ne voulait sûrement pas ce qui arrive aujourd'hui! Il rêvait d'une guerre éclair et voilà un bain de sang et de douleurs!

    A jamais maintenant Poutine aura l'image du bourreau, de l'agresseur, alors qu'il voulait être aimé, être fêté chez lui et craint ailleurs! Ceux qui vivent dans la haine sont emportés par le courant! Ils ne résistent pas au torrent qui passe! Le désespoir les couvre bientôt de sa nuit et détruit leur force! Le chaos mine la confiance et la vague de la peur ne rencontre plus d'obstacles!

    Il existe pourtant un rocher, auquel se retenir! un filon de confiance inaltérable! une tranquillité absolue, même quand tout paraît absolument vide! Celui qui a placé son amour en Dieu ne s'effraie pas, ne s'agite pas et surtout ne commet pas le mal! Car la peur échoue à provoquer sa haine! Il sait que la patience est la solution... Ainsi il garde ses forces, il reste dispoible, quand tout le monde aboie! Il a encore le sourire, au milieu des coups de dents! 

    Celui qui a une foi sincère ne hait pas, ne s'énerve, car il ne veut pas dominer! C'est à ce signe, à ce clame, à cette mansuétude, qui paraît infinie, qu'on voit que l'amour est vrai, confiant! Celui quia une foi sincère n'est donc pas un rêveur ou une source de troubles! Au contraire, il reste l'apaisement, la lueur et il n'ajoute pas au chaos!

    Cela ne veut pas dire qu'il ne souffre pas! Comme les autres, il sent la peur, le vide, l'abandon et la nuit, mais il ne cède pas! Il tient la main de Dieu et ne la lâche pas! Et plus il la "tient" et plus il est serein et peut donner à boire à autrui! Dans la nuit la plus sombre, il attend, il y a quelque chose d'infini en lui!

    La foi est un long et patient travail et c'est d'abord une lutte de tous les jours contre la peur! Tous les autres n'y répondent que par la haine! Il faut écraser, mépriser ce qui fait peur! et donc haïr, vaincre, d'autres hommes! Attendre, rester confiant, paisible, c'est une autre paire de manches! C'est le vrai courage, quand la vie n'est pas directement menacée!

    "Tout est possible" chante encore la nature! Mais chaque chose en son temps!

    La confiance enlève la peur et donc la haine! Elle fait le cœur doux et léger!

    C'est un mystère! une grande aile qui caresse et protège!

     

     

  • L'Enfant Lumière (XXXIII)

    Chant

     

     

     

                                     XXXIII

                                  LE CHANT

     

     

     

    "Je t'apprendrai le génie de Dieu! chanta l'enfant Lumière!

    Je t'apprendrai la fin de la guerre!

    Je t'apprendrai la joie infinie!

    Je t'apprendrai le mystère!

    Car je suis élevé, ravi, malgré le bruit, le chaos, la violence, l'égoïsme et la nuit!

    Je t'apprendrai la grâce, le sublime ciel bleu et les magnifiques nuages!

    Je t'apprendrai la lumière qui baigne toute chose,

    Qui caresse toute chose!

    Je t'apprendrai la folie et la misère!

    Je t'apprendrai l'infini génie de Dieu,

    Qui veut le bonheur des Pierres malgré elles!

    Qui les aime malgré elles!

    La guerre est finie, elle est vaincue!

    Je sais, elle continue et il y a encore des morts et des pleurs et des fuites!

    Mais la guerre est vaincue!

    Je sais, Poutine prendra peut-être Kiev!

    Il tuera peut-être Zelensky!

    Mais il a perdu, car il représente la domination physique!

    Or, la domination physique est terminée!

    C'est maintenant le temps de la domination psychique!

    Nous sommes à l'ère de la communication!

    C'est la couche de la pensée!

    C'est aussi la mondialisation!

    C'est l'individu qui partout est davantage!

    Il existe par le Web, il donne son avis!

    Il existe par RAM!

    Il domine psychiquement!

    S'imposer physiquement n'est plus suffisant!

    La guerre est aussi celle de l'image, de l'opinion!

    Or, Zelensky est vainqueur!

    Poutine est d'un autre temps!

    Il n'a pas vu, ni compris que la domination physique est terminée!

    On ne peut plus s'imposer seulement physiquement!

    Il faut plaire psychiquement!

    C'est que le monde est maintenant plein d'individualités!

    Qui jugent, qui choisissent!

    La domination physique n'est plus! Elle s'en va!

    Ce n'est plus son temps!

    Même si Poutine gagne sa guerre, sa position sera intenable!

    Le monde entier lui tourne le dos!

    Il est honni par l'esprit!

    Il est honni par RAM!

    L'égoïsme est à l'origine de la fin de la domination physique!

    Plus il y a d'individus, qui veulent être, se développer, penser, jouir,

    Et plus la domination physique est impossible!

    Ainsi par l'égoïsme arrive quand même l'esprit!

    C'est pourquoi je parle du génie infini de Dieu!

    C'est pourquoi je parle du bonheur des Pierres malgré elles!

    C'est pourquoi je parle de l'amour de Dieu malgré l'aversion des Pierres!

    La domination psychique n'est pas la paix!

    Mais ce n'est plus la guerre physique!

    Ce n'est plus la destruction par les bombes, les canons!

    C'est la nouvelle, la bonne nouvelle!

    Sous le ciel bleu et les magnifiques nuages!

    C'est la fin de la domination physique!

    Je te dirai comment j'ai été ravi

    Et quelle est ma joie!

    Car Dieu est magnifique!

    J'étais perdu et je suis maintenant de nouveau joyeux!

    Je retrouve le grand souffle, le grand mystère!

    Et je le bénis et je le chante!

    C'est comme ça! C'est ma joie, mon allégresse!

    Je chante le grand vainqueur!

    Le grand génie!

    Mon cœur déborde!

    Sous le ciel bleu et les magnifique nuages!

    Malgré le chaos, le bruit, la haine, l'égoïsme, la nuit et la guerre!

    Mon âme est ravie et je danse!

    Existe-t-il un bien plus précieux!

    C'est inexprimable!

     J'étais sombre, malheureux, je serrais les dents!

    J'attendais, j'étais lourd et me voilà chantant!

    Et je t'apprends la fin de la guerre, de la domination physique!

    Je t'apprends la venue de l'esprit, à force d'individualités!

    A force d'égoïsme!

    Là est le tour de force!

    Là est le génie!

    L'individualisme mène à l'esprit évidemment!

    A travers RAM!

    Zelensky est le maître de RAM, de la Toile!

    Poutine est en la nuit, le monstre, l'ennemi!

    Il est le plus fort physiquement,

    Mais le plus faible par l'image!

    La haine est pourtant toujours là!

    Elle conduit à la destruction!

    Elle vient essentiellement de l'orgueil!

    Mais l'évolution continue!

    Vers les nuages et la beauté!

    La domination physique n'est plus,

    Même si elle fera encore beaucoup de mal!

    Un pas est franchi! C'est RAM qui s'étend!

    C'est l'individu qui dit son avis, partout dans le monde!

    C'est l'individualité, la conscience encore informe qui apparaît!

    C'est l'esprit prodigieux qui appelle,

    Qui travaille, qui pousse!

    O joie sereine, puisses-tu la connaître toi aussi!

    Puisses-tu toi aussi t'enchanter de ce monde resplendissant!

    Puisses-tu garder cette confiance, cette joie infinie!

    Dieu est Lumière!"

  • L'Enfant Lumière (XXXII)

    Guerre

     

     

     

     

                                           XXXII

                                      LA GUERRE

     

     

        La domination s'ennuyait! Elle avait fait le vide autour d'elle! Elle était seule dans son château et celui-ci était bien isolé, à la limites de terres froides et arides! Plus à l'est, il n'y avait que de grandes forêts impénétrables ou la steppe gelée à perte de vue! C'était la vie sauvage!

        A l'ouest par contre, la civilisation avec ses richesse battait son plein! Là était la lumière, le devant de la scène, la gloire! Là était le centre du monde, la fin du sentiment d'être à l'écart! Là était la chaleur, le firmament, le rêve, le remède face à l'angoisse! Là semblait être la solution, le sens de la vie, l'accomplissement!

        La domination pourtant était responsable de son isolement! Elle avait mis en prison tous ses opposants! Elle avait même cherché à les assassiner! Car elle seule devait triompher!  N'était-elle pas la domination? Elle faisait peur au peuple, qui n'osait plus manifester son mécontentement!

        Le pauvre qui tendait la main n'intéressait pas la domination! Quelle grandeur il y avait à se pencher sur le petit, le faible, le blessé? Quel bonheur il y avait à penser aux autres? Quelle ivresse à les respecter? La domination aimait par-dessus tout la force, la main de fer! Là était sa façon, son domaine, son chant!

        La domination n'eut plus bientôt personne à vaincre et l'ouest revint dans ses mirages! Elle se ferait craindre du monde entier! Son nom serait sur toutes lèvres! On ne parlerait plus que d'elle! Enfiévrée, elle alla rejoindre son étalon préféré: le cheval de la guerre! Elle caressa le poli noir et brillant de ses flancs puissants! Le vent de la puissance la remplit tout entière!

        Peu importe les cris, les larmes, les morts, les viols, la détresse, la fuite!  L'ennui et son angoisse n'existaient plus! Le cheval de la guerre était prêt! Tout était prévu! Le plan avait été minutieusement étudié! Les failles des adversaires étaient connues! On saurait en profiter! On écraserait! On répandrait la terreur! On détruirait tout ce qui serait devant! Enfin, on se sentirait vivre!  

        Quel mépris la domination n'avait-elle pas essuyé dans sa solitude? Les autres l'avaient narguée, réprimandée même et elle avait souri! Elle avait fait le dos rond, pour se préparer, se venger! On allait voir de quel bois elle se chauffait! Elle ferait payer tous les affronts avec usure! Elle leur montrerait à tous combien ils étaient petits, lâches, insignifiants! A son tour de mépriser!

        Des agents, telles des taupes, avaient été chargés de miner le terrain, d'envenimer les querelles, d'exciter les haines! On trouva des pantins, on les habilla, les forma et ils se proclamèrent chefs, gagnés par l'ivresse de la domination! Ils rêvaient eux aussi! Ils se voyaient déjà grands et riches! Et ils n'étaient que des pions et des esclaves!

        Puis, des boîtes de serpents furent ouvertes, pour semer l'effroi et rendre fous! Partout, le poison faisait son effet! Les serpents racontaient que la domination était en réalité un ange, un défenseur, un innocent, une victime! Ils disaient que les barbares étaient les gens calmes, paisibles, que les démocraties étaient sournoises, que l'ordre et la loi n'étaient que fiel et mensonges!

        Et on croyait les serpents! On les fêtait même! Ils justifiaient la haine, lui donnaient à boire, l'exaltaient! Partout, la domination relevait ses sœurs! Les fous allaient chantant dans les rues, devant les fumées des bombardements! Ils étaient hypnotisés par les serpents, qui ne cessaient de siffler! Plus loin, la domination se dressait lentement de toute sa hauteur, comme une ombre gigantesque! Le cheval de la guerre trépignait!

        Et déjà l'angoisse serrait les cœurs! Et déjà les gens fuyaient! Et les enfants pleuraient, ne comprenant rien! O le visage perdu, inquiet des femmes! Mais qu'importait! La domination voulait son ivresse! Elle attendait depuis si longtemps! Elle avait tellement joué les gentils et les souris! Et à quoi cela avait-il servi? On l'avait muselée davantage! Elle se voyait contrainte, humiliée pour l'éternité! Vive l'acier du glaive, la force, le pouvoir!

        Les Pierres étaient pourtant atterrées! Le soleil parfois brillait, mais quelle saveur maintenant pouvait-il avoir? La domination n'avait-elle pas raison, puisqu'elle s'imposait? Le monde n'appartenait-il pas au plus fort, n'était-il pas dépourvu de sens? Ne fallait-il pas penser qu'à soi? Malheur aux faibles! Ils étaient condamnés à disparaître! Ainsi la domination murmurait dans le cœur de chacun, qui sentait le froid du chaos!

        La domination, elle, rigolait: elle ne s'ennuyait plus! Elle racontait à qui voulait l'entendre qu'elle n'avait pas eu le choix, que c'était elle la victime, qu'elle avait agi par sagesse! Jamais elle ne veut se voir! Elle n'aime pas la Lumière! Elle n'a pas de haine! Ni même d'amour-propre! Elle n'a que des devoirs, des responsabilités! Ce sont les autres qui sont avides! menteurs! La domination n'aime pas la Lumière! Elle n'a nul mépris, sous son pied de fer! Ce n'est que la nuit qu'elle rigole! On ne peut pas tout avoir!

        La domination doit se justifier à ses yeux! La paix, elle, n'a pas besoin de dominer! Pourquoi le ferait-elle, puisqu'elle est heureuse, qu'elle a confiance, qu'elle n'a pas peur? La paix est enchantement, elle se suffit à elle-même! Sa joie, c'est l'existence de Dieu, nullement le pouvoir! Elle a confiance, c'est cela la foi! Pourquoi voudrait-elle commander?

        La guerre, c'est une tragédie, mais ce n'est aussi que de la domination pure! Ce n'est que la domination de chacun à son plus haut degré, débarrassée des lois!

        La paix s'enchante du monde! Elle est utile! Elle donne un sourire, malgré la haine! de l'espoir malgré le malheur! La paix, c'est de la force, car la foi, c'est l'absence de peur! Celui qui a confiance n'a pas peur et reste disponible! C'est la peur qui fatigue, qui use, qui conduit à la domination!

        A priori, la guerre, c'est elle la force! Le vainqueur se sent supérieur, il triomphe, mais il a provoqué la haine, qui ne rêve que de le détruire! Où est la tranquillité de la domination! Où est son bien? Dominer, pour ne plus avoir peur, c'est régner sur des esclaves, qui ne rêvent que de renverser leur oppresseur! La domination, comme la guerre, sont sans fin!

        La guerre, c'est le trouble! Celui qui croit se tient droit: que craindrait-il? Il n'est pas soumis, il est libre, car Dieu est amour! Pourquoi se troublerait-il? Il est de la rosée pour ceux qui souffrent! Il reste une lumière dans la nuit, un sujet d'étonnement! Il a la vérité, pourquoi la craindrait-il? Il est comme un lac qui mire les montagnes!

        La violence détruit, mais elle naît de nos peurs, de nos haines, de nos dominations, de nos lâchetés! Celui qui croit apprend la confiance, l'amour, la patience et il n'a plus peur, de rien! Que sa joie éclate, crève, car rien ne peut la tuer, pas même la mort! Que sa joie, éclate, perce, car il n'existe pas de limites qui pourraient l'enfermer! Dieu a-t-il des limites?

        Que celui qui aime chante! malgré la guerre! Car si la violence détruit, elle n'est pas victorieuse! Dieu est par-delà la mort et la foi ne peut mourir! La vérité rayonne éternellement et la domination s'accroche à un pieu savonné!

        Que celui qui aime se réjouisse! Il est un lac qui mire les montagnes! Il donne à boire! Il reste une lumière dans la nuit!

  • L'Enfant Lumière (XXXI)

    Haine

     

     

     

     

                                                 XXXI

                                             LA HAINE

     

     

        Qui dira la folie de RAM? Qui dira la folie des Pierres? La bulle dominatrice est aveugle et ne veut qu'elle! Elle ne cherche qu'à s'imposer, pour ne pas voir son néant! Les Pierres enrageaient, à cause de la pauvreté de l'hiver! Le froid, le gris qui régnaient, étaient comme une mer vide pour la domination! La haine se levait, faute de patience et elle crachait des flammes!

        Dans RAM, les Pierres voulaient détruire et couraient à l'assaut! C'était un véritable champ de bataille, où on s'égorgeait joyeusement, comme "au bon vieux temps"! Certains y devenaient fous, jouaient les paons, ne pensaient qu'à eux! C'était la haine qui les conduisait! Il y avait de la misère, de la peur, des enfants écrasés, la mort menaçait, mais peu importe! La haine ferme le cœur et les yeux!

        Si la domination n'est pas anéantie, abattue, la haine reste souveraine! On peut dire que la haine est le chien de la domination! Dès que celle-ci est menacée, celui-ci aboie, montre les dents et attaque! La haine protège la domination! Plus  elle est vive et plus la domination est assoiffée, en quête de nourriture, de respect, de reconnaissance! Mais peut-on apaiser la faim de certains? L'attention que l'on donnait à des Pierres semblait se perdre, tels des grains de poussière, dans un abîme de nuit!

        L'enfant Lumière connaissait le temps! Il n'était pas enfermé dans la bulle dominatrice! Il connaissait le cheval de la haine, car comment aurait-il pu l'ignorer? N'était-il pas lui-même issu des Pierres? Il connaissait la puissance de la haine, mais justement il n'en voulait pas! L'enfant Lumière savait attendre et il ne s'alarmait pas de l'hiver! Il avait confiance! Il savait que tôt ou tard viendrait sa nourriture! Le cheval de la haine ne l'impressionnait pas, car la domination ne mène nulle part! C'est une impasse, une roue pour hamsters! 

        L'enfant n'avait pas besoin de dominer, car il n'était pas inquiet! Ceux qui vivent avec de la haine ne sont pas heureux! Ils ne regardent plus le monde, ils ne s'enchantent plus, ils ne goûtent plus les plaisirs essentiels: avoir à manger, être au chaud, voir le soleil, admirer la force du vent, la courses des nuages! La haine accapare en entier l'esprit, le rend esclave, ne lui permet plus de se détendre, d'être créatif, de se renouveler!

        La haine fausse le jugement!

        Heureux celui qui aime! Heureux son éternel printemps! Heureux celui qui croit, il rira de la haine! Heureux celui qui comprend et qui pardonne, car celui-là est riche! Heureux celui qui est patient et qui aime, celui-là ne se perdra pas! Heureux celui qui quitte la bulle dominatrice, pour accueillir la Lumière!

        Heureux celui qui aime, car il vainc la mort! Heureux celui qui doute, car il saura peser! Heureux l'humble, car il saura donner! Heureux celui aime, car il n'aura pas peur... et il ne mordra pas!

        Les Pierres voulaient garder leurs illusions et donc leur mépris ou leur haine! C'est le "choix" de la bulle dominatrice! C'était la loi de RAM! Or, que dit la haine? Elle dit: "Regarde-moi! Je te suis supérieur! Moi seul existe! Ne suis-je pas fantastique!

        La haine est seule donc! Elle isole! Elle ne veut pas voir le monde autour! Elle dit: "Ici, c'est dur, c'est l'enfer! Il y a pleins d'ennemis, de problèmes!" Elle va à ses plaisirs, comme à l'échafaud! Elle a tout et elle n'est pas heureuse!

        La Lumière dit: "Regarde, je baigne toute chose! Tu es ici chez moi et donc je t'aime! Regarde, tu es au paradis! Pourquoi aurais-tu peur! Regarde comme je t'aime, comme vivre est bon! Regarde ma création infinie, donne-t-elle des bornes à ta joie?"

        Mais la haine dit: "Tout est sombre! La Lumière n'existe pas! Tout est dur!" et la bulle dominatrice s'étend! Et la haine lutte contre la Lumière!

         Heureux celui qui voit la Lumière! Il voit les limites de la haine, son impuissance, sa folie, sa misère, son piège! Heureux l'Enfant Lumière, doux est-il! Comment quitter la bulle dominatrice? Comment quitter la haine? C'est facile! Cela commence par la confiance... C'est cela l'amour... On donne, on parle, on confie, on avoue sa peur! On fait un premier pas!

        La Lumière n'est pas troublée... Elle est comme un lac de montagne et pourtant sa puissance est sans limites! Heureux celui qui apprend son temps, qui l'aime et a confiance en elle! Celui-là n'est pas perturbé par sa domination, car il possède un bien plus précieux! Qu'importe sa gloire, sa réussite, sa place, sa fortune! La domination est une chaîne et ne rend pas libre! 

        La Lumière a tout son temps et les choses s'effectuent! La Lumière n'est ni pressée, ni lente! Elle est en paix et donne la paix! Heureux celui qui est en elle et qui la connaît! La domination va par les rues, haineuse ou peureuse! Elle est prisonnière d'elle-même! Elle est son centre et veut être le centre! Elle est bientôt déçue, car personne n'est le centre, puisque tout le monde veut l'être! Alors la haine aboie et détruit!

        Ainsi étaient les Pierres dans RAM, jamais contentes! toujours à dénigrer, à trouver des coupables, à crier à la ruine, à la décadence, à la catastrophe! Et toujours des inquiétudes, un flot ininterrompu d'inquiétudes et donc de fatigues! Les Pierres vivaient en enfer et avaient tout! Comment auraient-elles pu être heureuses?

        La vanité était parmi elles! C'est une forme de la domination! Elle jugeait d'une manière péremptoire, avec hauteur et sous elle tout devenait noir, perdu, misérable, dangereux! Ainsi parlaient les Pierres éternellement! Car la domination ne mène nulle part! C'est un enfermement!

        La Lumière caresse le monde et murmure "Tu es au paradis et comme je t'aime!" Comment l'Enfant Lumière aurait-il pu être malheureux?

  • L'Enfant Lumière (XXX)

    Chaos

     

     

     

     

                                               XXX

                                          LE CHAOS

     

     

        L'enfant Dom regarda dans son smartphone et s'admira! Dans la rue, des voitures s'élevaient à la hauteur des yeux, comme si elles avaient voulu "happer" le paysage! Mais personne n'était content! Partout, il y avait des heurts, des cris, des révoltes, de la colère! Chaque jour, une profession "sortait de ses gonds", déversait sa rancœur, manifestait, saccageait, détruisait! Des "Antitout", par là dessus, sillonnaient le pays, comme s'il eût été le pire de tous!

        Mais avait-on faim? Etait-on malade? Avait-on des douleurs physiques insupportables? Une comète fonçait-elle sur la Terre et allait-elle la pulvériser, tout anéantir? Manquait-on de médicaments? N'avait-on pas les appareils pour examiner le corps, voir les maladies? Les soins n'étaient-ils pas remboursés? N'y avait-il pas de médecins?  

        Vivait-on dans la crasse, les détritus? Devait-on aller chercher de l'eau au puits? Devait-on faire du feu, pour cuisiner à midi? N'avait-on pas de chaises, de tables? N'y avait-il pas le choix entre deux mille fromages, cinq mille lampadaires, huit mille marques de lessives? Ne croulait-on pas sous le nombre de yaourts, de voitures, de scoots, de chaussures, de vêtements, de montres, de lunettes, de chocolats, de pharmacies, de banques, de boulangeries? 

        Habitait-on des huttes de boue séchée? Les routes étaient-elles pleines de trous? Ne pouvait-on pas tout acheter d'un simple clic? Ne pouvait-on pas se laver à volonté, sentir bon? Y avait-il des mines explosives dans la campagne? L'horizon était-il fermé par des barbelés? Souffrait-on du froid? Mourrait-on sous la botte de quelque bourreau? Ne pouvait-on pas lire, rêver, contester même? Etait-on emmené vers des camps, synonymes de l'enfer? N'avait-on pas tout en fin de compte?

        Mais le chaos triomphait! Même les chefs d'Etat perdaient la tête! On reparlait de guerre, comme si tous les morts des précédentes voulaient de la compagnie, comme s'ils n'existaient pas, comme si leurs milliers de petites croix blanches n'étaient pas suffisantes! Mais on n'en avait jamais assez, même du sang! Quel mal nous taraudait? Pourquoi n'étions-nous pas heureux? Nous n'étions pas assez payés, selon les uns! Pas assez de reconnaissance, selon les autres! Une maladie nous entraînait, nous accablait, et pourtant nous ne cherchions pas les vrais remèdes! Nous nous contentions de crier, ça, nous savions faire!

        La reine Beauté vit que le chaos jouait contre elle et son royaume et elle se décida à rendre visite aux Pierres, pour les aider, les soulager! Elle s'approcha d'abord d'une jeune Pierre, un grand garçon qui buvait sa bière sur le trottoir et qui la jeta vide dans une poubelle jaune, comme si celle-ci n'était pas privée! Mais la jeune Pierre semblait traîner tout le malheur du monde et vouloir défier la Terre entière!

        La reine Beauté dit: "Pourquoi parais-tu si abattu? Regarde la blancheur de ce goéland, n'est-elle pas immaculée? Et les nuages là-haut, ne sont-ils pas animés par un souffle puissant? Vois encore ces fleurs sur cet arbuste: leur rose n'est-il pas délicat? Sent leur parfum: n'est-il pas frais et enivrant? Et leurs branches, ne forment-elles pas un dédale des plus savants? Comme les oiseaux aiment leur ombre, qui les protège et leur permet la paix!

        _ Mais qu'est-ce que tu racontes?

        _ Ce que je raconte, c'est que si tu prenais un peu conscience de la beauté qui t'entoure, tu saurais alors combien tu es aimé et tu cesserais alors d'en vouloir à tout le monde ! Ta vie changerait du tout au tout! Tu n'aurais plus peur et...

        _ Mais je n'ai pas peur!

        _ Mais si tu as peur, quoique tu sois costaud! Et c'est d'ailleurs la peur qui te fait agressif et méprisant! Mais tu ne l'avoueras pas, à cause de ton orgueil!

        _ La vieille, tu me gonfles! J' vais rejoindre mes potes... On va prendre une bonne cuite et malheur à ceux qui n' fileront pas doux!

        _ Je ne suis pas vieille, bien au contraire! Je suis d'une force infinie, même pour le plus petit grain de matière! Je suis un torrent d'amour, mais tu es fermé! 

        _ On me hait, parce que je suis un étranger... Alors tes boniments!

        _ Ceux qui te haïssent sont comme toi! Ils ne me voient pas, ni ne veulent me voir! Ils vivent dans la crainte, le rejet! Ils se croient seuls et qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes! Ils ne se libèrent pas!"

        Pour toute réponse, la jeune Pierre urina contre une maison, en rotant, et la reine Beauté s'en alla plus loin! Elle trouva bientôt des agriculteurs en colère, qui jetaient du beurre pris dans un supermarché! La reine Beauté s'adressa à eux:"Est-ce que je vous ai un jour trahis? L'épi ne pousse-t-il pas ses barbes, tels les rayons du soleil? Le pommier ne croute-t-il pas sous ses fruits? Le maïs ne se dresse-t-il pas fier? Le chou n'est-il plus pommé? La vache ne fait-elle plus son lait paisiblement? Les champs ne sont-ils plus gras sous la rosée?

        _ Hein? Mais la grande distribution est en train de nous gruger! On va pas y arriver! Qui nous donnera du pain pour demain?

        _ Mais moi! Ma générosité sans limites n'est-elle pas un gage de sécurité? Comment pourrais-je vous abandonner? Mais vous ne me regardez, ni ne m'aimez plus! C'est vous qui m'avez abandonnée! Où est mon rythme, ma sagesse dans vos travaux! Vous ne quittez plus vos tracteurs! Vous-mêmes êtes obsédés par le rendement et vous voilà dans la peur, la révolte!

        _ Eh! Oh! La fleur bleue! On vit dans un monde de requins! Pousses-toi de là, on va mettre le feu aux palettes!

        _ Si vous êtes autant en colère, ce n'est pas parce que vous avez faim! C'est bien parce que vous vous sentez méprisés, exploités! C'est votre ego, votre amour propre qui gémit et qui crie!"

        Mais personne ne répondit à la reine Beauté et elle partit! Elle fut bientôt en face d'infirmières qui manifestaient aussi et qui criaient: "Pas seulement des primes, mais du respect!" Là encore on était plein de violence et la souffrance était palpable! La reine Beauté les arrêta et leur tint ce discours: "Vous demandez du respect, mais où y en a-t-il plus que dans les yeux du malade? Ne vous est-il pas reconnaissant de vos soins?  Ne montre-t-il pas combien il est soulagé? N'est-il pas plein de gratitude, quand vous le rassurez? Quel est donc ce respect qui vous manque?

        _ Nous travaillons comme des chiens, jusqu'à plus d'heures! Nos moyens sont dérisoires! Nous avons l'impression qu'on se moque de nous! Personne ne s'intéresse à nos problèmes?

        _ Comment? Je vous ai parlé des yeux du malade, mais ne suis-je pas la fraîcheur qui entre par la fenêtre, la lumière qui réchauffe la chambre? Ne suis-je pas le drap immaculé, le silence de vos chaussons? Ne suis-je pas la peau bronzée sous la blouse, l'œil bleu sous le cil? Ne suis-je pas l'odeur des cuisines, l'ombre apaisante des couloirs, l'arbre du parking, le nuage brillant ? Ne suis-je pas le regard complice parmi vous, votre sourire, vos cheveux parfumés, aux mille couleurs?

        _ Personne ne nous aime? Nous sommes des laissées pour compte! 

        _ Mais vous ne me regardez plus! Vous m'ignorez! Vous êtes en furie, car c'est votre égoïsme qui souffre! Venez à moi et vous rirez de ceux qui vous méprisent et vous exploitent! Car je vous apporterai la paix et vous verrez qu'ils ne sont pas heureux! Qu'importe la richesse, si le bonheur n'est pas là?

        _ Nous n'y arrivons plus! Nous ne savons plus comment finir le mois!

        _ Je comprends, mais comment pourriez-vous déjà avoir assez d'argent, alors que vous ne savez même pas apprécier les choses? Il vous en faut toujours plus, parce que vous n'êtes pas en paix! C'est ce que vous poursuivez qui vous épuise! Je vous montrerai comment vous enchanter du monde et vous économiserez sans peine, sans avoir honte, avec joie! Votre but ne sera plus votre ego!

        _ Et on sera trompé jusqu'à l'os! On continuera à être des esclaves et les autres s'en mettront plein les poches! 

        _ Qu'est-ce que ça peut faire, si vous, vous êtes heureuses?

        _ Oh! Mais elle nous pompe cette mégère! Nous, on veut se défendre et pas être des moutons! Ecarte-toi de là, la bourgeoise!"

        Elles repoussèrent la reine Beauté et leur cortège continua, avec les mêmes cris! "Elles ont peur! fit une voix près de la reine Beauté. Tu sais ce que c'est!" La Dom était là, contre un mur, comme un caïd de quartier! Il roulait des mécaniques et rajouta: "Ils ont peur et plus ils ont peur et plus c'est le chaos... et plus ils sont à moi!

        _ Je sais! Ils m'ignorent et ils sont perdus! Seulement, en allant vers toi, ils se donnent une vie de misère! Ils vont manger des cailloux! L'amertume les comblera!

        _ Peuh! Ils ne vont quand même pas croire à ton miracle!

        _ Pourtant, je suis partout, à l'infini! Il suffit de me regarder!

        _ Ils en sont incapables!

        _ Je suis comme l'eau qui pèse!

        _ Ils résistent!

        _ Est-ce qu'on résiste au soleil?"

  • L'Enfant Lumière (XXIX)

    Buzz

     

     

     

     

                                                XXIX

                                             LE BUZZ

     

     

        Le buzz était le point d'orgue de RAM, son eldorado! RAM avait effacé les frontières et le buzz concernait la Terre entière! C'était une pluie d'or, de "like"! C'était la manne de RAM! On sortait de l'anonymat, de la foule, de la grisaille! On s'élèvait dans une apparente lumière! On était quelqu'un ou quelqu'une!

        Pourtant, les admirateurs étaient là pour suivre un mouvement! Ils se seraient trouvés encore plus invisibles, plus transparents, s'ils ne participaient pas à l'événement! Le buzz avait quelque chose de factice! Mais il était un effet normal de la domination: briller, réussir, être aimé nous séduit!

        Avec RAM, la bulle dominatrice de l'humanité était étendue sur toute la planète et ne semblait pas avoir de sens... Autrefois, la bulle dominatrice servait des idéologies, comme le communisme notamment! Celui-ci formait une bulle hermétique, très hiérarchisée et à laquelle tout de le monde devait obéir! C'était une bulle criminelle et pleine de folie, qui pouvait détruire au nom du bien de tous! C'était le prétexte: à bas l'égoïsme du particulier, pour un bonheur collectif! La religion chrétienne n'a pas non plus agi autrement, car elle a saisi le message évangélique pour sa domination et elle est devenue une autorité, qui a longtemps été oppressive, alors qu'elle représentait l'amour!

        Aujourd'hui, ce qui reste de son pouvoir peut encore paraître absurde, car la "bonne nouvelle", c'est que Dieu nous aime! Pourquoi alors ces temples austères et ces croix comme des reproches? Ce sont des outils pour contrôler, même si la majesté de Dieu est mise en évidence... Mais ainsi, en ce qui concerne le communisme, Lénine et Staline, qui n'ont jamais travaillé de leur vie, ont pu tuer à la tâche, dans des camps et le froid, des millions d'individus! Horreur! Notre histoire est un fleuve d'horreurs... et nous continuons comme si de rien n'était!

        RAM était comme un miroir pour les Pierres, une onde narcissique! On s'y voyait communiquer avec les autres, d'autant qu'on était seul dans le monde physique! C'était quasiment un rêve, où les distances et les inhibitions n'existaient plus! On y prenait une grande importance, alors qu'on était anonyme dans la rue! On y croyait en soi et on trouvait cela naturel!

        RAM était comme le reflet d'un ville au bord de l'eau, la nuit! Il semble plus beau, plus dense, plus lumineux que la cité elle-même! Il donne envie d'y plonger, comme si on pouvait atteindre la ville sans son bruit, sa pollution, sa violence!

        Pourtant, RAM avait ses chefs, ses bandes, son injustice, ses attaques! On y était aussi victime et il arrivait qu'on se tuât dans le monde physique, à cause d'un harcèlement numérique ! Si RAM avait l'air d'un monde idéal, il n'en était pas moins créé et commandé par notre domination naturelle!

        Il y avait des codes, des mots d'ordre, des rendez-vous, qui effectivement prenaient forme en dehors de RAM! Sur une place, soudain, une foule apparaissait, chacun y discutant avec son petit groupe, comme s'il n'y avait aucune raison commune d'être là!

        Mais on était heureux d'avoir répondu présent, de participer à l'événement! On était ainsi à la page, on représentait l'élite! Peu importe qu'on fût au fond un mouton, car tout de même quelqu'un avait dit: "Allez là-bas!" et on avait obéi! Mais on faisait encore le buzz, même s'il était collectif! On se donnait en spectacle et les autres devaient nous admirer, nous envier!

        Ainsi, RAM surgissait soudain dans le monde réel, y montrait tout son pouvoir, effaçant les choses autour! La domination numérique transformait le monde physique! Certains étaient prêts à tout pour faire le buzz dans le quotidien! La domination naturelle était maintenant en fonction de RAM, à ses ordres!

        On se filmait avec son smartphone, comme si RAM avait été une personne! On dialoguait avec lui, car on se savait suivi par beaucoup d'autres! On se mettait en scène, toujours soucieux de l'effet qu'on produisait! RAM devenait le témoin de notre vie! A tout moment, il pouvait tromper notre ennui, notre angoisse!

        Des plates-formes accueillaient les films, les messages et aussitôt ceux-ci pouvaient provoquer le buzz! Telle star se dénudait ou piquait une crise! RAM s'agitait, jugeait, célébrait ou condamnait! En cas de buzz réussi, on était rassuré, toujours puissant, ainsi qu'on aurait pris un "shoot" de domination!

        Mais que se passait-il quand on n'était pas connu? Comment intéresser RAM dans ce cas? La réponse vient d'elle-même: il fallait créer un mini séisme, en scandalisant, en transgressant les lois! Il fallait avoir recours à l'interdit et même à l'inimaginable! On se filmait violant une femme, battant à mort quelqu'un ou découpant une tête! On trouvait ça très drôle, car RAM cautionnait! Le fait d'être en exhibition enlevait de la gravité à l'acte, comme s'il n'eût été qu'un spectacle, une performance d'acteurs!

        RAM triomphait, car une violence qui n'était pas filmée avait l'air moins gaie, de demander moins d'ardeur! La seule nécessité ne laissait pas de traces et il était difficile de s'en vanter! Mais il y avait tout de même plus léger... et le plus courant était de retenir l'attention par un exploit sportif ou un talent particulier! Faire le buzz résonnait dans tous les esprits! RAM était partout sur le qui-vive!

        Sa bulle dominatrice pouvait émerger à tout moment! En une seconde, on pouvait passer de l'ombre à la lumière et ce au niveau de toute la planète! La vie changeait quasiment en un instant! Le buzz avait un effet boule de neige! Dès qu'il y en avait un, il fallait le connaître! On était esclave du buzz! Le monde physique s'effaçait devant RAM! C'était dans celui-ci qu'était la fête! L'autre était pour les adultes avec leurs problèmes! Il y avait le travail, le froid, la saleté... C'était hostile, dur et voilà pourquoi les enfants Dom étaient perdus sans RAM!

        Certes, on ne pouvait pas détruire totalement le monde physique, car cela aurait été se détruire soi-même, mais il n'empêche! Les enfants Dom se comportaient dans la rue, comme s'ils étaient toujours dans RAM! Ils étaient de la domination "pure", d'autant qu'ils étaient jeunes! Quelle n'était pas alors leur surprise devant l'enfant Lumière! Leur pouvoir était soudain inutile, inopérant!

        Ils étaient en face d'un véritable étranger! D'où venait celui-ci? Il n'était certainement pas de RAM! Une énigme était posée aux enfants Dom, qui essayaient par tous les moyens de dominer celui qui leur échappait! Mais on était plus fort que la domination justement en la quittant, en renonçant à elle! On s'ouvrait à "l'esprit", en ne voulant plus être le chef! RAM n'avait aucun effet sur soi, quand on connaissait la lumière!

        Que racontait-elle? Que la beauté témoignait de l'amour dont on était entouré! que le ciel n'était pas vide! que la foi donnait la force! que l'amour était le maître, sans haine et sans esclaves! que le mystère de la vie était infini et que l'ennui n'existait pas! que la véritable misère était de servir RAM! que la lumière était pour tous, mais que la domination la refusait! que la lumière soignait la peur, rendait libre et vrai!

        RAM était figé en réalité et se condamnait!  C'était un radeau qui coulait! Les enfants Dom étaient en prison et grinçaient des dents! L'enfant Lumière chantait, bercé par le vent! Il était la main tendue et le sourire, car la lumière jouait en lui! C'était un mystère! Il attirait sans buzz!

  • L'Enfant Lumière (XXVIII)

    Ram 1

     

     

     

                                          Troisième partie

                                     LE MONDE DE RAM

     

     

                                                 XXVIII

                                                  RAM

     

        L'enfant Lumière avait fini par appeler RAM le monde des Pierres! En effet, l'ère de la communication était venue et elle s'effectuait essentiellement sur un océan numérique, dont la surface frémissait à chaque message! Les enfants Dom y surfaient avec aisance, car ils étaient pratiquement nés dans cet élément!

        La domination, empêchée par la civilisation, trouvait là son nouveau terrain de jeu! Le monde de RAM constituait un monde parallèle, mais qui pour les enfants Dom était sans doute plus réel, prenait plus de place que le monde physique! Il suffisait de voir comment les jeunes Pierres se "nourrissaient" en permanence de leur smartphone! Celui-ci était comme un cordon ombilical les rattachant à leur domination!

        On voyait bien dans la rue les enfants Dom, mais étaient-ils vraiment là? Leur conscience, elle, vivait dans le monde de RAM et c'était bien lui qui déterminait la contenance, l'attitude des enfants Dom dans le monde physique! RAM, c'est-à-dire la domination numérique, peu à peu anéantissait, dévorait, remplaçait le quotidien! L'enfant Dom, en renforçant sa domination grâce à RAM, asservissait les personnes et rendait donc l'univers dans lequel elles vivaient de moins en moins réel!

        La bulle dominatrice des Pierres devenait numérique! C'est RAM qui étendait son empire et qui amplifiait encore la destruction de la planète, puisque celle-ci lui était davantage étrangère! Ce n'était pas que la technologie fût un mal, c'était qu'elle fut au service de la domination qui était un problème! Pourtant, tous les voyants étaient au rouge! Le virus et le réchauffement climatique, avec ses catastrophes de plus en plus nombreuses et violentes, signalaient une impasse, imposaient un changement des comportements!

        Mais plus la situation se tendait et plus RAM apparaissait comme un refuge, car, effectivement, la domination y battait son plein, avait toute latitude! D'abord, on y avançait masqué, quasiment anonyme! Qui voulait, partout dans le monde, donnait son avis! Et on était frappé de stupeur par la haine atroce, immonde de certains caractères, qui semblaient des monstres surgis des profondeurs! RAM était un océan préhistorique!

        Les Pierres, invisibles, laissaient voir leur âme! Celles qu'on côtoyait dans la rue, dont on ne voyait que le visage de circonstance, se libéraient dans RAM et la plupart étaient surprises qu'on pût trouver leurs convictions affreuses! On découvrait des abysses! Le cerveau de certaines Pierres était malade, replié sur lui-même comme une carte routière! Plus on essayait de le lire et plus on était saisi par le vertige! L'individu était vraiment tel un trou noir et on ne pouvait se lier avec lui qu'en étant détruit! Cela laissait supposer une Pierre d'une solitude infinie et qui pouvait tout de même survivre, parce qu'elle connaissait les convenances! Mais elle restait une étrangère, pleurant certaines nuit, le cœur sec, voyant la fin avec de plus en plus de peur, d'amertume et d'incompréhension!

        La Pierre n'avait pas voulu s'ouvrir, terrorisée sans doute, mais aussi orgueilleuse! Elle se tenait dans un coin de son cerveau, méprisant le monde, enfermée par le sentiment de sa supériorité! Elle se desséchait ainsi..., incapable d'appeler au secours! Enfin, RAM offrait un espace à sa haine et elle l'exprimait mécaniquement, d'une manière répétitive, telle la séquence d'un phare! Pouvait-il en être autrement? Somme toute, elle ne faisait que témoigner de ce figement, de cette colère glaciale, de cette impuissance à rayonner, à être heureux et léger! La Pierre méritait bien son nom!

        Tel l'océan qui ne cesse de dérouler ses vagues, RAM n'en finissait pas de faire apparaître toute l'étendue de la folie des Pierres! Il y avait celles qui rugissaient, de véritables tempêtes, alors que le ciel restait bleu! Qu'est-ce qui pouvait créer ces colères apparemment perpétuelles? Il est des lieux sur la planète où la mer semble toujours mauvaise, jamais en repos... Les vents n'expliquent pas tout et on pense à des courants invisibles, profonds, des différences de températures ou de salinités, et on frémit devant ces endroits inhospitaliers!

        Ainsi étaient certaines Pierres, pleines d'autorité au demeurant, mais celle-ci était au service d'une force aveugle et produisait des gendarmes à moitié fous, impossibles à raisonner... et à aimer! Car on apaise en aimant, en trouvant encore intéressant ou beau ceux qui semblent être détestés ou se détester eux-mêmes! Mais plus l'individu est violent et plus cela demande d'efforts! Pourtant, nous sommes tous pareils et l'enfant qui demeure en nous peut toujours normalement être rejoint, éveillé, ramené à la vie et de nouveau sourire! Mais ces Pierres "rugissantes", tempétueuses décourageaient d'emblée, en suscitant la haine dont elles étaient remplies! On avait affaire à des fauves, dont il fallait d'abord se défendre!

        Il y avait encore des Pierres visqueuses..., qui rongeaient la réalité, comme les vers le bois! Elles "délabraient" la connaissance, les faits; empoisonnaient les bonnes volontés, rendaient caduque toute vérité! C'était des monstres d'hypocrisie! Elles haïssaient et disaient: "Nous ne haïssons point, nous dénonçons seulement les travers de ce qui est!"

        Elles niaient chez elles tout sentiment et se présentaient telles des championnes du bien! Elles habitaient pourtant des bulles au fond de la mer! Elles ne connaissaient pas la lumière, mais elles étaient en proie à des terreurs horribles! C'était d'anciens enfants malmenés, endoctrinés, asservis, apeurés! Ils se voulaient des pasteurs, des guides, mais sous leur masque de faux sages, ils ressemblaient eux-mêmes à ces créatures des abysses, difformes, extravagantes, effrayantes, aux dents proéminentes ou affublées d'un appendice inquiétant!

        Les enfants Dom fréquentaient RAM bien plus nerveusement, grâce à leur jeunesse! Ils faisaient penser à des bancs de poissons volants! Car ils avaient leurs points de rendez-vous, de rassemblement! On eût pu s'enchanter de leur vigueur, d'autant que certains, telle Patricia, se responsabilisaient, se mobilisaient pour des causes justes, mais toujours l'ombre de la domination planait sur eux! Elle restait leur dieu, leur vierge noire ou leur île de Pâques! Et toujours les enfants Dom consultaient RAM, se rassuraient et se dirigeaient avec lui, comme si finalement c'était lui qui devait s'imposer dans le monde physique!

        Ce dernier, par ailleurs, ne faisait pas vraiment obstacle à RAM, bien au contraire, car il ne changeait pas! En effet, malgré le virus ou les menaces du réchauffement climatique, tout semblait continuer comme avant! Partout, notamment, on construisait et encore à la gloire de la domination! Tous les bâtiments nouveaux étaient comme des temples dédiés à la force de ceux qui les construisaient et qui allaient les habiter! C'était le signe du triomphe, de la suprématie des Pierres!

        Mais puisqu'on "écrasait" et qu'on avait toujours comme boussole son égoïsme, on étendait un univers vide, asséchant, froid et effrayant, ce qui renforçait le repli des enfants Dom dans RAM! Ils n'en étaient que plus dangereux pour les Pierres et pouvait-on imaginer un avenir des plus sombres, où les sociétés ne seraient plus que des bulles, très hiérarchisées, commandées par les Doms et entourées d'un océan de déchets?

        C'est un scénario pour un roman de science-fiction, car c'est sans compter sur la lumière! D'abord les Pierres, mais surtout les enfants Dom voulaient enfermer la lumière, mais est-ce possible? La lumière ne demande qu'à se répandre et elle est la force de la vie! Nul ne peut l'arrêter, pas plus qu'on puisse empêcher les plantes de pousser! L'enfant Dom s'épuisait dans ce combat! Il faisait tout pour que la lumière ne fût que pour lui, or elle demande l'échange entre les êtres et la nature ou la Beauté! Là, elle atteint sa pleine puissance et est indestructible! Ainsi l'enfant Lumière vainquait l'enfant Dom!

  • L'enfant Lumière (XXVII)

    Foi

     

     

     

     

     

     

                                       XXVII

                                        La foi

     

        Evidemment, la plupart des Pierres ne comprenaient pas ce qui se passait! Elles ne voyaient que le pas de leur porte! Il en était ainsi, car elles n'avaient suivi que leur égoïsme depuis le début, d'autant que celui-ci était apparemment le premier remède contre la peur! Pourtant, les faits étaient là! L'humanité dévorait sa propre maison, sa planète et devait donc changer de comportement!

        On évoluait tout de même..., on ne jetait plus par exemple ses déchets de la même manière, mais de là à penser à une quelconque spiritualité! On n'en voyait aucunement le côté pratique, la logique! On était surtout prisonniers de ses préjugés! La foi, c'était pour les naïfs! La science ne montrait-elle pas l'étendue du cosmos? Notre origine animale n'était-elle donc pas avérée? Les miracles, pouvaient-ils être pris au sérieux? La psychanalyse n'était-elle pas plus salutaire? Les religions, par leur intégrisme, n'étaient-elles pas les premières à dégoûter de la foi? De toute façon, il n'était pas question de revenir en arrière!

        Et encore s'il y avait eu débat! Mais les Pierres retrouvaient seulement l'animal qui était en chacune! Et dans la nature comment réagit-on, quand il y a une menace, une pénurie? Eh bien, c'est la loi du plus fort qui règne et qui sauve! Les Pierres de nouveau renforçaient leur domination! C'était à qui mépriserait le plus l'autre, l'écraserait, le ferait soumis! C'était la sécurité avant tout et après moi le déluge! C'était le retour de la haine, car elle permet de rabaisser, de stigmatiser, de trouver des coupables!

        Les prix s'envolaient! L'inflation était galopante, car on voulait se mettre à l'abri, Etats, entreprises, comme les particuliers! On n'avait aucune pitié, aucune vision d'ensemble! On ne se remettait pas en question, puisqu'il y avait des responsables, à qui on demandait des comptes! Chaque Pierre remettait sa ceinture de plomb, celle-là même qui l'entraînait déjà vers le fond, mais elle lui ajoutait encore du poids, sous l'effet de la crainte, et on s'enfonçait dans la nuit, à vitesse redoublée!

        Bien sûr, les plus faibles devaient en pâtir le plus durement! C'était la loi de la jungle, à peine déguisée par un semblant de civilisation! L'agitation politique était à son comble! De nouvelles élections arrivaient et les candidats critiquaient le pouvoir en place, promettaient des changements et avaient les solutions! L'enfant Lumière était encore stupéfait par cette illusion, par le mensonge dans lequel on pouvait habiter, comment on niait la réalité, les problèmes rencontrés par ceux qui exerçaient déjà le pouvoir, comment on parvenait à s'abuser jusqu'à croire qu'on était différent, davantage capable, qu'on n'aurait pas à faire face aux mêmes obstacles!

        La bulle dominatrice aveuglait certainement, d'autant qu'il fallait, pour le candidat, se persuader de ne pas laisser passer sa chance, ce qui exigeait de vaincre sa timidité, sa névrose, ses doutes, avec du courage et de la ténacité! On mettait toutes ses forces, sa bonne volonté au service de sa domination! On se jetait à corps perdu dans le mauvais combat, car la bulle dominatrice est somme toute un monde clos, un rêve, une fermeture, un déni, comme le montrait le destin des Pierres, qui détruisaient leur planète!

        D'ailleurs, l'enfant Lumière recevait toujours le même accueil hostile, quand il mettait les pieds dans le plat, pour ainsi dire! A chaque fois qu'il tendait un miroir aux Pierres, elles avaient une réaction haineuse, de rejet! Elles ne voulaient pas se voir! Elles s'obstinaient à chercher des coupables! Elles étaient sans reproches! "De vrais enfants, dans le mauvais sens du terme!" concluait l'enfant Lumière! La solution n'était pas politique, pas plus qu'elle n'était économique, ou même scientifique!

        Une évidence s'imposait à l'enfant Lumière: on pénètre la foi, en quittant la domination! C'est-à-dire que tant qu'on se soucie de sa sécurité, de son rang, on ne fait pas le pas vers la foi! Ceci explique pourquoi les riches ne croient pas, car ils n'ont nul besoin de Dieu! Ils ne connaissent pas la foi, car ils ne l'expérimentent pas, ni ne la désirent même! Voilà encore pourquoi les Pierres pensaient qu'on pouvait vivre sans spiritualité, leur niveau de vie étant élevé! N'eût été la "révolte" de la nature, leur illusion serait restée intacte!

        Evidemment, ce trouble, ce mensonge, cette hypocrisie et même cette folie, "profitaient" aux enfants Dom! Cela d'abord les justifiait, puisque c'était apparemment chacun pour soi, mais ils trouvaient dans cette situation fausse comme des plis, où ils se cachaient! Les Pierres adultes, en refusant de se voir elles-mêmes, fermaient aussi les yeux sur les monstres qu'elles avaient enfantés et qui pourtant parfois révélaient toute leur laideur et leur cruauté!

        L'une des choses qui rebutait sans doute le plus, au sujet de la foi, c'était qu'elle était synonyme de souffrances, de contraintes, de pouvoir, de tyrannie et d'hypocrisie, car au fond toujours ceux qui prônaient leur religion vivaient et se comportaient comme les autres Pierres! Ils n'avaient pas compris le message de Dieu, ou ils manquaient de simplicité, car même se soucier d'être bon, c'est encore s'inquiéter et manquer de confiance, de foi!

        L'enfant Lumière, et c'est pourquoi il était un enfant, disait: "Seigneur, je vous aime et vous m'aimez et je n'ai donc pas à me tracasser! Vous devez assurer ma sécurité, mon bonheur et ma compréhension!" C'était aussi simple que cela! L'essentiel était dans l'amour, dans la confiance, mais les Pierres religieuses avaient rendu les choses infiniment arides, austères, compliquées, comme si la foi était une question pour des élites, une caste de savants!

        L'enfant se réjouit et chante auprès de ses parents, car il se sent aimé et protégé par eux! Ainsi devrait être celui qui croit, heureux dans l'amour de Dieu! Il est peu à peu éclairé et instruit et comprend pourquoi le monde semble si chaotique et dur! Mais lui-même est en paix et c'est pourquoi l'enfant Lumière était absolument à l'opposé de l'enfant Dom! Celui-ci ne se quittait pas, avait toujours les yeux rivés sur son smartphone, c'est-à-dire qu'il était toujours soucieux de ce qu'il était, du degré de sa réussite ou de son importance! Il voulait tout contrôler incessamment! C'était le poids de sa présence qui le rassurait!

        A partir de là, il ne regardait rien d'autre que lui et le sens de l'amour de Dieu lui échappait totalement! L'enfant Lumière sifflotait, admirait les oiseaux et les nuages et était doux! L'enfant Dom était préoccupé, hautain et perdu! Il lui fallait ceci, cela! Il ne se libérait pas! L'enfant Lumière riait! L'enfant Dom le haïssait! L'enfant Lumière était patient, l'enfant Dom ne tenait pas en place!

        Le monde était de plus en plus sombre, l'enfant Lumière restait tranquille! Pour lui, Angoisse mettait en lumière sa foi! Que vaut de croire quand il y a plein de cadeaux? Ils ne peuvent être toujours là et alors on maudit, on perd la foi! L'enfant Lumière avait de moins en moins peur, l'enfant Dom se durcissait et calculait! L'enfant Lumière apaisait, l'enfant Dom effrayait! L'enfant Lumière regardait, l'enfant Dom se fermait!

  • L'enfant Lumière (XXVI)

    Angoisse

     

     

     

     

     

                                               XXVI

                                             Angoisse

     

        Soeur Tempête et Omicron, puisque tel était le dernier nom du virus, accablaient les Pierres, ou plutôt leurs bulles dominatrices! Ce n'était pas que le royaume de la Beauté se vengeât, mais on avait dérangé ses lois, menacé son existence et à sa manière, il se défendait!

        Le ciel était gris, comme vide; la pluie morne, froide, empêchant les sorties; les alertes météorologiques se succédaient et les dégâts également! En même temps, Omicron dépassait tous les niveaux! Le nombre de Pierres atteintes donnait le vertige! C'était un véritable tsunami, qui semblait tout emporter sur son passage!

        Chaque Pierre voyait sa bulle dominatrice diminuer, disparaître! C'était une situation unique, extraordinaire, malgré son caractère funeste! Une étrange créature se dressa alors sur la ville et couvrit le pays de son ombre! Elle avait l'air d'une très vieille femme inoffensive, mais on ne pouvait s'empêcher d'être pris de dégoût à sa vue! Sa peau à force de tomber avait quelque chose de gluant! Mais le plus inquiétant étaient ses yeux noirs, insondables, et pourtant une certaine douceur apparaissait sur son visage!

        Elle s'appelait Angoisse et visiblement, elle était la maman de Stress, car celle-ci désormais lui obéissait! Angoisse s'étendait à mesure que les bulles dominatrices cédaient! Elle entrait sans bruit dans les maisons, refroidissait l'atmosphère, épaississait les murs, faisait gémir les cerveaux! Evidemment, les plus faibles étaient les premiers à en souffrir!

        Ceux qui n'avaient pas d'argent se voyaient encore plus démunis! C'était comme si Angoisse leur enlevait toute illusion! Ils disaient: "Alors nos jours seront toujours ainsi! Rien ne change! Nous sommes comme des bêtes de somme! Nous travaillons pour survivre et c'est tout!" Le désespoir les envahissait face à l'horizon bouché et leur colère grondait! Mais le gouvernement, avec l'expérience de crises précédents, s'efforça de les apaiser: ces Pierres-là, aux revenus les plus modestes, reçurent des aides sous la forme de chèques! Cela devait éviter des violences, qui auraient encore aggravé la situation sanitaire! Mais l'économie plongeait!

        D'habitude, quand une Pierre ne sentait plus sa bulle dominatrice, elle réagissait en renforçant celle-ci de toutes les manières possibles! Elle pouvait faire un achat, ce qui lui donnait le sentiment d'avancer, d'une certaine liberté! Elle concevait encore des projets, des constructions, toutes choses qui lui semblaient assurer son développement! Mais une réaction haineuse était encore possible, c'était celle des Pierres les moins instruites, les plus égoïstes; celles qui refusaient toute compréhension, toute nuance; c'est le bébé qui criait!

        Ainsi étaient les Antivax, ces Pierres rejetant les vaccins les protégeant du virus! Non seulement elles avaient peur de la piqûre, mais encore reconnaître l'autorité du gouvernement aurait été comme amputer la leur! Elles vivaient déjà en marge et s'opposaient foncièrement au régime en place, ce qui préservait leur domination! Elles s'estimaient d'emblée victimes, comme flouées, et pour elles il n'y avait pas d'avenir sans la chute du pouvoir actuel!

        Elles faisaient fi de la complexité de la situation, de l'interdépendance des Etats notamment, et pour rester sourdes à la souffrance des malades ou à l'usure du personnel soignant, elles classaient tous les témoignages qui les dérangeaient telle de la propagande! Elles imaginaient un monde trompeur, travaillant à leur perte et qui pouvait augmenter son contrôle, grâce aux "modifications génétiques ou technologiques" produites par le vaccin!

        C'était le peuple craintif, souverain, haineux, volatil! Leurs manifestations étaient obtuses, agressives! Ces Pierres étaient le plus souvent, dans la vie courante, écrasées, laissées pour compte et cela expliquait beaucoup leur égoïsme, mais leur choix et leur combat étaient sans issue, car vivre en commun demande de la raison et de la compassion! Elles se croyaient lucides et courageuses, mais on l'est infiniment plus quand on renonce à triompher et qu'on regarde sans regret sa domination partir à au fil de l'eau!

        Cependant, une lutte titanesque était engagée! C'était comme si la nature boxait la civilisation! La domination était "travaillée" au corps! Les plus riches, qui avaient le plus de pouvoir et apparemment plus de libertés, résistaient sourdement, tandis que la violence et la haine faisaient craquer la société! Chacun au fond était confronté à Angoisse, dont le regard semblait sans vie! Peu à peu, une transformation s'effectuait, qui, comme chaque changement profond, était impossible à définir avant terme! Même ceux qui se dressaient sur leurs ergots devaient évoluer, sinon ils seraient détruits! L'environnement, en se modifiant, demandait une capacité d'adaptation et si c'était un processus bien connu, il avait l'air soudain absolument étranger aux Pierres!  

        L'enfant Lumière, bien entendu, souffrait lui aussi de la situation! Angoisse était également à son chevet! L'oppression que tous ressentaient, il l'éprouvait aussi, mais moins vivement! Il n'était pas surpris par ce qui arrivait! Angoisse avait toujours été avec lui! Elle était devenue presque une amie, car l'enfant Lumière avait vu, dès le départ, sa propre domination piétinée, réduite à néant! Il avait fallu comprendre pourquoi et surtout donner un sens à l'absence, remplir un vide!

        L'enfant Lumière connaissait Angoisse et elle était pour lui comme une plage, où on attend le retour de l'eau! Celle-ci était la nourriture de l'esprit, qui venait tôt ou tard! Elle comblait et apportait la joie, une joie infinie! Alors, l'enfant Lumière dansait, triomphant! Rien ne pouvait plus entamer sa "domination", puisqu'elle était maintenant toute spirituelle! C'était vers là que menait Angoisse! Ou bien on s'acharnait dans sa haine et on périssait, ou bien on changeait et on comprenait!  

        L'enfant Lumière suivait attentivement les événements... La domination répliquait, avait ses propres coups et nul doute que si l'adversaire avait été d'autres Pierres, elles auraient "mal fini"! Mais c'était une créature microscopique, insaisissable, invisible qui menait la "danse"! L'ennemi n'était pas le gouvernement, même si beaucoup s'emportaient contre lui!

        Il y avait bien entendu la souffrance des malades, mais au-delà jamais peut-être une situation n'avait été aussi "spirituelle"! L'humanité avait atteint une certaine limite... Son développement ne pouvait plus continuer tel quel! Si les Pierres voulaient survivre, elles devaient imaginer une autre liberté! Matériellement, le monde était désormais fermé! Il était appelé à s'ouvrir tout grand vers l'esprit! ainsi qu'une fleur salue le soleil!

  • L'enfant Lumière (XXIV, XXV)

    L enfant8

     

     

     

     

     

     

                                             XXIV

                                 La révolution féminine

     

        "Ce sont tous des profiteurs et des profiteuses!" Ainsi éclatait la colère de Patricia! "C'est à cause de leur égoïsme et de leur paresse que nous sommes dans cette situation!" Elle parlait des Pierres évidemment... "Nous, les jeunes, nous n'avons pas d'avenir! Nous ne pouvons pas nous réveiller en nous disant qu'on va faire ceci, cela! C'est la catastrophe qui nous attend! Un enfer! Les chiffres sont là! Nous ne pouvons rien espérer! Et notre développement? Et notre bonheur à nous?

        Je voudrais crier sur les adultes toute ma haine! les voir punis! Je voudrais qu'ils rendent des comptes! 

        Patricia était dévorée par l'anxiété et son menton tremblait! "Tu as raison, Patricia, répondit l'enfant Lumière, les Pierres ne sont que des profiteuses! Elles n'ont cherché qu'à satisfaire leurs ambitions, pour avoir la sécurité, le pouvoir et le respect qui lui est attaché! Cependant, ce que tu ne comprends pas bien encore, même si je te l'ai déjà dit, c'est que notre égoïsme provient de la domination animale! Elle est en chacun de nous!

        _ Très bien, mais qu'est-ce que ça change?

        _ Mais la domination, c'est toute la personnalité qui veut s'imposer, y compris par ses avis bien entendu! Et toi, tu voudrais combattre la domination en dominant, en voulant diriger?

        _ Mais il faut bien agir! Il faut bien des mesures, des décisions politiques! Il faut même des lois et des sanctions, pour changer les comportements!

        _ Bien sûr! Et tu as vu aussi la pauvreté de ce qu'on obtient! Il ne peut être autrement, car on ne voit pas la raison la plus profonde, le changement radical qui est nécessaire! On reste à la surface, avec le bâton du gendarme! On crie et on fait fuir!

        _ Et qu'est-ce que tu préconises?

        _ Commence maintenant le temps de l'amour!

        _ Hi! Hi! C'est en aimant que tu comptes sauver la planète!

        _ Oui! La domination est l'animal qui continue en nous! Voilà pourquoi nous restons des Pierres! Si nous commençons à aimer, nous deviendrons alors des êtres humains! Que nous puissions aimer l'autre malgré qu'il nous soit hostile ou différent, c'est là la véritable spécificité de la conscience! C'est la qualité qui nous distingue éminemment des animaux, puisqu'elle nous mène aux antipodes de leurs instincts!

        _ Concrètement, sur le terrain, tu espères quoi?

        _ Tu sais, les Pierres ne dominent pas seulement pour jouir de leur importance, mais elles sont aussi terrorisées par la vie! Plus elles ont peur et plus elles veulent dominer! C'est encore une loi animale, c'est le plus fort qui survit! En aimant, tu offres du respect! Tu montres à l'autre qu'il vaut quelque chose, tu le rassures et il a moins besoin de dominer! A son tour, il est plus doux, ce qui fait que la paix se répand et apaise même la soif de consommer! Regarder les choses, apprécier leur valeur, aimer la vie n'est possible que si la peur n'est plus là! La domination entraîne la domination, comme un cheval effrayé emporte son cavalier! Pour l'arrêter, il est nécessaire de se montrer plus calme que lui!

        _ L'amour paraît bien naïf, bien dérisoire...

        _ C'est dans la nuit que la lumière est la plus belle!"

        A cet instant et comme le soir était tombé, fée Lumière vint visiter les deux enfants, sous la forme de lucioles, qui dansaient! "C'est merveilleux!" s'écria Patricia et puis, après un silence, elle rajouta: "J'en veux particulièrement aux hommes, car ce sont eux les principaux responsables! Ce sont eux qui dirigent le monde et qui auraient dû le préserver!

        _ Le fameux "patriarcat"?

        _ Oui, et il faut que je te dise qu'il y a peu j'ai perdu ma virginité... et que je n'ai pas aimé ça du tout! Le garçon a été très brutal, au point que j'ai même cru à un viol!

        _ A cause de ton impatience, tu as sans doute cédé à un enfant Dom... Tu sais maintenant comment ils sont! Ils vivent dans une bulle dominatrice et considèrent les autres comme des esclaves! Comment pourraient-ils les rendre heureux?  Devenus adultes, ils peuvent encore tuer leur femme, quand elle veut reprendre sa liberté! Si leur domination cesse, c'est tout leur monde qui s'écroule! Leur angoisse laisse place à la haine la plus féroce!

        _ La domination masculine est un fléau, pour nous les femmes!

        _ Oui, mais il faut aussi que tu comprennes bien les choses... Il a d'abord fallu défendre le territoire,  établir des frontières, comme le font beaucoup d'animaux chaque jour! Observe-les et tu les verras s'affronter, se chasser! Les Pierres ont donc d'abord été occupées par les guerres et c'était l'affaire des hommes! Ils avaient le premier rôle et c'était souvent pour mourir! Les cimetières sont pleins de jeunes soldats! Dans un premier temps, la domination masculine a été absolument nécessaire, mais la conscience fait que nous pouvons comprendre nos erreurs et changer pour ne pas les recommencer! C'est la base de la civilisation et nous voilà aujourd'hui, avec des nations stabilisées, des régimes démocratiques et un niveau de vie élevé! Le rôle de l'homme n'est plus prépondérant!

        _ C'est à notre tour, maintenant!

        _ Oui, d'autant que naturellement vous êtes plus sensibles à la beauté! Or, celle-ci est la clé de l'amour, si je puis dire! Car on ne peut aimer sans se sentir soi-même aimé! Ce n'est qu'en prenant conscience de l'infini beauté de notre monde, que nous pouvons percevoir combien nous sommes aimés! A partir de là, la joie s'installe et l'amour aussi! Evoluer et donner deviennent un plaisir, une source d'inspiration sans bornes!

        _ Si tu veux parler de la foi, je ne sais trop qu'en penser!

        _ Et comment pourrait-il en être autrement? La foi a vite servi la domination, comme la consommation aujourd'hui! A l'origine, on a sans doute agi sincèrement, en voulant transmettre un message, pour le bien de tous! On ne l'a pourtant pas compris et il est devenu une source de pouvoir! On a utilisé la foi pour commander, faire peur, menacer! La révolte du pauvre a été d'autant plus dure qu'on parlait d'humilité et de confiance, tout en s'enrichissant, à l'abri de privilèges! Bref, on montrait tout sauf l'exemple et de nos jours, l'image de la religion garde les traces de son ancien pouvoir! Elle apparait élitiste, quasi ésotérique, avec le caractère orgueilleux de ce que l'on nomme le sacré! C'est comme si on rendait un culte à un dieu mort, par des gestes mécaniques, vides de sens, alors que la bonté, l'amour de Dieu sont comme une vague qui nous baigne incessamment! Il n'y a rien de formel là-dedans et le règne de la femme permettra peut-être de retrouver cette évidence, cette simplicité!

        _ Le règne?

        _ Oui, ah! ah! N'oublie pas, Patricia, que les hommes et les femmes ont le même feu qui assure leur développement! Les femmes sont aussi égoïstes que les hommes!

        _ Oh!

        _ Pourquoi crois-tu que vous avez toujours poussé derrière les hommes? Mais il est normal que vous dénonciez actuellement tous les travers et les abus de la domination masculine! Il est bon que vous montriez que le pouvoir n'est pas la paix et qu'il a besoin de dominer sexuellement! Vous ne pourrez pas vous épanouir sans que la lumière ne soit faite! Mais il faudra aussi que tôt ou tard qu'on comprenne que c'est la domination elle-même qui nous condamne! Remplacer une domination par une autre ne nous fera pas avancer... La domination féminine, c'est d'abord la séduction! C'est son arme et le risque, c'est de limiter la beauté à sa personne! C'est de ne pas la voir autour! D'ailleurs, les femmes qui n'en ont plus, qui ne peuvent plus séduire, deviennent souvent infectes, comme si la beauté était morte avec la leur!

        _ Je ferai attention...

        _ Je sais! Plus la lumière s'installe en toi et plus elle sera heureuse et toi aussi! Cela passe par le recul de ta domination, parce que tu as de plus en plus confiance, comme un enfant, ce qui fait que ta réussite est de moins en moins liée à ton amour-propre! Tu te réjouiras bientôt de seulement exister! Tu verras combien les autres sont perdus! Plus la société se féminise et plus la violence devrait diminuer et les minorités être reconnues! Mais ce n'est pas évident... Tous ceux qui se sentent rejetés essayent justement d'avoir leur place, d'obtenir du respect, par le vandalisme ou la délinquance! Si toi, en tant que femme, tu donnes déjà de la douceur, tu seras un puits dans le désert!

     

                                                                                                            XXV

                                                                                                      Un nouvel an

     

        La nouvelle année commençait mal! Il y avait d'abord une pluie incessante, qui inquiétait, car elle empêchait apparemment tout déplacement! Elle donnait la sensation d'enfermer et elle montrait combien il serait dangereux de se retrouver sans moyens, comme si on avait pu s'y noyer!

        Mais bien d'autres choses accablaient, bouchaient l'horizon, angoissaient, sapaient tout espoir! A la première place, on trouvait le virus... Il mutait, revenait... On ne parvenait à s'en débarrasser, tel un morceau de scotch récalcitrant! Il imposait de nouvelles mesures contraignantes et on y perdait son latin! La société se divisait encore plus et le gouvernement avait bien du mal à conserver sa crédibilité!

        L'économie menaçait à tout moment d'être à nouveau paralysée et bien entendu, on était soucieux de l'avenir! Que pouvait-on espérer? C'était là une des questions que maints éditorialistes se posaient, en formant leurs vœux de nouvel an! On cherchait vainement une réponse, une planche de salut, un réel motif de satisfaction!

        C'était comme si une lèpre avait attaqué les esprits, les désagrégeait petit à petit, leur enlevait toute consistance et l'impression de chaos était encore renforcée par les violences! On brûlait des voitures, on tuait pour un rien, des femmes surtout, parce que plus faibles! L'alcool menait à tous les débordements, certains disparaissaient pour se suicider, d'autres mouraient dans un accident de la route, distraits par leur angoisse!

        L'énervement gagnait la planète! Les grandes puissances en venaient à se défier, comme si elles ne dépendaient que de leurs dirigeants! On évoquait des sanctions, pour ne pas dire la guerre, et on faisait monter la tension! Là aussi, on stigmatisait, on isolait, on fracturait, on poussait à bout... Personne n'était disponible, généreux, ouvert! Chacun était avare, sur les nerfs, prêt à montrer les dents! Cela témoignait qu'il n'y avait aucune paix, ni chez les uns, ni chez les autres, car seul le bonheur procure la force d'aimer même la différence!   

        L'enfant Lumière, lui, était dans un tout autre état d'esprit! Entre-temps, cependant, il avait bien grandi: il était devenu un adulte et pourtant il demeurait un enfant! Car il ne comprenait toujours pas le monde des Pierres! Il le trouvait toujours aussi absurde! Certes, il fallait travailler pour vivre, mais, sitôt qu'on avait le ventre plein, on pensait à son développement, c'est-à-dire à sa domination!

        L'enfant Lumière avait dès le début suivi une autre voie, car il voyait le mensonge des Pierres et elles ne pouvaient donc pas se rassurer! Il leur fallait tout le temps dominer, se sentir supérieures, ce qui impliquait de posséder toujours plus et elles étaient inquiètes pour cela évidemment! Pourtant, les Pierres disaient: "Nous n'avons pas peur, ni de haine, ni de mépris! Nous ne voulons pas le pouvoir, ni satisfaire notre orgueil! Nous ne prenons pas de plaisir, mais nous travaillons constamment!" Mais leur égoïsme était leur point de mire et ce qu'elles appelaient travail, c'était des horaires, des contraintes, qui ne les empêchaient pas de tout ramener à elles!

        Les Pierres étaient heureuses et criaient victoire, quand l'adversaire était au tapis et qu'elles avaient le sentiment d'êtres les plus fortes! D'emblée, leur hypocrisie et leur cruauté avaient fait souffrir l'enfant Lumière, qui avait patiemment cherché une véritable raison de vivre, un sens, une vérité! Car la vie au fond ne pouvait être absurde! La conscience devait servir à quelque chose, à comprendre et à découvrir des lois, une réalité!

        Tout ce qu'il avait appris venait de la reine Beauté! En se consolant auprès d'elle, il avait été rempli peu à peu par le savoir! Elle avait produit sa maturation, de sorte qu'il avait accueilli certaines lectures comme des fruits pleins! Longtemps aussi parmi les Pierres, il avait vécu comme un animal traqué! Il devait assurer sa subsistance, avec des êtres qui lui restaient étrangers, dont il ne partageait pas vraiment les codes, avec tous les problèmes que cela suscite! Si vous n'admirez pas la domination, elle vous hait très vite et férocement! Comment pourrait-il en être autrement? Si vous la mettez en doute, toutes les portes se ferment!

        Longtemps, l'enfant Lumière avait eu peur, en se trouvant anormal! Il était seul apparemment face à la multitude! C'était avant qu'il ne comprenne le décor en carton-pâte et l'instabilité des Pierres, leurs fausses réussites! Derrière leur arrogance et leurs vitrines souvent luxueuses, elles étaient rongées par l'angoisse! Et plus la situation était mauvaise et plus elles devenaient égoïstes, et plus alors la violence et la peur augmentaient, ce qui ne faisait qu'empirer les choses! On était là dans un cercle vicieux, que connaissait bien maintenant l'enfant Lumière!

        Ainsi, en cette nouvelle année, il ne désespérait pas comme les Pierres, mais au contraire il était confirmé dans son expérience, dans sa connaissance! A mesure qu'elles s'inquiétaient, lui se rassurait! Il avançait sur un socle sans pareil! La conscience de sa valeur, il l'avait chaque jour par la défection des Pierres! Il ne se réjouissait pas du malheur d'autrui, mais de voir le mensonge mis à jour! Les Pierres étaient impuissantes à trouver des solutions! Le virus sapait leur domination et les rendait démunies! Leur supériorité n'y résistait pas! Ce qui les assombrissait, ce n'était pas le manque de pain ou de sécurité! La plupart d'ailleurs continuaient à arborer leurs richesses, mais c'était comme si le virus avait pris le commandement, empêchant le développement de leur bulle! 

        Elles étaient esclaves de leur domination et en souffraient! Leur haine s'exacerbait! Toutes les décisions prises par le gouvernement, afin d'arrêter la pandémie et qui limitaient leur liberté, suscitaient leur colère et leur indignation! La situation avait ceci d'étrange, c'est qu'on essayait de sauver les Pierres malgré elles! Mais toute autorité heurte la domination et la vie en société est un équilibre entre le développement de chacun et la conduite du pays! Le virus n'en tenait pas compte, mais, comme on ne pouvait s'en prendre à lui, c'est le gouvernement qu'on accusait de dictature! Un vent de folie semblait souffler sur les Pierres!  

        Comme il est dur de se mettre debout! Le bébé que nous avons été continue de vouloir les autres à son service, comme si le monde entier tournait encore autour de lui! Ainsi, même nos haines nous tiennent chauds, comme des langes, car elles sont les vagissements de notre personnalité inquiète! Nous préférons les querelles à la paix! Renoncer nous paraît de la nuit, du désert, du froid! Ainsi, nous tenons d'autres pour responsables de notre malheur, plutôt que de chercher à nous épanouir!

        Il est pourtant possible de renoncer par amour! de se détacher de sa domination par plaisir! de découvrir que l'inconnu ne nous est pas hostile, bien au contraire! L'égoïsme peut être remplacé par un enchantement et à cette condition seulement on se libère! Nul ne peut accepter de perdre, s'il n'est pas au fond gagnant! Le malheur ne conduit pas à la sagesse, mais la joie, si! La beauté du ciel passait tous les jours sur les Pierres et elles ne la voyaient pas!

  • L'enfant Lumière (XXI, XXII, XXIII)

    L enfant5

     

     

     

     

     

                                                   XXI

                                          Les destructeurs

     

        Dans leur village, des enfants Dom s'ennuyaient! Tout était en ordre! Il y avait l'église, qui était un monument historique et qui donnait l'heure... Il y avait la mairie, avec sa secrétaire connue de tous..., le bar tabac glauque sous ses néons jaunes..., la boulangerie où cancanaient les plus riches... Ce quotidien, apparemment immuable, semblait un frein au pouvoir des enfants Dom, un carcan qui leur causait de l'angoisse! Par quels moyens pouvaient-ils se libérer, afin de se sentir les maîtres?

        Ils eurent une idée... Ils mirent le feu à la petite bibliothèque du bourg, elle aussi une beauté du passé et qui était sans doute la seule distraction des lieux! Elle avait donc un caractère quasi sacré, d'autant que ses livres avaient été prêtés, ce qui la rendait encore plus précieuse! Mais peu importe... ou plutôt justement! En la détruisant, les enfants Dom n'auraient pas pu être plus scandaleux et donc se montrer plus forts! Ils triomphèrent ainsi totalement du bourg, qui replongea pour des années dans la nuit intellectuelle!

        Une île peut paraître une prison... Sa gardienne, c'est la mer! L'enfant Dom y tournait en rond! Il n'était pas sensible au paysage et on ne s'intéressait pas à lui! Il fallait frapper un grand coup! L'île devait être secouée jusqu'au tréfonds! Une nuit, l'enfant Dom entra dans l'eau et nagea jusqu'au canot de sauvetage! C'était un semi-rigide qui rassurait tout le monde! Il symbolisait la responsabilité et la solidarité! On pouvait en être fier!

        L'enfant Dom lacéra sa partie gonflable, avec un cutter, et le lendemain le canot avait piteuse mine! On eût dit une épave! L'émoi fut complet: qui avait pu commettre un tel outrage, un tel acte dénué de sens et dangereux! Qui pouvait être aussi malsain, aussi irrespectueux, aussi fou? Bien qu'inquiet, l'enfant Dom respirait l'air comme un parfum! Il était dans tous les esprits, sur toutes les langues! Son ombre couvrait toute l'île, qui s'enfonça dans la suspicion!

        Dans cette petite ville, la police n'a pas grand-chose à faire et, après une plainte pour tapage nocturne, la patrouille est en route pour calmer une petite bande, qui enivrée s'attarde à une terrasse... La voiture arrive sur la place principale et soudain, stupeur, on lui jette des pierres! C'est la guerre subitement! Dans les phares, les policiers aperçoivent des jeunes qu'ils connaissent et dont les parents sont des amis! L'incompréhension est totale, mais on n'embête pas l'enfant Dom dans ses plaisirs!

        Au sommet de ce monument historique, on contemple toute la ville! Les visiteurs s'égrènent et parmi eux, un enfant Dom boude! Il surplombe la cité, c'est spectaculaire, mais justement où en est sa propre puissance? Dans sa bulle dominatrice, les autres n'existent pas ou ils ne sont que des esclaves! L'enfant Dom repère un être plus petit que lui, qui se tient près d'une balustrade... Il s'en approche et sous le ciel, il le pousse dans le vide! N'est-il pas le maître? S'est-il vraiment passé quelque chose? N'a-t-il pas droit de vie ou de mort sur quiconque?  Celui qui est tombé était-il plus que du néant? Est-ce condamnable d'exercer son pouvoir? Ainsi, l'enfant Dom étend sa bulle dominatrice!

        On signale à l'enfant Dom qu'il ne sera pas pilote de ligne, car sa vue baisse! On lui fait un affront! On crève sa bulle dominatrice et l'angoisse y entre à gros bouillons, car c'est tout l'avenir qui est menacé, c'est le rêve qui s'écroule! On demande donc à l'enfant Dom de renoncer sa domination! Cela n'a pas de sens! Il devrait comprendre qu'on ne fait pas ce qu'on veut? que le monde est plus grand qu'il ne l'imagine? qu'il n'en est pas le centre, lui qui se voyait tenir entre ses mains le sort de centaines de voyageurs?

        Lui seul compte pourtant et comme il se voit anéantit lui-même, il finira en beauté! Il n'est pas question qu'il compose, qu'il ait l'impression de se rabaisser et il va montrer à tous qu'il est supérieur, qu'on ne le contrarie pas impunément! Il s'enferme dans la cabine de pilotage et reste sourd aux cris de son commandant, qui essaie d'entrer! Il est maintenant le maître de cet avion de ligne, qui survole la montagne! Le copilote atteint finalement son rêve!

        Les passagers paniquent et gémissent, mais c'est lui le soleil, la seule chose qui importe! Il est l'univers tout entier et à jamais il restera dans les mémoires! Il écrase son avion contre le flanc de la montagne! Celui-ci est pulvérisé! Tout est réduit en bouillie! Par là, l'enfant Dom signe son œuvre! Les miettes humaines et de la carlingue témoignent de sa colère! C'est le bébé qui assassine!

        Ces deux enfants Dom ne sont pas contents! Au lycée, ils sont des anonymes parmi les anonymes! On ne les considère pas et donc ils ne respirent pas! Leur mépris et leur haine n'ont pas cessé de grandir et aujourd'hui, ils sont prêts! Ils ont acheté sur le Net et ailleurs toutes sortes d'armes et les voilà équipés! Ils ont un travail à faire et ils se dirigent vers leur lycée... Ils vont y tuer tout le monde et on comprendra la leçon: ils ne sont pas n'importe qui!

     

                                                                                                           XXII

                                                                                                Les manipulateurs

     

        L'enfant Lumière marchait sous les étoiles, en se demandant comment on avait pu en arriver là. Il avait déjà commencé à expliquer l'histoire à Patricia, mais il n'en finissait pas de la "décortiquer"!

        Si l'enfant Dom se constituait une bulle dominatrice, comme s'il ne restait qu'un bébé, ce qui faisait que les autres n'étaient là que pour le servir, c'était aussi parce qu'il n'y avait plus d'autorités! Les deux grandes idéologies, que furent la religion et le communisme et qui imposaient un sens à la vie, avaient disparu! Seul restait le capitalisme, mais il n'était que l'émanation de notre comportement animal, à savoir la concurrence entre les êtres!

        Le monde était donc sans réponse, quant à la présence de sa conscience! Il en était plutôt gêné et le seul fait de s'enrichir ne comblait pas bien entendu toute son attente, ni ne le préservait de son angoisse! Ceci étant, il ne s'agissait pas de rétablir les ordres anciens, car justement on les avait combattus pour sa liberté, son développement! On devait pouvoir choisir, mais quoi?

        Ce manque de sens et cette hypocrisie, car bien sûr les Pierres jouaient aux fiers à bras, aux affranchis, n'échappaient pas cependant aux enfants Dom! Ils avaient vite fait de juger leurs parents, qu'ils voyaient menteurs et faibles par bien des côtés! Les choses avaient été infiniment plus simples, quand on pouvait régir les enfants au nom d'une autorité supérieure, qui voyait tout et qui interviendrait en cas de fautes!

        A présent, les contradictions, les mensonges des parents apparaissaient au grand jour! Ils disaient: "Faites ceci!" et ne le faisaient pas! Ils prônaient la réserve, l'humilité, le respect et ils ne rêvaient que de s'élever socialement, de se montrer supérieurs, plus riches, quitte à mépriser, à piétiner l'obstacle! Les Pierres, malgré leurs discours, leur morale, ne cherchaient qu'à assurer leur domination et leur égoïsme "dansait" comme des flammes, dans les yeux des enfants Dom!

        Pourquoi alors ceux-ci auraient-ils suivi des vertus, que personne autour ne semblait vraiment respecter! Le mépris, la haine des enfants Dom, à l'égard de leurs aînés, ne cessait de croître, d'autant qu'on apprenait dans le même temps que la planète était apparemment condamnée, à cause des comportements adoptés jusqu'ici! L'enfant Dom devenait donc un bébé monstrueux! Tout lui était dû! Rempli de dédain, il ne pensait qu'à lui, n'avait aucun sens des responsabilités!

        Il avait par ailleurs connaissance de tout! Il surfait sur le Web, était alerté par ses amis et les réseaux sociaux! Il voyait des images que nul enfant n'aurait dû voir! Il avait les informations d'un adulte, avec un cerveau tendre et autrement dit, la jeune pousse devait déjà se charger de fruits! Cela aboutissait à un organe anormalement développé, puissant dans le haut, mais faible à la racine!

        Pressé par son inquiétude et pour ne pas se noyer, l'enfant Dom se maintenait à la surface en dominant constamment, ainsi qu'il aurait été une pile ambulante! Il était vieux, par son savoir, dans un corps d'ado! Comment aurait-il pu alors accepter l'autorité nécessaire à la vie en société? Comment pouvait-il accepter la hiérarchie du travail?

        "Il ne peut pas s'adapter! pensa l'enfant Lumière. Pour survivre, il doit forcément simuler! Son désir de pouvoir est brûlant, mais il ne peut pas s'imposer: il n'a ni l'âge, ni la force physique! Il attend son heure! Pour obtenir ce qu'il veut et surtout de l'argent, il fait l'enfant qui respecte ses parents et son entourage! Il sait les amadouer, en jouer! Au contraire, s'il est menacé, il peut crier à la jeunesse tourmentée, outragée et on sera de son côté, face à l'adulte qu'il aura pourtant méprisé et fait tourner en bourrique!

        Dans la rue, il a l'air innocent... Les Pierres autour n'y font pas attention... Mais, moi, l'enfant Lumière, je sens son pouvoir, son désir... et c'est un abîme! Ce n'est qu'une domination brutale, aveugle, qui ne rêve que de se libérer, pour régner! C'est une ivresse qui doit contenir le vide apparent du cosmos! C'est une bulle enfantine pleine de haine, à cause de la lâcheté des Pierres, de leur suffisance, de leur mensonge! Pour l'enfant Dom, le monde ne mérite que d'être manipulé!

        Mais il attend son heure...  et il est encore bien solitaire... Que se passerait-il s'il prenait les commandes, s'il trouvait un ordre qui le glorifierait, le rendrait tout puissant? Il ne peut pas continuer durablement dans une position fausse! Quand il aura un corps d'adulte, sa domination sera alors extrême, physique et psychique! Elle demandera une soumission totale! Devant l'obstacle, sa haine aura perdu toute impuissance et aura tous les moyens pour briser et détruire! La retenue, la prudence de l'enfant seront loin!

        Comment peut-on concevoir un futur dans ces conditions?"

     

                                                                                                                   XXIII

                                                                                                          La contre-attaque

     

        Comme l'avait dit la reine Beauté, son royaume était incapable de haine, mais il avait des lois et les Pierres les ayant méprisées, la nature se transforma en météores et catastrophes!

        Soeur Tempête se réveilla... Ce n'était pas l'époque, mais elle était inquiète, irritée! D'habitude, elle aimait les solitudes... Ses cheveux étaient de glace et dans ses yeux gris se reflétaient les immensités grises de la mer! D'habitude, elle dormait dans les brouillards et elle courait sur la crête morne des vagues, mais la chaleur venait maintenant jusqu'à elle et elle ne se sentait plus tranquille!

        Elle monta comme un mur de ciment vers les Pierres... Elle était immense et sur les écrans elle apparaissait telle une robe de mariée tourbillonnante! Elle fit d'abord danser les bateaux, puis elle explosa entre les rochers! Le sable criblait le visages des Pierres, qui chancelaient ainsi qu'elles auraient été ivres!

        Des trombes d'eau obscurcirent la route, des arbres gisaient et des rivières noyèrent le paysage! Des torrents descendirent de la montagne, tels des chevaux fous, et des grêlons tombèrent gros comme des œufs! Ce fut soudain le cauchemar! 

        Des Pierres disparurent, perdirent tout! Elles pleuraient au milieu d'un spectacle de désolation! Elles ne comprenaient pas! Elles étaient assommées, malgré les secours! Sœur Tempête, elle, était repartie, mais déjà des masses d'air instables l'agaçaient de nouveau!

        Sœur Typhon était fille du soleil! Elle aimait les flots bleus, sous les ciels sereins! Là, elle s'élevait et se mettait à tourner, de plus en plus vite! Elle se nourrissait de chaleur et son souffle frappait les côtes! Elle passait pleurante, hurlante! On se terrait, on gémissait, on suppliait, on écoutait le monde s'envoler et on attendait la fin de son passage!

        Mais, à présent, elle semblait ne jamais vouloir partir! On croyait à la fin du monde, puis elle remontait plus au nord! Elle découvrait du pays, terrorisait des novices, s'en régalait, détruisait subitement des villes, où on l'appelait Tornade! Elle était devenue imprévisible, impitoyable, cruelle, ne laissant dans son sillage que chagrins et stupeur!

        Soeur Sécheresse était plus accablante encore! Elle avait les yeux azur et tristes! Elle ne disait rien, restait assise là, mais pesait sur tout ce qu'il y avait autour... Les plantes séchaient, les ruisseaux se tarissaient... C'était une œuvre silencieuse, désespérante, dangereuse! On manquait d'eau, on suait, on étouffait, on ne dormait pas... Elle regardait de son œil jaune les Pierres, qui jour après jour courbaient l'échine ou se cachaient!

        Elle rêvait d'avancer les déserts, elle voyait grand! Elle imaginait des sols craquelés partout et ne supportait que quelques bêtes, des reptiles surtout, qui ont le sang froid! On lui faisait un pont d'or, car les calottes fondaient et elle racontait à qui voulait l'entendre comment elle avait dompté une autre planète, nommée Mars!

        Les Pierres, évidemment, prenaient conscience de la situation et s'en alarmaient! Certaines montraient des chiffres, des courbes, annonçaient un avenir sombre et disaient que les Pierres étaient responsables du réchauffement! D'autres niaient farouchement ce fait et l'on se demandait pourquoi! De plus jeunes, comme Patricia, étaient en colère et reprochaient aux générations précédentes d'en avoir seulement profité, sans se soucier des conséquences!

        Ces jeunes Pierres se voyaient en effet dans l'impossibilité d'espérer une vie normale! Le rêve leur était semble-t-il interdit et elles n'avaient pas tort, quand elles accusaient leurs aînées! Les Pierres n'avaient-elles pas depuis toujours suivi leur domination? Mais elles ne s'en rendaient pas compte, car elles n'avaient fait que suivre leur naturel et leur histoire était aussi bien sûr une évolution!  

        Que s'était-il passé? Il avait d'abord fallu construire les nations, c'est-à-dire défendre les territoires et démocratiser les régimes, ce qui a permis d'élever le niveau de vie, afin que le plus grand nombre puisse manger! Quand la domination est absolument nécessaire, on ne la voit pas, tellement elle paraît naturelle, et on ne la remet pas en question!

        Puis est venue la société de consommation et là les choses ont changé! Evidemment, la consommation s'est mise au service de la domination! C'est la richesse qui donne le sentiment de la supériorité, de la réussite! Cela entraîne à vouloir toujours posséder plus, ne serait-ce que pour arborer les objets derniers cris! Car, bien entendu, on ne saurait s'imposer sans être moderne!

        Le résultat est effroyable! On consomme frénétiquement, même s'il s'agit de nourriture, puisqu'elle aussi peut représenter le rang social! On n'en a jamais assez, d'autant qu'acheter permet de lutter contre l'angoisse, comme si la vie "s'occupait" de nous! L'économie perd la notion de nécessité et elle s'emballe! Elle devient un monstre que l'on doit servir, parce qu'on ne la comprend plus!

        La concurrence entre les individus est insatiable et on dévore la planète! On la surexploite, on la réchauffe, on l'urbanise! Elle-même doit être dominée jusqu'au trognon! Pour satisfaire notre égoïsme, nous la méprisons absolument! Les prévisions scientifiques condamnaient les Pierres, mais elles refusaient toujours d'ouvrir les yeux, de se remettre en question!

        Pour cela, elles mentaient effrontément! Elles niaient leurs sentiments! Elles n'avaient pas de haine, ni d'envie, ni d'orgueil! Elles travaillaient pour vivre! Elles ne suivaient que la nécessité, comment auraient-elles pu changer? Même les scientifiques ne comprenaient pas la situation, car ils ne l'expliquaient que par l'augmentation de la population! Ils ne remettaient pas en cause les besoins!

        On parlait de transition écologique, mais ce n'était que déplacer le problème! On ne s'attaquait pas au tuf, car il eût fallu s'avouer sa propre soif de commander, de dominer, de paraître! Aussi, ô combien les politiques se révélaient impuissants! N'étaient-ils pas les premiers à se nourrir du pouvoir? Comment auraient-ils pu supprimer ce qui leur servait de marchepied?

        Cela valait encore pour les écologistes et d'une manière générale, pour tous les extrémistes "verts", car eux aussi voulaient diriger, poussés par leurs convictions, et l'urgence les transformait en dictateurs! La domination était encore sauve! L'hypocrisie aussi! On maintenait qu'on était sans amour-propre, sans ambitions à part celle de bien faire! On continuait à s'abuser, à ignorer qu'on supportait la vie qu'à condition qu'on en fût le centre ou dans l'espoir de le devenir!

        Reconnaître sa domination aurait ouvert un abîme! aurait dérobé le sol sous les pieds! On vivait dans le déni, avec de fausses solutions! Un autre fléau apparut, alors qu'on roulait comme d'habitude la nature tel un vieux tapis, ce qui impliquait une proximité toujours plus grande avec les animaux! Les Pierres finirent par contracter un virus mortel pour elles!  

        "Mesdames et Messieurs, ce soir sur le ring, deux formidables boxeurs! A ma droite, celui que vous connaissez tous, même s'il vous reste étranger... Mais je veux parler de La Dom ou de la domination (applaudissements)! Absolument invaincu jusqu'ici! régnant en maître sur tous les rings de la planète! Responsable du réchauffement climatique! Euh..., qu'est-ce que je dis? Eternelle ceinture mondiale, toute catégorie confondue!

        A ma gauche, Mesdames, Messieurs, la grande surprise! Le bouledogue de l'infiniment petit! Le caméléon de la boxe! L'anguille, le champion de l'esquive, le mutant du round, j'ai  nommé le Covid! (Applaudissements)

        Ding! Et c'est parti! Ouch, Les coups de La Dom sont toujours phénoménaux! Le monstre n'est pas prêt de s'arrêter! Il a des millions d'années d'expérience! On l'aura pas comme ça! Il essaie de coincer Covid dans les cordes! J'ai peur pour le microbe! Mais... mais que se passe-t-il, Mesdames, Messieurs? La... La Dom est touché! Le champion est touché! Il recule, il éternue, il suffoque! Le public est debout! Ding! La fin du round sauve La Dom! Incroyable!

        Approchons-nous du soigneur de La Dom, pour savoir ce qu'il dit: "La Dom, tu m'entends? Respire! Voilà, lentement! Reprends ton souffle! Ecoute, le Covid, c'est pas un boxeur normal! Il attaque directement les poumons! Mais, j'ai un vaccin! J' te fais une piqûre là et tu vas pouvoir repartir! C'est réglementaire, La Dom! Tu ne vas pas t'en tirer sinon!"

        Le soigneur a raison, il faut quelque chose de spécial et le combat reprend! La Dom semble mieux! Il rit du virus, qui a l'air inoffensif maintenant! Ouch! Quel direct de La Dom! Le Covid esquive encore une fois, mais pour combien de temps? On dirait qu'il cherche une solution! Mais... mais il vient de la trouver! Car soudain La Dom plie les genoux! Le champion du tombe se relève, titube! Il est hagard, Mesdames, Messieurs! Ding! Une nouvelle fois, il est sauvé par la fin du round! L'émoi est complet ici! Approchons-nous encore du soigneur!

        "La Dom, tu m'entends! Respire! C'est ça, lentement! Reprends ton souffle! Ecoute, ce salopard a muté! Ouais, muté! J'ai un autre vaccin, ouais! Un rappel quoi! Laisse-toi faire, c'est pour ton bien!""

        Le combat dure encore, mais le virus mettait bien à bas les ambitions des Pierres! En empêchant seulement leur mouvement, il remettait en cause leur fonctionnement et les poussait à regarder en elles-mêmes! Certaines Pierres d'ailleurs changèrent... Elles quittèrent les villes pour la campagne, ce qui leur demandait d'adopter un autre rythme, de gagner moins, de privilégier le cadre de vie, plutôt que la position sociale, le pouvoir! La force de la domination était relativisée!

        Mais la plupart des Pierres continuaient tout bonnement à croire que tout allait revenir tôt ou tard à la normale, que, passé l'obstacle, tout repartirait comme avant! L'idée était qu'on pouvait vivre en ayant assuré sa sécurité, son indépendance, que pour les "grandes" questions il n'y avait pas de réponses, que la consommation était bonne quand elle demeurait raisonnable; qu'il était possible de marcher droit et de supporter l'injustice, à condition qu'on la combatte et que cela dédouanait donc de l'égoïsme, et qu'il n'y avait pas de contradictions à clamer haut et fort et d'une manière répétée que seule la Pierre suffisait dans l'Univers, comme si on n'agissait pas ainsi pour dominer, apparaître comme unique, comme le destin de tout, le centre même de l'immensité, comme le contraire exact de la solitude et de son acceptation, le contraire exact de ce qu'on essayait de prouver!

        Ce que ne comprenait pas les Pierres, c'était que le temps du développement matériel était terminé! Certes, on "n'arrêtait pas le progrès", mais la situation montrait que, quand la domination n'était plus strictement nécessaire, elle devenait un poison pour les Pierres, qui se tuaient elles-mêmes!

        A leur décharge, la plupart d'entre elles étaient placées, dès le départ, dans un engrenage de peur et de rentabilité, qui les broyait et les dépassait! Elle n'avait pas la possibilité franche de prendre du recul, mais cela ne les excusait pas totalement, car l'histoire des Pierres était déjà jalonnée de messages, qui prenaient justement le contre-pied de la domination, et parmi ceux-là on trouvait la base des religions! Il suffisait de s'en montrer curieux, mais chacun mettait, semble-t-il, un point d'honneur à paraître affranchi et à ne pas croire ce qu'on tenait pour des légendes ou des contes pour enfants!

        Cependant, on était dans une impasse et c'était maintenant au tour du développement spirituel! Il ne s'agissait pas pour autant d'imposer une religion, mais de se demander si l'amour pouvait enfin jouer un rôle et s'il permettrait de sentir sa valeur, sans avoir besoin de dominer! Le bonheur est une force et celui qui aime, au lieu de haïr, est sûr de son développement, c'est-à-dire de sa supériorité! En fait, il "domine" en élevant l'autre, ce qui apaise le monde!

        Mais l'enfant Lumière ne se faisait guère d'illusions: on n'apprend généralement que contraint et forcé et les Pierres ne changeraient que dans les larmes!