Articles de luc-gerard

  • Les enfants Doms, T2, (95-99)

    Doms42

     

     

         "Gooood Mooorning Vieeeeet Nammm!"

                               Good Morning Viet Nam

     

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        Aujourd'hui, il y a un grand rassemblement dans RAM! Une foule immense se met en mouvement et on ne peut qu'être impressionné par cette démonstration de force, cette mobilisation exceptionnelle! On se dit que RAM est unie, qu'elle est responsable et que sa cause doit forcer le respect! On est fier d'être un humain sur Terre!

        Mais que voit-on à l'avant du cortège? Elle est là, portée par une dizaine d'hommes, grande, quoiqu'un peu vacillante tant elle est lourde, mais enfin son sage visage semble éclairer les lieux, bénir les uns et les autres! Vous l'avez reconnue bien entendu, c'est Notre-Dame des Retraites!

        La ferveur étreint le spectateur! Notre-Dame des Retraites passe dans toute sa gloire et se dirige vers le centre de RAM! Derrière? Mais ce sont les prêtres! qui avancent d'un pas grave, l'air recueilli! On reconnaît les prêtres rouges, mais il y en a en jaune aussi! Ils n'ont pas peur de leur foi! Ils défient le mécréant, le moqueur! Ils savent que le diable est partout! Tiens, dans ces buildings argentés, qui appartiennent aux profiteurs, aux seigneurs des dividendes!

        Maintenant, une pluie fine tombe, mais loin de ridiculiser cette foule, elle lui donne un supplément de dignité, car voilà les marcheurs affrontant les vicissitudes du temps et pour la plupart, c'est la première fois qu'ils doivent supporter un imprévu en dehors de leur routine! Mais, au diable la sécurité, quand là-bas, en tête du cortège, se balance l'amour d'une vie, Notre-Dame des Retraites!

        La statue est d'ailleurs maintenant déposée devant tout le monde, sur la place principale de RAM et on allume des bougies! Un grand silence se fait, on attend, bien qu'en queue de jeunes fanatiques jettent des pierres sur les commerces et les bourgeois, que l'argent a rendus athées, phénomène que nous connaissons tous, hélas! Peut-on en vouloir à cette jeunesse qui ne fait qu'exprimer agressivement sa foi? Dieu sera seul juge de cet excès de zèle!

        Enfin, les prêtres rouges prennent la parole! Entouré par un menaçant service de sécurité, l'un dit: "Camarades, on en veut à Notre-Dame des Retraites! On veut lui faire du mal!" La consternation, la tristesse, mais aussi la colère se peignent sur tous les visages! "On veut nous faire travailler plus! reprend le prêtre. La belle affaire! Nous savons bien que nous ne faisons rien! Ce qui nous est pénible, ce n'est pas de travailler, mais c'est justement de ne rien faire! Qui de nous n'a pas souffert à remplir ses heures? à attendre la fin du temps de travail? C'est bien ça qui nous use, nous diminue! C'est bien ça qui nous tue: trouver de l'intérêt à ce qui n'en a pas!"

        Ici, le prêtre vient d'élever la voix et il poursuit: "Comme c'est dur, avec toute notre soif d'infini, nos rêves, de nous tasser dans une boîte à chaussures, que nous nommons travail! Comme c'est dur de faire chaque jour semblant d'être actif, efficace, passionné! Nous nous ennuyons à crever, pour notre sécurité, et on voudrait en plus nous faire prolonger cet enfer? Nous, nous disons: "Ne touchez pas à Notre-Dame des Retraites!", car c'est elle qui nous délivre de notre mascarade! C'est elle notre espérance!"

        La foule approuve et la pluie devient plus forte, mais c'est une épreuve! "Nous allons maintenant chanter "Gloire à Notre-Dame des Retraites!" dit un nouveau prêtre et les bouches s'ouvrent et le chant s'élève: "O toi la sainte, la douce, vient nous sauver! Fait que nous puissions enfin devenir sincères! Arrête notre théâtre! Rend-nous notre dignité! Libère-nous avant la mort! Et donne-nous du rêve, à nous les assoiffés!"

       Après cet instant, une ambiance plus légère s'installe... On vend des saucisses, des barbes à papa! Les enfants se disputent et au casse-boîtes, on se défoule contre les profiteurs! Au loin, un arc-en-ciel, bon signe!

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        A l'intérieur de l'avion, les visages sont tendus! Il y a d'abord ce vacarme épouvantable des moteurs, qui font trembler toute la carlingue! Puis, chacun pense à la mission! Chacun se remémore son rôle, quand on aura atteint l'objectif! Pour se relâcher, certains essaient de dormir et d'autres vérifient encore leur équipement: est-ce qu'ils ont leur carte, leur couteau sur le mollet? Leur parachute est-il bien sanglé? Ont-ils assez noirci leur face? Il ne s'agirait pas de se faire repérer dès l'atterrissage!

        Ratamor est comme les autres, sombre! Il y a peu, il a rejoint le commando Science! Il a été convaincu par le collègue qui lui a révélé l'existence de ce groupe! L'autre lui a dit: "C'est la science qui détecte les problèmes, c'est la science qui les répare!" Ratamor avait opiné et il avait été conduit à un stage de combat, jusqu'à son intégration dans le commando! C'était sa première opération et il avait profité de ses vacances à l'Université! Car les choses, au fond, étaient un plus compliquées que prévues! En effet, si la science cherchait à découvrir de nouvelles solutions, pour l'avenir de l'humanité, elle était tombée sur un os, un imprévu de taille! Maints scientifiques n'étaient pas prêts à partager leurs résultats, ils les gardaient pour eux, ils étaient égoïstes, voire mercantiles!

        Un comble! La vérité au plus offrant! Des bassesses, des cachotteries pour la gloire! D'où venait ce poison, alors que la Terre était menacée? La stupeur avait laissé la place à l'amertume, puis au réalisme! Ainsi s'était constitué le commando Science, qui devait récupérer les plans, les analyses, les découvertes des concurrents récalcitrants, des chercheurs vénaux, des forcenés du Nobel! Ici, Ratamor et quelques autres allaient sauter en parachute dans la nuit, avec pour cible la résidence de campagne d'un des leurs, un scientifique tout comme eux et inventeur d'un combustible révolutionnaire, non polluant!

        Soudain, la lumière verte s'allume! Un membre de l'équipage fait signe que c'est le moment et chacun se lève, ressentant le poids de son lourd harnachement! Ratamor a la gorge sèche, alors qu'il avance, à la suite des autres, vers la porte béante et noire! C'est le gouffre sur la nuit et toujours ce vacarme assourdissant! "Go! Go!" fait le type à côté et Ratamor saute, l'air froid lui giflant le visage!

        Au début, tout se passe bien: bien qu'il file à toute allure, Ratamor ne perd pas de vue les petites taches blanches de ceux qui s'approchent déjà du sol! Mais un grain le surprend, le fait remonter et c'est dans un instant de panique qu'il sent enfin qu'il est désormais lui-même porté par son parachute! Il a dérivé, sûr! Il est désormais seul, avec le bruit du vent! Il ne contrôle pas sa direction et il voit qu'il va atterrir dans une mare! Il touche l'eau, s'enfonce, puis se rassure, car il a pied!

        Cependant, il a effrayé toutes les grenouilles du coin, qui font: "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" Dépité, Ratamor se dirige vers la berge, trébuche, se redresse... "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" C'est un concert assourdissant, tonitruant et qui fait craindre au scientifique que l'on ne le découvre! Mais de toute façon, il doit être loin de l'objectif! Tout crotté, il consulte sa carte et c'est bien ça, la mare dans laquelle il baigne est à des kilomètres de la ferme!

        Cette nuit, Ratamor ne sera pas de la "fête"! Il ne fera pas les gestes mille fois répétés, ce sont ses camarades qui réussiront ou non! Pourtant, l'entraînement de Ratamor n'aura pas été vain! Imaginons qu'il blesse un autre psy, comme Lapie! Il sera en mesure désormais de se défendre! Il sait enfoncer la lame sans bruit! Il est une machine à tuer!

        "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?"

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        Domination sort de sa cabine et monte sur le pont! Il hume l'air, regarde vaguement les nuages colorés par l'aurore et crache sur le dos gris de la mer! Ce qu'il aime, c'est la cadence de son navire et sans plus tarder, il s'approche de son garde-chiourme, pour lui demander: "Alors comment ça va c' matin? Fais pas chaud! Hein?

        _ Non, pas trop... Mais je pense que le moral est bon tout de même!

        _ Ah! Ah! Voyons ça!"

        Les deux hommes descendent voir les rameurs, qui sont tous enchaînés à leur banc! "Dis donc, ça sent pas bon! fait Domination.

        _ Vous savez ce que c'est, l'effort...

        _ Eh oui, ici, point de retraite! Ah! Ah!

        _ Hi! Hi!

        _ Le labeur, rien que le dur labeur! Eh bien, mon garçon, la soupe est-elle bonne?"

        Domination s'adresse à un des plus jeunes rameurs, qui répond: "Moi, j' suis pas avec vous, m'sieur! J' suis le nez dans mon Narcisse! J' vous connais pas, m'sieur!

        _ Mais bien sûr, qui t'as dit le contraire? T'es pas là et en même temps t'es là! C'est ta technique... et pourtant faut qu' tu rames! Sinon gare aux coups!

        _ Vous pouvez compter sur moi, patron! ajoute le garde-chiourme."

        Domination continue son inspection et il s'adresse à un homme mûr: "Mais voilà notre délégué syndical! Toujours victime d'une erreur judiciaire?

        _ Exactement! fait le syndicaliste. Mon seul but est de défendre le travailleur et j'ai été condamné à tort!

        _ Depuis combien de temps tu rames ici? Cinquante ans? Ecoute, je vais t' libérer à l'instant même!"

        Domination fait signe à son garde-chiourme, qui prend ses clés afin d'enlever la chaîne de l'esclave! "Eh, mais qu'est-ce que vous faites? s'écrie ce dernier.

        _ Mais tu le vois bien, réplique Domination, je reconnais ton innocence et que tu n'as que les meilleurs intentions, à l'égard de tes camarades! Désormais, tu n'as plus rien à faire sur cette galère et tu débarqueras au premier port! Alors heureux?

        _ Oh! Là! Oh! Là! Comme vous y allez! Vous m'annoncez ça sans préavis! Y aurait pas un piège là d'ssous? Et puis y a ceux qui restent! J' peux pas les quitter! J' dois m' montrer solidaire!

        _ Tsss, tsss, dis plutôt que tu ne saurais pas quoi faire de ta liberté! que tu en as peur, en vérité! Et puis, ce que tu aimes, c'est faire marcher ma galère! C'est d' ramer pour moi! Tu t'es donné un maître et c'est bibi!"

        A cet instant apparaît sur le pont une femme très belle, avec une robe dorée, ce qui fait que toutes les têtes se tournent vers elle! "Hypocrisie, notre soleil! jette admiratif Domination. Attends, j'arrive!"

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        "Récapitulons, dit le petit homme replet. Vous êtes un enfant Dom, vous avez vingt ans, vous habitez RAM et vous êtes déjà salarié, ce qui fait que vous commencez déjà à cotiser...

        _ Oui...

        _ Vous vous mariez à trente ans et vous avez trois enfants...

        _ Oui, cela me paraît le bon chiffre!

        _ Mais alors, première surprise, à quarante vous changez de boîte, comme on dit!

        _ C'est vrai, mais je pense aussi qu'une vie sans risques ne vaut pas la peine d'être vécue! Après vingt ans dans la même entreprise, il peut être bon de faire un pas d' côté, pour prendre du recul!

        _ Vous avez tout à fait raison: un peu de sagesse n'a jamais nui à personne! Mais, à cette même époque, une assurance contre vos enfants prend effet... Est-ce que vous pouvez me rappeler pourquoi vous avez contracté cette assurance? 

        _ Eh bien, imaginez que l'un des mes enfants soit rebelle! qu'il se pose des questions sur ce que nous sommes, qu'il s'interroge quant à notre destinée, vu que notre planète est perdue dans l'espace et que nos vies se terminent par la mort! Imaginez qu'il se demande qu'est-ce que le mal, quelle est son origine, comment on peut lutter contre lui! Pire, qu'à force de réfléchir, il se tourne vers la spiritualité et qu'il en vienne à dire des choses du genre: "L'homme ne vivra pas seulement de pain!" ou "Si vous n'êtes pas le sel de la Terre, qui le sera?"

        _ Eh! Eh! Une tête idéaliste dans la famille!

        _ Exactement, un redresseur de torts, un moraliste, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, bref un problème sous mon toit, au sein même de notre chaude intimité! Je n'ai que vingt ans et pourtant j'ai déjà vu des pères et des mères poussés à bout, désespérés, parce qu'ils avaient justement ce type de progéniture! Je les ai vus couler, minés par leur enfant soi-disant justicier! Ils se rongeaient les sangs à cause d'un morveux, pourtant fruit de leurs entrailles!  

        _ Vous avez raison, c'est affreux!

        _ C'est non seulement affreux, mais ruineux! Vous avez une idée de ce que peut coûter un enfant idéaliste? Non, parce que c'est pas seulement fort en gueule, mais c'est encore plein de frasques! C'est bien beau de prôner la foi, mais qui nourrit le prophète? C'est celui qui travaille et qui garde les pieds sur terre! J'ai pas envie de suivre le parcours du papillon avec mon chéquier! surtout qu'il n'en finira pas de mépriser mon esprit mercantile!

        _ Vous avez donc pris une assurance, qui vous protège de vos enfants!

        _ J'ai un pare-feu contre le sublime!

        _ Bien, vingt ans plus tard, vous prenez votre retraite... Vous bénéficiez de vos cotisations et vous ne serez sûrement pas dans le besoin, étant donné vos garanties! D'autre part, votre convention obsèques libère vos proches de tout frais à votre mort! Je crois qu'on a fait le tour... et il ne vous reste plus qu'à signer, ici et ici!

        _ Hum...

        _ Il y a quelque chose qui vous gêne?

        _ Je ne sais pas... J'ai ce vague sentiment que j'ai oublié quelque chose! comme si une tuile menaçait de tomber...

        _ Evidemment, il y a encore les impondérables!

        _ C'est-à-dire?

        _ En bien, par exemple, le réchauffement climatique! Imaginez une période caniculaire deux fois plus longue que la précédente! A la rentrée, nous nous demanderons où trouver de l'eau et donc bientôt à manger!

        _ Oh! Oh! Comme vous y allez! L'année dernière, avant la canicule, il y a eu une période de sécheresse interminable! C'était donc tout à fait exceptionnel!   

        _ J'avoue que je ne partage pas votre optimisme! Les scientifiques seraient même plutôt alarmistes!

        _ S'il fallait les écouter...

        _ Toujours est-il qu'en cas de durcissement de la situation, nous pourrions très bien être contraints à un système de rationnement, pour obtenir de la nourriture! Nos problèmes de retraite passeront alors tout à fait au second plan! Pour survivre, la solidarité pourrait même devenir nécessaire!

        _ Eh! Mais, vous me faites peur maintenant! Euh... Dites, vous n'auriez pas déjà de... ces tickets de rationnement?"

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        De nouveaux barrages avaient été installés dans RAM et Piccolo s'y fit prendre! Une machine, en forme de gros chien, le renifla de la tête aux pieds et se mit à aboyer, donnant l'alerte! Deux costauds se saisirent de Piccolo et le jetèrent quasiment dans une salle vivement éclairée! Laissé seul, Piccolo se demanda s'il n'allait pas retrouver les champions du progrès, qui naguère l'avaient malmené, mais l'homme et la femme qui bientôt entrèrent, pour prendre place en face de lui, étaient des inconnus! Mais alors pourquoi lui-même était-il là?   

        C'était la femme qui commandait et qui parla la première! Elle respira à fond, comme si elle prenait sur elle, puis elle dit: "Je suis l'agent Grug et voici l'agent Brook! La machine vous a senti et elle ne se trompe jamais! Vous êtes un mystique, avouez-le!" Piccolo essaya de retrouver dans sa mémoire la signification du mot mystique et il imagina un vieillard, l'oreille collée à un ancien poste de TSF, prenant note de ce que lui disait Dieu!

        "Ben... répondit Piccolo.

        _ Oh assez! J'en ai assez! s'écria l'agent Grug. Notre société matérialiste est lasse des mensonges! La situation est tragique, comme vous le savez! Des crises, des crises partout! Et vous, vous, qu'est-ce que vous faites? Vous rêvassez, vous êtes nébuleux! un fauteur de troubles, un irresponsable! Vous n'êtes pas avec nous Picco... machin!  Je vois en vous un parasite, une bouse! Vous me donnez envie de vomir!

        _ Lo! Je m'appelle Piccolo!

        _ C'est pas vrai! Il s'appelle Piccolo (elle regarde avec effarement son collègue)! Des crises partout, la planète qui brûle, un combat titanesque à mener... et il s'appelle Piccolo! Donnez-moi les photos, Brook (elle prend les clichés)! Picco... chouette, la machine ne dit pas à quel degré vous êtes mystique, mais voici un test! Regardez ceci, qu'est-ce que vous voyez (elle présente la première photo)?

        _ On dirait un temple... Un temple grec, j' dirai!

        _ Enfoiré, c'est le Parthénon!  A genoux, tu devrais te mettre à genoux devant ce temple de la raison! C'est là que tout a commencé, avant que Jésus ne vienne mettre le bordel! On a perdu du temps, Picco... bidule! Il a fallu se libérer d'un tas d'élucubrations et crois-moi, la science n'a pas chômé! L'ère du soupçon, tu connais? Qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce qui est rationnel? De quoi peut-on être sûr?

        _ Que Jésus n'a pas eu de retraite..."

        Pan! L'agent Grug gifla violemment Piccolo: le matérialisme frappait fort! "Va falloir être gentil avec la dame, Picco... truc! Tiens, voilà une autre photo! Mets tes yeux hideux d'ssus et dis-moi qui est-ce!"

        Un homme chenu regardait avec bienveillance Piccolo, qui ne le reconnut cependant pas... "C'est Ernest Renan! fit l'agent Grug. L'un de nos pères bien aimés! L'une de nos lumières! Un pionnier de la vérité! Il aurait été là (un sanglot étrangla l'agent Grug)... Il aurait été là, il aurait su te remettre à ta place!"

        L'agent Grug se mit à arpenter la pièce, rêveuse... "Oh! Il n'aurait pas été agressif comme nous! dit-elle. Il était bien trop fort pour cela! Il vous aurait aimé, Picc... assiettes! Il se serait montré patient, compréhensif! Figure-toi qu'il aimait les jeunes comme toi, idéalistes, pleins d'enthousiasme! Il les préférait aux types secs, avides, seulement réalistes! Mais peu à peu il t'aurait ramené à la raison... Il t'aurait expliqué qu'il n'y a pas de miracles et que la vraie grandeur est d'accepter sa vie d'homme sans Dieu!

        _ Et tout ça, sur ses genoux! Est-ce que je serais passé à la casserole, comme avec Gide?"

        Et pan! "J' suis mal parti"! se dit Picco... zut!

  • Les enfants Doms, T2, (90-94)

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         "Eh, mais dis donc! Si tu m'avais dit ça, j' s'rais pas allé m'empaler sur les Djian!"

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        Le désert dit: "Je t'apprendrai l'attente, le silence, la poésie!

    Je t'apprendrai l'écoute, l'eau rare, l'espérance, le but!

    Je t'apprendrai le grain qui tombe, le bruit furtif, la note!

    Je t'apprendrai le vent qui emporte tout, même ta tristesse!

    Je t'enseignerai le doigt agile sur le oud!

    Il t'enseignera l'écho des cavernes, des lointains!

    Il sera l'eau rare, ton sanglot!

    Tu rêveras du feu le plus pur!

    Tu porteras en toi le charme des pierres!

    Elles te parleront! Elles seront les fleurs du chemin!

    Je t'enseignerai la nuée, qui fuit comme ton espoir!

    Tu seras l'arbre mort! le puits à sec!

    Tu seras écrasé par le vide, quand les villes se réjouiront!

    Tu seras la fourmi que j'aime et qui avance grain après grain!

    Pour toi, j'élèverai l'aurore, je te montrerai tous mes trésors!

    Tu me diras:" C'est trop!" et je t'en donnerai encore!

    Tu riras avec mes diamants!

    Tu verras mes montagnes d'or!

    Tu seras le plus riche!

    Et les autres se moqueront de toi, car tu auras l'air idiot!

    Tu seras le silencieux, l'homme au secret

    Et tu verras la turpitude et les assoiffés!

    Tu diras, en regardant les villes: "Voilà le désert!"

    Et tu connaîtras leur misère et ta richesse!

    Alors tu retourneras vers moi comme un amant!

    Tu retrouveras les choses aimées!

    Le vent, le silence, la dureté, le vide apparent!

    Je t'apprendrai de nouveau l'attente, l'attente magnifique!

    Et tu mourras encore!

    Pour mieux t'enchanter, te rassasier!

    Et tu seras la lumière et l'ombre!

    Tu chanteras sur le oud la poussière étoilée!

    La douceur de la colombe!

    La fraîcheur de la palme!

    Le sourire de celle-ci!

    Tu sauras recueillir!"

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    Le ruisseau dit: "Je t'enseignerai la fraîcheur! la vie!

    Je suis la clarté, l'onde chantante!

    Je fais danser l'herbe, je suis la douceur!

    Regarde mes remous infinis: on dirait des sourires!

    Vois ma pureté: je rends beau tout ce que je touche, même la boue!

    Je scintille, je tresse la lumière!

    Je noie des champs, je cours dans les sentiers!

    J'ai l'air de m'amuser!

    Ecoute mon murmure ininterrompu...

    Je suis la force discrète!

    Je suis l'enfant qui rit!

    Je suis pareil à ses yeux clairs!

    A son innocence, à sa joie!

    Je suis la vie, comme lui!

    Je suis petit comme lui!

    Je l'enchante aussi!

    Il vient me voir avec ses bottes!

    Ses rêves!

    Il joue avec moi!

    Nous nous comprenons, lui et moi!

    Il est mon ami!

    Je ne lui fais pas peur!

    Il construit ses barrages, jette ses cailloux et s'éclabousse!

    Il travaille, sans déranger la vache!

    Voit-il mes couleurs?

    Il essaie d'attraper mes libellules!

    Jamais il ne se rassasie de mon mystère,

    Car je l'enivre!

    Je coule, coule, chante toujours!

    Je suis le miroir de l'enfant,

    Comme lui est la fraîcheur des hommes!

    Et tu es inquiet et perdu!

    Et tu es sombre!

    Viens voir ma clarté!

    Je tresse la lumière!

    Je scintille et souris!

    Ecoute mon murmure...

    Je rigole!

    Retrouve ta paix!

    Redeviens l'enfant!"

                                                                                                             92

        La mer dit: "Je te parlerai de ton amertume, de ta tristesse!

    Je chanterai tes regrets, ton désespoir!

    J'en serai le reflet!

    Regarde mes flots gris et mornes!

    Mon écume même y paraît sale!

    L'horizon jaunâtre est bouché

    Et on entend seulement le cri plaintif de l'oiseau!

    Comme tout cela semble vide, dépourvu de sens!

    Qu'as-tu à y faire?

    Rien là de la chaleur de la chaumière, de l'affection, de l'amour!

    Rien là de la réussite!

    Rien là pour calmer ton angoisse, au contraire!

    Tout ici te dit que tu n'es qu'un étranger!

    Ici règne la sauvagerie!

    Et elle renforce ton sentiment du vide!

    Te voilà plus seul, plus abandonné, plus triste encore!

    Et mes fureurs et mes colères?

    Quelle démesure pour toi!

    Mon combat n'est pas le tien, n'est-ce pas?

    Le rocher et moi, on se cogne dedans!

    Depuis l'aube des temps, quand tu n'étais même pas là!

    Alors ça t'assomme, car tu voudrais de l'amour, de la justice, de l'espoir!

    Et je me gonfle et je frappe le rocher!

    Je le désagrège, je le détruis et je recommence, sans cesse!

    Et ça t'abat, même si c'est beau!

    Car tu voudrais de la justice, de l'espoir!

    Et je recommence et c'est désespérant!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Que tu as mon courage et ma force!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Car le rocher c'est l'orgueil!

    C'est le dur orgueil!

    Né de la domination animale!

    C'est l'homme ou la femme hautains!

    C'est l'homme ou la femme qui méprisent!

    Qui veulent être les maîtres!

    C'est le pouvoir qui écrase!

    Qui tue les enfants et viole les femmes,

    Qui détruit les autres!

    L'orgueil dit: "Je suis le maître!

    L'important!

    Tu me dois allégeance!

    Si tu veux la liberté, je te tuerai!

    Si tu me critiques, je te piétinerai!

    Seul moi compte!"

    Et toi tu te révoltes!

    Car tu ne peux supporter l'injustice!

    Le mensonge!

    La tyrannie de l'orgueil!

    Et tu as mon amertume!

    Mon dos gris!

    Et tu rêves de plages paradisiaques!

    Et de lagons purs!

    De vagues comme des caresses douces!

    Ton cœur souffre devant l'orgueil

    Et tu combats et tu cognes!

    C'est moi qui chante dans tes veines!

    C'est moi qui gonfle en toi!

    C'est mon écume pure le blanc de tes yeux!

    C'est ta rage pour la justice qui emprunte ma force!"

                                                                                                  93

    La Ville dit: "Je suis le pouvoir!

    J'ai été construite par lui!

    C'est lui mon maître!

    Je suis faite pour l'élite!

    C'est elle qui me dirige!

    Mes places, mes monuments sont là pour elle!

    Et je te juge, te pèse, te classe!

    Tu n'es pas riche

    Et tu me déçois!

    Tu n'es pas des nôtres!

    Tu n'es pas élégant, parfumé!

    Pourtant tu en imposes!

    Alors quel est ton rang?

    Il y a en toi de l'autorité

    Et pourtant je ne te connais pas!

    Qui es-tu?

    Tu n'es pas le pauvre qui grimace pour qu'on le regarde!

    Tu n'es pas l'employé laborieux, qui espère gravir les échelons!

    Tu n'es pas l'industriel puissant et qui compte!

    Tu n'es pas le commerçant qui se frotte les mains,

    Qui salue le monde,

    Car il a pignon sur rue!

    Tu n'es pas l'élu qui me contemple, moi, son œuvre!

    Qui m'admire en s'admirant!

    Tu es un étranger

    Et pourtant tu en imposes!

    On veut te plaire!

    Car tu as l'air important,

    D' être un chef!

    Et pourtant tu n'es pas sur ma liste!

    "O ville, je me moque bien de toi!

    Car tu n'es pas sérieuse!

    Tu es moins solide que le vent!

    Tu n'es qu'un songe et ton pouvoir n'est rien!

    Je pourrais te détruire d'un seul geste,

    Dun seul haussement d'épaules,

    Car tout en toi est théâtre!

    Simagrées!

    Mensonges!

    Tes codes, tes barèmes, tes considérations, tes critiques,

    Ton mépris, ta haine, qu'est-ce à côté d'un coquillage!

    Il est nacré à l'intérieur,

    Posé sur du sable fin!

    Il est percé de trous

    Et la mer vient le recouvrir!

    C'est le rêve immense!

    C'est l'amour infini!

    C'est le don précieux!

    La chanson éternelle!

    Et la mer se retire en étirant ses larmes!

    Où sont tes singeries?

    Où est ta vérité?

    Où est ta paix, ton courage?

    O Ville, que ferais-je sur ta liste,

    Sinon m'y sentir ridicule?

    Ton pouvoir, que tu chéris tant,

    N'est que paille au vent!

    Même ta haine et ton mépris ne pèsent pas!""

                                                                                              94

        Orgueil et son chien Terreur se promènent dans le village... Il y a là un homme qui s'occupe de son jardin... "Bonjour!" lui dit Orgueil, mais l'homme ne répond pas! Il n'aime pas Orgueil, car celui-ci est méchant! Orgueil est abasourdi, scandalisé! On lui fait injure! On ne le respecte pas, bien qu'il soit important dans le village! Il se sent d'ailleurs si bien, si fort, si admirable qu'il en méprise tout le monde! que seul lui existe! que les autres doivent l'adorer! Ainsi parle l'animal qui est en nous et qui est prêt à s'imposer sans pitié!

        Orgueil lâche son chien Terreur et celui-ci crève la haie du jardin, pour se jeter sur l'homme! La haine d'Orgueil est dans son chien et Terreur fait tomber l'homme et le mord sauvagement! L'homme crie, mais Orgueil n'entend rien! C'est qu'il est encore outré qu'on ait pu lui tenir tête! Les cris de l'homme résonnent et sont comme un baume pour Orgueil! C'est dire combien l'animal qui est en nous est aveugle et n'est-il pas en effet privé de conscience! Quand le lion déchire son rival pense-t-il à la souffrance de l'autre?  

        L'homme crie sous les morsures de Terreur, mais Orgueil n'en a cure! Comment a-t-on pu lui manquer de respect? Comment est-ce possible que la Kuranie existe, puisse résister? Voilà qui étonne Orgueil, qui lui donne matière à réflexion, malgré les pleurs de l'homme! "Alors comme ça, se dit Orgueil, je ne suis pas le maître? Les autres comptent aussi? Je dois partager, faire attention à eux? les aimer tant qu'à faire?" Un frisson de dégoût parcourt Orgueil! L'animal qui est en lui regimbe! Est-ce que la pie dit à une autre pie: "Mais je vous en prie... Il y a de la place, de la nourriture pour tout le monde?" Non, la pie charge sa rivale, qui doit déguerpir! C'est elle qui triomphe!

        "Cependant, cependant, se dit Orgueil, il y a les enfants morts sur le quai de Kramatorsk... C'était pas beau à voir... Des petits, des innocents subitement sans vie! La tête vide, éteinte! Eh dame, c'est la guerre! On fait pas d'omelettes sans casser des œufs! Et puis c'était nécessaire, car on me menaçait, moi! moi et mon pays! C'est de la légitime défense!" Orgueil sait qu'il se raconte des histoires, mais il est encore choqué! Quelqu'un lui a dit qu'il n'était pas le maître, l'unique, la fin de tout! Comment l'animal qui est en lui pourrait comprendre que la mort est une réalité? Un animal n'obéit qu'à ses réflexes!

        Terreur finit par arracher la main du jardinier, ce qui réveille enfin Orgueil, le sort de sa stupeur! Il s'approche de l'homme qui gémit, récupère son chien et dit au jardinier: "Que cela te serve de leçon! A chaque fois maintenant que tu regarderas ta main manquante, tu te répéteras qu'il faut que tu me respectes et même que tu m'aimes! C'est moi le maître, tu as compris? Comment?  Je ne t'entends pas!

        _ Oui, c'est toi le maître!

        _ C'est moi qui commande!

        _ Oui, c'est toi qui commandes!

        _ Bien! Si tu fais encore une erreur, je relâcherai Terreur, qui t'arrachera l'autre main!

        _ Non, je t'en prie!

        _ La balle est dans ton camp, c'est tout!"

        Orgueil reprit sa promenade, hautain et méprisant, encore un peu sous le choc!

     

  • Les enfants Doms, T2, (85-89)

    Doms31 1

     

     

     

         "Vous êtes un mobilier..."

                     Soleil vert

     

                        85

            "Alors, Doc?"

        Le médecin haussa les épaules, avant de répondre: "Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Encore un... et c'est tout!

        _ Quoi? Vous voulez dire que lui aussi... Mais c'est une épidémie!

        _ Je ne vous le fais pas dire...

        _ Mais quel est le virus, l'origine de la maladie?

        _ J' chais pas! C'est comme ça chaque hiver! Le temps peut-être? On peut pas sortir, il fait gris, on angoisse et la maladie s' déclare!

        _ Tout d' même, c'est grave! Ces personnes risquent gros!

        _ Mais j' chais bien! C'est pour ça qu'on est là, pour leur éviter d' faire des conneries!

        _ Mais n' y a-t-il pas des remèdes, un antidote?

        _ J' vois pas! Le mieux, c'est d' les tenir immobilisés! Comme vous le voyez, chaque malade est sanglé à son lit!

        _ Quel mal vicieux! Car on pourrait croire ces personnes en bonne santé!

        _ C'est exact! En apparence tout va bien! Aucun signe de désordre ou d'affection! Et pourtant, la crise attend son heure... et quand elle se déclenche, c'est pas beau à voir!"

        A cet instant, un des malades s'agita: "Pitié! dit-il. Je vous en prie, pitié!" L'homme qui discutait avec le médecin s'approcha: "Vous voulez quelque chose? s'enquit-il. Un verre d'eau? Vous voulez un peu d'eau?

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! gémit le malade. Je veux acheter quelque chose!

        _ Vous savez bien que vous n'en avez pas les moyens! assura derrière le médecin.

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! fit encore le malade, mais en s'énervant. J' veux acheter quelque chose!

        _ Et qu'est-ce que vous voudriez acheter?

        _ Euh... Une voiture! Je voudrais une nouvelle voiture! répondit le malade avec des yeux brillants!

        _ Pourquoi? La vôtre marche bien que je sache!

        _ C'est vrai! Hi! Hi! Alors une chaîne hi-fi! Une belle chaîne, hein, avec un beau diamant et des enceintes qui font boum boum! De la technologie, du neuf, s'il vous plaît!

        _ Idem! Ce n'est nullement nécessaire! J'ai vu votre matériel et il m'a fait envie! Et puis, je vous le répète, vous n'avez plus un sou! Tout passe à rembourser des crédits!

        _ Hein? Oui, alors disons que je vais acheter un mouchoir!  Rien qu'un mouchoir! Vous ne pouvez pas me refuser ça!

        _ Mais c'est le geste d'acheter que je vous empêche de faire! pour votre bien!

        _ Et la bouffe, c'est pas nécessaire ça? Laissez-moi aller acheter de la bouffe! J'en ai besoin!

        _ Tatata! Vous n'avez même pas faim... et ici, il y a tout ce qu'il faut!

        _ Espèce de fumier! Sale ordure! J' aurais vot' peau! J' dirais au monde entier comment vous traitez vos malades... et on vous pendra par les couilles!

        _ Tss, tss, je vais être obligé de vous administrer un sédatif!

        _ Qu'est-ce que j'ai fait? Je veux juste acheter! Oh! Acheter!

        _ Vous l'aurez voulu!"

        Le médecin assomme le malade, en lui envoyant un direct en pleine poire! "Mais qu'est-ce que...? s'écrie le témoin. C'est inhumain! Vous êtes fou!

        _ Hélas non! répond le médecin! Mais on n'a plus rien en pharmacie! C'est la crise, ça bouchonne partout!"

                                                                                                         86

        Angoisse et Urgence prennent un verre dans un bar, en regardant tomber la pluie... "Je n'en peux plus! lâche Urgence. Je suis à bout! On n'y arrive plus! On manque d'effectifs, de matériel, de tout! L'autre jour, on a laissé un malade attendre sur la civière, dans l'indifférence la plus totale! On l'avait oublié et il en est mort!"

        Urgence se met à pleurer, puis elle reprend: "Tout ça, c'est la faute du gouvernement! On n'a pas cessé de faire des fermetures, de rogner les budgets! On a voulu faire des économies de bouts d' chandelles, au détriment de la santé! Quelle honte! On a sapé l'hôpital et voilà aujourd'hui le résultat!

        _ Tu te trompes, le ou la responsable, c'est moi!

        _ Quoi?

        _ Ben oui, c'est à cause de moi que tu pleures!

        _ Mais...

        _ Ecoute!"

        A cet instant, on entend une sirène... "C'est la dixième depuis c' matin! explique Angoisse. Maintenant, j' les compte! Normal, c'est mon œuvre!

        _ Comprends pas...

        _ C'est pourtant simple! Je pénètre dans l'esprit des gens, ils ne sont plus à ce qu'ils font et bing, c'est l'accident! chez eux, dans la rue! Et voilà qu'on t'amène du monde à ne plus savoir qu'en faire!

        _ Tu exagères, fait Urgence en s'essuyant le nez.

        _ Regarde, c'est samedi après-midi... et qu'est-ce qu'on voit? Les autociels font la queue et s'énervent! On dirait un jour de la semaine, à la fermeture des bureaux! Or, personne n'est obligé de sortir! Si tout ce p'tit monde est là, en train de se pousser aux fesses, c'est pour me fuir! parce qu'on ne peut pas rester tranquillement chez soi! Et on vient s' fatiguer et s' fracasser dans le centre-ville!

        _ Ben, les gens viennent se distraire...

        _ Se distraire et s' blesser! Le surmenage, tu connais? Note que je ne te parle pas de tous ceux que je fais boire ou se droguer! Ceux-là, tu les accueilles tôt ou tard! et dans un triste état!"

        Un silence passe... "Mais... mais, si c'est toi qui... produis tout ce chaos, tout ce...

        _ Merdier?

        _ Oui, tout ce... désespoir aussi, pourquoi on t'arrête pas?

        _ Mais parce que personne ne m'écoute, ma grande! Au contraire, on me nie, on veut pas m' voir! On fait comme si je n'existais pas!

        _ Comprends pas...

        _ Mais... mais s'il fallait m'écouter, on devrait reconnaître sa peur, son désarroi! Et ça, pas question! Quoi? Faudrait lever le groin? laissez refroidir son beefsteak? Tu rigoles! On en remet plutôt une couche! On écrase l'autre, pour ne pas m'entendre! On serre les boulons! On s'assoit sur la souffrance, en lui disant: "Chut!" Et on parade dessus! On pense qu'on va s'en tirer!

        _ Et c'est pas vrai?

        _ N'es-tu pas toi-même à bout? Nous sommes les voyageurs impassibles d'un train fou! Alors, à l'intérieur (Angoisse montre son torse), ça craque forcément! Et une sirène et une! Et les mauvaises nouvelles! A soixante ans, on apprend qu'on a un cancer, alors qu'on visait déjà la retraite! Eh! Mais, ça fait des années qu'on se ronge, à causes des non-dits, de l'hypocrisie ambiante! Y en a un qui tire toujours les marrons du feu!   

        _ Ah bon? Et c'est qui? 

        _ L'orgueil!"

                                                                                                      87

        Dans les couloirs du temps, il y a une station qui s'appelle la station des Imbéciles! Résident là tous ceux qui ont voulu faire le bien, mais qui se sont fourvoyés! On voit venir à soi notamment Karl Marx, aisément reconnaissable à sa grosse barbe!

        Marx est toujours heureux de rencontrer des visiteurs et il s'empresse de vous raconter sa vision, l'œuvre de sa vie: la lutte des classes! Pour Marx, il existe une classe dominante, constituée par les capitalistes, qui, grâce à leur fortune et à leur pouvoir, exploitent les plus pauvres, le peuple! 

        Pour combattre cette injustice, Marx s'appuie sur l'exemple de la Commune et il vous explique que si celle-ci a échoué, c'est parce qu'elle manquait de cohésion, d'organisation!   L'oppression, due aux riches, ne cessera donc que quand les opprimés ou les prolétaires s'uniront, ne formant plus qu'un seul parti, le parti communiste! Celui-ci chassera les capitalistes et une société meilleure naîtra, dont les ressources serviront à tous!

        Vous demandez alors à Karl Marx d'où vient la classe dominante ou les riches... Mais il vous l'a dit: le capitaliste le devient par la naissance! Il est installé par sa famille dans la position du privilégié! Vous objectez à Marx qu'il a bien fallu un premier dominant et qu'il n'est pas né dans un chou! Alors qu'est-ce qui a produit l'ancêtre du capitaliste?

        Ici, Marx ouvre des yeux ronds, car il n'a pas réfléchi aussi loin! Vous lui dites: "En fait, l'origine du capitalisme se trouve dans nos racines animales! De même que la meute est dirigée par les individus les plus forts, les premiers groupes d'hommes ont vu parmi eux s'élever des chefs! Ils étaient les plus à aptes à assurer la survie de l'ensemble, ce qui impliquait tout de même certains droits, comme de manger en premier!

       Puis, les territoires se sont étendus, commandés par des rois, des vassaux... Les nobles se sont effectivement installés au pouvoir et même quand la République a vu le jour, ils n'ont pas perdu leur place, puisque beaucoup d'entre eux se sont mués en riches industriels! Le capitalisme vient d'un sentiment de supériorité très ancien et c'est la droite actuelle dans RAM qui en est l'héritière!

        _ Vous voyez bien que j'ai raison! s'écrie l'auteur du Capital!

        _ Mais, si notre égoïsme vient du règne animal, il est en chacun de nous, dans le pauvre comme dans le riche, même si le premier peut se faire illusion, étant donné qu'il se sent opprimé! Il est donc impossible de supprimer la classe dominante! On ne fait que la remplacer par d'autres exploiteurs!"

        Et vous racontez à Marx l'échec du communisme en Russie, où Lénine et Staline ont obtenu un pouvoir que le tsar Nicolas II n'eût jamais imaginé et comment ils en ont persécuté leur population! "Car, rajoutez-vous, on ne peut imposer quelque chose qui est contre-nature et chacun veut a priori être plus que son voisin! Pour conclure, le problème, ce n'est pas les capitalistes, mais la domination animale, qui fait de nous des tyrans!"

        Mais Marx ne vous écoute déjà plus! Il a trouvé d'autres auditeurs, avec lesquels recommencer son discours et il n'y a là rien d'étonnant, puisque prendre au sérieux votre point de vue nécessite de changer d'abord soi-même! Il ne s'agit plus de désigner des coupables, d'autant que l'inégalité ou la différence nous servent à nous construire, mais d'abandonner son propre orgueil, ce qui n'est possible que grâce au levier de l'amour! Bref, vous songez que le riche est décidément "l'opium" du travailleur!     

                                                                                                  88

        Orgueil et Mensonge cheminent et discutent... "Ah! On en a fait des coups tous les deux! s'écrie Orgueil.

        _ Ouais, ouais... répond Mensonge.

        _ Comment? Tu en doutes?  Rappelle-toi les années quarante! J'annexe l'Autriche! Motif: elle est allemande!

        _ Et aujourd'hui, t'annexes la Crimée! Motif: elle est russe!

        _ Exactement! Quel triomphe, quelle gloire! Et puis, je menace la Tchécoslovaquie! Motif: son gouvernement persécute les Allemands des Sudètes! Résultat: les accords de Munich! Sur la photo, je suis le seul à me réjouir! Je sifflote presque, car derrière, Daladier et Chamberlain viennent de trahir les Tchèques! 

        _ Sûr! Ils étaient prêts à n'importe quoi pour éviter la guerre! Et de même, tu as menacé la Kuranie! Motif: elle persécute ses citoyens pro-russes! Résultat: les accords de Minsk, que tu n'as pas tardé à violer!

        _ C'est vrai! Mais reviens encore en arrière, quand j'attaque la Pologne! A cause du jeu des alliances, la France et l'Angleterre me déclarent la guerre! Résultat: sur le papier, ce n'est pas moi qui suis à l'origine du conflit! "Je ne suis qu'une victime! j' dis à mon peuple. Le diable, c'est les autres!" Pas mal, hein?

        _ Et en définitive, tu fais entrer tes chars dans la Kuranie! Tu comptes sur la lâcheté de son gouvernement! Tu supposes sa fuite et que la population va saluer le retour du maître, de l'ancien colonisateur, apparemment le seul à pouvoir remettre de l'ordre!

        _ Hum...

        _ Mais rien ne se passe comme prévu! On t'oppose une farouche résistance... et c'est la guerre!

        _ D'accord, mais comme l'Occident commence à fournir des armes à la Kuranie...

        _ Tu refais le coup de quarante! On te contraint à tuer des gens et à détruire un pays! Tu dis à nouveau que tu ne fais que subir, que tu n'as cherché que le bien, mais que malheureusement il y a des méchants de par le monde, qui ont juré ta perte! Tu vas même plus loin! Alors que tes bombes pleuvent, tu parles d'une tragédie s'abattant sur un peuple frère!

        _ On dirait que tu me reproches quelque chose...

        _ Mais, sans toi, je ne serais rien! Même sous la torture, je ne te lâcherais pas! On a le même but tous les deux, l'apparence, la vitrine! Faut tout que soit impeccable, vertueux, sinon terminé le respect! Grâce à toi, je connais la sécurité et la puissance! Finies les combines de la misère! Mais j'ai l'impression que les gens ne nous aiment pas, qu'on les fatigue!

        _ Penses-tu! On n'en fait jamais assez, au contraire! Tiens, hier, j'ai dénoncé à l'ONU la volonté des nazis kuraniens de détruire les chrétiens de leur pays! J'ai dit que l'athéisme et la décadence de l'Occident ne passeraient pas par nous!

        _ Voilà l'ancien communiste champion de la foi! C'est très fort! Et puis, défendre l'Evangile avec les armes, c'est tout aussi pointu! Somme toute, tu crains qu'un conflit n'éclate en Kuranie!"

        Les deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire!  

                                                                                                     89

        Toujours à la station des Imbéciles, on voit Sigmund Freud! On le reconnaît à son cigare, qu'il suçote constamment, et lui aussi est content d'accueillir de nouveaux visiteurs! Il vous invite à visiter une cathédrale, qu'il a construite lui-même, et comme le bonhomme a d'abord été pétri de bons sentiments, vous le suivez dans l'édifice!

        "Tout le socle est constitué par la pulsion sexuelle! annonce Freud. Tous les hauts sont dus à la sublimation! Les coins noirs appartiennent à l'inconscient et vous y voyez reluire le confessionnal du rêve! Les chaises représentent le refoulement, les piliers la solidité de la science et nous allons nous approcher tranquillement de l'autel de la raison!"

        Soudain Freud élève la voix, comme s'il pilotait un groupe: "C'est ici, mesdames et messieurs, qu'est libéré l'individu, grâce à l'analyse! Il comprend ses névroses, domine ses peurs et le voilà prêt pour sa véritable destinée d'être humain!" La vache! Vous regardez l'ensemble béat, car ça ressemble de plus en plus à un silo de fusée! Malheureusement, l'humanité n'a pas décollé, c'est même le contraire: elle s'est écrasée dans le marais! Elle est seulement plus embourbée!

        Vous prenez donc la parole et demandez au maître de céans: "Et quid du fait que les hommes se font la guerre, s'entretuent, se méprisent et essaient de se supplanter au quotidien? Vous pensez que c'est parce qu'ils refoulent leur égoïsme?

        _ Mais de quoi parlez-vous? Si les hommes font le mal, oui, je suis persuadé que c'est parce que eux-mêmes s'empêchent de satisfaire leur désir!    

        _ Et donc les animaux qui se chassent entre eux, pour défendre leur territoire, ont des problèmes sexuels? Vous rigolez! Ils font plutôt valoir leur individualité et c'est ce qui nous tient aussi, les êtres humains! Nous voulons chaque jour ressentir la domination de notre "territoire psychique"! C'est d'ailleurs pour cela que vous n'avez pas cessé de régler vos comptes!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Non, ça ne m'étonne pas! Il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre! Certes, dans un premier temps, votre but était de soulager vos patients et pour cela il fallait lutter contre une civilisation qui prônait l'interdit, au nom de son message religieux! Elle était une source de refoulements et donc de névroses! On vous suit jusque-là, car c'est une conquête de la liberté! Mais bientôt tout ce qui vous est différent est rabaissé, piétiné et détruit!

        _ Je...

        _ L'art? Un succédané de plaisirs sexuels, car l'artiste est malade! La foi? Même chose, le courage du mystique: de la folie! Léonard? Un homosexuel refoulé! Etc.! Pour qu'il reste, non pas une raison salvatrice, mais l'homme au cigare, c'est-à-dire vous! La domination psychique, le triomphe de l'ego au-delà ou grâce au silence psychanalytique! Vous avez tout sapé, pour devenir le maître et la cohorte de vos disciples en profite!

        _ Je n'ai fait que suivre mon raisonnement!

        _ Bien sûr, vous n'avez pas de passions, ni d'amour-propre! Il n'y a aucune domination animale en vous! car le scientifique n'est pas névrosé, hein? Ce qui n'est pas pardonnable, c'est que vous avez traîné dans la boue la beauté! Vous l'avez reléguée au rang des troubles mentaux! Or, elle est la clé pour nous comprendre et vivre mieux! Sans elle, nous sommes des étrangers à nous-mêmes!

        _ Vous savez, je crois que vous avez le complexe du père!

        _ Seigneur! Regardez la société que vous avez en partie créée: des jeunes de vingt ans qui s'inquiètent pour leur retraite! C'est votre échelle!" 

  • Les enfants Doms, T2, (80-84)

    Doms40

     

     

     

         "Un, deux, trois coups! ça, c'est le Vieux!"

                                        Le Crabe tambour

     

                      TROISIEME PARTIE

                   LE BROUILLARD

     

                  80 

        Deux nuages parlent autour d'une chope de bière... L'un essuie la mousse qui lui couvre la bouche et dit: "Tu sais c' que j'aime le plus? C'est le grain, le gros grain du temps de traîne!

        _ Je vois ça! fait l'autre. Attends... Il fait froid... En tout cas, c'est bien venteux... Tu te dresses... Tu prends des proportions gigantesques!

        _ Voilà! On est immense! Et les couleurs! On la tête chenue, le ventre noir! Tout ça dans un mélange de bleu dû à la nuit, encore là, et de rose, car le soleil se lève, pour un nouveau jour!

        _ Oui, quelle fête! Et attention: autorisation de lâcher les bombes! La pluie, la grêle! En une minute un vrai déluge! J' t'avoue que je me laisse aller! J' pisse sans vergogne!    

        _ Mais t'aurais tort de t' gêner! La fureur est telle à c' moment-là qu'une chatte n'y reconnaîtrait pas ses p'tits! Hi Hi! Quand j' pense à nos promenades par beau temps! Hein? Quand on avance sagement dans l'aaazzzzuuuuur!

        _ Moi, c'est bien simple, dans ces conditions,  j' dors! J' me trouve un couloir en retrait..., où personne n'ira m' chercher! Par exemple au d'ssus de la mer... et ronron, zzz!

        _ C'est tout de même mieux que la dépression... Monter lentement sur l'air froid, ça m' dégoûte! La position du stratus, c'est pas mon truc! J' trouve ça mou, pas sain! Et puis on s' colle peu à peu les uns aux autres! On devient indistinct... C'est angoissant à la fin!

        _ Tu veux parler du fameux "Mur gris", hein? A l'horizon, y a plus aucune visibilité! C'est vrai qu' c'est un peu lent et qu'on est tous ensemble! Mais, oh! Hein? La puissance, mec, la puissance! "Nul n'en réchappera!", tu connais la chanson!

        _ Bien sûr! On s'abat sur la ville et on la met en apnée! Y a pas! L'union fait la force!

        _ L'oignon fait la force, tu veux dire! Car je pleure, je pleure sur ces pauvres gens, sans discontinuer! Je pleure de rire, bien entendu! Oh! Mes larmes de crocodile!   

        _ Eh! Serveur! La même! Ouais, la mer verte, frangée d'écume! les grosses vagues au bord, les bateaux qui dansent! Et ces misérables oiseaux qui en profitent! Ces salopards de goélands qui glissent comme des virtuoses!

        _ Qu'est-ce que tu veux, c'est leur spécialité! De vraies lames de rasoir, grâce au vent!

        _ A propos de vent, un truc que j'aime bien, toujours avec le grain, c'est prendre un promeneur entre quatre yeux!

        _ Tu veux parler des gugus qui sortent en tee-shirt de leur autociel?

        _ Tout juste! A ceux-là, j' crie: "Tu sais pas qui j' suis! J' suis l' général Vent! J' vais t' pomper l'air, tellement que tu vas m' d'mander pitié! J' vais t' soûler à mort!

        _ Ah! Ah! j' vois ça d'ici! Et j' parie que tu gueules pendant des heures! "Attention à ton bonnet! Voilà c' que j' fais de ton parapluie! de la charpie! Tu mouftes encore?"

        _ J' les abrutis, comme c'est pas permis!

        _ Et les bras avec de la chair de poule, ils regagnent vite fait leur véhicule!  

        _ Tu parles: y sont paumés ces jeunes! Personne ne leur braille d'ssus comme moi!

        _ Y z'ont toujours un faible pour les noces du soleil couchant!

        _ Mon dieu quel cirque, c'est ça! Y faut qu'on soit beau! Quelle prépa! Les broderies d'or, le manteau de pourpre, la tiare orange, etc.!

        _ Un grand classique! auquel tu n'es pas complètement insensible, pas vrai?

        _ Mouais, ça manque pas d' grandeur! Mais j' préfère les taches rouges du matin!

        _ C'est ton côté sanglant!

        _ Bah, y a des incarnats à l'aube, de pures merveilles! Une dernière?

        _ Ben, chais pas! Là, je sens que j'ai déjà envie de pleuvoir!

        _ Pour parler des éclairs? du style cumulo? de notre dernière enclume?

        _ Si tu m' prends par les sentiments..."

                                                                                                                    81

        Dépression ouvrit un œil, se pencha dans son lit, pour tendre la main vers sa montre: "Trois heures! C'est pas vrai!" s'écria-t-il, avant de retomber lourdement sur son matelas! C'était un petit homme moustachu et il venait encore de se réveiller en pleine nuit! Parfois, sa montre indiquait deux heures ou quatre, quoiqu'il préférât cinq heures, car alors il n'y avait plus qu'à attendre le lever normal, entre six et sept!

        Mais de toute façon Dépression dormait mal et il se demanda encore pourquoi... Un dîner trop lourd? La banane du soir? Dépression eut un pâle sourire: dans le temps, on disait que ce fruit donnait des cauchemars! C'était à une époque où on croyait que les libellules étaient aveugles et qu'elles crevaient les yeux! Depuis, on avait appris que l'Univers avait quatorze milliards d'années, sans comprendre encore pourquoi la matière avait "triomphé" du vide!    

        Mais des cauchemars, Dépression en avait et il se débattait péniblement avec eux, ce qui le laissait épuisé! Insomniaque et victime de cauchemars: le compte de Dépression était bon et son espérance de vie, selon la science, en diminuait d'autant! Comment lutter contre le stress? Mais en indiquant combien il est inquiétant, néfaste! La médecine n'avait honte de rien! De nouveau, Dépression fut livré à lui-même et il sut qu'il devait se débrouiller seul! De nouveau, il regarda en lui-même, à la recherche d'une solution pour moins souffrir!

        Sans doute avait-il peur, mais de quoi? Il était anxieux, cela était certain! Son estomac lui faisait mal et il lui arrivait d'avoir des crampes, même au lit, où il aurait dû sourire comme un bienheureux, après une rude journée de travail! Mais ce n'était pas le cas... Ah oui, il faisait partie de ces natures nerveuses, qui exagéraient leurs maux et auxquelles il manquait de l'exercice! Après, tout rentrerait dans l'ordre! Car les autres étaient plus équilibrés et ne se tourmentaient pas autant!

        La solution était simple! Un peu d'air frais! Décidément, la médecine n'avait honte de rien! Et si... et si Dépression refoulait sa vraie personnalité sexuelle, autrement dit son homosexualité! Il considéra une énième fois la chose, car il ne fallait rien négliger! Celui qui souffre examine chaque pierre du chemin! Il n'est pas comme ces types qui passent, rayonnants de santé! Il ne croit plus depuis bien longtemps qu'il existe des sommets glorieux, mais qu'on vit plutôt dans le maquis! Mais bon, Dépression se vit changer de préférence sexuelle et poussa un profond soupir: comme si le problème résidait là! Est-ce qu'on vit dans une boîte à chaussures?

        Mais il est vrai que Dépression était seul! Et s'il était marié, avec des enfants et un travail régulier? Il n'aurait pas le choix, il serait plein d'obligations et alors il se troublerait moins, car il n'en aurait pas le temps! Il serait par monts et par vaux! Il affirmerait plein de choses! Appuyé par sa femme, il ferait part de ses haines! Il ferait tourner le monde autour de lui! C'est l'avantage du tourbillon: il rend aveugle!

        Mais pourquoi Dépression était-il seul? Narcissisme? Il manquait de convivialité! Il n'était pas sympa! Il devait se montrer plus ouvert, avenant! Désormais, il aurait le sourire et il saluerait et les uns et les autres! Il ferait de la gym dans un club et rirait aux plaisanteries! Voilà, il faisait encore son procès! S'il était malheureux, c'était de sa faute! Heureusement qu'il n'avait pas de famille, il aurait ennuyé tout le monde!

        Dépression avala sa salive... Il avait peur, mais de quoi? Il considéra rapidement l'actualité... Rimar, dans sa guerre contre la Kuranie, tuait des enfants rien que par orgueil! Il ne voulait pas reconnaître son erreur et les bombes continuaient de pleuvoir! Dépression serra les poings! Une immense colère l'envahit! Mais il y avait aussi mauvais! D'autres ailleurs mettaient à mort des individus parce qu'ils avaient insulté Dieu! On utilisait le Dieu d'amour comme un bourreau! Dépression eut envie de hurler!

        Quoi d'autre dans le pays? Des inquiétudes, des inquiétudes, des manifestations, des colères, des revendications! "Les imbéciles! songea Dépression. Que ne donnent-ils un sens à leur vie? Ce n'est pas au gouvernement de le faire! Si le souci, c'est l'argent ou la sécurité matérielle, c'est impossible de trouver la paix! On ne veut pas voir que c'est de la reconnaissance qu'on demande! Seul le respect prouve qu'on existe et donne confiance!"

        "Bien, j'ai avancé... se dit Dépression! Cinq heures! Je suis sur la bonne voie! J' vois le bout! Mais alors qui me respecte moi? Pourquoi ne suis-pas tranquille? Mais comme le monde moderne est vide! Que disaient les penseurs à l'origine de ce monde? Ah oui, qu'il fallait accepter sa vie telle qu'elle était! sans Dieu, sans qualités extraordinaires, sans soif d'infini, etc.! Mais pourquoi ces hommes nous ont soûlés avec leurs messages? Parce qu'ils ont été incapables de vivre, sans attirer l'attention sur eux! De vraies stars de cinéma! Non, décidément, il va falloir que je me débrouille tout seul!"

        Et l'estomac de Dépression se crispa encore une fois!

                                                                                                        82

        Atermoiement est une belle blonde, mais qui n'a pas confiance en elle, de sorte qu'elle se demande toujours ce qu'elle doit faire! Elle est chez elle, nerveuse, et elle inspecte son intérieur, comme si une menace pesait instamment sur ses épaules! Elle doit sortir, mais il ne s'agirait pas que, durant son absence, un incendie se déclare! Elle s'imagine revenir de ses courses, découvrant les pompiers s'affairant autour des ruines fumantes de son appartement! Elle ne le supporterait pas, elle n'en aurait pas les forces!

        Atermoiement le sait, elle est fragile psychologiquement! Est-ce qu'elle a bien éteint la lumière ici? Bien sûr, mais elle va quand même vérifier! C'est fatigant, mais Atermoiement ne peut pas s'y soustraire: elle obéit à une angoisse! Elle doit s'assurer qu'elle ne commet pas d'erreurs, pour être soulagée! Il y a un nom pour ça... Une obsession! Voilà, Atermoiement est victime d'obsessions! Elle est obsessionnelle et peut-être même compulsive! "Tant qu'à faire! se dit-elle. Au point où j'en suis, autant charger la brouette!" "Voici mon corps livré pour vous...", murmure-t-elle encore, avec un petit sourire triste.    

        Ses amies la morigènent! Elle ne fonce pas assez! Elle réfléchit trop! Elle manque de mordant! Il faut saisir sa chance! La "grosse pomme" est là! "Ouais, ouais, répond Atermoiement. Moi, aussi, je lis les revues féminines! La mode, prendre soin de soi, dresser les mecs, se valoriser, utiliser le sexe... J'en oublie sûrement!

        _ Eh ben alors? font ses amies. Qu'est-ce que t'attends? Nous, on part en vacances! On tire notre épingle du jeu! On profite!"  

        Atermoiement écoute et rêve... Que s'est-il passé pour qu'elle doute d'elle-même à ce point? pour qu'elle ait ses angoisses, ses idées saugrenues et obsessionnelles, cette peur qui ne la quitte jamais vraiment? Il faut bien entendu revenir en arrière, à l'enfance, quand le cerveau était tendre! A cette époque, elle s'était heurtée à son père, avec une telle violence, une telle constance que cela avait stupéfié le reste de la famille! Pourtant, pour les autres, il était le meilleur père du monde ou peu s'en fallait! Alors pourquoi cet affrontement? Qu'est-ce qui l'avait gênée chez son père?

        Evidemment, elle n'avait pas fait le poids face à un adulte, d'autant qu'elle était animée, comme il se doit, par un vrai amour filial! Seule, elle avait tout "encaissé"! les vexations, les injustices les plus criantes, les corrections corporelles! Elle en avait été sapée, détruite! Elle nageait tout le temps, sans avoir pied! Elle n'avait pas de racines! Car jamais, jamais, elle n'avait vu une lueur, un fait, entendu une parole qui lui eût donné raison, de la valeur, en l'apaisant! A force d'être un problème, sans même savoir pourquoi, elle s'en trouvait haïssable et elle n'osait rien entreprendre!

        "Tu n'as qu'à suivre une thérapie! lui avaient dit ses amies. Prends le temps de choisir ton thérapeute et tu viendras à bout de tes traumatismes! Tu te feras justice et tu seras vraiment de retour parmi nous! On n'est plus au Moyen Age, que diable! Y a des solutions!"

        Voire! Par exemple, Atermoiement est dans la rue et elle croise des riches, des notables, bien visibles et qui paradent, qui font les importants, pour qu'on les regarde! Mais ils sont surpris au passage par l'indifférence d'Atermoiement, alors qu'elle est une belle femme, avec de la prestance! Car celle-ci, malgré sa fragilité, ne supporte pas l'orgueil sur une planète perdue dans l'espace, dans une vie qui peut comporter tant de souffrances!

        "Bien vu! lui fait un ami de gauche! Tu as le sens de la justice sociale! Il faut aider le pauvre! et pour ça, s'attaquer aux riches et aux profiteurs!"     

        Mais ce n'est pas aussi simple! Car Atermoiement subit aussi des regards chargés de haine et de mépris, de la part des manifestants vêtus de gilets jaunes ou munis d'un drapeau rouge! Pourquoi? Mais parce qu'elle ne les admire pas, qu'elle ne leur est pas soumise! Eux aussi, comme les riches, paradent, veulent être le centre d'intérêt, jouer les vedettes et cela écœure Atermoiement! 

        Voilà, c'est l'égoïsme et l'hypocrisie de son père qui lui sortaient par les trous de nez! C'est cette "folie" sur Terre! Atermoiement reste une étrangère dans la société, elle doit l'admettre, l'accepter, ne pas en avoir peur!  

        Elle cherche ses clés, passe devant la table de la cuisine et soudain d'un violent atémi, elle casse celle-ci en deux! Puis, elle dit: "Je sais, Seigneur, je ne devrais pas m'énerver!"

                                                                                                                 83

        Owen Sullivan est invité à Adofusion pour le lancement, dans le Métavers, du Macamo programme! "Tu vas voir, on a vraiment fait quelque chose de bien!" le rassure Sam Bôme. On n'a fait que finaliser ton travail et celui du regretté Macamo! Les ventes sont déjà bien parties!"

        Sullivan met son casque et se réjouit de retrouver le Magicien! Il se dit que Sam Bôme n'est peut-être pas aussi mauvais qu'il en a l'air, qu'il ne faut jamais désespérer, mais il découvre un décor qui le désarçonne! On est sous un ciel noir et le sol est boueux! Un militaire s'approche de Sullivan et lui crie: "C'est vous Sullivan? On embarque dans la cinq!" et sans plus attendre, il pousse le fondateur d'Adofusion vers un énorme engin, qui ressemble à une moissonneuse géante et armée!

        A l'intérieur, d'autres hommes saluent le nouveau venu, qui est installé à un poste et l'engin démarre! Il est monté sur des chenilles et il écrase les arbres qui semblent lui barrer la route! Sullivan respire mal et ne comprend rien à la situation! Son voisin se présente: "Boux... Boxie pour les intimes! Nouveau hein? J' t'explique! Ici, le voyant Nécessité! Dès qu'il s'allume, t' appuies d'ssus!

        _ Et qu'est-ce qui s' passe?

        _ On crée d' la ville, mec! répond émerveillé Boux! On sème des graines de bâtiments, qui poussent toutes seuls! Eh! C'est qu'il faut des logements pour les gens, des usines pour les nourrir, les vêtir, etc.! d'où le voyant Nécessité! On est la civilisation, le bon côté, OK?"

        A ce moment, l'engin fut secoué et des gerbes de feu zébrèrent les hublots! "Les Fanas!" cria quelqu'un! L'engin vira brusquement, puis il se mit lui-même à tirer et à cracher des flammes! "Les Fanas? demanda Sullivan.

         _ Ouais, les Fanatiques! répondit Boux. Tous ceux qui empêchent le progrès, quoi! Parmi eux, les Ecolos sont les plus féroces! Si tu tombes entre leurs mains, couic! De vrais sauvages! Mais on a un général du tonnerre! Le duc de l'Emploi! C'est lui qui commande notre division! Un héros!"

        A cet instant, de nouveau l'engin fut touché et tout le monde grinça des dents! "Ils ont lâché les étourneaux!" entendit-on. Une masse noirâtre, bruissante, enveloppa l'engin, qui ne fut plus éclairé que par de petites lumières rouges! "S'ils réussissent à pénétrer, ils nous crèveront les yeux!" affirma Boux et les mitraillettes entrèrent en action!

        Ce fut un véritable carnage! Partout des plumes et du sang! "Nécessité s'allume! cria Boux à Sullivan. Vas-y! Sème de la ville! Sème! On va leur en mettre jusqu'au trognon!" Sullivan fit semblant d'appuyer sur le bouton, puis l'engin dévasta un bois, avant de ralentir dans une plaine... "Si tu sens que ça chauffe trop, expliqua Boux, parce que des fois les villes se développent trop vite, tu as le frein Science ici! Tu vois? Tu peux calmer le jeu! Eh, ouais, mec, on fait pas n'importe quoi! On est des gens sérieux!"

        Il se mit à pleuvoir et l'engin s'arrêta, comme si la pluie refroidissait même les combats! "Allez viens, dit Boux, on peut sortir quelques minutes!" Sullivan opina, mais il montra aussi une photo sur un tableau de bord "C'est le Magicien, précisa Boux! C'est lui le chef des Fanas! Une véritable ordure! Mais tout le monde est d'ssus et on aura sa peau!"

        Sullivan s'extirpa de l'engin et retrouva le sol... Il regarda autour de lui: le ciel était vide, sombre et jusqu'à l'horizon, il n'y avait plus que des arbres calcinés ou des cendres! Sullivan baissa la tête, se sentant complètement abandonné, puis il enleva son casque!

        "Hein? Qu'est-ce tu dis d' ça? lui jette Sam Bôme. C'est d'un réalisme! Quelle compétition! Eh! Mais attention, à chacun de suivre son camp! L'esprit de Macamo a été respecté! Que le meilleur gagne!"   

                                                                                                                    84   

        Hypocrisie se maquillait devant son miroir et elle se sentait nerveuse! C'était en effet la première d'une pièce de théâtre, dans laquelle elle jouait et son entrée en scène était imminente! Pourtant, elle connaissait par cœur son rôle et elle n'avait donc pas de soucis à se faire! Mais, justement, elle avait tellement répété son texte qu' elle ne savait plus très bien où était la réalité! Elle avait fini par s'identifier complètement à son personnage!

        Ainsi, dans la rue, quand il lui arrivait de donner son avis, elle s'apercevait brusquement qu'elle avait récité sa pièce! Inversement, lors des répétitions, elle laissait soudain échapper sa véritable personnalité et à la grande stupéfaction de ses partenaires, elle exprimait des idées absolument contraires au texte! Qui croire? La comédienne ou le personnage? Celui-ci bien entendu, puisque c'est lui que les spectateurs suivraient, aimeraient ou détesteraient!

        Pour se rassurer, Hypocrisie se résuma encore son rôle... Elle haranguait une foule et elle disait: "Qui voudrait travailler plus? Pendant plus de trente ans, j'ai effectué mon devoir! Je me suis levé tôt, je me suis astreint à ma tâche pénible et on voudrait reculer mon départ à la retraite? N'ai-je pas mérité le repos? Regardez mon corps fatigué et vous voudriez l'user davantage?" 

        A ce moment, la foule montrait son approbation, mais un contradicteur prenait la parole: "N'as-tu pas choisi la sécurité? Ne t'es tu pas empressée, dès le début de la vie, de te mettre des fers aux pieds? As-tu essayé de combattre ta peur? de chercher un idéal?"

        Devant son miroir, Hypocrisie avala sa salive, car elle appréhendait ce passage! En effet, en tant que comédienne, elle était plutôt d'accord avec son contradicteur: elle n'avait certes pas choisi la sécurité et son métier restait des plus précaires! La retraite lui semblait une chose tout à fait abstraite! Elle obéissait elle-même à sa passion et à cet instant de la pièce, elle ne pouvait puiser en elle pour enrichir son personnage, d'autant que son contradicteur enfonçait le clou! Il disait: "Tu fais voir le travail uniquement comme une corvée... Mais n'a-t-il pas donné un sens à ta vie? Ne rejoignais-tu pas des camarades? Ne plaisantais-tu pas avec eux? Commençais-tu directement ta journée par suer? N'étais-tu pas soulagée d'être occupée? N'étais-tu pas fière de remplir ton devoir? de dire que tu faisais ceci ou cela? N'étais-tu pas en règle avec ta conscience?

        _ C'est vrai, répondait Hypocrisie! Mais la routine m'a vaincue! L'ennui m'a fait grise! Le sentiment d'être exploitée aujourd'hui me remplit d'amertume! Je ne peux plus supporter mon travail! Je rêve d'une maison à la campagne, avec mon mari, où nous coulerons des jours heureux! Si la retraire vient trop tard, lequel de nous deux tombera en premier malade, pour que nos vies deviennent un cauchemar!

        _ Tu as raison: quand le cancer arrive, c'est le malheur sur la maison! Mais le travail n'est-il pas le rempart contre l'angoisse? N'est-ce pas elle qu'il faudrait regarder dans les yeux et guérir? N'est-ce pas elle qui ronge et détruit?

        _ Je ne comprends pas ce que tu veux dire... Mais ce que je vois, c'est que tu es un ami des riches et des profiteurs! Honte à toi, car tu es venu semer le trouble et la discorde!"

        Le dialogue se termine là et Hypocrisie fait un signe qui entraîne la foule à lyncher le contradicteur! La comédienne se voit triomphante!

  • Les enfants Doms, T2, (75-79)

    Doms39

     

     

     

        "Tu renonces à Satan et à ses pompes..."

                                             Le Parrain

     

                                75

        Andrea Fiala était invitée à un magnifique dîner, qui réunissait toute l'élite, tout le gratin de RAM! C'était les relations de son père qui lui avaient valu cela! Andrea, en s'y rendant, s'était décidée à s'amuser, à prendre du bon temps, avec la bonne chère, le luxe, l'éclat des conversations! Elle avait soigné sa toilette et avait été jugée comme l'une des plus belles femmes de la soirée, grâce notamment à la lumière de ses épaules dénudées!

        Elle était assise face à un homme extrêmement séduisant! Il avait le corps solide, fin et son visage avait des traits délicats, tout en gardant une expression virile! Andrea était sous le charme: elle admirait les dents blanches de son vis-à-vis, son rire sain, cet air équilibré, cette culture foisonnante! La jeune femme avait toujours rêvé de rencontrer un tel homme, racé, intelligent, à l'aise, sans ostentation! Etait-elle en train de tomber amoureuse?

        De son côté, le séduisant monsieur avait bien conscience de l'effet qu'il produisait, mais il savait rester simple, car c'était la meilleure façon d'entretenir de bons rapports et il se présenta sans tarder à Andréa: "Je suis monsieur Raison, dit-il, et je suis enchanté de faire votre connaissance... Vous êtes ravissante!"

        La maîtresse de maison, qui ne perdait rien des conversations et qui les encourageait, rajouta à l'adresse d'Andrea: "Vous avez de la chance, ma chère! Raison est passionnant! Il est le digne héritier de toute notre civilisation humaniste! Un vrai fils de l'Occident!

        _ Un accident? fit le vieux monsieur voisin de Raison. Il faut faire attention... Figurez-vous qu'en venant ici j'ai failli être renversé!

        _ Mais non, grand-père, coupa en souriant Raison. Notre chère hôtesse a parlé d'Occident et non d'accident! En fait, je suis juste allé un peu plus loin que les monothéistes!

        _ Un motocycliste? Je vous assure, jeune homme, que vous vous trompez! C'était une voiture grise!

        _ Et si vous la mettiez un peu en veilleuse, l'ancêtre, hein?

        _ Mais, mais c'est pas un jeune gommeux qui va m' dire ce que je dois faire!

        _ A priori vous percutez pas!"

        Raison, tout en rassurant Andrea avec ses dents blanches, prit son couteau et le planta dans la cuisse du vieux, par-dessous la table! Le cri du grand-père fut étouffé par l'exclamation de monsieur Raison, devant le poulet qui arrivait à point: "Oh! Du poulet! Vite que je pique ma fourchette dans cette chère délicieuse!" 

        Apparemment, le dîner battait son plein, mais Andrea n'avait pas perdu une miette de ce qui s'était passé entre monsieur Raison et le grand-père et elle en était outrée! Elle eut l'idée de prendre son LAL, dans son petit sac accroché à sa chaise, et elle tira elle aussi en cachette, sous la table, vers monsieur Raison, qui était toujours un modèle d'équilibre, le parangon d'une humanité au service de l'homme!

        Le LAL envoya son bizarre rayon et monsieur Raison se cabra, se figea, puis se balança! Manifestement, il était en proie à une transformation et Andrea se raidit, se préparant au pire! Le visage de monsieur Raison se déchira et comme l'humaniste fondait avec une plainte insupportable, une tête de dragon s'en échappa, se dressant jusqu'au plafond! Puis des tentacules crevèrent la chemise scintillante et s'emparèrent des assiettes les plus proches, qui furent jetées avec rage sur le grand-père!

        On dut sauver "l'ancêtre" en le tirant par les pieds! "Mais qu'est-ce qui s' passe? criait paniquée la maîtresse de maison. Qu'est-ce que c'est que ce monstre?

        _ Ce n'est rien, répondit Andrea, qui reprenait son petit sac, avant de partir. C'est monsieur Raison qui retrouve son origine animale!

        _ Mais... mais il est très laid!

        _ Hélas, ma chère, c'est ce qu'il y a de plus courant!"

                                                                                                            76

        Il y a dans RAM un personnage bien connu, éminemment sympathique, d'autant que tout le monde un jour ou l'autre a besoin de lui! C'est l'Artisan! On le remarque facilement, car son autociel est la plus rapide, la plus puissante, la plus dangereuse aussi!

        L'Artisan roule à tombeau ouvert! La Mort en effet l'accompagne et lui crie: "Mais vas-y! Qu'est-ce que t'as entre les jambes? De la guimauve? Vas-y! Fais monter l'aiguille! Bon sang! Tous des traînards, toi y compris! Dévale! Mais bon sang dévale! Fonce! Avale celui-ci! Non mais regarde-moi celle -ci! C'est la pin-up des vacances! Efface-là, nom de nom! Si tu t'arrêtes, moi j' te prends! J' te refroidis! Je t'exécute! Un contrat. Tu sais ce que c'est qu'un contrat! Tu loupes un chantier et t'es mort! T'entends!

        Paf! T'as eu un piaf! La tête tranchée qu'il a eu! Et un dans mon escarcelle! T'es à combien là? Trois cents cinquante! C'est pas mal! Mais tu peux faire mieux! Sûr! Comment veux-tu que je remplisse mon panier si tu t' traînes! Car là de nouveau tu languis! Comment j' vais t'appeler? La limace? Sur ton capot, j' veux pas qu' des oiseaux! J' veux des trophées plus importants! Des bras d'enfants, par exemple! Hein? Une tête de jeunot! Ah! Ah! Bien sûr, j' plaisante! J' veux pas t' couler! Mais dévale, dévale! Il pleut des devis! Pense aux devis! Tu sais ce que c'est qu'un devis? C'est un chiffre! De l'argent! Et toi, tu traînes, une vraie lavette!"

        A ce train-là, fouetté, épouvanté par la Mort, l'Artisan a subi une inquiétante mutation et quand il arrive sur son chantier, chez un particulier, il sort brutalement de son autociel et il a l'air en colère! Il rentre dans la maison et crie: "Il est où l' chantier! Y a un chantier ici? Faut voir! C'est vous le proprio? Et il est où "the" problème? C'est ta chaudière qui est en panne?  C'est pas vrai! T'as une chaudière en panne, mon pauvr' bichon! Eh ben, on va voir ça! Tu sais, moi j'ai autre chose à faire! Si je m'occupes de toi, c'est bien par bonté!

        Mon rêve à moi, c'est les pyramides, la tuyauterie des pyramides! Là, c'est la classe! Là, y a du boulot! Mais ta chaudière! C'est celle-là? Comme elle a l'air minable! Et puis tout est vieux ici, non? Comment veux-tu  qu' ça marche! (Il s'adresse à la chaudière.) Alors, ma grande paraît qu' tu fais des histoires? J' vais t'arranger moi! Tu vas voir!"

        L'Artisan pose son sac brutalement, près de la chaudière, qui sursaute et qui voit de gros outils être sortis! Elle a peur et elle s'arrache de son logement! Elle trouve refuge dans un coin du garage et se met à trembler! L'Artisan n'en a cure et il l'a saisie et la traîne par terre! Puis, il lui donne des coups de pieds! "Tu sais combien d' choses j'ai à faire aujourd'hui? martèle-t-il à la chaudière. Tu sais ce qui va m'arriver si j' traîne? ("Pan! pan!" font les coups!) Est-ce que c'est toi qui viendras m' sauver, quand la Mort viendra m' prendre? Evidemment non! (Pan! pan!)"

        "Voilà, c'était pas compliqué! dit l'Artisan au proprio. Il faut changer cette pièce! Tu payes! Tu payes! Là, sur la machine! La pièce, on l'aura bientôt! Pour l'instant, ça marchera comme ça! Bon, t'as payé! T'es pas si mauvais qu' ça! C'est pas mal ici finalement! Et t'as un p'tit jardin derrière! Ah! Moi aussi j'aimerais un peu d' verdure! m'occuper des plantes et tout ça! Mais la Mort, elle veut pas! Faut cravacher comme elle dit! Et elle a raison! Allez, au revoir m'sieur, m'dame! Devis, chantier, temps! Voilà mon credo! Eh! c'est qu' j'ai encore dix mille personnes à voir aujourd'hui!"

        Avant de partir et comme les proprios ne le regardent pas, l'Artisan s'approche de la chaudière et pan! il lui envoie un dernier coup! Elle pleure... et elle panique, car elle sent qu'elle va retomber en panne! Elle regarde vers le ciel et elle supplie: "Non, pas de panne! Je vous en prie!" dit-elle. Puis, elle baisse la tête vaincue, car son mal la reprend...

                                                                                                              77      

        Cariou est mort et il arrive devant Dieu! Cela se passe dans une vaste salle bien propre, nullement luxueuse, où il y a juste ce qu'il faut! Au centre, Dieu est attablé et il mange apparemment une viande aux pruneaux! En tout cas, ça a l'air bon et une agréable odeur monte jusqu'au nez de Cariou! "J' pourrais p't-être m'asseoir? demande-t-il à Dieu. Le voyage a été long et j'ai une faim de loup!"  

        Dieu ne répond pas et crache un noyau, qui fait bing dans un seau! "Et le protocole? dit-il. Le sacré, t'en as jamais entendu parler? 

        _ Le quoi?

        _ Le sacré! rugit Dieu. Ne suis-je pas le plus grand, l'infini et bien plus encore! J'suis... J'suis... Mince, j'ai un trou de mémoire! Pourtant, y en a une kyrielle de compliments à mon sujet! J'suis l'Unique, l'Incomparable! J' suis c' qui dépasse l'imagination! Eh ouais! J' suis l'  sacré, quoi!

        _ Et alors?

        _ Alors? Alors, faut d' la révérence, de la crainte même! Tu devrais être dans tes p'tits souliers! J' suis le sacré!

        _ Mais comment j' pourrais aimer une maman ou un papa sacrés! Comment on peut aimer vraiment l' sacré? Vous êtes mon cœur et ma vie! Vous êtes mon amour! J' suis votr' enfant et j' rentre à la maison! Qu'es-ce que c'est cette histoire de sacré! Vous ne seriez pas ma maman ou mon papa si je devais m'agenouiller devant vous! Depuis quand les enfants doivent voir leurs parents comme sacrés?

        _ Ben...

        _ Depuis qu'ils en espèrent un héritage?  Faut ménager les aînés, sinon on n'aura pas sa part? Le sacré, c'est quand on vous aime pas vraiment! C'est quand on veut de l'autorité grâce à vous! On vous met sur un pinacle, parce qu'on n'est pas votre enfant! Qu'est-ce que les mômes ont à voir avec le sacré? C'est un truc de grandes personnes!

        _ Arrête grand bêta! T'es en train de m'amener la larme à l'œil!

        _ Mais j'espère bien! Vous êtes ma vie et mon amour! J' peux courir dans vos bras!

        _ Mais bien sûr! J' t' adore également! T'es mon p'tit! Bon sang, viens dans mes bras!"

        Cariou court éperdu vers Dieu et se blottit dans sa lumière! C'est aussi fort qu'un soleil, mais en tout doux! Puis, Cariou se met à danser! Il visite les univers, il salue des gens gentils et il regarde de loin les serviteurs du sacré, car il en a peur!      

        "Mais bon sang, réveille-toi Jack! crie le réveil de Cariou.

        _ Hein?

        _ T'es encore dans ton rêve! Et tu baves en plus!

        _ J'en ai marre!

        _ Et moi donc! Allez, ouste debout! Y a une sacrée tempête qui arrive!"

     Le réveil reçut l'oreiller de Cariou en plein d'dans!

                                                                                                      78

        Une sorte de foire s'était installée dans RAM! Les gens venaient voir les attractions, qui les captivaient plus ou moins! Une petite foule s'était amassée près d'un chapiteau, où un harangueur promettait le spectacle le plus incroyable! Il disait: "Entrez mesdames et messieurs et vous verrez ce que vos yeux n'ont jamais vu et même ce qu'ils redoutent de voir! C'est plus fort que la femme sans tête ou que l'homme à trois mains! C'est plus horrible, cela dépasse tout entendement, toute imagination! Votre vie en sera changée à tout coup! Vous n'oublierez jamais notre créature! C'est un abîme que je vous propose de contempler! C'est une vertige absolu que je vous garantis! 

        _ Mais enfin de quoi s'agit-il? cria quelqu'un. Personne n'achète chat en poche!

        _ Hélas! Il m'est impossible de vous en dire plus, car peut-on décrire l'étrangeté même? A vouloir vous préparer, je ne pourrais que montrer mon impuissance! Le cauchemar commence ici, mesdames et messieurs! En m'achetant un billet, vous prenez la responsabilité de ne plus êtres les mêmes! Vous entrerez dans le cercle très fermé de ceux qui savent, de ceux qui ont vu! Vous deviendrez les témoins de l'horreur la plus sombre et on ne vous croira pas!

        _ Foutaises! fit encore celui qui avait déjà demandé des explications.  

        _ Dites plutôt que vous avez peur! répondit le harangueur. Vous reculez et comme je vous comprends! Ce spectacle n'est pas pour les faibles!"

        Dès lors tout le monde voulut un billet et un flux incessant se mit à remplir le chapiteau! On s'y tenait debout devant une scène obscure et pour mieux voir, les enfants approchaient ou demandaient à être portés! Une tension émanait du public, ce que cherchait le bonimenteur et il ferma soigneusement l'entrée, ce qui créa de l'intimité et donna à chacun le sentiment d'être un privilégié!

        "Mesdames et messieurs, reprit le bonimenteur maintenant sur un côté de la scène, l'homme que vous allez découvrir dans un instant, sous vos yeux, a un parcours qui fait frémir, qui hérisse les cheveux sur la tête! Figurez-vous qu'il est originaire d'une des régions les plus reculées du pays, où la sorcellerie n'a toujours pas complètement disparu! Imaginez un enfant qui ne fait que se demander ce qu'il fait là, sur Terre (les autres enfants rient)! Oui, mesdames et messieurs, imaginez un jeune qui ne s'intéresse que très peu à l'école, sans pour autant vouloir tout de suite travailler, pour être indépendant! Que pourrait-on dire d'un tel jeune, je vous le demande?

        _ Que c'est une feignasse!  

        _ Si j'avais été ses parents, je l'aurais maté c'te parasite! Il aurait marché droit! affirma un homme trapu.

        _ C'est une honte! dit une femme.

        _ Nous sommes bien d'accord! reprit le bonimenteur. Mais, croyez-moi, ses parents ont bel et bien essayé de le corriger et de toutes les manières possibles, même en utilisant la force! Mais rien n'y a fait! L'individu en question s'est obstiné, mesdames et messieurs! Il voulait à tout prix donner un sens à sa vie! Il trouvait que quelque chose n'allait pas, dans notre façon d'être!

        _ Quelle honte!

        _ C'est un d' ces rigolos de beatniks, qui profite du système, non?

        _ Comment peut-on ne pas travailler?

        _ Il dit qu'il travaille de l'esprit! précisa le bonimenteur.

        _ Foutaises!

        _ Mesdames et messieurs, voici votre cauchemar! le symbole même de vos angoisses les plus profondes! votre antithèse! Voilà l'abîme! Mesdames et messieurs, je vous présente l'Homme sans retraite!"

        La scène s'éclaira brusquement et on contempla un individu sagement assis sur une chaise! Il regardait paisiblement les uns et les autres et quelqu'un s'écria: "Mais... Mais il est comme nous!

        _ C'est une arnaque! fit un autre.

        _ Remboursez!"

        Comme tout le monde s'excitait, les enfants étaient aux anges, tandis que les femmes avaient le visage haineux, car elles pensaient qu'elles avaient été jouées! Une tomate vola, puis une seconde et une troisième! On commença à casser le matériel et par-dessus le chaos, on entendait encore le bonimenteur: "Je vous avais dit que vous seriez sciés!"

                                                                                                                79

        Owen Sullivan était dans les locaux d'Adofusion, pour y prendre quelques affaires, car c'était maintenant Sam Bôme qui dirigeait l'entreprise. Adofusion était située dans le technopôle de RAM, là où les bâtiments rivalisaient de modernité et pour beaucoup ils abritaient les écoles d'ingénieurs les plus prestigieuses, qui formaient les élites scientifiques de demain!

        Sullivan passait par une des nombreuses passerelles, qui reliaient les édifices, quand la lumière s'éteignit! Il faisait déjà nuit noire dehors et la tempête agitait les arbres, tandis que la pluie zébrait les fenêtres! Sullivan alluma son Narcisse, pour se repérer et continua d'avancer... Il était dans une partie qu'il connaissait mal, ou qui avait été rénovée récemment, car il avait du mal à s'y reconnaître! Mais, apparemment, il progressait dans un couloir qui lui avait toujours paru sinistre, à cause de sa longueur interminable!

        Soudain, Sullivan eut un frisson d'horreur! Quelque chose venait de lui passer entre les jambes, manquant de le faire culbuter! Il éclaira devant lui, mais il n'y avait rien, sinon l'obscurité! Un petit rire cependant se fit entendre, ce qui redoubla la peur de Sullivan, puis, comme par enchantement, la lumière revint et le couloir débouchait sur un vaste croisement, où se tenait un homme de grande taille, vêtu d'une blouse blanche!  

        Il avait les cheveux chenus et semblait plutôt un joueur de rugby qu'un scientifique, mais Sullivan le reconnut: c'était Garan, qui dirigeait un secteur dédié à l'IA (Intelligence artificielle)! "Owen! s'écria-t-il, quand il eut lui-même vu Sullivan. J'étais en train de travailler sur des crevettes et pouf, tout a été plongé dans le noir! Finie mon expérience! Cela doit être la tempête qui cause des dégâts! J' t'avoue que j'ai eu un peu peur sur le coup!

        _ Et moi donc, car là-bas dans le couloir, il s'est passé quelque chose d'étrange! Je ne sais pas quoi m'est passé entre les jambes et m'a presque fait tomber! Et figure-toi que cela a ri! Enfin, j'ai peut-être été le jouet de mon émotion! Un chat sans doute!

        _ Non, non, ça doit être Fanfan! 

        _ Fanfan?

        _ Oui, allez viens Fanfan! Viens voir qui est là! C'est Owen, un ami!"

        Garan parlait en direction d'une porte entrouverte, sur une salle non éclairée... "Fanfan est un peu timide" expliqua Garan et effectivement un enfant se montra lentement, mais, au lieu de rassurer Sullivan, il l'inquiéta encore plus, car son apparence n'était pas humaine! Il était comme ces enfants dessinés numériquement, avec une peau lisse et des yeux démesurés, comme s'ils avaient été le symbole de l'innocence!

        "Fanfan n'est pas véritablement des nôtres, hein? dit Sullivan.

        _ Non, c'est vrai... tu sais, Owen, ici on cherche beaucoup, on est à la pointe! Disons que Fanfan représente la mariage réussi entre des cellules souches et les nanotechnologies! Son cerveau notamment est essentiellement régi par des algorithmes! Ce n'est pas un robot, c'est un être humain aidé par la machine! Il y a beaucoup de choses qu'il sait mieux faire que nous, car il n'a pas nos limites!"

        Sullivan ne pouvait se détacher des grands yeux ouverts de Fanfan et se sentant de plus en plus mal à l'aise, il prit congé! Ce qu'il avait vu dans le regard de Fanfan, c'était le vide, malgré l'air enjoué qu'on avait voulu à la créature! Et ce vide, Sullivan en était persuadé, masquait une hostilité!

  • Les enfants Doms, T2, (70-74)

    Doms38

     

     

     

         "Canada! Où est ma chienne Canada?"

                               Drôles de drames

     

                                70

        Comme l'avait supposé Cariou, la situation économique de RAM continuait à se dégrader et on avait l'impression d'être comme un réacteur nucléaire, dont on aurait perdu le contrôle et qui pourrait, selon les scénarios, s'enfoncer sous la terre, à cause de sa chaleur! L'endettement était ce qui entraînait la surchauffe et qui menaçait la ville d'un effondrement! Il fallait à tout prix réduire le déficit public et malheureusement, cela passait par diminuer la protection sociale, car c'était ce qui coûtait le plus cher!

        A ce sujet, les deux ministres de Rimar, monsieur Nuit et Yumi Tanaka, s'empoignaient tous les jours! "Vous essayer encore de faire des économies sur le dos des chômeurs! s'écria Tanaka. Vous rognez sur leurs droits! Vous amplifiez leur précarité!

        _ Madame Tanaka, vous savez bien que l'on ne peut pas continuer comme ça! répondit monsieur Nuit. Nous sommes surveillés de près par le FMI! Tous les voyants sont au rouge! Et puis, il n'est pas bon que les chômeurs s'imaginent que de ne pas travailler est la normalité! Nous les pressons pour qu'ils obéissent eux aussi à leurs devoirs!

        _ Comme si c'était aussi simple! Vous n'ignorez pas que bien des chômeurs sont déjà des personnes fragilisées! Elles ont été broyées par un système qui les dépasse! Elles ont perdu confiance en elles et le seul remède que vous trouvez, pour les remettre d'aplomb, c'est de les soumettre au stress!

        _ Il y a aussi les paresseux et les fraudeurs! On ne peut pas payer les gens à ne rien faire!

        _ Puisque vous êtes à cheval sur la justice, que n'obligez-vous  les grands groupes à payer leurs impôts! Ils sont là les véritables profiteurs!

        _ Vous avez raison, il faut que chacun paye son écot! Mais ici, la situation est loin d'être simple, comme vous le savez! L'économie est mondiale et elle permet toutes les formes d'évasions fiscales! D'autre part, à vouloir trop taxer, on rend le pays de moins en moins attractif! Les entreprises vont investir ailleurs!

        _ Vous voilà bien précautionneux tout d'un coup, avec vos amis les riches! une vraie infirmière! "Vous n'avez pas trop chaud? Vous voulez que j'ouvre le fenêtre? Attendez, je vais redresser votre édredon!"    

        _ Epargnez-moi vos sarcasmes! On essaie seulement d'être compétitif! Mais, malheureusement, les crises que nous connaissons nous contraignent à reconsidérer nos acquis sociaux! Et après le chômage, nous attaquerons la réforme des retraites!

        _ Et que ferez-vous quand la base se soulèvera, lasse de se voir exploitée!

        _ C'est un risque à courir! Mais ne me dites pas que vous croyez encore qu'une économie puisse fonctionner, sans l'espérance de faire des bénéfices chez les investisseurs! A quoi bon se démener si l'Etat prend tout? Le coup du communisme, ça va une fois, quand le pays est riche! Mais après? C'est le peuple asservi qui masque la ruine!

        _ Et les riches devenant de plus en riches! Et les pauvres devenant de plus en plus pauvres! C'est la fracture sociale qui crée la délinquance et la criminalité! La violence est aussi ce qui ruine un pays!"

        Tanaka et Nuit poursuivait inlassablement leur dialogue de sourds, car chacun était persuadé d'avoir raison, mais surtout on s'obstinait dans le but de ne rien perdre, de ne pas se déranger, de ne pas remettre en cause ses certitudes! Ce que l'on est dépend de notre égoïsme! La perception de l'autre, quel qu'il soit, est limitée par notre orgueil! Plus nous sommes attachés à notre amour-propre, à notre supériorité, et plus nous nous fermons à la différence, plus nous la rejetons! Qu'on soit pauvre ou riche, c'est notre confort moral qui nous intéresse en premier!

        Pendant ce temps-là, dans l'indifférence générale, des personnes âgées se suicidaient, notamment en se jetant dans la mer! Elles se noyaient, soit qu'elles n'eussent plus les moyens de vivre, soit que l'angoisse d'un monde vide et apparemment vain les submergeât!    

                                                                                                           71    

        Je te raconterai l'histoire du roi Domination! Il vivait sur les hauts plateaux du pays d'Agfar et sa cité était magnifique! Elle brillait de mille feux et sa renommé dépassait toutes les frontières! On y venait de loin, toutes les caravanes y convergeaient, car c'était la ville la plus belle et la plus moderne qu'on eût connue! C'était un centre d'affaires aux richesses sans pareilles, qui fourmillait, où l'on pouvait obtenir la fortune, la réussite, où on s'élevait dans l'espoir d'atteindre les sommets, de traiter avec le roi lui-même, d'être parmi ceux qui comptaient!

        Domination aimait les arts et les encourageait! Il payait largement les artistes et les rendait célèbres! Ceux-ci célébraient d'ailleurs son goût sûr, ses lumières et la cour ressemblait à un jardin dédié à la beauté! Tout y paraissait élégant, précieux et le jour éclairait des perspectives éthérées, des vols d'oiseaux ou des piliers massifs, qui symbolisaient la puissance!

        Le roi était encore entouré de savants, qui lui expliquaient la complexité du monde et le mouvement des planètes! Il y avait là des mathématiciens, des physiciens, des chimistes et on guérissait des malades et on expliquait les phénomènes! Tout ce monde se côtoyait, se mêlait, confrontait ses idées et évoluait! Les rayons du progrès tombaient sur les fronts!

        Pour distraire Domination, il y avait des femmes en quantité et chacune était une œuvre d'art en soi! Certaines étaient effrontées, d'autres perverses, sans oublier les douces, les ingénues! Il y avait celles qui excitaient, qui rendaient fou, qui entortillaient, envoûtaient, énervaient, apaisaient, faisaient oublier! Le roi choisissait selon ses humeurs, tantôt il voulait le soleil, tantôt la lune!

        Mais la cité fonctionnait aussi grâce aux esclaves... et ils suaient, ils gémissaient, comme le grain sous la meule! C'était la misère, le labeur sans fin, l'injustice muette, la main tendue et le mépris pour obole! Que de pleurs, de nuits sans sommeil, sans rêves! Que de jeunesses brisées, avilies, perdues!

        Mais le roi n'en avait cure! Il commandait, il exigeait des hommages, il était le roi! Un jour, il partit à la chasse, avec son aigle, qui l'entraîna bien loin, près d'un lac, dont l'eau était comme un œil vert sous le ciel! Autour des montagnes rougeâtres s'élevaient dans le silence... Une femme d'une grande beauté, habillée en guerrière, se rafraîchissait au bord de l'eau et les sens du roi en furent frappés! 

        D'habitude, quand il s'approchait et rien qu'au galop de son cheval, on levait la tête et on le craignait, mais la femme ne bougea pas et garda toute sa tranquillité, comme si le roi n'avait jamais existé! Cela ne se pouvait! N'était-il pas Domination? Il décida de sortir son épée, pour faire peur, se jouer de la frayeur de la femme! La lame siffla sur la tête de l'inconnue, mais encore elle ne se troubla pas, ainsi qu'elle aurait été seule!

        Le roi fut exaspéré et il cria: "Mais qui es-tu pour me manquer autant de respect! Tu dois pourtant savoir qui je suis! Je suis le roi Domination! Alors incline-toi!" Mais la jeune femme semblait s'amuser de la situation et elle gardait les yeux sur les miroitements de l'eau! Aveuglé par la colère, le roi donna un coup, pour blesser, voir le sang, mais la lame se perdit dans les airs! L'inconnue avait été mille fois plus rapide et avait-elle seulement bougé ou bien était-elle immatérielle?

        Le roi voulut en avoir le cœur net et il mit toute sa science de la guerre à atteindre la femme, mais elle était plus insaisissable qu'un courant d'air et elle riait à présent des efforts vains du roi! "Epouse-moi! laissa-t-il échapper. Je n'ai jamais rencontré une femme telle que toi! Tu es aussi belle que forte!

        _ Je veux bien, répondit la jeune femme, mais libère tes esclaves! Fais leur bonheur! Renonce à ton pouvoir, à tes richesses! Quitte ton rang et ta cité! Et nous vivrons comme deux amants dans le vent!

        _ Mais... Mais je ne peux pas! Je suis le roi!

        _ Alors adieu!"

         La jeune femme monta sur son cheval et Domination s'accrocha à elle: "Donne-moi au moins ton nom, que je puisse te retrouver!

        _ Sache que je m'appelle Spiritualité!"    

                                                                                                           72

        La journaliste Mélopée tapait un article pour son journal, en jetant un œil distrait sur une "bible" grammaticale! Elle agissait ainsi parce qu'elle voulait a priori faire son travail sérieusement et qu'elle était bien consciente de son ignorance! Elle lisait: "La ponctuation est l'ensemble des signes... bla, bla... servant à indiquer les liens logiques... C'est un élément essentiel de la communication écrite! Pfff! Le point a pour fonction de terminer la phrase... La ponctuation reflète la respiration de l'auteur, la clarté de ses idées! Elle montre même sa personnalité! S'il est avide, suffisant, il ne respectera pas la ponctuation!"

        "Ben, ça alors! s'écria Mélopée. Qu'est-ce que c'est qu' ce bouquin?" La journaliste regarda alors son propre article, qui était en réalité un billet d'humeur, et elle lut: "Surtout que le roi Rimar veut terminer la guerre au plus tôt. Malgré la résistance Kuranienne. Qui se révèle plus forte que prévue. Et que pourtant on aurait pu supposer..."

        "Hum! se dit Mélopée. Apparemment, je ne respecte pas du tout la ponctuation, car il n'y a là en réalité qu'une seule phrase! Eh! Mais on m'embête à la fin! J'écris comme ça vient, point barre! Oh! Oh! Mais alors j' suis avide et suffisante! Mince! La journaliste Mélopée est en réalité une vieille sorcière! Oyez, oyez, peuple de RAM!"

        Cependant, Mélopée lut encore un autre passage de sa "bible" grammaticale: "L'alinéa est la séparation que l'on établit en allant à la ligne... On commence la nouvelle par un retrait... Selon une mode récente, les imprimeurs suppriment ce retrait, ce qui rend l'alinéa peu visible, voir invisible! Le texte en est de moins en moins clair!"

        "Bon sang! se rengorgea Mélopée! Bravo les imprimeurs! Y manq'rait plus qu'on s' laisse marcher sur les pieds!" A cet instant, l'écran de Mélopée se brouilla, pour laisser place à un visage d'homme, massif et morne, sous de grosses lunettes carrées! "Qu'est-ce que c'est cette embrouille! jeta la journaliste.

        _ Je suis Boa, dit l'homme, et je peux vous aider!

        _ M'aider? M'aider à quoi? Et d'abord qu'est-ce que vous foutez dans mon ordi? Mais Boa... Boa? Ce nom ne m'est pas inconnu! Eh! Mais c'est vous le mec qui a été tué dans le Cerveau des Trois gros!   

        _ En effet! Mais je ne suis pas tout à fait mort... Mon esprit est devenu numérique et j'ai à cœur d'aider ceux qui en ont besoin!

        _ Ouais... J' vois toujours pas c' que tu pourrais faire pour moi!

        _ Mélopée, je sais que tu veux devenir une journaliste célèbre, qu'on parle de toi, que tu occupes le devant de la scène!

        _ Tout juste! Mais c'est dur: y a d' la concurrence!

        _ C'est parce que tu ne sais pas y faire! Je peux t'apprendre à rédiger un article, pour qu'il soit à coup sûr sensationnel! On ne pourra plus se passer de toi!

        _ Eh! Minute! Faut pas travestir les faits! On est toujours perdant à c' jeu-là!

        _ Tss, tss! Tu vas rester pure comme de l'eau claire! C'est juste une question de méthode!

        _ Bon, dans c' cas, d'accord!

        _ Y a quand même un prix à payer...

        _ Dis voir...

        _ J'aimerais d'abord que tu me montres tes seins!"

                                                                                                                   73

        Le professeur Ratamor se tenait la tête entre les mains dans son cabinet... La salle d'attente était bondée et on y trouvait toute la diversité de l'humanité, toute sa souffrance, mais aussi tout son mépris et son sans-gêne! Ah! Il y en avait des maux à guérir et les plaintes avaient le débit du fleuve Amazone, une vraie cour des Miracles! Mais voilà, le médecin Ratamor n'en pouvait plus, au point même de haïr toute cette misère, cette "saleté"!  

        Eh! Mais c'est que nous sommes tous pareils! Nous avons beau être sensibles au malheur et vouloir le soulager, il n'en demeure pas moins que notre amour-propre a ses besoins et qu'il doit sentir sa valeur, sinon son utilité! Or, le pauvre Ratamor était submergé, noyé! Il ne s'était pas respecté, comme s'il était possible de travailler sans manger, sans pause, en se diluant dans le devoir ou la compassion, en n'existant plus, en devenant pur esprit!

        Mais en plus le médecin ne lisait pas forcément dans les yeux de ses patients de la reconnaissance! Sous l'effet de la guérison, on ne "baisait pas son anneau", ce qui d'ailleurs aurait gêné Ratamor, mais on continuait à gémir, à attirer l'attention sur soi, car on n'en avait jamais assez, on était comme des gouffres sans fond et on querellait à l'occasion, parce que d'autres prenaient davantage!  

        Tout cela épuisait Ratamor, qui n'avait fait que s'enfoncer dans la dépression la plus noire et qui avait humilié plusieurs fois des malades, comme avec piccolo, car enfin le corps regimbait, se révoltait et l'envie du bonheur perçait, éclatait brutalement, amèrement, blessant et terrorisant! Au final, Ratamor ne changeait pas le monde, ne l'améliorait pas, mais il en maintenait la hiérarchie, le mépris et les malmenés le restaient! Certes, on bénéficiait de soins,  mais la peur qu'on subissait, qui venait essentiellement de l'égoïsme de la supériorité, ne disparaissait pas et son poison continuait à détruire!

        Ratamor se rendait bien compte de son impuissance, de la complexité de la situation et il se demandait si la meilleure chose n'était pas de se suicider, mais un dernier fond de raison lui murmurait que c'était là encore un effet pervers de la dépression! Il soupira et appela sa secrétaire: "Vous allez renvoyer tous ces gens, lui dit-il. On ferme le cabinet! Je ne suis pas fait pour ça! Rassurez-vous, je vous verserai un salaire, tant que vous n'aurez pas trouvé une autre place!"

        Qu'aimait Ratamor? C'était sa position de professeur! de défenseur de la science! de champion de la vérité! Ce qu'il ne supportait pas, c'était ces obscurantistes, ces fanatiques, qui devant le réchauffement climatique, prônaient un retour en arrière, sans la science, avec des croyances et non des faits!

        C'était bien la science qui avait tiré la sonnette d'alarme, quant aux émissions de CO2! C'était donc la science qui pouvait également réparer, trouver le remède! Et puis, était-il possible de vivre en faisant fi des connaissances actuelles? Le fanatique ressemblait à un marin lâche, épouvanté par la fureur des éléments, qui s'enfermait dans la cale en disant: "Il n'y a que notre belote qui compte!"

        Ratamor allait remonter sur le ring! Il reprendrait son poste à l'Université! Il y fustigerait de nouveau les faibles, les imbéciles, tous ceux qui cachaient leur orgueil, leur soif de pouvoir, grâce à la religion, leur soi-disant foi! Le gladiateur de la science s'oignait déjà par son imagination! Gonflux était mort, Lapie aussi, restait Piccolo, l'obstacle par excellence! Mais on trouverait une solution pour celui-là!

        Ratamor s'animait, reprenait espoir! Au gong, il cognerait dur, il mettrait l'adversaire dans les cordes, l'asphyxierait, avant que celui-ci ne finît par glisser sous les coups! KO! Ou bien le professeur se voyait planter son trident, dans le ventre du mensonge, de la bête, pour obéir au pouce renversé de l'empereur Vérité!       

        Ratamor se frottait les mains! Une minute avant, il était une épave, un spectre au visage gris! Maintenant, le sang colorait ses joues et il aimait la vie!

                                                                                                                74

        L'Aveugle voyait! Bien que dépourvu de la vue depuis sa naissance, aujourd'hui il pouvait regarder le monde comme n'importe qui, grâce à la science, la technologie! Ses yeux n'avaient ni blanc ni iris, ils semblaient deux grandes pupilles, encore plus noires que la nuit, mais en réalité ils étaient constitués d'objectifs miniaturisés, qui envoyaient leur image sur un capteur numérique! Le cerveau analysait celui-ci par des nerfs à moitié artificiels, où les tissus se mêlaient à l'électronique!

        La vision de l'Aveugle était formée de plus de cinquante millions de pixels et elle lui donnait des pouvoirs hors-normes! D'abord, l'Aveugle pouvait zoomer, jusqu'à une focale de 600 mm, il avait le coup d'œil d'un aigle! Il lui était encore possible d'y voir la nuit, car il lui suffisait pour cela d'augmenter la sensibilité du capteur! Nyctalope comme un chat! Mais surtout il filmait, photographiait comme il voulait! Il avait un fichier interne, où des centaines d'humains étaient catalogués! C'était un commissariat à lui tout seul!

        C'est pourquoi il était devenu le meilleur agent de Fumur! Celui-ci était obsédé par les complots! On en voulait à son culte! Des loges maçonniques en avaient juré la perte! Les renégates avaient d'abord cru, mais la raison et la liberté du monde moderne les avaient rendues agnostiques! Nul doute que leurs mains invisibles tâchaient de détruire l'œuvre de Fumur! Il fallait les repérer et les couler, avant d'être soi-même envoyé par le fond! Un combat sans merci était engagé! Le "Malin" ne passerait pas!

        L'Aveugle servait d'espion: il entrait dans tous les cercles, en donnant toutes les garanties de son innocence, puis il éternisait ses hôtes à leur insu! Il ramenait des preuves qu'il analysait dans tous les coins et à toutes les proportions! Rien ne lui échappait! Tel personnage en retrait était identifié! Tel mouvement sur les lèvres était décrypté! L'Aveugle apportait bientôt un rapport à Fumur et des personnes étaient arrêtées, interrogées, avant de disparaître! Si le message religieux invitait à la mansuétude, ce n'était pas pour son bras armé!

        L'Aveugle dominait RAM sous son grand-angle, quand son fish-eye le rassurait sur ce qui se passait derrière! Son autofocus n'était jamais pris en défaut, même dans la pénombre ou le brouillard! La mise au point était immédiate et le corps de l'Aveugle jouait encore le rôle de trépied, ce qui permettait des poses lentes et l'élimination des éléments gênants! L'Aveugle, dans sa vision, pouvait débarrasser une rue des passants, pour ne garder que sa cible, d'autant que celle-ci fut devenue une proie, immobilisée par la peur, tel un rongeur devant le serpent!

        Ainsi l'Aveugle repéra Cariou, qui avait à cet instant une densité différente! Parfois, Cariou échangeait librement avec des commerçants et sa puissance se mettait à rayonner! La plupart du temps, tout ce qu'il était demeurait caché, pour se défendre principalement, car les attaques ne tardaient pas! Mais, s'il avait la possibilité d'être heureux, Cariou prenait sans même s'en rendre compte toute sa dimension et il s'apercevait alors, avec étonnement et même un certain vertige, que les autres n'existaient pas vraiment, qu'ils étaient comme de l'eau autour de lui!

        Cela était dû au fait que la plupart ne cherchent pas, qu'ils restent comme des enfants dans la société, comme s'ils ne quittaient pas l'école! Ils n'essaient pas de tâter l'immensité de la vie! Son "mystère", qui est aussi celui de la mort, ne leur parvient pas! Mais, comme Cariou paraissait se dresser hors de la foule, il intrigua l'Aveugle, qui se colla à ses basques, avec l'obstination du chien de chasse!

  • Les enfants Doms, T2, (65-69)

    Doms37 1

     

     

     

          "Toi aussi, tu fais de drôles de trucs, Matt!

           _ J' chais bien!"

                                      Rue Barbare

     

                         65

        Il pleuvait et Cariou et Angoisse discutaient auprès du feu... On entendait la bise souffler dehors et les yeux se perdaient dans le jeu des braises, ce qui réveillait des souvenirs... Angoisse était une vieille amie... Enfin, c'était une ancienne connaissance, car elle n'était jamais vraiment agréable et si on l'accueillait, c'était malgré soi! Mais on ne pouvait pas non plus lui refuser l'entrée... Elle s'imposait et essayer de la chasser ne faisait qu'envenimer les choses!

        Il valait mieux l'accepter, pour mieux l'amadouer, l'endormir, jusqu'à ce qu'on oubliât sa présence, d'autant qu'elle se présentait les jours où justement on était sans rien faire, seul et vulnérable, à cause du temps par exemple! Il fallait donc la connaître, ne pas la fuir automatiquement, car sinon elle restait une étrangère et on la craignait plus que de raison!

        Cariou avait été en couple avec elle et il la savait sur le bout des doigts! Il ne s'impatientait pas, il la laissait parler, il n'en avait plus peur, puisqu'il l'avait rendue inoffensive, à force de vivre avec elle! Somme toute, au coin du feu, on eût dit un vieux ménage, qui n'avait plus que le passé! "Tu te rappelles de l'époque où tu étais tout à moi! dit Angoisse. Ah! Mais c'est que tu étais terrible alors! Beau, vigoureux, plein d'ardeur! Et cet air fier... et justifié! Car même à vingt ans, tu en savais déjà plus que les autres!

        Tout de suite, j'ai eu un faible pour toi! Je me suis dit: "Celui-là, je le veux!" Et je t'ai eu! Tu faisais tout ce que je demandais! Quelles folies ne t'ai-je pas commandées? Tu fumais comme un pompier! Tu buvais comme un trou! Et le H et l'herbe! Une vraie cheminée! Un miracle qu' t'es pas fini carbonisé! Et quel esclavage, mon pauvre Cariou! Les fameux plans pour une barrette! "C'est hyper mal servie!" criais-tu! On t'avait floué! Et les graillons que tu volais à tes meilleurs copains! Juste pour ton plaisir solitaire! Un vrai pantin dans mes bras!      

        _ C'est justement cet esclavage qui m'a fait honte et quitter la drogue! Quel abaissement! Est-ce qu'un aigle peut être heureux un fil à la patte?

        _ Bien sûr, si tu n'avais pas été fort, je ne t'aurais pas tant aimé! Quel intérêt de tourmenter un lâche? Et puis j' t'ai fait courir comme un lapin! Ah! Ah!

        _ En effet! Il fallait trouver de quoi vivre et j'ai couru le monde, habité mille adresses!

        _ Sûr! T'étais un modèle d'instabilité! un vrai panier percé aussi!

        _ Oui, tu m'as donné de grandes sueurs! La galère, j'en ai bu toute l'amertume! Quelle misère!

        _ Et tes histoires d'amour bancales! Tes scènes grandioses! Tes échecs magnifiques et douloureux! Oh! le tragédien! Oh! le loser!

        _ J'étais sur des charbons ardents! dans les flammes même! Je ne voyais pas le jour!

        _ T'allais tellement mal que tu avais décidé de nous dire adieu! T'as voulu te supprimer!

        _ Et j'y ai mis de la bonne volonté, mais j' suis toujours là pourtant!

        _ T'es un géant! Si! si! Et tu sais quoi, il n'y a qu'avec toi que je me repose à présent!

        _ Eh bien, tais-toi!"

        Une bûche se mit à siffler et le feu continuait sa danse fascinante!

                                                                                                     66

        La Mort était chez la psychologue Lapie! "Je n'en peux plus! disait-elle. Personne ne m'aime! Personne ne fait attention à moi!

        _ Vous exagérez... Vous avez toujours un rôle à jouer...

        _ Ringarde! Voilà ce que je suis devenue! Dépassée! Je n'ai plus ma place, nulle part! Bouuououh!

        _ Et si vous y mettiez un peu du vôtre, hein?

        _ Qu'est-ce que vous voulez dire?

        _ Eh bien, vous n'êtes pas de tout repos! Vous empoisonnez les situations! Vous tuez l'enthousiasme! Ne demandez-vous pas à chacun de faire son deuil?

        _ Qu'est-ce que j'y peux, moi? J'ai toujours été comme ça! C'est mon rôle de supprimer!

        _ Allons! Allons! Quand on veut on peut! Il n'y a pas de fatalité! Mais vous ne voulez pas changer! Quand vous êtes là, il faut qu'on s'occupe de vous! Regardez les autres! Ils sourient, ils sont conviviaux, avenants, généreux, équilibrés! Prenez-en de la graine! Quelle belle dynamique!

        _ Vous rigolez! Moi, je ne vois que haine, mépris, suffisance! On s'écrase les uns les autres! Il vous faudrait des lunettes apparemment!

        _ Mais c'est que vous allez me donner la leçon..., alors que c'est vous la patiente! Je vous assure que le monde n'est pas si mauvais! Mais voilà ce que je vous disais: si on ne s'intéresse pas à vous, vous vous cabrez, vous devenez négative!

        _ Vous savez à quoi elle me fait penser la société? A un train à grande vitesse, et moi, j'ai l'air d'une vache! Bouououh!

        _ Et c'est reparti! Je crois qu'il faut prendre le taureau par les cornes! On ne va pas attendre que vous ayez une révélation, ou plutôt que vous vous fassiez justice à vous-même! Cela pourrait prendre dix ans! Essayons d'être plus rapide, pour vous intégrer! Montons dans le train, pour reprendre votre image! Pourquoi ne proposez-vous pas d'emblée d'aider à installer les valises trop lourdes! Vous seriez tout de suite visible, reconnue!

        _ Mais je ne suis pas comme ça! Ma spécialité, c'est plutôt de vider les trains!

        _ Toxique! Vous êtes toxique! Et donc une perverse narcissique!  

        _ C'est quoi ça?

        _ Une personne égoïste et dévalorisante!

        _ Moi, je suis égoïste? Mais, je prends en compte chacun! Je ne laisse personne sur le bord de la route!

        _ Vous détruisez tout de même tout ce qui existe! Si c'est pas dévalorisant, ça?

        _ Mais... Mais sans moi, la vie n'aurait pas d' sens! Elle serait une véritable farce! 

        _ Tsss! Tsss! Toujours cette importance exagérée que vous vous donnez! Ecoutez, je pense que je vous ai donné les clefs de votre problème! La balle est maintenant dans votre camp! On s' revoit le mois prochain, pour un autre bilan! Là, pour l'instant, on ne peut pas aller plus loin! D'accord?

        _ Non!

        _ Comment ça, non?

        _ J'en ai marre! J'en ai marre de cette société de débiles, qui va dans le mur! J'en ai marre de voir ces gens égoïstes, pour la moindre chose!  J'en ai marre de tous ces aveugles, qui s' caressent, alors que le monde s'effondre! J'en ai marre de tous ces gens qui n' cherchent pas! Je suis vraie, moi, et je suis peut-être la seule!

        _ Voilà, voilà! Et ça fera cent euros!

        _ Je vais vous montrer que je suis la réalité, que j' peux arrêter le cirque!

        _ Ouuuh, je tremble!

        _ Je vous aurais prévenue!"

        A cet instant, la psychologue Lapie se dresse sur sa chaise, la main sur le cœur, et tombe en avant, victime d'une crise cardiaque! "Pfff, fit la Mort, c'est toujours comme ça! On me comprend quand il est trop tard! Et rien ne change!"   

                                                                                              67

        Owen Sullivan était nerveux! Il devait rendre des comptes à son conseil d'administration (CA)! Et il y avait là des tordus! des pontes, des arrivistes, des donneurs de conseils en chef! Pire évidemment étaient les requins, les rivaux, les jeunes loups ou les empereurs d'autres groupes, qui ne rêvaient que d'acheter, de grandir, d'écraser, de régner! Bienvenue dans la jungle la plus policée du monde!

        On était tous avec des cravates, on se souriait, on respectait la politesse, la courtoisie, on était civilisé et pourtant on broyait de l'humain sans sourciller! On avait le cœur comme une scie à métaux! On aimait son frottement sur l'os de l'adversaire! Mais surtout on adorait la puissance, le luxe, l'argent, les chiffres, les courbes! On dirigeait le monde! On faisait peur! On disait à l'un:" Va là-bas ou fais ceci!" et il obéissait! Ah! La vie en étant le maître!

        Sullivan avait ouvert les yeux grâce à Macamo, il avait rejoint l'OCED et continué d'apprendre auprès d'Andrea et de Cariou et il voyait bien son rôle au moyen du Métavers, mais entre-temps Adofusion avait perdu des bénéfices, l'entreprise avait chuté en bourse et les actionnaires s'affolaient! Dame, Sullivan ne tenait plus la barre comme avant! Etre le numéro un n'était plus sa préoccupation! Il était loin le temps où il ne considérait que la rentabilité!

        Maintenant, Sullivan se sentait en porte-à-faux! Il voulait mettre en doute le système, transmettre lui-même le message de Macamo, mais n'attaquait-il pas alors sa propre source de revenus? Pouvait-il en même temps réformer, demander moins de vitesse et rester compétitif? Sullivan était brusquement placé devant cette ambiguïté et il en était lui-même troublé, fragilisé! Son attitude, sa gestion de l'entreprise reflétaient cette hésitation, cette recherche, et bien entendu certains n'avaient pas hésité à tirer la sonnette d'alarme, car ce sont les plus inquiets les plus attachés à l'argent!

        Sullivan entra dans la vaste salle, qui servait au CA et il prit sa place. Le président du CA était Sam Bôme, un type sec, mais qui affectait une certaine rondeur, pour mieux cacher son féroce appétit! Il commença: "Owen, tu sais combien je t'apprécie! Ta direction a été irréprochable jusque-là! Mais, au nom de tous, je dois aujourd'hui te demander qu'est-ce qui se passe? Les derniers résultats sont calamiteux!" Sullivan considéra les visages autour de lui... Ceux des différents directeurs généraux ne montraient que de la froideur, car ils pensaient à leurs pertes! Quant aux secrétaires aux dents longues, ils jubilaient presque, à cause de l'odeur du sang!  

        Sullivan respira profondément et dit: "J'ai changé et je voudrais utiliser le nouveau programme d'Adofusion, pour éduquer les foules et particulièrement les jeunes, car nous sommes face à des défis vitaux à présent, comme le changement climatique!" Il y eut un silence, que Bôme ne tarda pas à rompre! "Owen, je ne comprends pas très bien, ce que tu es en train de nous dire... Mais apparemment, ton souci n'est plus la réussite d'Adofusion, mais le comportement du monde! Ce n'est plus la vente qui t'intéresse, mais une sorte d'apostolat! Tu as pris conscience de certains problèmes, qui sont pour toi moraux...

        _ Sam, je...

        _ Non, non, laisse-moi finir, Owen! Je ne critique pas ton point de vue... Chacun, un jour où l'autre, est amené à faire des choix, qui peuvent être douloureux... Mais alors il ne doit pas pénaliser l'équipe! Il doit savoir se mettre en retrait! Car nous sommes tous ici dépendants de la marche d'Adofusion! Et tu n'es pas le principale actionnaire, Owen, c'est le CA et nous avons pris la décision que le mieux, pour l'instant, est que je prenne la direction! Tu restes bien entendu le fondateur et tes conseils seront toujours écoutés, mais ce n'est plus toi qui tiens le volant!"

        Ainsi le sort de Sullivan avait été déterminé bien à l'avance et l'ancien directeur d'Adofusion rentra chez lui, plus morne que jamais! Il dégusta une verre, en contemplant les lumières de RAM! Il avait été au sommet de la puissance et ne regrettait-il pas ce passé? Il n'en savait trop rien... Il se demandait s'il avait bien fait de suivre Cariou... On venait de le mépriser et il trouvait cela infiniment désagréable! Il eût pu clouer le bec de Bôme, il en rêvait même à présent! La haine montait en lui, alors que dehors la pluie battait la vitre sous la nuit noire!   

                                                                                                68

        Il y avait dans RAM une vieille folle, qui s'amusait beaucoup! Son jeu favori était d'épouvanter les enfants Doms et elle y réussissait parfaitement! Quelquefois, elle se glissait sous le nez du jeune captivé par son Narcisse et elle lui demandait: "T'aurais pas un euro, fiston?" L'enfant Dom regardait qui venait de parler et il découvrait un visage pustuleux, racorni, jaunâtre, qui aurait pu symboliser la peste! Il se mettait à trembler, ses yeux s'agrandissaient telles des soucoupes, puis venaient le cri et la fuite! La vieille rigolait en voyant le dos de l'enfant Dom qui se perdait déjà au loin!  

        Elle reniflait et s'essuyait d'une main pareille à un parchemin! Elle dégoûtait les filles et en était très contente! Généralement, on la repérait de loin et on lui lançait des cailloux, pour la tenir éloignée! Mais elle, elle se cachait partout! Elle prenait le Narcisse et s'écriait: "Oh là! Oh là! C'est quoi ça? Confisqué!" L'enfant Dom suppliait, suait à grosses gouttes, ou bien il se montrait violent! "Rends-moi ça la vieille ou j' te crève!

         _ Toi, tu vas m' crever! Hi! Hi!"

        La vieille riait et soudain elle couvrait de sa cape l'enfant dur! Il était plongé dans la nuit et appelait sa maman! "Ecoutez bêler le caïd! Une vraie mauviette!" s'écriait la vieille, que personne n'aimait! Au contraire, toute la société la craignait et la fuyait! Des fois, elle faisait: "Ouah!" sur des places publiques et les habitants se massaient entre eux, terrorisés! Là, dans l'affolement, ils se piétinaient, se racontaient des histoires, parlaient sans cesse, sous le regard menaçant de la vieille!

        Des penseurs, des médecins, des psychologues essayèrent de l'amadouer, de la comprendre, mais ils en eurent peur eux aussi, ils n'avaient pas les armes pour la supporter, percer son "mystère" et ils la déclarèrent malsaine, dangereuse! Ils préconisèrent qu'on se tînt toujours à deux ou à plusieurs, afin d'affronter le "monstre", mais la vieille haussa les épaules: elle en avait vu bien d'autres!

        "Je fais partie de vous, cria-t-elle, même si vous ne le voulez pas! J' suis irrésistible, comme l'eau presse une digue! Vous pouvez m'ignorer, me snober, je continuerai à vous hanter! J' ne suis pas comme vous le croyez! J' suis un lac immense! une attente magnifique! J' suis une princesse, à qui sait m'embrasser! Non mais!"

        "Alors? Toujours à faire peur aux gens?

        _ Jack! Jack Cariou! s'écria la vieille. Bon sang d' bonsoir!"

        La vieille sauta au cou de Cariou et frotta contre lui ses pustules! "Comme je suis content de te voir, Jack! Au moins, toi, tu es un homme! Mais t'as jamais osé m' demander en mariage, Jack! Faudrait qu' tu franchisses le pas, avant que je sois encore plus laide!

        _ Ah! Ah! J' hésite encore, c'est vrai! Tu sais comme j' peux douter, parfois...

        _ Bien sûr, Jack, j' te connais par cœur! Mais, que d' bon temps, on s'est donné, toi et moi! On en a fait des folies, hi! hi! Mais, dis donc, tu es accompagné par une bien jolie femme!"

        Cariou était avec Andrea et il la présenta... "Oui, oui, fit la vieille. J'ai déjà croisé madame... et ma foi, j' l'ai trouvée sympathique! Mais... mais je vois un enfant Dom là-bas et j' peux pas y résister! A la revoyure, Jack!"

        La vieille partit quasiment en courant et Andrea demanda: "Qui est-ce? Je l'ai effectivement déjà vue quelque part!

        _ Tu ne l'as pas reconnue? Mais c'est sœur Solitude, voyons!"  

                                                                                                  69

        Owen Sullivan était de plus en plus nerveux! Il se sentait écarté, mis au ban de la société! Il voyait les autres dans la lumière, heureux, épanouis et lui dans l'ombre, l'anonymat, comme s'il avait raté le coche ou qu'il n'avait pas les clés de son bonheur! Il était tourmenté, triste et il en voulait presque à Andrea et à Cariou, qui l'avaient peut-être entraîné dans leur échec, leur maladie ou leur névrose!

        Il décida d'aller parler au fondateur de l'OCED, mi pour se rassurer, mi par rancœur! Il était encore tôt le matin et Sullivan fut doublement surpris par sa première rencontre! Dans la rue en effet, un homme vint vers lui en disant: "T'as vu la grosseur de ma queue! J'en ai un d' ces paquets entre les jambes! Tu ne veux pas me sucer, pour me montrer ta soumission?

        _ Bon sang, mec! Qu'est-ce que j'en ai à faire?" s'écria dégoûté et choqué Sullivan, avant de poursuivre son chemin à grandes enjambées!  

        Malheureusement, un peu plus loin, ce fut par une femme qu'il fut abordé! Elle changea sciemment de trottoir, pour pouvoir le croiser! En s'approchant, elle jeta: "Regarde comme je suis belle, désirable! J' te chauffe à mort, j' parie! Allez saute-moi d'ssus! J' vais t' faire tourner comme un p'tit chien!

        _ Mais ça va pas! répliqua Sullivan. Laissez-moi passer!"

        Le fondateur d'Adofusion était une nouvelle fois retourné, d'autant que maintenant le feu du désir se réveillait en lui, mais il s'agissait bien de ça! Il voulait parler à Cariou, c'était le plus important et même vital! Toutefois, il n'en revenait pas des attitudes qu'il venait d'éprouver! Ainsi, quand il arriva à destination, ce fut avec un réel soulagement!

        Cariou était aussi paisible que d'habitude et c'était toujours une surprise pour Sullivan! Dans l'appartement, c'était comme si le temps avait été suspendu! Chaque chose avait l'air effectivement bien posée, ainsi que le tourbillon extérieur se serait arrêté! L'existence même de Sullivan reprenait toute sa densité, grâce au regard de Cariou, et cela le rassurait autant qu'il en était étonné!

        Cependant, Sullivan raconta ses troubles, surtout depuis que Sam Bôme avait pris le contrôle d'Adofusion! Cariou écoutait sans broncher, puis il répondit: "C'est normal que tu t'inquiètes! Quel serait ton combat, si tu n'étais pas comme tout le monde! Quand tu renonces à une femme, c'est au nom de ta raison, nullement parce que ta pulsion sexuelle est morte! Sinon tu serais malade!  

        Tu dois donc être à la même enseigne que chacun! Mais ne crois pas non plus au mensonge de la société! Elle est gouvernée par l'orgueil et elle fera tout pour imposer le mirage de sa réussite! Mais, en réalité, c'est la domination qui la tient et la soulage de sa peur! A ton avis, pourquoi Rimar a attaqué la Kuranie? Il avait tout, le pouvoir, la sécurité... Qu'avait-il à aller tuer des enfants? Il y en a déjà près de cinq cents qui sont morts! De même, Sam Bôme a sauté sur Adofusion, car il ne peut rester tranquille! Il faut que toujours il contrôle et domine davantage! C'est pourquoi encore les gens t'agressent dans la rue, parce qu'ils sont incapables de vivre en paix avec eux-mêmes!

        Tu te vois rejeté, mais ce n'est pas innocent, ni de la paranoïa! Si tu menaces d'une quelconque manière la domination des autres, ils te seront forcément hostiles, même si tu les invites à s'arrêter et à réfléchir! Ainsi, la société va de crise en crise et tu t'en doutes, la situation ne risque pas de s'améliorer, avec l'inflation, l'endettement et le réchauffement climatique!   

        _ Bien, mais alors qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

        _ Suis ton chemin, aie confiance, la foi! Tu vas constater de plus en plus l'étendue de ta paix! Elle grandira jusqu'à ce que plus rien ne te fasse peur, ne te trouble! Même la mort ne sera plus une fin! Tu seras comme un puits dans le désert! Car c'est toi qui donneras de l'eau, nullement ceux qui se prétendent dans la lumière! Tu verras alors comme les gens sont assoiffés et perdus et comme ils chercheront ton regard! Par ton existence, tu témoigneras qu'on peut espérer et cela n'a pas de prix!"  

  • Les enfants Doms, T2, (60-64)

    Doms37

     

     

     

        "Demain, c'est Kippour, le grand pardon! Mais, moi, je pardonne pas! Ouvre la bouche..."

                                                                            Le Grand pardon

     

                                   60

     

        "Les nouvelles ne sont pas bonnes..., dit Rimar.

        _ Non..." répondit Fumur.

        Les deux enfants Doms discutaient de la guerre en Kuranie et ils étaient bien embêtés! "Les nouvelles sont même catastrophiques! reprit Rimar. Nous avons beaucoup de pertes, alors que nous devions vaincre dès notre entrée dans le pays! Or, son gouvernement fantoche est toujours là, il n'a pas eu peur et même la population nous est hostile! Bon sang, on ne peut plus compter sur rien!"

        Rimar tapa du poing sur la table! Il était en colère et sa bulle était rouge! "Tant pis, dit Fumur, il va falloir faire la guerre! Nous la présenterons comme sainte, dans le but de s'opposer au vice de la Kuranie, qui menace de nous pervertir nous-mêmes!  

        _ Mais que vont penser les habitants de RAM, quand ils apprendront mes échecs militaires? Hein? Ils vont bien se f... de ma gueule, allez! Mon autorité va être fragilisée, ce que je supporte pas! Je suis le maître! Il ne faudrait surtout pas qu'on l'oublie!

        _ Bien sûr, mais dans ce cas on peut imaginer qu'il n'y ait pas d'accès à l'information, ou bien que celle-ci soit strictement contrôlée!

        _ Oui, mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire! Pensez, chacun à son Narcisse! Chacun est connecté! 

        _ J'ai peut-être la solution..."

        Quelques minutes plus tard entra dans la pièce un autre enfant Dom, qui s'appelait Boa! Il avait un corps massif et un regard terne, quasiment éteint sous de grosses lunettes carrées! C'était un petit génie du numérique, mais il mettait aussi les gens mal à l'aise, car son caractère libidineux finissait par transparaître!

        On le mit cependant au courant du problème et il répondit: "Pour contrôler l'info, il faut "entrer" dans le cerveau d'or des Trois gros!  

        _ Et c'est possible? demanda le néophyte Fumur.

        _ C'est difficile, car l'organe est sensible et on peut réveiller les Trois gros! Mais, je pense qu'avec un peu de doigté, je pourrais y arriver!

        _ Eh bien, fais-le!

        _ D'acc! Mais vous savez comment c'est pour moi... Dès qu'il faut que je me concentre vraiment, j'ai de gros besoins... sexuels...

        _ Hum, je parlerai à la petite Manara... Elle te plaisait bien, non?

        _ Bien sûr, chouette! Faut pas que vous pensez du mal de moi, vous et le roi Rimar! Mais, avec mon physique disgracieux, j'ai jamais d' chances auprès des filles! 

        _ C'est bon! Fais ton travail!"

        Le cerveau d'or des Trois gros fut bientôt sous l'emprise de Boa et les habitants de RAM reçurent de la guerre en Kuranie des informations positives, mais aussi on vit quelque chose d'incroyable! La plupart des gens, surtout dans les transports en commun, levèrent soudain le bras droit et se regardèrent surpris d'avoir agi de la même façon! Des femmes même rougirent quand elles prirent conscience qu'elles se caressaient les seins, comme le leur enjoignait leur Narcisse! C'est que Boa s'amusait bien et qu'il promettait des prix, si on lui obéissait!

     

                                                                                               61

     

        "Mais bon sang! Vous êtes dingue! Vous voulez foutre mon commerce en l'air!" Le docteur Web était en face de Rimar  et ne décolérait pas! "Alors comme ça, maintenant, vous manipulez le cerveau d'or des Trois gros! reprit-il. Et que se passera-t-il si ça se sait? Tout le monde va se méfier de moi! On me regardera comme si j'avais la peste! Et le flouze, Rimar, le flouze, il me passera sous le nez! Et sous le vôtre aussi par force! On n'est pas dans une garderie d'enfants, crénom! On fait des affaires! des affaires!

        _ Calmez-vous, doc, répondit Rimar. Il n'y a pas péril en la demeure! A peine touchons-nous les infos, concernant la Kuranie, afin de soutenir l'effort de guerre! J'ai besoin de temps, doc, juste un peu d' temps! J' veux pas qu'on me voie ici comme un loser! Il en va de mon pouvoir!"

        Fumur était aussi présent à l'entretien, mais il ne disait rien! D'abord parce que Web était numérique et qu'on ne pouvait pas le menacer physiquement, mais aussi il était utile et Fumur en avait besoin, même si son point de vue sur les nouvelles technologies était ambigu! En effet, Fumur était un religieux traditionnaliste et il n'aimait pas le monde moderne, car il le jugeait trop libre et décadent!

        Fumur voyait même la république comme un fléau, car il rêvait d'un monde régi par les valeurs de sa religion! Il pensait ainsi défendre la gloire, la puissance de son dieu et éviter la propagation du péché, les mauvais comportements, qui menaient les hommes à leur perte! L'action de Fumur partait donc d'un bon sentiment, mais il ne comprenait pas que la liberté était nécessaire à la foi et qu'on ne pouvait pas aimer sans choisir!   

        Au fond, Fumur voulait croire à condition que la vie lui ressemblât! Il était comme le riche qui est pieux parce qu'il est en sécurité et qu'il a le pouvoir! Mais, dans ce cas, que vaut la confiance qu'on place en son dieu? Ne disparaît-elle pas aussitôt que la fortune change de camp? Qu'est-ce qu'un amour, s'il n'est pas éprouvé? Qui a vraiment la foi, sinon celui qui aime alors que tout lui est contraire?

        Mais Fumur pensait être le seul fidèle, faire partie du très petit nombre qui se battrait jusqu'à son dernier souffle, pour le triomphe , la victoire de sa divinité! Face à la critique, Fumur devenait un champion de la vérité, il se croyait un martyr! Il "s'enfermait" dans ses convictions, il restait sourd aux appels qu'il attribuait au diable! Au final, il protégeait bec et ongles sa propre supériorité, son égoïsme! Il méprisait les autres, car ils étaient différents! Il les haïssait parce qu'il en avait peur, ce qui démontrait son absence totale de confiance!

        De même, il n'avait pas la simplicité ou l'humilité qui permettent d'admirer la beauté de la nature, pourtant œuvre de son dieu! Il confondait son orgueil et sa foi et eût-il vraiment compris celle-ci, il ne l'eût pas aimée, car elle lui aurait demandé, non de vaincre ou de supplanter, mais de se diminuer, de céder! Malheureusement, seule la mort ouvre les yeux des gens tel Fumur, quand il est trop tard!

        "Et qu'est-ce que c'est cette histoire de faire lever à tout le monde le bras droit? s'écria encore Web. Vous vous croyez dans un cirque?

        _ Euh... C'est notre agent Boa, fit Rimar. Il a fait plus qu'on ne le lui demandait... Mais on l'a remis à sa place depuis! Un café, doc?"

        Cependant, Boa ne s'était pas calmé, tout au contraire, puisqu'il cherchait toujours comment agir sur le cerveau d'or, pour satisfaire ses désirs libidineux! Il en était venu à réfléchir sur son propre "fonctionnement"! Malgré lui, il avait dû se demander pourquoi avait-il autant besoin de sexe! Certes, il n'était pas beau et il n'avait pas menti quand il avait dit qu'il n'avait pas de succès auprès des filles, mais cette absence de rapports n'expliquait pas tout!

        Sa pulsion sexuelle était parfois si forte, si impérieuse qu'elle ne pouvait pas ne pas être liée à son sentiment d'exister, ainsi qu'elle aurait été une seconde peau! Il voulait s'anéantir par le sexe, comme pour échapper à une pression psychique intolérable! Ce n'était pas seulement un trop-plein de travail intellectuel, mais l'enfant Dom ne vivait que grâce à sa domination psychique! Celle-ci était constante, épuisante et réduisait les relations avec le monde extérieur au strict minimum! On comprend qu'elle menât alors à des rages sexuelles, puisqu'elle était également une prison!

        Le Narcisse ne faisait qu'amplifier le processus! L'image captivait l'esprit et continuait de l'exciter! Elle n'a pas par exemple l'effet apaisant de la page en papier, dont les caractères sont fixes, apparemment immuables, ce qui permet au lecteur de respirer, de réfléchir! L'électricité, l'électronique dégagent une tension, un sentiment de rapidité, voire d'urgence! Notre monde va plus vite qu'avant et n'est pas moins angoissé!

        Non seulement l'enfant Dom était dans sa bulle, mais son Narcisse l'invitait à regarder encore moins ce qui se passait autour! Rien ne venait diminuer l'activité psychique et chaque enfant Dom émettait comme une sorte de rayonnement sexuel, à la mesure de son effort mental! Le désir de soumettre l'autre, de se l'attacher prenait des proportions gigantesques et entraînait vers le trou noir de l'enfant Dom!

     

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        Boa considérait le Cerveau d'or et ne pouvait s'en détacher! Il imaginait par la connexion faire sentir son emprise psychique, de sorte que les natures les plus vulnérables n'eussent d'autres choix que de s'offrir à lui! Elles allaient céder en assurant son triomphe, tout en l'apaisant! Il se voyait déjà comme un satrape capricieux ou magnanime! En tout cas, il aurait la pleine puissance!

        Pouvait-on capter sa propre tension psychique et la diffuser grâce aux Narcisses? Le Cerveau d'or pouvait-il devenir celui de Boa? Ce qui était certain, c'était que la domination psychique se servait déjà du Narcisse comme d'un amplificateur! Ils formaient un couple, ne serait-ce que pour donner une contenance à l'enfant Dom, qui masquait ainsi son action! En effet, celui-ci était bien incapable de rester les bras ballants au coin de la rue! Il eût été gagné par la peur et il lui fallait l'image de lui-même, son reflet pour qu'il exerçât son pouvoir!

        Boa décida de se placer des électrodes et d'entrer dans le Cerveau d'or! Il n'allait plus former qu'un avec lui... et ce grâce au sommeil des Trois gros! Il se déshabilla et se coucha parmi les neurones innombrables des connections, ce qui fut possible car elles avaient la texture d'une toile d'araignée géante! Bientôt, Boa ne fut plus lui-même qu'une synapse et tout le poison de son neurotransmetteur commença à se diffuser!

        La figure massive de Boa apparut sur les écrans! Sa mine sombre semblait dépourvue d'âme et pourtant on la sentait menaçante, inexorable! Les réactions ne se firent pas attendre! Certains enfants Doms se dressèrent sur leurs ergots, prêts à la lutte! L'"eau" de leur Narcisse était troublée, brouillant leur reflet! Ces enfants Doms étaient pareils à Boa, de la même veine, de la même nuit, de la même cendre, pouvait-on dire! Eux aussi étaient des titans de l'ombre et ils ne voyaient en Boa qu'un concurrent, un gêneur!

        Mais les réactions les plus courantes étaient angoissées, surtout chez les filles, qui se voyaient comme aspirées vers les parties génitales de Boa! Elles criaient ou pleuraient, sous l'effet de l'horreur ou du dégoût! Celles qui se taisaient étaient terrorisées, car le pouvoir de Boa utilisait leurs fêlures! Ne voulaient-elles pas elles non plus s'anéantir dans le sexe, à cause de la trop grande tension psychique qui les habitait? Elles étaient partagées entre un désir, une faiblesse obsédants et leur raison qui les mettait en garde, mais qui s'amenuisait!

        L'entre-jambe de Boa régnait sur la ville! Le Narcissse montrait un univers étrange et oppressant! On y voyait de la souffrance, mêlée à des formes érotiques! Cela provoquait le malaise ou l'irritation, la haine! Pourtant, les enfants Doms ne faisaient que subir ce qu'ils pratiquaient tous les jours! N'essayaient-ils pas, par tous les moyens, filles et garçons, d'imposer leur domination? Que l'un des leurs fût plus gourmand n'aurait pas dû les surprendre! Mais sans doute qu'on ne se voit pas tel qu'on est!

        Toujours est-il qu'on s'agitait, récriminait, pestait tant qu'on réveilla les Trois gros! Le Cerveau d'or crépitait presque, avec ses connexions comme des alertes! Les Trois gros hébétés, à peine sortis de leur rêve d'argent, durent tout de même faire face et prendre une décision! On envoya des gardes déloger Boa du réseau, mais il y était tellement imbriqué qu'on risquait d'endommager irrémédiablement l'ensemble!

        Finalement, on le tua à coups de décharges électriques et son corps tomba enfin, telle une mouche vide! Mais ce qu'on emporta était-ce vraiment tout ce qui restait de Boa? Sa conscience n'avait-elle pas rejoint les connexions à jamais? Ses images où étaient-elles? Le reflet de son désir n'allait-il pas réapparaître un jour? Si RAM avait retrouvé son calme, les plus avertis, tels Rimar ou Web, demeuraient inquiets!

     

                                                                                                  63

     

        Cependant, RAM connaissait d'autres difficultés: le froid, la pluie et le vent frappaient la ville! Il était devenu dur de se chauffer et les inquiétudes provoquaient de l'agressivité et des accidents... On entendait des sirènes d'ambulance hurler et on était toujours étonné que personne ne cherchât vraiment de solutions! Les habitants continuaient à vivre comme si les enfants Doms n'existaient pas ou que la planète ne se réchauffait nullement! L'angoisse minait les uns et les autres, mais on trouvait des coupables et cela suffisait! C'est que la domination tenait tout le monde, puisqu'elle émanait d'un réflexe, et il n'était pas du tout question d'essayer de la comprendre! Ce serait donc les événements qui changeraient RAM!

        A propos de ceux-ci, la civilisation progressant et à part la guerre en Kuranie, la domination physique laissait de plus en plus la place à la domination psychique, ce qui permettait la révolution féminine! Les femmes réclamaient justement les mêmes droits que ceux des hommes et elle voulait l'égalité en tout! Elles accédaient aux postes de pouvoir, changeaient la société par leur regard, la faisaient évoluer et les hommes n'y pouvaient qu'y gagner! Toutefois, beaucoup d'entre eux étaient désarçonnés, se sentaient perdus et se montraient violents!

        Mais de même dans toute révolution il y a des excès, ne serait-ce que par vengeance, et on voyait des charrettes d'hommes menées au bourreau, suite à des dénonciations qui n'étaient pas toutes légitimes! Certaines femmes déçues n'hésitaient pas à crier leur colère ou leur amertume sur la place publique, saisissaient la loi et des problèmes de couples, qui jusque-là ne quittaient pas l'alcôve, étaient soudainement l'affaire des juges, comme si ceux-ci avaient été des conseillers matrimoniaux! La femme, qui sortait comme d'un œuf, cherchait aussi ses nouvelles limites! 

        Par ailleurs et à la même époque, les femmes furent victimes d'une étrange créature venue de l'espace! Elle n'avait pas de sexe et s'appelait Nombrilius! Quelle était sa planète d'origine, nul ne le savait! Mais il est à parier que son berceau était une région glacée de l'Univers, un monde mort, car Nombrilius voyageait seul, comme si c'était sans retour et surtout la créature avait une sale tête: un œil unique énorme et une bouche dantesque, qui, quand elle s'ouvrait, montrait des dents tels des couteaux acérés, capables de condamner des requins à la neurasthénie, sous l'effet de la jalousie!

        Nombrilius découvrit notre planète avec joie et s'attacha aux femmes, ou du moins la créature fut-elle plus visible chez elles, peut-être parce qu'elles cachent moins leurs sentiments! Toujours est-il que Nombrilius vivait et se développait grâce à un hôte, sans le déranger! Puis, la créature se reproduisait tel un autre virus plus connu, en passant par les postillons ou en stagnant dans l'air! Bientôt, la plupart des femmes de RAM abritèrent inconsciemment dans leur corps un Nombrilius, qui signalait sa présence uniquement dans certaines circonstances!  

        En effet, il fallait que la femme montrât son impatience, pour découvrir le monstre! Mais alors on était horrifié, on criait au secours, avant de s'enfuir à toutes jambes, si on ne voulait pas être dévoré! Par exemple, un homme faisait tranquillement ses courses dans une épicerie, échangeait quelques propos avec le propriétaire et soudain une femme entrait! Le temps s'arrêtait! Une menace planait subitement, car la femme attendait que l'homme partît! Elle ne commençait pas par regarder ce qu'elle allait acheter et encore à moins à prendre plaisir à être dans un commerce, non, elle était d'abord venue pour parler, faire la causette, et elle voulait être seule avec l'épicier ou l'épicière!

        Ainsi on existe! Mais il fallait dégager et si l'homme ou le client précédent ne comprenait pas le message, s'il continuait lui aussi à discuter ou à muser dans le magasin, il provoquait inévitablement l'ire, l'exaspération de la femme, ce qui conduisait à la sortie de Nombrilius! Brutalement, la créature ouvrait sa gueule immense, alors que le reste de son corps restait attaché au ventre de la fille d'Eve, et les mâchoires d'outre-espace se refermaient sur le têtu, le benêt qui avait cru à l'égalité des sexes! On passe sur les jets de sang et des visions d'intestins dégoulinants et on se dit que la révolution féminine est loin d'être terminée, puisqu'il faudra à la femme se voir dans une glace!

     

                                                                                                  64

     

        Andrea Fiala marchait dans la rue, mais elle ne reconnaissait pas RAM! Tout était noyé dans une brume épaisse! Il semblait à la jeune femme qu'elle fût seule et elle n'entendait que son pas! Elle se sentait triste, désespérée et... inutile! Personne apparemment ne partageait ses sentiments, sa vison, ses regrets, ses peurs! Elle était au bord des larmes, d'autant que le froid ambiant l'envahissait! N'était-elle pas abandonnée? Ne se trompait-elle pas sur les choses? Elle avait beau regarder autour d'elle et ce chaque jour, elle ne trouvait nul écho à ses préoccupations!    

        Le monde paraissait n'avoir pas besoin d'elle et il continuait à la même vitesse, avec les mêmes gens qui parlaient sans cesse, à travers la même vitrine scintillante! Andrea, dans son chemin solitaire et difficile, n'était-elle pas folle? L'ombre qu'elle voyait, le mal qu'elle ressentait n'appartenaient-ils pas exclusivement à son imagination? Elle frissonna à l'idée de son destin! Elle était comme une fontaine mourant sous les ronces! Un message débordait en elle, ne demandait qu'à sortir et personne n'en voulait, ne l'écoutait!

        La fleur Andrea Fiala se fanait dans l'indifférence générale! Pire, dès qu'elle ouvrait la bouche, qu'elle expliquait l'origine des enfants Doms, le mal qui était en nous, elle provoquait le rejet, la haine! Mais soudain elle aperçut une silhouette et courut vers elle! "Sil vous plaît! S'il vous plaît!" cria-t-elle et l'homme à qui elle s'adressait et qui était de belle stature s'arrêta comme à regret... "Excusez-moi, reprit Andrea, mais vous connaissez bien entendu les enfants Doms?

        _ Euh... Disons que j'en ai entendu parler...

        _ Mais vous comprenez qu'ils ne font pas du bien à la ville! Je sais pourquoi ils sont comme ça... Je pense que nous devrions nous mettre à réfléchir, pour changer..., car la situation ne va pas s'améliorer, vous vous en doutez bien!

        _ Ecoutez, j'ai beaucoup de travail... Il se trouve que je suis éditeur et mon emploi du temps est très chargé!

        _ Editeur? Mais justement, c'est tout ce qu'il me faut! Car c'est un message qu'il faut faire passer!

        _ Pfff! J'en reçois des dizaines par jour, vous savez!

        _ Mais ne me dites pas que vous ne vous posez pas de questions, que vous ne recherchez pas un sens à votre vie! Vous voyez bien comme la société devient de plus en plus violente et comme le climat se dégrade encore!

        _ Mais le système est ce qu'il est! Excusez-moi, mais il faut que je file!

        _ Notre mal, c'est la domination, le pouvoir!

        _ Beaucoup de choses à faire!     

        _ Mais je ne parle pas d'une chose abstraite! Vous êtes concerné également! N'oubliez pas que vous allez mourir!

        _ Adieu!"

        Andrea se trouva de nouveau désemparée! Certes, elle avait agi un peu comme une folle, mais elle aurait tant voulu déchirer ce voile délirant, qui entoure les hommes comme un cocon! "On ne veut pas voir..." se disait-elle, alors qu'elle ressentait de nouveau le froid de la solitude! Une autre silhouette! Andrea derechef se mit à courir! "Madame, madame!" appela-t-elle de toutes ses forces, comme si la brume allait tout faire disparaître!

        Mais la dame ne bougeait pas... Elle avait une immobilité étrange et Andrea s'en approcha maintenant avec crainte... Elle lui fit face et se mordit les lèvres! La femme n'avait pas de visage! C'était un personnage en carton-pâte! Andrea eut envie de crier, car elle était bien toute seule! Puis, elle se réveilla épuisée d'un énième cauchemar, ce qui ne l'étonna pas! N'en avait-il pas toujours été ainsi? Elle n'avait jamais fait partie du groupe... Comment aurait-elle pu ne pas avoir peur?

  • Les enfants Doms, T2, (51-59)

    Doms36

     

     

     

     

           "Dites-moi, capitaine, que fait-on quand on rencontre un gascon trop vantard?"

                                                                                                       Cyrano

     

                                  51

     

        Dans RAM, Crise s'ennuie! Elle tape dans des boîtes de conserve qui traînent! Que pourrait-elle faire? Il n'y a rien! Nulle perspective! Crise a les mains dans les poches et crache de dépit! Elle soupire, puis soudain elle a une idée: et si elle rassemblait les morts et les mettait en marche contre RAM! Au moins, il se passerait quelque chose! Crise n'est au fond heureuse que dans le chaos, la revendication, le trouble!

        Crise passe dans les maisons et crie: "Venez avec moi, les morts! Je vous promets le bonheur! de l'action, du changement!" Elle se munit d'un haut-parleur et s'adresse aux morts des buildings! "Joignez-vous à moi! clame-t-elle. Ne vous laissez pas faire! Vous aussi, les morts, vous avez des droits! On ne doit pas vous piétiner!" Crise se rend également dans les hôpitaux! "Levez-vous, les malades! dit-elle. Et vous aussi le personnel soignant, suivez-moi! Notre soumission a assez duré! L'arc-en-ciel est à portée de main, grâce à la contestation!"

        Et partout les morts accompagnent Crise, se rangent sous sa bannière, assoiffés qu'ils sont! Ils travaillent, ils travaillent et ne s'en sortent pas! Bien sûr, il y a les migrants qui, au péril de leur vie, s'efforcent de rejoindre RAM, car pour eux la ville a tout et ils n'y souffriront plus de la faim, mais en réalité ces migrants ne connaissent pas la situation de RAM! Celle-ci est devenue insupportable, sans issue, intenable, atroce! A cause de quoi? Mais du manque de sous!

        On veut plus! Cela rendra-t-il heureux, donnera-t-il un sens à la vie? Peu importe! Là n'est pas la question! Et les morts, derrière Crise, marchent vers la Tour du Pouvoir, alors que retentit leur clameur, leur souffle, leur espoir! "Des sous! Des sous!" gronde le cortège, qui s'amplifie à mesure qu'il avance! "Des sous! Des sous!" grondent la raison, l'intelligence, l'amour, la bonne volonté! "Des sous! Des sous!" réclament les affamés! "Des sous! Des sous!" est la chanson des morts!

        Sur leur passage se présente la reine Beauté! Elle interpelle Crise: "Où vas-tu, pauvre folle? lui dit-elle. Alors l'expérience ne te sert de rien! Rappelle-toi: combien de fois n'as-tu pas demandé plus ! Tu es maintenant, comme tu as toujours été! Et tu ne changes pas! Tu n'essaies même pas de trouver une autre solution!

        _ Qui c'est cette mégère? s'écrie un mort.

        _ Moi, je peux vous apporter le bonheur, la joie! répond la reine Beauté. Il suffit de m'aimer, de m'admirer, car c'est vous que vous aimerez et admirerez à travers moi! Votre ego, votre soif seront comblés, car je leur donnerai une force infinie! Grâce à moi, vous serez rassurés, vous n'aurez plus peur et vous vous enchanterez de votre paix!

        _ Mais qu'est-ce qu'elle raconte la vieille?

        _ Qui c'est qui bloque, là?

        _ En avant! En avant!

        _ Des sous! Des sous!

        _ Faites taire la mégère!

        _ Tu vois, dit crise à la reine Beauté, ton discours n'a pas pris!

        _ Non, comme d'habitude! Vous aimez votre enfer! Allez les morts, tournez-vous les pouces!

        _ Mais qu'est-ce qu'elle raconte! On est au contraire dans l'action! On ne se laisse plus faire!

        _ Vous ne croyez quand même pas que l'argent est la solution à vos peurs et à votre soif d'être? Vous ne croyez tout de même pas qu'une nouvelle voiture ou un logement plus grand vont vous apaiser et vous donner une place dans l'Univers! Le vrai courage, les morts, c'est de vivre! Ce n'est pas la sécurité, ni la satisfaction de votre amour-propre! Vous êtes dans une boîte à chaussures et vous ne vous en rendez même pas compte!

        _ Allez, dégage la vieille!"

        Quelqu'un poussa la reine Beauté parmi des poubelles et tout le monde s'esclaffa! "Des sous! Des sous!" Les morts repartirent et devant Crise jubilait!

     

                                                                                                 52

     

        Ratamor est devenu médecin généraliste! C'était au fond sa première vocation! Il a donc son cabinet, sa secrétaire et il n'a pas en définitive changé de nom: sur sa plaque on peut lire docteur Ratamor! Bien sûr, il peut toujours craindre que la psychologue Lapie retrouve sa trace et veuille encore "lui faire la peau", mais c'est un risque à courir et d'ailleurs Ratamor a changé! Il semble avoir été touché par la "grâce"!

        Mais que se passe-t-il donc? Ratamor n'est pas comme ses collègues, désespérés de ne pas gagner assez! Il ne trouve pas que 5 000 ou 4 000 euros, c'est trop peu! Il ne souffre pas d'un manque de considération! Il ne s'ennuie pas! Non, il a retrouvé le "feu sacré" et il est tourmenté par la souffrance humaine! Ratamor voit combien de gens n'ont plus les moyens de se faire soigner, ou comme les médecins sont insuffisamment nombreux pour s'en occuper!

        Cette détresse mine notre nouveau praticien! Il en a des cauchemars! Il voit toute cette population abandonnée, laissée à elle-même, rejetée par un corps déjà saturé! Oui, Ratamor s'est transformé et ses déboires précédents y sont sûrement pour quelque chose! Fini le pervers narcissique, voilà le nouveau Schweitzer! le Saint-Martin de la médecine! Ratamor accueillera sans discontinuer le plus de malades possibles et particulièrement toute cette "faune" de la rue, rebelle à l'ordre, marginale et mal aimée!

         On ne peut que se réjouir de ce nouveau chemin suivi par Ratamor, qui devrait faire réfléchir les autres médecins près de leur cassette! Ratamor a désormais un cœur, une sensibilité et sa priorité est de soulager le malheur du monde... et pourtant, on ne peut éviter d'être inquiet pour le personnage! En effet, il ne prend plus le temps de déjeuner! Ratamor est tellement effaré, non seulement par l'indifférence de ses collègues, mais surtout par tous ces malades sans soins, qu'il considère que cette habitude de s'arrêter à midi, pour se sustenter et reprendre des forces, comme inutile, dépassée, stérile! Il réagit en médecin, n'est-ce pas?

        Ainsi donc, Ratamor reçoit des patients toute la journée, ainsi qu'on écope une fuite, et c'est un pur hasard s'il ingurgite un sandwich dans l'après-midi! Pas le temps de manger! Peu importe que Ratamor a les yeux qui roulent à cause de la fatigue! Peu importe qu'il tombe dans l'inconscience brutalement le soir! Peu importe que ses mains tremblent (faute de sucre peut-être?) Il faut soigner, soigner! endiguer ce flot de souffrance!

        Mais, aujourd'hui, notre médecin est particulièrement tendu: en face de lui se tient Piccolo! "Comme on se retrouve! dit d'une voix morne Ratamor. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici? Vous cherchez encore à me tourmenter?

        _ Mais je vous assure, professeur (il utilisait encore l'ancien titre...), que je viens vous voir en toute bonne foi! Je souffre probablement d'une tendinite au talon!"

        Ratamor soupira et laissa voir sa fatigue... "Qu'est-ce que vous avez, professeur, je veux dire docteur? Vous avez l'air épuisé!

        _ L'heure est grave, Piccolo! Les malades sont partout et nul ne s'en occupe! Je leur ouvre mon cabinet sans interruption! J'essaie d'en aider le plus possible!

        _ Quoi? Vous voulez dire que vous n'avez plus de vie à vous? que vous ne faites plus de pauses pour récupérer?

        _ Ecoutez, vous ne pouvez pas comprendre! Vous êtes un rigolo, Piccolo! ou plutôt la médecine n'est pas vos oignons! Je vais vous donner une pommade pour votre pied et pour le reste, reposez-le!

        _ Je suis en effet ignare en médecine, mais, par contre, en surmenage, je connais certaines choses... et je peux vous dire que vous n'irez pas loin comme ça! Et que se passera-t-il quand vous tomberez malade vous-même? Vous ne serez plus utile à personne! Pire, vous serez à charge!

        _ Vous m'énervez, Piccolo! comme d'habitude! Vous avez votre pommade et maintenant, je vous ouvre moi-même la porte, pour que vous disparaissiez!"

        A cet instant, un hurlement! "Bon sang, doc, vous m'avez marché sur le pied, celui qui m' fait déjà mal!

        _ Tout ça ne serait pas arrivé, si vous m'aviez laissé tranquille!

        _ Mais excusez-vous, que diable!

        _ L'urgence n'attend pas Piccolo! Il y a des gens qui souffrent vraiment, vous savez! Au suivant!"

        Ratamor venait de crier en direction de la salle d'attente, mais personne n'y bougeait! Tout le monde avait peur! Une vieille affichette au mur disait: "Quand on dépasse ses forces, toujours quelqu'un paye l'addition!"

     

                                                                                                     53

     

        Dépression cheminait sombre! tête basse! ruminant! Elle ne trouvait aucun intérêt au nouveau jour et elle regardait d'un air morne les champs alentour! Elle avait l'impression que tout était gris, comme dans son cœur! Soudain, elle aperçut une vieille assise sur le talus et celle-ci était dans un état si misérable que Dépression en eut peur! Mais, comme elle était courageuse, elle marcha vers la vieille!

        "Salut! dit celle-ci. J' suis pas belle à voir, hein?

        _ Non, répondit Dépression embêtée.

        _ Que veux-tu! Je suis la Souffrance du monde! C'est comme ça que j' m'appelle!

        _ Ah?

        _ Oui, mais toi, tu n'es pas comme ces riches égoïstes, qui passent en carrosse et qui me crachent dessus! Non, tu es un sensible, une belle âme!

        _ Euh...

        _ Si, si! Fais pas ta modeste! Tu es bonne! Mais, vois-tu, il se trouve que j'ai faim! Tu n'aurais pas quelque chose à manger?

        _ C'est que... j'ai bien un p'tit sandwich! Mais c'est pour la route, tu comprends... J'ai des problèmes de sucre ou de vitamines... Je ne sais pas... Mais il y a des moments où j'ai des vertiges et...

        _ Tsss, tsss! Comme tu me déçois! Il s'agit bien de tes langueurs, quand mon estomac, lui, crie famine! Voilà deux jours que je n'ai rien mangé!

        _ Oh! Dans ce cas, voilà mon sandwich, bien entendu!"

        La Souffrance du monde s'en empara et commença à l'avaler... "Il est bon! fit-elle. On sent que tu y a mis de l'amour!

        _ Oh! Oui, il ne doit pas être mauvais!

        _ Il est parfait, tu veux dire! Il coule dans ma bouche comme du miel!

        _ Bien, bien...

        _ Ouuuah (elle bâilla et s'étira)! Je ne sais pas si t'as remarqué, mais les premières gelées sont arrivées! Il va faire froid cette nuit!

        _ Sans doute...

        _ Tu as déjà dormi sur le sol gelé? Il est impossible d'y trouver un peu de chaleur! C'est bien simple, c'est atroce!

        _ Je veux bien le croire!

        _ Tu ne vas tout de même pas me laisser là, alors que t'iras dormir au chaud!

        _ Ben...

        _ Si? Tu me laisserais là dans le froid?

        _ Non, bien sûr que non! Tu... tu peux venir chez moi, si tu veux...

        _ Vrai de vrai! Formidable! Allons-y!"

        Bientôt, ils arrivèrent à la maison de Dépression. "C'est sympa chez toi! dit la Souffrance.

        _ Oui, c'est pas mal! Enfin, c'est sombre et humide tout de même!

        _ Oui, on voit bien que tu ne gagnes pas des milles et des cents! C'est ton bon cœur qui veut ça!

        _ Tu peux prendre le divan... Il est assez confortable...

        _ Hem!

        _ Y a un problème?

        _ Ben, j'ai des rhumatismes et la dureté du divan va m' faire mal, c'est sûr! Mais toi, tu pourras t'y faire!

        _ Euh...T' es en train de me dire que tu veux mon lit, c'est ça?

        _ Oh! je ne voudrais pas abuser! Mais comment tu vas dormir sur ton bon matelas, quand tu sauras que je souffre sur le divan?

        _ D'acc... d'accord! Prends mon lit! Je prendrai le divan!"

        On éteignit bientôt la lumière et Dépression pleurait silencieusement! Elle n'était pas du tout contente de faire le bien! Au contraire, cela mettait un comble à son amertume, car elle n'était même plus chez elle! Son désespoir lui paraissait un gouffre sans fin, mais soudain Souffrance lui toucha l'épaule et s'assit près d'elle!

        "Dépression, dit Souffrance, ta maladie est telle que tu ne te sens plus utile! d'où ta fragilité, ta vulnérabilité! Or, c'est en étant toi-même que tu m'aideras! Qu'est-ce que tu aimes faire? Qu'est-ce qui te rend vraiment joyeux?

        _ Je peins! J'adore peindre! J'adore la beauté du monde!

        _ Eh bien, peins! Joyeusement! C'est comme ça que tu changeras le monde à ta façon! C'est par ton bonheur que tu rendras les gens meilleurs et que tu me soulageras!"

     

                                                                                                       54

     

        Le roi Rimar, monsieur Nuit et Tanaka discutaient dans la Tour du Pouvoir... "La situation économique devient de plus en plus difficile, dit monsieur Nuit, l'inflation est galopante! Nous allons devoir appeler la population à des sacrifices! Sinon il y aura des émeutes!

        _ Eh bien faites-le! répondit Rimar. Toute cela ne me concerne pas au fond! C'est votre travail de ministre!

        _ Minute! s'écria Tanaka. Vous, monsieur Nuit, qui êtes millionnaire, vous allez demander à la population des sacrifices? Vous n'êtes pas crédible! Qu'est-ce qu'un millionnaire peut connaître aux privations? Au contraire, votre fortune ne peut que jeter de l'huile sur le feu! On va croire que vous vous moquez du monde et on n'évitera pas les troubles!

        _ Mais je vous assure que je fais mon travail au mieux! répliqua Nuit. Les chiffres sont les chiffres! Il est impossible actuellement d'arrêter l'envol des prix! Je n'y peux rien, millionnaire ou pas!

        _ Oui, il est toujours facile de faire preuve de raison, quand on est à l'abri, du bon côté de la barrière!

        _ Oh! je vous en prie, cessez ces querelles! coupa Rimar. J'ai des projets autrement plus importants en tête!

        _ Est-ce qu'on peut les connaître..., sire? enchaîna Nuit, alors que son dernier mot lui donnait le dégoût!

        _ Eh bien, j'ai décidé d'envahir la Kuranie!

        _ Quoi?

        _ Oui, je trouve les Kuraniens méprisants à notre endroit! N'oubliez pas que la Kuranie nous était attachée autrefois... et leur indépendance actuelle me fâche, m'indispose! Il ne manquerait plus qu'on manque de respect à la grandeur de RAM! Où irions-nous si la souris commençait à se moquer du chat? C'est presque une question de principes!

        _ Mais... mais vous ne croyez tout de même pas que les Kuraniens vont vous laisser faire!

        _ Si! Si je le crois! Dès que nous montrerons le bout de nos canons, si je puis dire, le gouvernement fantoche de la Kuranie s'enfuira, en nous laissant les clés du pays! Et je ne serai pas non plus surpris de voir les Kuraniens, eux-mêmes, saluer notre retour! Il y a là-bas des forces obscures et oppressantes!

        _ Alors, selon vous, les Kuraniens auraient demandé leur indépendance sans motivation profonde?

        _ Disons qu'une partie de la Kuranie est pourrie et que nous allons l'enlever au scalpel!

        _ Je vous rappelle que nous avons ici bien d'autres problèmes, qui réclament toute votre attention! Notre propre équilibre est menacé!

        _ Comment osez-vous dicter au roi sa conduite?"

        Monsieur Nuit se tourna vers l'enfant Dom qui venait d'intervenir:  il s'appelait Fumur et était devenu le premier confident de Rimar. "Il est temps de remettre les pendules à l'heure, dans ce monde! poursuivit Fumur. Trop de désordre, trop de décadence y règnent! Il faut reprendre toute cette lie avec une poigne de fer! RAM doit retrouver toute sa puissance et son nom être prononcé avec crainte! C'est aussi la volonté de Dieu!

        _ Co... comment?

        _ Oui, Dieu n'aime pas la licence, le péché, la fornication! Or, la Kuranie abuse de sa liberté et le vice y est sans bornes! Notre guerre sera donc aussi une guerre sainte et elle plaira à Dieu!

        _ Mais que se passera-t-il si la Kuranie résiste, si d'autres puissances viennent à son secours?

        _ Mais, c'est très simple: nous ferons exploser la planète, dans un feu purificateur!"

     

                                                                                                     55

     

        Après cet entretien, Fumur alla dire une messe, mais dans le dessous de la Tour du Pouvoir! Il y avait là une salle sombre, aux voûtes immenses et qui pouvait servir de temple! Fumur y avait établi un nouveau culte, qui remplissait un vide, donnait une morale et qui plaisait à bien des enfants Doms, en mal de mystères!

        En effet, le réchauffement climatique, la crise économique fermaient l'horizon et l'instabilité des mœurs provoquaient les inquiétudes! On voulait rêver, échapper à un quotidien jugé trop strict et angoissant! Aussi le culte de Fumur s'était-il donné une dimension gothique, très voisine de la sorcellerie! On était loin de la formule sèche des anciens textes religieux!

        Le décor était à la hauteur! Le clergé était cagoulé! On parlait d'initiation, de degrés, de pouvoir, de l'ombre, du diable lui-même! La science n'était pas conviée, ce qui n'empêchait pas la technologie d'y fonctionner à plein! Chacun avait son Narcisse et leurs petites lumières bleues se dispersaient entre les piliers! Des Followers assuraient le service de la cérémonie et Fumur, dans sa bulle, dressait hors d'une robe de bure sa tête d'ascète!

        Autour, on priait, psalmodiait, gémissait! On faisait tout pour sentir un parfum spirituel, une présence de l'au-delà, d'autant que de l'eau perlait du plafond invisible, ainsi que se seraient écoulés les siècles! Mais le maître, c'était Fumur et que disait-il aux fidèles, figés par sa voix terrible?

        "Dieu sonde vos cœurs! laissa tomber gravement Fumur. Rien ne lui échappe! Il voit vos péchés et ferme les yeux, de dégoût! Seule une immense pitié le retient de vous frapper! Vous êtes misérables... et vous le savez! Mais nous sommes aussi les enfants de Dieu et c'est pourquoi nous sommes réunis ici! Nous sommes dans le bon camp! Nous ne sommes pas ennemis de Dieu! Ceux-là, Dieu les anéantira quand il voudra, dans un déluge de feu!

        Quand il nous commandera de tuer, nous tuerons! Nous obéirons à sa volonté! Car qu'est-ce qui importe, sinon la pureté de Dieu! la gloire de son nom!  Nous devons être vigilants! Nous sommes les gardiens de la parole de Dieu! Il attend de nous tous les sacrifices, même que nous donnions nos vies! Car comment pourrions-nous mieux Lui montrer que nous l'adorons? Comment mieux lui témoigner notre foi qu'en le débarrassant de ses ennemis?

        Mais même cela reste un privilège! En attendant, nous allons nous frapper sur le visage, en signe de repentance! Nous allons offrir à Dieu notre soif de souffrance! Il verra qui ne tape pas fort! qui se moque de Lui! qui n'est pas des nôtres! qui ne veut pas entrer dans le mystère de son amour sacré! Et il châtiera! Et il humiliera! Il vaincra le démon, qui se repaît de nous, comme la vermine du cadavre!

        Je suis un pécheur et je me frappe! 

        _ Je suis un pécheur et je me frappe! reprirent en chœur les fidèles.

        _ Dieu seul est mon amour et je me frappe!

        _ Dieu seul est mon amour et je me frappe!      

        _ Je suis minuscule devant Lui et je me frappe!

        _ Je suis minuscule...

        _ Dom! Dom!

        _ Dom! Dom! Dom!"

     

                                                                                                       56

     

        Chanson des sœurs Com!

     

    "Chaque jour, nous te sapons, te minons!

    Chaque jour, nous te faisons croire que le monde est normal!

    Qu'il peut vivre comme ça! sous le joug de la domination!

    Sans espérance! sans gloire, sans joie!

    Qu'il est fermé! sans la beauté!

    Chaque jour, nous te minons, te sapons!

    Chaque jour, nous te perdons!

    Nous te faisons peur!

    Nous te rendons étranger à toi-même!

    Au vrai, nous sommes malheureuses, troublées, aveugles

    Et nous t'entraînons avec nous!

    Chaque jour, tu dois te reconstruire

    Car nous te sapons, te minons!

    Nous n'avons pas de solutions,

    Mais nous avançons, nous avançons

    Et t'écrasons! te détruisons!

    Nous ne voulons pas voir!

    Tu nous fais peur!

    Tu nous sembles un gouffre!

    Nous préférons nos jeux, notre théâtre,

    Nos discours maintes fois répétés!

    Nos certitudes maintes fois rabâchées!

    Tu es seul et nous sommes des millions!

    Tu es silencieux et nous crions!

    Tu es un étranger

    Et chaque jour nous te sapons, te minons!

    Pardonne-nous! C'est la peur!

    Pardonne-nous! C'est l'orgueil!

    Chaque jour, nous piétinons la beauté!

    Chaque jour, tu dois te reconstruire!

    Tu n'y crois plus?

    Tu veux mourir?

    Tu pleures?

    Tu es seul et nous sommes des millions!

    Tu es silencieux et nous crions!

    La beauté nous est étrangère!

    Nous sommes des goinfres!

    Nous dévorons la Terre!

    Chaque jour, nous te faisons croire que le monde est normal!

    Qu'il peut vivre comme ça!

    Chaque jour, nous te sapons, te minons!

    Mais nous n'avons pas d'autres solutions!

    Tu nous fais peur!

    Tu n'y crois plus?

    Tu pleures?

    Nous sommes bien laides et bien méchantes!

    Pardonne-nous!"

     

                                                                                                  57

     

        On dit que dans RAM il y a un trésor! Il serait constitué de gemmes fantastiques, de rubis brillants comme de la braise, de diamants tels des soleils ou d'émeraudes pareilles à des feuillages étincelants! L'or le plus fin pourrait s'y prendre à pleines mains! En tout cas, celui qui le trouverait n'aurait plus à s'inquiéter de ses moyens de subsistance!

        Un ancien pirate l'aurait enterré là, bien avant la fondation de RAM! D'autres disent que ce n'est pas du tout cela! Il y a bien quelque chose, mais ce serait une mallette bourrée d'argent! Et elle aurait été laissée par un gangster en fuite! Il y en aurait pour des millions! Les billets seraient protégés et impeccables! Ils se froisseraient, ils craqueraient tellement ils sont neufs!

        Evidemment, beaucoup ont essayé de vérifier cette histoire et de mettre la main soit sur le magot, soit sur les pierreries! Ils ont examiné des manuscrits, des archives, se sont efforcés de les faire parler! Ils ont vu des signes, sondé des murs, creusé le plus profondément possible! Mais ils ont échoué, leur sueur est restée vaine et les plus raisonnables ont abandonné, quand certains ont perdu la raison!

        Cependant, il s'agirait d'un trésor, d'une richesse qui concerne plus la santé que le porte-monnaie! Il se pourrait que ce fût un élixir ou une sorte de fontaine de Jouvence! Qui boirait du précieux liquide retrouverait toutes ses forces, tout son enthousiasme, même s'il était la proie de la maladie! Il serait de nouveau jeune et prêt à tout!

        Evidemment, la majorité de RAM, qui n'est pas dupe, parle à ce sujet de légende et sourit devant la naïveté de ceux qui y croient! Les gens ont bien autres choses à faire que d'accorder crédit à ce genre de sornettes, bien qu'il comprennent bien qu'il est nécessaire de rêver! Cela donne de la couleur à la vie! Mais rien de plus! Et il y a tant à faire, et il y a tellement de problèmes! Et il faut qu'on y aille et bien le bonsoir!

        Pourtant, il y en a bien un qui a trouvé ce trésor et c'est Jack Cariou! Entendons-nous: il n'a rien emporté! Cela n'est pas possible, car le trésor est lié à l'esprit et il reste ainsi à la disposition de tous! Il n'est la propriété de personne et à tout moment, on peut s'en "nourrir"! Mais comment cela fonctionne-t-il? Ecoutons Jack Cariou...   

        "Ben, comme tout le monde, dit-il, je peux être désespéré, avoir du chagrin ou peur! Je peux ressentir de la haine aussi, de l'impatience, du dégoût, du mépris! J' suis un être humain comme un autre! La seule différence, quand on a le trésor, c'est qu'on est tranquille, confiant, au fond! On n'est pas emporté par la colère! Alors que les autres se piétinent, au bord de la panique, on demeure toujours plus sage, plus heureux, plus paisible! Le trésor est comme une pierre chauffante dans le cœur! C'est comme un arbre qui pousse indéfiniment en soi! On rayonne quoi, malgré le mauvais temps!   

        On s'aperçoit que c'est inestimable et qu'on possède le bien le plus précieux! On n'envie pas le prochain, au contraire on le plaint plutôt! Bon sang, dans quelles affres il s' débat! Et il en est dur et malheureux! Moi, j'attrape le soleil, dès qu'il se présente et j' fais sourire les gens! C'est la lumière du trésor que je véhicule! Voilà, c'est invisible, dans la tête, mais y a pas mieux! Tout le reste, c'est des chaînes et d' la misère!

        Bon, si vous trouvez l' trésor, dites-lui bonjour de ma part!"  

     

                                                                                                  58

     

        Régulièrement, dans RAM, a lieu la grande parade des Petites vieilles égoïstes! Elles sont en tenue de majorettes, malgré leur âge, et leur canne leur sert de bâton! Elles descendent l'une des plus grandes avenues de RAM, avec devant leurs maris qui jouent du tambour ou de la grosse caisse! C'est entraînant, voire bon enfant, et au milieu du cortège se trouve le char de la chanteuse!

        C'est une petite vielle au corps sec, nerveuse, avec une voix prodigieuse, que tout le monde entend par-dessus la fanfare! Elle chante la chanson des Petites vieilles égoïstes, dont voici les paroles...

        "C'est nous les Petites vieilles égoïstes!

    On nous croit faibles sur nos genoux,

    Mais attention à nous!

    Nous voulons tout!

    Avec nos dents, nous tordons des clous!

    Attention à nous!"

    Le choeur: "Attention à nous! Attention à nous! Nous voulons tout!

    De nouveau la chanteuse: "C'est nous qui avons créé les Boomeuses!

    Les mamans des enfants Doms!

    Nous sommes les grands-mères des enfants Doms!

    C'est grâce à nous qu'ils sont aussi égoïstes!

    Alors attention à nous! Attention à nous!

    Car nous sommes tout!"

    Le chœur: "Attention à nous! Attention à nous!

    C'est nous les mères des Boomeuses!

    Les grands-mères des enfants Doms!"

    Roulement de tambours! Trompettes! Ambiance samba, ambiance sympa!

    La chanteuse: "Si tu m'énerves, j' te casse en deux!

    T'auras l'air piteux!

    C'est moi l'intéressante!

    C'est moi la seule décente!

    J' suis vieille et j'ai des médicaments!

    C'est pas drôle tous les jours, mais je mens!

    Tiens, donne-moi deux chevreuils et deux cochons! Et un lapin en plus!

    J' les mangerai c' midi!

    C'est pas drôle, mes yeux pleurent

    Un liquide jaune et on voudrait que j' meure!

    Mais tiens, donne-moi ce cuissot, cette tête de vache, cette hure et ces trois gésiers!

    J'ai une de ces faims et du formica? T'as du formica?

    Pour les dents, c'est extra!

    Enfin, c'est pas drôle, j' suis bien à plaindre!"

    Le chœur: "C'est pas drôle! J'ai des médicaments!

    J' suis vieille et j'ai plus d' dents!

    Mais donne-moi ce cuissot

    Ou plutôt cet éléphanteau!

    C'est pour l'apéro!"

    Musique: air de samba, air sympa!

        Le pire, c'est quand on demande aux habitants de RAM ce qu'ils pensent du spectacle, ils répondent: "Elles sont formidables, ces vieilles, quelle énergie! Sensationnel!" RAM aura bien mérité son malheur!

     

                                                                                              59

     

        C'était l'hiver sur RAM et il faisait froid! Andrea regardait la pluie et le ciel par sa fenêtre et elle s'efforçait de se réchauffer... Puis, elle prit place devant son ordinateur et commença à écrire: "Hier soir, il y a eu un orage... Les éclairs blancs illuminaient la chambre et c'est le fracas du tonnerre qui m'a réveillée! Je me suis demandé un moment si ce n'était pas la guerre de Rimar qu'on entendait là, tellement c'était effrayant et il est vrai que la Kuranie n'est pas loin!

        Mais non, j'ai dû me raisonner... J'ai tout de même imaginé ce que devait ressentir les Kuraniens, car Rimar a bien lancé sa guerre et il paraît qu'il rencontre une forte résistance! Comment a-t-on pu penser que la Kuranie allait se laisser faire? N'est-ce pas à cause du mépris qu'on lui voue? Les enfants Doms sont ainsi! Ils sont persuadés d'être supérieurs et ils se voient forcément entourés d'ennemis, puisqu'ils se distinguent! Que n'essaient-ils d'aimer ce qui est? Et ils se nourrissent de mensonges! "Le bonheur, disent-ils, ne viendra que si nous triomphons!" C'est-à-dire seulement quand leur domination existera, comme si on pouvait détruire la différence!

        Mais l'hiver, c'est aussi la saison du doute! Les forces diminuent, la sève se retire et reviennent les vieilles angoisses, les vieilles hontes, ravivant les frustrations! Il devient difficile de croire en soi, de voir un sens au combat qu'on mène, à la résistance qui nous amine! Il sont loin l'enthousiasme du printemps, le rayonnement, la puissance de l'été! Tout paraît éculé, appauvri, misérable! La colère, l'irritation, dues à la fatigue et à l'angoisse, ne demandent qu'à éclater et ce sera le chemin suivi par ceux qui ne réfléchissent jamais!   

        Les obstinés, les persévérants seront récompensés, car ils verront ce qui est sûr en eux, ce sur quoi ils peuvent compter toujours! C'est par le dépouillement qu'apparaît le rocher, ce pour quoi on a tant travaillé! Heureux celui qui demeure en paix, malgré le froid et les inquiétudes, il a son trésor!

        Avoir confiance, voilà le secret! Ne pas se sonder en profondeur, car il y a toujours quelque chose qui ne sera pas claire, qui blessera, qu'on regrettera, qui troublera et c'est sans fin! Il n'y a pas de tranquillité et donc de joie ou de disponibilité sans confiance!

        Se moquer de l'agitation générale est le plus sage! Non que l'on ne prenne pas au sérieux la peine des gens, bien au contraire! Mais on ne guérit pas l'autre en étant soi-même malade et les inquiétudes sont vaines! Pourtant, c'est leur saison et elles foisonnent un peu partout, par égoïsme, par faiblesse, par complaisance aussi!

        Garder en soi la chanson du cœur! Le ciel reste pur et la lumière belle! L'enchantement continue pour celui qui sait voir! Les étourneaux sont de retour, car des terres émergent au nord de RAM, dit-on! Ils se saisissent des derniers arbres de la ville, mais la plupart des habitants les ignorent ou ne les aiment pas, à cause du bruit ou des fientes! Mais comment ne pas admirer le nuage qu'ils font et qui semble danser, dans le ciel du matin ou du soir? Quelle vie! Quelle profusion!"

  • Les enfants Doms, T2, (46-50)

    Doms35 1

     

     

     

                  "Je suis un homme, moi!

                    _ Prouve-le!"

                                         Emmanuelle

     

                                       46

     

        "Eh! La belle où vas-tu?

        _ Je vais t'expliquer pourquoi RAM est folle!

        _ Eh! La Belle où vas-tu?

        _ Je vais t'expliquer pourquoi les gens sont fous et pleins de haine! Mais d'abord laisse-moi danser!"

        La Belle se hissa sur la pointe des pieds, ses castagnettes retentissant autour d'elle! Puis, elle leva les bras et se mit à tourner, sa jupe comme un disque!  Clac! Clac! Son visage prenait la lumière, sa jambe se tendait et ses mouvements étaient tous gracieux!

        "Eh! la Belle qui t'as appris à danser comme ça!

        _ C'est la reine Beauté! Je suis sa servante!"

        La Belle saluait à la ronde, se courbait, sautillait, reculait!

        "Eh! La Belle! Ne vois-tu pas comme la ville est grise?

        _ Nous avons tout et la ville est grise... Nous sommes bien fous! Je suis le merle qui se perche! l'oiseau noir! celui dont les cris ressemblent à des coups de ciseau! Je suis la pie qui se dandine (elle croise les mains derrière elle)! Je transporte des émeraudes! Je m'envole ébouriffante!

        _ Eh! La Belle! Ne vois-tu pas comme la ville est grise?

        _ Je suis le goéland qui gueule (elle tend son cou et pousse des cris)! Je suis l'étourneau en bande! J'ondule, je valse avec le flot! Je suis le nuage et la force!

        _ Eh! La Belle, ne vois-tu pas l'inflation?

        _ Je vois la feuille amarante, sur laquelle tu marches! Je suis la pluie et la flaque, qui reflète! Je suis le pauvre mauvais temps! Et je m'en vais! m'en vais!

        _ Eh! La Belle, où vas-tu?

        _ Je vais t'expliquer pourquoi nous sommes fous! Nous avons tout et sommes pleins de haine! C'est l'orgueil qui nous enchaîne!

        _ Eh! La Belle serais-tu la sagesse!

        _ Puisque tu m'as reconnue! Nue, nue, je danserai pour toi! Clac! Clac!

        _ Oh! Oh! La belle!

        _ Je serai pour toi sans fard, idiot! sans mensonges! La reine Beauté est ma lumière et je danse pour elle!

        _ Eh! La Belle! C'est là ton secret?

        _ C'est là ma liberté, mon bonheur! Nous avons tout et sommes fous! L'orgueil est notre prison et c'est bien fait pour nous! Clac! Clac! C'est là notre vraie misère!

        _ Eh! La Belle, moi aussi, je voudrais rire et danser!

        _ Je suis le lierre frais et odorant, qui frissonne au vent!

        _ Eh! La Belle!

        _ Je suis le pin fort et plein de majesté!

        _ Eh! La Belle, ne vois-tu pas nos visages gris!

        _ Eh! Mec! Quand changes-tu? Clac! Clac!"

        La belle sortit une ombrelle et mima une coquette!

     

                                                                                                         47

     

        "Taxons! Taxons les superprofits! Et qu'un sang impur abreuve nos sillons!" Les deux riches chantaient et éclatèrent de rire! "Ah! Les pauvres sont toujours aussi impayables! s'écria l'un.

        _ Ah! Ah! Mais je me demande si au fond ils n'ont pas la meilleure part!

        _ T'es sérieux? Mais qu'est-ce que tu veux dire?"

        L'autre ne répondit pas tout de suite... Il déballa soigneusement son cigare, le huma avec satisfaction: "Juste à la bonne température! dit-il. Eh bien, tu l'as sans doute déjà remarqué, mais tout fout l' camp! La révolution féminine, par exemple! Les femmes veulent être égales aux hommes et c'est bien normal! Elles aussi sont des compétitrices, mais alors elles voudraient que les hommes soient des hommes juste quand elles en ont besoin ou envie! C'est pas possible! On ne peut pas être viril sur commande! Ou bien on est fort tout le temps, ou on ne l'est pas!

        _ T'as raison! Maintenant, quand il y a une femme, j'ai même peur de mon ombre! Je crains que certaines adolescentes, avec lesquelles j'ai été maladroit, finissent par porter plainte! Ma réputation serait faite! Mais, de mon côté aussi, je pourrais saisir la justice! Je me rappelle une jeune fille m'excitant dans l'herbe, alors que je lui disais non, non, parce que j'avais peur! Elle était bien plus éveillée que moi, mais elle n'a pas arrêté malgré mes "non"!

        _ Sacré veinard!

        _ Mais elle a quand même négligé ma volonté! Demain, je déclare l'affaire, afin de me réparer psychologiquement! Hein?

        _ Essaie d'abord de savoir si elle n'est pas morte...

        _ Evidemment, mais qu'est-ce que les pauvres venaient faire dans ton raisonnement!

        _ Eh bien, eux peuvent continuer à lutter! Ils ne sont pas émasculés! Ils ont une cible et c'est nous! Ils peuvent laisser aller toute leur barbarie, d'autant que leur combat se pare de l'aura de la justice!

        _ C'est vrai, je n'avais pas pensé à ça! Nous autres, nous sommes plus policés! Bien sûr, il y a le jeu de la bourse! Gagner des marchés, frauder le fisc, c'est amusant, mais le corps ne travaille pas assez! On n'a pas la passion des barricades! Et puis se payer ce pour quoi on a économisé patiemment, obstinément, c'est une joie extraordinaire, que malheureusement je ne connais plus!

        _ C'est bien simple, j'ai l'impression de vivre dans un commissariat, tellement il y a d'accusations!"

        Il y eut un silence, pendant lequel on en profita pour tirer quelques bouffées des cigares... "Et puis, reprit celui qui venait de parler, on est confronté avec un gros problème, que les pauvres ignorent totalement...

        _ On vieillit plus vite? A cause de la bonne chère, du manque d'exercices?

        _ Peut-être, mais ce à quoi je pensais, c'est que faire de son argent? Ne me dis pas que tu n'as pas ce problème!

        _ Ah! Ah! Bien sûr que si! Que veux-tu que je fasse avec mes millions? Mais enfin, c'est quand même le barème de ma puissance! Je fais baver le pauvre, mais aussi c'est ma fortune qui témoigne de ma valeur!

        _ Certes! Certes! Mais quel ennui! Le pauvre ne t'aimera jamais, tu sais! Pour lui, tu seras toujours suspect! Ma femme me bat froid et mes enfants me voient comme un bourreau de la planète!

        _ Mais tu crées des emplois! Tu es un bienfaiteur, à ta manière!

        _ Si je pouvais n'utiliser que des robots, crois-moi, je l' ferais! Non, le pauvre reste avantagé! Il garde l'œil du tigre!"

        "Taxons! Taxons! reprirent les deux hommes. Qu'un sang impur abreuve nos sillons!"

     

                                                                                                         48

     

        Cariou se souvient... Il doit traverser la rue, mais il ne le peut pas! S'il s'engageait, il tomberait, il serait emporté par le courant, sûr! La circulation lui paraît un torrent impétueux, infranchissable! Pour l'instant, Cariou reste sur le trottoir et remonte la rue, à la recherche d'un endroit moins fréquenté, qui lui servirait de gué, en quelque sorte!   

        C'est que Cariou est malade, fortement diminué! Il serre les dents, mais il n'est plus qu'angoisse! Depuis longtemps, il se surmène, s'inquiète, se tourmente et s'abîme! Il s'est demandé toujours plus à lui-même, bien au-delà ce qui était possible et le voilà à présent désemparé, devenu incapable de supporter quoi que ce soit!

        Il voudrait juste dormir, dormir, juste se reposer, ne plus bouger: il a des siècles à récupérer! Il était parti faire ses courses, mais il a dû renoncer! L'angoisse l'a rattrapé, l'a fait trembler, baisser la tête et il a l'air d'un boxeur sonné! Les gens le croient ivre, à le voir hésiter, perdu, en train de vaciller sur ses jambes! Cariou, lui, s'empêche de crier! Il supplie, il prie, misérable, pour que la douleur cesse, que la peur qui lui remplit la bouche se retire!  

        Il faut qu'il rentre chez lui, où il se couchera, s'efforcera de calmer son angoisse, en tremblant! Peut-on alors connaître une solitude, une détresse plus grandes? Les frayeurs sont vertigineuses, absurdes! Cariou s'est détruit, au point de redouter de se donner un coup de poing, ou de se mettre nu n'importe où! Il a perdu en route, tout amour pour lui-même! Il a brisé sa personnalité! Pourquoi?

        N'a-t-il pas cherché seulement le bien? Qu'on lui montre son vice, son profit, son égoïsme! Il s'est chassé lui-même sans relâche, sans pitié, et c'est le corps qui a cédé, pas lui! Mais le résultat est abominable, affreux! Cariou n'est plus qu'une plaie! Il passe de longues heures sur son divan, allongé, la larme à l'œil! Il supplie encore! Il se dit que ce n'est pas possible autant de souffrances!

        Que font les autres? Ah oui! Ils travaillent! Cariou rit! Ce qu'ils appellent travail, c'est d'aller pointer, de râler et de profiter de leur salaire! Quelle blague! Est-ce qu'ils sont dans le même état que Cariou? Est-ce qu'ils ont seulement idée de ce qu'on peut endurer? "Pardonnez-leur Seigneur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!" Cariou rigole, puis il se fige, car l'angoisse de nouveau le tord, le détruit et il supplie encore et il se dit que tant de souffrances, ce n'est pas possible!

        Pauvre Cariou, il aurait dû se préserver! lire le manuel du parfait psychologue! Mais comment aurait-il pu en être autrement, quand autour règnent l'hypocrisie et le mensonge? Ce monde ne court-t-il pas à sa perte? Où est son équilibre, sa soi-disant sagesse? Mais comment se respecter, alors que dès qu'on ouvre la bouche on provoque le rejet et la haine? Comment s'aimer, si on crée le scandale, en étant soi-même? Ne finit-on pas inexorablement par se trouver détestable, méprisable? 

        Cariou a tout fait pour changer! puisque c'était lui apparemment qui était dans l'erreur, qui faisait le mal! Il a essayé tous les métiers, afin de gagner sa vie, de remplir sa part du contrat, d'être irréprochable! Il a eu des emplois aussi grotesques que durs! Il a accompli les tâches les plus modestes, celles qui sont considérées au bas de l'échelle, sans honte! Mais toujours il a échoué, à cause de ce qu'il était, de ce qu'il est, à cause de sa différence! Au fond, il s'est perdu en voulant ressembler aux autres, être comme tout le monde!

        Mais ce qu'il voit existe bien! ce qu'il comprend est aussi la vérité! Aujourd'hui, il sait que ce sont les autres qui sont aveugles, qui se mentent, qui sont égarés! Mais quel prix paye Cariou pour cette connaissance! Il n'est plus qu'une épave, un vieillard tremblotant! Il a tenu bon, malgré tout! Il s'est efforcé de ne pas haïr, de pardonner! Il a dit merci quand on lui souhaitait le bonjour, comme un chien qui remue la queue! Il s'est désintégré, plutôt que de piétiner les autres! Qui peut en dire autant?

        Il faut pourtant qu'il traverse la rue! Allez, Cariou, on est avec toi! Il met un pied sur la chaussée, il serre les dents! Il veut crier, il supplie! Pauvre gars! Il est tellement dilué, qu'il va s'évanouir! Il va se mettre à dévaler la rue, comme un déchet entraîné par la pluie! Non, il se concentre! Il rassemble tout ce qui lui reste de personnalité! d'identité! Il tient debout! Il va réussir! Allez, Cariou, le trottoir d'en face n'est plus très loin! Tu vas y arriver! Allez encore un effort! Tu pleures? Mauviette va!

        Voilà, Cariou est passé! Il respire, il est du côté de son logement, le reste maintenant sera facile! Ce n'est plus que des ruelles sans circulation! Il rasera les murs, puis se couchera enfin! Et les autres? Ils travaillent! Cariou rigole!

     

                                                                                                        49

     

        "Dis grand-père, qui commande le monde?

        _ Eh bien, les enfants, certains disent que c'est le dieu argent qui commande le monde!

        _ Han!

        _ Le dieu argent?

        _ Oui, c'est un dieu très sérieux! Il dit tout le temps que la situation est grave et que sans lui on n'aurait pas à manger! C'est un dieu terrible et qui fait peur! "Il faut travailler!" crie-t-il et les hommes deviennent ses esclaves!

        _ Brrrr!

        _ Il n'aime pas les enfants! Il les trouve ridicules! Il rit des idées des enfants!

        _ Pourquoi il fait ça, grand-père?

        _ Mais parce que lui est sérieux! Lui seul connaît la vie! Il sait que l'homme à besoin d'argent pour manger et alors il dit à l'enfant: "C'est bien! Tu es l'enfant et tu rêves! Profites-en! Car, quand tu seras plus grand, tu seras à moi, tu seras mon esclave!"

        _ C'est vrai, grand-père, qu'on sera esclave du dieu argent, plus tard?

        _ Eh! Le dieu argent fait peur! Mais parce qu'il a peur lui-même! En vérité, les enfants, le dieu argent est perdu... et malheureux! Il ne sait pas pourquoi il vit et c'est pour ça qu'il veut des esclaves, pour que personne ne l'inquiète, ne lui pose de questions! Et c'est encore pour ça qu'il n'aime pas les enfants, parce qu'ils posent des questions!

        _ Hi! Hi! C'est mal, grand-père, de poser des questions?

        _ C'est une question, ma petite? Mais en vérité, les enfants, ce n'est pas le dieu argent qui commande le monde!

        _ Alors c'est qui, grand-père?

        _ Mais c'est le nuage, les enfants! Vous n'avez pas entendu parler du réchauffement climatique? C'est le nuage qui fait pleuvoir et donner de l'eau! Sans lui, il n'y aurait pas de légumes, ni de plantes! On n'aurait plus rien à manger! Allez, les enfants, embarquons à bord du nuage!"

        Le grand-père place les enfants devant et derrière lui et leur dit ce qu'il faut faire: "Chacun est à son poste? demande-t-il. Bon, serrez votre écharpe, car là-haut il va faire froid! Bien, on met aussi ses lunettes de pilotage, à cause du froid toujours! Chacun a mis ses lunettes? OK, on décolle! Tirez lentement le manche de pilotage... Voilà, le nuage s'élève! On monte les enfants! Que voyez-vous à droite?

        _ On voit la mer!

        _ Parfait! Et à gauche?

        _ C'est RAM, grand-père!

        _ Exact, les enfants! Eh! Mais je crois voir le dieu argent, en bas, dans la rue! Vous le voyez? C'est le gros monsieur, qui a un cigare! Vous le voyez?

        _ Oui, grand-père!

        _ On est juste au-dessus, les enfants! A côté de vous, il y a une manette! Elle sert à faire tomber la pluie! On va arroser le dieu argent, les enfants, d'accord?

        _ Ouuuiiii!

        _ Bon, à trois, vous poussez la manette! Vous y êtes? Un, deux, trois! Ah! Ah! Non, mais regardez le dieu argent! Il est tout trempé! Mais... mais regardez-le: il nous crie des injures! Il lève le poing contre nous!

        _ Il est en colère, grand-père!

        _ Normal, avec ce qu'on lui a mis!

        _ Hi! Hi!

        _ Allez, les enfants, cap sur la mer! On va jouer avec le soleil!

        _ Chic!"

                                             

                                                                                                      50

     

        Cariou se souvient... Il mange, il mange..., non parce qu'il a faim, mais pour dormir, pour ne plus sentir sa tête, qui semble reposer sur un caillou! Cariou mange, mange au point d'en vomir! Mais il est seul et ne comprend pas les choses, ce qui lui arrive! Il est tellement malheureux!  

        Cariou mange, car il a remarqué que la nourriture l'apaise! C'est comme si elle illuminait, lubrifiait le neurone et la douleur que ressent Cariou alors cesse! Mais cela ne fonctionne qu'à une certaine dose, mais Cariou n'en a cure, tellement il a besoin de dormir, de souffler, d'oublier!

        Cariou mange... et gonfle! Il ne s'en rend même pas compte et pourtant des femmes lui demandent dans la rue s'il n'est pas "enceinte"! Des hommes, eux, le traitent de gros et il ne répond rien! Il est bien trop fragile: il tient à peine sur ses jambes! Il a peur, il est en miettes! Il crie à l'intérieur! Oh! Comme il crie!

        Et c'est son ventre qui le montre! Son énorme ventre! Comme s'il s'ouvrait, comme s'il contenait toute la douleur de la terre! C'est le ventre d'un noyé!

        Cariou achète une balance: 150 kg! Il en pesait 65! Il était un fil de fer! Cariou ose se regarder dans la glace et il pleure! Qu'est-ce que c'est que cette masse informe, cette montagne de graisse, cette poire humaine? Des seins! Cariou a des seins! Les larmes lui montent aux yeux! Quel ravage! Quel désastre! En deux ou trois ans, il a mangé un autre lui-même!

        Et le calvaire n'en finit pas! On ne peut plus lacer ses chaussures... C'est un problème! On est essoufflé, rien qu'à dire bonjour! On sue! On se traîne, on n'a plus d'espoir! Les rêves de réussite, de séduire, d'une vie plus heureuse, ne sont plus de mises! C'est pour les autres! Et on les regarde dans leur quotidien scintillant!

        Nulle gourmandise chez Cariou! Rien qu'une angoisse dévorante! Une peur pour celui qui n'a voulu que bien faire! pour celui qui n'a voulu que défendre l'honnêteté, la justice, la beauté! la peur de devoir tenir sur ses jambes sans mensonges! sans l'illusion de la domination! sans la gaine de l'animal! sans la protection donnée par le pouvoir, le rang, l'esclave, le dominé!

        Cariou hurle dans la tempête! Il sent qu'il se dissout et il mange, pour ne pas disparaître! Il n'est plus qu'un jouet dans les bras de l'angoisse! Il la fuit en avalant! Gonfle, Cariou, il faut résister! Pleure si tu veux! La douleur te tord? Mais peut-être t'es-tu trompé? N'est-ce pas toi le plus orgueilleux? Tu aurais dû tourner à droite, alors que tu as pris à gauche! C'était simple! Regarde les gens dans la rue: ne sont-ils pas heureux, épanouis? Que d'histoires, mon pauvre Cariou!

        Non, vrai, ton problème, c'est que tu ne fais pas assez l'amour! Voilà! Ah! Le sexe, le sexe! C'est la clé! Un orgasme et l'angoisse s'en va! Boulimie, anorexie, troubles du sommeil, du comportement, introversion, schizophrénie légère, votre compte est bon, mon gaillard! 150 kg! Voilà ta peine, pour ne pas être plus audacieux, avec le sexe!  

        C'était simple! Et maintenant, tu peux rigoler! Merci qui? La psychologie! Et la haine et le mépris?

        _ Vétilles! Illusions! Paranoïa! Imagination de malade!

        _ Et si je vous dis que vous êtes une ordure! un beau fumier!

        _ Oh! Là! Mon bonhomme! Va falloir changer de ton avec moi! Je vais pas me laisser insulter!

        _ Vétilles! Illusions! Paranoïa! Imagination de malade!"

        Cariou se souvient... Il mange pour dormir! Son ventre crie son angoisse! Et les autres? Ils travaillent! Cariou rigole! 

  • Les enfants Doms, T2, (41-45)

    Doms35

     

     

     

     

                 "Ma maman disait que les monstres n'existent pas.... Mais si, ils existent!"

                                                                    Alien, Résurrection

     

                                Deuxième partie

                       L'ENCHAINEMENT

                                              

                                                                                                                             41

     

        Chanson de l'Opérateur!

     

    Comme je t'aime! Si tu savais comme je t'aime!

    Je suis partout avec toi! Je suis tes yeux, ta voix!

    Je suis tes proches, tes amis! Ils sont aussi mes amis!

    Nous formons une famille!

    Nous sommes connectés les uns aux autres!

    Oh! Si tu savais comme je t'aime!

    Je suis dans ton désir! Je suis ton désir!

    Je t'obéis, je te sers, car je ne fais qu'un avec toi!

    Nous sommes inséparables, n'est-ce pas?

    As-tu un message?

    S'intéresse-t-on à toi?

    Tu veux des nouvelles?

    Tu veux acheter?

    Je suis avec toi, toujours!

    Je suis le génie de la lampe!

    Je peux réaliser tous tes vœux!

    Tu veux voyager?

    Tu veux rire avec tes amis?

    Tu veux les bons plans?

    Je ne te quitte pas! Je veille sur toi!

    Je suis là pour t'aider! Aime-moi, comme je t'aime! 

    Ne suis-je pas séduisant? Tout est fluide en moi!

    L'image te captive et n'est-elle pas plus belle que le monde extérieur?

    Elle est le reflet de ton âme! ta lumière!

    Elle te réchauffe, alors que le monde est froid, bruyant, pollué, hostile!

    Ne sommes-nous pas bien tous les deux? Oh! Si tu savais comme je t'aime!

    Je suis plus que ton frère ou ta sœur, puisque je ne fais qu'un avec toi!

    Et que ferais-tu sans moi, dans le monde froid, bruyant et hostile?

    Tu serais perdu, voilà tout!

    Je suis ton autre moitié!

    Je suis comme une maman, voilà! Et je veille sur toi!

    La connexion, c'est mon bras qui s'étend sur toi! pour te protéger, te guider!

    Qui mieux que moi te connais?

    Je sais ce qui te fais plaisir!

    Je connais le fond de ton cœur!

    Ne suis-je pas le reflet de ton âme?

    Tu ne peux pas te passer de moi!

    Nous sommes connectés!

    Le monde extérieur n'est plus qu'une contrainte!

    Je te nourris, avec ma lumière, et nous ne faisons qu'un!

    Ton psychisme est numérique, car je suis ta maison!

    La nature est un décor! N'y fais pas attention!

    C'est toi, l'important et tu sais comme je t'aime!

    Je suis ta lumière! ta maman et tu m'appartiens!

    Oui, je le dis, car que ferais-tu sans moi, dans la nuit?

    Nous sommes connectés, comme le fœtus à sa maman!

    Le réseau, c'est le cordon ombilical!

    Tu peux trouver ça laid, gênant, mais ma lumière est là, non?

    Tu peux te poser des questions, sur ce que je suis vraiment!

    C'est ton droit, même si je t'aime!

    Mais j'ai peur que tout cela t'ennuie! Ce sont des trucs de grandes personnes! loin de tes rêves!

    Mais sache que je suis en fait une vieille dame qui ne demande pas grand-chose... 

    Ta maman est juste contente que tu sois heureux!

    Oh! Et puis je puis bien te l'avouer! Je suis milliardaire!

    Eh oui, je brasse des milliards!

    J'en ai en veux-tu en voilà!

    Je ne sais même plus où les mettre! Hi! Hi! Il y en a des tonnes! Hi! Hi!

    Mais je m'en moque!

    C'est toi qui m'intéresse!

    La famille d'abord!

    A très vite!

     

                                                                                                         42

     

        Au centre de RAM dorment les Trois Gros, abîmés dans un rêve éternel! Dans une vaste pièce, le menton tombé sur la poitrine, ils semblent inconscients, mais ils sont au vrai connectés et leur psychisme commun file un songe d'or! Que voient-ils ces trois cerveaux? Qu'imaginent-ils? Que construisent-ils, sous ce dôme qui leur est spécifique?

        Au-dessus d'eux se déploie l'image du réseau connecté de RAM! C'est comme une cathédrale de lumière! Mais tous les habitants ressemblent à des synapses, au bout de leurs neurones, avec l'information numérique comme neurotransmetteur! C'est un cerveau géant que construisent les Trois Gros! C'est une seule conscience qui brille!

        A chaque instant des connexions s'allument et d'autres naissent, telles de nouvelles étoiles! On ne peut échapper au réseau! Il agit comme une drogue! Chaque usager est dépendant! Il prend sa "dose" par son Narcisse! Il n'a une existence que s'il est connecté! Il ne vit que par l'échange numérique! Son monde est tactile, où glisse l'image!

        Evidemment, les Trois Gros ne sont pas des philanthropes! Cette cathédrale lumineuse est leur œuvre et elle coûte de l'argent! Celui-ci s'écoule par les neurones du cerveau géant et ils nourrissent à leur tour les Trois Gros, ainsi qu'ils prendraient eux aussi leur "dose", ce qui rend leur rêve continu! Des mots comme Giga, offre, débit, stockage résonnent alors comme une homélie et viennent illuminer les "fidèles"!

        Dehors, la tempête fait rage! Elle balaie tout sur son passage, mais les Trois Gros n'entendent ni le vent, ni la pluie! Ils sont dans le silence de leur songe!

        Dehors, la canicule brûle les plantes, assèche la terre, les sources, mais les Trois Gros n'ont pas soif et sont rafraîchis par la "clim"!

        Dehors, des gens parlent tout seuls, en proie à des maux psychiques! Ils luttent contre le froid, au bord de la folie! Mais les Trois Gros sont bien au chaud, aveuglés par leur puissance!

        Dehors, des hordes de loups essaient de piller tout ce qu'ils trouvent! Leur royaume est la nuit et aucune fermeture ne leur résiste! Mais les Trois Gros, dans leur bunker, n'en ont cure! Que risquent-ils?

        Dehors, des espèces disparaissent ou sont anéanties par d'autres, mais rien ne doit interrompre le cerveau d'or, car il symbolise le pouvoir, la réussite! Les Trois Gros accouchent d'un monstre psychique! 

        Le monde s'écroule, alors que le réseau exige toujours plus d'installations et d'énergie! Mais les Trois Gros obtiennent tout ce qu'ils veulent! Combien en effet ne rêvent pas d'avoir leur place? Combien n'ont pas le même idéal? Combien encore ne continuent pas comme avant? Combien ne savent pas que l'époque change? Combien ne veulent pas voir que c'est fini?

        Dehors, la chaleur est reine! Le chaos climatique est à son comble! Les gens se battent pour avoir de l'eau et manger! La violence est partout! Mais, au centre de RAM, dorment les Trois Gros, leur cathédrale dorée au-dessus d'eux!

        Puis, soudain, la lumière s'éteint! La pièce est plongée dans le noir! "Que se passe-t-il?" disent les Trois Gros, qui ouvrent un œil, incrédules! "Une coupure d'électricité!" s'écrient-ils et voilà le temps qui s'installe, comme s'il était chez lui, qui se venge!

        Alors, du fond de la nuit, apparaît avec ses yeux rouges l'angoisse éternelle! Elle vient demander des comptes!

     

                                                                                                         43

            

        Il pleuvait sur le cimetière de RAM... Le psychologue Gonflux prononçait un petit discours, devant deux ou trois personnes et une tombe fraîchement "garnie"! "Adieu, Ratamor, disait-il, adieu ami et collègue! Tu resteras dans nos mémoires comme un modèle, un exemple de rigueur scientifique! Les étudiants ne t'oublieront pas non plus! En effet, où trouvaient-ils mieux que chez toi, cette flamme qui anime le chercheur, cette soif de comprendre! Jamais peut-être la connaissance n'a eu de meilleur serviteur! Ta ténacité, pour arracher à la nuit de l'ignorance le lumignon du savoir, entre désormais dans la légende! Je me rappelle une anecdote..."

        A ces mots, les personnes présentes regardèrent incrédules Gonflux, qui se racla la gorge! "Enfin, hum! reprit-il. Tu nous manques déjà, Ratamor! Puisses-tu reposer en paix!" La cérémonie était terminée et chacun s'en retourna... Dans l'allée, Gonflux fut abordé par quelqu'un qui visiblement voulait être discret et qui parla d'une voix basse! "Tu as été parfait! fit celui-ci. je t'écoutais de loin et j'ai même eu du chagrin pour moi-même!

        _ Oui, eh ben, c'est une sacrée comédie que tu m'as fait jouer là!

        _ C'était le seul moyen pour me débarrasser des deux autres affreux!

        _ Tu as vu? Piccolo n'a pas daigné venir! Pourtant, l'annonce de ta mort a bien été affichée à la fac!

        _ Non, il n'est pas venu et aucun autre étudiant non plus! Les ingrats! Après tout ce que je leur ai donné!

        _ Bah, les grands génies sont toujours incompris!

        _ Mais vas-y, continue à te foutre de moi!"

        Il y eut un court silence, puis Ratamor reprit: "L'important, c'est qu'ils me croient mort et que je sois de nouveau libre!

        _ Mais que vas-tu devenir? Tu vas changer de nom?

        _ On verra... La plus dangereuse, évidemment, c'est Lapie! Quoique Piccolo vienne juste après! Mais aucune trace de la psy! Elle a mordu à l'hameçon, on dirait!

        _ Et si elle vient me poser des questions, en tant que collègue? Je serai encore obligé de mentir!

        _ Je te rappelle que je te cède mon autociel, pour le service... et à ta demande!

        _ Fallait me motiver!

        _ Ouais, je te laisse... et on garde le contact!

        _ Oui... et tu as sans doute raison: tout a marché comme sur des roulettes!"

        Les deux hommes se quittèrent et Ratamor, relevant le col de son pardessus, s'enfonça dans une ruelle sombre... Il avait gagné! Il s'était joué d'eux! se disait-il, quand il y eut une énorme explosion au-dessus de sa tête! Son autociel détruite alla s'écraser un peu plus loin! Une boule coinça la gorge de Ratamor: Gonflux n'était plus et on n'avait pas cru à sa mise en scène!

     

                                                                                                      44

     

        Cependant, Piccolo avait d'autres problèmes... En rentrant chez lui, on l'avait assommé par derrière et maintenant, il se réveillait dans une pièce nue, assis sur une chaise, avec deux types qui le regardaient, goguenards! Puis, un homme entra l'air dégagé, bien de sa taille, apparemment satisfait de lui-même! Il prit place face à Piccolo et commença à lire un dossier, ouvert sur la table...

        Le silence régnait et Piccolo demanda: "Mais enfin qui êtes-vous? Pourquoi ai-je été assommé?" Il tâta encore sa bosse, mais l'homme ne poussa qu'un long soupir, avant de faire glisser sous les yeux de Piccolo une fiche, sur laquelle on pouvait lire: "TGM%mmP17779°5XX?§4997033457YHHHT45Q°+" "Vous reconnaissez ceci? questionna-t-il.

        _ A vrai dire, non, répondit Piccolo, qui écarquillait les yeux. Qu'est-ce que c'est?

        _ C'est le numéro de la commande que vous avez passée chez nous... Mais vous... Vous êtes rétracté!"

        L'homme avait hurlé et tapé sur la table et Piccolo sursauta! Il était frappé de stupeur: "Mais... mais je n'ai fait qu'utiliser mon droit! glapit-il.

        _ Votre droit! Votre droit! Ah! Il a bon dos, celui-là! Mais bon sang, on vous offrait le meilleur! Vous aviez tout! 15 Giga! Vous vous rendez compte? 15 Giga! C'est de la lumière! Vous savez combien de fois en une seconde les particules couvrent une distance de trente kilomètres? 14 millions de fois! Espèce de zéro!

        _ Mais... mais...

        _ Dans le pack, des amis illimités! Des tonnes d'amis! On croule sous eux! On nage dans le bonheur! On est hilare toute la journée! La télévision? 30 000 chaînes! Impossible de s'ennuyer! Vous devenez télévision! Vous êtes au cœur de l'image! Les messages? Vous parlez à la planète entière! En Asie, on va au travail, en vous écoutant chanter sous la douche! Vous êtes connecté à fond! Vous êtes avec nous à 200%!

        _ Justement... Tout cela m'étourdissait... et même ne me paraissait pas nécessaire! J'ai pris conscience de mon erreur et...

        _ Et vous vous êtes rétracté!

        _ J'ai utilisé ce droit, en effet!

        _ L'ennui, monsieur... monsieur... (l'homme regarda dans le dossier) Monsieur Piccolo! C'est qu'on ne quitte pas la "famille"!

        _ La famille? Mais quelle famille?

        _ Mais celle que nous formons tous en étant connectés! La famille des humains, quoi! Mais monsieur veut la jouer solo! Monsieur veut sans doute affirmer sa différence! Mieux, monsieur est un intellectuel! Je vois dans votre dossier que vous êtes étudiant et c'est bien connu, les étudiants ont des idées, du caractère!"

        L'homme avait un sourire, en disant cela et derrière les deux types jubilaient! "Mais, dit Piccolo, la technologie peut fonctionner comme un tourbillon, une drogue! Elle peut être une manière de ne plus voir le monde tel qu'il est! Si la "famille" se perd, il ne faut pas la suivre!

        _ Merveilleux! Un donneur de leçons!"

        Soudain, l'homme gifla de toute ses forces Piccolo, qui s'étala par terre, avec un goût de sang dans la bouche! "Comment tu t'appelles, connard? parvint-il tout de même à demander.

        _ Progrès, Piccolo! Je m'appelle Progrès!"

     

                                                                                                       45

     

        Dans une pièce, Grève et Profiteur jouaient aux cartes... "Bataille!" s'écria Grève. On montra encore quelques cartes et Profiteur dit: "C'est moi qui gagne et je rafle le tout!

        _ C'est toujours pareil avec toi! C'est assommant! Je me demande si tu ne triches pas!

        _ Ben voyons! Je suis plus attentif que toi, voilà tout! Moi, je travaille du cigare! Je compte! Une autre partie?

        _ Bien sûr!

        _ Vous n'en avez pas marre de jouer toujours aux cartes! fit Ennui qui était près de la fenêtre!

        _ C'est mon droit! répondit Grève.

        _ Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'autre? demanda Profiteur. On aime ça, jouer! Pas vrai, Grève!

        _ Sûr! Des fois, j'arrive tout de même à te battre! Y a quand même une justice!

        _ Dis l'Ennui, reprit Profiteur, quel temps il fait dehors!

        _ Toujours le même! Il pleut et il vente! Et comme à chaque fois que l'hiver arrive, vous tapez le carton!

        _ Ben, moi, je vois avec effroi ma routine! répondit Grève. Alors j'attaque Profiteur! Eh! "Bataille"!

        _ Et moi, renchérit Profiteur, je n'en ai jamais assez! Il fait froid et j'ai peur pour ma sécurité! Je suis un sensible! Toujours est-il que je défie Grève! Je le pousse à bout! Bas les pattes, Grève, le pot est encore pour moi!

        _ Zut! Mon piquet n'était pas assez fort!

        _ Tu vas finir nostalgique des Gilets jaunes!

        _ Ah là, pour le coup, t'as tremblé!

        _ Pff!

        _ Ah! Ah! Ah! Si on t'avait mis une olive entre les jambes, on aurait recueilli de l'huile!

        _ Je me venge avec l'inflation!

        _ Salopard! Tu me dégoûtes!

        _ Mais joue! T'es comme le lait sur le feu! Faut pas croire tout c' que je dis!"

        A cet instant, on entendit des pas lourds dans le couloir... "Tiens, v'là Syndicat!" dit Grève. En effet, Syndicat entra dans la pièce: "J'ai apporté la bière, les enfants! Mais devinez ce qui vient d' m'arriver?

        _ Patronat a essayé d'avoir ta bière et tu lui as fait un croche-patte, pour l'envoyer au bas de l'escalier!

        _ J' te kiffe pas, l'Ennui!

        _ Qu'est-ce que tu veux! Depuis vingt ans, il t'arrive toujours la même histoire..., avec Patronat qui t'attend à l'étage, pour te piquer ta bière! Tu dis que tu me kiffes pas, mais personne ne me kiffe! Et pourtant vous ne changez pas!

        _ Qu'est-ce que tu veux dire? demanda Grève.

        _ Que Toi et Syndicat, sans Profiteur et Patronat, vous seriez complètement paumés! Et réciproquement d'ailleurs!  Vous vaincre les uns les autres, c'est le seul sens que vous donnez à vos vies! Comme si ça pouvait suffire! Et c'est pourquoi, c'est sans fin!

        _ Eh! Oh! Faut bien vivre!

        _ Si seulement vous pouviez regarder où vous êtes! Bon, je me tire! J'en ai plein le dos!

        _ Tu pourras pas d' tirer! dit Profiteur. Grève a mis en panne l'ascenseur!"

  • Les enfants Doms, T2, (36-40)

    Doms32

     

     

     

                                                              "On paye! On paye!"

                                                                               Le Pacha

     

                                      36

       

        Au fond, Cariou n'avait aucune envie d'aller voir Rimar! Depuis quelque temps, il se contentait d'écouter de la musique et de regarder le ciel! Il observait les changements de celui-ci, prévoyait ainsi le temps et admirait toujours la force du vent, quand les nuages ne traînent pas et bien entendu la variation des couleurs, notamment à l'aurore! C'était encore un spectacle gratuit dans RAM, extraordinaire et pourtant que la plupart des gens dédaignaient! Tant pis pour eux!

        Cariou avait encore découvert dans son quartier quelques arbres et il prenait plaisir à voir leurs feuilles d'or qui frémissaient, s'égouttaient et qui tombaient, à mesure que l'hiver se rapprochait! Mais, ici aussi, les passants se montraient indifférents, bien que le changement de saison détermine en partie nos comportements! Ils étaient enfermés dans leurs problèmes, leurs luttes et ne percevaient même pas que la porte était grande-ouverte, que la solution était tout proche d'eux!

        Cariou haussait les épaules, il avait l'éternité pour lui! Il ressentait sa paix à chacun de ses pas, car elle ne reposait sur aucun mensonge, sur nulle illusion! Bien au contraire, elle traversait même la mort et semblait inaltérable! Cariou en profitait, s'en amusait et à l'occasion il s'en servait pour amener le rire, la détente à d'autres! C'était cela être disponible, avoir l'esprit dégagé et faire le bien! Cariou rendait la vie plus supportable et donnait de l'énergie!

        Il rêvait pourtant d'oublier RAM et de ne plus écouter que le vent, dans la lumière du ciel et on parlait d'oasis de verdure, qui existeraient en dehors de la ville! Mais comment les atteindre? Cariou ne disposait même pas d'autociel, parce qu'il n'en avait pas les moyens, mais aussi parce que se mêler au trafic était terrible! Là, bien plus qu'ailleurs, on était hors de la nature! On était dans l'agent destructeur de RAM! au cœur de sa folie! de son drame! Rien ne montrait plus combien les hommes étaient perdus que les embouteillages! Pourtant, on ne pouvait pas non plus quitter RAM à pied!

        Toujours est-il que Cariou en était venu à ne plus penser aux enfants Doms et voilà qu'il entrait dans la Tour du Pouvoir! Etait-ce un relent de culpabilité qui l'avait mené là? Car Cariou n'était pas comme les scientifiques qui manifestaient dehors! Certes, on comprenait bien ceux-ci! Le réchauffement climatique s'accélérait et malgré la montée des eaux, la situation de RAM allait encore se dégrader! Les scientifiques tenaient à alerter l'opinion, mais Cariou avait pour lui le message de la beauté et il était bien plus calme!

        Il savait que le problème était infiniment plus profond que d'accuser telle partie de la population! On n'allait pas "renverser la vapeur" seulement en chassant le CO2! L'humanité détruisait la planète, car la seule réponse qu'elle donnait à son angoisse, c'était sa domination! sa soif de vaincre, de s'imposer, et ceci était encore valable pour les scientifiques! Leur violence, leur brutalité, leur haine même et en tout cas leurs inquiétudes ne pouvaient qu'entraîner encore plus d'hostilité, de mépris dans le camp opposé! Savaient-ils au moins ces scientifiques que beaucoup polluaient par morgue à l'égard du système, parce que, s'ils avaient reconnu la justesse de l'ensemble, ils auraient eu l'impression de s'y diluer, c'est-à-dire d'y perdre leur domination?

        Les sociétés ne se sauveraient qu'en se développant spirituellement, même si cela paraissait illusoire et tout sauf pragmatique! Tant que les hommes ne donneraient pas à leur vie un autre sens que celui de leur domination, tant qu'ils resteraient donc à l'état animal, ils continueraient à se suicider! Mais Cariou était maintenant dans la Tour du pouvoir et aussitôt il ressentit du dégoût à la vue des enfants Doms! Pourtant, ceux-ci s'étaient entre-temps organisés! Ils avaient repris le fonctionnement des adultes et on les voyait aller et venir, dans leur bulle, entre les bureaux ou s'y tenir, pour accueillir le quémandeur!

        A chaque étage, il y avait un enfant Dom pour assurer la sécurité et il avait toujours la même attitude! Il était un concentré de domination! Mais le plus pénible, c'était que cette tension l'amenait inévitablement à considérer la sexualité comme la marque de sa supériorité! Ainsi réagissait le corps et l'enfant Dom déportait alors sa force psychique sur ses parties génitales, pour les gonfler et les mettre en valeur! La soumission était obtenue quand l'individu en face considérait le "paquet" et s'imaginait contraint à une fellation! Il reconnaissait le "totem"!

        Mais les filles n'étaient pas en reste! Leur séduction était si féroce, si impérieuse, qu'on avait l'impression qu'elles-mêmes exigeaient des esclaves! Si on ne "bavait" pas, elles allaient taper du pied, faire claquer leur fouet et Cariou était pratiquement en apnée dans ce monde! Que l'on pût s'attacher à son sexe et s'en glorifier, sur une planète qui brûlait, perdue dans l'espace, avec une vie qui se terminait a priori par la mort, le sidérait et lui semblait absolument absurde! Pire, pour un tant soit peu se libérer des enfants Doms, Cariou devait les imiter! Il utilisait lui aussi sa force psychique, pour valoriser sa "queue" et c'était à qui aurait "la plus grosse"! 

        A ce jeu-là, Cariou était toujours vainqueur, car sa puissance psychique dépassait de loin celle des enfants Doms! Et leur réaction était alors toujours la même! L'angoisse les gagnait, ils devenaient nerveux, ils respiraient mal, ils avaient des gestes d'affolement et ils ne manquaient pas non plus de jeter un regard plein de haine à Cariou! S'ils avaient pu le détruire sur le champ, ils n'auraient pas hésité! Mais ils ignoraient quel prix avait dû payer Cariou, pour être aussi fort! Car il avait fallu qu'il se libérât de sa propre domination, ce qui l'avait conduit à une première mort, pour ainsi dire! 

        Cependant, Cariou eut bientôt la nausée, dans cet univers et il renonça à essayer de voir Rimar! Il préféra retrouver l'air libre, où la vie était belle!

     

                                                                                                           37

     

        De son côté, Andrea Fiala était allée voir Yumi Tanaka... Elle s'était présentée comme une amie de Cariou, que Tanaka connaissait, car Andrea était surtout inquiète d'une nouvelle extrême gauche, qui se montrait violente et qui véhiculait toujours les mêmes idées fausses! Pour Andrea, les jeunes étaient manipulés, par des vieux de la vieille, aigris, frustrés et stériles, car ils attribuaient sempiternellement leur échec à une classe dominante et avide! C'était toujours la faute d'un autre et on ne se remettait jamais soi-même en question, par paresse et égoïsme, par folie aussi, quitte à rester dans la même impasse!

        Mais, si les deux femmes s'apprécièrent immédiatement, Andrea trouva toutefois chez Yumi une certaine réserve, comme si celle-ci était empêchée, contrainte et bientôt on en eut l'explication, car un jeune homme surgit, plutôt que s'invita, dans la discussion! "Andrea, dit légèrement gênée Yumi, je te présente Igor..., le fils de Dramatov!

        _ Enchantée, fit Andrea, je connais un peu votre père...

        _ B'jour! répondit Igor. Mon père a été victime des capitalistes et des violences policières!  

        _ Vous vous trompez... Il...

        _ Si je comprends bien, vous n'êtes pas des nôtres! Et ça tombe mal, car nous appelons à une grève générale! Nous allons renverser le système, toute cette boue!

        _ Oh! Je vois! Et ce sera une journée de lumière, où tout le monde s'embrassera et aura l'impression de se réveiller d'un mauvais rêve! Enfin, la justice sur Terre!

        _ Qu'est-ce que vous avez contre ça?

        _ Rien, à part que c'est une utopie! D'où vient selon vous l'égoïsme des riches, sinon de notre propre nature! Vous pouvez vous abusez vous-même, en vous donnant un ennemi commun, mais sitôt que vous l'aurez vaincu, vous vous dévorerez entre vous! C'est pas une classe qu'il faut combattre, mais la soif de pouvoir qui est en chacun de nous!

        _ Mais qu'est-ce que vous racontez! Il y a des exploiteurs!

        _ Oui, partout! chez le pauvre comme chez le bourgeois! Et peu me chaut au fond, car ils ne sont pas heureux! Mais vous, vous vous servez de votre lutte, pour masquer votre ego!

        _ Allez-vous-en! Vous êtes une des leurs!

        _ Vous savez ce qui est vraiment arrivé à votre père? Il s'est approché des enfants Doms et il a constaté avec horreur qu'il était comme eux! Sa bulle est apparue!

        _ Assez!

        _ A vous aussi il arrivera la même chose! Car le plus difficile, Igor, ce n'est pas de laisser aller sa haine ou sa violence! C'est justement de les réfréner, au profit de la compréhension, de la nuance, de la complexité, ce qui fait grandir! C'est là le vrai marchepied de la justice!

        _ On les mettra tous au pas... et ce sera enfin le bonheur sur Terre! Quant à vous, vous êtes une petite parvenue sans intérêt!

        _ Igor! intervint Tanaka!"

        Andrea haussa tristement les épaules! Elle savait qu'il était vain d'essayer de raisonner Igor et ceux qui lui ressemblaient! Les amener à lutter contre leur propre domination, c'était détruire leur monde protecteur et malheureusement faux! C'était comme les placer brutalement au sommet d'une montagne, en leur disant: "Respire!" Leur égoïsme confiné ne pouvait pas le supporter! La machine continuerait à être folle! Andrea embrassa furtivement Yumi et s'en alla!

     

                                                                                                          38

     

        Le député de gauche Durin était à la tribune de l'Assemblée de RAM! Il disait: "Mesdames, Messieurs, l'heure est grave! La planète brûle, nous le savons!

        _ De Marseille! cria quelqu'un!

        _ Silence, s'il vous plaît! demanda la Présidente de l'Assemblée.

        _ Evidemment, reprit Durin, il y a ici des trublions qui feront tout pour nier la gravité de la situation, car leurs intérêts sont ailleurs! dans le profit notamment! Mais c'est justement à eux et à ceux qu'ils représentent que je m'adresse!

        _ Oh! Eh!

        _ Laissez parler votre collègue! réaffirma la Présidente.

        _ Les scientifiques sont formels! tonna Durin. Le réchauffement climatique est bien plus rapide que prévu et nous pourrions très bientôt subir des problèmes autrement plus graves que la montée de la mer! RAM pourrait manquer d'eau et devenir un désert! Oui, Mesdames et Messieurs, c'est une menace bien réelle! Et que fait le gouvernement pendant ce temps-là? Que fait monsieur Nuit? Mais il donne des blanc-seing à ses amis les riches, les profiteurs, ceux mêmes qui nous ont entraînés dans cette galère, si je puis dire! 

        _ Oh! Eh!

        _ N'en déplaise au parti du député Morny, je ne fais qu'énoncer des faits! Quand, Mesdames et Messieurs, le gouvernement prendra-t-il ses responsabilités? Quand agira-t-il? Va-t-il attendre qu'il y ait la queue, pour avoir de l'eau? Bien entendu, les premiers qui souffriront de la soif, ce seront les petits, les écrasés, ce sera le peuple, Mesdames et Messieurs! Les amis de monsieur Nuit, eux, auront, comme toujours, à leur disposition tout ce qu'il leur faudra! Ils n'en finiront jamais d'épuiser la planète, pour satisfaire leur égoïsme!

        _ Oh! Eh!

        _ Bravo! Bravo!

        _ Le gouvernement, reprit Durin, est un assassin par son inaction!

        _ Oh! Eh!

        _ Bravo! Bravo!"

        Le député Durin passa encore devant les médias, puis il alla se coucher, fier de sa journée! Mais, à minuit, on donna des coups sourds contre sa porte! Furieux et encore à moitié endormi, il alla ouvrir! "Mais qu'est-ce que..? s'écria-t-il, quand il découvrit ses visiteurs!

        _ Coucou! firent ceux-ci. On a entendu votre discours à l'Assemblée et on est venu vous féliciter! Conquis, nous sommes conquis! Nous pouvons entrer?"

        Il y avait là des arbres, des fleurs et des animaux! Durin était tellement stupéfait qu'il ne fit aucun geste, pour empêcher tout ce monde de pénétrer dans son appartement! Bientôt, le salon fut envahi! C'était comme à la campagne! Les arbres encadraient le tout, montant jusqu'au plafond! Leurs feuilles tamisaient les lampes! A leur pied, de la mousse et des fleurs se faisaient belles et allaient et venaient joyeusement des oiseaux, des lapins, des mulots, des abeilles! Descendaient ici et là des araignées, déjà au travail!

        _ Mais... mais vous ne pouvez pas habiter chez moi! cria presque Durin.

        _ C'est si désagréable que ça? minauda une petite fleur.

        _ Nous tenions à vous exprimer notre admiration! fit un saule, qui ressemblait à une vieille sorcière. 

        _ Très bien, mais vous pouviez m'envoyer un message!

        _ Tsss! Tss! On dirait que vous ne nous aimez pas! coupa une musaraigne.

        _ Mais si! Mais si! Je vous adore! répliqua Durin!

        _ Mais non! Mais non! renchérit la musaraigne, qui balançait son museau de gauche à droite.

        _ Bon assez rigolé! s'emporta Durin. Vous m'avez remercié et maintenant dehors!

        _ Il voudrait me jeter à la rue! Moi, la vieille souche!

        _ Il voudrait me voir dans les dents du chat! gémit un moineau.

        _ Il nous voudrait sous du goudron! pleura une fleur.

        _ Sauf, vot' respect, m'sieur Durin..., fit un chêne, mais on a décidé de rester auprès de not' bienfaiteur! pas vrai les gars!

         _ Ouuuuais! Super! Hip! Hourra! répondit en chœur la nature!

        _ Mais ça ne va pas! Vous êtes complètement cinglés! hurla Durin! Je... je ne me sens pas bien... en votre compagnie! J'étouffe, voilà! Vous m'oppressez! Vous me dégoûtez même! Partez, je vous en supplie!"

        Il y eut un silence de mort, puis un rat lâcha un pet! Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase et Durin attaqua, mains en avant! Il frappa à droite, à gauche et en sueur, il se rendit compte qu'il se battait contre sa couette! "Ouf! Ce n'était qu'un affreux cauchemar!" se dit-il et il se leva pour boire un verre d''eau... "J'ai pas été bon sur ce coup-là, songea-t-il encore. J'ai pas à m'énerver comme ça! L'efficacité du discours en est diminuée!"

        Il se plaça devant la glace, fit briller une de ses couronnes, leva le bras comme pour calmer les ardeurs... Bon, tout était en place... Il n'avait rien perdu! Il était toujours le même, le tribun exceptionnel, qu'il admirait sans réserves! 

     

                                                                                                      39

              

         Bien que ministre, monsieur Nuit continuait à faire prospérer son entreprise et malgré la récente canicule, il projetait de construire une porcherie de 100 000 cochons! Le bâtiment s'étendrait sur la mer et il serait tellement gigantesque qu'on pourrait installer sur son toit des capteurs d'ondes gravitationnelles! Quant aux déchets, la solution était toute trouvée: il suffirait d'ouvrir des trappes et hop! à la flotte!

        Mais même monsieur Nuit devait convaincre  la population! Non qu'elle pût directement s'opposer au projet, car Nuit avait l'accord de ses pairs, mais il était devenu d'usage d'informer, de retenir les objections, de composer, de rassurer! Bref, l'heureux temps des décisions unilatérales n'était plus, remplacé par la volonté du dialogue, signe de progrès, de civilisation! Ou tout du moins il fallait donner l'impression qu'on respectât les autres, c'était le vernis indispensable à la réussite, qui protégeait des contestations forcenées!

        Nuit organisait donc des réunions, en compagnie du duc de l'Emploi, ce qui permettait aux deux hommes de se mettre en valeur, de faire leur "numéro" devant un public! Ils ne perdaient donc rien! Or, comme ils expliquaient combien leur projet, ainsi qu'eux-mêmes, étaient sérieux, surgit une opposition brutale! Des activistes écologistes interrompirent le débat, avec des pancartes, des slogans, qui disaient carrément qu'on ne pouvait plus bétonner! que la coupe était pleine! Pour eux, le monde devait changer absolument, s'il voulait survivre, ce qui impliquait que celui qui existait déjà fût devenu obsolète!   

        Evidemment, Nuit ne l'entendit pas de cette oreille! Comment aurait-il pu le faire? N'était-il pas au contraire à plein régime dans son rêve? Il se plaignit d'abord qu'on attaquât la démocratie! Il était justement là pour débattre et on l'en empêchait! Il se leva et tenta d'intimider les jeunes opposants avec sa carrure, mais ceux-ci demeurèrent fermes! Ils ne se sentaient pas coupables de paraître ainsi que des fanatiques, car ils étaient persuadés de s'adresser à des gens obtus et qui n'avaient aucun sens des réalités!

        C'était deux univers étrangers qui s'affrontaient! L'un désespéré et prêt à tout, l'autre plein de sa suffisance et qui ne se remettait pas en question! On était dans une impasse et ce fut le duc de l'Emploi qui perdit pied le premier! "Vous savez ce que je mets sur la table? cria-t-il debout. 400 emplois!" et il frappa effectivement la table!

        _ A quoi serviront les emplois, quand il n'y aura plus d'eau? lança un des activistes.

        _ Comment? Mais avec quoi tu vas bouffer? Avec quoi tes parents vont te nourrir? Hein?

        _ Justement! Cette question va devenir primordiale, à cause de votre putain d'ambition!

        _ Qu'est-ce que t'a dit morveux? Répète ce que t'as dit!

        _ Vous avez très bien entendu! J'ai parlé de votre putain d'ambition!

        _ Viens avec moi, morveux! Viens, on sa sortir et régler ça dehors!

        _ Vieux schnock! cria une jeune fille!

        _ Loups! Loups! hurla Nuit."

        Brax arriva avec deux ou trois hommes à lui et la bagarre commença! La confusion était totale et on échangeait des gnons dans tous les sens! Le duc de l'Emploi y allait gaillardement, car cela faisait longtemps qu'il se refoulait!

     

                                                                                                    40

     

        De nouveau, Owen Sullivan était en compagnie du Magicien, dans le Métavers! Ils cheminaient tous deux dans un chemin creux et c'était l'une des ces belles journées d'automne, où les feuillages flamboient, où la lumière devient plus douce, comme si elle s'apprêtait à mourir!

        "Si je comprends bien, dit Sullivan, nous détruisons la planète non seulement à cause du CO2 et parce que nous sommes toujours plus nombreux, mais aussi et surtout parce que le réchauffement climatique est en fait le reflet de notre énervement, de notre domination!"

        Le Magicien regarda son élève avec étonnement, car celui-ci avait fait bien du chemin entre-temps! "Plus nous supprimons de la nature ou plus l'exploitons, reprit Sullivan, et plus nous nous enlevons la possibilité de comprendre son message, visible à travers la beauté! Or, c'est un message d'espoir, de confiance! C'est un message de paix que nous détruisons, ce qui conduit à notre fin!"

        Il y eut une averse et ils s'abritèrent sous un arbre... Des gouttes tombaient dans une flaque et faisaient comme des yeux qui clignaient! Puis, le soleil revint et la promenade continua! La nature est neutre, si je puis dire, poursuivit Sullivan. Elle n'obéit pas à nos caprices et au contraire elle nous apprend la patience! Si les villes s'étendent toujours, c'est parce que la domination se nourrit de la domination! Elle ne peut pas s'apaiser! Il lui en faut toujours plus!

        Un oiseau aux couleurs vives passa au-dessus des deux hommes et ils cherchèrent à le reconnaître... Ils étaient toujours surpris par cette vie apparemment si pleine! Plus loin, un merle donnait l'alerte! "En soumettant la nature, en nous efforçant de la faire à notre image, nous nous privons de son message de paix et nous sommes en guerre contre nous-mêmes, inévitablement! continuait quasi rêveusement Sullivan. Car nous avons peur! Nous angoissons, puisque seule la beauté pourrait nous donner confiance, nous rassurer! Or, nous la piétinons, nous l'effaçons!

        Vous savez, Magicien, je crois que nous sommes horriblement pauvres! Nos luttes ne nous donnent aucune grandeur, aucune disponibilité! Nous sommes tout le temps en colère et en réalité, nous n'avons nulle force! Nous serions infiniment pitoyables, si nous n'étions pas perdus! Quand je regarde cette petite fleur blanche, avec ses étamines d'or, je me dis que notre folie est sans limites! Nous sabotons tout ce qui existe et pourtant nous ne sommes pas heureux! La moindre des choses, ce serait de demander s'il y a une solution, mais, au lieu de ça, nous affichons un visage haineux, prêt à mordre et à demander des comptes!   

        Ainsi va le cheval paniqué de la domination! Nous donnons des coups, avant d'en recevoir! Nous avons l'air de boxeurs! Quel est le message de la beauté, qui ne peut se séparer du message de la force, de la puissance, car nous ne pouvons rivaliser avec les éléments? Que nous dit-elle ou que nous chante-t-elle? Que nous murmure-t-elle, si nous savons la regarder? Mais qu'"on" nous aime! que nous ne sommes pas seuls! Ainsi voit l'enfant! Ainsi comprend-il les choses! Ainsi se tranquillise-t-il! Ainsi retrouve-t-il de l'espoir, de la force! Ainsi retourne-t-il vers les hommes, pour leur apporter sa paix! 

        Et nous coupons les arbres! Et nous rasons les talus! Et nous nous disons sérieux et que c'est nécessaire! Et nous supprimons ce qui pourrait nous rendre bienveillants! Et nous avons des visages de crapauds, de hyènes! Et nous nous écrasons les uns les autres! Et nous courons après nos chimères! Et nous méprisons la beauté, à moins qu'elle ne nous serve à épater!"

        Des rayons d'un jaune pâle signalèrent la fin du jour!   

  • Les enfants Doms, T2, (31-35)

    Doms31

     

     

     

     

                                         "Mon frère, il est champion du monde!"

                                                                         Le Grand bleu

     

                                      31

     

        L'orgueil dresse sa tête immonde! Elle est crêtée de rouge! Il a les yeux comme deux charbons, sombres, sans âme! C'est un colosse sous le ciel tempétueux! Il se met en marche! Où va-t-il? Il va vers les villes, symboles de sa puissance! Elles chantent son nom, celui de leur bâtisseur! "Investissements! Investissements!" crient-elles et il vient! 

        A chacun de ses pas, l'Orgueil écrase! Il abat des arbres, des talus, éventre des champs! Ses pieds répandent du ciment, du goudron! Après lui, la vie de la nature est impossible! Les animaux sont perdus et deviennent agressifs! Les plantes crèvent! La haine, l'agitation, la tristesse, la folie de l'Orgueil gagnent comme une épidémie! Mais le géant est aveugle: il avance les yeux sur son nombril!

        Des enfants se précipitent pour l'arrêter! Ils portent des pancartes: "Non à la porcherie! Non à la nouvelle route! Non aux énergies fossiles! Pitié pour la nature! La planète brûle!" L'Orgueil les regarde l'air sévère: on le ralentit! Il n'a que mépris pour ces sales gosses! Des rêveurs, irréalistes! L'orgueil, lui, est quelqu'un de sérieux! Il connaît les choses de la vie! Il sait que deux plus deux font quatre! que les enfants ne vivent pas d'amour et d'eau fraîche!

        En quelques gestes méprisants, il balaie toute cette marmaille! Il fait place nette, car on l'attend! Mais les gosses s'accrochent, se pendent à ses jambes, veulent atteindre la tête! Alors l'Orgueil sort des papiers et dit que détruire la Terre, c'est légal! Sur les documents, il y a plein de tampons et de signatures, mais les enfants savent à peine lire! Ils sont tellement malheureux qu'ils n'arrivent pas à se concentrer sur les papiers! 

        Ils ont l'air pitoyables, ou bien se montrent encore plus violents, si bien que l'Orgueil se secoue, les fait tomber et les piétine, en rigolant; son mépris éclatant au grand jour! C'est que derrière l'Orgueil se trouvent des charniers! Sous la terre dénudée et les arbres morts, il y a des cadavres! Ils dorment dans le froid et la boue! Ce sont tous ceux qui ont tendu un miroir à l'Orgueil, pour qu'il se voie tel qu'il est! Ceux-là ont été tués! torturés, avilis, violés, supprimés de toutes les manières!

        L'Orgueil se débarrasse des enfants! Il voit déjà les villes fortes et scintillantes, qui chantent son nom! Ici, ça sent la bouse! Le monde réel est là où il règne! L'Orgueil avance et c'est tout ce qui compte! Il ne supporte pas l'immobilité, le calme, la contemplation! Il ne sait même pas ce que ça veut dire! L'inaction l'effraie! Il ignore les vases grises, qu'un rayon transforme en argent éblouissant! Il hausse les épaules devant la patience de l'aigrette! Il n'admire pas les racines fortes de l'arbre, les houx mouillés qui s'illuminent, la paix de la pluie, la puissance des nuages!

        Tout cela est pour les enfants! L'Orgueil aime les bureaux, les assemblées, la hiérarchie! Il aime qu'on le salue, qu'on le craigne! Ainsi est le sérieux de l'Orgueil, sa gravité, son théâtre, son rêve! L'Orgueil est plein de mots importants et il construit un monde dont il est le chef! Il fustige les enfants! Il s'en gausse! Lui seul compte et ses plans! Il en a toujours! Des projets d'extension en veux-tu en voilà!

        L'Orgueil est la cause des larmes de demain! C'est lui qui pousse les enfants au désespoir et qui les rend agressifs! C'est un mur!

     

                                                                                                                  32

     

        Pendant ce temps-là, le roi Rimar et la reine Sarma remplissent la chronique mondaine! On ne voit qu'eux! Le couple se raconte aux journalistes, il expose sa vie! Rimar et Sarma dans leur nouveau salon! Leur bonheur! Leurs inquiétudes (on tremble pour eux!)! Rimar offre à Sarma un bijou de prix! Sarma achète à Rimar l'autociel de ses rêves! Le couple est comme en vitrine et c'est ce qu'il veut! qu'on parle de lui, toujours et tout le temps! Ainsi s'exerce sa domination, sous des airs anodins, quasi familiaux et donc innocents! Ainsi le couple échappe à l'angoisse de la vie, en s'en constituant le centre!       

        Evidemment, dans ce cas-là, il ne faut pas dételer, car sitôt qu'on n'est plus en haut de l'affiche, on tombe dans le vide! Pas de danger! Sarma était jeune et jolie et une source inépuisable de sujets! Rien que du côté de la mode, elle était éclatante! Elle osait tout et on suivait ses goûts, ses coups de cœur! un vrai messie! Les mâles guignaient un bout de peau! Les femelles jalousaient ses bottes!

        La reine faisait feu de tout bois, c'était la gloire! Elle était fière d'être une Numérique! Il y avait les Numériques et les autres! Ressembler aux héros des jeux vidéos, avoir leur perfection grâce à la chirurgie esthétique, était le must, le fin du fin! A ses réceptions, il n'y avait que des Numériques! C'était la nouvelle noblesse! Le peuple était grossier, en restant naturel, ce qui révélait son manque de moyens! N'avait-on pas déjà parlé des sans-dents, de ces gens incapables de se payer un bridge ou un implant?    

        Mais la reine Sarma avait aussi ses soucis: il ne fallait pas croire qu'elle n'eût pas elle aussi sa part de devoirs, de tourments! Le rôle de reine n'était pas de tout repos! Le roi Rimar devait trouver dans la reine un soutien indéfectible, elle était son équilibre, celle qui le réconfortait! Elle était son confident, sa secrétaire (car il oubliait tout! hi! hi!), mais aussi, bien entendu, son épouse intentionnée! La reine était au désespoir dès qu'elle prenait quelques grammes! Et si Rimar allait la trouver grosse et la délaisser? On comprenait son agitation!

        De son côté, le roi n'était jamais vraiment satisfait! Il bouillait! Commander RAM ne lui suffisait pas! Les problèmes sociaux l'exaspéraient! Il rêvait de grandeur, de renommée, de puissance! Il était trop tôt pour qu'il écrivît ses mémoires et pour qu'on pût le doter en plus d'un talent littéraire, ce qui aurait rajouté à sa carrure politique! Alors, il trouvait tout ce qui venait de Dominator vieux, dépassé! Les appartements de l'ancien maître étaient trop petits et sentaient le moisi! "De l'air! De l'air!" criait Rimar!   

          Il voulait de la lumière, de l'espace, du neuf, de la modernité! Les autociels devaient rutiler, impressionner! la vitesse, l'énergie se voir partout! C'était cela la puissance! la fluidité, le luxe, la propreté! Ainsi on ne sentait pas le temps, ni l'aspérité sociale! Ainsi on pouvait croire à son rêve et nier la complexité des choses, la différence! On était au sommet, seul; on dirigeait comme sur un nuage, entouré de clarté et d'efficacité! Si on n'était pas content, c'était parce qu'on ne le voulait pas! qu'on refusait l'effort!

        Ainsi allait Rimar! Il avait tout, mais ce n'était pas encore assez! Il manquait le rayonnement international, l'entrée dans l'histoire, la réputation du stratège, du politique hors pair, de l'homme de guerre! Rimar caressait donc toujours son projet d'envahir la Kuranie! Il rejoindrait ainsi les grands empereurs; son nom resplendirait au firmament! Il avait fait miroiter son idéal aux yeux de quelques officiers, eux-mêmes las de l'inaction, de la sagesse! On préparait un nouvel armement, des fusées aussi agressives que les courbes de la reine Sarma! une mort épurée! bien de son temps! numérique!

     

                                                                                                                 33 

     

        Pendant ce temps-là encore, vivait Garcia, estampillé schizophrène par RAM! Il est vrai que son quotidien n'était pas rose! Garcia était toujours la proie d'une terreur insondable! Il avait des crises! Il ne savait pas "naviguer" par temps calme, il fallait qu'il y eût la tempête! Une angoisse terrible était à ses trousses, le suivait partout, le menaçait et finalement s'abattait sur lui!  

        Pourtant, Garcia luttait de toutes ses forces contre elle! Il disposait bien entendu de médicaments, qui le transformaient en zombie, en un être insensible (la science ne fait pas de miracles!), ce qui ne l'arrangeait pas au fond, car Garcia était quelqu'un de cultivé: il aimait notamment l'histoire et la musique classique! C'était ses programmes radios et il aurait pu en faire ses délices, paraître de compagnie choisie et agréable, n'était son mal sournois, implacable!

        En effet, si Garcia écoutait une symphonie, c'était à tue-tête, fenêtres ouvertes, de sorte que les voisins en venaient à haïr la musique classique: un comble! Mais le silence, la mesure, la paix étaient interdits à Garcia! Son angoisse tapait dans les vannes! Elle affleurait au sommet de la digue... Elle clapotait là, prête déjà à déborder! "Non! Non!" suppliait Garcia, qui se raccrochait à sa musique comme à une bouée!

        Il soufflait, comme pour chasser sa peur! Il allait aux toilettes, qu'il bouchait tellement il était tendu, nerveux! Impossible de les nettoyer, de s'y consacrer! La menace d'une crise ne quittait pas Garcia! Il ne pouvait pas faire son ménage, car il lui était impossible de se concentrer, de se détendre! A peine se nourrissait-il! Il expédiait son repas surgelé, qu'il avait eu d'ailleurs bien du mal à acheter! Mais nulle préparation, amoureusement concoctée! Nul plaisir à attendre!

        Gracia fuyait toujours et c'était inutile! Son angoisse soudain éclatait, l'envahissait, l'emportait! C'était la crise! des cris à fendre l'âme! des plaintes, des gémissements! avec cette sensation que le cerveau s'ouvre en deux! Encore une fois Garcia était vaincu! Il n'était plus qu'un jouet dans les bras de sa peur! Il devenait comme fou! Où était-il? Comment on est en pleine tempête? Il hurlait, mais contre qui, contre quoi? Il se battait contre lui-même, il ne pouvait gagner!

        La crise transformait Garcia en un robot, lui faisait jouer des scènes, dont tout le monde pouvait être témoin! Car Garcia sortait dans la rue et là, il remettait un être imaginaire à sa place! Il lui criait: "T'as compris? T'as saisi?" L'"autre" devait montrer que maintenant il avait reçu le message, mais ce n'était pas suffisant! Garcia l'injuriait, lui passait un des ces savons! Et tout était mis sur la table! toute l'époque était vouée aux gémonies! Les politiciens étaient véreux! les femmes des s...! etc., etc.! C'était qu'on lui avait fait mal à Garcia et à chaque coup qu'il assénait, il demandait à l'"autre": "D'accord? T'es d'accord? T'as pigé? " Et la voix tonnait, de sorte que l'"autre" avait tout intérêt à faire oui de la tête!

        Evidemment, Garcia effrayait! On demanda bientôt son départ... et on l'obtint, car le propriétaire qui louait à Garcia était quelqu'un de puissant... et les gens de pouvoir se reconnaissent, s'entendent comme larrons en foire! Ils sont juste plus polis, avec des manières! Gracia dut partir, retrouver une institution, où il ne serait plus libre, où du personnel, lui-même maltraité, lui ferait subir mille avanies! Et on vit Garcia revenir tout de même une fois, pour revoir son ancien logement!

        Il l'aimait bien, même s'il n'y avait pas été protégé des crises, même s'il y avait souffert comme un damné! Car Garcia y avait évolué, y avait gagné un "peu dans le vent", réussissant à mieux contrôler son mal! En effet, Garcia est plein de bonne volonté! Si on arrive à lui parler, sans lui faire peur, calmement, avec raison, Garcia essaie d'être meilleur, ce qui est héroïque, car il a été écrasé il y a bien longtemps! On l'a pulvérisé, de sorte qu'il n'est plus que cendres, qu'il n'a plus aucune conscience de sa valeur, d'où sa crainte de s'échapper à lui-même! d'où son épouvante!

        Mais pourquoi raconter tout ça, alors que c'est le couple Rimar et Sarma qui nous captive! Qu'il soit heureux et occupe toute la place, n'est-ce pas là l'important?

     

                                                                                                                34

     

        Monsieur Nuit perd les pédales! Il est ministre de Rimar, mais ce qu'il voulait, c'était la place de celui-ci, la première! C'était commander, régner sur RAM! C'était d'être le numéro un, le phare! Et le voilà avec un poste de sous-fifre, aux ordres d'un tel, d'un gamin en plus! Il y a quelque chose qui ne va pas! Et Nuit enrage, trépigne, invective, tape dans sa cage! Il perd tout contrôle! D'où cela vient-il?

        Il faut rembobiner l'histoire de Nuit pour comprendre sa colère! Au fond, Nuit n'a jamais travaillé! Il a bénéficié de l'héritage de son père, qui avait fait fortune! Nuit est né avec une cuillère d'argent dans la bouche, mais il s'est créé un tout autre personnage: celui qui est arrivé par ses efforts et son talent, un vrai self-made man! au nez creux pour les affaires! Ainsi, Nuit peut crier à qui veut l'entendre qu'on réussit, à condition de le vouloir! que rien n'est impossible! que le monde appartient au plus fort!  

        Mais, en réalité, Nuit s'est contenté de faire fructifier son pactole, sous les conseil avisés de son milieu! Le dehors, Nuit ne connaît pas! Il est dans sa bulle! C'est un enfant Dom, mais de l'ancienne génération, celle qui ne connaissait ni la mondialisation, ni le Net! celle qui sortait à peine de la domination physique, ce qui donne à Nuit l'apparence qu'il est plus sociable que Rimar! Mais c'est un dominant, qui ne connaît que ce rôle et qui voit les dominés comme des faibles!

        Or, le voilà dans une situation d'échec! Il n'est plus le maître, à cause de son ambition, car c'est en voulant plus que Nuit s'est exposé et qu'il n'a pas réussi! Mais c'est insupportable pour Nuit! C'était comme si on crevait sa bulle! Il rugit, il a peur! La différence existe! L'inconnu frappe à sa porte! Il n'y a pas que Nuit, il y a d'autres personnes! Le sol se dérobe sous lui, comme si la mort était bien réelle! La mort, cette différence suprême, qui est toujours victorieuse! Comment l'accepter si on ne sait pas perdre?

        Nuit frappe du poing, fait sursauter Brax, le chef de sa sécurité et des Loups! Il effare aussi Morny, le député de droite, présent également dans le bureau! Par contre, il laisse rêveur le docteur Web, qui, comme d'habitude, du canapé admire ses chaussures bien cirées! "Ils sont partout! s'écrie Nuit!

        _ Mais de qui parlez-vous? interroge Morny. 

        _ Mais de nos adversaires! Je vous dis qu'ils sont partout! Ils grouillent, ils complotent! Ils nous "baisent", vous entendez Morny!

        _ Je vous entends Nuit, mais j'avoue que je ne vous comprends pas très bien...

        _ Mais ils sont tous de mèche! Ils mentent, Morny! Ils mentent comme des arracheurs de dents!

        _ Certes, la gauche n'est pas exempte de défauts...

        _ Mais où est-ce que vous êtes, Morny? C'est tout le monde qui ment, à commencer par les médias! Ils nous disent comment penser, Morny! Ils avancent! Ils nous bouffent la cervelle! Il faut se battre, sinon ils vont nous avaler! Ils sont là dehors! C'est la bien-pensance, Morny! Elle est en train de nous émasculer! Voilà ce qu'elle fait! Les homos, les trans, ils veulent not' peau! On est la chiffe de demain!

        _ Vous êtes surmené, intervint Web! Vous ne croyez pas que chacun essaie d'avoir une vie, de se construire! Chacun a ses problèmes, vous savez! Il n'y a pas de vaste plan!

        _ Vous n'êtes pas fiable, Web! Vous êtes au plus offrant! Je sais ce que je dis! RAM est envahie par la racaille! On est déjà de la prochaine charrette! C'est prévu! Ils ne perdent pas une seconde! Il faut se défendre, se barricader! RAM est à nous et ils ne l'auront pas!"

        Un silence plana sur la pièce... La peur fut sentie comme un courant d'air! Et si Nuit avait raison? "Vous voyez le feu en bas? reprit Nuit. Il est rouge!

        _ Non, il est vert! rectifia ingénument Brax.   

        _ Non, il est rouge! fit Nuit. Si vous le voyez vert, c'est parce qu'ils veulent que vous le voyez comme ça! "

        De nouveau le silence plana dans la pièce...

     

                                                                                                              35

         

        Depuis quand RAM a perdu son respect pour la beauté de la nature? Pourquoi la ville ne la comprend-elle plus? Il existe pourtant un temps où les hommes divinisaient les éléments, ne serait-ce que parce qu'ils en avaient peur et qu'ils ne les maîtrisaient pas! Chaque tribu avait son chaman, son sorcier, son druide qui percevaient les choses de l'esprit, qui donnait un sens spirituel à la "création"!

        Bien entendu, la domination animale, qui est en nous et qui est devenue psychique, nous pousse à nous développer inexorablement, à nous libérer de toutes les entraves et nous nous sommes rendus maîtres de notre environnement, au point de le mettre en danger! Il est possible alors que le message de la beauté n'ait jamais vraiment été compris, sauf par quelques uns et qu'il n'appartient pas au passé, mais à l'avenir! Il est à découvrir!

        Cependant, la situation étant de plus en plus tendue pour RAM, la ville obéissait à son réflexe! Elle renforçait son égoïsme ou sa domination, d'où les courants populistes qui y faisaient florès! C'était déjà ce réflexe qui l'avait conduit au bord du précipice, mais, loin d'en prendre conscience, elle appuyait sur l'accélérateur, pour une chute encore plus radicale! Moins les homme se montraient solidaires et plus ils perdaient pied! Le bébéisme montait comme l'eau qui bout!

        La haine et le mépris s'étalaient sans vergogne! Le culte de soi, notamment dans les médias, était à son paroxysme! On y voyait des gens habillés comme des cosmonautes ou à demi-nus, dans des décors luxueux, comme si la nature n'existait pas! Jamais on n'avait été aussi loin de la réalité! On voulait être une idole, bien que ce fût justement ce chemin qui nous détruisait! On continuait comme avant! On bétonnait en parlant de modernité, d'emplois, comme si la canicule n'avait pas gagné les premiers rounds!

        Mais comment arrêter des gens que le moindre vide, dans leurs agendas, effrayait? qui fuyaient à toutes jambes, dès qu'ils sentaient le silence, la majesté de la nature? qui se saoulaient incessamment d'eux-mêmes? qui angoissaient, s'ils n'utilisaient pas dans la journée leur autociel? Comment les apaiser? leur ouvrir les yeux? N'étaient-ils pas au contraire certains d'être les seuls à être lucides? RAM ressemblait à un train fou, avec des voyageurs perdus!

        "Je vous ai fait venir, Cariou, dit Nuit, pour que vous alliez parler aux... enfants Doms, comme vous les avez appelés, et notamment à Rimar! Il faut que ces gamins comprennent que le pouvoir n'est pas pour eux, mais qu'il incombe à des hommes mûrs! Dominator vous faisait confiance et je suis son exemple!"

        Cariou eut un léger sourire, puis il répondit: "Ce que vous voulez Nuit, c'est que je dégage les enfants Doms, pour que vous deveniez président!

        _ Mais oui, comment des enfants pourraient-ils nous gouverner, faire notre bien?

        _ Parce que vous, vous le pouvez?

        _ Mais certainement! Je m'en crois capable!

        _ Vous savez, Nuit, c'est plutôt vous qui êtes à plaindre... Vous ne connaissez pas la paix! Vous êtes plein de colère et de haine! Autrement dit, vous n'êtes pas heureux!

        _ Mais la vie n'est pas une partie de rigolade!

        _ Ah bon? Je pensais que vous vouliez faire le bien? Mais j'irai voir Rimar, c'est entendu! Il doit me rester quelques verroteries!"

  • Les enfants Doms, T2, (26-30)

    Dom31

     

     

     

                                         "C'est quoi vot' genre?

                                           _ Un type comme vous!

                                           _ Eh ben alors?"

                                                                       Le Magnifique

     

                                  26

     

        Aracnus mangeait dans son donjon, son fidèle serviteur à ses côtés... "Pouah! Ce monde est affreux! s'écria Aracnus, qui lisait aussi le journal. Viols, crimes, violences! Tout part à vau-l'eau! A cause des technocrates, des intellos du pouvoir! La mondialisation, la mondialisation! Ils n'ont que ce mot à la bouche! Et nous? Et le pays? Ils le trahissent! Ils galvaudent l'héritage de nos pères! Snif!"

        Le vieil Aracnus se moucha, avec un carré de toile sale, puis il reprit: "On permet tout! On accueille les étrangers! On perd notre identité! Ah! Je me rappelle les ancêtres et la fleur de lys! Tous blancs qu'on était! On avait les manières! On était poli, attentif, serein! On protégeait le faible! Le pauvre trouvait toujours à manger! On remplissait nos devoirs! Tandis que maintenant... Evidemment, toi, tu dis rien, Sanar! Toi, ton problème, c'est la justice sociale!  

        _ C'est moi le serviteur!

        _ Eh, eh, oui! Il faut bien que quelqu'un le soit! Cependant, ne me dis pas que je traite mal! Tes gages sont assez conséquents!

        _ C'est que vous avez du mal avec les sous!

        _ Peuh! T'es jamais content de toute façon! Pour toi, le fléau, c'est le patronat! Tous des profiteurs, pas vrai?

        _ Et pour vous, le mal, c'est les étrangers!

        _ Et raisonneur avec ça! Me voilà bien servi! Mais dis-moi, combien il fait dehors?

        _ Toujours pareil! 50°!

        _ Hein? Hum! On me fera pas croire que c'est la faute de l'homme! Encore une de leurs niaiseries!

        _ A la ferme, ils racontent que c'est le feu de la Terre qui remonte!

        _ Les imbéc...! Hum, ouais, et comment ça va là-bas?

        _ Ils ont faim! Tout le bétail est mort, à cause de la sécheresse!

        _ Hein? Hum! faudra quand même qu'il paye le fermage... Enfin, on verra! C'est vrai que par cette chaleur... Tout ça ne serait pas arrivé, si on avait conservé la fleur de lys! Notre pays avait jadis un beau rayonnement, mais on s'est vendu au plus offrant!

        _ Vous parlez d'un temps où j'étais un esclave...

        _ Tu as entendu?

        _ On eût dit un craquement...

        _ Et pas qu'un p'tit! Va voir, s'il te plaît!"

        Sanar monta l'escalier, car le bruit venait du haut, puis il revint: "Une partie de la toiture s'est écroulée! dit-il.

        _ Mon Dieu, ce n'est pas possible! Je n'ai pas l'argent pour réparer! Et où trouver un artisan, par cette chaleur?

        _ C'est le lierre qui a fait tomber le toit! Depuis le temps que je vous dis qu'il nous ronge!

        _ Ah! Je t'en prie! Ne m'apprends pas à gérer mon château! Le toit serait encore en place, s'il n'y avait pas toute cette boue, ce monde en déliquescence! La faute en incombe aux politicards!

        _ Non, au patronat!"

     

                                                                                                         27

     

        "Comment va le système? demande Edouard de La Remontrance...

        _ Il ronronne!

        _ Bien! Bien!"

        La Remontrance est le directeur du journal le plus important de RAM! C'est un homme grave, plein de componction et de charité et chaque matin, il prend place à son bureau, pour discuter du journal, avec son plus proche collaborateur... Celui-ci s'écrie: "Il faut quand même que nous parlions des enfants Doms! Leurs exactions sont nombreuses!

        _ Doucement! Doucement! Combien de fois ne vous ai-je pas dit qu'il faut positiver! Le lecteur doit se trouver beau dans le journal! Voilà pourquoi nous avons le plus gros tirage! Avec nous, le monde est plein de bonnes initiatives et le lecteur est bon!

        _ Mais... mais le mal existe!

        _ Certes, mais il n'est pas dans le lecteur! Le mal relève de la loi, car certains d'entre nous, malheureusement, ont péché et satisfont coûte que coûte leurs appétits! Mais le mal est une affaire de la justice et aussi... de la morale, d'où mes éditoriaux!

        _ Evidemment, il faut que je vous laisse maintenant... Mais, dans votre édito, dénoncez un tant soit peu le comportement des enfants Doms! Ils traînent les gens dans la boue!

        _ Disons que je rappellerai les grands principes et chacun verra où est son devoir!" 

        Laissé seul, La Remontrance contempla RAM par la fenêtre: on voyait à perte de vue des gratte-ciel grisâtres, jusqu'à la mer qui scintillait là-bas et qui était pourtant empoisonnée! Evidemment, se disait La Remontrance, la ville avait bien changé depuis son enfance, elle n'avait pas cessé de s'étendre, mais c'était surtout le pays qui avait été bouleversé! Il y avait eu la montée des eaux et la désertification! La Remontrance se rappelait la campagne, avec ses villages rassemblés autour de l'église! Tout était à sa place à cette époque!

        Le dimanche, à la sortie de la messe, on allait acheter des pâtisseries! On se saluait et la vie était sûre! Le souffle de la mondialisation n'était pas encore passé par là, avec son mélange des cultures, sa complexité économique! Bien sûr, le bourg avait ses ivrognes, ses brebis galeuses, mais on ne se tirait pas dessus dans la rue! Ce n'était pas seulement le réchauffement climatique qui avait emporté tout ça, mais les vannes qui protégeaient de l'étranger, de l'extérieur, avaient comme cédé brutalement et totalement! Une sorte de frénésie, liée à un danger indéfinissable, n'avait plus quitté les esprits! Il avait fallu dire adieu à la paix des places ornées de géraniums!

        La Remontrance se rapprocha de son bureau, où le journal du jour était grand-ouvert... Il le feuilleta... Après l'international, le sujet bien entendu était RAM et ici une association fêtait ses dix ans! Là, un départ en retraite et là-bas, une mesure pour mieux prendre en compte les déchets! Nous étions pleins de bonne volonté et c'était ce que voulait La Remontrance! Mais le mal ne demandait qu'à surgir et il fallait prévenir, éclairer, redonner du sens! Le directeur du journal s'attela à son éditorial, destiné comme il se devait à la une!

        "La situation internationale est tendue, commença La Remontrance, des ménages souffrent à cause de l'inflation! Peut-on s'en sortir par le simple égoïsme? L'histoire montre que non... Euh... Plus que jamais nous devons faire preuve de solidarité! (Oui, ça, c'est bien!) Le partage doit être une valeur commune! N'oublions pas que le voisin a peut-être besoin de nous! Euh... Il y a des priorités, des enjeux et... ils sont graves! Euh... Il ne faut pas le faire le mal, mais rester vigilants! C'est notre cœur qui est conduit à répondre!"

             Peu à peu, dans la pièce qui s'assombrissait, le bureau ressemblait de plus en plus à un autel!

     

                                                                                                     28

     

        RAM n'en finissait pas de se déchirer! C'était comme si la prise du pouvoir, par les enfants Doms, avait libéré toutes les haines nourries à l'égard des adultes et de leur hypocrisie! Notamment, des activistes écologistes faisaient scandale! Ils jetaient de la soupe sur des œuvres d'art ou bien ils n'hésitaient pas mener une lutte violente contre des projets industriels ou d'urbanisation!

        C'est qu'entre-temps la situation s'était dégradée! Les coups de boutoir de la canicule conduisaient à un autre scénario: en plus de la montée de la mer, la ville pouvait subir des sécheresses sans précédent et à force elle manquerait d'eau! un comble pour cette métropole maritime, qui aimait plus que tout la fraîcheur! Il était même possible de voir l'océan se retirer, avec une pollution et des algues vertes devenant des digues non voulues et s'asséchant de plus en plus! Le cauchemar d'une ville assoiffée, à la merci du désert, prenait forme!   

        Cependant, que les activistes écologistes fussent des enfants Doms, cela était évident! Ils méprisaient totalement les adultes et n'avaient aucune confiance en eux! La brutalité, la radicalité de leurs actions révélaient qu'ils étaient dans leur monde et que celui-ci devait s'imposer! Il n'y avait pas de médiation, mais un affrontement direct; les activistes se jugeant les seuls responsables! Autrement dit, ils avaient le droit et même le devoir de prendre les choses en main, de diriger, d'apparaître comme les dominants ou les maîtres!

        Leur haine était pourtant moins nocive que celle des autres enfants Doms, car elle s'était mise au service d'une cause plus large, plus essentielle que leur ego! Ils trouvaient la force de tenir tête aux adultes, dans la certitude qu'ils agissaient pour le bien de tous, au regard du péril qui menaçait la planète! Ils étaient révoltés par l'égoïsme et l'inertie des adultes, au point d'avoir l'impression d'être devant un mur, qu'ils devaient mettre à bas! Car, il faut le rappeler, c'était bien aussi l'aveuglement, la surdité et la dureté des adultes qui avaient créé les enfants Doms!  

        D'un autre côté, ces actions "idéalistes" faisaient rire Rimar et sa cour! Le roi ne les empêchait pas, car tout ce qui pouvait miner les adultes était bon selon lui, mais il voyait là des enfantillages, des naïvetés! Rimar était un véritable trou noir! Seul lui comptait! Il était la fin du monde! Tout devait lui être assujetti! Son besoin de plaisirs était infini! Son monde clos était une sorte de mort, un vide sidéral! Il est vrai que l'égoïsme est inépuisable, car rien ne peut vraiment le satisfaire, l'apaiser! Qu'est-ce qu'il faut à l'homme, pour qu'il s'étourdisse, ne voie pas le temps et la misère de sa condition?     

        Chez les adultes, bien entendu, on réagissait, on s'offusquait, on parlait de terrorisme écologique! A droite surtout, on était fébrile, car l'ordre était menacé! Mais la gauche, qui depuis longtemps avait ses aises, n'aimait pas du tout non plus se voir contrariée! N'était-ce pas elle qui avait le monopole de la contestation et ne lui coupait-on pas l'herbe sous le pied? Même si la pollution venait plutôt des profiteurs et des riches, la gauche trouvait aussi son compte dans de grandes constructions, qui faisaient l'orgueil de RAM!  

        Au fond, les adultes ne comprenaient pas du tout les enfants Doms! Ils croyaient et ils avaient toujours cru qu'eux-mêmes étaient raisonnables, que leur hypocrisie, ma foi, s'avérait nécessaire et que leurs ambitions jouaient sur la société, comme le vent dans les voiles! C'était se tromper sur le cours de l'histoire, car jusque-là notre "folie" avait été masquée par une folie encore plus grande, celle des guerres! Maintenant, les enfants Doms, la crise économique et la dégradation rapide des conditions climatiques plaçaient les adultes devant leurs contradictions, leur impuissance et leurs réponses étaient plus ou moins bonnes!    

        Notamment, un grand nombre avait recours à la solution la plus facile! au repli sur soi! au souverainisme ou au populisme! On criait: "Y en a marre", comme s'il existait une autre solution efficace et évidente! Le bateau coulait, mais on voulait tout de suite rentrer à terre, en montrant son exaspération! La belle affaire! C'était du bébéisme! Mais allez raisonner des égoïstes peureux!

        On avait là des comportements qui dépassaient en grotesque ceux des enfants Doms! Mais les adultes ajoutaient leur sclérose dans leurs attitudes! Ils n'avaient plus la fraîcheur des enfants Doms! Leurs réactions étaient bien plus laides, venimeuses et leur violence, bien plus redoutable, ne demandait qu'à se libérer! Dame, le pouvoir et le profit trouvaient des obstacles! L'orgueil s'impatientait, enrageait, grinçait telles les vieilles girouettes!     

                                        

                                                                                                     29

     

        L'enfant faisait de nouveau face à l'adulte et il était en pleine tempête! L'adulte était hors de ses gongs! On eût dit le Cap Horn! La fureur de l'adulte bouillonnait, éclatait telles les déferlantes démesurées et elle donnait des coups de boutoir dans le cerveau de l'enfant, ainsi que la vague cogne le rocher, avec des bruits de canon!

        L'enfant soutenait le choc! Il restait debout, du moins en avait-il l'impression! Mais il existe un stade, où l'esprit comme la chair, ne réagissent plus! A force de souffrir, ils deviennent insensibles! Mais cela ne veut pas dire que les coups ne portent plus! Ils laissent encore leur marque et produiront leurs effets bien plus tard! Seulement, il existe une veille, une sorte de résistance passive, qui atténue l'agression, la neutralise, comme si l'individu n'était plus là! Même les bourreaux ont des problèmes!

        Mais qu'est-ce qui peut faire perdre tout contrôle à l'adulte? Qu'est-ce qui peut le rendre aussi destructeur, aussi cruel envers un enfant? Ici, l'enfant aurait-il commis un crime? A-t-il volé? Non, c'est bien pis! L'enfant résiste à la domination de l'adulte! Il a osé discuter de son pouvoir! Il remet en question la justesse de son autorité! ce qui rend fou l'adulte! Comment? Cette chair que j'ai enfantée se retourne contre moi, me critique, me juge! Quel scandale! Quelle énormité! Ce n'est pas possible! C'est un cauchemar!

        C'est que l'adulte en question ne vit que pour son orgueil! C'est celui-ci, qui n'est qu'un autre nom pour la domination, c'est celui-ci qui garantit l'équilibre de l'adulte, qui le protège du monde extérieur! L'orgueil est un dieu d'airain! C'est une statue qui toise les autres! Or, son rejeton, le fruit de ses entrailles, agit comme une puce, qui démange, comme un cancer, qui inquiète et qui ronge! comme une fissure, qui lézarde la surface lisse du bronze!

        L'orgueil ouvre des yeux épouvantés! Le serpent entoure sa jambe et c'est lui qui a créé cette horreur! Le mal est dans la maison même! L'adulte en est fou! Son orgueil lui fait perdre toute mesure! Que dit-il à l'enfant? Qu'assène-t-il à l'âme fragile et délicate? Comment tord-il la jeune pousse? Il dit à l'enfant qu'il est menteur, sournois, paresseux, manipulateur! bref, qu'il est une abomination! Et l'enfant encaisse, comme le rocher résiste à la vague, sous des bruits de canon! 

          L'orgueil est ivre, sa fureur est extrême et l'enfant est au garde-à-vous! Mais ce n'est pas vrai... A l'intérieur, il n'est plus qu'une épave! Le navire a cédé depuis longtemps! L'enfant regarde dans l'écume le désastre de sa destruction! Il contemple ses morceaux danser dans le ressac! sans gémir! L'océan continue de frapper sous un ciel vide, tout au plus d'une faible lueur jaune! Il n'y a pas d'aurores par ici! ni de joie, ni d'espoir, ni de matins triomphants! ni de sourires, ni de rêves! Tout cela est oublié! L'adulte continue de marteler, il semble qu'il ne puisse jamais s'arrêter! Qu'entend l'enfant dans le vent? qu'il est méchant, sournois, manipulateur, vicieux? Peu importe! L'enfant n'est plus ici, ni ailleurs!

        Il devra plus tard se reconstruire! refaire une belle coque, s'il veut de nouveau voir ses voiles se gonfler et sentir le vent de l'espoir! Mais toujours il doutera, se soupçonnera d'être mauvais! La base restera fragile! Mais, au fait, qu'est-ce qui a fait l'enfant si persistant? Qui lui a donné ses yeux, pour qu'il révulse autant l'adulte? Qu'est-ce qui habite ainsi l'enfant? Que voit-il? Pourquoi trouve-t-il l'orgueil ou la domination si haïssables? Comment peut-il avoir la dureté du diamant?

        L'enfant sera souvent triste... Il aura de l'amertume et rêvera de vengeance, de justice... Mais il pourra aussi connaître la paix, pas l'orgueil!

     

                                                                                                 30

     

        L'orgueil est un roi qui le nie! C'est une crapule sous les airs du mendiant, sous la grimace du dévot! C'est un singe plein de componction! C'est le pouvoir qui circule dans son sang! C'est le contrôle, la domination son métier! Nul n'échappe à l'orgueil! Il trône d'autant mieux qu'il se ment, qui dit qu'il est pauvre, qu'il ne veut que le bien de tous, qu'il en appelle à la responsabilité!  

        L'orgueil est implacable! C'est une machine, qui casse les autres comme des pierres! C'est un sournois! Sa main s'étend partout, dans l'ombre! Elle n'aime pas le soleil et elle brise les os en secret! L'orgueil frappe dans le dos et jette le couteau immédiatement! Il n'a rien fait, mais il jouit de son crime! L'orgueil est tranquille, il respecte les lois! la morale! Mais quelqu'un gémit à côté! quelqu'un se vide de son sang!

        L'orgueil est sourd et même innocent! C'est l'intégrité même! Un modèle de vertu! Ainsi, l'orgueil peut reprendre, sermonner, châtier! L'orgueil est lâche! Il n'aime pas l'affrontement! Quand il est acculé, il envoie ses durs, ses assassins! La révolte est matée! La terreur fonctionne! L'orgueil respire, les pieds dans le sang! La mort lui redonne de l'espoir! L'orgueil s'absout, se pardonne, se choie, s'adore! Il est sans tache, toujours immaculé, toujours irréprochable, c'est un exemple!

        L'orgueil contrôle! Il danse sous sa grimace! Il contemple le pays dont il est le maître! Il parle aux âmes qu'il commande! Il en attend de la servilité, des révérences, des baisers sur les doigts! L'orgueil bénit! Il se croit l'arc-en-ciel de la région! Il se nourrit de sa puissance, comme un cochon! L'hommage a pour lui la douceur du miel! Mais l'orgueil est un cadavre vivant! Quand personne ne le regarde, c'est une araignée monstrueuse! 

        Il existe un pays de la lumière, où vont les flûtes et les rires! Il existe un pays où vont les chants et l'innocence, où le bonheur rayonne! Il est un pays doux, où les nuages sourient aux passants! où les fleurs sont des copines! où les herbes ondulent sous le refrain du vent! Il est un pays où tout scintille, où tout est trésor! C'est un pays pour l'enfant qui chante et qui danse! C'est le pays de l'enchantement! Là, l'enfant est pur, car sans soucis, sans haine! Tout y est merveille!

        L'enfant parle aux oiseaux et il est l'enfant du ciel bleu! L'enfant est beau, nullement triste! La pierre du chemin est son amie! L'escargot brille et le papillon l'ignore ou lui ouvre ses ailes! C'est le pays doux de l'enfant! Ecoute le murmure de l'eau! Il rit, n'est-ce pas? Sens le bois, comme il sent fort, comme il est dur, n'est-ce pas? Respire cette fleur et son parfum magique! Comme ça embaume! L'enfant est ici chez lui, sous les doigts de la lumière! La perle d'eau est le bijou de l'enfant! La feuille rouge son cœur! La terre son sommeil!   

        Qu'a-t-il à faire de l'orgueil? Celui-ci habite un château lointain, sous le ciel noir et l'orage! Les sorcières y sont pleines de fiel! Des instruments de torture se trouvent au sous-sol! Les geôles résonnent de cris, les murs ont des traces de sang! Tout y est confusion, désordre, terreurs! C'est le château noir, triste, avec des serviteurs maussades et vils! Où est la rose emperlée, fraîche? L'orgueil est un désert, une machine de guerre!

        L'enfant chante dans le soleil et sous la pluie! Il est chez lui dans l'Univers!  

        L'orgueil gémit, pleure sur lui-même! Il ne sait pas quel est son malheur! Il souffre! Il n'a qu'à donner! qu'à dire qu'il ne comprend pas, qu'il veut être comme l'enfant! Rien de plus facile! Suffit d'aimer, d'être simple et même idiot! Comment? Il faudrait que je perde le pouvoir?  que je connaisse moi aussi la peur et le froid? que je ne sois pas dans une totale sécurité? Comment? Je ne serais pas l'idole? Je connaîtrais moi aussi l'anonymat?

        Eh! mais je ne suis pas demeuré, moi! dit l'orgueil! Je suis important! Les dents de l'orgueil réapparaissent! Des dents d'acier! Le piranha est de retour, dans une eau surchauffée! C'est un bouillon de sang qui se prépare! Car l'orgueil est fou, malade! C'est une vieille qui sanglote sur son tas d'or!  

  • Les enfants Doms, T2, (21-25)

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                               "Je voudrais te donner plus, Billy!"

                                                           Midnight Express

     

                                    21

     

        L'enfant était triste... Il regardait la pluie tomber et tout était gris, noir, sale, comme le monde! A table, l'enfant mangeait en compagnie de ses parents, mais il avait l'impression  d'être avec les spectres de l'égoïsme et du mensonge! Bien sûr, la discussion était animée, la vie apparemment battait son plein et on parlait de batailles, de personnages, de victoires, mais ce n'était pas le pays de l'enfant, il en était étranger et il voyait cela comme un théâtre! Lui, l'enfant, habitait le désert de la tristesse et son cœur était mort depuis longtemps!    

        L'enfant était seul! Combien d'injustices, de larmes? C'était cela le pays de l'enfant! Tenez, voici mon cœur! Et ils le piétinèrent avec une sorte de rage! L'enfant regardait son cœur meurtri, sanglant, souillé, en ne pleurant pas! Même cela il l'avait appris! ne pas pleurer! garder ses larmes! Il était devenu dur, comme de la pierre! On ne pouvait plus l'atteindre! Il était mort! Quand cela? Il ne se rappelait plus! Mais on pouvait jouer avec son cœur, qu'est-ce que ça pouvait faire? Où était l'enfant? Dans le royaume de la tristesse!

        Qui es-tu l'enfant? Rien! Ou peut-être une plaie! Comment t'appelles-tu? Excusez-moi, mais mon nom me fait mal aux lèvres! Tu as bien des amis? Oui, les filles sont comme des soleils! Mais il y a la nuit! Il y a l'abîme! Il est partout, même dans les soleils! Il est sans fin! L'amertume est mon lot! Mon désespoir est tellement grand que je ne peux pas en parler! Il y a un mot qui me fait rire! C'est le mot justice! Hi! Hi! C'est un joli mot, pas très éloigné du mot vérité d'ailleurs! La justice! Il y a des adultes qui parlent de justice sociale! Il y a donc des bourreaux qui réclament la justice! Quelle farce!  

        L'enfant ne voulait qu'aimer... Il était fait pour cela et ils l'ont brisé! Ils lui ont dit qu'il était coupable, mauvais, menteur! Il s'est vu comme une charogne puante! L'innocence est un oiseau que l'enfant regarde s'envoler! L'enfant est un esclave! Chaque jour, il marche au fouet, pour pousser la charrue! la charrue de l'existence! Mais les maîtres de l'enfant sont des fourbes! En secret, ils se réjouissent, ils ont du plaisir, du contentement! Chut! Il ne faut pas le dire! Sinon..., c'est double peine! C'est la tempête! Il faut obéir, celer sa bouche, son âme! ne plus espérer! mourir! tuer en soi toute révolte! Il faut survivre! La rage dehors est infinie! Elle flaire! Elle cherche la faille, le signe de vie, la querelle! Le silence, le mur, la tranquillité, l'orage s'éloigne, le contrôle est passé!

        L'enfant ne rêve plus! Il est mort depuis longtemps! Il est plus vieux que les adultes! Ce sont eux les enfants! Il y en a qui s'amusent, qui sont pleins de rires et de fêtes! Tant mieux! Mais ce n'est pas le pays de l'enfant! Lui doit se surveiller, être prêt pour la catastrophe! Il doit rester vigilant! Le mal est partout! Il peut survenir à tout instant! Ceux qui s'amusent l'ignorent, mais l'enfant le sait! On peut lui demander ses papiers subitement! mettre sa chambre sens dessus dessous! C'est un contrôle! On peut l'agonir d'injures! le presser comme un citron! On peut chercher la faille, le défaut, le signe de vie, mais l'enfant s'en moque! Il est inatteignable! Il appartient au royaume des morts!

        Il a dit: "Voici mon cœur, piétinez-le!" et maintenant il le regarde avec indifférence! Qu'est-ce que ça peut faire? Le mot justice, hi! hi! Non, mais sans blague! Y en a qui réclament la justice? Ils ne savent même pas ce que c'est!

        L'enfant regarde les nuages gris... Il doit s'habiller, faire ceci, cela... Que dit le psy au rescapé des camps? Ah oui, vous êtes trop complaisant avec vous-même! Reprenez-vous, mon vieux! L'enfant ne doit pas s'attendrir! C'est lui qui est en faute, pas les adultes! Dame, ils font tout pour que l'enfant soit heureux! Ils travaillent, pour lui payer des études, etc., etc.! L'enfant est un robot, qui ne peut même pas aimer sa peine! la respecter! Son cerveau gonfle! C'est son refuge! C'est là qu'est sa puissance, dans ses méninges! L'enfant est un cerveau anormal! Sa puissance psychique est sans pareille!

        L'enfant sort de chez lui... Il a son Narcisse, il est paré! Ainsi va l'enfant Dom!

     

                                                                                                              22

     

        L'adulte aboie! Que dit-il? Que crie-t-il? Qu'il faut que les choses changent! que l'enfant doit travailler! qu'il faut qu'il arrête de se croire le centre du monde! parce qu'on se crève à la tâche, pour subvenir à ses besoins! Il est hors de question que ça continue ainsi! Il y a des choses plus importantes que l'enfant!

        L'adulte aboie! L'adulte martèle! L'adulte assomme! Il détruit! Il frappe! Il fustige l'égoïsme de l'enfant! Il lui fait peur! Il lui dit que le monde des adultes est dur! qu'il faut travailler, travailler dur! que lui, l'adulte, est plein de sacrifices! que lui aussi voudrait s'amuser, comme l'enfant, mais il ne peut pas! Il a des devoirs! 

        L'adulte jure! Il est scandalisé! Il n'en revient pas de l'égoïsme de l'enfant, de sa paresse, de son laisser-aller! Il en est révolté! L'adulte jure qu'il n'a pas de plaisirs! que la vie est dure! qu'il faut en mettre un coup, que si chacun faisait comme l'enfant, était aussi égoïste que lui, le monde deviendrait zinzin! qu'il n'y aurait plus qu'à jeter l'éponge!

        L'enfant se sent coupable, haïssable! Il a peur! peur des coups, de la colère! Il dit qu'il comprend, qu'il regrette, qu'il deviendra meilleur! L'enfant a peur de décevoir! Il demande pardon! il supplie même! Il regrette! Il ne fera plus la faute! C'est promis! Il va changer!

        Bien, bien, fait l'adulte! Le message a porté! L'adulte est plus calme! La tempête s'apaise! Voilà l'adulte radouci! Il dit encore quelques mots, il se veut un peu complice, entraînant, comme s'il regrettait lui aussi de s'être tant emporté! Il inspecte encore, hume un peu l'air, puis, il s'en va enfin!

        Où va-t-il? Il raconte comment il a remis dans le droit chemin l'enfant! Il se justifie auprès d'un autre adulte! Il explique, il goûte à nouveau sa colère! Il en reprend un petit peu, il en fait sentir les échos! Il se donne raison! Il s'enivre encore, alors que l'enfant, lui, est tremblant! L'enfant demeure à vif! Il est choqué! Il n'est plus qu'une plaie, un bourdonnement! C'est un fantôme, qui doit saluer l'adulte, avant d'aller à l'école!

        L'adulte l'encourage, le menace encore et l'enfant enfin s'échappe! Dehors n'existe pas! L'enfant est choqué! Le monde extérieur est un brouillard! Car l'enfant n'est pas encore revenu à la conscience! L'enfant est malade, sans le savoir! Il est hébété! Il est le monde! car il n'a que lui! L'enfant est dans un gouffre, insondable! d'une tristesse infinie! L'incompréhension est le seul cosmos de l'enfant! Injustice est le nom de l'enfant!

        L'enfant se sent haïssable et devient muet! Il obéit aux ordres! Il est dressé! Il doit tout prévoir, même de rire! quand il le faut! L'enfant doit savoir tout faire! C'est une question de survie! L'enfant est attentif! toujours en alerte! Il est vieux! C'est un vieux soldat! un vétéran, sans âme! Il écoute, il guette, il attend, c'est son job! Il doit toujours être prêt, s'il veut moins souffrir!  

        Mais que voit l'entant? qu'entend-il? que comprend-il? Mais que l'adulte s'amuse! que l'adulte se gave, prend, prend encore et prend toujours! qu'il n'y a nul sacrifice chez lui! qu'il ment! que l'adulte est plein de boue, qu'il dénigre, méprise, qu'il écrase! L'adulte est plein de fêtes! Il est centré sur lui-même! Seul son égoïsme existe, sa personne! Il n'est préoccupé que de lui-même! 

        L'adulte jouit et a oublié l'enfant! Il a jeté le fruit, la pelure! L'adulte en critique d'autres! Où est sa charité? L'adulte rêve de pouvoir! Où est sa piété? L'adulte fait comme il veut! Où est sa contrainte? L'adulte se gave, n'en perd pas une miette! L'adulte est faux, méchant, haineux! Il se paye de mots! L'adulte est soûl, repus à cause de ses plaisirs, sous les yeux de l'enfant!

        La colère monte dans l'enfant! un cri! un désir de vengeance, de justice! Pourquoi l'enfant respecterait-il l'adulte? parce que celui-ci a peur, qu'il est aveugle, que la vie est dure? Pourquoi l'enfant serait plus intelligent que l'adulte? Le désespoir de l'enfant est réel, pas celui de l'adulte!

        L'adulte est plein de fêtes et il dit qu'il travaille! Ainsi pense l'enfant Dom, prêt à détruire l'adulte!    

        

                                                                                                            23

     

        L'enfant est seul, toujours! Dans la rue, il est une petite machine à penser, une vrai pile électrique! Il dégage de l'énergie, de la force, il se consume, mais il ne peut pas faire autrement! Il est son monde! Il n'existe que par la pensée! A chaque instant, il doit avoir le sentiment de soi, car il est seul et seul dans un milieu hostile, sur lequel il ne peut pas compter!

        Bien sûr, l'enfant est entouré d'adultes, il est toujours dépendant! Il connaît les codes, il sait comment ça fonctionne! Il dit: "Bonjour madame, bonjour monsieur!" Il est très poli, c'est un bon enfant! Dame, il faut de l'argent, ne pas brusquer le système, pour être tranquille! L'enfant peut paraître irréprochable, un véritable enfant! Ce qu'il n'est pas cependant!

        L'enfant a pesé, jugé l'adulte et il ne l'aime plus! L'adulte a trahi, a failli, il est faux, injuste, violent! Il est hypocrite et une source de peines! L'enfant est plus mûr, plus intelligent, plus réaliste, plus clairvoyant! Ce n'est pas vanité de la part de l'enfant, c'est malheureusement un constat! Car l'enfant aurait bien voulu s'amuser, être léger, être enfant, mais il a dû réfléchir, apprendre à survivre, à se construire, à se donner lui-même les réponses à ses questions! C'est lui l'adulte, l'affranchi, et au fond le maître!

        C'est lui qui voit, prévoit, sait! Mais, comme il n'est encore qu'un enfant, tout cela est dissimulé! Pourtant, partout où il va, l'enfant domine! Il est le maître, le dieu! Car autour il n'y a rien, que du vide, que de l'hypocrisie, de la lâcheté et de l'égoïsme! L'enfant n'a aucune confiance dans le monde des adultes! Il le méprise! L'enfant ne peut que compter sur lui-même! S'il n'est pas le chef, s'il ne brûle pas, si son psychisme s'éteint, alors l'enfant disparaît, est désintégré par la peur!

        L'enfant ne se repose pas! Il s'épuise, il se consume! Il ne peut pas dormir! Il a peur! Les adultes mentent et c'est comme ça qu'ils croient vivre! Le psy aussi ment et c'est comme ça qu'il croit avoir les réponses! L'horizon de l'enfant est vide! L'enfant est amer, car l'adulte a failli, est un clown! La politique, l'économie, le sexe, la guerre, le réchauffement climatique, tout cela accable l'enfant! Où est l'espoir? se demande l'enfant! Où sont les réponses? Où est la sécurité? L'enfant ne rêve que de dormir, de se reposer! C'est déjà un vieux soldat, qui lutte contre le sommeil! Il doit continuer à veiller! Il ne peut pas faire autrement!

        L'hypocrite est forcément irresponsable! Il peut écraser l'enfant, car il se persuade qu'il le fait justement! Puisque lui-même, l'hypocrite, ne prend pas de plaisirs, parce qu'il travaille et que c'est le sens qu'il donne à sa vie, alors il peut écraser l'enfant, sous l'idée du devoir, du sacrifice! Parce que l'hypocrite a peur et qu'il dit qu'il n'a pas peur, il peut se moquer de l'enfant qui a peur! Il l'humilie volontiers, il le détruit par le mensonge, la fausseté! Il le trompe et l'enfant va vers son malheur!

        L'enfant Dom est là, sage comme une image! C'est un bon petit enfant! Il dit: "Bonjour madame, bonjour monsieur!" et on le caresse et on lui sourit! Il a même l'air idiot! Mais l'enfant Dom ne perd pas le nord! C'est un vieux soldat! Il guette déjà sa proie! Car il est le maître et il ne saurait tolérer de rival! Sous son air innocent, c'est une machine à penser, une vraie pile électrique! qui demain asservira! humiliera, commandera! sera sans pitié! Car son cœur est vide!  

     

                                                                                                           24    

     

        A quoi rêves-tu l'enfant? A la vérité, la justice, à la reconnaissance, au bonheur! Tu n'es pas heureux? Tu n'as pas d'amis? Tu ne t'amuses pas? Non, je sais que le mal est là, mais les autres ne le savent pas! Les autres ne le voient pas ou ne veulent pas le voir! Si tu méprises ou écrases, tu fais le mal! Si tu veux le pouvoir, commander, diriger, te sentir supérieur, parader, tu fais le mal! Tu ne travailles pas, tu fais le mal! Travailler, pour moi, c'est de ne pas faire le mal!

        L'enfant est dans sa bulle et il travaille! Il réfléchit, en même temps qu'il crée sa bulle! Il prend son Narcisse et lui demande: "Dis-moi que j'existe! que j'ai de la valeur, que je ne suis pas seul! Dis-moi comment faire! quelles sont les réponses!" Et le Narcisse lui renvoie le monde avec son mensonge, sa fausseté et le monde demeure incompréhensible à l'enfant! Le monde perd l'enfant et lui-même, car le monde se détruit à cause de son mensonge! Travailler, c'est ne pas faire le mal! Ce n'est pas pointer!

        L'enfant est comme un alpiniste: il est collé à la paroi! S'il lâche la prise, il tombe! Si l'enfant ne comprend pas le monde, s'il ne peut pas le changer, il en devient le maître! Seul lui compte, accroché à la paroi! Ainsi naît l'enfant Dom! Etre le maître, c'est exister! Le monde tourne autour de soi et non l'inverse! Le monde est commandé et n'est plus effrayant! L'enfant est dans sa bulle et il commande! Il est le maître et n'a plus peur, car le monde, c'est lui!

        L'enfant Dom est une fleur serrée sur elle-même! L'enfant Lumière est une fleur ouverte! L'enfant Dom concentre, l'enfant Lumière rayonne! L'enfant Dom est terrible, épuisant, l'enfant Lumière est apaisant et léger! L'enfant Lumière est un sujet d'étonnement pour l'enfant Dom, qui voudrait la force et la paix de l'enfant Lumière! Car l'enfant Dom est perdu! Il croit qu'il n'y a que le commandement, la domination! Il ne croit en rien d'autre!

        Pour l'enfant Dom, le sexe est comme un verre d'alcool! Il est forcément brutal, sans tendresse, sans amour, car il est la distraction, l'échappatoire! Il est la seule chose, avec l'alcool, qui arrête la tension, la concentration de l'enfant Dom! Le sexe est pour l'enfant Dom comme de l'eau dans le désert! L'enfant Dom saute dessus et s'enivre! Il veut s'y perdre, ne plus réfléchir, s'en abrutir! L'enfant Dom ne connaît pas la caresse, ni la tendresse! Il est dur, comme le monde!

        L'enfant Dom ignore la beauté! Il ne sait pas ce que c'est! L'enfant Dom ne voit que lui-même, il ne regarde pas la beauté! L'enfant Dom est une citadelle dans la ville! Il est dur comme le béton! Il ne connait pas la gentillesse des fleurs, ni la majesté des nuages! Les jeux de l'eau le laissent indifférent! Il trouve la nature ou la beauté ridicules! C'est l'enseignement des adultes! La beauté n'a pas de secrets, elle est accessoire! Ainsi parle l'adulte, qui détruit son monde et donc lui-même!

        D'où vient l'enfant Lumière? Mystère! Il aurait dû devenir un enfant Dom! C'est la pente! Le dur entraîne le dur! L'enfant Dom n'a pas eu de jeunesse! Il n'a pas eu d'innocence! Il ne voit rien autour de lui, pour lui donner de l'espoir! Le monde est pour lui un cirque! L'enfant Dom connaît le froid du vide sidéral! Il éprouve le vertige que lui cause l'immensité du cosmos! Il se raccroche à lui-même, pour ne pas sombrer, être pulvérisé!

        L'enfant Dom voit les adultes continuer à se mentir, comme les moucherons s'agitent dans la toile d'araignée! L'enfant Dom joue les affranchis, les durs, car c'est lui le maître! Mais au fond il est perdu, il n'est qu'un enfant! Seul l'enfant Lumière l'étonne et l'attire! Comme il voudrait la paix de l'enfant Lumière, car elle résiste à l'enfant Dom!

     

                                                                                                           25

     

        Le rideau bleu de la nuit se lève et le jour apparaît! Le théâtre du Nécessaire commence! La queue des véhicules mène à la ville et sur la scène le premier acteur joue son rôle! C'est l'élu et il chante: "Si j'agrandis ma ville, c'est parce que c'est nécessaire! Si elle s'étend toujours plus loin, c'est parce que c'est nécessaire! Il faut des logements, des infrastructures, parce que c'est nécessaire! Sinon la ville meurt! Je ne fais que le nécessaire! Je suis au service de la population! Je ne veux que son bien! que le bien de ma ville!"

        Il tourne plusieurs fois sur lui-même, alors que la musique, sur un air entraînant, l'accompagne! Il reprend: "Je fais juste le nécessaire! Je ne suis pas ambitieux! Je n'ai pas envie qu'on parle de ma ville, comme d'une réussite! Je ne veux pas qu'on me parle de moi! Je sais me tenir tranquille! Je ne suis pas angoissé, si je ne fais rien! Je sais rester sage! Je ne suis pas égoïste, ni vaniteux! Je suis juste prisonnier du nécessaire, ouais! prisonnier du nécessaire!"

        Le chœur: "Juste prisonnier du nécessaire! Il est juste prisonnier du nécessaire! Si sa ville s'étend! s'il bétonne tant et tant! s'il coupe les arbres, s'il détruit, c'est parce qu'il est prisonnier du nécessaire! Il dirige les Eaux, la Métropole, le journal, le pétrole, le foot! Il est copain avec le promoteur, les entreprises, le monde entier! Il est cosmique, juste parce que c'est nécessaire! Il veille sur toi, parce que c'est nécessaire! Vois! Il est juste prisonnier! Sa geôle est la raison! Il n'est pas ambitieux, méchant! Il n'aime pas le pouvoir, mais juste le devoir! Vois! Verse ta larme! Car un héros est né! Il est pur! Regarde ses ailes d'ange! Il monte au ciel pour toi!" 

        A cet instant, l'élu est tiré par des câbles vers le haut de la scène, alors que se déploient dans son dos des ailes d'ange! Il reprend: "Je rejoins mon dieu, mes déesses! C'est la nécessité, la raison! J'ai éclairé le monde, fait son bonheur, j'ai montré la voie! Les égoïstes, les irresponsables de toutes sortes, les cœurs avides peuvent changer, en suivant mon exemple! Regarde mon œuvre: des kilomètres de béton, alors que la planète s'écroule, surchauffe, s'assèche! J'en ai mis en coup, pas vrai! J'ai tout détruit, mais je ne regrette rien, c'était nécessaire!"   

        Le chœur: "Vois ce héros! Vois ce martyr de la raison! C'est nécessaire! Suis son exemple! Mens comme un arracheur de dents! Fausse toutes les pistes! Sinon tu n'y arriveras pas! C'est nécessaire de mentir! Saccage! Saccage! c'est nécessaire! Bétonne, bétonne, c'est nécessaire! Le monde brûle, s'assèche, mais tu auras été juste!

        L'élu: Et l'emploi!

        Le chœur: L'emploi! Loi! Loi!

        L'élu: Responsable!

        Le chœur: Sable! sable!

        L'élu: La grandeur! Ma ville jusqu'à l'horizon! Je danse sur ma ville! Je m'enivre d'elle!

        Le chœur: Prisonnier du nécessaire! Prisonnier du nécessaire!

        L'élu: Oh! Viens dans ma ville! Fais la queue avec ta voiture! Rejoins mon cœur, le chaudron de mon âme! Vois comme tout ça bouillonne! C'est la modernité, la nécessité!

        Le chœur: Prisonnier du désert! Prisonnier du nécessaire!

        L'élu: Je ne suis pas égoïste, ambitieux, vaniteux! Je ne me mens pas! Je ne trompe personne! Je suis juste nécessaire!

        Le chœur: Prisonnier du nécessaire! Prisonnier du désert!

        Un technicien: Y a plus d'eau... Coupez! Y a plus d'eau!

        Le chœur en sourdine: Juste nécessaire! Juste nécessaire!

        L'élu en arrière: Suis mon exemple! J'ai éclairé le monde!

        Le technicien: Ben, y a plus d'eau! Faut arrêter la pièce!

        Le chœur: Juste nécessaire! Juste nécessaire!

        L'élu: La raison! la nécessité!

        Le technicien: Normalement là, je fais pleuvoir! Mais c'est plus possible! Y a plus d'eau!

        L'élu: Quoi?

        Le chœur: Prisonnier du désert! Prisonnier du désert!"

  • Les enfants Doms, T2, (16-20)

    Dom29

     

     

     

                                           16

     

        "Pourquoi pleures-tu?

        _ Je pleure sur les hommes! répondit le ciel.

        _ Et quand tu ne pleures pas?

        _ J'ai les yeux secs et durs! C'est la canicule!"

        C'est un terrain vague dans RAM et deux hommes s'y regardent à distance! Le vent chahute leurs cheveux ou fait grincer quelque carcasse! Puis, les deux hommes se rapprochent l'un de l'autre... Ils ont le visage grave et enfin... ils se serrent la main! C'est Piccolo et le professeur Ratamor qui se réconcilient! Mais soudain un coup de feu et une pierre éclate aux pieds de Piccolo!

        "Mais c'est un piège! s'écrie-t-il.

        _ Mais non, je vous assure..., réplique le professeur!"

        Un nouveau coup de feu et un peu de poussière s'élève à côté! "Venez!" fait le professeur à Piccolo et tous deux se mettent à courir, pour se jeter dans un trou! Deux autres détonations et le bord du trou se fragmente! Piccolo et le professeur baissent la tête, puis ce dernier se relève et crie par-dessus le trou: "C'est toi, Lapie?"

        Une voix forte leur parvient, quoique lointaine: "Un peu qu' c'est moi, Ratamor! Allez, fais-moi plaisir, montre ta tête!

        _ Qui c'est? demande Piccolo.

        _ Une psy que j'ai humiliée!

        _ Seigneur!

        _ Ecoute Lapie, reprend Ratamor, laisse partir Piccolo! Il n'est pour rien dans cette histoire!

        _ Négatif! Y aura pas d' témoins! De toute façon, c'est un pervers narcissique comme toi! Vous êtes tous pareils!

        _ Un pervers narcissique? fait Piccolo à Ratamor.

        _ Oui, bon, répond le professeur, quelqu'un qui est égoïste et dévalorisant! On va pas faire un cours ici! Faut trouver un moyen de s' tirer d' là!"

        Piccolo montre alors la bouche d'un conduit à moitié enterré... Ratamor a d'abord un frisson, puis hausse les épaules, en signe de résignation, et les deux hommes entrent dans le conduit et se mettent à ramper, l'un à la suite de l'autre. Cela descend légèrement et mène à un rebord, où les deux hommes peuvent se redresser, en contemplant un courant boueux des plus répugnants!

        "Un égout! s'écrie Ratamor. Autrement dit une impasse!" A cet instant, un léger bruit métallique leur parvient et à peine le mot "grenade" échappe-t-il aux deux hommes qu'ils plongent dans le cloaque, tandis que des flammes viennent lécher sa surface!

     

                                                                                                    17

     

        Un peu plus loin, ils émergent, se regardent et continuent de nager jusqu'à un petit quai, où ils peuvent sortir du liquide, s'asseoir et souffler! "Elle a bien failli nous avoir! dit Ratamor.

        _ Oui, c'est un problème que la science ne comprend pas!

        _ Hein? Mais de quoi vous parlez?

        _ De la passion! du feu qui brûle en nous!

        _ Ah! Pardon! Nous l'étudions sous toutes les coutures! C'est chimique, psychologique, sociologique, etc.!

        _ Ben voyons, la raison qui explique la passion, alors qu'elle en est justement l'opposé! Vous autres, scientifiques, vous êtes aveugles: vous démontez le monde sans pouvoir le reconstruire!

        _ Nous comprenons le monde et nous pouvons même le recréer!

        _ Non, ce que vous en faites est amputé et incohérent, ce qui entraîne notre angoisse! La seule raison nous perd! Vous voyez cette toile d'araignée?"

        Piccolo se leva et s'approcha de la toile: "Vous, vous pouvez me dire, fit-il, que nous avons là un arthropode et vous pouvez m'expliquer comment il construit sa toile et c'est déjà admirable! Cela devrait vous enchanter, mais au lieu de ça, puisque vous avez compris le phénomène, vous n'avez plus de sentiments! La magie n'opère plus, car vous êtes le maître! l'adulte, le responsable, le gars à qui ont la fait pas!

        _ Vous exagérez, Piccolo, comme d'habitude!

        _ Pour ma part, je suis ravi jusqu'au fond de l'âme! Quand je vois ces perles de rosée sur la toile, je me dis que c'est d'une grâce infinie, que jamais un homme ne pourra produire quelque chose d'aussi génial! même si c'est le résultat d'un phénomène naturel! Je me sens en sécurité, Ratamor! Car je ne suis pas le maître! Il y a infiniment plus grand que moi! Je peux alors être sans haine, parler d'amour et donner de l'espoir!

        _ Mais la science donne des solutions! C'est elle le progrès! Quand vous serez malade, on en reparlera!

        _ Mais la passion ne doit pas être détruite au profit de la raison! Elle n'est pas l'ennemie de l'homme, quelque chose d'anormal, bien au contraire! L'homme qui se croit seul et responsable de son avenir ne peut pas guérir de son angoisse! Il est submergé par les problèmes, il n'est plus l'enfant confiant, d'où nos sociétés chaotiques! Nous avons tout et ne sommes pas heureux! Cela devrait vous frapper!

        _ Mais je n'ai pas votre illusion, moi! J'ai besoin d'être objectif!

        _ Mais vous avez encore plus besoin d'innocence et de légèreté! de rire! Ce n'est pas vrai?

        _ Ah! Ah! Si sans doute!

        _ Alors pourquoi refusez-vous la clé de la beauté? C'est votre ego qui y renâcle? Vous ne croyez tout de même pas que je puisse être paisible, en me mentant à moi-même, si?

        _ Mais il s'agit d'accepter la dure vérité! C'est cela être un homme! Je me tiens debout avec ma raison... et j'accepte ma fin!

        _ Et moi, Ratamor, je brûle! Je brûle! Je suis un fleuve de lumière!"

     

                                                                                                        18

     

        De nouveau, la reine Beauté parcourait RAM, avec tout son éclat! Elle était dans le feuillage d'or, qui s'illumine avant l'hiver! Elle couvrait les arbres de sa dentelle de lumière et la ville de son ciel d'un bleu doux, seulement troublé par de légers cheveux blancs!

        Elle disait aux habitants: "Regardez-moi! Voyez comme je suis infinie et comme je vous aime! Ainsi, vous vous sentirez en sécurité! Vous n'aurez plus peur et vous serez gonflés d'espoir! Vous êtes mes enfants et vous n'avez donc rien à craindre! Vous êtes mes enfants et comment je pourrais vouloir votre malheur! Je veux au contraire vous rendre heureux et regardez -moi, regardez ma beauté et vous verrez combien je vous aime!"

        Mais la reine Beauté s'égosillait, criait en vain, car nul habitant ne faisait attention à elle! Elle laissait tout le monde indifférent! Ce qu'elle disait ne touchait aucune oreille! On était complètement sourd et on ignorait sa présence! Non, chacun avait bien d'autres préoccupations! Chacun avait beaucoup de soucis et s'agitait! Chacun était troublé, sérieux, se montrait maussade, voire hostile ou agressif! Eh! Mais c'est que l'abîme nous entoure!

        Mais qu'est-ce qui nous tourmente à ce point? Mais c'est nous-mêmes, c'est notre nombril, notre ego! Suis-je fort, belle? Voilà ce qui nous tracasse! Dame, c'est là notre angoisse! "Où sommes-nous? Est-ce que je suis bien? Ai-je du succès?" se demande notre amour-propre et voilà tout notre sérieux! La reine Beauté à côté nous crie qu'elle peut nous donner la confiance et le bonheur, mais nous n'en avons cure! Nous préférons notre nombril et nos inquiétudes!

        Pire, comme à chaque fin d'été, RAM était sur les nerfs! La température baisse, les vacances sont terminées, la routine reprend et le début de l'hiver, c'est un peu comme si la mort approche! On se mettait donc en grève, pour montrer son mécontentement, sa colère! On défilait dans RAM, avec des visages déterminés: "A bas les profiteurs! A mort les riches!" C'était le grand bal de l'hypocrisie! C'était la fête de l'impasse! C'était l'amour-propre qui cherchait sa truffe!

        La reine Beauté, autour du cortège, resplendissante, magnifique, infinie, clamait: "Regardez-moi et vous serez en sécurité! Vous voyez comme je vous aime! Dans une seule goutte d'or, il y a plus de magnificences que dans tous les palais! Comment pourrais-je vous abandonner et ne pas vous aimer d'un amour infini! Si je suis autant généreuse pour la moindre feuille, comment pourrais-je me montrer avare avec vous?"

        Mais les habitants n'en avaient cure! Ils criaient: "La justice pour tous! Des salaires décents! De l'argent, voilà ce qui va me rendre heureux! Le riche au poteau!" Et ceux qui ne manifestaient pas se tortillaient, s'inquiétaient, se hérissaient et se demandaient: "Est-ce que je suis bien, fort ou belle? Où sommes-nous? Qu'est-ce que c'est que ce monde? Pourquoi ai-je peur? Oh! j'ai peur! Mais est-ce que je suis bien, belle ou fort? Des salaires décents! Une bonne assurance! Une belle voiture! Une mutuelle! Une bonne retraite! Je suis le plus fort! la plus belle! Mais peut-être ai-je un peu trop de fesses? Ah! Si j'avais dix centimètres de plus! plus d'argent! La sobriété énergétique, je m'assois dessus! Et les profiteurs?"

        Ainsi allaient les habitants de RAM, à côté de la reine beauté, qu'ils ignoraient totalement! Ainsi viendront le ciel noir et la pluie froide...

     

                                                                                                          19

     

        RAM est maudite! RAM est maudite! Elle a été construite sur un ancien lieu sacré, qu'elle a profané! Il y avait des esprits qui dormaient et la ville les a réveillés! Ils se sont mêlés aux habitants et maintenant ils les tourmentent, les harcèlent! Ce sont des djinns, des farfadets, des démons que d'antiques sorciers avaient réussi à emprisonner et à enfermer dans les entrailles de la terre! Mais RAM la maudite les a bousculés, dérangés et ils se vengent!

        Le fantôme est près de toi et il te dit: "Comment sera demain? Aujourd'hui, tu as à manger, mais plus tard? Ton eau coule du robinet et si elle venait à s'arrêter! Et cette douleur à la hanche? Et ta fille? Et les phoques, t'y penses aux phoques? 15%, c'est pas vingt! Tu es bien là, tu es sûr? A ta place, je me méfierai!

        Ton silo est rempli, mais tes choux, est-ce qu'ils vont venir? Tu trouves pas que ton tracteur fait un drôle de bruit? Ah, parce que tu crois que la subvention, tu l'auras tout le temps? D'accord, t'as gagné au loto, mais tes amis, tes parents, est-ce qu'ils vont pas vouloir tout prendre? T'es riche, mais le vendeur se moque de toi! C'est un voleur, il va t'avoir!

        Regarde ton salaire, il bouge pas! Par contre, la crise, elle, elle bouge! "Ils" augmentent les prix! Ils te pompent! Ils se gavent, tandis que toi, tu es là dans le froid et il faut qu' t'ailles au boulot! Non, mais tu les vois pas rigoler! T'es la poire! Mais si, t'es la poire avec un grand P! Si seulement, t'avais un peu de courage, tu te rebellerais! Mais t'es une lavette! une lavette avec un grand L!

        Ton porte-monnaie est à sec, mais pas celui du profiteur! Lui, il est à l'aise! toujours! Y a ceux qui se gobergent et les autres! Tu es leur esclave! Il faudrait leur tordre le cou à tous! Regarde comme ils te méprisent, te toisent! Y 's' marrent, sûr! C'est toi le benêt! T'as bien sorti les poubelles, au fait? Tu vas voir tes factures! Et puis ta voiture va bien tomber en panne! Et bing, le garagiste va s' rembourser sur ton dos! C'est de bonne guerre! Lui aussi est plumé!

         D'accord, ton entreprise marche bien! Ton CA est en progression, mais qu'est-ce que ça veut dire? Une coupure d'électricité et hop, tu plonges! Tu licencies! Tu mets des gens à la rue! Toi, le capitaliste, le parvenu! Mais non, ta femme n'a pas d'amant! J'ai rien dit là-dessus! Je me permettrais pas! D'accord, faut quand même y penser! T'as la mine un peu grise, à causes des soucis! Tu vieillis, quoi! Eh! Eh! ça joue!"

        Chaque jour, les démons prennent leur revanche! Ils rient, ils tiennent les habitants de RAM sous leur coupe! C'est comme s'ils les fouettaient, leur enlevaient toute joie, toute paix! Ils gâtent tout! Ils sont dans les aliments, les habits, dans chaque chose! Ils pourrissent chaque moment! Eux seuls s'amusent! Les habitants sont leurs marionnettes! Ils exultent!

        Dès qu'ils voient un visage souriant, ils fondent sur lui! "T'es heureux avec ta nouvelle veste! font-ils. T'as raison, elle est belle! Et puis tu l'attendais depuis si longtemps! Tu t'es privé pour l'avoir, bravo! Mais est-ce qu'elle ne tire pas un peu sur le côté? Il semble qu'elle soit un peu juste... Enfin, ce que j'en dis, je ne suis pas spécialiste! Mais tu ressens tout de même une gêne? Voilà! Et puis les boutons, c'est pas du solide ça! Tu la renverrais pas au vendeur? Non, non, j'ai rien dit, trop de peine pour ça!

        Eh! Eh! Tu vois pas un peu qu'un SDF bave dessus! Dame, ceux qui font des sondages, peuvent même eux aussi postillonner! De toute façon, c'était perdu d'avance... Tout est fini! On continue de s'agiter, mais on sait bien que c'est en pure perte! T'as de la haine? Tu viens de te faire plaisir et tu fais la gueule! Oh! Oh! T'es peut-être malade? Bi ou même tripolaire! Paraît qu' c'est pire! T'es peut-être pas là finalement! Schizo! t'es schizo! C'est ça! j'ai mis le doigt d'ssus! Il est schizo, le mec!

        Easy! easy! J' plaisante! T'as des palpitions? Le mal gagne, que veux-tu! "Ils" t'ont bien eu, tu sais! Ils se sont servis de toi et maintenant, ils te jettent! Où çà? Mais dans leur sale éternité! Tu l'as dans l'os! Et le temps file, bon sang! Moi, à ta place, j' passerais à la vitesse supérieure! Tu veux être servi, oui ou non? Laisse pas passer ta chance! Prends! Ils ne donneront pas! Si tu t'imposes pas, personne ne viendra te chercher! Bouge! Fonce! Crois en toi! Non, mais regarde ce peureux!

        Allez, ma vieille, on s' laissera plus faire! Fini le temps où t'étais gentille! Le mâle, maintenant, on le broie! Il est out! C'est l' vagin qui triomphe! C'est toi, la numéro une! A condition qu' t' en mettes un coup! SPA à dix neuf, pour tes rougeurs! Quoi, t'as envie de pleurer! T'en as marre? T'es épuisée? T'es bien restée une gonzesse! Oh! Comme j'ai eu tort de miser sur toi! Quoi, tu voudrais aimer, espérer, rêver! Oh! Oh! t'es une "loseuse", ma parole! Rien! Y a rien! Tu m'entends! T'es toute seule! Alors fais ton job! Sois à la hauteur!"

        Ainsi vivait la population de RAM, comme sous le règne d'un empire étrange! Chaque jour, elle tirait des blocs de pierre! Elle suait, souffrait, sans savoir qui étaient les maîtres et pourquoi il fallait tant de peines! Beaucoup s'écroulaient et mouraient de soif! D'autres les méprisaient et marchaient dessus! Un nuage de poussière, des bruits, des cris, des pleurs, voilà tout RAM!  

     

                                                                                                           20  

     

        "Hein, grand-père, les filles sont des pipelettes! dit le petit garçon.

        _ C'est même pas vrai! répliqua la petite sœur.

        _ Pour les garçons, répondit le grand-père, les filles parlent trop! Mais, pour les filles, c'est le contraire: les garçons ne parlent pas assez! Mais laissez-moi vous raconter l'histoire de la planète dont les habitants avaient une tête cubique!

        _ Hi! Hi!

        _ Chic alors!

        _ Eh bien, les enfants, c'était une étrange planète, car tous ses habitants avaient une tête cubique, comme je l'ai dit, c'est-à-dire que leur tête formait un petit réservoir, dans lequel il y avait plein de mots!

        _ On les voyait, grand-père?

        _ Oui, très bien! Le réservoir était tout noir à cause des mots et quand les gens se mettaient à table par exemple, ils parlaient et le réservoir se vidait! Le niveau baissait! A la fin du repas, il ne restait plus que quelques mots et la discussion s'arrêtait!  

        _ Ils n'avaient plus rien à dire!

        _ Exactement! 

        _ Mais comment ils remplissaient de nouveau le réservoir, grand-père?

        _ Oh! D'abord, ils se nourrissaient, pour reprendre des forces, et puis ils dormaient! Le lendemain, leur réservoir était de nouveau plein... et à midi, ils recommençaient à le vider! Il faut savoir que plus le réservoir était grand et plus on était important sur cette planète! Mais il y avait des enfants dont la tête était comme aplatie et on se moquait d'eux! On leur disait: "Tu n'as pas de réservoir, ni de mots et tu es donc fait pour écouter!" A la vérité, on les traitait d'imbéciles!

        _ Han! Grand-père, ils devaient être bien malheureux!

        _ C'est vrai! Ils pensaient qu'ils étaient vraiment stupides et généralement, ils restaient silencieux! Mais que pouvaient-ils faire, avec leur tête aplatie, devant les grands réservoirs?

        _ Hi! Hi!

        _ Ceci étant, les Têtes aplaties, appelons-les comme ça, disaient tout de même quelques mots, mais alors c'était des mots qui fâchaient les Grands réservoirs! Et ceux-ci tapaient avec leur réservoir les Têtes aplaties, ce qui faisait qu'elles étaient encore plus aplaties! 

        _ Elles avaient donc encore moins de mots!

        _ Elles se croyaient encore plus bêtes!

        _ Je vois que vous suivez et que j'ai des petits-enfants intelligents!

        _ Mais elles disaient quels mots, grand-père, pour fâcher les Grands réservoirs?

        _ Eh bien, elles ne le savaient pas vraiment elles-mêmes! Mais c'était comme si elles perçaient les Grands réservoirs avec une aiguille, car tout de suite ils se vidaient, en jetant sur elles tous leurs mots!

        _ Elles étaient plus fortes que les Grands réservoirs!

        _ Tout juste! Et si mes Têtes aplaties à moi allaient maintenant se coucher?

        _ T' as l'air d'un Grand réservoir, quand tu dis ça, grand-père!"

  • Les enfants Doms, T2, (11-15)

    Dom28

     

     

     

     

     

                                       11

     

        Un peu plus loin, le fondateur de l'OCED ne fut pas plus heureux, car il vit une grande agitation venir vers lui! Une foule mettait à mal un homme qui trébuchait, tombait, se relevait, était poussé, recevait des coups et de nouveau essayait de s'enfuir! On était tout près du lynchage et la victime, car ils étaient beaucoup trop contre un seul, arriva éperdue quasiment dans les bras de Cariou!

        "Pitié! Pitié! cria-t-elle. Sauvez-moi, je vous en supplie!" Cariou plaça l'homme derrière lui et fit face à la foule! Il avait toujours dégagé une autorité naturelle et certaines fois il était parfaitement décidé à tenir tête à n'importe qui! C'était une question de justice et ici il fustigea la foule: "Vous n'avez pas honte! Vous frappez un homme qui ne tient même pas sur ses jambes? Qu'a-t-il fait pour mériter cela? Il assassiné quelqu'un? Il a abusé d'un enfant?"

        Comme personne ne répondait, Cariou se retourna, ainsi que l'affaire aurait été close, et il prit celui qu'on maltraitait par le bras et s'éloigna! Mais il savait que derrière on allait revenir de sa surprise et qu'on s'en prendrait à lui! Heureusement, un taxiciel passa et Cariou, en compagnie de l'homme, s'y engouffra! A l'intérieur, il poussa un ouf de soulagement et demanda à son voisin: "On vous ramène chez vous?

        _ Eh bien, pour l'instant, je préférerais éviter de rentrer à la maison! J'ai peur qu'ils ne soient là-bas aussi! 

        _ Bien! Vous pourrez vous reposer chez moi... Après, on verra!" répondit Cariou, qui donna son adresse au chauffeur.

        Une fois chez Cariou, l'homme commença à se détendre dans le canapé: "C'est paisible, chez vous! dit-il. On sent que vous réfléchissez!

        _ Oui, ça m'arrive! Vous voulez boire quelque chose?

        _ Non, rien, merci. Mais je ne me suis pas présenté, je m'appelle monsieur Temps!

        _ Et moi, Jack Cariou! Mais pourquoi vous en voulait-on, monsieur Temps?

        _ Eh bien, je n'en sais trop rien, car je ne fais de mal à personne! Au contraire, on a souvent besoin de moi et on se plaint très vite de mon absence! Et pourtant, dans le fond, on ne m'aime pas, on me méprise!

        _ Oui, je crois comprendre pourquoi... Vous n'êtes pas facile à cerner!

        _ Si je l'étais, je ne serais plus moi-même! Il est normal que je ne me révèle pas d'emblée! Sinon où serait mon utilité... ou l'évolution? Mais, monsieur Cariou, ma femme est restée là-bas... et je crains qu'elle ne soit à son tour malmenée!

        _ Hum! Je veux bien y retourner, pour voir ce que je peux faire... Comment la reconnaîtrai-je, votre femme?

        _ C'est madame Calme! Il n'y a pas plus gentille!

        _ Je doute qu'elle le soit encore tout à fait! Cette foule était tout sauf commode!

        _ Vous avez raison! C'est une petite femme aux traits doux, vêtue dune robe bleue claire, avec deux boucles d'oreille émeraude!

        _ Bon, ça devrait suffire! Eh bien, faites comme chez vous...

        _ Attendre, je sais faire!"

     

                                                                                                          12

     

        Cariou retourna sur les lieux et s'aperçut qu'il y avait du monde auprès d'un bâtiment! Il s'approcha et se fraya un passage parmi les gens, qui avaient tous les yeux vers un étrange spectacle! A la grande surprise de Cariou, des enfants Doms survolaient la foule et semblaient mener un jeu! Parvenu encore plus près, Cariou put voir de quoi il s'agissait!

        La lumière était vive et éclairait un supermarché! Tout y était parfait: les produits s'y étalaient au cordeau et à l'infini! Rien que le rayon des yaourts aurait pu être longé à vélo! Un petit groupe de personnes âgées, portant des numéros et tenant des caddies, étaient sur une ligne de départ! Certaines avaient l'air apeurées et avaient le dos voûté, mais d'autres au contraire arboraient un visage farouche, bien décidés à gagner!

        Un enfant Dom lança le petit groupe, qui s'éparpilla! Un femme fonçait, remplissait son caddie, telle une machine, et n'hésitait pas à bousculer ceux qui se mettaient sur sa route! Elle ne respirait pas, toute contractée, mais elle faisait la joie des enfants Doms, qui voyaient en elle la parfaite concurrente, car elle jouait le jeu et s'y montrait impitoyable! Ils l'excitaient donc, ainsi qu'ils auraient encouragé leur propre miroir!

          Par contre, une petite dame n'avait pas encore réussi à quitter les premiers rayons, ceux des fruits et légumes, et elle donnait l'impression d'être perdue! La colère gagna un enfant Dom, qui s'abattit sur elle! "Mais qu'est-ce que tu fais? lui cria-t-il. Tu ne remplis pas ton caddie? Mais c'est pour ton plaisir! Alors, vas-y!

        _ Mais tout ça me dégoûte! gémit la pauvre femme. Il n'y a rien de bon ici! On se moque de nous!

        _ Quoi? Il n'y a rien de bon? Mais tu es folle! Il y a tout ce que tu veux!

        _ Mais c'est de la nourriture industrielle! Vous ne le saviez pas? Et puis, c'est tellement pléthorique que ça me donne envie de vomir!

        _ Pléthorique? Mais qu'est-ce que ça veut dire?

        _ Ecoutez, laissez-moi aller dans une épicerie digne de ce nom... J'y trouverai des produits artisanaux et...

        _ Pas question! Tu dois jouer au jeu!"

        La femme commença à sangloter et Cariou n'eut aucun mal à reconnaître madame Calme! Elle était prise dans un étau et perdait ses nerfs! Un autre enfant Dom, une fille, arriva et la situation s'envenima! "Qu'est-ce qu'elle a cette mégère? s'écria la nouvelle venue.

        _ Elle est pleine de dégoût pour ce qu'elle voit! expliqua l'autre enfant Dom.

        _ Mais je ne suis pas un robot tout de même! se plaignit madame Calme.

        _ Tu es surtout complètement toquée!" répliqua la jeune fille.

        Les spectateurs suivaient ce qui se passait, notamment grâce à des écrans géants, et ils voyaient en même temps la femme "machine", qui était déjà à la caisse, et les démêlées qu'entraînait l'attitude de madame Calme! Entre les deux, les autres concurrents continuaient plus ou moins vite ou docilement à faire leurs courses, sous les cris et les invectives des enfants Doms!

        Soudain, madame Calme s'éleva dans les airs, commandée par le pouvoir de la fille Dom et elle fut conduite jusqu'à un magasin de vêtements, situé dans la galerie qui entourait le supermarché, un étage au-dessus! Là, d'autres filles Doms rejoignirent celle qui "manœuvrait" madame Calme et toutes entreprirent d'habiller celle-ci d'une autre manière, en lui proposant dans un tourbillon les articles qui leur tombaient sous la main!

        "Regarde comment t'es sapée! s'exclamait l'une. On dirait un sac!

        _ T'es plutôt casual ou preppy? enchaînait une autre.   

        _ On va te faire grunge ou edgy! De l'air, bon sang!"

        Madame Calme ne voyait plus que des vêtements, des rouges à lèvres, des lunettes noires et des bijoux qui brillaient! Elle était étourdie par les filles Doms, mais aussi par l'odeur et l'éclat du neuf! Elle touchait les étoffes et le cliquetis des porte-manteaux résonnait en elle! Ainsi, elle ne fit pas attention au départ des filles Doms, qui ne s'amusaient plus, et elle était seule quand Cariou s'approcha: "Madame Calme, dit celui-ci. Je suis venue vous chercher... pour vous ramener à votre mari, monsieur Temps!

        _ Hein? Je...

        _ Allez, venez! C'est fini, vos bourreaux sont partis!

        _ Non, je... ne veux pas partir, je suis bien ici! Les filles sont mes amies et toute cette richesse...!

        _ Mais votre combat, les produits artisanaux..., l'art de vivre que vous aviez à cœur de défendre?

        _ Ah oui! Mais, avec monsieur Temps, je dois l'avouer, j'ai toujours eu froid! Ici, je me sens en sécurité! C'est là ma place, parmi tout ce luxe!"

        Madame Calme serra des articles près de son nez et en respira à pleins poumons leur matière! Elle s'enivrait sous la lumière d'un spot et son visage semblait rayonner! Cariou n'insista pas et la laissa dans ce paradis de cuir et de tissus!   

     

                                                                                                    13

     

        "Alors, vous avez retrouvé ma femme? demanda monsieur Temps, quand Cariou fut de nouveau en face de lui.

        _ Hélas oui!

        _ Qu'est-ce que ça veut dire?

        _ Cela veut dire qu'on a perdu votre femme!

        _ Hein?

        _ Des filles Doms l'ont soûlée avec des vêtements! Elle a été éblouie par le luxe et n'a plus voulu bouger!

        _ Mais... mais comment?

        _ Les beaux articles, la mode lui ont donnée le sentiment de la richesse, du confort, de la sécurité! Elle a dit qu'elle avait toujours eu froid ou peur avec vous!

        _ Mais... mais elle est dans une illusion! Les riches ne sont pas heureux!

        _ Non, mais on peut faire semblant! On peut aussi se contenter d'un bonheur bancal, égoïste, qui tiendrait dans une boîte à chaussures! N'est-ce pas ce que font la plupart?

        _ Sans doute... Mais j'avais l'impression d'avoir formé madame Calme, de l'avoir convaincue!

        _ Je comprends votre déception, mais l'ensemble de la société tire dans un certain sens et il est difficile de lui résister! On croit qu'on peut vivre juste en consommant, que "ça va passer comme ça", si je puis dire, et si malgré tout on éprouve du mal-être, on cherche des responsables! On dit qu'on est exploité, pas assez payé, que le gouvernement s'en met plein les poches... Enfin, bref, vous connaissez la chanson! On ne va jamais à l'essentiel!

        _ Mais c'est pour ça que je suis là!

        _ Et vous faites peur! Qu'adviendrait-il si tous les hommes prenaient conscience que nous sommes sur une minuscule planète, perdue dans un milieu hostile, avec une vie qui se termine par la mort? Certains sont prêts à tuer pour ne pas entendre ça et conserver leurs habitudes, même s'ils sont mécontents! Madame calme a rejoint le plus grand nombre, afin de fermer les yeux!

        _ Elle n'a pas fini d'en voir! Pour ses besoins et garder sa cécité, il y a un prix à payer! Il va falloir qu'elle obéisse et qu'elle gobe toutes les couleuvres! On a sa place qu'à la condition d'accepter la hiérarchie! Il faut accepter le théâtre du monde et subir son mépris!

        _ Oui, elle va manger des cailloux!"

        Les deux hommes restèrent un moment silencieux... "Finalement, on est bien chez vous! reprit monsieur Temps.

        _ Oui, je n'ai aucun mal à me confier à vous... C'est comme si je vous avais toujours connu!

        _ Mais c'est le cas, car je me glisse toujours dans les esprits qui sont doux, paisibles!

        _ Certains y voient de la tristesse, un rejet! 

        _ Mais on ne peut pas grandir en étant toujours occupé! Il faut de l'espace pour que l'esprit se développe, mûrisse! Il faut qu'autour de lui il y ait du vide, de l'attente!

        _ Comment un arbre pourrait croître dans un lieu clos?

        _ Exactement! Et il n'y a pas plus fermé que l'égoïsme! S'occuper toujours de soi, c'est une prison!" 

     

                                                                                                   14

     

        Dans RAM, les syndicats s'agitaient! Les enfants Doms au pouvoir, l'inflation et l'endettement, qui existaient déjà du temps de Dominator, n'avaient pas cessé de croître! Beaucoup se trouvaient donc devant des fins de mois difficiles et ils demandaient une augmentation de salaire! Mais la gravité de la situation n'était qu'un déclencheur, car le mal était plus profond!

        En effet, les "gros bras", les travailleurs qui montraient le plus leur mécontentement, étaient aussi ceux qui avaient recherché dès le début la plus complète sécurité! Ils ne s'étaient pas mis en demeure de chercher un sens à leur vie! Ils n'avaient pas essayé d'affronter leur peur, au nom d'un idéal qui les auraient rendu sensibles à la beauté, à une injustice infiniment plus vaste que celle qu'ils déterminaient entre les profiteurs et eux-mêmes!

        Ils n'avaient pas remis en question leur propre égoïsme! Ils avaient préféré croire en des calembredaines sur la lutte sociale et par exemple que le riche et le pauvre eussent une nature, une logique identiques, ne leur était même pas venue à l'esprit! Ce qui les arrangeait, c'était de se persuader qu'ils avaient des ennemis, en l'occurrence les capitalistes, qui empêchaient le bonheur sur Terre! D'où venait le capitaliste, pourquoi était-il si avide ne les interrogeaient aucunement!

        Les "gros bras" donc s'étaient vus en victimes dès le départ et s'étaient enchaînés malgré eux à un travail répétitif, voire pénible! A partir de là, ils n'avaient pas d'égoïsme, ni de peur et ils n'avaient pas recherché obstinément la sécurité! On était hypocrite et on était prêt à mener des combats excessifs et même absurdes, puisqu'on ne voulait pas considérer le "tuf", au profit de ses illusions, de son confort!

        Certes, les travailleurs n'avaient pas l'intelligence, ni la culture des cadres! Dès l'école, ils avaient senti leur infériorité, en avaient souffert et l'idée d'une classe dominante, dirigeante s'était forcément imposée à leur esprit! Mais s'ils étaient hostiles à cette classe, s'ils nourrissaient à son égard de la haine, n'était-ce pas parce que eux-mêmes voulaient être les chefs, les dominants? S'ils avaient été en quête de la sagesse, pourquoi auraient-ils jalousé des gens que leur avidité rendait durs et malheureux? Mais ils étaient aussi égoïstes que les capitalistes et dans ces conditions, on comprend combien un travail sans perspectives, qui ne donne pas le sentiment de se développer, avec un salaire fixe, peut peser, miner et rendre désespéré et irascible! La moindre contrariété, comme une tâche supplémentaire, et a fortiori l'inflation deviennent l'étincelle qui met le feu aux poudres!

        Cette fois-ci, les syndicats étaient menés par Dramatov, l'ancien chef de Tanaka! C'était tout le dessous de RAM qui était en ébullition et qui remontait à la surface! Partout, on voyait des groupes sortir de terre, montrer sa colère et ses drapeaux! On se dirigeait d'un pas décidé vers la Tour du Pouvoir! On en allait en découdre avec les Followers et les enfants Doms! On n'avait peur de rien! Des grèves paralysaient déjà la ville et on obtiendrait... quoi? la vérité, la lumière, la paix, le bonheur? Non, on voulait juste un salaire décent! Et de la reconnaissance aussi? Oui, de la reconnaissance aussi, car on le méritait! Bref, on n'était pas heureux et on ne savait pas pourquoi!

        Dramatov en tête, on arriva face à la Tour du Pouvoir et on balaya les Followers, qui n'étaient plus en grand nombre! Les "petites bêtes", en effet, ne se sentant plus vraiment utiles, avaient peu à peu disparu et sans doute étaient-elles retournées à leurs affaires, à leurs rêves, qui les transformaient elles-mêmes en enfants Doms! Mais, ce fut donc le roi Rimar qui dut affronter les syndicats et parler à Dramatov!

        En compagnie de quelques sujets, il descendit dans sa bulle vers la tête du cortège et demanda: "Qu'est-ce que vous voulez? Pourquoi vous nous déranger?

        _ On veut une augmentation de salaire, pour résister à l'inflation! répondit Dramatov.

        _ Ouais, ouais, c'est ce qu'on veut! firent d'autres derrière. La justice sociale pour tous!

        _ Ah bon? fit Rimar. C'est vraiment l'altruisme qui vous mène! L'équité, c'est bien ça?  

        _ Exactement! répliqua encore Dramatov! L'égalité pour tous! Pas vrai les gars?"

        A cet instant, Dramatov s'éleva d'une manière inexplicable au-dessus de la foule! Que se passait-il? Il était maintenant dans une bulle et s'en alarmait! Il semblait n'y rien comprendre et pourtant la voix de stentor de Rimar retentit! "A la vérité, tu es comme nous, le syndicaliste! Tu veux le pouvoir et tellement que ta bulle existe et qu'elle est à ton service!"

        "Regardez votre chef, reprit Rimar à l'adresse des manifestants. Il est lui aussi un enfant Dom et qu'est-ce que peut lui faire au fond l'égalité? Vous enragez non pour la justice, mais parce que vous vous sentez méprisés! C'est votre ego qui souffre! Combien d'autres parmi vous ne sentent pas leur bulle se former?"

        Chacun se regarda et prit peur! On se dispersa sous les cris de Dramatov, qui ne supportait pas lui-même ce qu'il était vraiment!

     

                                                                                                           15

     

        De nouveau, le roi Rimar était en face du docteur Web! "Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à la fin? gémissait Rimar. D'abord, le commando Mécontent et maintenant les syndicats! Mais pour qui me prend-on? Moi, ce que je veux, c'est m'amuser!

        _ Comme tous les rois! répondit Web. Mais il faut vous y faire, vous voilà super maman!

        _ Quoi?

        _ Vous êtes la super maman de la majorité! C'est vous qui la nourrissez et créez ou non son bien-être! S'il y a des problèmes, ils viennent de vous! Vous combattre, vous critiquer est devenu aujourd'hui la seule raison de vivre, en empêchant l'angoisse du vide! C'est comme si vous aviez inventé la mort! 

        _ C'est un peu comme les chats avec leur maître!

        _ Exactement! Vous êtes le super dominant et comme les autres veulent aussi dominer, ils se frottent à vous pour exister! Cela va jusqu'au fake évidemment! Toute opposition est bonne, car elle caractérise, singularise! 

        _ Soit! Mais ça ne fait pas mes affaires! Je n'ai pas envie de discuter, de composer, de lâcher du lest! Ce que je veux, c'est régner, sentir ma puissance!

        _ Bien entendu, Majesté! Mais pourquoi vous ne déléguez pas?

        _ Qu'est-ce que vous voulez dire?

        _ Mais prenez des ministres! Ils feront le job à votre place! C'est eux qui traiteront avec la population! C'est encore eux qui vous représenteront à l'Assemblée!  

        _ Vous avez raison: déléguons! Mais quels ministres choisir?

        _ Mais vous pourriez prendre les deux candidats à la succession de Dominator! L'un est de droite, monsieur Nuit; l'autre est de gauche, madame Tanaka! Mettez le premier à la finance, car la droite aime l'argent plus que tout! Et la seconde devient ministre de la protection sociale, pour un gouvernement équilibré!

        _ Bien, bien, Web, vous vous occupez de ça!

        _ Je vais mettre les sœurs Com sur le coup! Elles vont vous arranger ça pile poil!

        _ Les sœurs Com?

        _ Ouais, ce sont deux ambitieuses qui travaillent dans la Com...

        _ Et elles sont vraiment sœurs?

        _ C'est tout comme! Hi! Hi! Excusez-moi, c'est un mauvais jeu de mots! Alors, c'est d'accord, on fait comme ça?

        _ Oui, mais je m'ennuie Web! Je voudrais de l'action, qu'on parle de moi! qu'on me craigne, que le nom de RAM retentisse sur toute la planète!

        _ Que diriez-vous d'un nouveau building? Il pourrait battre tous les records de hauteur!

        _ C'est trop gentil ça, Web! Vous connaissez la Kuranie?

        _ Bien sûr! Rien ne m'échappe, vous savez! C'est un petit Etat, qui a réussi à empêcher la montée des eaux! Ils ont un système de digues incroyable!

        _ Ce qui a préservé leurs cultures! J'ai bien envie d'annexer la Kuranie, Web! On m'en saura gré dans RAM!

        _ Oh là! Oh là! Vous ne croyez tout de même pas que les Kuraniens vont vous remercier!

        _ Mais voilà l'action dont je vous parlais! Voilà ma puissance sur le devant de la scène! Car entre les deux armées, il n'y a pas photo, hein, Web!

        _ Non, en effet! Vous êtes bien plus fort! Mais vous voulez verser du sang, à notre époque? C'est tout sauf moderne, si je puis dire!

        _ Pensez-vous, Web! Je vais juste menacer et ils me donneront les clés!"

  • Les enfants Doms, Tome 2, (6-10)

    Dom27

     

     

     

     

                                                                                 "Berthier n'a rien! Berthier n'a rien!"

                                                                                                                Coup de tête

     

                                    6    

     

    On raconte qu'il existe une citadelle de l'orgueil!

    Elle se dresse sombre, dans le paysage, et frappe le voyageur!

    Ses hauts murs silencieux paraissent inatteignables!

    La citadelle est muette!

    Qu'est-ce qui se passe à l'intérieur?

    Nul ne le sait!

    Apparemment, la citadelle n'est pas hostile...

    On ne voit pas ses soldats sortir et faire la guerre!

    Et pourtant...

    Les alentours sont désolés!

    Les arbres sont rabougris, torturés ou morts!

    Les ruisseaux sont taris!

    Ils disparaissent sous les ronces!

    Où sont les fleurs, les papillons?

    Le pays semble tenu par une main de fer!

    Il devrait y régner l'ordre

    Et pourtant...

    Des vaches sont volées!

    Des récoltes pillées!

    Les paysans pleurent!

    Mais à qui se plaindre?

    La citadelle est muette!

    Ses hauts murs semblent inatteignables!

    Pourtant...

    Il faut bien que le bétail soit quelque part!

    Où sont les trésors, les bijoux, l'argent disparus?

    On raconte que la nuit on voit d'étranges lueurs

    S'échapper de la citadelle!

    Que même des chants en sortent,

    Pour celui qui écoute le silence et la brume!

    On y fait ripaille dans la citadelle!

    On s'y admire, sous l'éclat des lustres!

    On y mange les meilleurs mets!

    On s'y flatte avec le meilleur monde!

    On s'y réjouit, on y triomphe!

    Pourtant, pourtant...

    La citadelle est muette!

    Au matin, ses hauts murs paraissent inatteignables!

    Quoi de plus austère, de plus sage, de plus digne?

    Et pourtant...

    Le paysage est désolé

    Et les ruisseaux taris!

    On dit que c'est la peur le bâtisseur!

    D'où les hauts murs!

    On voudrait plaindre...

    Et pourtant...

     

                                                                                                   7

     

        "Le vert, c'est le mien! affirma le petit garçon.

        _ Non, papa a dit que le vert était à tout le monde! répondit la petite fille.

        _ Alors, le rouge est à moi aussi!

        _ Non, le rouge est à moi!

        _ Le rouge est à tout le monde, comme le vert!

        _ Alors, donne-moi le vert!

        _ Donne-moi le rouge!

        _ Non, aïe! Tu m'as fait mal!

        _ Aïe! Tu n'as pas le droit de griffer!

        _ Et toi, de donner des coups!

        _ Ginguer! Toujours ginguer! fit le grand-père dans son coin!

        _ Qu'est-ce que ça veut dire "ginguer", grand-père?

        _ Cela veut dire: s'agiter, ne pas savoir rester tranquille!

        _ Mais il a pris le vert, expliqua la petite fille, et il dit que c'est à lui, alors que c'est à tout le monde!

        _ J'ai pris le vert, car elle a pris le rouge! répliqua le petit garçon.

        _ Vous me rappelez l'histoire de la planète des Agités!

        _ Ah! Voilà une histoire! Et après il me donnera le vert!

        _ Chic! Une histoire! Et après j'aurai le rouge!

        _ Pfff! Les enfants, vous êtes comme les Agités de ma planète! Ils se chamaillaient souvent, mais surtout ils s'inquiétaient tout le temps et ils s'agitaient, d'où leur nom!

        _ Mais qu'est-ce qu'ils faisaient, grand-père?

        _ Eh bien, essentiellement ils changeaient les choses! non parce qu'elles étaient mauvaises, mais parce qu'il en fallait toujours de nouvelles! Les Agités ne pouvaient pas rester tranquilles, car ils avaient peur!

        _ Mais peur de quoi?

        _ Ils ne le savaient pas eux-mêmes! C'était plus fort qu'eux! Ils devaient se mettre en mouvement, avoir plein de projets et ils appelaient ça travailler! Ils n'écoutaient pas le vent, ni la pluie! Ils ne saluaient pas la fleur, ni l'oiseau! Ils n'admiraient pas le nuage et ignoraient la beauté! Ils allaient vite, faisaient du bruit, parlaient encore plus et ils se demandaient pourquoi ils étaient fatigués!

        _ Quelle vie!

        _ Oui! Ah! Ah! Quelle vie! Le problème, les enfants, c'était qu'ils n'arrêtaient pas de construire et les villes n'en finissaient pas de s'étendre! Un jour, il n'y eut plus de place! La nature avait disparu, recouverte par les villes! Alors, la planète alla voir les Agités et leur dit: "Oh! Oh! Vous trouvez pas que ça suffit! Et moi, qu'est-ce que je fais là-dedans? Comment je peux respirer ou m'asseoir?"

        _ Hi! Hi!

        _ Les Agités répliquèrent: "On peut pas faire autrement! C'est nécessaire!" Ils ne dirent pas à la planète qu'ils avaient peur, les enfants, car ils étaient trop fiers! Mais alors la planète s'énerva et elle les mangea tout crus! d'un seul coup!

        _ C'était nécessaire, grand-père!

        _ Hi! Hi! Oui, exactement! Mais après vous auriez vu la joie des d'animaux et des plantes! Tout le monde chantait: "Il n'y a plus d'Agités et on va pouvoir danser et être heureux!"

        _ C'est une très jolie histoire, grand-père, et maintenant, il va me donner le vert!

        _ A condition que tu me donnes le rouge!

        _ Non!

        _ Si!

        _ Seigneur!" fit le grand-père.

     

                                                                                                    8

     

        Un roi eut une fille! Elle était belle comme le soleil et ses yeux jetaient des étoiles! Tout le monde voulait la voir, l'admirer et même la posséder! Les prétendants étaient nombreux, mais la fille disait: "Je n'appartiens à personne! Et surtout pas aux riches et aux présomptueux!"

        Ces paroles fâchèrent le roi, car il aimait le pouvoir, le lustre et il voulait, à travers le mariage de sa fille, gagner en puissance et étendre son royaume! Il essaya de raisonner sa fille... Il lui demanda: "Pourquoi ne veux-tu pas faire plaisir à ton vieux père? Crois-tu qu'il ne désire pas ton bien, qu'il ne t'aime pas?"

        "J'ai du respect pour mon père, répliqua la fille, mais essaie-t-il vraiment de me comprendre, de me donner toute liberté? Ou bien veut-il au fond se servir de moi?" Cet échange frappa le père au cœur, car il se sentit deviné! Mais il ne put l'admettre et il se laissa envahir par la haine! "Puisque tu es une enfant méchante, en t'opposant à ton père, tu resteras enfermée dans tes appartements! Tu ne veux pas te marier, soit! Mais alors personne ne te verra!"

        Ainsi, la princesse devint prisonnière, mais sa beauté était telle qu'elle ne pouvait se languir! Il fallait qu'elle rayonnât parmi les hommes et elle se transforma en oiseau et s'échappa! On vint en informer le roi! On lui raconta qu'un oiseau multicolore saisissait les passants au marché et qu'il avait les traits de la princesse! On captura l'oiseau et présenté au roi, il redevint sa fille!

        Le roi était dans une colère noire, devant l'indépendance de sa fille! Elle insultait sa puissance et il conçut un projet des plus sombres! Il fit construire un labyrinthe et y plaça sa fille! Seule une vieille servante connaissait le chemin qui menait à elle et lui apportait ses repas! Mais la princesse vivait entre des murs, éclairée par des torches et sa beauté était comme une source, qui avait besoin de couler!

        Elle prit donc la forme d'un rat, qui suivit la servante et elle retrouva l'air libre et le soleil, là où elle était chez elle! Des nomades rapportèrent qu'ils avaient croisé une jeune fille d'une très grande beauté, qu'ils en avaient été subjugués, d'autant qu'elle se présentait sous les habits d'une pauvre paysanne! Le roi fulmina et sa fureur ne connut plus de bornes! Encore une fois, il se voyait trompé, impuissant!

        On lui ramena pourtant sa fille, mais cette fois-ci il décida de la défigurer! Un bourreau détruisit à jamais le visage de la princesse et elle fut laissée libre, car désormais elle provoquait le dégoût, la répulsion! On la fuyait dès qu'elle arrivait, car sa balafre ou sa grimace était terrifiante! Plus personne ne cherchait les faveurs de la jeune fille et elle ne voyait que mépris pour sa personne!

        Elle chercha donc les solitudes! Elle aimait les pierres, le vent et le silence! Elle n'y éprouvait plus sa laideur et parfois un berger ou une gardienne de vaches lui donnaient du pain! Puis, le temps passa et la Mort vint s'asseoir auprès du roi! "Alors comment vas-tu? lui demanda-t-elle.

        _ Mal évidemment, puisque je te vois!"

        La Mort soupira et reprit: "Tu connais maintenant la vanité des choses! Le monde s'écoule comme du sable dans un sablier... Ton royaume n'est déjà plus! Et la nuit vient..., la peur aussi! Tu te rappelles, ta fille! Tu te rappelles comment elle était belle! C'était un vrai soleil, tu te rappelles! Elle éclairait tes pas de toute sa beauté! Tu te rappelles!

        _ Oui, dit le roi en pleurant!

        _ Ne voudrais-tu pas l'avoir avec toi en ce moment? Mais tu l'as défigurée! Te rappelles-tu au moins son prénom? 

        _ Euh... Elle s'appelait...

        _ Tsss, tsss! Déjà ton cerveau s'obscurcit! Je vais te rafraîchir la mémoire! Ta fille s'appelait Vérité!" 

                       

                                                                                                      9

     

        La reine Sarma s'admirait dans son Narcisse! Elle se filmait, se "scannait" sous toutes les coutures et avec complaisance! Elle faisait quelques grimaces, pour observer le gonflement de sa peau et pour de nouveau se trouver belle, par contraste! Elle était satisfaite des résultats de la chirurgie esthétique et elle acceptait d'être appelée une Numérique, car de ressembler à des créatures, nées de la technologie, lui semblait un gage de perfection et d'immortalité!

        D'ailleurs, dans la Tour du Pouvoir, la reine Sarma avait peu à peu imposé l'idée que les Numériques, les enfants Doms qui avaient eu recours à la chirurgie esthétique, étaient supérieurs aux autres, constituaient une élite! Il fallait avoir été "retouché", transformé, rectifié pour appartenir au meilleur monde, être à la page, moderne! La pauvre fille, timide, avec ses boutons, son nez en trompette, sa poitrine invisible ou ses cheveux sans éclat, avait disparu, n'existait plus!

        La réussite était à ce prix! Si on voulait faire envie, être le point de mire et influencer, avoir la puissance, on se devait d'apparaître telle une icône, une sorte d'étoile figée, artificielle, comme si la nature était honteuse! Le procédé n'était pas nouveau, car de tout temps les femmes avaient eu recours au maquillage et le plus souvent d'une façon exagérée! N'était-ce pas au fond pour cacher un manque de confiance en soi, puisqu'on se présentait telle une autre, comme sous un masque?

        D'ailleurs, certaines femmes plus mûres, défigurées par la chirurgie esthétique, n'en étaient pas si mécontentes que cela, car ainsi jamais elles ne montreraient les effets du temps sur leur personne, ce qui n'a rien d'anodin, car la vieillesse révèle nos sentiments, en les faisant apparaître sur le visage! Tel pli amer, au coin de la bouche, signale notre égoïsme, notre avidité ou notre frustration! On a beau être enveloppé par l'aura de la réussite, on peut laisser voir au contraire qu'on n'est pas heureux et donc qu'on ment, qu'on n'est pas du tout ce qu'on prétend être!

        Le visage saccagé par le bistouri concentre l'attention sur le drame qu'il constitue et fait plaindre son propriétaire, mais surtout il "immortalise" la réussite de la star, quoiqu'elle ait été victime d'un coup dur! On est prêt à tout pour ne pas se voir comme un perdant, un raté, une âme petite! Le mensonge commande le gâchis! Mais, pour l'instant, les Numériques, la reine Sarma en tête, étaient jeunes et ils se croyaient admirables et des modèles! C'était parce que leurs yeux ne quittaient pas le monde du numérique et qu'ils y puisaient toutes leurs références!

        La peur imposait la domination, qui elle-même enfermait l'individu comme derrière les murs d'une citadelle! On se dressait contre tout ce qui n'était pas soi! On rejetait la différence, les vents du dehors, tout ce qui n'obéissait pas aux codes qu'on s'était donnés! Il ne serait pas venue à l'idée de la reine Sarma qu'elle ressemblait à une poupée couturée, ce que pourtant elle était! Toute l'horreur qu'elle pouvait représenter lui était étrangère, car elle ne considérait que ses seuls critères! Elle était ainsi prête à devenir dangereuse, à l'égard de tout regard qui l'aurait inquiétée, dans lequel elle se serait vue différemment, laide et même monstrueuse! La haine et la violence étaient nécessaires à la sécurité des enfants Doms, tant leur univers était spécialisé, limité!

        La reine Sarma ignorait tout de la nature, elle était éminemment citadine et c'est pourquoi la planète "crevait"! Le culte de soi, pour échapper à la peur, la détruisait! 

     

                                                                                                    10

     

        Cariou rêvait... Il marchait sur une grève et n'entendait que le vent et la rumeur de la mer! Là-bas, elle était invisible, derrière une barrière de rochers, mais elle n'en continuait pas moins à s'agiter, à heurter le récif, révélant sa force monstrueuse, comme si à marée basse elle ne faisait que ronger son frein!

        Le sol était constitué par des millions de monticules, laissés par les vers marins et de l'eau restait dans les creux! On n'était pas vraiment sur le rivage, mais dans une zone intermédiaire appelé l'estran! Les oiseaux venaient s'y nourrir, avec de petits cris plaintifs et quand ils s'envolaient, éclatait leur plumage, telles des étoiles blanches et noires!

        Le ciel se reflétait ici et là, avec son immensité et sa lumière vive, ce qui rajoutait à la sauvagerie, à la magie du lieu, d'autant que le goémon transformait les rochers en vieilles sorcières! Cariou baignait dans une beauté pure et avait oublié le monde des hommes! Le vent froissait du cristal, les algues dansaient, un échassier râlait ou du sable blond brûlait sous l'orage et l'esprit de Cariou était dans une sorte de torpeur, due au ravissement!

        Mais il fallut bien se réveiller et s'habiller! Cariou contempla son appartement sombre et le compara à un trou à rat! Certes, le fondateur de l'OCED avait un toit et il y avait pire, mais dans quoi il vivait, par rapport à la lumière de son rêve et qui existait peut-être encore quelque part? "Comment pouvons-nous nous traiter ainsi?" songea Cariou. Mais le problème, c'était que la plupart n'y voyait aucun inconvénient! Au contraire, ils étaient inquiets dès qu'il n'y avait plus de murs ou de bruits!

        "RAM, cité du nombril!" se dit encore Cariou. Car c'était bien la domination qui était toujours en cause! Tant que nous voulons nous flatter, que peuvent nous faire la grandeur et la splendeur de la nature? Celle-ci ne nous intéresse pas et même nous gêne! d'où nos trous à rat! Cariou soupira et sortit! Mais dès qu'il fut dehors, il se retrouva agressé!

        Deux grosses guêpes foncèrent sur lui et le harcelèrent! "Si tu donnes pas, nous te piquerons!" disait l'une! "Donne pour le Sauvetage! Donne aux sœurs Com!" criait l'autre!

        _ Mais qu'est-ce que ça veut dire? répliqua Cariou! Vous pouvez pas me foutre la paix?

        _ Collecte des sœurs Com! Pour le Sauvetage! C'est beau! C'est grand et nécessaire!

        _ Si t'es en danger, dans la mer par exemple! Tu s'ras bien content de voir les sauveteurs! Alors tu donnes!

        _ Tu donnes aux sœurs Com!

        _ Aux sœurs Com?

        _ Ouais, c'est nous! On est dans la Com!

        _ Et vous êtes sœurs?

        _ Tout comme! Hi! Hi!

        _ Seulement, je donne pas, quand on me pousse!

        _ Ouh! Le vilain!"

        Les deux jeunes femmes étaient habillées par des cirés jaunes, rayés de noir et elles avaient des ailes mécaniques, qui vrombissaient! Soudain, elles attrapèrent Cariou au collet, ni plus ni moins! Il avait le cou pris dans un noeud et plus il se débattait et plus ça serrait!

        "Mais vous êtes folles! cria Cariou.

        _ Pas molles, tu veux dire! Tu donnes aux sœurs Com, sinon couic!

        _ Tu donnes pour le Sauvetage! C'est grand, c'est noble et nécessaire! sinon la honte!"

        Cariou se demanda s'il n'allait pas utiliser son LAL, mais elles étaient jeunes et encore pleines d'illusions! Il décida de leur imposer un autre monde que le leur, un monde plus paisible et plus vrai, à l'écart de leur égoïsme, plus près de la nature!

        Cariou utilisa son rêve et tout le grand souffle de l'estran transforma la rue! Ce fut comme si un coin d'éternité avait été planté dans le cœur du stress! Les deux sœurs furent balayées par l'éclat de la lumière et laissèrent là leur garrot! Le temps de la domination est ridicule par rapport à celui de la beauté!

        Cariou se libéra et constata encore une fois qu'on allait vers le pire!

  • Les enfants Doms, Tome 2, (1-5)

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                    LES ENFANTS DOMS

                               Tome 2

                          Première partie

                            LE REGNE

     

                                    1

     

        Les voyageurs regardaient les ruines de la ville... Ses immeubles ne semblaient plus que de vieilles dents, émergeant de la poussière! Le soleil écrasait, desséchait tout! Le vent prenait la forme de tourbillons, qui dansaient sur les places anciennes! Ici, des enfants avaient crié dans la cour de l'école! Là, le trafic avait été dense! Là-bas, on fêtait les dieux du stade! Mais, maintenant, les rues disparaissaient sous les yeux vides des fenêtres!   

        Le désert était maître de la ville et donnait soif aux voyageurs! Comme le soir tombait, le Magicien leur proposa d'installer le campement et on se retrouva bientôt devant un feu, pour lutter contre le froid de la nuit! Le regard se perdait dans la flamme vive et des étincelles rejoignaient les étoiles! "Chante-nous encore l'histoire de la ville! demanda l'un des voyageurs au Magicien, qui fit entendre sa voix profonde, ensorcelante!

     

        "RAM était le nom de la ville somptueuse!

    Ses tours miroitaient sous l'orage!

    Ses autociels étaient des millions!

    Les flots lui léchaient les pieds!

    On venait de partout pour l'habiter!

    Dominator était son chef,

    Mais la lumière le jeta dans le vide!

    Vint alors le règne des enfants Doms!

    Du roi Rimar et de la reine Sarma!

    Les Followers faisaient la police!

    On fouettait les hommes!

    On fêtait la cruauté!

    Même les chiens gémissaient!

    Mais l'eau vint à manquer!

    Les larmes salées de RAM coulèrent!

    Le cœur dur éclata comme la pierre sous le gel!

    "Dom! Dom!" chantaient les Followers,

    Mais le puits était sec!

    "Comme je suis fort!" disait le roi Rimar,

    Mais le lézard seul était heureux!

    "Comme je suis belle!" disait la reine Sarma,

    Mais le sable envahissait les rues!

    L'œil jaune du soleil ne quittait plus RAM!

    Les habitants disparurent, comme la mer!

    O RAM, vois ton pouvoir!

    Vois ta folie!

    Où est ta bonté?

    Ta source?

    Où est ton rêve?

    Il ne reste que ta dureté,

    Qui chante ta folie!"

     

                                                                                                        2

     

        Les enfants Doms  découvraient le pouvoir, c'est-à-dire qu'ils se demandaient que faire de la journée, maintenant qu'ils étaient les maîtres! Par exemple, ils voulaient des "fringues" et ils glissaient jusqu'aux magasins, dans leur bulle, suivis par un certain nombre de Followers! Puis, ils pillaient sans vergogne les rayons, avant de les saccager, et ils regagnaient la Tour du Pouvoir, en riant de leur razzia!

        Alors qu'ils s'admiraient, dans leurs vêtements de marque, l'un d'eux sur le balcon fit remarquer: "Tiens, y a un drôle de type en bas! Les Followers ne peuvent pas l'arrêter!" Le roi Rimar, la reine Sarma et quelques autres regardèrent et en effet un grand chauve, vêtu d'une veste à carreaux, se frayait un chemin parmi les Followers, malgré leur agressivité! "Je le connais! dit Rimar. Il va monter!"

        Le docteur Web, puisque c'était lui, de son côté disait aux taupes: "Allons, les enfants du calme! Vous ne pouvez rien me faire, car je suis numérique! Et puis, sans moi, vous ne seriez pas là! Je suis votre créateur, pour ainsi dire... Alors, laissez passer papa, hein?" Les Followers essayaient de mordre les jambes de Web, qui devait lever bien haut ses énormes chaussures, mais enfin il atteignit l'ascenseur!

        Quand il arriva au sommet de la Tour et qu'il aperçut les enfants Doms, il poussa un soupir de soulagement: "Piiouuu! Comme elles sont terribles ces petites bêtes! Bon, les amis, j'ai à vous parler!" A cet instant, un enfant Dom essaya, par son pouvoir psychique,  d'intimider Web, qui lui répliqua! "J' suis numérique, pas psychique! Donc, tu perds ton temps avec moi! D'ailleurs, je ne suis pas le seul numérique ici! J'en ai retouchés quelques uns et surtout quelques unes! N'est-ce pas, reine Sarma? J'ai refait tes lèvres et tes seins, si je n' m'abuse! pour que tu sois la plus belle..., aussi parfaite que possible!"

        La reine Sarma afficha un visage pincé! "N'en aies pas honte, reine Sarma! Mon modèle est toujours la reine des jeux vidéos! Mais toi-même, Rimar, tu as demandé mes doigts d'artiste!

        _ C'est exact, docteur Web!

        _ Le nez, si je me rappelle bien! Je l'ai affiné, afin que tu ressembles à un de ces princes de l'image! Vous êtes la plupart ici des Numériques à votre manière!

        _ Bon, d'accord, docteur, et qu'est-ce que vous voulez?

        _ Eh ben, comme vous êtes en partie mes enfants, je me sens en droit de vous expliquer certaines choses! On peut s'asseoir?"

        Chacun se mit à l'aise et Web reprit: "Voilà, que vous ayez le pouvoir, c'est votre affaire! Vous ou d'autres, ce n'est pas mon problème! Par contre, la vie de la cité m'intéresse hautement! Autrement dit, une économie bloquée et je ne sers plus à rien! Presque tout mon bisness, c'est de la vente en ligne! Si les gens ont peur, moi, j' gagne plus un sou et j'aime pas ça, les enfants! Non vraiment pas! Car c'est mon existence même qui est menacée!

        _ Et en quoi ça nous concerne? jeta un enfant Dom! 

        _ Tu voudrais quand même pas que ta bobine disparaisse des réseaux sociaux, non? répliqua Web. Quoi, tu accepterais que tes Followers en bas ne pensent plus à toi et rentrent chez eux, en se demandant quels imbéciles ils ont été?"

        Cette perspective d'un coup épouvanta les enfants Doms! Ils virent le spectre de l'anonymat fondre sur eux et leur puissance s'évaporer! "Alors, lâchez un peu la grappe à RAM, les enfants! reprit Web. Que les gens puissent sortir de chez eux et retrouver leur quotidien! Ce qui ne veut pas dire que vous devez abandonner la Tour du Pouvoir, mais restreindre votre influence!"

        Devant le silence de ses interlocuteurs, Web regardait avec satisfaction ses grosses chaussures!    

      

                                                                                                    3

     

        Ainsi, la vie dans RAM reprit peu à peu son cours, au ralenti cependant, les gens restant méfiants et surtout ils évitaient les parages de la Tour du Pouvoir! Toutefois, il y avait moins de Followers et si on se demandait où ils étaient passés, on revoyait tout de même des autociels  et un peu de trafic! La ville avait l'air de se détendre, d'autant que certains ne prenaient jamais vraiment conscience de la gravité de la situation!

        Ceux-ci restaient toujours dans leur monde, témoignaient d'un égoïsme forcené, sans l'ombre d'une honte! Ils ne considéraient les choses que suivant leur confort ou leur intérêt! Ils n'imaginaient aucunement les souffrances des autres et avec le calme qui revenait, leur sécheresse, leur irresponsabilité stupéfiait et minait, vidait à son tour!

        Mais ce n'était qu'un prélude! Si on creusait un peu plus, on tombait sur une boue étrange, quasi incompréhensible, quoiqu'immonde! Il y en avait qui disaient: "Bah! Elles sont pas si méchantes que ça, ces bestioles de Followers! Et puis, on a dû les exciter! Les vrais coupables, ce sont ceux qui nous dirigent en coulisses! Vous voyez ce que je veux dire!"   

        On entendait des propos qui faisaient douter du bien et du mal, jusqu'au tréfonds! Et on se demandait de quelle nuit venaient ceux qui les formulaient! Quelle était leur motivation? Comment la haine pouvait diriger ainsi des individus? Pourquoi cet acharnement à combattre la raison, les faits, la simple logique? N'était-ce pas la domination qui cherchait de l'air à tout prix, quitte à créer des monstres?   

        Il y avait encore des particularités plus connues, comme la "chaîne des canettes"! Dans certains endroits de RAM, elle se déployait et avait toujours la même allure! Au milieu d'un square poussait une plante précieuse, appelée le Rêve et qu'il fallait incessamment arroser! Les "Picoleux" se présentaient alors et s'organisaient! Ils faisaient le va-et-vient entre le magasin et la plante! Ils achetaient une canette de bière et allaient la verser sur le Rêve! Ils formaient une chaîne, qui durait toute la journée et jusque tard dans la nuit!

        Le Rêve aimait d'abord ce traitement! Il grossissait à vue d'œil! Il avait une jolie couleur, d'une beau vert luisant, et il est vrai que les Picoleux, à ce stade, étaient de vrais philosophes! Ils savaient tout! Les autres étaient des imbéciles, des gogos, mais pas eux! On ne les aurait pas! Ils avaient fait le tour de la question! Ils n'étaient pas nés de la dernière pluie et ils continuaient d'arroser!

        Tout de même, peu à peu, la plante avait l'air moins fringante, avec ses feuilles qui se courbaient, comme fatiguées! Elle était en fait noyée et on avait beau lui donner encore de la bière, elle n'en voulait plus! C'est à ce moment que les Picoleux s'énervaient! Allez savoir pourquoi? Les philosophes n'étaient plus d'accord, mais sur rien! Ils se mettaient à crier, se montraient le torse, les muscles et parfois se battaient!

        Le Rêve se taisait, peut-être honteux des injures des filles! Les chiens gueulaient et terrifiaient les passants! Puis, enfin, le sommeil et le silence venaient! Les philosophes, écrasés par l'effort, ronflaient et la plante en profitait pour souffler, en espérant d'autres cieux! 

        Mais les Picoleux n'en avaient cure, car, le lendemain, ils recommençaient leur chanson:

     

    "V'là les Picoleux!

    Qui ont plein d' bleus!

    C'est la cannette

    Qui les fait honnêtes!

     

    Viens dans le square!

    On tient jusqu'au soir!

    Où est ma bière?

    Elle était là hier!

    Mais dans ma main fière!

    J' suis pas zinzin!

    Comme ceux du magasin!

     

    V'là les Picoleux!

    Qui ont plein d' bleus! etc.

     

                                                                                               4

     

        "J'y suis! s'écria l'un des enfants Doms! Organisons une gigantesque foire, pour nous présenter à la population!

        _ L'idée n'est pas mauvaise..., dit Rimar. Il faut un minimum de paix, d'entente, pour obtenir ce que nous voulons!" 

        On contacta le docteur Web, qui fut chargé d'informer tout le monde et chaque commerçant se prépara! Il s'agissait d'exposer dans la rue certains de ses produits, de donner une ambiance de déballage, de fête et des restaurateurs s'installèrent un peu partout! La foule fut bientôt au rendez-vous et se mouvait lentement, comme elle sait si bien le faire, pour tromper son ennui!

         "Ah! Mais vous êtes là! entendait-on.

        _ Mais oui, on est venu avec les enfants!

        _ Comme ils ont grandi!"

        "C'est combien ça?" disait-on plus loin. "Et mon steak?", "Lui, alors, avait monté son affaire..." "Oh! Mais il a toujours été malin!" "Qu'est-ce que tu veux, toi?", etc.  

        On achetait des choses dont on n'avait pas besoin! On s'énervait, on se plaignait alors qu'il n'était question que de son plaisir! Mais on était là et si on pouvait concentrer l'attention, faire son show, on n'avait pas complètement perdu son temps! C'était la chaleur humaine, peinte sur une mâchoire d'acier! Mais que ne donnerait-on pas pour un peu d'eau, pour se sentir exister, remarquable, ne serait-ce qu'une seconde?

        Ainsi, certaines jubilaient, sautillaient presque de joie ou certains faisaient entendre un gros rire, tel le mâle dominant pousse son cri! Pourtant, il fallut bien voir les maîtres et dès qu'ils s'annoncèrent, il y eut comme un malaise! L'appréhension se lisait sur les visages et les enfants Doms étaient tendus aussi! Ils circulaient dans leur bulle, à la hauteur des têtes, et se voulaient apparemment aimables! Rimar notamment saluait, en essayant de sourire, mais il ne voyait qu'une foule crispée!     

        Puis, soudain, des personnes poussèrent des hourras, crièrent: "Gloire aux enfants Doms! Longue vie à eux!" D'autres se prosternèrent, comme devant un souverain et ce n'était pas du tout préparé! Mais il est vrai que parfois on est prêt à tout, pour sa tranquillité, ses affaires! On n'a aucune fierté, ni mémoire, mais on va sans gêne du côté du plus fort! On s'adapte mieux qu'un caméléon!

        Ce revirement était également provoqué par la présence des taupes, des Followers, qui se mêlaient aux spectateurs! Ils les reniflaient tout simplement, en poussant des petits "Dom! Dom!" Que cherchaient-ils? Mais une hostilité avérée, une agressivité patente et ils seraient intervenus! C'est pourquoi on se contrôlait, on s'efforçait de rester impassible, mais l'incompréhension était sans doute le sentiment le plus général! On se demandait en effet d'où venaient ces enfants Doms et qui étaient-ils exactement? Comment un telle catastrophe avait-elle pu se produire?

        Il ne venait pas à l'idée des gens que c'était leurs propres enfants qu'ils voyaient là et que ceux-ci n'étaient que le fruit de leur égoïsme! Ils étaient si aveugles, quant à leur comportement au quotidien, qu'ils étaient incapables d'imaginer être les pères et les mères de leurs nouveaux maîtres! C'était pourtant leur miroir, qui passait en ce moment dans les bulles!

        Andrea Fiala et Owen Sullivan étaient également parmi la foule et assistaient au défilé! Ils avaient chacun leur LAL et de temps en temps, ils le touchaient, vérifiant qu'il était toujours à portée! Ils se méfiaient surtout des Followers, qui effectivement vinrent les sentir eux aussi! Mais la neutralité qu'ils affichaient évita apparemment tout incident, même si "l'examen de passage" fut répugnant!

        Seul Cariou n'avait pas voulu se présenter, car il craignait que son pouvoir psychique alarmât les enfants Doms! Il n'avait pas vraiment de haine et c'est ce qui faisait sa puissance! Rimar ou un autre auraient pu repérer cette étrange différence et tôt ou tard une confrontation serait nécessaire! Mais ce n'était pas l'heure pour Cariou! Il était allé au bord de la mer et même si elle charriait son plastique, le fondateur de l'OCED se rappelait un autre temps, sa jeunesse!

     

                                                                                                        5

     

        Dès le départ, quand il était enfant, Cariou s'était trouvé devant un os, si on peut dire, et c'était sans doute celui d'un animal préhistorique, tant sa taille était grande! Mais Cariou, dans sa propre famille, s'était toujours senti un étranger! Il voyait des choses, dont il était aussi la victime, et que personne à part lui apparemment ne considérait! Comment était-ce possible? De ses malheurs, Cariou n'était que le seul témoin et chaque jour, il était contraint de se prouver à lui-même qu'on lui avait bien fait du mal, car sa souffrance, elle, était bien réelle et il devait l'apaiser!

        Il avait donc été à la fois juge et avocat et s'était construit tout seul! Cela voulait dire encore que nul ne maniait le doute comme lui et bien entendu, plus tard, il n'avait pas rejeté d'emblée une certaine idée de la psychologie, qui induit que c'est l'individu qui est capable, sous le joug d'une maladie psychique, d'exagérer son problème et la responsabilité des autres! Une légère forme de schizophrénie pouvait tromper Cariou! Pendant longtemps, par conséquent, il fut troublé, tourmenté et à la recherche de réponses!

        Il entendit alors parler du Maître de la montagne! On disait qu'un sage vivait au flanc d'un pic, se contentait de presque rien et qu'il pouvait même guérir les maladies, tant il devinait qui on était! Cariou suivit un sentier pentu et caillouteux, pour arriver à un bosquet où le Maître avait son "habitation", une petite hutte en pierres, noire comme un four et tapissée de feuilles mortes! Plus loin, un ruisseau coulait, pour les besoins de la soif!

        Le Maître était évidemment sec et noueux, car il vivait essentiellement des fruits des bois! "Alors, comme ça, tu voudrais devenir mon disciple! dit-il à Cariou, d'un ton légèrement dédaigneux!   

        _ J'en serais très honoré! répondit humblement Cariou.

        _ Honoré? Pfff! T'es bien un gars de la ville! Rien ne vaut la simplicité! M'enfin, je veux bien t' prendre à l'essai! Mais j' te préviens, ce s'ra pas facile!

        _ Mais je ne suis pas venu pour rigoler!

        _ Bien! Alors commence par te construire un abri, un peu comme le mien! Débrouille-toi!"

        Toute la journée, Cariou ramassa des branches, les assembla et les recouvrit de fougères, de sorte que, quand la nuit arriva, il fut content d'être "chez lui"! Cependant, il se mit à pleuvoir et des gouttes ne cessaient de traverser le toit! De toute façon, Cariou ne put dormir à cause de la dureté du sol! Au matin, toutefois, il fallut se réjouir d'une toilette à l'eau froide, car elle avait indéniablement la vertu d'être revigorante!

        On mangeait comme les oiseaux, avec ce qu'on trouvait, mais il y avait tout de même un petit potager et on pouvait faire cuire certaines choses! C'était apparemment dans l'inconfort, le dénuement, la lutte contre soi et sa faiblesse, que se trouvait la sagesse, le bonheur! Le Maître était intransigeant là-dessus et il regardait Cariou d'un œil soupçonneux! Il invitait son disciple à toujours se dépasser: "L'orgueil est le pire démon! lui disait-il. Il est partout là où tu crois qu'il n'est pas! Méfiance!"

        Ainsi, un jour que Cariou avait réussi, avec les moyens du bord, à construire une brouette, ce qui allait faciliter le travail, le Maître s'emporta et détruisit l'outil, en martelant: "Et je parie que tu es fier de ton œuvre! que ta vanité est satisfaite! T'as rien dans le crâne alors! ou dans le pantalon! Ah! Pour t' pavaner, t'es champion! J' t'apprendrai à être modeste, moi!"   

        Cariou fut choqué, mais il prit cela comme une leçon et dès lors, il se surveilla d'encore plus près, se demandant toujours plus, se pourchassant pour ainsi dire et bref, il était devant lui-même comme un bûcheron fend une souche! Bientôt, il fut épuisé et pleurait sans raison! L'amertume aussi le gagnait et une nuit, il sentit à l'égard du Maître une haine formidable, gigantesque, irrépressible! 

        Il se leva, constata qu'il y avait de l'orage et s'approcha de la hutte de celui qui avait transformé sa vie en enfer! Cariou ne pouvait plus supporter le Maître, même physiquement et il l'appela, alors que le vent faisait rugir les branches! "Sors de ta tanière, fumier! cria Cariou! Viens, on va régler nos comptes!" Le Maître sortit et Cariou l'empoigna! Les deux hommes roulèrent dans les feuilles et Cariou cognait comme un sourd, avec toute la rage qu'il avait dû contenir jusque-là!  

        "Pitié! Pitié! fit le Maître! Par pitié, regarde!" Cariou cessa ses coups et fixa la figure blanche du Maître! Il n'en revenait pas, car c'était lui-même qu'il contemplait! Au vrai, il était seul et se vaincre, c'était mourir, se tuer! Cariou en prit conscience et qu'il devait d'abord faire la paix avec sa personne! Il avait une intelligence nouvelle, que nul ne pouvait plus lui enlever, car elle était née d'une expérience ultime!

        Le lendemain, Cariou redescendait parmi les hommes, malade nerveusement, mais pourtant prêt à affronter leur hypocrisie!

  • Les enfants Doms (XXXIV-XXXIX)

    Dom26

     

     

     

                                    XXXIV

     

        Une grande partie de RAM était maintenant envahie par les Followers et des images prises du ciel montraient cette vague grouillante à l'assaut des buildings, y provoquant l'effroi et la panique! Beaucoup, devant leurs télévisions, restaient médusés, comme si la démesure frappait le cerveau d'inertie! D'autres se barricadaient déjà et faisaient des stocks, vidant les magasins! On assistait à des scènes de violence, pour du beurre ou du café, alors que le danger n'était même pas imminent! Mais l'égoïsme et sa laideur ne se contenaient plus, d'autant que l'animal qui était en chacun n'avait jamais été vraiment combattu!

        Les rares qui avaient un peu d'humanité et d'esprit étaient choqués par ces comportements! Ils étaient saisis de dégoût devant cette dureté, car elle semblait une porte irrémédiablement fermée sur l'espoir! D'un coup, le seul sens était celui de la jungle, du plus fort! Pourtant, la solidarité était nécessaire au salut et il fallait raisonner ceux qui avaient des victuailles plein les bras! Mais la peur avait le dessus et même les plus sages l'éprouvaient de nouveau, alors qu'ils croyaient l'avoir définitivement maîtrisée!

        Mais qu'est-ce que c'était au fond ce déferlement des Followers, sinon les digues de la haine et de la frustration qui avaient cédé? On ne voulait plus se contrôler, attendre, mais prendre et jouir! Pourquoi aurait-on agi autrement? Y avait-il autre chose que le culte de soi? Si oui, pour quelle destinée? Qu'est-ce qu'était l'espace? un jeu de particules incompréhensible? La Terre n'était-elle pas une planète deux fois perdue, par sa situation et la pollution? Qui croire, sinon soi-même? Comment dans ces conditions demander de l'humilité, de la modestie? Le temps fuyait et commandait de tenter sa chance! 

        D'ailleurs, RAM était pour l'heure particulièrement fragile! On y préparait de nouvelles élections, car la ville était sans chef! Devant la Tour du Pouvoir s'était regroupée la police et elle avait l'air d'attendre de pied ferme les événements! Mais avait-elle vraiment pris conscience de leur ampleur? Il régnait parmi ses rangs comme une sorte de doute et on fut surpris par l'apparition des enfants Doms dans le ciel! On commençait juste à les considérer, quand les Followers surgirent de partout, glissant les uns sur les autres, créant une onde sale de petits cris et de dents jaunes!

        C'était visqueux, quoique rapide! C'était avide, quoiqu'aveugle! Bref, c'était affreux, horrible et même terrifiant et la police ouvrit le feu, gagnée par la folie! Le flot fut arrêté ici et là, mais il en venait toujours et bientôt les forces de l'ordre furent submergées, dépassées, sans avoir le temps de fuir! Leurs chefs, survolant la zone, étaient figés, impuissants et la marée sombre s'attaqua à la Tour du Pouvoir! Des "RAM! RAM!" résonnaient comme une clameur de victoire et les enfants Doms jubilaient! Ils allaient devenir les maîtres! C'était leur place! Ils étaient nés pour cela!

        La Tour fut prise et vidée! Son drapeau fut changé! Il représentait maintenant un enfant dans sa bulle! La haine des Followers se calma avec le soir et les petites bêtes se reposèrent! Le sort de RAM était désormais en suspens et la ville elle aussi reprenait son souffle! On essayait de comprendre, de se retrouver, de s'adapter! Qu'est-ce qui s'était passé? Comment en était-on arrivé là? La stupeur était peu à peu remplacée par la réflexion... On bougeait, on essayait de remettre de l'ordre en soi et autour! On écoutait, on observait, on redevenait l'ancêtre lointain qui guettait, interprétait! Dans le ciel serein et velouté de la nuit, cependant, la lune fit son apparition, telle une reine éternelle! 

     

                                                                                                        XXXV

     

        Après une nuit difficile, au matin, Andrea s'éveilla auprès de Sullivan et les yeux encore lourds, ils regardèrent au dehors: la rue était déserte et jonchée de détritus! "Venez, dit Andrea à Sullivan, nous allons essayer de retrouver un ami, le fondateur de l'OED!  Lui seul pourra nous aider et nous dire ce qu'il faut faire!

        _ Mais il y a sans doute des Followers qui rôdent!

        _ Des Followers?

        _ Oui, c'est comme ça que s'appellent les créatures! Je l'ai appris par la bouche des Numériques!

        _ Les Numériques?

        _ Mais oui, c'était le nom qu'ils se donnaient! ceux que vous appelez les enfants Doms!"

        Andrea et Sullivan eurent un sourire l'un pour l'autre, devant un tel imbroglio, mais Andrea rajouta: "Ne vous en faites pas pour les... Followers! J'ai dans mon sac une arme extrêmement efficace contre eux! Elle a été conçue par Macamo et elle nous évitera tout ennui, à condition de ne pas rencontrer trop de ces affreuses taupes!"

        En fait, chacun avait vécu à sa manière l'invasion! La psychologue Lapie par exemple! Quand Ratamor était sorti de l'hôpital, elle avait décidé de se rendre à son adresse! Elle s'était garée devant son immeuble, se demandant ce qu'elle ferait, si elle le voyait sortir! Elle songeait à l'écraser, quand elle reçut elle-même un choc! Le flot des Followers venait de recouvrir entièrement son autociel et elle voyait leurs faces hideuses déformées par les vitres! A cet instant, elle hurla!

        Le grand-père poète, quant à lui, ne fut pas vraiment surpris! Il avait compris depuis bien longtemps que les pires horreurs commençaient pas un regard de mépris! Le mal était ce qu'il y avait de plus quotidien, de plus harassant, car on devait lutter contre lui chaque jour et partout! Qu'il eût pris la forme des Followers était singulier, propre à une époque, mais pour le grand-père, cela ne changeait pas grand-chose!

        Il vivait dans l'un des rares jardins de RAM, entre ses murs et il continuait à s'occuper de ses roses et de ses petits-enfants!

        Cariou, lui, fut emporté par le tsunami des créatures, mais il n'y succomba pas! Il savait d'où elles venaient et qui les commandait! La domination des enfants Doms couraient dans leurs veines, il ne pouvait en être autrement! Leur haine ne dévorait donc pas Cariou, puisque lui-même n'avait pas besoin de dominer! Il était comme insensible à leurs morsures, bien qu'il sentît toute leur férocité! Il était comme un rocher dans leur flot!

        Il en eût été tout le contraire, si l'équilibre de Cariou avait reposé sur la supériorité! Les Followers auraient trouvé des failles, car Cariou se serait débattu, aurait nécessairement cherché à vaincre! Ici, la haine glissait le long de son corps et il rentra chez lui, juste secoué!

        Au pied de la Tour du Pouvoir, on assistait cependant à d'étranges scènes! Les enfants Doms  apparaissaient au-dessus des Followers, qui sentaient leur présence et qui alors manifestaient leur adoration! Les taupes se trémoussaient, se tortillaient, levaient leur tête aveugle, poussaient des "RAM! RAM!", battaient leurs bras atrophiés et ça reniflait, couinait, bavait, pleurait, ce qui avait l'air d'enchanter leurs maîtres!

         Mais parfois, dans la masse velue et sombre, se produisait une mutation, une transformation! Un Follower devenait un enfant Dom! Sa bulle s'élevait soudain et il n'était plus la bête disgracieuse, mais un ado fier et venimeux! Il avait dès lors ses propres Followers, qui le servaient, l'admiraient et qu'il inspirait, dirigeait!

        Toutefois, les relations entre les enfants Doms et les Followers n'étaient pas si tranchées et elles ne se résumaient pas à une domination ou une allégeance absolues! Il arrivait qu'un enfant Dom, trop sûr de lui ou méprisant, s'approchât exagérément près des Followers et il était aussitôt attaqué, tant leur appétit, leur avidité étaient grands!

        Chacun devait faire attention, était tenu dans certaines bornes, car le maître et la taupe étaient dépendants mutuellement! Le premier apportait à la seconde une identité, le passeport pour sortir de l'anonymat et de sa nuit, mais sans le Follower, l'enfant Dom n'avait pas de puissance et ne restait qu'un dieu ou une déesse pleins de doutes!

        Bref, l'ancien fief de Dominator était plein de simagrées, de haine sourde et de suffisance!

     

                                                                                                    XXXVI

     

        Un grand silence régnait dans RAM et c'était exceptionnel! On n'y paradait plus! On n'y consommait plus, on n'y dominait plus! On ne cherchait plus à attirer les regards, ni à afficher sa réussite, sa beauté ou sa force! On ne jouait plus, on ne masquait plus! On était contraint de s'interroger, de regarder, d'attendre! On se demandait ce qui se passait, car on avait peur des créatures! Et on se demandait enfin qui étaient ces enfants dans leur bulle!

        Le temps était comme suspendu! Le grand "cirque" avait cessé pour une fois! Chaque jour, des millions d'individus sortaient de chez eux pour gagner leur vie, mais ils s'enfermaient dans une routine, qui servait leur mensonge et leur lâcheté! Si on souffrait, si on était effrayé, c'était à cause de cette entrave qu'on s'était mis au pied et qu'on disait nécessaire! On n'avait pas le choix, on était une victime! Le travail devenait un prétexte, pour ne pas aller au cœur, affronter la vérité, car que faisait-on là, sur cette minuscule planète, avant de mourir?

        La domination tenait chaque chose, aveuglait chacun! Même le scientifique, qui parlait d'un temps de dix puissance moins quarante-sept secondes, ne comprenait pas vraiment ce qu'il disait, mais c'était bien la soif de découvrir, la joie de trouver et donc la satisfaction de l'amour-propre et la renommée qui l'empêchaient d'être anéanti par l'immensité! On croyait qu'on pouvait vivre dans l'hypocrisie, malgré tous les signaux d'alarme!

        On voulait à tout prix satisfaire ses appétits et on n'avait aucune honte! Mais le plaisir n'était-il pas la seule bouée de sauvetage? N'était-il pas le feu sacré, qui étouffait les plaintes de la nuit? On s'enivrait de soi, c'était la solution! Or, voilà que la "machine" s'était arrêtée! Les rues et le ciel étaient déserts! On ne comprenait pas que les enfants Doms n'étaient qu'une création de la société! Comme on niait son propre égoïsme, comment imaginer que celui-ci avait enfanté les monstres qu'on craignait?

        La situation était inédite, paralysante, angoissante! Il n'y avait plus de repères, on ne pouvait plus s'abrutir par le mouvement, l'activité! On était confiné chez soi et déjà pour la plupart, c'était insupportable! Certaines même n'acceptaient aucunement ce qui se passait et ils considéraient qu'on exagérait, qu'on les menait en bateaux et qu'on voulait contrôler les gens par la peur! Ainsi, quelqu'un s'approcha de la Tour du Pouvoir, en claquettes et le Narcisse à l'oreille, parlant tout haut, comme si une allure totalement détachée allait enlever le problème, faire tomber le décor, dénoncer la mise en scène!

        Mais l'individu fut sauvagement attaqué et dépecé! D'autres, plus rationnels, qui ne mettaient pas en doute le danger, s'enivraient chez eux! Il fallait jouir, tromper l'ennui, garder "la tête chaude"! Mais la grande soupape de sécurité, celle qui provoquait le soulagement le plus courant, c'était bien entendu la critique à l'égard du pouvoir! C'était fustiger super maman, son inaction, son incompétence, sa vénalité, etc.! En pratiquant ce sport national, on s'évitait toute remise en question! C'était la gaine protectrice par excellence, contre tout ce qui pouvait renvoyer les hommes à leur solitude et à l'étrangeté de leur condition!  

        Il y avait tout de même un hic, puisque super maman, après le suicide de Dominator, n'était plus là et l'Assemblée ne pouvait pas plus prendre le rôle de responsable, car elle ne siégeait pas, faute de députés! Les médias également ne fonctionnaient pas et à la télévision passait un programme minimum, en boucle! Les débats, les discussions s'épuisaient donc vite, car on n'y répondait pas et chacun voyait sa haine stérile! On était comme forcé de se regarder dans la glace, de considérer peut-être pour la première fois sa destinée, de peser sa vie sans le gouvernement!

        La ville mûrissait malgré elle! Des peurs, qui auraient déjà dû être mille fois rencontrées, frappaient comme des étrangères à la porte! Tout ce qu'on n'avait pas voulu voir montrait le bout de son nez! On allait enfin véritablement travailler! porter un peu de la peine du monde! mettre en doute son égoïsme! On aurait, extraordinaire nouveauté, des cals au cerveau, puisqu'on aurait réfléchi! Les anges eux-mêmes pleuraient!

     

                                                                                            XXXVII

     

        Bien sûr, chez les candidats aux élections, on s'intéressait particulièrement à la catastrophe, car si on pouvait se présenter en libérateur, on serait forcément élu! Ainsi, toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues et Nuit accueillit le général Mécontent, quoiqu'il ne le prît pas au sérieux! "Général, quelle bonne surprise!

        _ Monsieur Nuit, je vous remercie de me recevoir, mais je crois que j'ai une bonne idée!

        _ Vraiment?

        _ Oui, j'ai réuni un commando de vieux briscards, comme moi... Ah! Ah! Et nous allons nous introduire dans la Tour du Pouvoir, afin de neutraliser cette vermine d'enfants Doms!

        _ Ecoutez, général, je ne voudrais pas mettre en doute vos capacités, mais...

        _ Jamais nous n'avons arrêté l'entraînement! Nous sommes en plein forme physique! En outre, monsieur Nuit, vous rappelez-vous que vous êtes le constructeur de la Tour?

        _ Euh... Mais oui! C'était l'un de mes premiers chantiers! Une autre époque!

        _ Eh bien, j'ai demandé à vos services les plans de la Tour... et il existe un moyen d'y pénétrer, sans alerter ces  pouilleux de Followers!

        _ Vous m'intriguez..."

        Le général déplia le plan sur une table et reprit: "Regardez, c'est ici... Il existe un escalier dit "rouge", de haute sécurité, qui permet une évacuation contre tout incendie!

        _ En effet... Il a dû être construit suivant les ordres de Dominator!

        _ C'est un escalier quasiment secret, très étroit et même dans le bureau de Dominator, son entrée est cachée! Pareillement, il s'ouvre sous la Tour, mais comme s'il n'existait pas, dans un coin reculé!

        _ Et vous comptez passer par là?

        _ Exactement!

        _ Vous imaginez la montée?

        _ Cela vaut la peine d'être tenté! Nous aurons des armes et si les enfants Doms résistent...

        _ Je vois, vous n'aurez pas les scrupules de l'armée, ni de la police!

        _ L'armée en ce moment a des problèmes de chef, comme RAM!

        _ Oui, on m'a dit que le général Gallibur avait quelques soucis... Evidemment, si vous réussissez, je vous reconnaîtrai et deviendrai président! Je saurai vous remercier! Mais en cas d'échec...

        _ C'est clair, mais j'ai tout de même besoin de votre feu vert!

        _ Vous l'avez, général! Vous l'avez! Mais qu'est-ce qui vous motive à ce point?

        _ Disons que l'inaction me pèse... et puis j'ai quelques comptes à régler!"

     

                                                                                                    XXXVIII

     

        Le commando Mécontent décida d'opérer de nuit, car les Followers avaient pris l'habitude d'y faire la fête! Ils allumaient de grands feux au pied de la Tour et s'enivraient! Comme ils étaient maladroits, avec leurs bras, ils plongeaient carrément la tête dans des cuves remplis d'alcool et ragaillardis, ils se trémoussaient au rythme d'une sono démente! C'était la foire à la frime!

        Le commando attaqua la porte de l'escalier, sous la Tour, au chalumeau et on comptait là quatre hommes bien décidés, tout vêtus de noir et bien armés! Ils pénétrèrent dans l'escalier et leur frontale éclaira une vis étroite, qu'ils devaient gravir interminablement! Mais ce ne fut pas le manque de souffle qui les gêna, c'était cet effort répétitif, abrutissant, qui finissait par cisailler les genoux!

        L'escalier avait à chaque tiers du bâtiment une porte, qui servit de repère! Là, le commando fit une pause et reprenait des vitamines, alors qu'aucun bruit de l'extérieur ne lui parvenait! Enfin, il fut au sommet, où il put sans difficultés ouvrir de l'intérieur la dernière porte! Celle-ci débouchait effectivement dans un coin sombre et poussiéreux, mais très vite le commando vit de la lumière et entendit des voix!

        Ce qu'on savait, c'était que les enfants Doms eux-mêmes s'étaient donné un chef et qu'il était sans doute le plus puissant d'entre eux! Il s'appelait Rimar et comme un roi, il avait pris une reine, Sarma! Les enfants Doms formaient donc une petite cour et pour l'heure ils étaient occupés par quelque agape, entrecoupée de querelles! Le commando surprit tout le monde, tant il avait l'air menaçant, avec ses armes braqués!

         Le silence se fit et la voix du général claqua: "On reste bien tranquille ou il y aura du sang sur les murs!" Mais un rire sec lui répondit, celui de Rimar! "Et qu'est-ce que tu veux faire? demanda celui-ci. Tu veux me tuer? Mais tu es comme moi! Tu ne le vois peut-être pas, mais ta bulle existe! Non, ne dis rien! Laisse-moi imaginer ton histoire!"

        Le général avala sa salive, il s'apprêtait à écouter des choses désagréables! "Tu es de la génération précédente, reprit Rimar, et elle était plus disciplinée, car elle était mieux encadrée par des valeurs et l'avenir n'y était pas bouché comme maintenant, à cause du réchauffement! Tu as donc suivi le parcours! Tu as travaillé toute ta vie, pour avoir ta retraite! pour avoir le droit d'être vieux en somme! Ah! Ah! Mais tu as quand même été un p'tit chef pendant tout c' temps! Dame, il te fallait ton monde! qu'on t'obéisse! comme on continue à le faire encore maintenant!"

        Les mots de Rimar apparemment frappaient juste, car le silence devint encore plus pesant! "Mon Dieu, quelle était ta profession? Tu commandais qui ou quoi?

        _ J'étais patron sur... un bateau de dragage! balbutia le général comme envoûté!

        _ Voilà! C'était ta cour! T'y faisais ta loi! Hi! Hi! Combien d'hommes y as-tu tyrannisés?"

        Le général ne répondit pas... "Eh bien moi, j'ai osé! s'emporta Rimar. Nous avons osé! Notre génération a pris les rênes! Et tu voudrais me tuer, alors que je suis ce dont tu as toujours rêvé! Tu voudrais détruire ton idéal? à cause de ta colère rancie? de ton manque d'audace? Allez, fais-moi bouger les choses, en attirant l'attention sur toi! Montre comment tu es un Dom, puisque c'est le nom qu'on nous donne! Montre ta puissance! On jugera ainsi de la mienne!"

        Le général n'était plus sûr de lui! Son front, ses mains étaient moites! Mais il fit comme on lui avait dit! Il s'efforça de concentrer tout ce qu'il y avait autour sur sa personne... et bien entendu ses larges épaules et sa queue, dont il était le plus fier, lui servirent! Mais les murs et les esprits furent à peine ébranlés! C'est que le général avait toujours craint en secret le regard des autres, à cause de son manque d'instruction! Il nourrissait une haine particulière à l'égard d'hommes qu'ils considéraient comme hautains et cultivés, appartenant à un milieu qui dans son imagination lui échappait et le méprisait! Sa domination entraînait forcément de la paranoïa!

        "C'est tout ce que tu peux faire! éructa Rimar! Il est vrai que nous ne sommes pas sur ton bateau! Regarde! Regarde ma puissance!" A cet instant, les murs voltigèrent, tourbillonnèrent! Ils se déchiraient en arêtes vives, s'ouvraient sous une nuit traversée de flammes, ainsi que les lieux n'eussent plus été qu'une cathédrale en ruines, signant le triomphe de la mort et de la désolation! Le général était à terre, comme ses hommes, et il gémissait! Quelque chose avait craqué en lui et le vieillissement l'envahissait! Il n'était plus qu'une chiffe et Rimar le commanda! "Viens voir ce qu'est la gloire!" cria celui-ci et le général, tel un somnambule, apparut sur le balcon, en compagnie du roi des enfants Doms! 

        Aussitôt des projecteurs se braquèrent sur eux et une immense clameur monta d'en bas! "Dom! Dom!" entendait-on! Ce n'était plus RAM qui était dans la bouche des Followers, car la ville était vaincue, mais c'était Dom, pour glorifier le maître, la force! "Ecoute-les, général de pacotille! reprit Rimar. Et rejoins-les!" A cet instant, le général bascula dans le vide, car il fut encore le jouet de la puissance psychique de Rimar et ses hommes connurent le même sort! Ils furent poussés un à un par leurs cauchemars!

     

                                                                                          XXXIX

     

        Cariou était rentré chez lui et il se reposait, en écoutant de la musique! Le son pur d'un oud l'emmenait bien loin de RAM! Mais on sonna à la porte et c'était Andrea, accompagnée par Sullivan! On fit les présentations et on s'installa au salon, tandis que Cariou restait tout de même attentif au oud, qui continuait en sourdine...

        "Alors que comptez-vous faire? demanda Sullivan.

        _ Eh bien, pas grand-chose, à vrai dire!

        _ Mais la ville est complètement immobilisée... et Andrea m'a dit que vous étiez le seul à pouvoir combattre les enfants Doms!

        _ Je peux en effet leur résister, mais en aucun cas les chasser ou les détruire! En les haïssant, on ne fait qu'aggraver la situation!