Billets de luc-gerard

  • RAMsès!

    Ramses

     

     

     

     

                          "Dictée: "Des moutons... des moutonsss... paissaient.... paaîîsssaient....""

                                                                                               Topaze

     

     

     

       Journal de Jack Cariou, monde de RAM, lundi 12 avril: il existe une voie pour échapper à RAM! Elle permet d'atteindre les étoiles, d'y pousser son cri de fou, son cri de désespéré! Le cerveau y perd toutes ses chaînes! Il retrouve un rêve enfoui, une liberté sans limites!

        Il se met à courir sans freins! Il perce tous les murs! Il se met à pleurer tellement c'est beau, grand, lumineux, tellement il est fort! Il boit au foyer primordial, qui est une énergie pure! Oubliée la boue de RAM, son agressivité, sa petitesse, sa bêtise!

        A vrai dire, cette voie est un mystère... D'où vient-elle, car elle fait de l'homme un dieu? Elle le rend plus rapide que la lumière, plus grand que l'Univers, plus puissant que la vague, plus léger que le nuage! Cette voie quelle est-elle? Mais c'est celle de la musique!

        Journal de Jack Cariou, monde de RAM, mardi 13 avril: "Jack, Jack, réveille-toi! Je t'en supplie!

        _ Hein? Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?

        _ Tu criais, tu te débattais dans un cauchemar!

        _ Un cauchemar? Curieux! Pourquoi aurais-je des cauchemars?

        _ Tu as été traumatisé!

        _ Oui, depuis l'enfance! Je devais avoir douze ou treize ans et je me suis retrouvé, je ne sais comment, sur une voie ferrée! A ce moment-là, un train est arrivé... et j'ai commencé à faire de grands gestes, pour montrer que j'étais coincé! Mais le train m'est passé d'ssus quand même!

        _ C'est affreux! Et comment tu t'en es sorti?

        _ J'ai pris la forme d'un fil de fer et j'ai attendu que le fracas cesse! Depuis, je remonte le rail, pour savoir d'où venait le train!

        _ Et que feras-tu quand tu auras trouvé la gare?

        _ Je noterai son nom... et j'irai me plaindre à la police!

        _ C'est tout toi, ça! Quelle correction!

        _ Bon... et si on redevenait sérieux! La torche n'est pas loin de s'éteindre... C'est à cet instant que tu dois déchirer un pan de ta chemise, pour alimenter la flamme!

        _ Quoi?

        _ C'était comme ça, dans les anciens films! On découvrait alors un peu plus de l'anatomie merveilleuse de l'héroïne!

        _ Tu s'rais pas en train de t'échauffer?

        _ Non, d'autant qu'on est maintenant dans le noir!

        _ Par tous les octets de Ram!

        _ C'est curieux, mais il y a une légère lumière bleue dans la galerie..."

        Je me dirige lentement vers la source... A un endroit, le souterrain a comme une chambre et je me retrouve derrière un homme, assis, qui contemple un écran bleu! "Hem! Excusez-moi, mais je passais par là... A vrai dire, je suis sans doute perdu!"

        La scène reste parfaitement immobile... On entend juste le souffle de l'écran... Je m'approche encore plus... "Monsieur, je ne voudrais pas vous déranger, mais..." Rien ne se passe et je tends la main, pour toucher l'épaule de l'homme... A cet instant, sa tête vacille, se décroche et tombe sur le sol, où elle éclate en poussière!

        Je me retiens de hurler! Du cou s'échappent des vers et une odeur infecte me fait vivement reculer! "Il est mort, Julie! je bredouille.

        _ Tu es sûr?

        _ Hon! Hon! Il est sans doute décédé devant son écran...

        _ C'est triste!

        _ Oui, mais c'est aussi étrange! Car que faisait-il là? S'il surveillait quelque chose, pourquoi n'a-t-il pas été remplacé?

        _ Il agissait peut-être pour son propre compte! Ce qui te manque, Jack, c'est une pipe! J'ai lu quelque part que tous les bons enquêteurs en avaient une!

        _ T'es vraiment un logiciel?

        _ Je suis la meilleure de ma génération!

        _ Bien sûr, pour une fois j'ai de la chance... Cet écran m'intéresse, Julie, car il pourrait nous servir de lampe... Malheureusement il est branché!

        _ Il y en a un plus petit à côté, qui doit être autonome... Je vois ce que tu penses, Jack, avant même que tu en prennes conscience!

        _ Tu me rediras ça à l'envers une autre fois! Mais, tu as raison, c'est un ancien Smartphone, en recharge... Je le libère et...

        _ Et il s'envole, bravo Jack!

        _ Vite, suivons-le! Il nous mènera bien quelque part!"

        Je cours après la petite lumière, qui danse dans la galerie. Je devrais m'en étonner, mais je n'ai pas le temps, car l'objet va de plus en plus vite et il finit par être happé par l'entrée d'une vaste salle, où il disparaît dans un flux qui se dresse au centre, telle une colonne d'un bleu quasi immatériel!

        L'endroit est impressionnant, surmonté d'une voûte, avec ce flux étrange qui sort du plancher et s'échappe par le haut! "Qu'est-ce que c'est? je demande à Julie.

        _ C'est sans doute un nerf de RAM!

        _ Un nerf de RAM?

        _ Mais oui, toutes les informations que nous échangeons, par la puce, doivent bien circuler... et sont même recueillies!

        _ Tu veux dire qu'il est possible pour RAM de savoir qui on est et... ce qu'on pense!

        _ Sans doute... Encore faut-il que ça l'intéresse!

        _ Bien sûr, bien sûr, il ne faudrait pas que je me prenne pour une star! Mais, dis-moi, que se passerait-il si je pénétrais le rayon? Car, vois-tu, il pourrait peut-être nous aider à revenir à la surface!

        _ Eh bien, à vrai dire, je ne sais pas...

        _ Co... comment? La magnifique Julie, l'incollable Julie prise en défaut! Et je suis tout seul ici, pour assister à cet événement!

        _ Je vais demander à quitter le service!

        _ Ne fais pas ça, Julie! Si je comprends bien, tu t'adaptes à ton client! Tu deviens en quelque sorte son miroir...

        _ Pouf! Je suis bien plus que ça!

        _ Voilà, c'est exactement ce que je veux dire! Mais, je vais essayer d'y mettre le doigt... dans ce nerf de RAM!"

        J'approche la main du flux, la plonge dedans et... il ne se passe rien... C'est un peu tiède, c'est tout! Alors, je m'introduis en entier dans cette substance, qui n'en est pas vraiment une. "Tu m'entends, Julie? Je crois que nous sommes dans la peau d'un ado!

        _ Oui, mais il nous faut chuchoter..., car il pourrait peut-être nous entendre...

        _ Je suis le maître! le plus fort! Je domine les autres, je leur suis supérieur! Le monde, c'est moi... et rien d'autre! Mon père, cette baudruche! je le ménage, tant que je ne suis pas indépendant financièrement! Par contre, les filles de mon école, elles vont apprendre le respect! Comment m'ont-elles appelé? Le morveux! Elles vont ouvrir la porte de leur vestiaire et boum!

        _ Il est fou!

        _ Chut! Moins fort, Julie... Je me déplace un peu...

        _ Capitaine Lenormand... Nous entrons dans une salle... Nos deux fuyards n'ont pu que passer par là!

        _ Très bien, capitaine! Ici, Miniers, en compagnie du commissaire Brocart... Nous suivons votre opération!

        _ Nous passons au pied de tours, qui ont de curieuses niches... Mais qu'est-ce que...? On nous attaque! Tatatatataaaa! Aaaaaah! Repli, repli, bon sang! Arrrgh! Tatttaattta!

        _ Lenormand, répondez ! Qu'est-ce qui se passe?

        _ On leur a fait couic!

        _ Doucement, Julie... Je change encore de position...

        _ Elle s'appelait Sophie... Sophie Prémel!

        _ Vous l'aimiez, n'est-ce pas?

        _ Bon sang! Friant n'est donc pas mort!

        _ Du calme, Jack, tu te rappelles... En tout cas, on a l'air de s'occuper de lui!

        _ Ah! Te voilà! Il y a déjà un p'tit temps que je te cherche!

        _ Quoi? Qui êtes-vous?

        _ Mais je suis RAM!

        _ RAM? Je croyais que c'était une ville!

        _ Ah! Ah! Tu veux voir à quoi je ressemble?"

        A cet instant, je vois le cosmos et un géant qui a le pied sur notre planète! "Je pourrais te briser comme un fétu, mais tu m'es tout de même précieux, car tu es le vaccin!

        _ Vous savez, j'ai dit ça surtout pour sauver ma tête!

        _ Et tu viens à moi! La partie de cache-cache est terminée!

        _ Qu'est-ce qu'on fait, Julie? Julie?

        _ J'ai soufflé d'ssus... et elle n'est plus! Ah! Ah!"

        Je suis soudain pris d'une étrange langueur... Des milliers de voix m'entourent, me soûlent, m'emportent tel un courant... Je rugis pourtant et gratte la pierre, que maintenant mes mains touchent! Lentement, lentement, je sors du flux et m'évanouis!

  • RAMDAM!

    Ramdam

     

     

     

     

                                                             "Vous avez mal?

                                                             _ Juste quand je respire!

                                                                       Chinatown

     

     

        Journal de Jack Cariou, monde de RAM, mercredi 7 avril: il existe une très vieille légende sur RAM! On raconte que dans ses profondeurs, en compagnie de la vermine grouillante, vit la déesse noire!

        On lui a donné ce nom, faute de connaître le sien, car on dit aussi qu'elle n'a pas d'âge, qu'elle était là dès la création de l'Univers, sous la forme d'une antiparticule! Puis, elle aurait accompagné le souffle de la lumière, été présente dans chaque maternité d'étoiles et la captivité de la roche refroidie ne l'aurait pas gênée!

        Encore, elle aurait profité des pluies et de l'étendue des océans! La vie l'aurait excitée! D'abord, le combat silencieux des plantes, mais surtout la dent sanglante des carnivores l'auraient ravie! Mais, c'est chez l'homme qu'elle se sent le mieux, au point quelle prenne l'apparence d'une vieille infirme!

        Ainsi, elle paraît inoffensive, facilement maîtrisable, mais, si on s'en approche, elle se relève soudain et vous cravache le visage! La lèvre et le ventre en feu, on ne rêve plus que de la tuer! Mais, elle, impérieuse, dit: "Va!" et on va pour détruire, écraser tout ce qui se présentera!

        Journal de Jack Cariou, chez les antipuces, mercredi 7 avril: "Vous vous connaissez? demande un antipuce à Friant, en me désignant.

        _ Il a tué l'amour de ma vie! répond Friant. C'est pourquoi je vous demande de me le laisser!

        _ D'accord! Mais vous allez en faire quoi?

        _ Je suis un ancien marin pêcheur... Mes bras sont en acier et je vais lui tordre le cou, comme à un poulet!

        _ Ah! Ah! Et on peut rester?

        _ Si vous voulez...

        _ Eh! Une petite minute! Une petite minute! je fais. Vous ne savez sans doute pas ce qui se passe là-haut? C'est un vrai ramdam!

        _ Ah bon?

        _ Ouais, y a un virus qui circule et qui tue les gens! Et devinez qui est le patient zéro? C'est l' gars qui a les bras en acier!

        _ Hein?

        _ Oui, son amour est morte du virus et il l'a embrassée, fou de douleur!

        _ Et comment se fait-il que vous restiez tranquillement près de lui?

        _ Parce que moi j'ai été vacciné!

        _ Quoi? fait Friant. Vous êtes vacciné?

        _ Mais oui, je l'ai été par Gestin lui-même! Hum, Friant, nous sommes seuls maintenant!"

        Il regarde autour et effectivement il n'y a plus personne! "Ecoutez, Friant, au sujet de Sophie, vous devez vous raisonner! Seul le virus est responsable!

        _ Je sais bien! Mais j'ai vu le bonheur... et il m'a été arraché!

        _ Je vous comprends... Mais dites, vous allez peut-être pouvoir m'expliquer ce qu'on fait là?

        _ Mais je l'ignore également! Je me suis retrouvé sur un trottoir, où ces gars-là m'ont ramassé... Mais pourquoi je ne suis pas malade, si je suis contaminé?

        _ Vous devez être asymptomatique! Mais ça ne veut pas dire que le virus va vous laisser tranquille! Bon... et elles mènent où, ces galeries?

        _ J'en connais seulement une partie...

        _ Et si on continuait l'exploration? Ce n'est pas ici qu'on trouvera une réponse à nos questions!

        _ Bien, mais il faut allumer des torches!"

        Nous avançons entre des murs très anciens et suintants, qui prennent une couleur sanglante, à la lueur de nos flammes... "C'est vrai que vous êtes pucé?

        _ Mmmouais...

        _ Et ça fait comment?

        _ Eh bien, je dirais qu'on se sent moins libre... C'est comme si on était attaché à quelque chose... J'ai même une hôtesse, que j'appelle Julie et qui me répond, quand je lui pose une question!

        _ Non!

        _ Si, mais je ne lui parle pas devant vous, car j'aurais l'air d'un fou!

        _ Quel monde étrange!

        _ Mais qu'est-ce qu'on entend là?"

        Depuis quelques minutes, le bruit régulier de quelque chose qui glisse me perturbe... "Oui, je sais de quoi il s'agit... Je vais vous montrer!" précise Friant. Nous escaladons bientôt une échelle de fer, pendant que le bruit devient un véritable boucan! Nous sommes maintenant au-dessus d'un énorme conduit et Friant me désigne une grille, laissant voir l'intérieur...

        "Des livres?

        _ Oui, il y en a des milliers! On m'a expliqué que c'est les éditeurs qui choisissent un thème et ça inonde les étals des librairies! Le client en est comme écrasé!

        _ Un bon moyen pour faire du profit!

        _ Sans doute, mais prendre les gens pour des gogos, c'est aussi façonner une pensée unique! Les antipuces appellent ça: "Donner à manger aux cochons"!

        _ Hem, ils n'ont pas tout à fait tort!"

        Nous reprenons notre marche et les parois ont l'air de dater de l'Antiquité, avec leurs pierres de plus en plus grosses! Je note aussi que depuis un moment nous descendons... et soudain nous sommes face à une salle immense, dont nous ne voyons même pas les extrémités!

        Au milieu, cependant, des tours épaisses sont criblées de niches! "A quoi peuvent-elles servir? je demande.

        _ Je ne suis jamais venu ici, mais les antipuces m'ont raconté de drôles de choses..., au sujet d'internautes qui n'auraient pas trouvé leur place sur RAM et qui seraient venus se réfugier ici... Ils auraient même muté à force, paraît-il!"

        Le silence est impressionnant, tellement qu'il en paraît oppressant, menaçant, mais nous n'avons pas le choix: il nous faut traverser cette salle! Je regarde ces tours et brusquement quelque chose me saute sur la nuque! Elle essaie aussitôt de me mordre et je m'efforce de m'en protéger avec les mains, quand la torche de Friant la brûle et la fait tomber sur le sol!

        C'est une créature qui a la moitié de ma taille, toute velue, avec des yeux de poissons morts et des dents pourries! "Seigneur! s'écrie Friant. Vite Cariou, il faut courir, elles sont des centaines!" Je lève le nez et je vois effectivement de petits corps qui sortent des niches, comme de l'eau qui coule!

        Nous sommes écœurés et terrifiés! Mes cheveux sont dressés et il me semble courir dans le vide, tant je parais lent, comme ralenti par l'épouvante! Autour, c'est un flux grossissant et qui n'a qu'une rumeur! Les petites bouches disent RAM, RAM, ce qui devient dans mon oreille: MIAM, MIAM!

        J'ai envie de vomir, mais l'entrée de la galerie opposée est visible et nous nous y précipitons, conscients que déjà ce passage resserré va freiner nos poursuivants! Nous ne cessons notre course folle! J'entends Friant souffler et brusquement nous stoppons! Devant nous, un courant d'une violence inouïe nous barre le passage! L'obstacle semble impossible à franchir!

        Mais Friant jette sa torche par-delà le torrent et sous mon œil stupéfait, il saute sur deux anneaux fixés au-dessus de l'écume! "Allez-y, Cariou! me hurle-t-il. Accrochez-vous à moi... et j' vous balancerai de l'aut' côté! Le gars aux bras d'acier tiendra le coup!"

        J'avale ma salive et je me jette sur Friant, m'agrippe à lui et grâce ses muscles puissants, il me fait glisser sur la berge! "Attrapez-moi maintenant!" me crie-t-il. Je me retourne pour le saisir: "Frriiiant!" Il a disparu! Je n'ai même pas eu le temps de voir quelque chose!

        En face, les créatures forment une masse effrayante et grimaçante! RAM! RAM! Je suis pourtant pris d'un étrange malaise... Je voudrais retraverser le torrent pour les anéantir, pour les brûler une à une avec ma torche et entendre leurs gémissements! Mais je redeviens lucide et je recule dans la galerie, qui se poursuit. Puis, je fonce, jusqu'à m'essouffler et les yeux en larmes, j'appelle: "Julie! Julie!

        _ Oui, oui, je suis là...

        _ Pourquoi tu chuchotes?

        _ Parce qu'ici le réseau est très mauvais!

        _ Tu n'aurais pas peur plutôt!

        _ Non, non, j' t'assure que je suis même incapable de te dire où on est!

        _ Alors, y a qu'à continuer!

        _ Tu songeais revenir en arrière?"

        Commissariat principal de RAM, jeudi 8 avril: "Entrez, entrez Minier! dit le commissaire Brocart. Vous voyez le vase bleu là-bas? Eh bien, je vais tirer dans la direction opposée! Et hop, tout de même le vase éclate! C'est notre nouvelle arme, Minier! Les balles sont dirigées par la pensée! Hein? Heureusement que j' vous ai à la bonne!

        _ Ah! Ah! Dites, patron, y a un drôle de type qui dit s'appeler MG et qui voudrait vous voir!

        _ MG? Diable! Hem, bon, faites monter!"

        MG entre. "Je vous avais dit de ne jamais venir ici, MG! s'écrie Brocart. Y a sûrement des taupes antipuces dans le service! Eux aussi ont leurs espions! Et vous voulez qu'ils vous reconnaissent... et qu'ils vous tranchent la gorge dans un coin sombre!

        _ J'ai pas pu attendre, j'ai du lourd! Mais, attention, cette fois-ci, je veux dix mille crédits!

        _ Bien sûr et une haie d'honneur en plus!

        _ Je sais où est le patient zéro et même qu'il y a un vaccin!

        _ D'accord! Je préviens le comptable, qui va payer vot' puce! Et après vous me racontez toute l'histoire!"

     

     

  • RAM TOUJOURS!

    Ram toujours

     

     

     

     

                                                                     "Dis plutôt qu'elle ne t'aime pas!"

                                                                                       Cyrano de Bergerac

     

     

        Journal de Jack Cariou, lundi 29 mars: "Bienvenue dans le monde de RAM! Il fait beau et c'est le printemps! la fête du culte de soi en vérité! Car RAM vous glorifie, vous magnifie, rend hommage à votre réussite, salue votre lumière, et parle de vous et encore de vous, ô mes étoiles!

        Qui est le modèle du jour? le phare, l'exemple? Qui va nous ensorceler par ses qualités, sa modestie, sa droiture, sa ténacité dans le travail? Qui est percutant et talentueux? Qui mérite notre admiration et notre argent? Quel est le cristal qui brille? Quel ego va nous ravir? Attention, les dés roulent sur le tapis vert des histoires, des ascensions!

        A quand la tienne, cher cœur? Tu sais que RAM est là pour toi, qu'il veille à ton bonheur où que tu sois! Tu es le miroir de RAM! Sans ta jeunesse, le royaume dépérit! C'est toi, en réalité, le pouvoir! RAM a besoin de toi! Aime RAM, comme il t'aime! C'est toi l'avenir, la fusée, le diamant de RAM! Tout est nuit dehors, tu le sais bien!

        On nous dit qu'un virus est en ville! On parle d'un confinement! Eh! Mais RAM en a vu bien d'autres! Le royaume saura se défendre! Que peut faire un virus contre les chevaliers de RAM? On vaccine déjà, dit-on! Etoile et tu retourneras étoile! C'est le secret! Voilà la clé!

        Dans l'eau sombre de l'oubli, tu gis, corps diaphane, caressé par le courant pur! Tu te réveilleras et éclatera ta force! Que ta beauté féminine ou masculine épouvante les ténèbres! RAM est ta maison ensoleillée... C'est ton berceau que tu protèges!"

        Palais de RAM, mardi 30 mars: c'est une vaste salle, avec des colonnes de porphyre. Au centre, sous un rayon qui tombe, des disques cérébraux gèrent le fonctionnement de RAM!

        L'un, celui du chef, se met à scintiller avec des sons étranges, que nous devons traduire ici: "Professeur, qu'est-ce que c'est cette histoire de virus?

        _ Malheureusement, ce n'est pas une histoire, Président! Il y a bien un virus qui se répand et qui tue!

        _ N'avons-nous pas un vaccin, car c'est bien gênant! RAM n'est pas gratuit! Il faut que le rêve rapporte! Comprenez, nous tournons dans l'espace à une certaine vitesse... Si nous sommes ralentis, une angoisse gravitationnelle va nous saisir! Cela veut dire une panique épouvantable! C'est notre mouvement qui nous fait croire à une éternité... et qui nous évite de penser! Construire sans cesse, investir, jouer les termites, râler même, manifester, tout sauf le repos, la contemplation, la réflexion, le silence, la vérité!

        _ Je comprends bien, monsieur le Président...

        _ Vous savez ce qui nous pend au nez, professeur? C'est le trou noir de l'économie! Nous avons ce monstre aux fesses... et il faut les tenir serrées!

        _ Bien sûr, Président, mais le virus nous préoccupe... Il faudrait déjà trouver le patient zéro, afin de contrôler la chaîne de contamination!

        _ Hum! Nous sommes déjà à sa recherche..., coupe le ministre de l'intérieur.

        _ Bien! fait le président. Et ça donne quoi?

        _ Hum! C'est assez compliqué! RAM, comme vous le savez, a plusieurs niveaux de lecture... Toutefois, le patient zéro ne peut que venir de l'extérieur...

        _ Concrètement, qu'est-ce que vous voulez dire?

        _ Rien que hier, on a pu noter dix bébés tués, quatorze femmes découpées, vingt meurtres... Je passe les viols, les vols, les agressions! On a des choses plus étranges... On a retrouvé dix mille canards empalés, quarante pelleteuses brûlées et une trentaine d'ados castrés! Deux fleuves encore ont été colorés en jaune!

        _ Mon Dieu, glisse le professeur!

        _ Laissez Dieu où il est! jette le Président. Ici, on est entre gens sérieux, pour un bisness sérieux! La vitrine de RAM tient le coup, c'est tout ce qui compte! Bon sang, il me faut la peau de celui qui est en train d'amplifier le merdier!

        _ Il y aurait bien une hypothèse, rajoute le professeur... Pourquoi ne pas voir du côté des antipuces? Ils vivent dans la crasse... L'un d'eux chope le virus et il entre en contact avec un pucé... et hop!

        _ Hop! C'est aussi simple que ça! Pour me causer des problèmes, c'est toujours simple! Mais, monsieur le ministre de l'intérieur, que pensez-vous de la piste du professeur?

        _ Hum! Elle est intéressante, certes! Nous allons tout mettre en œuvre pour la suivre!

        _ Bien, et pour le vaccin?

        _ On y travaille, évidemment! répond le professeur.

        _ Parfait! Qu'on nous régénère!"

        Des serviteurs longilignes, au visage impassible, s'approchent et font descendre un orgue à quartz. Des ondes cosmiques emplissent la salle, des rayonnements d'étoiles mortes, des grincements de planètes stériles, des errances de comètes, des pans de matières noires fusionnent en une nourriture verdâtre et phosphorescente, pour baigner lentement les cerveaux, qui ont des secousses, comme des soupirs d'aise!  

        Journal de Jack Cariou, mercredi 31 mars: "Julie, j'ai faim!

        _ Rien de plus facile! Ici, pour avoir du pain, il suffit de cligner des yeux devant la caisse, ce qui t'enlève un crédit!

        _ Et si j'ai des tics!

        _ Tu sors en slip! Idiot va! La volonté est prise en compte par la cellule! Mais, dans les archives de RAM, on peut lire que certains, avant de prendre leur petit déjeuner, devaient d'abord faire du feu, pétrir la pâte, avant de la faire cuire! Quel travail!

        _ C'est pourquoi je ne vois que des sourires autour!

        _ Mais oui!"

        J'entre dans une boulangerie, où je vois le pain en apesanteur, pour apparemment mieux circuler... J'hésite sur les viennoiseries qui flottent, quand je ressens une violente piqûre dans le dos! Je me retourne et je vois une grosse mouche, qui vrombit, pleine de haine à mon égard!

        "Mais qu'est-ce que...?

        _ Attention, Jack! me dit Julie. C'est une vieille RAM!

        _ Et alors, elle est folle?

        _ Elle juge que tu as pris trop de temps à choisir....!"

        La créature est maintenant au plafond et se prépare pour une nouvelle attaque! "Mais j'ai même pas compté jusqu'à cinq, depuis que j' suis entré!" je crie. Des yeux morts et des lames qui sortent de la bouche! Oh! Oh! Je me saisis d'une chaise et m'en protège, mais elle vole en éclats!

        Je prends alors un outil agraire d'une autre époque et qui sert d'ornement... Quand la petite vieille fonce à nouveau, je la frappe violemment sur le côté et elle va buter contre le comptoir. Elle est sonnée et ses ailes froissées ne battent plus que mollement! "Tu n'aurais pas dû faire ça, Jack! fait Julie. Ici, les petites vieilles sont sacrées! La police va arriver!

        _ Mais c'est qu'elle m'aurait tué, la garce!"

        Toutefois la police ne me préoccupe pas, car il y a maintenant plusieurs petites vieilles qui bourdonnent et qui tapent contre la vitrine, impatientes de me détruire! Je file par l'intérieur du magasin, sous le regard médusé des employés! Je trouve une porte et je sors dans le rue, où je suis pris par un étrange défilé!

        Des hommes avec un haut serré, un drôle de chapeau arrondi et des ballons aux hanches, m'entraînent avec eux! Puis, il s'arrêtent et se mettent à danser avec le même mouvement, tout en chantant! Je ne les quitte pas, car pour l'instant ils me protègent! Mais voici ce que j'entends!

        "Nous sommes les hommes bites! Vois not' paquet! comme il gonfle ton orbite! C'est nous les chefs, okay!"

        A ce moment, un liquide blanc gicle au-dessus de leurs têtes! sans doute grâce à une poire... Je voudrais m'échapper, mais je repère des petites vieilles mouches, qui continuent à me chercher. Finalement, moi aussi, je suis le rythme et les paroles: "Nous sommes les hommes bourses! Entre nos jambes, un poids... nous entraîne dans sa course! En dehors de nous, pouah!"

        Je dois être maladroit, ou peu convaincant, car un coup de pied aux fesses me sort du groupe et, en me tâtant le bas du dos, je regarde s'éloigner ces étranges personnages!  

        Cependant, je n'ai pas trop le temps de réfléchir, car des éclairs blancs figent soudain quelques passants non loin de là! "Qu'est-ce qui se passe? je demande à Julie.

        _ C'est un médico-rayon! Il est envoyé par une navette... Il cherche le patient zéro!

        _ Julie, j'ai bien peur que ce soit moi, le patient zéro!

        _ Par tous les octets de RAM! Ce n'est pas possible! Oh! Jack, comment as-tu pu? Et moi, est-ce que je ne risque pas quelque chose?

        _ Au lieu de pleurnicher, tu f'rais mieux de trouver une solution! Sinon toi et moi, on va passer à la casserole!

        _ Mais à vos ordres, monsieur Jack! Oh! J'y suis, les égouts! Jack! Impossible pour le rayon de t'atteindre là-bas!

        _ Bon... et comment on y va!

        _ Tu vas aimer, j'en suis sûr! Il faut sauter dans le fleuve... et rejoindre la bouche!

        _ Jamais je saurai si c'est pas une vengeance! Mais j'ai pas le choix!"

        Je fais donc un plongeon dans le fleuve d'à côté et si la température n'est pas trop éprouvante, j'ai tout de suite l'impression d'être sale, dans une eau huileuse et affreuse! Puis, je nage tout de même vers une ouverture, au ras du courant... Je m'y hisse et avance dans un conduit boueux et puant!

        Enfin, ça s'élargit et me voilà trempé dans une salle... Il faut y aller à tâtons, mais soudain une lampe s'allume, une bonne vieille lampe tempête! "Tiens, tiens, on a de la visite on dirait! fait une voix.

        _ Un pucé sans doute! dit quelqu'un d'autre, avec un visage noirâtre. Peut-être qu'il a voulu mettre fin à ses jours...

        _ Qu'est-ce qu'on fait? On le mange?

        _ Paraît pas bien ragoûtant!

        _ Il est à moi!"

        Je reconnais celui qui parle: "Friant?" "Lui-même, Cariou! Va falloir payer!"

  • PSYCHO-RAM!

    Psycho ram

     

     

     

     

     

        Journal de Jacques Cariou, monde de RAM, lundi 22 mars: "Comment ça, vous ne voulez pas dominer! Vous ne voulez pas réussir, briller en société, être un exemple pour vos enfants, faire la fierté de votre femme? Dépression! Dépression!"

        Le Psycho-RAM tourne autour de moi dans la pièce. C'est une bulle comme une petite télé, apparemment réelle, avec une tête chenue et souriante dedans, qui me parle: l'image même du psy épanoui! Pourtant, les cheveux précocement couleur neige, c'est un signe de peur!

        "Comment ne pas vouloir dominer? Quoi de plus naturel? Regardez le sport, la joie de la performance! Vous êtes en vie que diable! Agissez, foncez, osez! Quand vous serez mort, vous aurez tout le temps pour réfléchir, vous apitoyer! Si je vous parle aussi vertement, c'est parce qu'avec les dépressifs faut pas s'amollir, entrer dans leur jeu! Les ranimer, même par la haine, ainsi qu'on les frotterait avec un gant de crin, voilà ce qu'il faut faire!"

       La bulle monte, descend, accélère, ralentit au rythme de ses propos! Je l'ai appelée sur les conseils de Julie, j'ai cédé parce que j'étais sans force, désemparé, mais je m'aperçois que c'est encore pire que ce que je redoutais! Toutefois, le discours que j'entends doit avoir une certaine utilité!

        "La société vous attend, Jack! Elle veut de vous le meilleur et... elle vous le rendra au centuple! Ne soyez pas du camp des perdants, des éternels contestataires, de ceux qui crient comme des bébés! Ne me décevez pas, Jack! Debout! L'avenir vous appartient, car vous faites partie des forts! N'est-ce pas, Jack? Personne, absolument personne ne doit vous marcher sur les pieds!"

        Un air électronique et entraînant envahit la pièce et le Psycho-RAM a pris une couleur rouge: il s'échauffe! "En haut de l'échelle! C'est là que je veux vous voir, Jack! Votre sourire illuminant les couvertures des magazines! Votre parcours, votre témoignage donnant du rêve, affirmant que tout est possible! De la lumière, Jack, apportez-nous de la lumière! Nous en avons tant besoin! Célèbre et bienfaiteur de l'humanité, voilà votre futur portrait!

        Sinon, si vous avez peur, vous savez ce qui va vous arriver? Dépression! Dépression, Jack! Amertume, chagrin, haine et fermentation, Jack! Le microbiote, Jack, nous en avons plus d'un kilo dans le côlon! 100 000 milliards de bactéries pour 10 000 milliards de cellules! A qui faut tendre la main, Jack? Aux petites bêtes, bien sûr! Vous voudriez pas les peiner, hein Jack? Le syndrome du côlon irritable, le SII vous connaissez? C'est des douleurs inexpliquées, sans véritable traitement, et pourtant c'est tellement destructeur!

        Dans la solitude, Jack, on digère des tôles, on a des piqûres d'aiguilles! On charrie des tessons de verre! On a peur et on pète interminablement!

        On sue la nuit, Jack! On se retourne sur sa couche, comme un steak sur le gril! Au matin, on ne désire plus qu'une pelle pour creuser son trou, que les souffrances cessent! Tout ça parce qu'on a laissé entrer l'anxiété, qu'on la prise au sérieux, qu'on a craint de prendre des coups, qu'on a baissé la tête devant les plus forts et les incivilités!

        C'est le sort du gibier, du petit, du foireux, Jack! Vous vous voyez vous tenant le ventre, toujours aux aguets, avant d'aller aux toilettes, pendant que d'autres rient sur le tapis rouge et que leurs noms brillent comme les étoiles!

        Vous ne dites toujours rien Jack, vous vous cachez, mais pas pour longtemps! Grâce à RAM, votre enfance n'a plus de secrets pour nous et elle vient maintenant s'afficher sur les murs de la pièce! Ce n'est pas de la magie, Jack, simplement la science en marche! Mais que voyons-nous?

        Non, mais regardez-moi ça! Le pauvre garçon effacé, éteint, quasiment diaphane! Invisible sur les photos de classe! Comment est-ce possible, Jack? Ah! Mais voilà la mère castratrice! abusive, ivre de son pouvoir! tracassière sans relâche! Pauvre Jack! Vous avez dû morfler, mon pauvre vieux!

        Ne vous offusquez pas de mon ton, toujours le gant de crin, hein! Et à côté de la mère comme un rouleau compresseur, l'aîné, plus fort physiquement et qui vous met des raclées, qui se moque de vous comme il veut! Lui, c'est le modèle pour la famille, l'excellence, la route normale de la réussite! tandis que vous, Jack, vous êtes le besogneux, le gars à problèmes, le souffre-douleur!

        Est-ce que vous n'auriez pas posé des difficultés pour qu'on s'occupe de vous? Est-ce que ça ne continuerait pas encore aujourd'hui? Est-ce que je suis là pour vous rendre intéressant? J'espère que non, Jack! Car je n'aime pas les narcissiques, Jack! J'aime pas les bébés qui prennent mes chaussettes pour leurs couches!

        J' veux du muscle, du caractère, de la révolte! La vie est une lutte, Jack! N'avez-vous pas envie d'inverser la tendance, que votre mère se dise qu'elle s'est trompée, que vous n'êtes pas un minable? Ne voulez-vous pas que votre grand frère devienne votre débiteur, qu'il soit conduit à vous appeler à l'aide, alors que vous faites la sourde oreille?

        Comme ce serait doux, hein, Jack, d'entendre leurs supplications et leurs gémissements! Quelle revanche!"

        Le Psycho-RAM est maintenant bleu-vert, signe d'apaisement, de profondeur... "Vous êtes le meilleur, Jack, et vous ne le savez pas! Vous valez mieux qu'eux! Vous êtes plus humain, plus sensible et ils vous ont broyé! Y s' foutent bien de votre gueule, allez! Au diable, vos scrupules, Jack! Ils rient et vous pleurez! Ils fêtent et vous êtes seul, avec vos blessures! Ils sont les rois et vous êtes dans la boue, la nuit!

        On va pas attendre que vous répariez un à un vos traumatismes, Jack! On va faire mieux, grâce à la science! On va aller plus vite et plus radicalement! C'est sans douleur et ça touche l'épigenèse, Jack! Vous connaissez? Les connections neuronales! Le circuit fonctionne, mais certains fils ont été montés à l'envers ou sont dénudés! à cause de votre enfance malheureuse et troublée!

        On corrige le circuit, Jack, car on sait le faire! On laisse ses névroses dans le bloc et on en sort en titan, en demi-dieu! Les chagrins vont mendier ailleurs, Jack! A nous le soleil... et les crédits bien sûr! A nous le pouvoir et... le bonheur, Jack! On domine et on jouit! Et... et je disparais! Ah! Ah! Vous n'aurez plus besoin de moi! L'affaire est dans le sac, Jack! Hein, qu'en dites-vous?

        _ En somme, vous m'invitez à devenir comme mon frère et ma mère?

        _ Exactem... Mais non, mais non, vous serez bon tout en dominant! Vous avez l'expérience pour vous!

        _ Vous pensez vraiment qu'on peut dominer sans piétiner les autres? Non, ce n'est pas possible! Mais justement, dominer, ce n'est pas voir les autres! Ils ne sont qu'une gêne ou un obstacle, qu'il faut pousser! On domine parce qu'on n'est pas fait soi-même! On croit que le monde n'est qu'une extension de sa propre personne! Mais vous êtes-vous demandé pourquoi il en est ainsi?

        _ Allez-y, Jack, révélez-vous!

        _ Pour ma part, triompher sur un autre, me satisfaire de sa crainte ou de son admiration m'a toujours paru ridicule; à l'échelle de notre planète, de l'Univers et de notre mort! Mais c'est précisément pour échapper à ce vertige, à cet abîme, que les hommes dominent frénétiquement et se détruisent!

        _ Vous y êtes, Jack! Continuez!

        _ Savez-vous qu'il suffirait que chacun prenne un tout petit peu sur lui, chaque jour, pour que nous soyons au paradis! Il suffirait que chaque jour chacun s'efforce d'avoir un peu moins peur, se montre un poil plus patient, pour respecter l'autre, et on pourrait danser dans un gigantesque festival de couleurs! Mais même ce minuscule effort, cet infime exercice est comme arracher les entrailles de la plupart!

        _ Je ne vous aime pas, Jack! Vous savez?

        _ Oui, vous m'avez détesté dès que vous m'avez vu, mais il vous a fallu le cacher!

        _ Vous exagérez!

        _ Mais non, vous avez tout de suite senti que vous ne me dominiez pas, que je n'étais pas impressionné, que je ne vous admirais pas! Non que je vous fusse hostile, ce qui vous aurait rassuré! Mais, malgré ma douleur, je ne vous ai pas naturellement considéré comme un maître, d'où votre haine! Inutile de dire aussi que votre savoir, dans ces conditions, n'est que pacotille, car c'est votre pouvoir et la servilité des autres qui garantissent votre équilibre!

        _ Petit morveux! Espèce de salopard! Je vais t' gratiner, moi, tu vas voir!"

        A ce moment précis, je prends conscience que le décor a changé: le Psycho-RAM est pourpre et deux infirmiers, comme des armoires à glace, viennent d'entrer dans la pièce! J'ai beau savoir qu'ils ne sont que virtuels, je ne peux pas m'empêcher de frémir, mais il faut que je m'échappe et je passe à travers les deux images, qui essaient de m'agripper!

        Dans le couloir, j'ai la mauvaise surprise de voir que l'hologramme du Psycho-RAM s'étend encore jusque-là et d'autres infirmiers et des malades gênent ma fuite! Je bouscule tout le monde, comme si je déchirais un cauchemar, tandis qu'un message sinistre résonne à mes oreilles: "Attention, attention, un schizophrène dangereux, un narcissique de la pire espèce, un SII gluant, un égocentrique à tendances paranoïdes est en train de s'enfuir et représente une menace! Attention, attention, je répète..."

        C'est la poésie de la science fâchée! celle qui oublie tous ses devoirs (et qui d'ailleurs ne les a jamais connus!)! Mais soudain je retrouve des décors de toutes sortes et je me calme, car je suis de nouveau dans la foule! "Tu as eu une bonne idée, Julie!

        _ Excuse-moi, Jack, mais c'était la logique! Tu n'allais pas bien, on appelle un psy!

        _ J'aurais vot' peau, sale fumier!

        _ Hargh! Et ça c'est quoi Julie?

        _ C'est le Psyco-RAM! Il est sur ta messagerie!

        _ Bon sang! Tu peux pas le mettre dans les indésirables!

        _ Hop! C'est fait!

        _ Vois-tu, ici, la domination est folle! Elle ne connaît plus de bornes! Il lui faudrait tomber sur un bec, pour qu'elle se remette en question!"

        A ce moment, une sirène hurlante déchire l'air, pour une urgence absolue, semble-t-il, et une ambulance vient freiner tout près! "Allons voir!" dis-je à Julie.

        Un homme est étendu sur le trottoir et le survole une drôle de petite machine. "C'est un Scan-RAM! m'explique Julie. Il examine au mieux la personne..."

        Soudain, le Scan-RAM se met en alerte et crie: "Attention! Attention! Ecartez-vous! Ecartez-vous! C'est un décès dû à un virus! Je répète: un décès dû à un virus! Les ambulanciers doivent revêtir leur combinaison spéciale! Nul ne doit approcher sans protection!

        A ce moment la foule se retire, plus ou moins brutalement! "Va falloir trouver le patient zéro! fait Julie. Qu'est-ce qu'il y a, Jack? Tu trembles! J'ai encore dit une bêtise?

        _ Non, non...

        _ Tu sais, le patient zéro...

        _ Oui, c'est la logique!

        _ Non, c'est la procédure!

        _ A la bonne heure!"

  • LE MONDE DE RAM!

    Ram

     

     

     

     

     

     

     

     

        Journal de Jacques Cariou, monde de RAM, lundi 15 mars: "Bienvenue dans le monde hyperconnecté de RAM! Il fait 15 degrés, le ciel est pur et c'est bientôt le printemps, même si la doudoune reste de rigueur!

        L'information défile et nous sommes fluides dans son courant! Nous verrons ça tout à l'heure, avec nos amis! Il y aura des notes, des jugements, des rires et des pleurs! Il y aura des étoiles et des araignées! Il y aura des jeux aussi! Il faudra se bouger pour gagner! On ne se quittera pas!

        RAM vous tend son miroir et vous dira que vous êtes le plus beau et la plus belle, et vous le croirez, car c'est vrai! De l'eau noire de l'écran, ton corps sortira resplendissant! Qui veut être à la traîne? Le sénior, mais lui c'est normal!

        Toi, tu veux être jeune, bien dans ta peau et avoir plein d'amis! Tu es magnifique de toute façon! Nos spécialistes vont te donner les meilleurs plans pour épater! Tu auras les bonnes adresses, des MIO et des FGES! Ne t'inquiète pas: tu penses, tu désires et RAM matérialise!

        Tu es dans notre kaléidoscope et baigné par sa lumière! Tout va bien! Il est 10 heures 30! Les hits que tu aimes sont là! C'est ta plateforme et n'oublies pas: "Tu es ego et tu retourneras ego!" N'est-ce pas mortel?

        Mardi 16 mars: je me réveille péniblement , mais où suis-je? Et qu'est-il arrivé? Visiblement, je suis alité dans une chambre d'hôpital... J'ai dû avoir un accident à la station Charcot et on m'a conduit ici! Mais dans quel pays?

        "Toc! Toc! c'est le médecin qui vient faire sa tournée! Eh bien, on est réveillé! Et puis on a l'air d'aller mieux!

        _ Oui, ça va, mais, excusez-moi, on est où ici?

        _ A l'hôpital de RAM!

        _ RAM? C'est dans quel pays?

        _ Mais dans aucun! RAM, c'est seulement RAM!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Ecoutez, on vous a ramené ici, parce que sans doute on vous a trouvé inconscient... Mais j'ai tout de suite vu que vous étiez un antipuce!

        _ Un antipuce!

        _ Oui, ceux qui sont contre la puce... et qui vivent dans les égouts de RAM, comme les rats!

        _ Il doit y avoir une erreur, car je ne connaissais pas RAM avant d'ouvrir les yeux ici!

        _ Cela n'a plus d'importance maintenant, car vous voilà pucé!

        _ Pucé?

        _ Mais oui, on a profité de votre sommeil, pour vous implanter la puce!

        _ Vous avez fait quoi?

        _ Mais c'est la loi pardi! Il est impossible de vivre dans RAM sans être pucé! Il faut être connecté pour payer! Comment allez-vous vous nourrir ou vous déplacer sinon?

        _ Je ne sais pas...

        _ Vous voyez! Je vais dire à l'infirmière que vous sortez aujourd'hui!

        _ Bien, bien, merci... J'ai entendu un drôle de message hier... J'ai eu l'impression qu'il venait de moi...

        _ Mais oui! Eh! Eh! Vous êtes connecté à RAM et vous recevez donc maintenant ses messages! Rassurez-vous, vous pouvez les filtrer!

        _ Bon sang!

        _ Et rappelez-vous: "Vous êtes ego et vous retournerez ego!"

        Mercredi 17 mars: finalement, c'est ce matin que je quitte l'hôpital, mais j'ai un problème: il est impossible de retrouver mes habits! "Qu'à cela ne tienne! me dit-on. Vous n'avez qu'à vous connecter à RAM!" "Comment?" "Mais en pensant très fortement à lui!"

        Ainsi je fais et je vois effectivement apparaître dans mes pensées le nom RAM, qui s'éparpille en des milliers de taches de couleurs, pour laisser place à son réseau! Puis, je me concentre sur le mot vêtement et de nouvelles images défilent, ainsi que des questions sur la taille, la couleur, la marque ou le prix!

        Mais je dois être maladroit, car bientôt je me perds dans un dédale d'interrogations, qui deviennent de plus en plus bizarres, incompréhensibles! "Si vous faites plus d' 1m 80 et que votre cousine a un loft, pensez 1!", "Si vous faites plus d'1m 80 et que votre cousine a un loft, mais dont le bail doit être renouvelé, pensez 2!", Si vous-même n'avez pas de loft et que votre cousine mesure plus d' 1m 80 et que cela ne la gêne pas, pensez 3!", "Pour toute autre question, pensez 4!"

        Je sue à cause de la contention d'esprit et j'ai l'impression d'être perdu dans un monde hostile! Le désespoir et la colère vont m'atteindre, quand un être humain passe par là! C'est une infirmière qui se met à rire de ma mine défaite, mais qui va quand même me chercher une combinaison légère et grise, comme on en porte partout, me précise-t-elle! Puis, elle rajoute que je ne dois pas hésiter à faire appel à l'hôtesse RAM, si j'ai des difficultés! C'est une interlocutrice virtuelle, qui répondra à toutes mes questions!

        Fort de cette connaissance, je sors au grand jour, avec pourtant le désagréable sentiment d'être en pyjama, mais je n'ai pas le temps de m'inquiéter, car je suis tout de suite frappé de stupeur devant le spectacle de la rue! Le trafic est intense, mais à peine matérialisé! Ce que l'on voit, ce sont des scintillements de carrosserie, comme si ici triomphait le luxe!

        Ces diamants qui glissent n'en menacent pas moins le piéton, qui emprunte des tubes de verre quand il a la priorité! Mais sur le trottoir il peut être surpris par un surfeur du ciel! Des individus sur des planches passent au ras des têtes! D'autres sont enveloppés d'hologrammes qui représentent leurs amis, avec lesquels ils parlent ou s'esclaffent! Certains avancent encore dans un décor particulier: rivage de rêve, salon cossu, feu de cheminée! Beaucoup assistent à des concerts et les musiques se chevauchent!

        L'impression générale n'est pas agréable, car ces univers sont fermés et excluent! On a l'air d'être en trop à côté, mais il y a des créations bien plus dérangeantes et menaçantes, d'autant qu'on comprend peu à peu qu'elles se ressemblent et qu'elles sont les plus nombreuses!

        Par exemple, un guerrier farouche arrive et on doit reconnaître sa supériorité, car son armure est pesante et son regard sans pitié! C'est le thème choisi par la plupart des hommes, quand les femmes sont plutôt des déesses ou des reines, qui veulent de l'admiration; ce qui n'empêche pas certaines de montrer de l'agressivité!

        Quand on croise les personnes, on devient un personnage de leur décor; on est coloré, habillé par l'hologramme et on se retrouve ainsi le plus souvent dans le rôle du vaincu ou de l'admirateur! Mais c'est de toute façon un poste subalterne et soumis à une autorité!  

        J'essaie d'échapper à ces univers, car je voudrais bien réfléchir posément, à la raison de ma présence ici, mais c'est quasiment impossible, car il y a toujours des gens et on est confronté à leur décor! Je suis bientôt épuisé, à refuser de jouer l'esclave ou l'adorateur, d'autant que je provoque la haine ou le mépris!

        Ce sont des éclairs dans le regard, des grimaces qui signalent cela et c'est assez étrange dans ce monde ultramoderne et lisse! C'est comme si la barbarie miroitait sur la civilisation! Il y a même des décors qui dégagent une telle tension qu'ils sont quasiment palpables! Ce sont des salles de torture, des bancs de rameurs sous les coups de fouets, des étals de boucher où on est découpé par des mains pleines de fièvre!

        Tant de brutalité étonne, puisque le monde de RAM semble ne manquer de rien! Quelques femmes cependant font preuve d'une grande inventivité et par exemple leur visage se dresse sur le corps majestueux d'un dragon aux écailles dorées! On voudrait applaudir, mais de la bouche dépassent des membres d'enfants, avant d'être mangés!

        Evidemment, il ne s'agit pas du tout de céder à ces créations, car on n'y serait qu'une victime et on peut se demander comment chacun résiste au décor de l'autre! Mais la réponse vient vite: le meilleur bouclier, c'est son propre univers! Ici, je me demande s'il ne faudrait pas me connecter à RAM, pour en obtenir un qui me protégerait et me permettrait de souffler!

        J'appelle donc l'hôtesse, en pensant très fortement à elle et une voix me répond: "Bonjour, je suis l'hôtesse RAM, que puis-je faire pour vous?

        _ Ben, je vois que tout le monde se déplace avec un décor... et je voudrais savoir comment créer le mien!

        _ Mais il n'y a rien de plus simple: il suffit de le désirer et RAM fait le reste!

        _ Ah! Ah! En effet, c'est facile! Euh, il est possible de vous personnaliser?

        _ Bien sûr et je peux même vous dire que mes algorithmes sont très, très forts, au point que je peux sembler avoir de l'humour!

        _ Ah? Parfait! Puis-je te tutoyer et t'appeler Julie?

        _ Bien sûr et toi, comment tu t'appelles?

        _ Jack! Sans vouloir être sexiste, je t'imagine bien faite, souveraine, avec un regard ardent!

        _ Très bien! Tu veux voir mon hologramme?

        _ Hein? Non, vaut mieux pas pour l'instant... On peut atteindre les limites de la ville? J'ai besoin de calme pour réfléchir!

        _ Suffit de prendre un Bob!"

        Je comprends alors pourquoi le trafic me paraissait dématérialisé, car nous prenons place dans un baquet ou Bob, au milieu d'un flux d'énergie. Mais la carrosserie se constitue également comme les décors et je choisis une voiture sportive et nous filons! Au bout d'une cinquantaine de kilomètres, effectivement les bâtiments sont de plus en plus clairsemés et nous devons faire le reste à pied. Je dis nous, car Julie est déjà comme quelqu'un qui m'accompagne!

        Je me fige sur place en regardant l'immense désert, qui succède à la ville! Une croûte sèche à perte de vue! "On a coupé le dernier arbre il y a cinquante ans, Jack!" Je garde le visage fermé et je pense que la catastrophe est arrivée! Je ne sais pas comment les habitants de RAM se nourrissent, mais je prends conscience que je suis prisonnier de la ville!

        "Le soir tombe, Julie, il me faut une chambre d'hôtel!

        _ Pas de problèmes, Jack! En tant que nouveau pucé, tu disposes d'un certain nombre de crédits!"

        La chambre est bien dans le style de RAM... Elle se forme selon le rêve de chacun! Il y a une option apesanteur et je flotte dans la pièce, m'amuse un certain temps à rebondir contre les murs élastiques, alors que les lumières de la ville s'allument progressivement!

        On peut fermer les volets et s'immerger totalement dans un univers! On mime un crawl, au milieu de la chambre, sous une merveilleuse chute d'eau! Ou bien on combat des animaux préhistoriques, en sautant dans tous les coins!

        "J'ai un gros problème, Julie!

        _ Ah bon?

        _ Oui, je ne peux pas créer de décor, pour me protéger! Je ne veux pas dominer!"

  • AD LIBIDOM!

    Ad libidom

     

     

     

                                                         "Eh, mais vous parlez au Duke!

                                                           Non, monsieur Beauchamp, pour moi c'est le duck!"

                                                                                 Impitoyable

     

     

        Journal de Jacques Cariou, station Charcot, mardi 9 mars: plus les choses se décantent et plus je me rends compte combien l'hypocrisie agit comme un mur! La "vérité" bute contre lui, comme la mer se heurte aux rochers! Sa force est infinie, mais ils sont ce qu'il y a de plus dur!

        On ne veut pas voir, c'est évident! Et par peur essentiellement! D'abord, on a une place et on craint de la perdre! Les choses ne doivent pas bouger, mais rester comme elles sont! Evidemment, on ne peut pas tout dire, ne serait-ce que parce qu'il est fort possible qu'on se trompe, ainsi que nous l'enseigne l'expérience, mais encore on est ambitieux, on a des intérêts, qui jouent le rôle d'œillères! Tout ce qui serait susceptible d'inquiéter nos plans, de menacer nos rêves, est rejeté, reçoit un accueil hostile, voire haineux! La vérité est comme un furet qui débusque un blaireau!

        On sait que c'est la domination qui a forgé la société et elle assure la cohérence du groupe, qui ne peut agir, ni donc survivre sans hiérarchie! Chacun s'efforce de s'y placer, à un poste qui lui donne de la valeur, mais cela ne suffit pas! Nous sommes en effet tout le temps en crise, pourquoi? C'est que la domination entraîne inévitablement un rapport de force, d'où les incivilités, la violence, mais aussi une fermeture, une fixité dans les idées, car bien entendu leur auteur s'impose par elles!

        Au final, nous avons une société qui prend l'eau de toutes parts, mais qui continue à ne pas vouloir changer, puisque personne ne prend le chemin de l'effacement, du renoncement, celui qui est l'inverse de la domination! Au contraire, plus ça va mal, plus on s'inquiète et plus on renforce son égoïsme! Pour s'opposer à l'instinct, il faut une motivation profonde, une passion, qui vient d'une sensibilité particulière; la raison ne servant qu'à organiser les données, pour la compréhension.

        La seule raison ne permet pas la foi; l'amour, l'admiration sont nécessaires, et il n'y a là nul besoin de compensation! Il y a plutôt une clairvoyance, car on prend conscience du chaos, de l'injustice de l'égoïsme! Bien des champions de la seule raison ont les pieds dans le sang et ne s'en rendent même pas compte! Des ogres vous parlent de la lumière!

        L'un des grands échecs de la science, c'est l'interprétation des peintures pariétales! Il y a trente mille ans l'homme de Cro-Magnon a peint dans les grottes et a produit des chefs d'œuvres, qui suscitent toujours l'admiration! Quels étaient ses buts, ses croyances, etc.? C'est évidemment des questions que se sont posées les scientifiques et ils ont émis toutes les hypothèses, de sorte que notre ancêtre nous est devenu absolument incompréhensible! Or, cela ne se peut, car au fond nous sommes toujours comme lui!

        L'erreur est de voir l'"art" pariétal avec la seule raison! C'est l'échec assuré! Il est nécessaire de regarder le monde qui nous entoure, en gardant son âme d'enfant! Nous ne pouvons comprendre la vie, si nous perdons notre émerveillement! Il y a une innocence dans l'enfance, une souplesse, une bonne volonté qui tient à ce que la domination n'est pas encore séparée du jeu, et sans doute parce que celle des parents est évidente! Toujours est-il que le jeune âge a une capacité de rêve qui lui est propre! 

        L'individualisation commence vraiment plus tard, notamment avec la maturation sexuelle: il suffit de voir combien le désir de l'autre nous rend sérieux! L'égoïsme alors peut prendre le dessus, tout ravager, d'autant que la compétition fait rage! Il n'est plus question de douter, de se ralentir, et si la domination nous mène, elle paraît si naturelle que nous ne la reconnaissons plus! Nous pouvons penser qu'il n'y a pas d'autre état et le message évangélique devient par exemple subitement dérisoire!

        L'adulte, qui a toujours son œil d'enfant, lui comprend que les peintures pariétales sont d'abord destinées à éblouir, à épater et donc aussi... à dominer (même si l'expérience est à l'intérieur et dans la nuit!) On ne comprendra pas toutes leurs significations, car chaque époque a ses codes, mais leur but est le même que nos monuments contemporains: on veut "en mettre plein la vue" aux voisins! Notre fête pour le jour de l'an est la plus réussie! Chaque commune, en France, s'est construite autour d'une église qui devait être plus belle, plus imposante, plus riche, que celle du bourg voisin! Son orgue notamment était à chaque fois le meilleur! L'artiste flatté, mais aussi pour vivre, se met au service des puissants!

        Les alignements de Carnac, les pierres de Stonehenge, les statues de l'île de Pâques, d'abord du "m'as-tu-vu", de l'"esbroufe", de la performance, de l'autorité! Il ne saurait en être autrement! C'est la domination, l'individualisation, l'affirmation de soi, pour dire qu'on est là, fort, talentueux et par conséquent c'est aussi tout le groupe qui est affermi! Mais il faut être soi-même détaché de sa propre domination, pour en rester conscient! Ceux qui cavalent sur le dos de la seule raison se perdent et ne sont pas l'avenir! Ils prennent et écrasent comme les autres!

        Mais la réaction de la domination, de l'orgueil, de l'égoïsme est toujours la même face au miroir: elle est haineuse et rejette! On dit au militant de gauche: "Vous voulez chasser ceux qui ont trop de pouvoir? Fort bien, mais il faudra aussi penser à vous changer vous-mêmes! Sinon, c'est remplacer une domination par une autre! Vous au pouvoir, ce sera peut-être et même sans doute pire!"

        Evidemment, c'est l'hostilité, la seule réponse! On veut bien trouver des coupables, mais pas question de se diminuer! On est des victimes, c'est les autres les méchants! De même, on explique à la droite conservatrice: "Vous avez à cœur d'aider le pauvre et de remplir vos devoirs religieux? Rien de plus louable, mais vous devez commencer par perdre vos privilèges, votre position dominante, car c'est cela qui vous empêche d'être bons et même  libres!"

        Bien sûr, on a plus de succès auprès des oiseaux et la religion elle-même n'échappe pas au piège de la domination, puisqu'elle a créé le "sacré", comme si Dieu était un directeur, un PDG inaccessible, exigeant de passer par des sous-fifres! Jésus, par contre, va jusqu'au bout: il s'offre pour bien montrer qu'il ne s'agit pas de commander! Il n'y a pas a priori de foi plus profonde! Mais c'est d'ailleurs un problème pour l'OED: comment faire comprendre sans s'imposer?

        Curieuse humanité qui croit qu'elle peut vivre comme les animaux, alors qu'elle a une conscience! Etrange humanité qui se retient à l'instinct, alors qu'elle peut s'en affranchir! Désespérante humanité qui veut asservir, pour ne pas sentir sa liberté!

        Jeudi 11 mars: de nouveau la tempête souffle dehors et amplifie le sentiment de notre isolement! Certains doivent avoir les nerfs à bout et je ne suis pas loin moi-même de l'exaspération! Mais je ne perds pas de vue pourtant le vrai nord! De quoi ai-je besoin? De me nourrir et aussi de sentir que j'existe, que je suis aimé et non un groupe d'atomes emporté par le vent!

        Pour cela, je m'appuie sur ce que je sais de la vie et qui est le fruit de mon travail depuis toujours! Car pour moi, le véritable travail, c'est de réfléchir à la nature des choses et surtout du mal! C'est d'essayer de comprendre d'où vient la souffrance, ce qui conduit à lutter d'abord contre son propre égoïsme! Pour faire court, travailler, c'est développer sa spiritualité ou aimer Dieu!

        Je ne vois pas de tâche plus difficile et si on s'efforce à la patience, de dompter le fauve qui est en nous et qui ne demande qu'à rugir, à cause de sa haine, on s'aperçoit que tous autour n'y parviennent pas et qu'ils sont au contraire prompts à céder à la colère et au mépris, quel que soit leur métier! Cette différence est la preuve de notre travail!

        Et à force de perdre, car on n'a eu de cesse d'abandonner ses "droits", on finit pourtant par être gagnant! Imaginez ce qu'il faut à ceux qui sont esclaves de leur domination! Puisqu'ils n'ont pas de vie intérieure, ils doivent chaque jour demander aux autres la marque de leur valeur, de leur supériorité! Ils ne peuvent se passer de la télévision, car elle leur sert tout de même de repère, mais surtout ils consultent incessamment Internet ou leur Smartphone! L'environnement est partout sollicité sans fin!

        Comment pourrions-nous alors ne pas épuiser la Terre et nous-mêmes? Comment éviter la haine ou nous rendre disponibles, alors que nous avons tant de besoins? Plus de réseau? Mais combien ne deviendraient pas fous ou assassins!

        C'est normal d'avoir peur, puisque nous sommes en face d'un gigantesque inconnu, créé par la conscience! Mais, plutôt que d'avouer ce simple sentiment, nous préférons mille fois conduire les autres à la baguette, pour justement échapper à notre angoisse! Nous terrorisons pour devenir les maîtres et c'est la peur de l'esclave qui chasse la nôtre! Comment notre quotidien pourrait-il ne pas en être destructeur?

        Celui qui respecte encore, malgré ses craintes, celui-là oui est dans la cour des grands! Les autres...   Mais je suis encore faible et je reçois avec plaisir la visite de Friant. "Comment ça va? me demande-t-il.

        _ Je m'en remets peu à peu...

        _ Bien! Dites Cariou, il est où le vaccin? Faut quand même qu'on le récupère!

        _ Bien sûr, mais il devait être avec Cressant!

        _ L'ennui, c'est qu'on a tout fouillé là-bas, y compris chez Morizur, et nulle trace du vaccin!

        _ J' comprends pas...

        _ Ecoutez, j'ai un fauteuil roulant dans le couloir... J' vous mets d'ssus et on va au labo! Remis dans la situation, vous allez p't'-être avoir un souvenir profitable!"

        Nous fîmes comme avait dit Friant et devant la paillasse, je cherchai à me remémorer les événements... "Allez, Cariou, faites encore une effort! insista Friant.

        _ Mais je vous l'ai déjà dit... Y avait bien une petite boîte, mais c'est Cressant qui l'a ramassée!

        _ Pas vous donc! Désolé Cariou, mais je n' marche pas! dit encore Friant en sortant une arme. Y a qu' vous qui avez pu dissimuler le vaccin!

        _ Il faut parler! lançe Sophie Prémel derrière."

        Je regarde à nouveau cette femme et je me rends compte que je l'ai mal jugée! Non seulement elle a un corps magnifique, mais c'est surtout son visage qui est d'une beauté à couper le souffle! La lumière y vient comme sur un récif doré! On a l'impression qu'elle-même peine à porter ses rayons!

        Mais ses yeux sont aussi d'une dureté extraordinaire et ne veulent que la soumission, ce qui fait que Friant a perdu la tête! "Si vous ne répondez pas, reprend celui-ci, je vais être obligé de vous tirer dans les jambes!" Mais soudain nous entendons un grand fracas et c'est Sophie Prémel qui a renversé un plateau et qui titube! Elle a un regard horrifié et une main sur le cœur! Puis, elle s'écroule! "Non! crie Friant qui se précipite vers elle.

        _ Ne la touchez pas, bon sang, Friant! Elle a le virus!"

        Mais il ne m'écoute pas et pleure son amour. Je ne reste pas inactif et me dirige vers la porte du fond... Derrière, j'entends la voix de Friant: "Tout ça, c'est de votre faute, Cariou!" et une balle vient faire exploser un bocal juste au-dessus de ma tête! Je passe la porte et la referme aussitôt! Où suis-je? Dans un garage! Il y a là une moto neige et l'équipement qui servaient à Cressant, pour faire ses récoltes comme il voulait!

        Je m'habille et démarre l'engin! Mon idée est de rejoindre l'entrée principale de la station et d'avertir les autres du double danger que constitue Friand. Mais, une fois dehors, je suis pris dans la tourmente, alors que je dois contourner un éperon rocheux! Je crois l'avoir dépassé, mais je me trompe: il y a encore de la glace devant moi! Finalement, je finis par admettre que je suis perdu, et puis soudain j'aperçois des lumières et je pique dessus!

  • Dominos!

    Le chateau 1

     

     

     

     

                                                     "Mais Starbuck, avez-vous vu la baleine blanche?"

                                                                                                     Moby Dick

     

     

        Journal de Jacques Cariou, station Charcot, jeudi 4 mars: ce matin, j'ai réussi à recevoir certaines informations de l'Hexagone et notamment j'apprends la condamnation de l'ancien président Sarkosy!

        Je m'en réjouis et ce n'est pas parce que je suis de gauche, mais d'abord on ne compte plus les fautes du bonhomme et surtout ce jugement vient percer le mur d'hypocrisie qui tient la société et qui pourtant l'étouffe en même temps!  

        En effet, quelle est l'image que veut transmettre Sarkosy de lui-même et qui est relayée complaisamment par les médias? C'est celle d'une réussite totale! Président honoraire, il a pour épouse une ancienne mannequin et, après avoir renoncé par sagesse à la politique, il est encore un auteur de best-seller!

        Quelle vie pleine et débordante de talents! Elle est destinée à faire envie et pourtant elle est essentiellement mensongère! La réalité est tout autre et c'est ce que montre la justice aujourd'hui, quasiment malgré elle! Car ce qui a scellé le sort de Sarkosy, c'est que par ses manières il a attaqué l'image même de la justice! Il a présenté les juges comme vénaux, corruptibles! En voulant sauver sa propre image, l'ancien président en a dégradé une autre, qui ne fait que se défendre!

        Image contre image! Dominants contre dominants! Voilà qui est intéressant, car la vérité apparaît malgré tout, non parce qu'on la cherche, mais parce que les dominants se combattent! Ils dénoncent leurs mensonges, pour continuer à régner!

        Il ne s'agit pas pour autant d'accabler un individu, fût-il Sarkosy! Il est ceci, cela, mais il est aussi un voyou! Il est tellement avide de dominer qu'il est prêt à tout, même au pire! Cependant, la domination exige une vitrine parfaite, car s'imposer, c'est écraser les autres et cela n'est possible que si on ne leur offre aucune faille!

        Voilà pourquoi l'orgueil, qui est sans doute le sentiment qui reflète le mieux la domination, ne supporte pas le miroir! Il ne veut pas voir l'envers du décor, l'arrière-boutique! S'il reconnaît le mal dont il est capable, c'est la vitrine qui explose! C'est une vie réduite à néant!

        C'est encore laisser voir ses peurs et ses faiblesses, ce qui effraie bien entendu, car les yeux des loups brillent dans la nuit! Et pourtant c'est bien la domination qui a provoqué la chute de Sarkosy, nullement un acharnement judiciaire, comme il le dénonce et voudrait s'en persuader! Il s'est placé lui-même dans l'illégalité et l'affaire Bygmalion est encore un exemple de cette dérive!

         L'influence de l'ancien président est néfaste et se propage à tout ce qui le concerne, de sorte que même les maisons de presse les plus rurales sont forcées de présenter ses livres devant leur caisse!  

        On le voit, la domination nous maintient en esclavage et nous sommes ses marionnettes! Tant que nous ne construisons pas en dehors d'elle, nous n'avons aucun socle, nul repos! Si nous sommes menacés, la plupart s'y raccroche comme à une bouée de sauvetage, mais qui serait lestée de plomb! Car plus nous nous débattons et plus nous sommes entraînés dans les profondeurs! Le "féminicide" ne s'explique pas autrement!

        Cependant, la réaction du sommet de la société est navrante, quoique prévisible! La classe politique est plutôt solidaire, car elle non plus ne veut pas voir, se remettre en question! Plus étrange est la complicité des médias, puisque, à côté d'articles qui stigmatise la justice, Sarkozy est encore invité au 20 H, comme s'il n'était pas coupable! C'est que tout ce monde se nourrit de la domination et constitue un ordre, même s'il est sale!

        On est prêt à fermer les yeux, du moment que les choses ne changent pas! Chez les dominés, les petits, il en va tout autrement! Malgré les exceptions partisanes, on est plutôt content, on se félicite du verdict, qui est senti comme une justice, un rayon! Il est la preuve de la noirceur des dominants et explique bien des souffrances! Combien en effet ne se contentent pas d'une vie modeste, par scrupules?

        Et puis, c'est le résultat d'une ambiance délétère! Le dominant n'a de cesse de faire croire qu'on doit l'admirer et s'il tombe, il n'est pas étonnant qu'on veuille le déchirer! Les faux dieux sont massacrés! Mais la domination entraîne encore la course au Buzz, qui fait que chacun se prend à rêver d'obtenir des millions de vue, sur Twitter ou Instagram! Sortir de l'anonymat est le symbole de la réussite! Pour cela, malheureusement, il est tentant d'effectuer n'importe quoi!

        La société ressemble à une cage de fauves, avec ses odeurs et sa férocité! C'est pourquoi l'hypocrisie, si elle nous cimente, nous asphyxie aussi! Il ne s'agit pas de vouloir l'anarchie, mais une domination éclairée! Or, on en est loin et la science même peut nous entraîner dans la mauvaise direction! La psychologie, notamment, induit l'idée que c'est à l'individu de changer et non à la société! Mais il est nécessaire que le sommet, le dominant puisse évoluer, surtout en reconnaissant ses torts! C'est sa seule voie pour atteindre la paix et soulager le petit! Si demain Sarkosy admet publiquement ses erreurs, il redeviendra aussitôt aux yeux de tous un être humain et il rendra de nouveau le monde compréhensible!   

        Toutefois, on a déjà expliqué la folie ou la "tragédie" de l'orgueil!

        PS: c'est finalement Friant qui m'a aidé à régler le cas de Gestin! Je l'ai invité dans ma chambre et nous avons discuté! Débarrassé de l'influence de Douguet, il est plutôt un homme simple et il m'a d'ailleurs raconté sa vie d'avant! C'est un ancien marin-pêcheur, qui a quitté le métier après un naufrage, dans lequel il a perdu son meilleur ami!

        Il a pas mal roulé sa bosse, jusqu'à ce qu'on lui propose ce poste ici, où il s'occupe des moteurs, car il adore les voir fumer! Cela le rassure, dit-il et au fond la machine peut être vue comme une victoire sur les éléments ou la mort!

        Quand j'ai vu son air radouci, je lui ai raconté la fin de Gestin et son visage, sous ma lampe, a semblé perdu, au point qu'il m'en a rappelé un autre! Dans un quartier que j'ai habité, il y avait un homme qui tout le temps marchait! Il avait un petit sac sur le dos et des chaussures de sport! Il arpentait les trottoirs chaque jour, inlassablement, et il n'était pas difficile de comprendre qu'il ne pouvait rester chez lui, à cause sans doute d'une angoisse qu'il ne maîtrisait pas! Incapable d'être en paix avec lui-même, il se calmait ainsi!

        Mais, peu à peu, sa marche est devenue plus difficile, reflétant sa lassitude et ce sont ses yeux lointains, hagards, que j'ai revus chez Friant, ainsi que le malheur nous rattraperait toujours!

        Mais, quand je lui ai demandé son soutien, l'ancien marin, celui qui sait qu'il est perdu s'il n'agit pas, a repris le dessus et nous sommes allés nous occuper du pauvre Gestin! Nous l'avons placé à côté des autres, dans la chambre froide, en gardant le secret, car il faut trouver l'assassin, avant d'effrayer l'ensemble!

        Pour cela, Friant m'a conseillé de me rendre auprès de Michel Cressant... C'est un spécialiste des lichens et on l'appelle le Vieux, car il est le plus ancien sur la base... Il est l'un des premiers à s'être installé ici! D'après Friant, il connaît chaque recoin et c'est un bonhomme paisible, qui pourra m'orienter... J'irai donc le voir!

        Vendredi 5 février: matin maussade, du vent et moins quarante à l'extérieur! Ou bien est-ce moi qui aie le cœur glacé! Le désespoir n'est pas loin... et ce monde toujours aussi imbécile, aussi fermé, aussi hypocrite!  Il tourne en rond, à force de vouloir briller! C'est la domination qui mène la danse et qui n'est donc nullement inquiétée!

        Je suis assoiffé et je voudrais un peu d'eau! Au fond, le seul espoir, c'est Dieu! Quand on le "ressent" à nouveau, c'est un bonheur ineffable; le seul qui soit aussi complet... et alors tout le reste, toute cette boue, cet égoïsme, cette bêtise n'a plus aucune importance! Patience donc et je me dirige vers chez Cressant!

        Il m'accueille agréablement et à première vue, il est selon le portrait de Friant. Il a l'air parfaitement inoffensif et semble même débonnaire. Il a un gros bonnet sur la tête, qui doit tenir sa tête bien au chaud! Une bedaine et d'épaisses lunettes amplifient la rondeur du personnage et le font paraître presque pataud!

        D'ailleurs, son laboratoire est à son image! Un peu partout, on trouve de drôles d'objets, récupérés et qui donnent l'impression d'avoir trouvé ici une seconde vie, ainsi que des animaux abandonnés, qui auraient été de nouveau adoptés! Au final, nous sommes dans une chambre d'enfant, mais avec une activité d'adulte!

        Un éclair blanc traverse parfois le regard de Cressan, ce qui indique que sa "balourdise" est plus feinte que réelle et d'ailleurs, à mesure que la conversation s'engage, je suis de plus en plus déçu, voire nerveux! Evidemment, je ne sais par où commencer... Je dois d'abord sonder le terrain, avant de parler de Gestin, mais je m'aperçois que Cressan, inexorablement, ramène tout à lui!

        Il ne répond pas toujours à mes propos, comme un homme normal, et autrement dit il ne fait pas preuve d'empathie, mais au contraire cette manière de laisser certaines phrases en suspens n'a qu'un but et m'est bien connue! Il s'agit pour Cressan de sentir toute sa supériorité, ses silences opérant tel du mépris! Peu à peu, il n'y a plus que son humeur qui vaille et qui écrase la mienne, ce qui me navre bien entendu! Mon diagnostic OED est sans appel: j'ai affaire à un DTN! et je suis donc dans une impasse!

        A un moment, un objet sur la paillasse derrière Cressant me frappe, mais, quand j'essaie de savoir pourquoi,  la tête bigleuse, sous son bonnet comme une cocotte-minute, me demande si je veux du thé! J'acquiesce et regarde de nouveau la paillasse, mais l'objet n'est plus là! Ai-je rêvé?

        Le thé est bon et chaud et j'entends la voix de Cressant me dire: "Cariou, je vais vous raconter une histoire! C'est celle d'un jeune chercheur fringant et qui a plein d 'ambitions! Il rêve de faire une découverte sensationnelle, ce qui devrait lui apporter la gloire, l'aisance et les femmes! Mais, bien qu'il soit plein d'ardeur, les années passent et rien! Il ne découvre rien!

        Pire, il voit des collègues, qui ne le valent pas, être soutenus par la chance et avoir eux du succès! Ils occupent des places enviables, alors que moi, je suis ici, dans le froid, anonyme et déjà vieillissant!

        Remarquez les lichens sont presque devenus des amis... et ils ont des propriétés étonnantes! Par exemple, celui que j'ai infusé dans votre thé a un effet anesthésiant... Non, non Cariou, ne vous agitez pas! C'est inutile! Ma voix devient plus grave et mon visage se trouble, n'est-ce pas? C'est comme si vous me voyiez au ralenti! Hi! Hi! Détendez-vous, je finis mon histoire!

        J'ai fini par comprendre que Gestin avait bien identifié un virus et qu'il avait même trouvé son vaccin! Eh bien, ça a fait tilt dans ma tête! Voilà mon billet de sortie, je me suis dit! Voilà enfin que la chance me sourit, à moi aussi! Je vais retrouver l'Hexagone en gagnant, que dis-je, en héros! On va me faire un pont d'or, Cariou, car dans une main j'aurai la mort et dans l'autre la vie! Mon pouvoir sera illimité!

        Oui, Cariou, l'objet que vous avez vu était bien dans la chambre de Gestin! Hélas, je suis resté un éternel distrait! Alors, voilà comment ça va se terminer pour vous: vous avez été frappé par la mort de Gestin! Distrait vous aussi, vous vous êtes égaré dans la neige et vous y avez trouvé votre dernier sommeil! Vous allez faire un merveilleux gisant! Encore une à deux minutes et je pourrai vous porter comme un gros sac à patates! hi! hi!

        _ Vous n'irez nulle part, Cressant, car le vaccin est pour moi... et vos rêves aussi!

        _ Morizur? Mais qu'est-ce que vous faites là?

        _ Mais mon bonheur, tout comme vous! J'ai une arme et je sais m'en servir!"

        Pan! pan! Il y a deux coups de feu, puis plus rien! Ah si, dans mon brouillard, je vois apparaître le visage de Friant! Il me sourit et je me détends. J'ai tout de même encore la force de tourner un peu la tête et je découvre deux corps: Cressant et Morizur se sont entre-tués!

        Bah, deux dominants en moins!

     

     

  • Fort Dom!

    Les roses

     

     

     

     

                                      "Dis donc Emile, tu sais qui vient de sortir d'ici! Borniche, le superflic!

                                       _ Ben quoi! J' l'aurais buté ton superflic!"

                                                                                       Flic Story

     

     

       Lundi 22 février: le soleil fait son apparition, après tant de jours de tempête! Il crible le versant de la montagne là-bas et vient pénétrer ma chambre! Son rond de lumière me réchauffe et montre même la poussière des meubles!

        Ce changement est un spectacle bienfaisant et pourtant, par le hublot, j'aperçois des chercheurs qui s'empressent nerveusement, pour effectuer leurs relevés! Ils ont le visage crispé, le corps raide à cause de l'inquiétude! Ils se bousculent même et l'un chute, en se prenant les jambes dans l'antenne qu'il porte!

        Ils ne sont pas sensibles au retour de la lumière et ils ne parviennent pas à se nourrir de la beauté! Ils n'admirent pas et c'est lié à leur égoïsme! Bien sûr, ils se voient comme des gens sérieux, responsables, soumis à des devoirs, des contraintes, mais ce n'est pas leur travail qui les empêche de prendre du temps, d'être disponibles!

        Notre domination nous maintient tendus, chevillés à nous-mêmes, ne serait-ce que par peur! Nous voilà face à l'Univers, en équilibre sur le sentiment de notre supériorité! C'est bien mince et cela ne nous permet pas de nous relâcher, pour contempler! Il nous faut toujours sentir notre pouvoir, en "vampirisant" les autres!

        Il est impossible de donner à la beauté tout son sens, si on ne veut que triompher, s'imposer!

        Mercredi 24 février: il paraît que près de 60 % des Français se déclarent athées! Voilà bien du courage et... de la lucidité! Moi, je veux bien, à condition qu'on prenne en compte la domination! C'est bien joli de faire le philosophe..., quand on écrase les autres! On trouve le quotidien normal, puisqu'il "tourne" autour de nous... et on n'a par ailleurs aucune gêne à haïr, ni à mépriser ceux qui nous résistent et nous inquiètent par leur différence, leur indépendance! 

        Des tyrans athées, qui ne voient que leur ascension, leur réussite, leur personne, la belle affaire! Quand on est au chaud dans une boîte à chaussures, on rit de l'immensité de l'Univers et même de la mort, qui paraît toujours lointaine! Des remords, des scrupules, parce qu'on diffuse chaque jour le poison de sa haine, point! On est aveugle comme une taupe et on dit très raisonnablement: "Dieu n'est pas!" Ben voyons, quel sérieux!

        Comment montrer aux gens leur laideur, leur tyrannie, leur équilibre faux, leur décor de théâtre? Voilà une question qui me taraude depuis des années... et à laquelle je n'ai toujours pas trouvé de réponses! Qui pourra se dire athée, s'il ne se sent pas dominant, supérieur aux autres? Qui pourra se dire athée, s'il est perdu, anéanti?

        Le malheur fait aussi perdre la foi, mais c'est parce qu'on a toujours cru dans du "coton", en étant protégé, en se sentant "élu" en quelque sorte! Et c'était encore la domination, puisqu'on était le "point de mire"! Mais qui pourrait supporter la vie, en prenant de plein fouet son insignifiance sidérale?

        Les sociétés se contemplent instamment! Elles se dévorent même elles-mêmes, tant le "froid" du dehors peut paraître vertigineux, incompréhensible! Il suffit de regarder la télévision, pour voir combien nous nous abrutissons de nous-mêmes! Celui qui prend garde à respecter, à ne plus haïr, qui apprend, qui réfléchit, celui-là ouvre la porte du train! Il a peur forcément..., mais il saute tout de même, tant à l'intérieur c'est empoisonné, vide, stérile! Il atterrit dans un choc, il a mal et il se retrouve abandonné, dans un lieu désert! Il s'époussette, se nettoie le front et se met en marche... Une nouvelle existence commence!

        Là-bas, le train continue de foncer... et il se déclare athée, alors qu'il ne voit même pas le paysage! Quelle blague! Que l'on fasse son choix, sans la domination! en étant distinct des autres, sans les piétiner! Est-ce possible cela, si on continue à voir le monde comme un chef mafieux! Bon sang! Combien ne se déplacent pas dans leur bulle de haine... et ils auraient une idée sérieuse de Dieu? Autant demander son avis à un bébé!

        Il y a pourtant quelque chose qui nous rappelle à l'ordre! qui met à bas notre domination... et c'est la force des éléments! Les premiers hommes ont développé naturellement une spiritualité, car ils ne "commandaient" rien autour! Ils se sentaient vulnérables, dans un milieu hostile! Ils avaient l'idée de "quelque chose" de plus grand qu'eux, puisque déjà la nature les dépassait largement! Ils n'étaient pas les maîtres!

        Aujourd'hui, c'est tout le contraire! C'est l'homme omnipotent! Il sonde les étoiles, révèle le passé, guérit, analyse et imagine un avenir grâce au patient travail de la raison! Rien ne lui semble impossible, il s'adaptera!

        A y voir de plus près, la catastrophe est partout! Plus l'homme étend sa domination et plus il se heurte à la nature, c'est inévitable! Il ne peut que constater le réchauffement climatique et la disparition des espèces! Il ne comprend pas non plus que son angoisse le pousse à détruire son prochain! Ben dame si, pour se soulager, il faut supplanter l'autre! C'est ce qui explique pourquoi, malgré que nous ayons tout, nos vies sont impossibles: les crises succèdent aux crises! Mais même une telle absurdité ne nous paraît pas évidente! Elle serait le fait d'un mauvais gouvernement, d'un système corrompu, de méchants capitalistes! Comme si le lanceur de pavés n'était pas lui aussi un dominateur!

        Ici, le virus anéantit notre suprématie! Et ce n'est pas une vengeance divine, ce n'est que la conséquence de nos actes! De même que nous ne réchauffons pas la planète parce que nous sommes toujours plus nombreux, mais bien parce que le sens de nos vies dépend de notre pouvoir social! Notre voiture doit être plus grosse et plus belle que celle du voisin et tant pis si elle consomme plus!

        Voilà encore pourquoi nous avons créé ce monstre que nous appelons Economie et que nous ne comprenons plus, car à quoi est-il destiné, sinon à nous vaincre nous-mêmes! Mais, dans notre pauvre station Charcot, le virus enlève les espoirs, ferme l'avenir, rend malade avant même d'agir! Car, sans la domination, nous voilà hébétés, assommés, hagards! Nous avons perdu nos repères! Nous ne pouvons plus nous sentir triomphants! La dépression nous guette, car elle vient à chaque fois que nous avons le sentiment d'être face à un mur!

        Il faudrait trouver une nouvelle manière de grandir, de se développer, de survivre même! Il faudrait se sentir dominant, sans dominer, sans victimes! Et pour cela donner du sens à l'ensemble, pas seulement à notre personnalité! Il faut déjà voir les autres... et non les écraser! Il faut accepter de perdre, bien sûr! Et comment réussir cela sans foi? Se développer, s'épanouir, c'est aussi donner par amour! Or, comment mieux donner qu'en "croyant", quasi "gratuitement", comme si on faisait "rouler" un peu de soi-même dans l'infini! Comment mieux grandir qu'en aimant l'esprit?

        L'égoïsme est vaincu, quand il croit, car il n'a plus peur! Mais la plupart se raccrochent à la domination coûte que coûte, tant qu'ils ne sont pas brisés!

        Jeudi 25 février: la neige tombe lentement et tout paraît calme, mais c'est trompeur! D'abord, mine de rien, je dois lutter contre mon angoisse... Elle est souvent au chevet de notre réveil, mais encore faut-il la reconnaître! Certains la transmettent directement à leurs enfants, leurs employés, à toute personne qu'ils rencontrent, en montrant de l'impatience, de l'énervement et même du mépris ou de la haine! Cela dépend de l'idée que l'on a de soi-même et plus on se croit important et plus on se donne le droit de ne pas respecter l'autre!

        Lutter contre sa domination demande un entraînement quotidien! On apprend chaque jour à se calmer, à dresser son amour-propre, même s'il a raison et qu'il veut le bien! Heureux celui relativise son avidité, car il devient lent à la haine et reste disponible! Heureux celui qui combat sa peur et qui parvient à la dominer, car il ne broie pas les autres et travaille pour la paix!

        Mais distinguer sa crainte demande déjà d'être individualisé! On doit être conscient de l'existence de l'autre: il ne nous appartient pas, ni nous est assujetti Or, la domination se nourrit justement de l'infériorité, de la vassalité de l'autre!

        Ainsi, la plupart ne distinguent pas le monde de leur propre univers: l'environnement est mené à la baguette! C'est une tyrannie qui se déplace et qui n'admet pas l'obstacle, la résistance! un peu comme si on étendait sa famille en tous lieux!

        Comment peut-on, dans ces conditions, remarquer sa peur, essayer de la comprendre et lui demander des comptes! On fait tout subir à son entourage, on ne se remet pas en question et on n'évolue pas! On croit pouvoir utiliser les autres comme des paillassons! Et malheur à celui qui se rebelle, car on cherchera par tous les moyens à le détruire! C'est à pleurer! d'autant qu'on crée une société dure, égoïste et on est tout surpris quand la violence se déchaîne, alors qu'elle n'est au fond qu'un retour de bâton!

        Pour pouvoir grandir, il est nécessaire de s'opposer à sa domination... C'est ce travail qui permet de se construire, d'atteindre toute son individualité, en même temps que celle des autres devient de plus en plus distincte! A l'inverse, il existe un degré où la domination constitue une folie, quand les autres ne sont là que pour servir, quand c'est seulement leur esclavage qui permet de faire un pas!

        La patience joue un rôle capital dans notre développement!

        Le dominateur ressemble au siphon d'un évier... Est-il rempli d'eau noire et il la déverse aussitôt ailleurs!

        Mais, comme chaque matin, je dois aller porter son petit déjeuner à Gestin... et je me rends dans la cuisine. A côté, il y a deux gars qui occupent le réfectoire... Soudain, le ton monte et les deux hommes s'empoignent! Ils roulent par terre, en se donnant des coups, mais cela me laisse absolument indifférent!

        Cela m'amuse même, car je savais bien que l'ambiance était réellement électrique et je me félicite encore d'avoir vaincu ma peur matinale! Je suis paisible, nullement tourmenté et je suis prêt à faire le bien, mais cela ne passe pas forcément par être entraîné par ces deux imbéciles, qui d'ailleurs sont finalement séparés par Friant!

        Par moments, je me dis même que je n'ai pas de cœur, mais autour on fait si peu d'efforts, que j'élude ma réflexion d'un haussement d'épaules! Et puis la laideur de l'égoïsme est sans fin!

        En chemin, je me rends compte que nous sommes tous à un degré de domination et que nous l'exprimons d'une manière ou d'une autre! Il ne peut en être autrement et d'ailleurs je repense à celles qui sont les plus reconnaissables dans les villes... On trouve la musique forte, l'appel téléphonique que tout le monde entend, la richesse ostentatoire, la séduction agressive et même la politesse exagérée ou le handicap outré!

        Il s'agit d'attirer l'attention sur soi, afin de contrôler le monde, du moment qu'on en est le centre! On se sert de l'autre, sans s'intéresser vraiment à lui! On ne cherche pas son épanouissement, ni le bien en général! On se contente de tirer la couverture à soi, ce qui est très pauvre!

        Personne ne répond, quand je frappe à la porte de Gestin... Je pousse un peu le battant et il s'ouvre. Tout dans la pièce est sens dessus dessous! Je marche sur des papiers et dépose le plateau sur le bureau, mais nulle trace du médecin!

        Je passe dans la salle de bains et découvre Gestin, la tête sous l'eau, dans la baignoire. C'est une des seules de la base et elle a malheureusement été utile ici, d'autant que ce n'est pas un suicide! Le corps nu de Gestin a de multiples ecchymoses et on lui a retourné tous ses doigts! On l'a donc torturé, avant de le noyer!

        Je vomis dans les toilettes, reprends mon souffle et me lave la bouche. Puis, je ressors, en refermant doucement la porte. Un peu plus loin, je croise Sophie Prémel, éclatante de santé! "Mon Dieu, Cariou, qu'avez-vous? Vous êtes tout pâle!

        _ Ce n'est rien... Je crois que je fais un peu de constipation...

        _ C'est plutôt un problème féminin, ça non? Est-ce que vous ne seriez pas plus délicat que vous en avez l'air?

        _ Attendez de voir mon micro pénis!"

        Elle éclate de rire et s'en va, et c'est tant mieux, car je suis complètement désemparé! Le seul ami que j'avais ici a été assassiné et je ne sais même pas quoi en faire! La chose qui me hurle à l'esprit, jusqu'à l'obscurcir, c'est que nous sommes en compagnie de quelqu'un de très, très dangereux!

  • Do do l'enfant Dom!

    Le bouquet bleu

     

     

     

                                                               "Là!

                                                               _ Quoi là?

                                                               _ Fantômas!"

                                                                           Fantômas

     

     

        Journal de Jack Cariou, station Charcot, mardi 16 février: le temps s'améliore un peu... Peut-être pourrons-nous bientôt sortir, nous dégourdir les jambes? Mais nous restons toujours sous la menace du virus... D'ailleurs, je m'aperçois ce matin combien l'énervement monte depuis quelques jours, chez tout le monde... et cela m'amène à me demander pourquoi!

        Qu'est-ce qui fait que nous perdons nos nerfs? C'est que nous voyons que rien ne change, n'est positif! Nous avons l'impression d'être face à un mur, contre lequel, gagnés par la colère, nous nous mettons à frapper! C'est l'angoisse qui nous pousse et le monde autour reçoit nos plaintes et notre agressivité!

        Heureux alors celui qui peut davantage s'apaiser, en se demandant moins à lui-même, en se reposant, car il a moins besoin de satisfaire son amour-propre, puisqu'il prend plus de plaisir au quotidien! En effet, fustiger les uns ou accabler les autres ne fait que rajouter au chaos ambiant! Terroriser n'est jamais constructif!

        Le sage se calme à mesure que les autres s'emportent et c'est ce qui prouve le bien-fondé de sa voie! L'angoisse entraîne le plus grand nombre, quand lui demeure tel un rocher! Il apprécie encore le jour, au milieu des cris et des invectives! Et ce n'est pas une question de temps libre et d'argent! C'est bien l'amour-propre souffrant ou l'égoïsme instable qui ont le plus de besoins et qui sont donc les plus sujets à la colère et au mépris!

        C'est aussi pour cela que la plupart veulent garder leurs illusions et fuient tout ce qui pourrait les inquiéter, les faire se remettre en question! Ils se trouvent déjà pauvres et il faudrait encore en céder! Pas question! Il vaut mieux croire sa haine ou son indignation justifiées! Cela donne de l'air! Mais, dans ce cas aussi, on ne voit jamais vraiment les aspects les plus sombres de la réalité et on ne peut ni guérir, ni se prémunir contre les prochaines catastrophes!

        Ceci est encore valable pour les journalistes, ne leur en déplaise, car ils forgent une société dans laquelle ils se retrouvent, malgré certains événements, qu'ils choisissent d'ignorer, ou plus exactement qu'ils refoulent! Nous voyageons sur un bateau imaginaire et seules les tempêtes nous forcent à nous changer! C'est dire combien notre évolution est longue et nous coûte cher!

        Mais, c'est ainsi: nous ne voulons voir que ce qui nous arrange!

        Mercredi 17 février: le vent est tombé, mais je suis réveillé par une musique, que je perçois comme une agression... C'est déjà assez dur comme ça! Je me lève mécontent et me dirige vers la source du bruit, pour le diminuer!

        Dans le couloir, je m'aperçois que la musique vient du secteur de Douguet... Il me faut passer un embranchement et plus j'avance et plus je trouve le son anormalement fort! C'est comme si on avait subitement abandonné la station, en laissant certains appareils fonctionner...

        La porte de Douguet est entrouverte... et il gît sur son lit! Il a des pansements sur le visage, mais ce sont ses yeux qui me frappent! Ils sont figés dans une surprise horrifiée et ne regarderont plus personne! Une main serre la télécommande, ce qui explique le volume de la chaîne... Je m'approche un peu, mais pas trop..., car j'ai déjà vu cette expression: elle était sur Mercier, le premier mort du virus!

        J'éteins la chaîne et je bute contre Friant! "Alors, mon salaud, t'es venu finir le travail!" me dit-il. Derrière lui se tiennent le professeur Morizur et même Sophie Prémel, qui me regarde avec de la haine, car elle croit sans doute toujours que je l'ai "snobée"!

        Morizur est un grand type, maigre et froid, quasi hautain! Il doit se faire une haute opinion de lui-même et avoir beaucoup d'ambitions! C'est un dominant et qui trouve juste de l'être! Pour lui, il y a les élites et les autres! Dans son esprit, c'est une question naturelle d'intelligence, de capacités! Il est né du bon côté, voilà tout!

        Mais l'intelligence n'a pas grand chose à voir avec le QI! Elle est difficilement quantifiable et même on peut vouloir ne pas la voir, comme je l'ai écrit plus haut! On comprend qu'il y ait une intelligence basée sur la logique et la raison, mais il en existe une autre qui émane de la sensibilité, qui rend la perception du réel extrêmement fine! Celle-là aussi utilise bien sûr la raison, pour atteindre l'entendement, mais elle est d'abord due aux sens, à l'instar de l'animal qui reconnaît un danger, avant même qu'il ne soit vraiment menacé!

       On peut ainsi juger du degré d'oppression d'un dominant, car chacun transmet quelque chose! Et certains ou certaines sont déjà des tyrans à cent mètres! Et c'est une forme d'intelligence que de s'en apercevoir, car cela évite de devenir une victime! Cette intelligence due au sens, et qui est peut-être plus primitive que celle du raisonnement, est un formidable atout pour la survie! Elle permet de comprendre le monde bien avant la parole! Mais le terme d'intuition ne lui convient pas non plus...

        "Vous vous trompez, Friant! J'ai entendu de la musique et je suis venu voir... et j'ai trouvé Douguet comme ça, mort!

        _ Mort? Il est mort? Vous l'avez tué! criait maintenant Friand, en essayant de voir par-dessus mes épaules...

        _ N'approchez pas, Friant! fis-je en bloquant le passage! Le malheureux a été tué par le virus! 

        _ Le virus? Encore vos histoires!

        _ Il a le même air que Mercier, quand celui-ci a été frappé!

        _ Hum! Il a peut-être raison, Friant, dit à son tour Morizur. Il vaut mieux être prudent!

        _ Je peux sans doute prouver que c'est le virus, car je dispose de tests!

        _ Des tests? Mais personne n'en a parlés!

        _ Je sais, c'est Gestin qui me les a confiés! Mais, sortons! Je vous propose de revenir effectuer le test, quand nous serons équipés!"

        Avant de continuer mon récit, il me faut revenir sur mon dernier échange avec le médecin de la station...

        Jeudi 18 février: le temps est sec... et la température à l'extérieur est de moins quinze degrés! Quand on regarde les choses par le hublot, on ne peut s'empêcher d'éprouver un léger malaise, car ce qui nous protège du froid nous paraît bien mince! Mais baste, il s'agit bien de vivre!

        Gestin a peut-être effectivement découvert un vaccin... Il faut dire que le "labo" ici est très performant! Mais il est nécessaire d'attendre, d'examiner s'il y a bien une immunité et je suis devenu le cobaye de Gestin! Pour l'instant, je ne ressens pas d'effets secondaires, mais suis-je vraiment protégé contre le virus?

        De son côté, Gestin résiste à la maladie, notamment en prenant des médicaments, sa "potion" comme il l'appelle, et il a mis au point des tests! Ce sont de longs bâtonnets, terminés par du coton, qu'on enfonce dans le nez et qui prennent la couleur bleu, au contact du virus! J'en ai plusieurs sur moi et j'explique leur fonctionnement à Friant...

        Puis, je prends un malin plaisir à lui "tisonner" le nez, de sorte qu'il s'agite et lève un bras pour m'arrêter! Mais je ressors le test et il est négatif! Friant est soulagé, mais en même temps il doute... Cependant, je ne lui laisse pas l'occasion de m'appliquer le même traitement... Je lui montre seulement une pochette avec mon nom et un coton blanc, ce qui doit le convaincre de ma bonne santé, et, comme je ne mens pas, nous nous mettons à nous habiller.

        Vêtus de combinaisons protectrices, nous entrons de nouveau dans la chambre de Douguet... et inutile de dire qu'il n'a pas bougé! Il a toujours ces yeux terrorisés, mais, sans m'apitoyer, je lui enfonce dans le nez un test et il réapparaît bleu! Friant acquiesce et nous nous en allons. Le corps sera enlevé plus tard, pour rejoindre ceux qui déjà "méditent" dans la chambre froide!

        Tout le monde, en fin de compte, est réuni dans le réfectoire... "Je n'ai que quelques tests! dis-je. Il y en aura d'autres, mais Gestin fait ce qu'il peut!

        _ Et qui nous dit que ces tests sont valables? fait quelqu'un.

        _ Friant était avec moi chez Douguet... Il peut témoigner!

        _ C'est vrai, j'ai vu la différence!"

        Il y a un murmure... "La priorité, c'est de tester les personnes qui étaient le plus en contact avec Douguet!" repris-je. Silence...

        "Voyons voir... Il y a bien sûr Friant... et il est négatif! Mais qui d'autres?

        _ Morizur, Prémel certainement! dit Friant lui-même!"

        Je vois les deux intéressés se raidir... "Hum! C'est-à-dire... fait Morizur.

        _ Jamais vous ne me mettrez une saloperie pareille dans le nez! s'écrie verte de rage la belle Prémel."

        Derrière les autres s'écartent... "Friant..." fais-je et tous les deux, encore vêtus de nos combinaisons, nous faisons asseoir celle qui pourrait être mannequin et qui très sérieusement est ici en tant que biologiste! Elle se débat et son corps élastique s'avère particulièrement vigoureux! Mais enfin sa tête est immobilisée et mon bâtonnet disparaît dans sa narine frémissante!

        Malgré la situation, je fais tout pour ne pas paraître brutal, car je respecte toujours la beauté et l'homme cède naturellement à la femme, car elle représente potentiellement l'avenir, la survie de l'espèce!

        Prémel a sans doute senti mes égards, puisqu'elle se calme et je crains maintenant lui avoir dévoilé quelque faille, mais le test est négatif et la jeune femme se libère... Nous nous tournons alors vers Morizur, qui hésite et qui a sans doute peur que le moment l'humilie devant les autres! N'est-il pas le chef?

        "Allez, professeur! fais-je. Vous savez bien que c'est nécessaire! Tenez, c'est Friant qui va vous tester!

        _ Eh bien, oui, hum! dans ce cas..."

        Ici, Morizur redevient un dominant: il s'assoit volontaire sur la chaise et met courageusement sa tête en arrière. Je laisse Friant opérer... Le bâtonnet roule entre ses doigts et sa couleur bleue est montrée en pleine lumière! C'est la stupeur! "Ce n'est pas possible! s'écrie Morizur. Je... je ne ressens aucun symptôme!

        _ Vous devez donc être asymptomatique! lui dis-je. Mais vous transmettez tout de même le virus!

        _ Mais.. mais...

        _ Il est indispensable que vous gardiez la chambre pour le moment, à moins que vous ne vouliez contaminer tout le monde! Gestin vous fera donner les médicaments qu'il utilise lui-même!"

        Morizur est assommé et il se laisse emmener par Friant... Les autres me regardent comme si j'étais le diable en personne... et je suis toujours surpris par notre enfantillage!

        Nous sommes là avec toutes nos histoires, sur une toute petite planète perdue dans l'espace, alors que nous mourons les uns après les autres, et pourtant cela ne nous choque pas, ne nous interpelle pas!

        C'est comme si nous étions dans un train à grande vitesse, sauf que le réseau ferré n'existe pas!

        Combien faut-il de domination, pour ne pas sentir la spiritualité nécessaire?

  • Sous le Dom!

    Sous le dom

     

     

     

                                                                  "Des cloportes! Tous des cloportes!"

                                                                                  La Métamorphose des cloportes

     

     

       Journal de Jack Cariou, lundi 8 février: déjà trois morts! Le Mercier, Nizou et Covillon! Nous vivons isolés, à cause de la tempête, mais surtout parce qu'un virus condamne notre station Charcot!

        La neige s'accumule sur nos flancs et paraît nous enfouir peu à peu! Il est difficile de résister à un sentiment d'oppression, d'autant que le souffle du vent rend encore plus troublant notre silence!

        Les rencontres sont rares et courtes, seulement produites par la nécessité! Les nerfs sont mis à rude épreuve... On croit être suivi et on se retourne, pour voir un couloir vide! Ou bien on se fige, car on a entendu des rires, jusqu'à ce qu'on comprenne qu'on est le jouet d'un bruit de fond ou d'un acouphène!

        On s'arrête encore devant des ombres, que font les coins, comme si on redoutait et désirait tout à la fois voir surgir je ne sais quel monstre! L'horreur même montrerait que nous existons, qu'il se passe quelque chose!

        Pour m'équilibrer, j'écris avec plaisir, dans ma chambre, où j'ai mes habitudes! Un vieux plaid, même déchiré, vient me réchauffer les jambes... J'ai une belle lampe de chevet, qui me verse une lumière chaude, et comme partout où je suis, j'ai construit autour de moi une ambiance studieuse!  

        On ne se refait pas évidemment et je suis toujours le même fil rouge: la domination et le sens de la vie! Je ne peux me lasser du sujet, c'est plus fort que moi! Mais j'ai l'impression d'être un brise-glaces, tant les obstacles sont nombreux et il est possible que l'horizon soit aussi vide que le cœur de ceux que je combats! Alors, la nuit éternelle m'engloutira..., avec mon secret ou ma folie!

        Mardi 9 février: il est tout de même un fantôme, quasi palpable, qui hante les lieux... C'est une très vieille dame hideuse et en haillons, toujours à se plaindre et qui soudain vous tranche la gorge, avec la plus belle férocité! C'est la haine, le sentiment qui règne le plus et qui finit par chasser tous les autres!

        Le froid n'y est pas pour rien, bien entendu, car il gêne, mais la haine est quasiment une maladie! Elle vient de ce que notre domination se sent menacée et plus cette seconde est impérieuse et plus la première est grande! C'est un sujet que nous avons déjà maintes fois traité et pourtant il ne cesse de nous interpeller! 

        En effet, la plupart sont haineux du simple fait que l'autre existe! Que l'autre ait une vie propre, qui doit être respectée, constitue pour eux une épreuve insurmontable! Comment expliquer un phénomène aussi déraisonnable, sinon parce qu'il vient d'un égoïsme forcené, immature, infantile; comme si le bébé qui est en nous ne voulait pas grandir, pour ne pas voir, ni avoir froid et peur?

        Nous sommes faits pour vivre en société, mais la haine nous en empêche justement et elle peut donc être vue tel un cancer qui nous détruit! C'est pourquoi, malgré l'enseignement des guerres, notre quotidien est toujours aussi impossible, violent et douloureux! Mais considérons les animaux...

        Dans le groupe, ils se situent selon qu'ils sont dominants ou dominés! Il est donc naturel que nous reproduisons ce comportement et on tient d'abord à être supérieur à l'autre, ce qui implique  qu'on le veut asservi; d'où notre haine si ce n'est pas le cas!

        Un combat s'engage pour savoir qui est le dominant et jusque-là nous ne faisons guère plus que les animaux! Cependant, si la hiérarchie assure leur survie, pourquoi est-elle empoisonnée chez nous? C'est que l'homme (et nous nous répétons sûrement!) a une conscience qui lui permet de s'affranchir un tant soit peu de ses instincts, ce qui lui donne une liberté, un choix, une connaissance, qui ne peuvent pas ne pas l'inquiéter, l'angoisser!

        Or, face à la peur, à l'inconnu, nous avons de nouveau recours à notre naturel, c'est-à-dire que nous renforçons notre domination et par là notre haine! On voit l'impasse! Ce qui convient aux animaux nous perd! Non seulement nous nous piétinons, mais en plus nous voulons soumettre la planète, ce qui la met en péril!

        Il faut donc donner à nos vies un autres sens que celui de la domination! Mais allez dire ça à des gens qui sont remplis de haine, qui sont prêts à n'importe quoi pour écraser ou avilir!

        Mercredi 10 février: mal dormi, froid... Par le hublot, je ne vois que de la neige en bourrasque, car ici la tempête peut souffler pendant des jours! Comme souvent, je suis quasiment hagard et je ne crois plus à ce que je fais... Parler de leur égoïsme aux gens, c'est comme soulever une poutre! On grimace, on ahane, puis on la laisse retomber avec précautions, pour ne pas coincer sa main ou blesser son dos!

        Pendant ce temps-là, notre interlocuteur est resté de marbre et ne montre aucun signe de compréhension! Il s'est glacé sous la menace! Pourtant, on parle de l'essentiel et même du bonheur! La haine de nouveau affleure et on peut même s'en vouloir d'exister, en étant aussi encombrant!   

        On se lasse d'être à contre-courant et on voudrait alors n'importe quoi, plutôt que de continuer à marteler des choses, que seul le néant écoute! J'étais dans cet état d'esprit quand elle est entrée! Elle a d'abord frappé, j'ai répondu et elle a dû faire un pas dans la pièce, mais je n'en suis pas sûr, car elle se déplace comme par enchantement! Elle, c'est Sophie Prémel!

        Dès mon arrivée à la station, je l'avais remarquée... et ce n'est pas possible de faire autrement! Sa vitalité, sa sensualité captivent tous les regards, comme si chacun était un figurant du film dont elle est la vedette!

        Cela ne m'avait pas gêné, car Sophie Prémel était avec le groupe des dominants et je sais que ce sont au fond les plus faibles; ne serait-ce que parce qu'il leur faut toujours éprouver leur supériorité, ce qui réduit leur existence à un miroir!

        Mais la santé appelle la santé, la force la force! C'est une garantie de plaisir pour le sexe et plus inconsciemment, c'est la condition pour une progéniture saine! L'acte d'amour n'est jamais autant réussi que quand il y a l'espoir d'un monde meilleur, par la transmission des gènes! C'est le désir infini de l'autre qui provoque ce rêve... et c'est pourquoi les dépressifs, qui ne trouvent pas leur environnement favorable, s'en désintéressent!

        Mais Sophie Prémel m'adresse pour la première fois la parole et j'assiste à une véritable symphonie! Mon regard va de ses yeux clairs et profonds, à sa bouche corail et légèrement humide! Elle tourne autour de mon lit, en pivotant sur un doigt... et cela me permet d'admirer ses hanches fuselées et fermes!

        Elle se redresse, ainsi que sa poitrine parfaite! Elle a une moue et souffle sur une mèche, qui dégringole d'une chevelure de lionne! Je me tends inexorablement!

        Elle se rapproche encore et m'embaume! Elle me parle, mais que dit-elle? Je n'écoute même pas! Je suis captivé par chacun de ses gestes, comme le cobra par son maître! Puis, elle me frôle de sorte que je peux imaginer les plaisirs les plus crus! Mais elle me calme en levant un sourcil!

        Je suis comme un assoiffé dans le désert! Je crains même de devenir son caniche! Ma solitude me paraît absurde, mon combat une planche de tortures! J'ai l'air d'un morceau de sucre qui se dilue! Je voudrais la prendre dans mes bras, boire à sa source... et pourtant, il y a une chose que je ne perds pas de vue, malgré le brouillard: pourquoi ai-je droit à cette visite?

        Voyons... La reine, que j'ai sous les yeux, a pu apprendre ma résistance face à Douguet et ma collaboration avec Gestin! Cela place un homme, si je puis dire, et j'acquiers peut-être le statut de dominant! Mais je n'y crois guère, je n'ai pas vraiment le profil: il me faudrait encore être riche, pour satisfaire Sophie Prémel, qui veut la puissance et la sécurité!

        Ce qui me paraît plus juste et plus sombre, c'est qu'elle est envoyée par le "clan" adverse, que mène le professeur Morizur, à qui je n'ai pas encore eu l'honneur de parler! En me rendant esclave d'Eros, on m'écarte de la route, pour atteindre Gestin! C'est bien combiné, car vraiment je suis tout petit et la vague de la sensualité peut m'emporter facilement!

        Mais, au final, c'est Sophie Prémel elle-même qui me délivre, en se trompant sur mon inertie, qu'elle prend pour de l'indifférence! Son amour-propre, impérieux et impatient, se révolte et l'injure succède à l'œillade! "Qu'est-ce que je fais ici, Cariou? hurle-t-elle presque. Vous me désirez, je le sais, mais vous n'avez même pas le courage de vouloir vous satisfaire! Vous n'êtes qu'un minable, un pauvre minable (on dirait du Douguet au féminin!)!"

        Et elle s'en va; ses formes sveltes se fondant dans le sillage de sa chevelure fauve! Elle eût montré un peu de désarroi et j'eusse cherché ses lèvres! Inutile de dire que j'ai mis beaucoup de temps à m'en remettre!

        Jeudi 11 février: dans la nuit j'ai été réveillé par un froid intense, anormal! Après examen, mon chauffage était éteint et je me suis dirigé vers la chaufferie, pour essayer de réparer la panne. Je ne voulus pas allumer les couloirs et me guidai seulement avec les éclairages de secours; c'était largement suffisant! De temps en temps, j'entendais, au-dessus de ma tête, le bruit soyeux de la neige, qui était en train de nous ensevelir!

        La chaufferie est une vaste pièce nue, où ronronne le circuit, dont on découvre le fonctionnement, au fil des voyants de plusieurs tableaux! J'étais en train de déchiffrer ce dédale, quand j'entendis derrière moi une voix dire: "Alors, j'ai fait sortir le loup du bois!"  C'était Douguet, qui visiblement m'avait fait tomber dans un piège! "Il est de temps de régler nos comptes... Tu penses pas, le morveux?"

        J'ai plus de cinquante ans et je suis fatigué d'avoir peur..., surtout de gens comme Douguet! Il était plus fort que moi et savait sans doute se battre, mais je connaissais son caractère et je prévoyais son attaque! Comme il était impatient et égoïste, il voudrait m'anéantir le plus vite possible! Si je pouvais résister un tant soit peu, je le conduirais dans mon domaine, celui de l'endurance et de la souffrance, ce qui lui serait nouveau et le déstabiliserait!

        Je me mettais en garde, me couvrant bien le visage et tout le haut du corps! Douguet bien entendu en ricana, mais je me moquais de son mépris! Puis, il chargea et fit pleuvoir ses coups, comme je l'avais prévu! Ma défense tint bon et je reculais juste pour diminuer le choc! Soudain, entre ses bras, je plaçai un uppercut, qui le toucha au menton! C'était un geste préparé!

        Il fut plus surpris que blessé, mais j'avais réussi à briser son élan! De nouveau, cependant, il fonça et je me protégeai contre sa fureur! Il n'était pas possible qu'il pût soutenir ce rythme et je profitai d'une petite baisse d'intensité, pour me pencher et le frapper dans les côtes, avec deux crochets du droit, de toutes mes forces! Il grimaça et encore une fois s'écarta!

        Il était là où je voulais qu'il fût! Le doute commençait à le gagner et il réengagea plus mollement! Je lui refis mal de la même façon: un cobra n'aurait pas été plus percutant! et cette fois Douguet hésita, entre sa garde et se tâter les côtes! Dans l'ouverture, mon direct du gauche chercha la distance et je pus déclencher le droit! J'écrasai sa joue et son nez et j'alternais: gauche, droite; gauche, droite! Je me défoulai sur la pâte de son visage et je vidai une colère depuis trop longtemps contenue!

        Je fus tout de même tiré en arrière, en même temps qu'on me criait: "Mais arrêtez! Vous allez le tuer!" Je me calmai et approuvai celui qui venait d'intervenir: Friant, l'un de ceux qui étaient avec Douguet, quand je fus sommé de choisir mon camp!

        Je laissai le blessé aux soins de Friant et regagnai ma chambre... Je ne regrettai rien... J'étais fier d'avoir résisté et puis c'était le matin! Après une brève toilette, malgré mes membres douloureux, j'apportai à Gestin son petit déjeuner! C'est moi qui lui sers ses repas...

       Il ouvre sa porte et je pousse le plateau...  Puis, quand il a refermé, on discute comme dans un confessionnal... Debout dans le couloir, je l'entends qui commence à manger, mais cette fois-ci je me figeai: " Cariou, dit-il, je crois avoir trouvé un vaccin!"      

  • Dom dégoûtant!

    Dom degoutant

     

     

                                                             "Comment veux-tu que je fasse confiance en quelqu'un

                                                               qui porte une ceinture et des bretelles?"

                                                                                             Il était une fois dans l'Ouest

     

     

     

        Journal de Jack Cariou, mardi 2 février: de nouveau la tempête fait rage autour de la station polaire Charcot! Nous voilà comme sur un navire, que les flots emportent dans la nuit, d'autant que nous sommes isolés, confinés, à cause d'un virus!

        Aujourd'hui, j'ai eu la visite du mécano Douguet... Un drôle de type, au corps dégingandé et au regard fuyant! Il s'est présenté sur le seuil de ma chambre: "J' vais pas plus loin..., rapport au virus! m'a-t-il dit avec une grimace.

        _ Bien sûr!

        _ Alors, comment vont nos malades?

        _ Eh bien, apparemment, ça ne va pas trop mal... Gestin se soigne... J'ai informé Covillon qu'elle était un cas contact et la scientifique en elle a repris le dessus! Elle comprend qu'elle ne doit pas quitter sa chambre! Quant à Nizou, il continue tant bien qu' mal son sevrage! Je lui transmets par ailleurs les calmants que lui adresse Gestin!

        _ Oh! oh! Bien! Voilà de bonnes nouvelles!

        _ En effet!

        _ Dites, c'est quand même dur ce confinement! J'ai l'impression qu'y pensent pas vraiment à nous, sur l'Hexagone!

        _ La tempête n'arrange pas les choses...

        _ Non, évidemment! Mais, au final, nous sommes paralysés à cause de trois personnes! Deux exactement!

        _ Comment ça?

        _ Eh bien, d'après ce que nous savons, seuls Covillon et Gestin ont été infectés! Car, autrement, personne n'a vu le virus sur la base!

        _ Mais il peut se propager tout de même!

        _ Bien sûr, mais nous prenons des précautions, non? D'ailleurs, ne sont-elles pas excessives? On ne vit plus pour ainsi dire! Alors, que nous, nous sommes jeunes, dans la pleine force de l'âge!

        _ Mais où voulez-vous en venir?

        _ Ecoutez, il est visible que le virus est véritablement dangereux pour les vieux! Mercier est mort et son collègue Gestin a l'air lui aussi salement touché! Mais la Covillon s'en sort comme un charme! Le virus semble sans effets sur elle!

        _ Mais j'imagine que les personnes les plus vulnérables sont les plus exposées, mais cela ne veut pas dire que le virus ne pourrait pas faire succomber... quelqu'un dans la pleine force de l'âge, comme vous dites!

        _ Ecoutez, Cariou, je vais vous parler franchement... Je crois que Gestin nous mène en bateau..., qu'il nous fait croire à un virus qui n'existe pas! Après tout, Mercier est peut-être mort d'une simple crise cardiaque et Gestin a saisi l'occasion!"

        Je suis resté au moins une minute silencieux, avant que les propos de Douguet ne me pénètrent, puis j'ai eu la force de demander: "Mais Gestin agirait dans quel but?

        _ Mais pour prendre le pouvoir de la station! Il y avait déjà une lutte entre Mercier et lui et depuis quelque temps, il est question que les jeunes ici prennent les choses en main! L'Hexagone verrait bien le professeur Morizur comme nouvel administrateur, à la place de Gestin!

        _ Je l'ignorais...

        _ Apparemment, vous n'êtes pas très au courant... et comment pourrait-il en être autrement? Vous êtes un invité ici! Mais, bon sang, considérez les choses avec sang-froid! Qui a découvert le virus? Gestin! Qui a provoqué le confinement? Encore Gestin! Qui a dit à Covillon qu'elle est un cas contact? Toujours lui! Il est devenu le maître d'œuvre, il nous tient à sa merci, pour ainsi dire, avec une histoire inventée de toutes pièces!

        _ Et s'il meurt demain?

        _ Et si le père Noël frappe à la porte! Je vous laisse, mais vous devriez commencer à réfléchir à tout ça!"

        Oh oui! Il n'avait pas besoin de me le dire, car un abîme s'ouvrait devant moi! Un monde effarant et terrible! Je frissonnai de dégoût! Mais il fallait que je considère les méandres du cerveau humain! Comment pouvons-nous tant transformer la réalité selon nos désirs?

        Soudain, pourtant, je me figeai! Et si j'avais été aveugle? Le poison de Douguet faisait son effet... Je rappelai à ma mémoire Gestin, son allure, son action auprès de Nizou et de Covillon... Je pesai de nouveau entièrement l'homme et il me fut impossible de le voir tel un manipulateur! Il ne simulait pas, il y avait bien un virus et Gestin en était atteint!  

        Malgré mon soulagement, je ne pus m'empêcher de frémir, en mesurant le travail destructeur des propos de Douguet et je prenais conscience du mal que pouvaient produire les fake news! Mais comment expliquer de telles manœuvres retorses?

        Nous savons que, sitôt le ventre plein, nous luttons pour imposer notre amour-propre ou notre égoïsme! C'est la domination qui nous vient du règne animal! Mais nous n'admettons jamais ce fait, que ce sont nos intérêts qui sont en jeu! Notre soif de pouvoir n'existe pas!

        Par exemple, un tel va s'engager en politique et tout son discours s'appuiera d'abord sur une volonté d'aider les gens, de s'impliquer pour eux! C'est d'autant plus facile à faire croire que c'est vrai! Une partie du futur élu veut effectivement le bien, grâce aux "manettes" de la démocratie!

        Il faut un événement contraire pour que le tuf, la roche, apparaisse! Notamment, l'échec aux élections fait naître, chez notre candidat, une haine qu'il voue à son adversaire! L'autre a réussi et pas lui! S'il était seulement question d'un programme et du bonheur des gens, il n'y aurait pas ce sentiment violent, cette amertume et ce mépris, mais comme l'amour-propre était encore sur la balance, il réagit et se console comme il peut!

        Au fond, il n'y aurait pas de politique, s'il fallait avouer ses ambitions personnelles, car la situation semblerait trop crue pour les électeurs... et cette façon d'"arranger" nos pensées, que l'on peut voir comme de l'hypocrisie, est présente dans tous les cerveaux! Elle est même plus le fruit de l'ignorance que de la malhonnêteté!    

        Cependant, elle ne cesse d'agir et de transformer notre environnement! Elle "dévie" le problème ou l'essentiel! En effet, notre égoïsme insatisfait, souffrant, s'il demeure caché, s'exprime en désignant des coupables, des responsables qui font obstacle au bonheur! Pour les uns, ce sera les étrangers; pour les autres, le gouvernement, l'Europe, etc.! Jamais nous ne touchons du doigt notre véritable moteur et nous croyons durs comme fer à nos combats!

        Certains, pour se donner de l'importance, imaginent de vastes complots, car ils deviennent ainsi des victimes paranoïaques, se débattant dans des rets invisibles! Ce songe leur voile tout appétit personnel et même légitime l'égoïsme le plus forcené! "Puisque nous vivons dans un monde dominé par des manipulateurs sans scrupules, faisons comme eux pour nous libérer, défendons-nous becs et ongles pour sauver notre peau!", voilà le raisonnement!

        Ici, Douguet tourne la situation pour donner raison à sa haine! C'est Gestin qui le bloque, parce que celui-ci est coupable! Gestin fait partie des vieux qui veulent garder le pouvoir! En le supprimant, on retrouve la justice et celui qui en doute n'est pas dans la réalité, selon l'esprit de Douguet! De plus, il se dit appuyé par les autorités, etc.! Et tout ça parce qu'il est impatient, ambitieux, qu'il cherche à aller plus vite!

        Il ne se sonde pas, ne se remet pas en question, ne voit pas que son problème est justement son avidité qui le ronge! Il avance comme un tourbillon et ne veut surtout pas qu'on lui tende un miroir, où il apparaîtrait égoïste, d'où sa logique perverse! Un tel homme ici, alors que nous sommes confrontés à des conditions extrêmes, est forcément dangereux!

        Mercredi 3 février: ce que je redoutais est arrivé! J'ai été pris à partie par Douguet, qui était accompagné de quelques autres, afin que je choisisse mon camp! La question était: est-ce que je suis avec eux ou contre eux! Et leurs regards n'avaient absolument rien d'amical! Mais comment leur faire comprendre la façon dont je vois le monde?

        On entendait le vent hurler dehors et cette rencontre, dans le réfectoire presque vide, avait quelque chose de sinistre! Je décidai de gagner du temps, en tergiversant... "Qu'allez vous faire, si je suis des vôtres? Quels sont vos projets?

        _ Eh bien, on prend le pouvoir... répondit Douguet. On écarte définitivement Gestin et on annonce que le virus était une erreur! On va pas se sacrifier pour des ruines, on a mieux dans le viseur! Pas vrai, les gars?

        _ Vous ne pensez tout de même pas sérieusement à éliminer physiquement Gestin?

        _ Non, bien sûr que non! Ceci dit, euh, un accident est vite arrivé... Par exemple, il peut s'endormir la fenêtre ouverte! Elle était mal fermée et le vent...

        _ Je vois... J'aimerais savoir: qu'est-ce que vous voulez au juste?

        _ Hein?

        _ Oui, qu'est-ce qui vous manque et qui pourrait vous rendre heureux?

        _ Ben nous, on veut que la base fonctionne et puis s'il y a des brevets, on peut se faire du fric! Etre plus à l'aise, voir plus grand, respirer, voilà c' qu'on veut!

        _ Et si je vous disais que même avec du fric et du temps libre, vous seriez aussi malheureux et tendus que maintenant! Hein? Et si je vous disais que vous êtes des hypocrites et des égoïstes et que c'est justement cela qui vous fout d'dans!

        _ Ah! Ah! Cariou, j' t'avoue que j'avais jamais compté sur toi! J' savais que tu nous f' rais faux bond! Tss, tss! T'es un merdeux, Cariou! T'es le pauvre type par excellence! J' parie qu' t'as jamais vraiment satisfait une gonzesse! T'es un pisse froid! Un sale petit bourgeois!

        _ Bah, j' suis trop vieux maintenant, pour avoir peur de la canaille!

        _ Très bien, on va s'occuper de toi! On va d'abord t' rosser comme t'as pas idée!'

        Je reculai pour me préparer, quand il y eut soudain du bruit dans le couloir! Puis, la sonnerie d'alarme se déclencha! Quelqu'un venait d'entrer dans le sas, sans effectuer la procédure! Les lumières s'éteignirent et je me précipitai hors du réfectoire, pour buter contre Gestin! "Ca... Cariou, balbutia-t-il. Vite! C'est Nizou et Covillon! Ils sont comme fous! Ils ne savent même plus où ils sont! Ils ont pris une moto neige, Cariou! J'ai pas pu les raisonner!"

        Gestin éclata en sanglots et je démarrai moi-même un engin, pour ramener les égarés! La nuit était tombée et le vent m'attaqua aussitôt comme des milliers d'aiguilles! Un phare apparut sur le côté et je distinguai Douguet! Ainsi donc, lui aussi participait aux recherches!

        Que dire? Qu'on les a retrouvés au petit matin? L'un et l'autre figés dans la glace? Quelle folie les a saisis? Nizou en manque toujours et voulant échapper à ses souffrances, par une ultime fuite! Peut-être croyait-il qu'il y avait une ville non loin, avec ses dealers?

        Quant à Covillon, l'angoisse et la claustrophobie ont eu raison d'elle! Cette femme voulait plaire, être la reine dans les lumières et l'air frais l'a sûrement d'abord grisée! Le chant des étoiles plutôt que cette station grise, presque miteuse!

        Dehors, le vent est tout puissant et il emporte nos rêves!

  • Dom Drogues!

    Dom drogues

     

     

     

                                      "Tu dois de l'argent? Tiens, voilà déjà deux cents! Mais si, prends!

                                       Demain, je passe à la banque, je retire tout ce que j'ai... et j' fais un emprunt!

                                       J' connais mon banquier! T'inquiète pas, ça va s'arranger!"

                                                                                                           Tchao Pantin

     

     

     

       Journal de Jack Cariou, lundi 25 janvier: "Depuis trois jours, la tempête fait rage autour de la station scientifique Charcot! Nous ne sommes plus en contact avec les autres hommes, tant le vent règne et hurle sur la banquise! Nous avons l'impression que c'est la fin du monde... et pourtant un fait plus grave nous préoccupe encore plus!

        La mort du professeur Mercier, il y a deux semaines, a suspendu notre destin! Il travaillait sur les restes d'un mammouth, quand il s'est brusquement écroulé, apparemment victime d'une crise cardiaque! Le biologiste Gestin, qui a pratiqué l'autopsie, a fini par détecter un virus, qui attaquerait les poumons, après inhalation, et qui viendrait sans doute des vestiges de l'animal!

        Les autorités en ont été informées et nous avons été placés en quarantaine! La liaison, qui nous apportait des vivres fraîches et qui était si importante pour notre moral, a été interrompue! Nous voilà condamnés à vivre repliés sur nous-mêmes, tant que les analyses n'auront pas éclairci le problème et permis une solution!

        Nous nous déplaçons avec des masques et gardons nos distances! Nous avons l'air de parfaits étrangers qui se croisent, tandis que les éléments déchaînés renforcent notre isolement! Les mots sont devenus rares et chacun se demande s'il n'est pas infecté! Nous écoutons nos corps, dans une sorte d'effroi!"

        Mardi 26 janvier: nous avons été réveillés par des cris sinistres! Ils venaient de la chambre du logisticien Péron! Je me précipitai, avec quelques autres, et quand nous entrâmes, nous fûmes cloués sur place! Gisait en travers du lit Péron, la langue noire, une cravate autour de son cou meurtri! Visiblement, il venait d'être étranglé!

        A côté, prostré, était sur une chaise Nizou, le météorologiste de la base! Que s'était-il passé? Il a fallu que Gestin, qui est aussi notre médecin, emmenât Nizou, avant de lui donner des soins, pour que nous ayons quelques explications! Péron se droguait, à la cocaïne! Sa positon de logisticien lui permettait d'assurer son trafic, car il était encore le dealer de Nizou! Mais, avec le confinement, il a aussi consommé les doses destinées à ce dernier!  

        Nizou, en état de manque, a demandé des comptes et a perdu la tête! Il ne nie pas les faits, mais reste surtout préoccupé par sa propre souffrance! Gestin l'a enfermé dans sa chambre et on l'entend par intermittences donner des coups dans le mur! Quant au corps de Péron, il a rejoint la chambre froide!

        Ce drame ne devrait pas excessivement nous étonner, car plus les conditions sont dures et plus certains ont recours à des "paradis artificiels"! C'est la faiblesse humaine et pourtant je ne peux ne pas voir les choses sous l'angle de l'agent OED que je suis! On sait combien la drogue, comme l'alcool d'ailleurs, donne la toute puissance! On devient beaucoup plus sensible et on se sent exister apparemment comme jamais! On croit à une connaissance accrue de la réalité et à une liberté sans bornes! On atteint le rêve et on a l'impression d'être un dieu!

        Cela est assurément séduisant, mais au final il n'y a là qu'une excitation anormale des neurones, qui conduit à la dépendance et à la dépression! Le plus dur, pour l'individu qui veut arrêter, c'est justement d'accepter, outre le sevrage, de diminuer sa domination, de côtoyer un peu plus la banalité, de faire preuve de patience pour remplir les tâches quotidiennes, et si cela peut paraître gris, amer, ce n'est qu'un faux problème!   

        En effet, la lutte contre la domination ouvre le champ de tous les possibles, devient vertigineuse en conduisant à la foi, c'est-à-dire à l'infini de Dieu! On découvre un rêve inimaginable, qui fait trembler et qui fait couler de la joie comme une cataracte! Le quotidien alors prend des proportions colossales et laisse l'ivresse telle une fusée son aire d'envol!

        Mais, là comme ailleurs, il s'agit de grandir, de quitter sa peau de bébé et cela ne se fait jamais sans peine! Combien de fois, quand on réduit son égoïsme, n'a-t-on pas le sentiment d'avoir le ventre arraché? Mais ça passe... et on en rit!

        Evidemment, drogue et violence sont inséparables!

        Nuit du 26 au 27 janvier: nous pensions en avoir fini avec les émotions, pour la journée, mais nous nous trompions! Des cris, des plaintes, des gémissements m'ont de nouveau sorti du lit! Il était près de minuit et habillé en hâte, je me suis retrouvé dans le couloir, avant de me diriger vers le sas d'entrée!

        Plus j'avançais et plus je me sentais mal à l'aise! On eût dit qu'un animal était blessé plus loin! Je rejoignis le groupe, accouru comme moi, et nous regardions stupéfaits la scène suivante... Devant les motos neige, Gestin enserrait Sandrine Covillon, l'assistante du professeur Mercier... Elle criait: "Mais laisse-moi! Laisse-moi, espèce de minable! J'en ai marre, t'entend? Marre! Je veux sortir et tu m'empêcheras pas!

        _ Elle a une crise nerfs! expliqua Gestin, en nous fixant. J' l'ai surprise alors qu'elle allait faire un tour! Le problème, c'est que pour que l'alarme ne fonctionne pas, elle a poussé le chauffage à fond dans le sas, au risque qu'il tombe en panne! Elle nous a mis en danger!    

        _ N'importe quoi! J'ai juste voulu respirer l'air de la nuit! On étouffe ici! Mais lâche-moi, espèce de fumier!

        _ Elle est dangereuse! Excuse-moi, ma grande, mais je dois le faire!"

        A notre grande surprise, Gestin frappa Covillon, d'un coup qu'il devait maîtriser, car la femme perdit immédiatement connaissance!

        "Aidez-moi à la porter dans sa chambre!" jeta Gestin et nous lui prêtâmes main forte. Dans la chambre, le médecin reprit: "Elle a eu une crise de panique! Je vais lui donner un sédatif et demain elle ira mieux!"

        Une crise de nerfs... ou de panique? Sans doute, mais de nouveau mon œil OED fonctionne et derrière le terme vague d'une crise, je comprends autre chose...

        Nous savons que ce qui nous motive d'abord, en garantissant notre équilibre, c'est la domination! Chez les femmes, cela se traduit par un désir de séduire, d'autant que l'angoisse est forte, car c'est ce qui permet de sentir sa valeur, son importance!

        Ici, Covillon a probablement, outre le confinement, perdu un repère essentiel, avec la mort de Mercier, mais qui est-on quand on croit qu'on a le droit de "perdre les pédales", comme si se donner en spectacle était légitime, allait de soi?

        Il faut, semble-t-il, avoir une domination profonde, radicale, outrée, de sorte que le monde autour peut être rendu au rôle de spectateur! Cela veut aussi dire que dans ce cas les autres n'existent pas réellement et qu'ils ne sont là que pour servir! Ou bien ils plient, ou bien ils résistent et sont l'objet de la haine!   

        En fait, les conditions défavorables révèlent le problème, le caractère tyrannique et même maladif, car la crise de nerfs peut être rapprochée de celle du drogué en manque! Certes, celui-ci a un besoin physiologique qui lui échappe, mais son apaisement est aussi dû à une conscience de soi supérieure, dominatrice!

        La femme, dont les nerfs lâchent, souffre également d'un manque et c'est celui de sa séduction qui reste impuissante, à cause du confinement, ce qui cause de l'angoisse et mène à la crise! On peut ainsi dire que la domination, à un certain degré, est pareille à une drogue et c'est pourquoi encore les autres ne comptent pas, ou si peu!

        C'est une preuve d'immaturité, car chacun a droit au respect, possède une individualité propre, unique! Prendre conscience de ce fait, c'est ouvrir les yeux sur le réel, pour le construire au mieux avec sa paix!

        Mercredi 27 janvier: la tempête a cessé et il fait un beau soleil! Je suis parti sur la glace, effectuer certains relevés, car même si je suis ici comme invité, je dois remplir quelques tâches!

        On m'a appris à regarder la banquise et ce que je vois m'épouvante! La fonte est monstrueuse et explique pourquoi l'Europe est incessamment en butte à de violentes tempêtes! De l'air froid s'écoule en masse le long du Groenland et du Labrador et vient repousser l'air chaud montant de l'anticyclone des Açores, ce qui crée de gigantesques dépressions, à l'échelle de tout l'Atlantique! Ce vent, cette pluie, cette brouillasse enfin, dans laquelle nous avons l'impression de vivre constamment, même en plein été, sont comme "le chant du cygne" de la banquise!

        A mon retour à la base, cependant, j'ai eu de nouveau un choc! Des bruits de fête m'ont conduit jusqu'au réfectoire, où j'ai pu contempler la plupart en train de faire bombance! Ils étaient ivres, se tenaient par la main, s'embrassaient et il y en avait même en slip, avec des lunettes de soleil, sur la terrasse!   

        La première accalmie avait chassé des esprit le virus et les gestes barrières! J'étais sidéré, mais je n'ai rien dit, je n'en ai pas eu le courage et j'ai quitté les lieux, sans peut-être qu'ils m'aient vu!

        C'est que je traîne aussi quelques boulets, certains complexes! J'ai toujours été pour les autres le rabat-joie, l'empêcheur de tourner en rond! Je suscite très vite l'hostilité et ce rejet récurrent m'a fragilisé et rendu haïssable à moi-même!

        C'est un effet de la dépression, bien entendu, et avec le temps j'ai compris que ce n'était pas de ma faute! J'ai toujours vu la domination ou le pouvoir destructeur de l'égoïsme et jamais je ne l'ai accepté, ni été son jouet!

        Or, il y a toujours un leader, un "roi", qui asservit les autres et qui veut qu'on l'admire, qu'on accepte son commandement! C'est ma résistance face à lui, mon opposition qui me vaut d'être exclu et honni!

        Au fond, la société reste le prolongement de l'école ou du lycée! Chacun croit qu'il doit en référer à l'Etat ou à son l'employeur! On s'imagine toujours qu'il y a un "proviseur" et que c'est lui qui règle la mort ou notre isolement dans l'espace! Force est de constater que la majorité demeure infantile et qu'on se piétine aveuglément!  

        J'ai cherché à voir Gestin, car il n'était pas au réfectoire et j'ai frappé à sa porte. Sa voix a demandé: "Qui est là?

        _ Cariou!

        _ Ah? Bien! Ecoutez Cariou, vous êtes l'un des seuls en qui je peux avoir confiance! Alors écoutez, je suis contaminé! J'ai le virus! Covillon doit être un cas contact: elle est porteuse sans être malade! Mais cela veut aussi dire que je ne peux plus bouger d'ici!     

        _ Mais...

        _ Ecoutez, il faut que vous enfermiez Covillon dans sa chambre! Cela ne devrait pas être trop difficile, car elle y était encore en train de dormir, avant que je passe mon test! Mais ce n'est pas tout! Il faut vous organiser pour nous apporter des plateaux repas, que vous reprendrez avec précaution et ceci est encore valable pour Nizou! Vous avez compris?

        _ Oui, mais vous? Comment allez-vous...?

        _ J'ai des médicaments, je suis médecin, je sais ce qu'il faut faire! Bien entendu, il faudra encore en informer le groupe..." 

        Ces nouvelles responsabilités m'ont assombri, car je me suis rendu compte que nous nous enfoncions toujours plus dans une espèce de marécage! Pourtant, la solution est simple: il suffit que nous "brisions" notre égoïsme, afin de devenir tous solidaires, ce qui rendra la crise  quasiment comme un amusement!

        Mais, dans le couloir, quelqu'un vomissait à cause de l'ivresse!

  • Dom Rouages!

    Dom rouages

     

     

     

     

                                                                          "Encore un homme de Karpov!

                                                                           _ Ils sont partout!"

                                                                                            Le Magnifique

                     

     

     

        "Rappelons les règles!" dit Joord Krabbe, qui continuait ses cours comme une litanie! Plus la situation se tend et plus la domination s'exacerbe! Nous avons déjà évoqué cet exemple animal...: quand le marigot s'assèche, les crocodiles se battent entre eux, pour savoir lequel profitera de la dernière goutte... et c'est évidemment le plus fort! Donc, plus nous sommes inquiets et plus nous avons tendance à devenir égoïstes!

        Il suffit de relever les symptômes du phénomène, pour s'en convaincre! Que voyons-nous, qu'entendons-nous aussi? L'air est notamment saturé de bruits de chantiers, parce que travailler rassure! C'est comme le soldat romain, qui balaie chez Astérix! Malheureusement, la leçon des confinements n'a pas porté! La paix apportée à la nature et aux animaux, par notre inactivité, non seulement favorisait la vie autour, diminuait le réchauffement climatique, mais encore pouvait nous conduire à réfléchir, à méditer, à soigner notre angoisse d'une autre manière!

        Bref, on aurait pu évoluer, mais, maintenant que nous sommes plus libres, nous voilà repartis comme en quarante, si j'ose dire! Nous nous rendons de nouveau notre environnement irrespirable, ce qui ne fait que renforcer notre mal-être et donc notre égoïsme! La spirale infernale nous entraîne!

        On pourrait me rétorquer qu'il faut bien travailler pour vivre, mais pas à ce prix! Car nous tombons comme des mouches! Les ambulances et les médecins recueillent ceux qui s'écroulent sur le bas-côté! Pour beaucoup de ceux-là, la vie est finie, ne sera jamais plus comme avant, mais on n'en parle pas non plus, on a trop à faire! On se croirait en pleine retraite de Russie, avec les blessés abandonnés, car il s'agit d'abord de survivre! C'est la civilisation! notre destruction au nom de l'emploi!

        C'est encore la myopie générale, mais beaucoup fonctionnent ainsi... Ils avancent et piétinent, tant qu'ils ne rencontrent pas de résistance! Nous sommes bien là dans la logique des crocodiles! C'est le plus fort qui gagne! Concrètement, cela se traduit par la montée de toutes les violences! Cela va de la guerre des gangs aux incivilités les plus banales! Elles ont toutes un point commun: on n'y respecte pas l'autre! La conscience ne sert à rien et l'animal triomphe! Pourtant, nous devrions comprendre que notre salut, car c'est notre possibilité, notre talent, à nous les êtres humains, c'est la solidarité!

        "Aimons-nous les uns les autres!", pour mettre les pieds dans le plat! Il n'y a pas d'autres issues, ni d'autres solutions! Mais nous cavalons dans la direction opposée et même cette vérité en fait vomir plus d'un immédiatement! tellement nous sommes pleins de nous-mêmes! Pourtant encore, le fort ou le tyran sera bientôt lui aussi emporté par le courant et appellera au secours!

        Chacun cependant fait valoir sa haine! Il a tous les droits! On presse, pousse les autres! On est comme des bébés à chaque coin de rue et il ne nous viendrait même pas à l'idée de changer, de nous réfréner ou de chercher un sens, avant qu'il ne soit trop tard! Nous donnons tous les jours à notre monde un tour de vis, sans les mesures gouvernementales! Nous scions avec acharnement la branche, sur laquelle nous sommes assis! Nous ne comprenons rien et ne voulons rien comprendre! La réflexion, l'hésitation, le scrupule, c'est pour les faibles!

        Une telle attend son tour, dans un commerce, et elle a l'air d'une martyre! Deux ou trois minutes de patience, et c'est l'Everest, le drame, la haine! Nous n'avons pratiquement aucun sens des réalités! Ce sont les comportements d'une société de confort, qui est dominée depuis très longtemps par le narcissisme, la vanité! Le résultat, aujourd'hui, nous nous brisons sous le poids de notre indifférence, comme des blocs de glace charriés!

        Nous rêvons! Nous nous croyons irrésistibles et le centre de l'Univers! Tout nous est dû! Il est vrai encore que nous ne sommes pas ménagés! Les nouvelles technologies devraient nous servir, mais c'est tout le contraire! La 5G! Il faut l'avoir! On vous explique comment et cela devient une source de stress! C'est destiné à nous faciliter à la vie, à l'enrichir et nous voilà encore plus esclaves et menés à la baguette! comme si nous n'étions pas déjà à cran, soufflant, désireux de nous reposer! Le pressoir de la modernité n'en finit pas de nous vider!

        L'une des choses qui nous blesse et nous abrutit le plus, sans même que nous nous en rendions compte, c'est le trafic urbain! Il nous use et nous trouvons cela normal! Or, la plupart des trajets en voiture ne correspondent pas à une stricte nécessité! Bien sûr, chacun croit avoir un motif, pour se déplacer, mais c'est plus par habitude, pour échapper à une angoisse, qui viendrait avec l'immobilité!

        On doit faire un peu de voiture; le contraire nous paraîtrait bizarre! Il faut toucher le volant, appuyer sur les pédales, jouer le jeu de la circulation, car c'est un espace à part, qui permet de se valoriser! On double au bon endroit, on a la bonne stratégie; on avait prévu tel changement, etc.; mais aussi, évidemment, on est plus puissant que celui-ci et on est donc plus riche, ou on a mieux réussi!

        C'est donc un univers que nous subissons chaque jour et qui pourrait très bien ne pratiquement plus exister! L'une des grandes figures de ce théâtre, c'est l'automobiliste qui arrive à fond de train, qui semble dire que tout doit céder devant lui et qui subitement freine pour un piéton; alors que celui-ci avait déjà fait son deuil, quant à pouvoir s'engager!

        Ce brusque revirement, qui surprend, ne s'explique que d'une seule manière! L'automobiliste "saute" sur l'occasion de se sentir utile, afin de calmer son angoisse, car sa vitesse, son agitation n'étaient qu'une errance! Cet exemple, parmi tant d'autres, prouve bien que nous conduisons en grande partie parce que nous sommes incapables de rester tranquilles!  Malheureusement, le trafic se développe à nos dépens!

        Actuellement, la société ressemble au Titanic, qui s'enfonçait toujours plus dans la nuit des flots! Ainsi, chez le médecin, on trouve des affichettes qui signalent que plus aucune incivilité ne sera tolérée! Que s'est-il passé? Là encore, l'inquiétude a conduit à la haine et au mépris! La situation sanitaire tend inexorablement la domination! Mais cela se trouve encore chez le praticien lui-même! La salle d'attente est bondée, favorisant le Covid, mais surtout on n'a même plus le temps de parler de ses maux, à celui qui pourrait les soigner!

        C'est le comble! On se sent pressé encore pendant la consultation! On se voit contraint de choisir ce qu'on va dire et ce qu'on peut espérer, alors que sans la santé on ne peut rien faire; on a rapidement le sentiment d'être abandonné ou exclu! Celui qui souffre tout seul, dans son coin, celui-là souffre deux fois plus!

        Pourquoi le médecin ne divise-t-il pas par deux le nombre de ses patients dans la journée, afin de les traiter avec tout le temps nécessaire, par humanité? Evidemment, il doit rentrer dans ses frais, mais il peut très bien borner son train de vie, sans pour autant faire faillite! Mais lui aussi est gagné par la folie collective! D'abord, il n'a jamais assez d'argent, son inquiétude étant telle, mais de plus il ne faut pas qu'il s'arrête, se pose, prenne son temps; il faut qu'il enchaîne, encore et encore, avec le même rythme que partout ailleurs! C'est la garantie que l'angoisse ne le rattrape pas, que ses propres maux demeurent cachés!

        Il est d'ailleurs effarant de voir des médecins devenir obèses, avec une respiration sifflante, difficile, qui les condamnera plus tard! Certains boivent, fument, mangent comme des siphons et on serait dans le même état, on pourrait commander son cercueil! Mais la folie ambiante va son train et on se demande ce qui reste de sensé dans cet océan d'égoïsme et d'absurdités! Peut-être le chant de l'oiseau!

        Et dire que la situation n'est pas fatale, qu'elle pourrait être renversée! Qu'est-ce qu'il y a de plus difficile, assurer sa subsistance ou calmer son orgueil? Qu'est-ce qui nous blesse le plus? Qu'est-ce qui provoque notre rage, notre haine? Qu'est-ce qui nous "déchire le ventre" et nous fait crier? Si l'on veut bien regarder en soi, nous constatons que c'est notre amour-propre!

        Ce que nous craignons le plus, c'est d'être méprisé! Qu'est-ce qui nous donne soif, sinon d'avoir le dernier mot? Qu'est-ce qui nous fait bouillir, sinon notre envie de dire ce que nous savons, que nous avons la réponse, que nous avons fait telle ou telle chose? Qu'est-ce qui nous ronge, sinon le manque de reconnaissance, l'anonymat, l'indifférence que nous rencontrons?

        Aujourd'hui, dans les villes, de jeunes Français, d'origine étrangère, ont tous le même comportement! Ils mettent leur musique plein pot et se donnent en spectacle, à un passage très fréquenté, ou bien ils s'interpellent bruyamment dans une autre langue, comme si la rue était à eux et qu'on était ailleurs! On le comprend, ils veulent se faire remarquer, sentir qu'ils ont une place, puisque personne ne les regarde habituellement!

        Mais l'effet est désastreux et provoque l'hostilité, car le passant a le sentiment d'être agressé, envahi et il n'a pas tout à fait tort, puisque c'est encore la domination qui s'exhibe! La démarche est maladroite, mais elle n'est que le reflet du mouvement général et la réponse des autorités continue la division, en se montrant radicale! Par exemple, des livreurs d'Uber Eats, qui s'assemblaient volontiers dans un lieu, sont chassés, sans dialogue, par une force qui en a jugé une autre concurrente! On ne fait que repousser le problème et aviver le ressentiment!

        Ce qu'il y a de plus difficile, c'est de jouer avec son amour-propre, c'est d'accepter de perdre, de s'en amuser! C'est pourtant cela qui apporte une réelle détente et témoigne de la véritable force! C'est pourtant cela qui permet la disponibilité et la diffusion de la paix!

        On ne le répétera jamais assez, mais la vraie liberté est intérieure! Elle ne dépend pas du revenu, même s'il faut manger! Elle n'est pas non plus le fruit d'une politique, même si l'Etat ne doit pas être oppressif! On n'est pas libre, tant qu'on est esclave de son orgueil ou de son égoïsme! On n'est pas libre, tant qu'on ne s'est pas délivré de sa domination!

        Il faut donc lutter contre elle et pour cela, il n'y a rien de mieux que le message spirituel et en particulier celui de l'Evangile! C'est le chemin de la foi qui libère, mais nous avons bien entendu l'impression de radoter!

        Pouvoir donner à l'autre le respect qui lui est dû, ce n'est possible que si on n'est pas soi-même enragé, que si on trouve le sentiment de son importance, ailleurs que dans sa propre domination! Non parce qu'on espère une récompense future, dans un autre monde, ce qui de toute façon n'est pas imaginable, mais parce qu'on a compris l'esclavage et l'impasse de l'égoïsme, parce que l'autre qui est dans la nuit suscite en nous de la compassion! Mais combien de fois n'avons-nous pas expliqué ces choses?

        Nos sociétés coulent peu à peu, non à cause du Covid ou du réchauffement climatique, mais bien du fait que nous avons toujours le même réflexe devant l'adversité, nous renforçons notre égoïsme, à la manière des animaux!

        Le printemps va nous apporter un peu de réconfort, mais il ne sera que superficiel! La solution est pourtant à la portée de tous!

        Heureux celui qui se montre patient, il vivra dans l'enchantement!

        Heureux celui qui donne, il recevra!

        Heureux celui qui aime, malgré la haine, il sera libre et léger!

       

    L'AUTOMOBILISTE

     

    "Je m'ennuie en voiture!

    Mais "Faut aller!", je dis!

    Et ma vie je rature,

    Dans le trafic maudit!

     

    Pour me sentir utile,

    Je m'arrête au piéton,

    Si peu pressé fût-il!

    C'est comme au téléthon!

     

    Je circule et circule,

    En musique, en revue,

    Sans cesse et sans recul,

    Eternel m'as-tu-vu!"

  • Dom Succès!

    Dom succes

     

     

     

     

                          "On demande à l'assassin de la comtesse de Saint-Fiacre s'il veut du café!"

                                                                                        Maigret et l'affaire Saint-Fiacre

     

     

       "Celui qui lutte contre la domination, dit encore Joord Kraabe, qui veut un monde meilleur, plus juste; où les individus ne se piétinent pas les uns les autres, celui-là, bien qu'il s'aide de la foi, ne peut pas tôt ou tard échapper au doute, à l'amertume et à la tristesse! Car il voit que son message ou son action ne portent pas! Il se sent isolé, perdu, découragé, car le monde ne change pas et continue toujours dans le même sens!

        C'est la fête du succès! la fête de la domination reine et dorée, même si on ne cite pas son nom! C'est le Versailles médiatique, parisien même! C'est l'éloge constant du triomphe de soi! Le tapis rouge se déroule pour les gagnants, qui font rêver sous les crépitements des flashs! Il existe une Olympe dans la société, un sommet, qui est le symbole même de la réussite, où les personnalités connues, admirées, sont vêtues de tuniques immaculées, qui resplendissent plus que la neige en plein soleil!

        Hors de ce monde, c'est la nuit, faite de créatures repoussantes, envieuses et qui griffent pour atteindre la lumière! La déesse Haine les commande, les organise, les excite! Ils sont des millions dans l'ombre, à guetter leur tour, à se jeter sur les miettes, à rêver d'être eux aussi des dieux!

        Là, on souffre, on gémit, on mord, on aboie, on raille; on tue aussi, on perd pieds! La société brille tout là-haut et sur ses pentes, c'est la crasse, la sauvagerie, le mépris! Là-haut, on a des salaires mirobolants, les dents blanches et quand on a un avis, une humeur, une petite colère, un ongle incarné, une léger vertige, il est recueilli par mille serviteurs et accroché à des pigeons, qui s'envolent pour informer le royaume! Un tel a perdu sa grand-mère et le pays est en berne! Le chien Malfada est mort et la peine est immense!   

        Plus bas, on s'écrase et on ne connaît personne! La vie paraît morne, vide, dépourvue de sens! Nous avons l'air errants et damnés! Nous n'avons pas été choisis! Il y a peu d'élus dans ce coin de l'Univers! Dans ces conditions, la vie vaut-elle d'être vécue? Si les dieux ne laissaient pas tomber sur nous leurs paillettes, la violence, qui est déjà manifeste, n'aurait plus de bornes! Nous attaquerions les bienheureux, mais nous avons tout de même l'illusion de partager leurs repas, de pouvoir juger leur quotidien ou de devenir leurs amis! Grâce aux réseaux sociaux, nous rejoignons la communauté des élites, nous les côtoyons et nous ne formons plus qu'une seule et grande famille!

        Celui qui combat la domination, qui est sensible à la souffrance générale, qui ne veut pas blesser, celui-là voit passer tous les trains et les ans! Ses proches, ses camarades d'école prennent bientôt part au festin! Certains même deviennent eux-mêmes des dieux! Ils rejoignent l'Olympe médiatique! On les interroge tels des oracles et on mendie leur lumière! Ils paraissent des exemples de réussite, ils ont désormais du poids et doivent chaque jour le savourer!

        Comment celui qui est resté en arrière, qui a des scrupules, qui ne trouve pas sa place, qui débat en lui-même, pourrait-il ne pas être affecté, désemparé, anéanti? Fatalement, il se remet en question: est-ce lui qui se trompe, qui manque de volonté, qui a peur? Ne devrait-il pas consulter?

        Commence alors un long chemin de peine! On traverse le pays de l'angoisse, morne, ténébreux, plaintif, peuplé de cauchemars comme des chauves-souris géantes! On mange son pain noir invariablement! On accumule les soucis et on tombe dans des abîmes! Les dieux n'ont absolument aucune idée des souffrances qu'on peut supporter, de la misère que l'on rencontre, de l'immense chagrin qui ronge!

        On tâtonne dans la nuit et on se demande comment on arrive à survivre! Pourtant, c'est plus fort que soi! Certes, on est sans doute névrosé, on a peur et les dieux ont peut-être osé, mais surtout on suit un fil rouge, qui n'a rien à voir avec notre psychologie! On a été choqué par l'injustice, la tyrannie de certains; l'absence de sens, la vanité de la plupart des comportements!

        On a une idée de la vérité, qui est la base même de ce que nous sommes et on ne peut donc pas lâcher; à moins d'accepter qu'on soit fou! Ce que nous voyons et comprenons nous constitue! Les autres ont beau chanter le même air, le nôtre reste distinct! C'est cela qui tient dans la nuit et il en va de notre survie! Cette petite flamme nous la protégeons, vaille que vaille, de la tempête! Il ne faut pas qu'elle s'éteigne et nous avons pour elle les soins d'une mère pour son enfant!

        Le prix à payer, pour qu'elle devienne claire et bienfaisante, est élevé et souvent trop fort, car, en cours de route, la santé a pu s'altérer, à cause de l'âpreté du combat et de notre bonne volonté!  Nous n'avons pas voulu lâcher et c'est maintenant le corps qui renâcle et se révolte! Certes, notre fragilité, nos traumatismes ont appuyé notre torture et certains se sont détruits sans retour, mais il y avait un but, une raison, une vérité, et si cela reste dur, c'est la faute des dieux, qui veulent qu'on soit leur dupe!

        Malheur à celui qui ignore les dieux! qui ne leur rend pas hommage, qui ne les croit pas et qui les ridiculise! Car ce qui les protège, c'est justement de se sentir des dieux! Quelle bizarrerie la vie sur cette planète! Quelle étrange condition qu'est la nôtre!

        Pas pour les dieux! Ils ne sentent pas le froid du dehors, ni la solitude! Ils vivent sur leur nuage d'encens et pour cela ils sont prêts à tout! Il s'agit de se maintenir dans la lumière, d'occuper les premières places, qu'on parle d'eux! Vie éreintante et qui somme toute ne diffère que très peu de celle de l'homme de la rue!

        Chacun a priori veut sentir chaque jour sa valeur, son pouvoir, quitte à mépriser, à haïr, à bousculer, à terroriser ceux qui font obstacle! Les dieux ne font pas mieux, mais ils agissent dans une sphère lumineuse: leur apparition, leurs querelles, leurs pressions sont publiques! Les dieux n'en sont pas! Ce sont des animaux déguisés! Des hyènes et des singes endimanchés!

        Chaque jour, les dieux doivent s'imposer et ils ne connaissent pas la paix! Leurs besoins sont énormes et les poussent à bout! Il faut qu'ils travaillent sans cesse, pour faire la une et paraître des gagnants éternels! Ils s'usent, crachent leur venin, s'empoignent, se dénudent! Ils doivent être partout et la construction du mensonge est harassante! Par exemple, que d'efforts pour présenter la retraite tel un ultime rebond! Dame, des dieux ont été jetés dehors, tels des malpropres! La machine à lumière broie son monde!

        Pour celui qui a les yeux ouverts, le monde est incompréhensible! Au contraire des animaux, l'homme a été doté d'une conscience et pourtant il prétend vivre sans elle! C'est-à-dire qu'il croit qu'il peut grandir sans spiritualité!

        Les sociétés paraissent comme des ensembles viables, alors qu'elles ne sont tenues que par la domination! C'est l'ego qui les structure et non la raison ou le progrès! C'est l'ego qui les anime de sorte qu'elles ne sentent pas le gouffre qui les borde! C'est l'ego qui aveugle et qui est pourtant présenté comme le symbole de la réussite!

        C'est marcher sur l'autre qui est censé nous faire évoluer et nous éclairer dans le cosmos! C'est cela qui forme la pyramide humaine! Et la raison, naïve, chante sur ce tas de fumier!

        Malheur à qui ne respecte pas les dieux, car ils ferment toutes les portes, pour qu'on croit leur mensonge! Jésus, par exemple, un benêt, un psychotique, un dépressif qui s'est tué! Un brave type, sans doute, mais un raté sûrement!

        La domination est comme un pharmacien monstrueux, qui surveille tous ses bocaux! Sur les étiquettes, on peut lire: "Spiritualité, Poésie, Amour, Idéal, etc." La domination connaît tout et a réponse à tout! Elle ronfle, rugit, se dresse, se moque, règne, se cure le nez, écrase, pète! C'est un mur qui protège l'Olympe et qui enferme chacun d'entre nous!

        Qui ose s'aventurer dans la nuit, quitte à se perdre, pour explorer la conscience, trouver la vérité?

        Ce n'est pas la raison, car elle vient de calculer qu'en 2023 il y aura trois fois moins de sources qu'aujourd'hui et que si nous ne nous épouillons pas, nous risquons de tomber malades! La raison calcule et n'est jamais déraisonnable! Le mieux qu'elle puisse faire, c'est d'avoir une domination mesurée! Elle est alors stoïque, comme une stèle! Elle n'a pas maudit les dieux pour autant, elle n'est pas folle!

        Qui va explorer la nuit, quitte à se perdre, pour savoir s'il existe une vérité? Qui pourra le faire et avec quelle force? Qui sera assez stupide, pour faire un pas dans l'inconnu? Qui renoncera à la domination, en la trouvant abominable? Qui pèsera dans la nuit de tout son poids, pour la faire céder? Qui développera vraiment sa conscience, en lui donnant toutes ses ailes, tout son souffle?

        Celui qui sera honni par l'Olympe! Celui qu'on ne voudra pas voir, ni faire entrer! Celui qu'on ne reconnaîtra pas, qu'on raillera, qu'on méprisera! La domination ne pardonne pas qu'on la quitte, ni qu'on l'inquiète! Elle fuit sa peur et ne supporte pas qu'on la lui rappelle!

        Aujourd'hui, la Terre est lasse! Le réchauffement climatique et le Covid sont là pour en témoigner! Chaque jour, le manteau de la nuit peine à se retirer! Le mauvais temps est permanent, nous accable, nous enlève tout projet et le virus travaille nos sociétés, comme un insecte tape dans le bois, inexorablement! Ce ne sont pas seulement les économies qui sont attaquées, ce sont toutes les charpentes institutionnelles qui menacent de s'écrouler!

        Le dégoût et la haine se lisent sur les visages! La situation n'a jamais paru aussi fermée! Même les dieux semblent en veilleuse, désemparés et la télévision ne chante plus qu'un monde artificiel, une destination de rêve pour extraterrestres!

        Soudain, la domination s'affole, car son pouvoir n'est plus! Elle pique des crises de nerfs ou bien s'en va tuer quelqu'un! Ainsi, Trump laisse sa nation se déchirer! Il est un pur produit de notre temps! Hors de l'Olympe, point de salut!

        Demain sera plein de cauchemars, car il n'est pas possible que l'ego cède sans résister! Des monstres sont déjà en marche, dont nous n'avons même pas idée! Et tout ça pour ne pas aller dans la nuit, pour ne pas se diminuer d'un centimètre! pour ne pas en perdre une miette, par peur, par lâcheté, par bêtise!

        Qui sondera le dehors, qui en aura la force? Qui acceptera de perdre? Qui renoncera à être un dieu? Qui acceptera qu'on dise de lui qu'il est un perdant, un minable, un parasite? Qui sera oublié et méprisé? Qui aura peur et tiendra? Qui donnera tout, par amour? Qui aura confiance? Qui voudra voir le feu de la vérité, s'il existe?

        Car l'enchantement et la beauté sont toujours là! La domination est perdue et veut mordre, mais l'enfant de la foi danse! Il est encore la conscience amusée et reconnaissante! Il découvre l'infini, quand la science s'assombrit! Il fait la nique à l'Olympe!"

     

                                     LA MODERNITE

     

    Dieu pour elle est ringard!

    On y était contraint!

    Depuis, arrive en gare

    De la raison le train!

     

    Elle en sort en vraie star!

    Son sourire éblouit

    Et elle a pour les tares

    Du passé un bon Louis!

     

    Pourtant, où est le phare,

    Quand tout va dans la nuit?

    Pourquoi tant on s'effare,

    Si on sait ce qui nuit?

  • Dom Raison!

    Dom raison

     

     

     

     

                                                                  "Moïse veut son rocking-chair!"

                                                                             La Prisonnière du désert

     

     

        "Qu'est-ce qui fait que nous ne nous aimons pas? demanda Joord Kraabe. Car c'est bien là le problème: nous ne sommes pas solidaires! Nous ne soutenons pas l'autre; nous ne veillons pas à son développement; nous ne faisons pas preuve de prévenances! Nous ne sommes pas attentifs, respectueux, clairvoyants!

        Si cela était, si chaque jour nous pouvions voir réellement nos semblables, les difficultés, les dangers, les peurs et les haines s'évanouiraient d'elles-mêmes! Le réchauffement climatique ou le Covid ne nous demanderaient pas plus qu'un choix de tiercé!

        Pour résumer, il nous manque l'éveil! Et la question est: "Comment l'obtenir ou qu'est-ce qui l'empêche?" Car notre rapport à l'autre dépend de notre propre état d'esprit, de notre propre maturité!  Plus nous sommes libres et individualisés, et plus l'autre a pour nous une réalité distincte! Au contraire, plus nous nous débattons dans la nuit, dans nos peurs, et plus l'autre reste comme un faire-valoir, un adversaire obscur, que nous frappons tel un punching-ball et que nous méprisons volontiers!

        Que nous luttions contre l'autre nous isole et crée un monde dur, sans pitié, qui tôt ou tard nous fait souffrir à notre tour, quand il ne nous détruit pas! En favorisant le bien-être général, c'est nous-mêmes au final que nous aidons! Tout cela peut paraître évident, logique, plein de bon sens et pourtant nous en sommes à des années-lumière!

        Voici un cas courant, que nous avons déjà évoqué plusieurs fois... Vous entrez chez un commerçant et vous remarquez d'emblée qu'il est fatigué! Il ne s'en rend pas compte lui-même, car il est prisonnier d'un tas de craintes et de priorités, qui mêlent à l'envi la soif de bénéfices, la vanité avec des sentiments de culpabilité et des devoirs! Notre commerçant n'est pas plus libre qu'un homme sur un traîneau, perdu dans une tempête de neige!

        Ce n'est pas une fatalité, quoiqu'il puisse penser de son métier! A courir après des chimères, en ne voulant rien perdre de son égoïsme, il ne voit pas clair en lui et ne guérit pas de ses peurs! Il est responsable de son malheur, même s'il y a bien entendu un contexte économique, des impondérables, des pressions extérieures!

        Il est à l'origine de son esclavage et de sa peine! Il pourrait quasiment déposer la totalité de son fardeau, sans cesser de gagner sa vie! Dans ce cas, non seulement il serait soulagé et un sourire éclairerait son visage, mais en plus il aurait la possibilité de devenir un bienfaiteur de l'humanité, car il serait enfin disponible, pour s'intéresser vraiment à ses clients, ce qui leur donnerait à leur tour du baume au cœur, et ainsi de suite!

        Mais le poison est en lui! Et ce n'est pas le Covid, la période des fêtes, une mauvaise livraison, les taxes ou les impôts! Tout cela est secondaire, du moment qu'on est tourné dans la bonne direction! Mais notre commerçant cherche quelque chose, qui le condamne!

        De quoi s'agit-il? Vous avez vu qu'il a les traits tirés et donc vous adaptez votre attitude, afin de ne pas aggraver sa souffrance! Vous êtes un être humain de bonne volonté, lucide, qui considère l'autre réellement!

        Vous allez par conséquent tout faire pour alléger votre achat! Vous ne commanderez pas trop de choses et vous n'hésiterez pas excessivement! Vous vous efforcez à la brièveté, ce qui ne vous empêche pas de vous intéresser à la difficulté du commerçant! Vous donnez, car vous êtes disponible! Ceci est fondamental!

        Le commerçant apprécie immédiatement votre sympathie, ce qui est bien normal... En répondant à vos quelques questions, il exprime son ennui et se restaure un peu et c'est ce que vous vouliez: qu'il oubliât sa fatigue, en retrouvant du plaisir! Jusqu'ici tout va bien, mais soudain le commerçant expose son vice, la vraie raison de sa peine! Il vous révèle son maître, sans même s'en apercevoir! Et c'est un maître qui le fouette et le maintient en esclavage!

        Car après l'avoir écouté un moment, vous parlez enfin de vous, ou plutôt d'une chose, qui permet à vos sentiments de poindre! Par exemple, vous avez un mot sur la façon dont vous ressentez la météo, ce qui annonce vos propres préoccupations! Ce qui se passe s'appelle une conversation! Deux personnes se rencontrent et ont un échange! Il doit être équilibré, afin que chacun quitte l'autre satisfait, avec de l'espoir!

        Mais ici, à votre grande surprise et pour votre désappointement, votre propos reste sans réponse, ainsi que vous auriez parlé dans le vide ou que vous seriez fou! Dès que vous avez cessé de vous intéresser directement au commerçant, il s'est fermé! Il est devenu fourbe, avare, voleur, inhumain! Il ne vous voit pas, mais se sert de vous! Il prend, mais ne donne pas! Il est comme un désert qui boit de l'eau et il vous vide! Nous sommes là aux antipodes d'une relation bénéfique pour l'ensemble! Au contraire, c'est la guerre! On a l'air de dire: seuls les plus forts survivront!

        Pourquoi en est-il ainsi? Mais la réponse vient toute seule! Notre commerçant cherche à vous dominer, à vous supplanter! Par son silence, qui est une forme de mépris, il veut vous faire sentir qu'il est supérieur; alors que, dès le départ, vous avez vu sa nuit et voulu le ménager! C'est comme si un patient crachait sur son médecin! Mais le point de mire de notre commerçant, c'est son égoïsme et c'est cela qui fait son malheur, et non le Brexit!

        Inutile de dire que dans ces conditions il ne peut se faire admirer et il vous hait donc, même du plus profond de son âme! Pourtant, vous n'avez désiré que son bien! Ah! Mais il vous voulait soumis, dans ses ténèbres! Votre bonté, qui n'était pas de la pitié, l'a tout de même agacé! Il ne veut pas du remède! Il brûle! Il a soif et maudit le puits! Et il vous blesse sans vergogne, comme si vous n'étiez pas vous-même un être humain, quelqu'un de sensible! Il ne comprend rien, mais frappe!

        Il a des circonstances atténuantes: on le martyrise aussi! Il a peur et d'autres, par exemple son patron s'il en a un, en profitent! Il prête le flanc, apparaît demandeur et on le pompe, le malmène, exactement comme il a procédé avec vous! Mais qu'il subisse "dans son coin" ne l'excuse pas, car nous sommes dans une impasse! Il faut casser cette chaîne! essayer de comprendre, d'évoluer! Et c'est la domination, l'égoïsme qui est la cible!

        Mais notre commerçant a toujours le même réflexe: plus il souffre et plus il croit se consoler, en valorisant sa personne! On étouffe et l'oxygène semble nos qualités! Malheureusement, retrouver son pouvoir s'effectue toujours au détriment des autres! On les écrase, on les saoule! On ne fait rien fleurir et le réconfort qu'on obtient est éphémère, s'enfuit déjà! L'angoisse revient et des regrets apparaissent, car on provoque des ruptures et on se sent encore plus seul, plus vulnérable! Le gain de l'amour-propre est amer!

        On peut toutefois continuer à s'abuser et répéter que l'économie va mal, que le gouvernement est incapable d'endiguer la violence, le flot des étrangers, etc.! On se plaint avec la clé du bien dans la poche!

        Cependant, jusqu'à présent, nous n'avons pas parlé de la raison! Certes, je vous livre ici une analyse, quelque chose de réfléchi, mais, sur le terrain, la perception n'est pas d'abord du domaine de la raison! Tout se passe comme si la maturité était comme les peaux d'un oignon, tellement elle détermine notre rapport au réel! Notre commerçant ne voit les choses qu'à travers sa domination! Tout ce qui ne le flatte pas, ne satisfait pas son égoïsme, est rejeté et reste même incompris, car ce qui nous fait est bien entendu lié à notre peur!

        Celle-ci nous ferme, nous rend cruel, nous maintient dans l'ignorance et empêche notre guérison! Nous aurions beau expliquer à notre commerçant, avec les meilleurs arguments possibles, comment il nous blesse et les bienfaits de l'altruisme, le résultat serait nul ou presque, car la peur est paralysante! Il faudrait d'abord la calmer, mais c'est une question de maturité! C'est le résultat d'un développement et non d'un simple raisonnement! C'est l'aboutissement d'une recherche, le fruit d'une métamorphose et non la solution d'un problème mathématique! On peut même dire que c'est la perle unique de la foi! Toujours est-il que, libéré de sa peur, l'homme est prêt à tous les entendements!

        Aujourd'hui, on oppose traditionnellement la foi et la raison et c'est un héritage historique! En effet, les hommes ont combattu la foi pour être libres, car celle-ci était devenue elle-même dominatrice et même odieuse, en s'alliant avec le pouvoir des plus riches! La réaction a été si forte qu'elle a été saluée comme la naissance du libre arbitre et depuis le fossé entre la foi et la raison semble impossible à combler!

        La seconde considère la première avec un certain mépris, comme un enfantillage, une superstition, indigne de la modernité! Il est d'ailleurs courant de voir la foi telle la partie idéale de l'homme, celle qui appartient aux rêveurs, et il y a donc les idéalistes et les réalistes! les artistes et les scientifiques! les névrosés et les esprits objectifs, etc.! On entend certains nous parler de la raison, comme si elle était un pont d'or pour l'humanité et qu'eux-mêmes avaient accepté de mourir au bord de la route! Qu'on nous permette de douter d'une telle résignation, car la seule raison ne permet pas de comprendre toute la réalité!

        D'ailleurs, comment guérit-elle de sa peur? Il n'y a qu'une seule solution, c'est que sa domination soit assurée! Il faut qu'elle occupe dans la société un poste, qui lui donne le sentiment de sa valeur! Elle sera professeur, psychologue, ministre ou bien elle aura un succès littéraire, qui la confortera dans ses idées!

        Elle ne reconnaît donc pas le phénomène de la domination, puisque c'est lui qui la soutient et je vous rappelle que c'est moi qui vous l'explique et non la science! Mais cela veut aussi dire que, si la raison est menacée dans son amour-propre, elle aura le réflexe que nous connaissons tous maintenant! La peur la pénétrera et provoquera sa haine! C'est ce que j'exprime à travers le poème que je vous ai joint, car bien souvent un bon poème a l'effet d'une bonne caricature et fait mieux comprendre qu'un long discours!     

        La seule raison ne permet pas d'échapper à "la chaîne de la domination", au contraire de la foi, qui s'y attaque d'emblée! C'est ce que Jésus veut dire par cette parole: "Vous êtes du monde et je ne suis pas du monde!" "Etre du monde", c'est accepter la domination, y trouver son compte! C'est lui donner son sens et satisfaction! C'est encore nous maintenir dans une impasse, un fonctionnement qui nous détruit! Ainsi, enfin, la seule raison ne peut constituer notre avenir, ni sauver la planète!

        "Ne pas être du monde", c'est refuser de dominer, grâce à la foi! C'est véritablement changer la donne! Mais ce n'est pas non plus s'amputer de soi-même, se mortifier! Ce que permet la foi, c'est de guérir de sa peur, sans avoir besoin de l'autre comme marchepied! C'est donc de se libérer, d'être soi entièrement!

        Ainsi, on connaît la joie et on peut admirer, à côté de la société, le ciel et ses nuages; tandis que la majorité croit bêtement que le monde tourne autour d'elle!

     

                   LE PSY

     

    "Oui, oui, je comprends, oui!

    C'est normal: j'ai l'air grave!

    Vous avez peur de lui,

    Vous craignez une entrave!

     

    Ouf! Voilà le suivant!

    Mais, diantre, il me domine!

    Il paraît tel le vent

    Et moi un fonds de mine!

     

    Où sont mes théories?

    Je veux crever ce type!

    Indiquez-moi le prix,

    Je vous envoie le TIP!"

  • Dom riche!

    Dom riche

     

     

     

     

                                                                "C'est triste, car c'est pas tes tics!"

                                                                                                 Blague OED

     

     

        "Parlons de l'ineffable Dom riche, fit Joord Krabbe, et comprenons pourquoi Jésus a dit: "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des Cieux!"

        Evidemment, le riche a aussi ses soucis, ses problèmes et il a d'ailleurs souvent un psy qui lui est attaché! C'est que son éducation bourgeoise a laissé des traces, des traumatismes, dans les circonvolutions de son cerveau! En fait, que ferait un riche s'il ne s'occupait pas de lui-même, s'il ne se prenait pas au sérieux? Il se choit et c'est bien normal: il en a le temps et les moyens!

        Il a pour lui-même beaucoup d'affection, de considération et c'est même celle-ci qui le fait tenir debout! Son univers est en effet très codé et hiérarchisé, car les riches se reconnaissent entre eux, s'évaluent et se placent sur une échelle! Cette femme a un trou dans son bas! Elle n'a pas de boucles dorées sur ses chaussures et elle ne va pas à la messe!

        Au contraire, cet homme a un lourd manteau, est grand et rit fort: il est des nôtres! Le petit salue le grand! C'est tout un monde! C'est encore toute la société, même si les pauvres jettent des cailloux sur le train qui passe! Ils voudraient le confort des premières! Ils jouiraient bien du velours des sièges et de l'ambiance feutrée du voyage! C'est d'ailleurs pour ça qu'ils agitent des drapeaux rouges: c'est pour eux la couleur du luxe!

        Mais patience! "Les aristocrates à la lanterne!" et "La vengeance est une boiteuse!" dit le dicton. Toujours est-il que toute la société se tient par le pouvoir ou la domination! Elle est irriguée comme un corps humain! Il y a le cœur, qui rit sous sa pluie d'or, qui pompe, mais qui aussi dispense jusqu'aux extrémités, qui se réchauffent à peine, où on maugrée, après sa vie laborieuse, à cause de l'anonymat; où on rêve devant la télévision, des étoiles pleins les yeux!

        Mais tout cela au fond est hors de la réalité! Ou plutôt c'est édifié contre elle! Sur l'affiche, on voit une plage de sable blanc, bordée de cocotiers, et des riches vêtus de paréos, qui s'amusent en soufflant dans des conques! Ils veulent faire envie, car c'est leur importance qui donne un sens à leur quotidien!

        Ils comprennent donc la colère du pauvre, même s'ils la réprouvent et s'en défendent! Car celle-ci met encore le riche au centre de tout, ce qui quasiment le comble! Qu'il y ait du tirage par le bas montre que le système fonctionne! C'est comme avec beaucoup de femmes! On peut presque tout leur dire, à condition qu'on parle d'elles! Ainsi, même une certaine impudeur est excusée! (Notez qu'il y a bien des hommes aussi coquets!)

        Mais ce qui affole le riche et provoque sa haine la plus terrible, c'est l'indifférence qu'on lui marque, non par mépris, mais parce que simplement on ne le voit pas! Et on ne le voit pas, parce qu'on ne veut plus dominer! On n'est plus dans le jeu du riche, pour ainsi dire! On a dépassé ce stade, car on a jugé la domination stérile, impuissante, ridicule même! On ne saurait se satisfaire de la soumission des autres!

        Dans ce cas, le riche est perdu! C'est comme si on ouvrait brusquement une porte sur le cosmos! L'effet est d'autant plus fort que le riche est âgé, car il a ses aises! Mais, soudain, tout s'écroule! Toute la construction, qui soutient l'existence, vole en éclats! Et la réaction du riche est toujours la même: il ne veut plus que détruire la source de sa peur!

        Car le riche s'est réfugié dans la domination à cause de sa peur! Et c'est pourquoi nous disons que les sociétés sont fermées! et qu'elles luttent contre la réalité! Car sinon le riche n'aurait pas de haine! Sa réaction, face à l'indifférence, ne serait que curieuse ou compréhensive! Le fait qu'il y ait irritation, colère ou mépris, montre qu'il y a incertitude, inquiétude et qu'au fond nulle solidité n'assure la vie du riche! Et comment pourrait-il en être autrement?

        Qu'est-ce que la parade du riche, face à l'immensité de l'Univers? Qu'est-ce que sa renommée, face au pouvoir de la mort? Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour ne pas devoir affronter sa peur, le riche, et donc la société, réclament à tout crins le droit de vivre comme les animaux! C'est-à-dire que la vie soit réglée par la domination! A partir de là, le riche est chez lui et tout va bien, ou presque! Car c'est encore cette attitude qui fait que nous détruisons notre planète!

        Nous voulons que notre système fermé s'étende sur tout le globe, ce qui n'est pas possible! C'est la fable de la grenouille, qui voulait être aussi grosse que le bœuf, qui se répète! Nous ne pouvons faire la Terre à notre image! Nous devons comprendre la nature comme elle est, avec sa vie propre, sans qu'on la domine forcément! Elle n'est pas à notre botte! Mais, pour la respecter, il est nécessaire de se libérer de sa domination et par là de sa peur!

        Pour l'instant, les sociétés prennent des mesures, formulent des lois, pour calmer le climat, mais ce n'est qu'un pis-aller, que nous avons déjà bien du mal à établir! La situation est telle que nous ne comprenons plus grand-chose... L'économie, par exemple, est l'une des grandes énigmes de notre temps! Sommes-nous à son service, ou est-ce le contraire? Qui a créé ce monstre? Il faut consommer, mais pour quoi faire? Le riche n'est pas heureux! Nous avons déjà tout dans nos sociétés, et ça ne va pas!

        Certes, l'absence de consommation est un signe de dépression! Le moral des ménages est un baromètre éprouvé! On dépense quand on a confiance! Mais c'est justement celle-ci qu'il faudrait retrouver et ce ne sera certainement pas en jetant de l'argent, d'un hélicoptère!

        La confiance! Voilà ce qui manque le plus au riche! Ben dame, a-t-on confiance, quand on s'est protégé de tout côté? Le riche s'assure de sa sécurité, d'autant que c'est son apparence qui doit impressionner, le faire dominant! C'est un mirage, c'est entendu, mais le compte en banque est bien fourni et on ne craint pas les mauvaises surprises!

        Mais, alors, quel rapport a-t-on avec Dieu? Celui qu'on entretient avec la nature ou la beauté, le dimanche? Le considère-t-on comme accessoire, une chose abstraite ou hygiénique? Et qu'est-ce qu'une foi qui n'est pas éprouvée? Qu'est-ce qu'un amour qui n'est pas nourri?

        Force est de penser que la religion sert encore pour la vitrine du riche! La respecter, c'est faire partie du meilleur monde, celui du pouvoir! Et la religion accepte cette hypocrisie, car elle y trouve son compte! Sans le riche, elle aurait encore moins d'influence et il en a toujours été ainsi! La religion et le riche ont formé dès les premiers âges un couple, qui est devenu avec le temps infernal!

        Au commencement s'éveille la conscience et l'idée d'une intelligence supérieure, qui a inventé cette conscience, s'impose naturellement aux hommes! Aujourd'hui, c'est le contraire: on parle de l'invention de Dieu et d'une modernité, caractérisée par la gouvernance de la raison!

        Cependant, si on veut bien être honnête, il faut bien voir que c'est le chaos! Le climat, le Covid, la violence forment la tempête qui s'abat sur le navire société, et son commandant, la raison, n'a véritablement aucune solution! Nous n'entendons rien de valable, sinon des cris, des ordres, qui ne font que répondre à une nécessité bien précise, comme si on réparait une voie d'eau! Mais un sens, un espoir, un apaisement, point!

        Toujours est-il que le culte, censé comprendre les choses, s'est naturellement associé au pouvoir politique, car ainsi la cohésion de la société était assurée! Cela est certainement venu d'abord de la meilleure volonté, mais le couple pouvoir culte, non seulement va régulièrement se déchirer (voir les relations Empire, papauté!), mais encore il sera le mauvais exemple, car vous ne pouvez pas vous assurer vous-même de votre importance, de votre sécurité et demander en même temps aux plus pauvres de ne pas avoir peur et de renoncer à leur amour-propre! ("Vous imposez des devoirs que vous-mêmes ne touchez du bout des doigts!" Evangile.)

        Cette fausseté finit par provoquer la furie du peuple, jusqu'aux conséquences que tout le monde connaît! Nous en portons encore l'héritage: la droite donc compte ses sous et va à la messe; quand la gauche veut renverser le capitalisme et est paranoïaque, dès qu'il s'agit de la laïcité! Cependant, pour les uns comme pour les autres, c'est le pouvoir qui est à conquérir, c'est la domination qu'on veut, même si certains s'abusent par l'anarchie, le communisme ou la vision d'un pays qui ne serait plus qu'une gigantesque Assemblée!

        L'animal qui est nous se gausse de nous!

        Le riche, comme le pauvre finalement, tiennent à une société qui les protège et qui conserve leurs valeurs; où la domination est nourrie comme un bébé! Personne ne prend son courage à deux mains, pour éclairer la nuit du dehors! C'est pourtant ce qu'offre la véritable foi, celle qui est sincère! C'est de mettre un pied dans l'inconnu, pour grandir, pour que se développe la conscience et l'homme de demain, aussi surprenant que cela puisse paraître; car, évidemment, rien qu'au nom de Dieu, beaucoup jettent leur torchon et donnent leur démission, comme s'ils avaient mieux à proposer, à part leur petite personne!

        Combien d'intellectuels ne sont pas leur propre dieu?

        Encore une fois, il faudrait déjà reconnaître le désastre ambiant et l'absence de réponses! Nous sommes dans la nuit! Mais c'est la sincérité qui fait peut-être le plus défaut, à cause de l'orgueil! Combien n'avouerons jamais qu'ils sont perdus, car ce serait voir une vie apparemment ratée? Ils meurent de soif, à côté du puits! Rien ne pourrait leur faire admettre leur détresse! La tête haute toujours! On est broyé avec un visage impassible! On coule près du drapeau!

        Ce n'est que quand on est seul, à l'abri des regards, qu'on gémit et qu'on pleure! Où sont alors les fanfarons de la pensée? Qui guérit? Qui peut consoler, sinon celui qui vit dans la joie, dans la paix? Ce n'est pas le cas du riche, ni du pauvre, ni même du champion de la raison!

        On ne peut pas être disponible, tant qu'on ne s'est pas libéré soi-même de la domination! Ce n'est pas possible! La foi permet de danser, car elle donne la force! Est fort celui qui joue avec son ego, qui n'a pas peur de manquer, d'être injurié! Est fort celui qui sait attendre, qui est détaché de lui-même! Est fort celui qui a exploré les ténèbres, c'est-à-dire le monde sans lui! Et c'est seulement la foi qui rend possible ce tour de force, car c'est seulement l'amour, la force de l'amour, qui fait qu'on est prêt à subir, à faire confiance!

        C'est seulement l'amour qui fait qu'on se dépasse! Mais comment meurt le riche? Voilà une question intéressante, et qui occupera facilement les longues soirées d'hiver!

     

           LE RICHE

     

    Le riche aime être odieux!

    C'est l'orgueil qui ruisselle!

    C'est plus puissant que Dieu!

    C'est du fier la ficelle!

     

    Le riche est là au mieux,

    Dans son habit bien net!

    La nuit, c'est pour les vieux

    Qui n'ont pas de planète!

     

    Le riche est dévotieux!

    Il salue quand ça sonne!

    Car on a fait des cieux

    Exprès pour sa personne!

  • Dom pommé!

    Dom pomme

     

     

     

     

                                                                              "Noël, fête du stress!"

                                                                                         Maxime OED

     

     

        Le vaisseau PAX III se matérialisa dans l'espace proche de l'exoplanète Actarius, avant de plonger dans son atmosphère agitée. La mission du vaisseau était de rechercher de la vie et son équipage fut soudain sidéré! Il voyait une ville gigantesque et donc l'œuvre d'autres êtres intelligents! Cela fut comme un coup de tonnerre, mais, à mesure que le vaisseau se rapprochait, il devenait évident qu'on était devant des ruines!

        Les tours étaient prodigieuses et atteignaient des hauteurs jamais vues! Elles scintillaient au soleil, mais elles paraissaient désespérément vides! Cette impression était renforcée par l'absence d'oiseaux et même de nuages! Un azur immarcescible trônait au point de paraître empoisonné! Mais c'était surtout ce silence qui semblait une condamnation et qui révélait l'emprise de la mort!

        Que s'était-il passé? Une navette et trois Terriens se posèrent dans une avenue. Il n'y avait aucun trafic et nul ne circulait sur les trottoirs. Par contre, du sable avait commencé à envahir le pied de certains édifices, comme une marée qui progresse. Soudain, la navette se mit à trembler; elle sautait littéralement sur place! "Bon sang, on arrive en plein tremblement de terre!" fit Braxton, qui était aux manettes. 

        _ Le sismographe est négatif! coupa Cooper, son supérieur.

        _ C'est bizarre! ajouta le professeur Morgan."

        Une explosion coiffa la vue. "Qu'est-ce que c'est qu' ça? s'écria Braxton.

        _ On nous tire dessus, figurez-vous! répondit Cooper. Mettez fissa la navette à l'abri, sinon on va y rester!

        _ Mais... mais pourquoi? demanda dans un murmure Morgan."

        La navette, maintenant, essayait d'échapper à des tirs de plus en plus puissants et précis! Des flammes et des rayons l'environnaient et Braxton suait à grosses gouttes! Un instant, le ciel se dégagea et ce que virent les hommes les glaça d'effroi! Un géant écumant, aussi haut que les tours, faisait feu avec ses yeux!

        " Bon sang! Quelle horreur! laissa échapper Morgan.

        _ Là! Enfoncez-vous sous terre! ordonna Cooper, qui avait déjà combattu!"

        La navette prit une large bouche et arriva sur un quai désert. "On est où là? demanda Braxton.

        _ Devant un canal dématérialisant, expliqua Morgan. Il transporte les gens comme notre vaisseau! Ces gars-là sont plus avancés que nous!

        _ Et ça leur réussit! rajouta Cooper. Engagez-vous, Braxton, ça nous mènera bien quelque part!"

        La navette s'éparpilla telle une poussière de diamant, avant de retrouver une autre station. "Pffft! C'est rapide! s'écria Braxton. Y a une inscription, mais évidemment on n'y comprend goutte!

        _ Leur alphabet est quand même près du nôtre, fit remarquer Morgan.

        _ Approchez-vous de l'objet qu'on voit à l'entrée de ce passage, demanda Cooper.

        _ On dirait... on dirait...

        _ Une ration de survie! précisa Cooper. Brax, faites-nous entrer dans le passage!

        _ Et hop, on allume les phares!"

        La navette s'enfonça dans l'obscurité, elle survola des tas de déchets, puis la tête apeurée d'un vieillard apparut! "On en tient un! fit Braxton.

        _ Ils ne sont pas très différents de nous, dit Morgan. Le lobe frontal peut-être plus élevé... et encore!

        _ Branchez le traducteur émotionnel, Brax! enchaîna Cooper. Faut qu'on cause!"

        Le traducteur émotionnel lisait les émotions des individus, avant de les transformer en sons. Un langage universel se dégageait ainsi! Cooper parla: "Ne soyez pas effrayé! Vous avez en face de vous une navette en mission d'exploration! Nos intentions sont uniquement pacifiques!

        _ Vous êtes d'une autre planète?

        _ C'est exact, nous sommes des Terriens et nous avons voulu découvrir votre monde... Mais nous avons été attaqués... et apparemment la ville n'a plus d'habitants!

        _ Oui, ils ont été exterminés... par le monstre qui est dehors!

        _ Vient-il lui aussi d'une autre planète?

        _ Oh non! C'est nous qui l'avons créé! Mais je suis fatigué... Je vais m'asseoir, si cela ne vous dérange pas..."

        Le vieux prit place sur un tabouret de bois et alluma une bougie. Sa cachette apparut, misérable, avec un grabat sale dans un coin. Les Terriens en profitèrent pour sortir de la navette et on se regarda! Puis, Cooper demanda: "Mais qu'est-ce qui s' passe?

        _ C'est une longue histoire, répondit le vieil homme, en se passant une main faible dans les cheveux. Le pire, c'est que je suis sans doute le principal responsable de cette tragédie! En tout cas, c'est moi qui ai initié le projet Dominium! Vous êtes un scientifique?

        _ Moi, je le suis! s'écria Morgan.

        _ Eh bien, notre connaissance de la nanotechnologie était telle que nous avons réussi l'union parfaite de la cellule et de la technologie! Nous avons donné naissance à une vie aussi bien biologique que mécanique! L'individu nouveau était né! Il avait l'intelligence des Actariens et l'efficacité de la machine! Il était normalement sans défauts! Encore devait-on le faire fonctionner suivant un principe essentiel Et c'est là que je proposais la loi Dominium!"

        Ici, le vieux eut une grimace de douleur et baissa la tête... "Mais en quoi consistait cette loi? demanda Morgan aussi curieux qu'impitoyable. "Oh! Elle était issue du règne animal, répondit l'Actarien, et elle voulait que notre créature fasse valoir sa domination, c'est-à-dire développe sa personnalité, suivant les stimuli de l'environnement!

        _ Je ne vois pas où est l'erreur, rajouta Morgan. C'est bien ainsi qu'on assure sa survie et qu'on s'adapte!

        _ Oui, sur le papier... Si l'environnement devient hostile, l'individu cherche davantage à s'imposer, pour conserver sa place et pouvoir se nourrir! Si les conditions sont favorables, il n'y a donc pas de danger... et dans un premier temps, nous avons été enchantés du travail de Ryn, comme nous l'avons appelé! Vous avez vu la ville? Elle a rapidement fait notre fierté! Ryn était plein de projets et il nous communiquait son enthousiasme, au point que nous lui avons donné de petits frères; des êtres comme lui, qu'il a pris sous son aile... Quel rendement! L'outil et le cerveau inlassablement en action! Des prouesses techniques qui soufflaient la population! Puis, il y eut des alarmes... On ne peut détruire la nature impunément, sans qu'elle se rebelle... Des tempêtes à répétition nous accablèrent! Des inondations ravagèrent des terrains, en semant la désolation! La mer même semblait en colère et il y eut des raz de marée! Le nombre de morts imposait qu'on diminuât l'extension de la ville et nos industries... et pour la première fois, nous nous heurtâmes à Ryn!"

        De nouveau, le vieil homme se perdit dans ses pensées et ce fut Cooper qui dut demander: "Et quel a été le résultat?

        _ A votre avis? Ryn a très mal réagi, puisqu'il rencontrait une opposition! Nous avons eu beau lui expliquer qu'à terme il se condamnait lui-même, s'il ne se modérait pas, il est resté déçu, haineux et sournois! Plusieurs de mes collaborateurs ont disparu subitement! Nous ne faisions pas le poids face à Ryn et ses pareils! Ils ont fini par prendre le commandement... et notre extermination a commencé! Nous étions devenus des êtres périmés, juste bons pour la poubelle! J'entends encore les cris! Je vois la nuit! Plus nous résistions et plus Ryn et les autres grandissaient, se métamorphosaient! De prodigieux instruments de morts! Quelques uns ont échappé comme moi, mais nos existences sont désormais celles des rats!"

        _ Je suis désolé, fit Morgan.

        _ La question est celle-ci: puisque notre environnement n'était pas hostile, pourquoi ne sommes-nous pas arrivés à un équilibre? Pourquoi avons-nous mis en péril notre planète? Il y aurait dû avoir un ajustement, même chez Ryn! Mais le problème, c'est la conscience, si je peux dire! En effet, elle nous fait peur, car elle nous place devant l'inconnu! Ainsi, nous sentons la vie comme une menace! Nous sommes tout le temps inquiets, d'où notre acharnement à dominer et donc à détruire! Il eût fallu d'abord guérir notre angoisse et celle de Ryn!

        _ Mais... mais comment?

        _ Bon sang! Mais pourquoi ne nous demandons-nous pas si Dieu existe? C'est la moindre des choses! Mais nous nous abusons grâce à la domination; soit par la richesse, soit par la lutte! Le résultat, c'est que nous sommes perdus, à la dérive! Là voilà, la vérité! Et vous voulez que je vous dise, ce que nous recherchons au fond, même si nous ne l'avouons pas ou ne le comprenons pas, c'est Dieu! C'est lui notre paix, notre joie! Ah! Mais nous sommes d'un orgueil achevé, pommé! Le projet Dominium! Non, mais vous vous rendez compte?"

        A cet instant, des serpents de lumière sortirent des murs et électrifièrent le vieil homme! "Bon sang! Mais qu'est-ce que... ? s'écria Braxton.

        _ C'est Ryn qui a trouvé son créateur! fit Cooper. Allez, tous dans la navette!"

        Les serpents de lumière les rejoignirent, mais ils se heurtèrent à la coque qui les protégeait! "Direction le vaisseau, commandant? demanda Braxton.

        _ Oui, mais avant on va régler le compte de l'autre affreux! Vous préparez l'éjection de notre charge explosive!

        _ Mais ce n' sera qu'un pétard pour un tel géant!

        _ Pas s'il l'ingère!

        _ Comment? Vous voulez que Ryn avale votre pastille? s'insurgea Morgan.

        _ Mais oui, le vieux nous a donné la solution! La navette au niveau de la tête de Ryn, Brax, et les haut-parleurs à fond!"

        Ce qui fut dit fut fait et Cooper parla au géant: "Nous sommes des Terriens, Ryn, et nous sommes subjugués par vos capacités! Que diriez-vous d'un petit séjour sur notre planète, car ici vous êtes dans une impasse, non? Mais il faudrait convaincre nos dirigeants! Je suis sûr que vous pourriez en raconter!

        _ En raconter? Ah! Ah! Oui, oui, elle est bien bonne! Ah! Ah!

        _ Il ouvre grand la gueule, allez-y Brax!"

        La navette retrouvait le vaisseau, tandis que Ryn en dessous se tordait et vacillait.

         "Eh! Mais l'Actarien nous a laissé un message aimanté! fit soudain Braxton.

        _ Décryptez!

        _ C'est un poème:

     

               Les Gens

     

    Ils sont aussi perdus

    Qu'ils sont odieux et vides!

    Et la peur est leur dû,

    Sous leur masque et leurs rides!

     

    C'est le trafic haineux,

    Le m'as-tu-vu du riche

    Et de l'orgueil les nœuds!

    C'est qu'on pleure et qu'on triche!

     

    La bête a plus de prix!

    Et le ciel et ses îles

    Font qu'ici-bas on crie:

    "Allez, tous à l'asile!""

  • Sacré Dom!

    Sacre dom

     

     

     

     

                                                              "Aie confiance!"

                                                                Le Livre de la jungle

     

     

        "J'aimerais revenir sur les DTN, fit Joord Kraabe, à Diane Castillon et Dan Curtis, car on peut dire qu'ils caractérisent notre époque! Oh! Les DTN, ou Doms Trous Noirs, ont sans doute toujours existé, mais on les voyait moins! On les voyait moins, parce qu'il y avait des structures, des pouvoirs qui les masquaient!

        En effet, rappelons que le DTN ne supporte la vie que s'il est le maître du monde qui l'entoure, si celui-ci est sous sa domination et à son image, fait uniquement pour lui, selon ses humeurs! Et le DTN a pu trouver dans les structures existantes, dans leur autorité, un moyen, une place, une force, pour transformer ou maintenir la société telle qu'il la voulait!

        Ainsi, il a pu utiliser la religion catholique, dans notre beau pays, mais aussi le parti communiste ou tout parti en général, puisque, il y a peu encore, les clivages politiques étaient exclusifs! Tout mouvement assez solide peut constituer une carapace, un abri, une cause, mais aussi un bélier, une épée ou un tank contre tout ce qui peut représenter la différence, la diversité, l'inconnu et bref, tout ce qui est à même de générer de la peur, voire de l'épouvante!

        Aujourd'hui, la situation est spéciale! Le seul pouvoir qui reste est celui de l'Etat, qui se présente comme un château fort attaqué par les flots! Le ciel est noir au-dessus de sa tête et la tempête bat ses pieds! Chaque samedi, nous avons droit à des émeutes! A croire que nous sommes gouvernés par le diable et que seul un exorcisme public pourra nous débarrasser de la bête!

        Mais les structures qui servaient aux DTN ont disparu et pire, l'avenir n'est même pas envisageable! Il se dissout dans un brouillard délétère, où n'évoluent que des ombres dépressives! "Passez-moi l'addition, s'il vous plaît! Merci! Voyons voir... Mazette, vous êtes sûr que vous n'avez pas compté aussi la table d'à côté! Ou alors vous avez dû fouler la vendange, avant de servir le vin? Non? Tout est exact! Bon, bon, ça vous gêne pas, si je refais le calcul? Alors, pays surendetté! Nous sommes d'accord... Réchauffement climatique, comme un trou de serrure pour l'humanité... Evidemment... Covid! Mais oui, c'est vrai, il est là! Gilets jaunes, violences, la mort de Giscard... Non, celle-là n'est pas comptée! Non, mais de toute façon, c'est plombé pour nous! Tu veux payer, chérie?"

        C'est l'incertitude qui regarde le monde dans les yeux! Les DTN se multiplient donc, puisque c'est la peur qui les fait naître! Ils veulent une vie fermée comme un coffre-fort, afin que la frayeur n'y rentre pas, et aujourd'hui il leur faut l'acier le plus dur! Nous avons des DTN à un degré jamais vu! De vrais malades! Un extraterrestre débarquerait, il signalerait notre planète comme un asile de fous!

        Tout en haut de l'échelle de l'absurde, le mot convient assez bien, il y a notamment les casseurs! Ou comment mieux faire triompher son monde, sinon en détruisant celui des autres? Le casseur n'a pas inventé l'eau chaude, d'autant qu'il n'y a aucune raison d'être violent, quand on n'a pas peur! Mais cette trouille viscérale, terrifiante même et qui vient sans doute du sentiment d'être exclu, est occultée par le fonctionnement du clan, du groupe, dans lequel s'établit une hiérarchie, qui fait qu'on ne doit pas déchoir et qu'on se lance des défis! Mais, prenez le casseur tout seul, il est perdu! La société l'effraie, il ne peut en être autrement!

        Les casses sont parfois agrémentés de pillages et c'est un coup dur pour l'idéologie! Car il y a l'idée d'aller faire le beau ailleurs, en accord avec le système! Derrière le casseur se cacherait-il un m'as-tu-vu de la destruction? Quand je vous dis que la peur est larvée, puisque l'apparence compte!

        On parle sans doute de marques, entre deux attaques! Cependant, la logique du casseur se retrouve dans tout DTN! L'individu, homme ou femme, jeune ou vieux, qui presse les autres dans une file d'attente, ainsi qu'ils seraient du bétail, celui-là également veut que le monde soit le sien, qu'il fonctionne à son rythme, qu'il le commande; car ainsi il se sent important, tellement que l'étrangeté de notre condition mortelle d'être humain, sur une planète perdue dans l'espace, ne lui apparaît même pas!

        C'est comme si, pour ne pas sentir le grand vent du dehors, on se recroquevillait dans un état fœtal, dont le symptôme est un super égoïsme! Mais entre ce comportement et celui des casseurs, il n'y a qu'un cheveu, même s'il est rédhibitoire et il s'agit bien entendu de la barrière de la loi, mais c'est tout! On effarerait la majorité si on pouvait lui faire comprendre qu'elle n'est qu'une bande de casseurs disciplinés, éduqués, si on veut!

        La chose est facile à prouver! Qu'est-ce qui provoque la haine du casseur? C'est l'ordre de la société, car il témoigne de la différence et constitue un obstacle, pour tout monde personnel qui voudrait s'imposer! Qu'est-ce qui suscite la haine de tous ceux qui pèsent sur les autres, à la boulangerie ou ailleurs, mais c'est l'ordre de la file d'attente! Le fait que ce soit à chacun son tour et qu'il faille patienter heurte le DTN et semble aussi une entrave!

        Et si vous vous montrez absolument indifférent à son influence, vous déclenchez sa haine et son mépris! Le voilà animé du désir de vous détruire, et il peut effectivement encore vous donner un coup de coude, ou vous empêcher le passage! C'est que derrière toute haine, tout mépris et toute violence, il y a de la peur! Il ne saurait être autrement! Vous n'avez qu'à vous observer et vous verrez qu'à chaque fois que vous cédez à la colère, c'est parce que vous êtes inquiet! C'est un phénomène suisse!

        Et comme notre époque est rongée par l'incertitude, on a une immense pétaudière, agressive et violente! Le mouvement contre la loi de sécurité globale est encore une réaction de DTN! Est-ce que cette loi change leur quotidien? Non, mais ils se sentent oppressés, dès que le gouvernement fait ressentir son autorité! Ils sont hypersensibles à l'environnement, car ils sont comme des pieuvres qui étendent leurs tentacules!

        Le fort, lui, est libre à l'intérieur, parce qu'il n'est plus sous le joug de sa peur! Il n'a pas besoin que le monde lui ressemble et la diversité l'enrichit! Le DTN, lui, parle haut dans son téléphone, comme si la rue lui appartenait, ou bien il passe avec de la musique plein pot, comme s'il conduisait une voiture de cirque! On l'aura compris, pour sortir de ce cercle vicieux, diminuer la violence et y voir un peu plus clair, il faut d'abord combattre sa propre  peur et c'est tout un apprentissage, un chemin! Cela se pratique chaque jour; c'est même l'œuvre de toute une vie, mais elle en vaut la peine! Non seulement vous connaîtrez la joie, mais vous la diffuserez! Vous deviendrez inestimable, malgré Drouot! Hum!

        Alors, quel est le mode d'emploi? L'Evangile ne nie pas la peur, bien au contraire! Jésus dit (Matthieu 6, 33-34): "Ne vous inquiétez donc point et ne dites pas: Que mangerons-nous? Que boirons-nous? De quoi serons-nous vêtus? Car toutes ces choses , ce sont les païens qui les recherchent. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même."

        Evidemment, voilà qui fait toujours tousser! Surtout le maçon, on le comprend bien! La nourriture, il faut bien la payer, et la graine ne se plantera pas toute seule! Le banquier  se passe de pitié, en disant que les chiffres sont les chiffres et les factures ont l'air d'orphelines! Pourtant, le message de Jésus évoque bien des lois "souterraines", puisque "Le lendemain aura soin de lui-même"! 

        Ce sont bien ces lois qui constituent le royaume de Dieu et qu'il s'agit de connaître! Car la réalité n'est pas le cri de l'homme de la rue, quand il réclame justice! Observez, par exemple, les gens faire leurs courses dans un magasin Bio... Ont-ils l'air heureux? Pas vraiment! Leur visage est fermé, comme s'ils faisaient là une corvée! Pourtant, les aliments qu'ils achètent devraient avoir de quoi les enchanter, à condition qu'ils viennent juste apaiser la faim!

        Mais cela demande déjà d'être disponible, attentif et même simple! Or, dans le magasin, les bras prennent comme s'ils avaient peur de manquer! L'esprit est inquiet et c'est lui qui produit la crispation des visages et cette tension qui affleure en permanence, pour une tâche qui est une chance! Il devient évident que pouvoir dompter son inquiétude, grâce à la connaissance des lois du royaume de Dieu, permet de mieux sentir la valeur des choses! Nous sommes là loin du raisonnement par trop hypocrite de "notre maçon"!

        On se rend bientôt compte que l'essentiel est ailleurs! Dans la rue, les gens se guident selon leur domination; c'est elle leur boussole, qui contrôle leur angoisse ou leur équilibre! Très vite, par conséquent, la haine et le mépris apparaissent, quand l'individu ne s'impose pas et qu'il rencontre de la résistance! C'est ce qui fait que notre quotidien est si éprouvant! Il y a ceux qui écrasent et ceux qui plient!

        Le message évangélique prend justement le contre-pied de cette chaîne de comportements, puisqu'il invite à "remettre" à Dieu! Qu'est-ce que cela veut dire? On ne va plus chercher à dominer! à répondre à l'injure par l'injure, à la blessure par la blessure! On va laisser à Dieu le soin de la justice et de nos inquiétudes! C'est une histoire d'amour qui commence, une histoire de confiance, d'où le nom de foi!

        Pour que cela réussisse, il est impératif que Dieu soit tout sauf sacré! Donc, dès que vous entendez ce mot, notamment dans la bouche d'une religion, hurlez! Car vous avez affaire à une foi hypocrite! C'est très simple à vérifier: une foi qui a de la haine est une foi sans confiance en Dieu, puisque la haine naît de la peur! C'est imparable! Si vous avez peur, vous n'avez pas confiance, etc. Toute violence, au nom de la foi, est une aberration, fût-elle pour défendre la foi!

        Que vous n'ayez plus peur, dans le secret de votre cœur, en vous efforçant de ne plus dominer, demande que Dieu soit un confident, un ami, la simplicité même! Le sacré, c'est comme une boîte postale; rien à voir avec notre expérience amoureuse! Vous devez être l'enfant devant l'angoisse! Car toute autre attitude trouve sa solution dans la domination, même si elle a l'étiquette religieuse!

        Plus vous remettrez à Dieu et plus il vous sera donné; ne serait-ce que parce que vous faites de la place! Evidemment, ici le temps joue un grand rôle, car Dieu ne force personne, mais chacun est soumis à ses lois..., comme tout objet obéit à la gravitation! Ses lois sont justes et ne privent personne de sa liberté! Mais ainsi, vous ne pouvez guérir de la peur par la domination! Si c'est triompher sur l'autre qui vous soulage, on voit facilement que vous n'en avez pas fini! Vous voilà un concentré de haine! Où est la joie? Pas sur votre visage en tout cas, car on a l'impression que vous avez une pendule dans le rectum!

        Certes, chacun est blessé par la vie; c'est comme un héritage des peurs qui nous ont précédés et nous sommes donc tous poreux, plus ou moins fragiles psychologiquement et enclins au doute! Nous pouvons nous blesser, sous le joug de nos traumatismes, en allant au-delà de nos forces, en nous trouvant haïssables et dans la crainte de déplaire..., mais, s'il en est ainsi, c'est surtout que le monde semble très bien vivre sans foi!

        Celui qui croit, qui aime Dieu, se retrouve dans la peau d'un parfait étranger! même au sein des religions, où on lui montre Dieu comme un portrait de famille, l'air de dire: "Pas touche!" Cependant, bien que la société, aux yeux du simple, soit comme un asile d'aliénés ou un train rempli d'hallucinés, chacun, le gouvernement, ses opposants, n'importe qui dans la rue, paraît plein de bon sens, à l'aise, sûr de ce qu'il fait!

        C'est ce désert, cet absence d'écho qui perturbe le cœur aimant et qui peut le détruire! et qui en tout cas le mine et le désespère! Comment pourrait-il en être autrement, car qu'est-ce qu'un individu face à des millions d'autres? On peut rajouter comme caillou dans la barque la soi-disant explication de la foi par la psychanalyse, et il y a encore bien d'autres cauchemars!

        Pourtant, le trésor de Dieu est bien réel! Celui qui s'en nourrit suscite bientôt l'interrogation! "Comment fait-il celui-là pour avoir l'air aussi tranquille, aussi paisible, sans vouloir marcher sur les autres? Quel est son secret? Par quels fils est-il tenu, alors qu'autour tout n'est que chaos?"

        Il est l'enfant qui chante! l'enfant de lumière! Il est l'enfant léger, qui admire les flaques du soleil et les oiseaux!

        Il est l'ami des nuages, sous l'œil plein d'amour de Dieu!"   

     

        PS: voir le poème Dieu sur la page d'accueil, à la suite du texte Les Doms!

  • Doms Aiguilles!

    Dom aiguille

     

     

     

                                            "Coûteux, mais kafkaïen!"

                                     Il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour...

     

     

        Joord Krabbe sortit de chez lui et eut l'impression d'être à Guernica, sous le bombardement de la légion Condor! En face, une grue toussait pour élever un bâtiment qui ressemblait à un mur de fenêtres, ou comment effacer le ciel avec du béton, et à l'intérieur on entendait comme des coups de mitraillettes, sans doute pour anéantir quelque poche de résistance!

        Plus près, un camion avait la benne dressée, où venait "se nourrir" une pelleteuse, qui manœuvrait dans un chantier étroit comme une chambre à coucher! Démesure! Au bout de la rue, une autre entreprise de rénovation étalait ses camionnettes! "Comment nous nous traitons? songea Krabbe. Et tout cela principalement par peur! Quel monde absurde!" Krabbe se rappela l'histoire de ce maire, qu'on avait dû enfermer, parce qu'il ne supportait plus les arbres!

        Mais l'ancien directeur de l'OED, ce matin-là, n'était pas au bout de ses peines! Il croisa cinq ou six Doms Queues! Tous pareils! Tous fiers de leur membre et invitant à ce qu'on se concentre dessus! Egoïsme exacerbé! Nulle perspective! Nulle recherche! Nulle humilité! Nulle trace de spiritualité, ni d'âme donc! Seule compte la supériorité sur l'autre! Vie de la jungle! Là encore, la peur est derrière, mais elle n'excuse pas! Et c'est une impasse! Triomphons-nous de la mort?

        Qui essaie de trouver un sens? ou Dieu? Qui regarde? Qui admire? Qui passe outre sa petite personne? Qui essaie de faire le bien? Mais il n'y avait pas que les hommes qui étaient concernés, des femmes également pressèrent Krabbe, malgré son grand âge, car sa tranquillité donnait un sentiment de sécurité et par ces temps troublés, cela marchait encore mieux que d'être un sex-symbol!

        Là encore, Krabbe dut lutter pour échapper au désir insistant qu'on lui montrait et après avoir subi quelques autres incivilités, il arriva tout de même à l'OED, où il devait à nouveau faire cours à Dan Curtis et Diane Castillon! "En Europe, se dit encore le Néerlandais, on ne s'imagine pas combien on se sucre, car la véritable souffrance mène au doute, à la quête, au respect! Quand je pense que dans certains pays les armoires à pharmacies sont vides et les médecins considérés comme des dieux!"

        "Ah! Diane et Dan, vous êtes là! Très bien! s'écria Krabbe, en retrouvant ses élèves. Si je vous ai demandé de venir dans cette petite salle sans fenêtres, c'est parce que nous allons traiter, aujourd'hui, d'un sujet quasiment tabou! Et il ne faudrait pas qu'on m'abatte d'un tir lointain, alors que je suis tout près de la vérité! Un peu comme le mâle de la mante religieuse, qui a toujours son orgasme, bien qu'il n'ait déjà plus de tête! Hum!

        Diane, il va vous falloir du courage, car le sujet du jour est la domination féminine! On ne peut pas toujours parler de la masculine... Vous devez le comprendre!

        _  J' pense que j' tiendrais le coup, professeur!

        _ Bien! Je savais que vous aviez de la trempe! Mais la domination féminine existe bien, quoi qu'on en dise... Pourquoi je chuchote et transpire? Hum, ça va passer! Mais il y a des femmes qui agissent comme les hommes dans la rue! Elles vous repèrent et soudain, vous vous sentez "accroché", comme une cible par un nouvel engin militaire! Sur le trottoir, la rencontre est inévitable! Vous avez beau regarder le ciel, à droite ou à a gauche, une légère oppression ne vous quitte pas! L'autre s'impose à vous et il l'a voulu ainsi! Enfin, la femme qui vous a choisi arrive! Que veut-elle exactement? Elle ne doit pas le savoir elle-même, mais ce qui est sûr, il faut que vous la regardiez! Et généralement, ça vaut le spectacle! La toilette est soignée, sexy en diable, et votre œil tombe sur une hanche magnifique ou sur une poitrine comme les canons du Potemkine!

        Mais cela reste de la domination! Ce que ne sait pas celle qui vous fait son numéro, c'est qu'elle agit ainsi par peur, sous le joug de son immaturité! En effet, elle se sert de vous pour se donner une existence, une importance! Elle n'est pas curieuse, ni en paix, mais elle attend des hommages, d'être le centre d'intérêt! D'ailleurs, les femmes se trahissent par des toilettes trop sophistiquées, comme les hommes! Les femmes ne se méfient-elles pas des hommes qui semblent s'admirer, en faisant rouler leurs muscles par exemple? Pourquoi les hommes n'en feraient-ils pas autant, devant des femmes qui ont l'air de belles fleurs en serre? Ce sont des personnes seulement préoccupées d'elles-mêmes! On en devient esclave ou on les fuit!

        Mais se raisonner et continuer sa route seul, c'est bien plus facile à dire qu'à faire! On a peur, on voudrait de la compagnie, obéir même et puis il y a le désir! La chair est faible, comme on dit! Mais comment la femme assure sa domination dans le couple? Rappelons le principe: plus nous avons peur et plus nous avons recours à l'instinct, à la domination, c'est-à-dire à l'égoïsme!

        Ceci explique notamment les manifestations actuelles et leurs violences! Ceux qui cassent sont le jouet d'une telle peur que le besoin d'un affrontement devient irrépressible! Ce n'est pas courageux de leur part, quoi qu'ils puissent en penser! Mais, on le comprend, plus la femme a peur et plus elle va s'attacher à rendre l'homme dépendant, en le plaçant sous son contrôle! C'est elle qui va dominer, car elle sera irremplaçable!

        Alors de quelles armes dispose la femme? Il y a évidemment le sexe! La femme va pénétrer profondément l'esprit de l'homme! Elle sera absolument entêtante, du moins dans les premiers temps! A chaque instant, elle propose ses formes, elle "rend dingue", pour parler vulgairement! Le type est cuit, drogué; il baigne dans la dopamine! Il y a des heures pour le sexe, mais tout de même, la tension est toujours là!

        Cela est fait en toute innocence, remarquez! La femme a l'air de dire à l'homme: "Qu'est-ce qui t'arrive? Ai-je commis une faute? Tu as l'air tout chose?" Cette espèce d'ingénuité excite encore plus le désir! Le type a juste envie de déchirer les vêtements de la femme!

        Mais, comme on se lasse de tout, celle-ci doit bientôt utiliser d'autres liens, quasiment aussi forts! La "bouffe" par exemple! Le pauvre type! On le tient aussi par l'estomac! Il fait froid et c'est la pause de midi! Le gars, dès l'entrée, il est pris par le fumet! Il vient s'asseoir comme un enfant sage! Et puis, c'est la fête! dans son assiette, sur son palais! Circé avec son chien de Pavlov! Elle lui raconte ce qu'elle veut et l'autre fait oui, oui! presque ouah, ouah! Le voilà à la vaisselle, docile! Et toujours ce corps qui passe, qui embaume, qui ensorcèle! C'est une véritable symphonie! Peu importe l'imbécile, s'il est heureux!

        Mais la toile est chaque jour tissée plus large! Maison propre! Linge frais!  Enfants! Amis! Représentation sociale! Voilà le type préparé comme un cosmonaute russe! Il fera bientôt l'attention de la Terre entière! C'est dans le plan! Tout est prévu! Toujours plus fort, toujours plus haut!

        La femme est le manager! A chaque gong, elle s'occupe du type! Elle le rassure, l'éponge, lui dit ce qui ne va pas, ce qu'il faut faire! Elle est toute proche et murmure à l'oreille! Le type repart au combat plein de son parfum, avec le souvenir de ses lèvres, de sa voix! Il va casser son adversaire, le réduire en bouillie! Pavlov, j' vous dis!

        Mais le rouleau compresseur n'a pas de limites malheureusement! Souvenons-nous que la peur dirige la domination, c'est son poison! Encore un bref résumé de notre situation... Grâce à sa conscience, l'homme est à même de s'affranchir de ses instincts et il est ainsi face à l'inconnu! Il ne peut donc pas ne pas en ressentir de la crainte, de l'angoisse!

        Pour se tranquilliser, il se réfère à des règles, à un quotidien, qui lui semblent les plus naturels du monde! Cela vaut pour la religion, la politique, ou la pêche côtière! C'est de la domination, de l'autorité dans n'importe quel domaine! Si vous ébranlez ces territoires, si je puis dire, la réaction est toujours la même: c'est la haine et l'hostilité! C'est la réaction animale, même pour les religions, ce qui fait passer Dieu pour un blaireau qu'on dérange!

        Vous avez déjà été confronté à un blaireau en colère? Moi, j'en ai entendu un, alors qu'un matin j'étais dans les bois... Je peux vous dire que je m'en menais pas large! La civilisation paraissait avoir totalement disparu! Mais, tant que vous ne voulez pas affronter votre peur, celle que nous éprouvons au quotidien, et lui donner un sens, vous devez monter le cheval de la domination, car c'est lui qui vous permet d'échapper aux morsures de l'angoisse! Mais qu'est-ce que cela veut dire concrètement?

        La femme n'en aura jamais assez! Poussée par sa peur, qu'elle transforme en domination, elle va broyer l'homme! Sur le ring, il n'est pas suffisamment mordant! Qu'est-ce qu'il fait par terre, KO? Il faut qu'il se relève! Ouais, on a gagné des combats, mais c'était en province! Il faut des adversaires de renommée internationale! On n'est pas des minables! Les autres si! Mais nous, nous sommes au-dessus! Tu m'entends? Alors, demain, on reprend l'entraînement, d'accord? Bien!

        Et ainsi de suite! L'homme est même manipulé, roulé dans la farine! On ne lui donne pas d'ordre, ce qui pourrait le heurter! On le culpabilise, le mine, l'abrutit, l'use! On le réduit en poussière! Il n'est pas rare qu'il redevienne dans ces conditions un enfant! L'épouse se comporte alors comme une seconde mère, qui est pleine de mépris pour ce rejeton qui a été son amant! Elle le juge incapable, quand lui rend des comptes comme un écolier!

        Puis, le fruit pressé pourrit! La maladie le ravage! Certains se désagrègent, malgré la façade! Le corps dit stop à sa manière, par exemple par la maladie de Parkinson! Le cheval exténué tombe, se couche! Il n'ira pas plus loin! D'autres sont soufflés comme une bougie, par une embolie! Ils étaient déjà tellement maigres, à cause des inquiétudes! D'autres encore vivent tels des lapins peureux et sursautent au moindre bruit! Leur effroi peut même les rendre idiots, ce qui leur vaut des sarcasmes supplémentaires!

        Des cancers foudroyants en cravachent quelques uns, car la femme tue comme l'homme, mais son meurtre ne tombe pas sous le coup de la loi! Il serait en effet très difficile de prouver un lien direct entre la domination de l'épouse et la maladie de l'homme! Il est encore vrai que bien des maris ont d'abord trouvé leur compte, à être ainsi poussés par leur femme! La "team" a bien fonctionné au début, mais elle a fini par dévorer le plus faible! Et tout cela à cause d'une peur souterraine, qu'on ne veut pas voir, qu'il serait indigne de considérer, bravo!

        Ces femmes, qui sont des monstres, on les trouve facilement au quotidien... Il suffit d'aller faire ses courses! Elles sont à la boulangerie, aux halles, dans n'importe quel magasin! Elles ont toutes le même comportement... Elles ne respectent aucunement les autres, elles font pression sur eux, car leur angoisse est telle qu'il faut les servir immédiatement! Cela est d'autant plus vrai que la femme est âgée, puisque la menace de la mort ou de la précarité s'accroît!

        Ce sont des femmes qui enveniment le quotidien, qui le rendent âpre et dur et qui vont pourtant dénoncer l'augmentation de la violence! Elles ne perçoivent pas qu'elles sont pour une part à l'origine de celle-ci! Mais toute leur vie elles ont cherché à dominer, à satisfaire leur égoïsme, pour fuir leur peur et le résultat est un désastre, pour elles comme pour les autres! Quand la peur devient une terreur, la domination ne peut qu'être abjecte et l'orgueil hideux et dépourvu de pitié!

        Si les hommes tuent physiquement, on peut dire que les femmes, elles, tuent, psychologiquement! Cependant, on en vient à se demander ce qu'est l'amour, car même si le couple a une relation destructrice, celle-ci n'est pas dénuée de sentiments et d'affection, ce qui fait qu'il est difficile d'y voir clair! Combien de scènes ne se terminent pas par des câlins? 

        Mais qu'est-ce que l'amour? Je vais sans doute vous surprendre, mais l'amour et la paix ne sont qu'une seule et même chose! La paix, c'est l'absence de peur et donc la domination devient inutile! On peut alors respecter l'autre quel qu'il soit, on aime, car aimer, c'est respecter!

        Comment donc ne plus avoir peur? Mais la réponse est simple, on n'a plus peur, quand on a confiance, c'est-à-dire quand on a la foi! Encore faut-il avoir fait un pas vers l'inconnu! Encore faut-il déjà admettre sa peur et ne pas la nier, à cause de son orgueil!

        Encore faut-il s'ouvrir, se montrer humble! Encore faut-il renoncer un tant soit peu à sa domination! Encore faut-il écouter, arrêter de vociférer, de brailler, de mépriser! Cigares? Non? Vous avez raison!

        Quant à moi, j'essaie en vain d'être médiocre! J'essaie, mais j' y arrive pas!"

     

     

  • Ras Dom!

    Ras dom

     

     

     

                                  " Tu veux savoir pourquoi j'ai mis la bagnole dans le décor? J'ai eu les j'tons!        

                                   Voilà, t'es  content! Car ça fait vingt ans que vous attendez ça!

                                     _ Oh! Je pavoise pas!"

                                             "Pourquoi... vous m'avez flingué, com... missaire?

                                             _ Tu peux pas comprendre, c'était mon pote!"

                                                                                                                     Le Pacha

     

        Jack Cariou était chez une vieille amie, pour prendre le thé... Enfin, une vieille amie! C'était plutôt une femme épouvantable! Il était impossible de lui donner un âge, tant elle avait de rides! Ses mains étaient crochues et elle avait une langue de vipère, mais surtout ses deux grands yeux noirs paraissaient vides, insondables et finissaient par glacer le sang!

        Malgré cela, Jack l'aimait bien: elle était vraie! Sa méchanceté ou sa dureté ne laissaient pas de place au mensonge et on apprenait beaucoup avec elle, à condition de pouvoir la supporter! C'est ce que faisait admirablement Jack et il dégustait son thé, en habitué de la maison! Cela ne voulait pas dire qu'il fût totalement à l'aise, mais il maîtrisait sa peur et la panique ne pouvait le gagner!

        Ainsi, il était à peu près le seul à tenir compagnie à cette femme, que tout le monde fuyait, rien qu'à voir son apparence! Elle avait l'air d'un autre monde et peut-être même revenait-elle d'entre les morts! Elle paraissait à tous incongrue et on faisait mine de ne pas la voir! Pourtant, elle était toujours là, inexorable; on ne pouvait s'en débarrasser! Jack adorait au fond les histoires de la vieille et elle en avait des tonnes! Au bout d'un certain temps, ils rigolaient tous les deux et toute peur avait disparu entre eux!

        Ils étaient devenus complices, au point que Jack saluait celle qu'on détestait partout où il allait! Il n'était pas ingrat, ni snob, et jamais un riche, ni un pauvre n'auraient pu le rendre infidèle à son amie! "Encore un peu de thé, Jack? demanda la vieille dame.

        _ Volontiers! Raconte-moi encore de tes histoires!

        _ Tu es gourmand, Jack... Tu sais cela?

        _ Bah, rien n'est pire que de manquer de cœur, n'est-ce pas?

        _ Hi! Hi! Tu as raison! J' t'ai raconté celle de l'homme qui avait la queue qui gonfle?

        _ Hum! Tu vas pas dépasser les bornes, j'espère!

        _ Ne t'inquiète pas! Jamais je n' serai graveleuse, c'est pas mon genre! Tu m' connais! Mais elle est tordante!

        _ Ah! Ah! Alors, vas-y!

        _ Eh bien, dans l' quartier, y avait un type qui avait décidé de me faire peur avec la grosseur de sa queue! C'était destiné à m'en imposer! J'aurais dû être écrasée face... à la chose! C'pendant, tu t'en doutes bien, Jack, que c'était parce que le type avait d'abord peur de moi!

        _ Of course!

        _ Alors, j' sais pas comment y s'y est pris, mais effectivement il avait quelque chose d'énorme entre les jambes! à un tel point qu'il en avait l'air embarrassé pour marcher! J'ai tout d' suite détourné le regard! J' suis pas prude, mais qui aurait l'idée d'habiter là d'dans! Eh bien, figure-toi que c'est sa femme qui a tout pris!

        _ Violence conjugale?

        _ Mais non! Elle a reçu toute la semence! une dose de ch'val! La pauvre! Elle a sans doute cru qu'elle allait périr noyée, car elle a quitté le bonhomme!

        _ Je croyais qu'on devait rester délicat...

        _ Faut bien dire les choses comme elles sont! Mais, depuis, le type a encore plus peur de moi, car le voilà seul maintenant!

        _ Evidemment! Ton histoire est assez amusante!

        _ Assez amusante? Tu sais, Jack, je me demande si tu manges assez! Tu es un peu pâle! Reprends un gâteau, si tu veux...

        _ Merci, ils sont délicieux!

        _ Et puis y a cette jeune femme qui me méprise... J' l'avais pourtant ménagée, en lui faisant sentir combien il est important d'être solidaire, surtout dans mon voisinage! J' m'attendais donc à ce qu'elle me dise bonjour dans la rue... et je m'apprêtais à la saluer, quand elle est passée raide, comme si je n'existais pas!

        _ Tu sais comment ils sont... Snober leur donne de l'importance!

        _ Oui da, mais pas seulement! Ils s'attendent aussi à ce qu'on les poursuive, pour qu'ils nous reconnaissent! Ils veulent lire sur le visage de l'autre du trouble, de la timidité, de la supplication même! Mais ma petite grue s'est trompée d'adresse: ce n'est pas moi qui ai besoin de compagnie, mais elle! Et la fois d'après, c'est moi qui l'ai ignorée! Tu l'aurais vue! Elle était perdue! Elle eût voulu faire de grands signes, comme quelqu'un qui se noie! 

        _ Elle ne pouvait plus te mépriser, donc elle était face à sa solitude!

        _ Exactement! Faut leur apprendre! Ils se croient vraiment tout permis! C'est comme l'autre gros sale, avec sa moto!

        _ Quand t'es remontée, tu deviens vulgaire...

        _ Oui, bah! Il passe dans la rue, en faisant rugir son moteur! On dirait qu'il pète! Et on s'attend à trouver du crottin derrière lui! Car il est comme les chiens avec son bruit: il le répand pour marquer son territoire! Alors, un jour, je l'ai vu réparer son engin et je me suis approché silencieusement, avant de crier "Bouh!" Ah! Ah! Tu l'aurais vu! Il tremblait avec ses clés et il n'avait qu'une hâte, c'était de faire repartir sa moto! Il fallait à tout prix qu'il retrouve son pet habituel! Et il n'y arrivait pas! Le moteur crachotait, c'était la panique!

        _ Ils sont fragiles dans le fond!

        _ Bien sûr! Mais ils sont encore méchants comme la gale! Y en a un qui, quand je le croise, me regarde avec une haine! Il a l'air de me dire que je ne perds rien pour attendre, que je vais faire partie de la prochaine charrette! Mais je ne le connais pas c' monsieur! Sais-tu que certains réagissent à ma présence par de la terreur! C'est leur manière à eux de s'imposer, de diriger!

        _ Oui, ils te contrôlent ainsi! Ils se voient tels des maîtres! Et quand on ne sent plus son pouvoir, il reste la terreur pour le faire respecter!

        _ Eh bien, figure-toi que ça marcherait presque! De retour chez moi, je suis inquiète, envahie par un sentiment de culpabilité! comme si je devais payer une faute!

        _ Pourtant, tu sais bien que c'est toi qui fais peur! Mais beaucoup ne supportent la vie que s'ils s'érigent en chefs! Malheur à ceux qui les font douter!

        _ C'est ça que j'aime particulièrement chez toi, Jack! Avec toi, tout devient limpide! Tu ramènes les choses à l'essentiel!

        _ Mais, c'est à ton contact que j'ai compris tout cela!

        _ Et flatteur avec ça! Je vois mal quelle femme pourrait te résister! Pourtant, Dieu sait si je suis détestée!

        _ Moi, j'ai appris à t'aimer! Oh! Tu n'es pas d'un abord facile! Mais le reste m'a toujours paru artificiel! Tu sais ce que tu es au fond? Tu es l'inconnu! la nouveauté, l'aventure, l'espoir!

        _ Hi! Hi! Tu me combles! Je ne rougis pas trop?

        _ Quand je pense à tous ces veaux qui gueulent dehors... et qui se croient courageux! Pouah! Toujours les mêmes cris, la même impasse! Et puis, si tu veux les raisonner, ils se transforment en chiens enragés!

        _ Encore un peu de thé? Tu es en train de t'échauffer, Jack, et ton désespoir va refaire surface! Chante plutôt encore mes louanges!

        _ Tu as raison! Si je te disais que tu es éternelle, magnifique, incroyable, par ce que tu contiens et révèles, ce ne serait qu'un début! Tu me fais croire au soleil! Avec toi, j'ai envie de danser dans le ciel bleu, pour l'éternité! Ce s' rait un rire comme on n'en a jamais vu! Une farandole merveilleuse! Tu es un trésor inouï! Je me permets de t'embrasser!

        _ Ouh! Hi! Hi! Que sot garçon tu fais! Et voilà que je pleure maintenant! Moi, la vieille dame abandonnée!

        _ Ils ne savent pas ce qu'ils perdent! Ils sont morts! Tiens, approche-toi de la fenêtre! Regarde-les! Ils ont le poing levé contre une loi liberticide du gouvernement! Ils sont persuadés d'être responsables! Et à côté, y a les riches qui les méprisent, qui font les importants! Aucun d'eux n'est sensible à la magnificence du ciel! Tiens, le soleil dore cette gouttière et c'est somptueux! Ils n'admirent rien! Ils ne connaissent rien!

        _ Ils ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche...

        _ Exact! Brailler et parader, ils ne font rien d'autre! Tu sais pourquoi ils ne veulent pas de toi?

        _ Tu l'as dit toi-même, je leur fais peur!

        _ D'accord, mais pas seulement! Tout ce qui les intéresse au fond, c'est eux-mêmes! La voilà leur grande hypocrisie! Ils réclament la justice, l'égalité et ils ont de la haine, dès qu'on leur demande de respecter les autres, parce que c'est moins d'attention sur eux!

        _ De vrais bébés!

        _ C'est toi la vraie richesse, la vraie libératrice! Mais de te sonder, d'essayer de t'aimer, de  prendre patience, de recueillir ce qui paraît pauvre, cassé, petit, leur est insupportable, leur donne l'impression de déchoir, d'être bernés, de perdre; tellement ils sont orgueilleux et égoïstes, les riches comme les pauvres, les hommes comme les femmes! Ils croient qu'on peut vivre en t'ignorant!

        _ Tu fais encore monter ta bile... Viens t'asseoir! Ton amour pour moi me touche profondément!

        _ Tu me le rends au centuple!

        _ Tiens encore! J'ai deux voisines qui ont trouvé un truc impayable, pour me repousser! Elles ont une ribambelle de p'tits chiens, au moins trois chacune! Quand j' les rencontre, elles me mettent leurs boudins dans les pattes et, évidemment, c'est le plus chétif d'entre eux qui est le plus agressif! Il est aussitôt rappelé à l'ordre, par l'une de ces dames, avec une suavité! On s' croirait dans leur appartement!

        _ Elles vont finir par te demander un loyer!

        _ Mais non, tu sais bien qu'on ne peut guère me supporter!

        _ Bon, faut qu' j' y aille!

        _ Oui, oui! Ta visite m'a charmée, comme toujours!

        _ Tu sais, tu ne quittes jamais vraiment les cœurs! Aucun blindage, somme toute, ne te résiste! Tu es la meilleure! Bisous!"

        Jack sortit dans la rue, en passant devant la boîte aux lettres de son amie et sur laquelle on pouvait lire: "Madame L'Angoisse"!