Articles de luc-gerard

  • Les enfants Doms, Tome 2, (1-5)

    Dom26 1

         

                                            

                    LES ENFANTS DOMS

                               Tome 2

                          Première partie

                            LE REGNE

     

                                    1

     

        Les voyageurs regardaient les ruines de la ville... Ses immeubles ne semblaient plus que de vieilles dents, émergeant de la poussière! Le soleil écrasait, desséchait tout! Le vent prenait la forme de tourbillons, qui dansaient sur les places anciennes! Ici, des enfants avaient crié dans la cour de l'école! Là, le trafic avait été dense! Là-bas, on fêtait les dieux du stade! Mais, maintenant, les rues disparaissaient sous les yeux vides des fenêtres!   

        Le désert était maître de la ville et donnait soif aux voyageurs! Comme le soir tombait, le Magicien leur proposa d'installer le campement et on se retrouva bientôt devant un feu, pour lutter contre le froid de la nuit! Le regard se perdait dans la flamme vive et des étincelles rejoignaient les étoiles! "Chante-nous encore l'histoire de la ville! demanda l'un des voyageurs au Magicien, qui fit entendre sa voix profonde, ensorcelante!

     

        "RAM était le nom de la ville somptueuse!

    Ses tours miroitaient sous l'orage!

    Ses autociels étaient des millions!

    Les flots lui léchaient les pieds!

    On venait de partout pour l'habiter!

    Dominator était son chef,

    Mais la lumière le jeta dans le vide!

    Vint alors le règne des enfants Doms!

    Du roi Rimar et de la reine Sarma!

    Les Followers faisaient la police!

    On fouettait les hommes!

    On fêtait la cruauté!

    Même les chiens gémissaient!

    Mais l'eau vint à manquer!

    Les larmes salées de RAM coulèrent!

    Le cœur dur éclata comme la pierre sous le gel!

    "Dom! Dom!" chantaient les Followers,

    Mais le puits était sec!

    "Comme je suis fort!" disait le roi Rimar,

    Mais le lézard seul était heureux!

    "Comme je suis belle!" disait la reine Sarma,

    Mais le sable envahissait les rues!

    L'œil jaune du soleil ne quittait plus RAM!

    Les habitants disparurent, comme la mer!

    O RAM, vois ton pouvoir!

    Vois ta folie!

    Où est ta bonté?

    Ta source?

    Où est ton rêve?

    Il ne reste que ta dureté,

    Qui chante ta folie!"

     

                                                                                                        2

     

        Les enfants Doms  découvraient le pouvoir, c'est-à-dire qu'ils se demandaient que faire de la journée, maintenant qu'ils étaient les maîtres! Par exemple, ils voulaient des "fringues" et ils glissaient jusqu'aux magasins, dans leur bulle, suivis par un certain nombre de Followers! Puis, ils pillaient sans vergogne les rayons, avant de les saccager, et ils regagnaient la Tour du Pouvoir, en riant de leur razzia!

        Alors qu'ils s'admiraient, dans leurs vêtements de marque, l'un d'eux sur le balcon fit remarquer: "Tiens, y a un drôle de type en bas! Les Followers ne peuvent pas l'arrêter!" Le roi Rimar, la reine Sarma et quelques autres regardèrent et en effet un grand chauve, vêtu d'une veste à carreaux, se frayait un chemin parmi les Followers, malgré leur agressivité! "Je le connais! dit Rimar. Il va monter!"

        Le docteur Web, puisque c'était lui, de son côté disait aux taupes: "Allons, les enfants du calme! Vous ne pouvez rien me faire, car je suis numérique! Et puis, sans moi, vous ne seriez pas là! Je suis votre créateur, pour ainsi dire... Alors, laissez passer papa, hein?" Les Followers essayaient de mordre les jambes de Web, qui devait lever bien haut ses énormes chaussures, mais enfin il atteignit l'ascenseur!

        Quand il arriva au sommet de la Tour et qu'il aperçut les enfants Doms, il poussa un soupir de soulagement: "Piiouuu! Comme elles sont terribles ces petites bêtes! Bon, les amis, j'ai à vous parler!" A cet instant, un enfant Dom essaya, par son pouvoir psychique,  d'intimider Web, qui lui répliqua! "J' suis numérique, pas psychique! Donc, tu perds ton temps avec moi! D'ailleurs, je ne suis pas le seul numérique ici! J'en ai retouchés quelques uns et surtout quelques unes! N'est-ce pas, reine Sarma? J'ai refait tes lèvres et tes seins, si je n' m'abuse! pour que tu sois la plus belle..., aussi parfaite que possible!"

        La reine Sarma afficha un visage pincé! "N'en aies pas honte, reine Sarma! Mon modèle est toujours la reine des jeux vidéos! Mais toi-même, Rimar, tu as demandé mes doigts d'artiste!

        _ C'est exact, docteur Web!

        _ Le nez, si je me rappelle bien! Je l'ai affiné, afin que tu ressembles à un de ces princes de l'image! Vous êtes la plupart ici des Numériques à votre manière!

        _ Bon, d'accord, docteur, et qu'est-ce que vous voulez?

        _ Eh ben, comme vous êtes en partie mes enfants, je me sens en droit de vous expliquer certaines choses! On peut s'asseoir?"

        Chacun se mit à l'aise et Web reprit: "Voilà, que vous ayez le pouvoir, c'est votre affaire! Vous ou d'autres, ce n'est pas mon problème! Par contre, la vie de la cité m'intéresse hautement! Autrement dit, une économie bloquée et je ne sers plus à rien! Presque tout mon bisness, c'est de la vente en ligne! Si les gens ont peur, moi, j' gagne plus un sou et j'aime pas ça, les enfants! Non vraiment pas! Car c'est mon existence même qui est menacée!

        _ Et en quoi ça nous concerne? jeta un enfant Dom! 

        _ Tu voudrais quand même pas que ta bobine disparaisse des réseaux sociaux, non? répliqua Web. Quoi, tu accepterais que tes Followers en bas ne pensent plus à toi et rentrent chez eux, en se demandant quels imbéciles ils ont été?"

        Cette perspective d'un coup épouvanta les enfants Doms! Ils virent le spectre de l'anonymat fondre sur eux et leur puissance s'évaporer! "Alors, lâchez un peu la grappe à RAM, les enfants! reprit Web. Que les gens puissent sortir de chez eux et retrouver leur quotidien! Ce qui ne veut pas dire que vous devez abandonner la Tour du Pouvoir, mais restreindre votre influence!"

        Devant le silence de ses interlocuteurs, Web regardait avec satisfaction ses grosses chaussures!    

      

                                                                                                    3

     

        Ainsi, la vie dans RAM reprit peu à peu son cours, au ralenti cependant, les gens restant méfiants et surtout ils évitaient les parages de la Tour du Pouvoir! Toutefois, il y avait moins de Followers et si on se demandait où ils étaient passés, on revoyait tout de même des autociels  et un peu de trafic! La ville avait l'air de se détendre, d'autant que certains ne prenaient jamais vraiment conscience de la gravité de la situation!

        Ceux-ci restaient toujours dans leur monde, témoignaient d'un égoïsme forcené, sans l'ombre d'une honte! Ils ne considéraient les choses que suivant leur confort ou leur intérêt! Ils n'imaginaient aucunement les souffrances des autres et avec le calme qui revenait, leur sécheresse, leur irresponsabilité stupéfiait et minait, vidait à son tour!

        Mais ce n'était qu'un prélude! Si on creusait un peu plus, on tombait sur une boue étrange, quasi incompréhensible, quoiqu'immonde! Il y en avait qui disaient: "Bah! Elles sont pas si méchantes que ça, ces bestioles de Followers! Et puis, on a dû les exciter! Les vrais coupables, ce sont ceux qui nous dirigent en coulisses! Vous voyez ce que je veux dire!"   

        On entendait des propos qui faisaient douter du bien et du mal, jusqu'au tréfonds! Et on se demandait de quelle nuit venaient ceux qui les formulaient! Quelle était leur motivation? Comment la haine pouvait diriger ainsi des individus? Pourquoi cet acharnement à combattre la raison, les faits, la simple logique? N'était-ce pas la domination qui cherchait de l'air à tout prix, quitte à créer des monstres?   

        Il y avait encore des particularités plus connues, comme la "chaîne des canettes"! Dans certains endroits de RAM, elle se déployait et avait toujours la même allure! Au milieu d'un square poussait une plante précieuse, appelée le Rêve et qu'il fallait incessamment arroser! Les "Picoleux" se présentaient alors et s'organisaient! Ils faisaient le va-et-vient entre le magasin et la plante! Ils achetaient une canette de bière et allaient la verser sur le Rêve! Ils formaient une chaîne, qui durait toute la journée et jusque tard dans la nuit!

        Le Rêve aimait d'abord ce traitement! Il grossissait à vue d'œil! Il avait une jolie couleur, d'une beau vert luisant, et il est vrai que les Picoleux, à ce stade, étaient de vrais philosophes! Ils savaient tout! Les autres étaient des imbéciles, des gogos, mais pas eux! On ne les aurait pas! Ils avaient fait le tour de la question! Ils n'étaient pas nés de la dernière pluie et ils continuaient d'arroser!

        Tout de même, peu à peu, la plante avait l'air moins fringante, avec ses feuilles qui se courbaient, comme fatiguées! Elle était en fait noyée et on avait beau lui donner encore de la bière, elle n'en voulait plus! C'est à ce moment que les Picoleux s'énervaient! Allez savoir pourquoi? Les philosophes n'étaient plus d'accord, mais sur rien! Ils se mettaient à crier, se montraient le torse, les muscles et parfois se battaient!

        Le Rêve se taisait, peut-être honteux des injures des filles! Les chiens gueulaient et terrifiaient les passants! Puis, enfin, le sommeil et le silence venaient! Les philosophes, écrasés par l'effort, ronflaient et la plante en profitait pour souffler, en espérant d'autres cieux! 

        Mais les Picoleux n'en avaient cure, car, le lendemain, ils recommençaient leur chanson:

     

    "V'là les Picoleux!

    Qui ont plein d' bleus!

    C'est la cannette

    Qui les fait honnêtes!

     

    Viens dans le square!

    On tient jusqu'au soir!

    Où est ma bière?

    Elle était là hier!

    Mais dans ma main fière!

    J' suis pas zinzin!

    Comme ceux du magasin!

     

    V'là les Picoleux!

    Qui ont plein d' bleus! etc.

     

                                                                                               4

     

        "J'y suis! s'écria l'un des enfants Doms! Organisons une gigantesque foire, pour nous présenter à la population!

        _ L'idée n'est pas mauvaise..., dit Rimar. Il faut un minimum de paix, d'entente, pour obtenir ce que nous voulons!" 

        On contacta le docteur Web, qui fut chargé d'informer tout le monde et chaque commerçant se prépara! Il s'agissait d'exposer dans la rue certains de ses produits, de donner une ambiance de déballage, de fête et des restaurateurs s'installèrent un peu partout! La foule fut bientôt au rendez-vous et se mouvait lentement, comme elle sait si bien le faire, pour tromper son ennui!

         "Ah! Mais vous êtes là! entendait-on.

        _ Mais oui, on est venu avec les enfants!

        _ Comme ils ont grandi!"

        "C'est combien ça?" disait-on plus loin. "Et mon steak?", "Lui, alors, avait monté son affaire..." "Oh! Mais il a toujours été malin!" "Qu'est-ce que tu veux, toi?", etc.  

        On achetait des choses dont on n'avait pas besoin! On s'énervait, on se plaignait alors qu'il n'était question que de son plaisir! Mais on était là et si on pouvait concentrer l'attention, faire son show, on n'avait pas complètement perdu son temps! C'était la chaleur humaine, peinte sur une mâchoire d'acier! Mais que ne donnerait-on pas pour un peu d'eau, pour se sentir exister, remarquable, ne serait-ce qu'une seconde?

        Ainsi, certaines jubilaient, sautillaient presque de joie ou certains faisaient entendre un gros rire, tel le mâle dominant pousse son cri! Pourtant, il fallut bien voir les maîtres et dès qu'ils s'annoncèrent, il y eut comme un malaise! L'appréhension se lisait sur les visages et les enfants Doms étaient tendus aussi! Ils circulaient dans leur bulle, à la hauteur des têtes, et se voulaient apparemment aimables! Rimar notamment saluait, en essayant de sourire, mais il ne voyait qu'une foule crispée!     

        Puis, soudain, des personnes poussèrent des hourras, crièrent: "Gloire aux enfants Doms! Longue vie à eux!" D'autres se prosternèrent, comme devant un souverain et ce n'était pas du tout préparé! Mais il est vrai que parfois on est prêt à tout, pour sa tranquillité, ses affaires! On n'a aucune fierté, ni mémoire, mais on va sans gêne du côté du plus fort! On s'adapte mieux qu'un caméléon!

        Ce revirement était également provoqué par la présence des taupes, des Followers, qui se mêlaient aux spectateurs! Ils les reniflaient tout simplement, en poussant des petits "Dom! Dom!" Que cherchaient-ils? Mais une hostilité avérée, une agressivité patente et ils seraient intervenus! C'est pourquoi on se contrôlait, on s'efforçait de rester impassible, mais l'incompréhension était sans doute le sentiment le plus général! On se demandait en effet d'où venaient ces enfants Doms et qui étaient-ils exactement? Comment un telle catastrophe avait-elle pu se produire?

        Il ne venait pas à l'idée des gens que c'était leurs propres enfants qu'ils voyaient là et que ceux-ci n'étaient que le fruit de leur égoïsme! Ils étaient si aveugles, quant à leur comportement au quotidien, qu'ils étaient incapables d'imaginer être les pères et les mères de leurs nouveaux maîtres! C'était pourtant leur miroir, qui passait en ce moment dans les bulles!

        Andrea Fiala et Owen Sullivan étaient également parmi la foule et assistaient au défilé! Ils avaient chacun leur LAL et de temps en temps, ils le touchaient, vérifiant qu'il était toujours à portée! Ils se méfiaient surtout des Followers, qui effectivement vinrent les sentir eux aussi! Mais la neutralité qu'ils affichaient évita apparemment tout incident, même si "l'examen de passage" fut répugnant!

        Seul Cariou n'avait pas voulu se présenter, car il craignait que son pouvoir psychique alarmât les enfants Doms! Il n'avait pas vraiment de haine et c'est ce qui faisait sa puissance! Rimar ou un autre auraient pu repérer cette étrange différence et tôt ou tard une confrontation serait nécessaire! Mais ce n'était pas l'heure pour Cariou! Il était allé au bord de la mer et même si elle charriait son plastique, le fondateur de l'OCED se rappelait un autre temps, sa jeunesse!

     

                                                                                                        5

     

        Dès le départ, quand il était enfant, Cariou s'était trouvé devant un os, si on peut dire, et c'était sans doute celui d'un animal préhistorique, tant sa taille était grande! Mais Cariou, dans sa propre famille, s'était toujours senti un étranger! Il voyait des choses, dont il était aussi la victime, et que personne à part lui apparemment ne considérait! Comment était-ce possible? De ses malheurs, Cariou n'était que le seul témoin et chaque jour, il était contraint de se prouver à lui-même qu'on lui avait bien fait du mal, car sa souffrance, elle, était bien réelle et il devait l'apaiser!

        Il avait donc été à la fois juge et avocat et s'était construit tout seul! Cela voulait dire encore que nul ne maniait le doute comme lui et bien entendu, plus tard, il n'avait pas rejeté d'emblée une certaine idée de la psychologie, qui induit que c'est l'individu qui est capable, sous le joug d'une maladie psychique, d'exagérer son problème et la responsabilité des autres! Une légère forme de schizophrénie pouvait tromper Cariou! Pendant longtemps, par conséquent, il fut troublé, tourmenté et à la recherche de réponses!

        Il entendit alors parler du Maître de la montagne! On disait qu'un sage vivait au flanc d'un pic, se contentait de presque rien et qu'il pouvait même guérir les maladies, tant il devinait qui on était! Cariou suivit un sentier pentu et caillouteux, pour arriver à un bosquet où le Maître avait son "habitation", une petite hutte en pierres, noire comme un four et tapissée de feuilles mortes! Plus loin, un ruisseau coulait, pour les besoins de la soif!

        Le Maître était évidemment sec et noueux, car il vivait essentiellement des fruits des bois! "Alors, comme ça, tu voudrais devenir mon disciple! dit-il à Cariou, d'un ton légèrement dédaigneux!   

        _ J'en serais très honoré! répondit humblement Cariou.

        _ Honoré? Pfff! T'es bien un gars de la ville! Rien ne vaut la simplicité! M'enfin, je veux bien t' prendre à l'essai! Mais j' te préviens, ce s'ra pas facile!

        _ Mais je ne suis pas venu pour rigoler!

        _ Bien! Alors commence par te construire un abri, un peu comme le mien! Débrouille-toi!"

        Toute la journée, Cariou ramassa des branches, les assembla et les recouvrit de fougères, de sorte que, quand la nuit arriva, il fut content d'être "chez lui"! Cependant, il se mit à pleuvoir et des gouttes ne cessaient de traverser le toit! De toute façon, Cariou ne put dormir à cause de la dureté du sol! Au matin, toutefois, il fallut se réjouir d'une toilette à l'eau froide, car elle avait indéniablement la vertu d'être revigorante!

        On mangeait comme les oiseaux, avec ce qu'on trouvait, mais il y avait tout de même un petit potager et on pouvait faire cuire certaines choses! C'était apparemment dans l'inconfort, le dénuement, la lutte contre soi et sa faiblesse, que se trouvait la sagesse, le bonheur! Le Maître était intransigeant là-dessus et il regardait Cariou d'un œil soupçonneux! Il invitait son disciple à toujours se dépasser: "L'orgueil est le pire démon! lui disait-il. Il est partout là où tu crois qu'il n'est pas! Méfiance!"

        Ainsi, un jour que Cariou avait réussi, avec les moyens du bord, à construire une brouette, ce qui allait faciliter le travail, le Maître s'emporta et détruisit l'outil, en martelant: "Et je parie que tu es fier de ton œuvre! que ta vanité est satisfaite! T'as rien dans le crâne alors! ou dans le pantalon! Ah! Pour t' pavaner, t'es champion! J' t'apprendrai à être modeste, moi!"   

        Cariou fut choqué, mais il prit cela comme une leçon et dès lors, il se surveilla d'encore plus près, se demandant toujours plus, se pourchassant pour ainsi dire et bref, il était devant lui-même comme un bûcheron fend une souche! Bientôt, il fut épuisé et pleurait sans raison! L'amertume aussi le gagnait et une nuit, il sentit à l'égard du Maître une haine formidable, gigantesque, irrépressible! 

        Il se leva, constata qu'il y avait de l'orage et s'approcha de la hutte de celui qui avait transformé sa vie en enfer! Cariou ne pouvait plus supporter le Maître, même physiquement et il l'appela, alors que le vent faisait rugir les branches! "Sors de ta tanière, fumier! cria Cariou! Viens, on va régler nos comptes!" Le Maître sortit et Cariou l'empoigna! Les deux hommes roulèrent dans les feuilles et Cariou cognait comme un sourd, avec toute la rage qu'il avait dû contenir jusque-là!  

        "Pitié! Pitié! fit le Maître! Par pitié, regarde!" Cariou cessa ses coups et fixa la figure blanche du Maître! Il n'en revenait pas, car c'était lui-même qu'il contemplait! Au vrai, il était seul et se vaincre, c'était mourir, se tuer! Cariou en prit conscience et qu'il devait d'abord faire la paix avec sa personne! Il avait une intelligence nouvelle, que nul ne pouvait plus lui enlever, car elle était née d'une expérience ultime!

        Le lendemain, Cariou redescendait parmi les hommes, malade nerveusement, mais pourtant prêt à affronter leur hypocrisie!

  • Les enfants Doms (XXXIV-XXXIX)

    Dom26

     

     

     

                                    XXXIV

     

        Une grande partie de RAM était maintenant envahie par les Followers et des images prises du ciel montraient cette vague grouillante à l'assaut des buildings, y provoquant l'effroi et la panique! Beaucoup, devant leurs télévisions, restaient médusés, comme si la démesure frappait le cerveau d'inertie! D'autres se barricadaient déjà et faisaient des stocks, vidant les magasins! On assistait à des scènes de violence, pour du beurre ou du café, alors que le danger n'était même pas imminent! Mais l'égoïsme et sa laideur ne se contenaient plus, d'autant que l'animal qui était en chacun n'avait jamais été vraiment combattu!

        Les rares qui avaient un peu d'humanité et d'esprit étaient choqués par ces comportements! Ils étaient saisis de dégoût devant cette dureté, car elle semblait une porte irrémédiablement fermée sur l'espoir! D'un coup, le seul sens était celui de la jungle, du plus fort! Pourtant, la solidarité était nécessaire au salut et il fallait raisonner ceux qui avaient des victuailles plein les bras! Mais la peur avait le dessus et même les plus sages l'éprouvaient de nouveau, alors qu'ils croyaient l'avoir définitivement maîtrisée!

        Mais qu'est-ce que c'était au fond ce déferlement des Followers, sinon les digues de la haine et de la frustration qui avaient cédé? On ne voulait plus se contrôler, attendre, mais prendre et jouir! Pourquoi aurait-on agi autrement? Y avait-il autre chose que le culte de soi? Si oui, pour quelle destinée? Qu'est-ce qu'était l'espace? un jeu de particules incompréhensible? La Terre n'était-elle pas une planète deux fois perdue, par sa situation et la pollution? Qui croire, sinon soi-même? Comment dans ces conditions demander de l'humilité, de la modestie? Le temps fuyait et commandait de tenter sa chance! 

        D'ailleurs, RAM était pour l'heure particulièrement fragile! On y préparait de nouvelles élections, car la ville était sans chef! Devant la Tour du Pouvoir s'était regroupée la police et elle avait l'air d'attendre de pied ferme les événements! Mais avait-elle vraiment pris conscience de leur ampleur? Il régnait parmi ses rangs comme une sorte de doute et on fut surpris par l'apparition des enfants Doms dans le ciel! On commençait juste à les considérer, quand les Followers surgirent de partout, glissant les uns sur les autres, créant une onde sale de petits cris et de dents jaunes!

        C'était visqueux, quoique rapide! C'était avide, quoiqu'aveugle! Bref, c'était affreux, horrible et même terrifiant et la police ouvrit le feu, gagnée par la folie! Le flot fut arrêté ici et là, mais il en venait toujours et bientôt les forces de l'ordre furent submergées, dépassées, sans avoir le temps de fuir! Leurs chefs, survolant la zone, étaient figés, impuissants et la marée sombre s'attaqua à la Tour du Pouvoir! Des "RAM! RAM!" résonnaient comme une clameur de victoire et les enfants Doms jubilaient! Ils allaient devenir les maîtres! C'était leur place! Ils étaient nés pour cela!

        La Tour fut prise et vidée! Son drapeau fut changé! Il représentait maintenant un enfant dans sa bulle! La haine des Followers se calma avec le soir et les petites bêtes se reposèrent! Le sort de RAM était désormais en suspens et la ville elle aussi reprenait son souffle! On essayait de comprendre, de se retrouver, de s'adapter! Qu'est-ce qui s'était passé? Comment en était-on arrivé là? La stupeur était peu à peu remplacée par la réflexion... On bougeait, on essayait de remettre de l'ordre en soi et autour! On écoutait, on observait, on redevenait l'ancêtre lointain qui guettait, interprétait! Dans le ciel serein et velouté de la nuit, cependant, la lune fit son apparition, telle une reine éternelle! 

     

                                                                                                        XXXV

     

        Après une nuit difficile, au matin, Andrea s'éveilla auprès de Sullivan et les yeux encore lourds, ils regardèrent au dehors: la rue était déserte et jonchée de détritus! "Venez, dit Andrea à Sullivan, nous allons essayer de retrouver un ami, le fondateur de l'OED!  Lui seul pourra nous aider et nous dire ce qu'il faut faire!

        _ Mais il y a sans doute des Followers qui rôdent!

        _ Des Followers?

        _ Oui, c'est comme ça que s'appellent les créatures! Je l'ai appris par la bouche des Numériques!

        _ Les Numériques?

        _ Mais oui, c'était le nom qu'ils se donnaient! ceux que vous appelez les enfants Doms!"

        Andrea et Sullivan eurent un sourire l'un pour l'autre, devant un tel imbroglio, mais Andrea rajouta: "Ne vous en faites pas pour les... Followers! J'ai dans mon sac une arme extrêmement efficace contre eux! Elle a été conçue par Macamo et elle nous évitera tout ennui, à condition de ne pas rencontrer trop de ces affreuses taupes!"

        En fait, chacun avait vécu à sa manière l'invasion! La psychologue Lapie par exemple! Quand Ratamor était sorti de l'hôpital, elle avait décidé de se rendre à son adresse! Elle s'était garée devant son immeuble, se demandant ce qu'elle ferait, si elle le voyait sortir! Elle songeait à l'écraser, quand elle reçut elle-même un choc! Le flot des Followers venait de recouvrir entièrement son autociel et elle voyait leurs faces hideuses déformées par les vitres! A cet instant, elle hurla!

        Le grand-père poète, quant à lui, ne fut pas vraiment surpris! Il avait compris depuis bien longtemps que les pires horreurs commençaient pas un regard de mépris! Le mal était ce qu'il y avait de plus quotidien, de plus harassant, car on devait lutter contre lui chaque jour et partout! Qu'il eût pris la forme des Followers était singulier, propre à une époque, mais pour le grand-père, cela ne changeait pas grand-chose!

        Il vivait dans l'un des rares jardins de RAM, entre ses murs et il continuait à s'occuper de ses roses et de ses petits-enfants!

        Cariou, lui, fut emporté par le tsunami des créatures, mais il n'y succomba pas! Il savait d'où elles venaient et qui les commandait! La domination des enfants Doms couraient dans leurs veines, il ne pouvait en être autrement! Leur haine ne dévorait donc pas Cariou, puisque lui-même n'avait pas besoin de dominer! Il était comme insensible à leurs morsures, bien qu'il sentît toute leur férocité! Il était comme un rocher dans leur flot!

        Il en eût été tout le contraire, si l'équilibre de Cariou avait reposé sur la supériorité! Les Followers auraient trouvé des failles, car Cariou se serait débattu, aurait nécessairement cherché à vaincre! Ici, la haine glissait le long de son corps et il rentra chez lui, juste secoué!

        Au pied de la Tour du Pouvoir, on assistait cependant à d'étranges scènes! Les enfants Doms  apparaissaient au-dessus des Followers, qui sentaient leur présence et qui alors manifestaient leur adoration! Les taupes se trémoussaient, se tortillaient, levaient leur tête aveugle, poussaient des "RAM! RAM!", battaient leurs bras atrophiés et ça reniflait, couinait, bavait, pleurait, ce qui avait l'air d'enchanter leurs maîtres!

         Mais parfois, dans la masse velue et sombre, se produisait une mutation, une transformation! Un Follower devenait un enfant Dom! Sa bulle s'élevait soudain et il n'était plus la bête disgracieuse, mais un ado fier et venimeux! Il avait dès lors ses propres Followers, qui le servaient, l'admiraient et qu'il inspirait, dirigeait!

        Toutefois, les relations entre les enfants Doms et les Followers n'étaient pas si tranchées et elles ne se résumaient pas à une domination ou une allégeance absolues! Il arrivait qu'un enfant Dom, trop sûr de lui ou méprisant, s'approchât exagérément près des Followers et il était aussitôt attaqué, tant leur appétit, leur avidité étaient grands!

        Chacun devait faire attention, était tenu dans certaines bornes, car le maître et la taupe étaient dépendants mutuellement! Le premier apportait à la seconde une identité, le passeport pour sortir de l'anonymat et de sa nuit, mais sans le Follower, l'enfant Dom n'avait pas de puissance et ne restait qu'un dieu ou une déesse pleins de doutes!

        Bref, l'ancien fief de Dominator était plein de simagrées, de haine sourde et de suffisance!

     

                                                                                                    XXXVI

     

        Un grand silence régnait dans RAM et c'était exceptionnel! On n'y paradait plus! On n'y consommait plus, on n'y dominait plus! On ne cherchait plus à attirer les regards, ni à afficher sa réussite, sa beauté ou sa force! On ne jouait plus, on ne masquait plus! On était contraint de s'interroger, de regarder, d'attendre! On se demandait ce qui se passait, car on avait peur des créatures! Et on se demandait enfin qui étaient ces enfants dans leur bulle!

        Le temps était comme suspendu! Le grand "cirque" avait cessé pour une fois! Chaque jour, des millions d'individus sortaient de chez eux pour gagner leur vie, mais ils s'enfermaient dans une routine, qui servait leur mensonge et leur lâcheté! Si on souffrait, si on était effrayé, c'était à cause de cette entrave qu'on s'était mis au pied et qu'on disait nécessaire! On n'avait pas le choix, on était une victime! Le travail devenait un prétexte, pour ne pas aller au cœur, affronter la vérité, car que faisait-on là, sur cette minuscule planète, avant de mourir?

        La domination tenait chaque chose, aveuglait chacun! Même le scientifique, qui parlait d'un temps de dix puissance moins quarante-sept secondes, ne comprenait pas vraiment ce qu'il disait, mais c'était bien la soif de découvrir, la joie de trouver et donc la satisfaction de l'amour-propre et la renommée qui l'empêchaient d'être anéanti par l'immensité! On croyait qu'on pouvait vivre dans l'hypocrisie, malgré tous les signaux d'alarme!

        On voulait à tout prix satisfaire ses appétits et on n'avait aucune honte! Mais le plaisir n'était-il pas la seule bouée de sauvetage? N'était-il pas le feu sacré, qui étouffait les plaintes de la nuit? On s'enivrait de soi, c'était la solution! Or, voilà que la "machine" s'était arrêtée! Les rues et le ciel étaient déserts! On ne comprenait pas que les enfants Doms n'étaient qu'une création de la société! Comme on niait son propre égoïsme, comment imaginer que celui-ci avait enfanté les monstres qu'on craignait?

        La situation était inédite, paralysante, angoissante! Il n'y avait plus de repères, on ne pouvait plus s'abrutir par le mouvement, l'activité! On était confiné chez soi et déjà pour la plupart, c'était insupportable! Certaines même n'acceptaient aucunement ce qui se passait et ils considéraient qu'on exagérait, qu'on les menait en bateaux et qu'on voulait contrôler les gens par la peur! Ainsi, quelqu'un s'approcha de la Tour du Pouvoir, en claquettes et le Narcisse à l'oreille, parlant tout haut, comme si une allure totalement détachée allait enlever le problème, faire tomber le décor, dénoncer la mise en scène!

        Mais l'individu fut sauvagement attaqué et dépecé! D'autres, plus rationnels, qui ne mettaient pas en doute le danger, s'enivraient chez eux! Il fallait jouir, tromper l'ennui, garder "la tête chaude"! Mais la grande soupape de sécurité, celle qui provoquait le soulagement le plus courant, c'était bien entendu la critique à l'égard du pouvoir! C'était fustiger super maman, son inaction, son incompétence, sa vénalité, etc.! En pratiquant ce sport national, on s'évitait toute remise en question! C'était la gaine protectrice par excellence, contre tout ce qui pouvait renvoyer les hommes à leur solitude et à l'étrangeté de leur condition!  

        Il y avait tout de même un hic, puisque super maman, après le suicide de Dominator, n'était plus là et l'Assemblée ne pouvait pas plus prendre le rôle de responsable, car elle ne siégeait pas, faute de députés! Les médias également ne fonctionnaient pas et à la télévision passait un programme minimum, en boucle! Les débats, les discussions s'épuisaient donc vite, car on n'y répondait pas et chacun voyait sa haine stérile! On était comme forcé de se regarder dans la glace, de considérer peut-être pour la première fois sa destinée, de peser sa vie sans le gouvernement!

        La ville mûrissait malgré elle! Des peurs, qui auraient déjà dû être mille fois rencontrées, frappaient comme des étrangères à la porte! Tout ce qu'on n'avait pas voulu voir montrait le bout de son nez! On allait enfin véritablement travailler! porter un peu de la peine du monde! mettre en doute son égoïsme! On aurait, extraordinaire nouveauté, des cals au cerveau, puisqu'on aurait réfléchi! Les anges eux-mêmes pleuraient!

     

                                                                                            XXXVII

     

        Bien sûr, chez les candidats aux élections, on s'intéressait particulièrement à la catastrophe, car si on pouvait se présenter en libérateur, on serait forcément élu! Ainsi, toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues et Nuit accueillit le général Mécontent, quoiqu'il ne le prît pas au sérieux! "Général, quelle bonne surprise!

        _ Monsieur Nuit, je vous remercie de me recevoir, mais je crois que j'ai une bonne idée!

        _ Vraiment?

        _ Oui, j'ai réuni un commando de vieux briscards, comme moi... Ah! Ah! Et nous allons nous introduire dans la Tour du Pouvoir, afin de neutraliser cette vermine d'enfants Doms!

        _ Ecoutez, général, je ne voudrais pas mettre en doute vos capacités, mais...

        _ Jamais nous n'avons arrêté l'entraînement! Nous sommes en plein forme physique! En outre, monsieur Nuit, vous rappelez-vous que vous êtes le constructeur de la Tour?

        _ Euh... Mais oui! C'était l'un de mes premiers chantiers! Une autre époque!

        _ Eh bien, j'ai demandé à vos services les plans de la Tour... et il existe un moyen d'y pénétrer, sans alerter ces  pouilleux de Followers!

        _ Vous m'intriguez..."

        Le général déplia le plan sur une table et reprit: "Regardez, c'est ici... Il existe un escalier dit "rouge", de haute sécurité, qui permet une évacuation contre tout incendie!

        _ En effet... Il a dû être construit suivant les ordres de Dominator!

        _ C'est un escalier quasiment secret, très étroit et même dans le bureau de Dominator, son entrée est cachée! Pareillement, il s'ouvre sous la Tour, mais comme s'il n'existait pas, dans un coin reculé!

        _ Et vous comptez passer par là?

        _ Exactement!

        _ Vous imaginez la montée?

        _ Cela vaut la peine d'être tenté! Nous aurons des armes et si les enfants Doms résistent...

        _ Je vois, vous n'aurez pas les scrupules de l'armée, ni de la police!

        _ L'armée en ce moment a des problèmes de chef, comme RAM!

        _ Oui, on m'a dit que le général Gallibur avait quelques soucis... Evidemment, si vous réussissez, je vous reconnaîtrai et deviendrai président! Je saurai vous remercier! Mais en cas d'échec...

        _ C'est clair, mais j'ai tout de même besoin de votre feu vert!

        _ Vous l'avez, général! Vous l'avez! Mais qu'est-ce qui vous motive à ce point?

        _ Disons que l'inaction me pèse... et puis j'ai quelques comptes à régler!"

     

                                                                                                    XXXVIII

     

        Le commando Mécontent décida d'opérer de nuit, car les Followers avaient pris l'habitude d'y faire la fête! Ils allumaient de grands feux au pied de la Tour et s'enivraient! Comme ils étaient maladroits, avec leurs bras, ils plongeaient carrément la tête dans des cuves remplis d'alcool et ragaillardis, ils se trémoussaient au rythme d'une sono démente! C'était la foire à la frime!

        Le commando attaqua la porte de l'escalier, sous la Tour, au chalumeau et on comptait là quatre hommes bien décidés, tout vêtus de noir et bien armés! Ils pénétrèrent dans l'escalier et leur frontale éclaira une vis étroite, qu'ils devaient gravir interminablement! Mais ce ne fut pas le manque de souffle qui les gêna, c'était cet effort répétitif, abrutissant, qui finissait par cisailler les genoux!

        L'escalier avait à chaque tiers du bâtiment une porte, qui servit de repère! Là, le commando fit une pause et reprenait des vitamines, alors qu'aucun bruit de l'extérieur ne lui parvenait! Enfin, il fut au sommet, où il put sans difficultés ouvrir de l'intérieur la dernière porte! Celle-ci débouchait effectivement dans un coin sombre et poussiéreux, mais très vite le commando vit de la lumière et entendit des voix!

        Ce qu'on savait, c'était que les enfants Doms eux-mêmes s'étaient donné un chef et qu'il était sans doute le plus puissant d'entre eux! Il s'appelait Rimar et comme un roi, il avait pris une reine, Sarma! Les enfants Doms formaient donc une petite cour et pour l'heure ils étaient occupés par quelque agape, entrecoupée de querelles! Le commando surprit tout le monde, tant il avait l'air menaçant, avec ses armes braqués!

         Le silence se fit et la voix du général claqua: "On reste bien tranquille ou il y aura du sang sur les murs!" Mais un rire sec lui répondit, celui de Rimar! "Et qu'est-ce que tu veux faire? demanda celui-ci. Tu veux me tuer? Mais tu es comme moi! Tu ne le vois peut-être pas, mais ta bulle existe! Non, ne dis rien! Laisse-moi imaginer ton histoire!"

        Le général avala sa salive, il s'apprêtait à écouter des choses désagréables! "Tu es de la génération précédente, reprit Rimar, et elle était plus disciplinée, car elle était mieux encadrée par des valeurs et l'avenir n'y était pas bouché comme maintenant, à cause du réchauffement! Tu as donc suivi le parcours! Tu as travaillé toute ta vie, pour avoir ta retraite! pour avoir le droit d'être vieux en somme! Ah! Ah! Mais tu as quand même été un p'tit chef pendant tout c' temps! Dame, il te fallait ton monde! qu'on t'obéisse! comme on continue à le faire encore maintenant!"

        Les mots de Rimar apparemment frappaient juste, car le silence devint encore plus pesant! "Mon Dieu, quelle était ta profession? Tu commandais qui ou quoi?

        _ J'étais patron sur... un bateau de dragage! balbutia le général comme envoûté!

        _ Voilà! C'était ta cour! T'y faisais ta loi! Hi! Hi! Combien d'hommes y as-tu tyrannisés?"

        Le général ne répondit pas... "Eh bien moi, j'ai osé! s'emporta Rimar. Nous avons osé! Notre génération a pris les rênes! Et tu voudrais me tuer, alors que je suis ce dont tu as toujours rêvé! Tu voudrais détruire ton idéal? à cause de ta colère rancie? de ton manque d'audace? Allez, fais-moi bouger les choses, en attirant l'attention sur toi! Montre comment tu es un Dom, puisque c'est le nom qu'on nous donne! Montre ta puissance! On jugera ainsi de la mienne!"

        Le général n'était plus sûr de lui! Son front, ses mains étaient moites! Mais il fit comme on lui avait dit! Il s'efforça de concentrer tout ce qu'il y avait autour sur sa personne... et bien entendu ses larges épaules et sa queue, dont il était le plus fier, lui servirent! Mais les murs et les esprits furent à peine ébranlés! C'est que le général avait toujours craint en secret le regard des autres, à cause de son manque d'instruction! Il nourrissait une haine particulière à l'égard d'hommes qu'ils considéraient comme hautains et cultivés, appartenant à un milieu qui dans son imagination lui échappait et le méprisait! Sa domination entraînait forcément de la paranoïa!

        "C'est tout ce que tu peux faire! éructa Rimar! Il est vrai que nous ne sommes pas sur ton bateau! Regarde! Regarde ma puissance!" A cet instant, les murs voltigèrent, tourbillonnèrent! Ils se déchiraient en arêtes vives, s'ouvraient sous une nuit traversée de flammes, ainsi que les lieux n'eussent plus été qu'une cathédrale en ruines, signant le triomphe de la mort et de la désolation! Le général était à terre, comme ses hommes, et il gémissait! Quelque chose avait craqué en lui et le vieillissement l'envahissait! Il n'était plus qu'une chiffe et Rimar le commanda! "Viens voir ce qu'est la gloire!" cria celui-ci et le général, tel un somnambule, apparut sur le balcon, en compagnie du roi des enfants Doms! 

        Aussitôt des projecteurs se braquèrent sur eux et une immense clameur monta d'en bas! "Dom! Dom!" entendait-on! Ce n'était plus RAM qui était dans la bouche des Followers, car la ville était vaincue, mais c'était Dom, pour glorifier le maître, la force! "Ecoute-les, général de pacotille! reprit Rimar. Et rejoins-les!" A cet instant, le général bascula dans le vide, car il fut encore le jouet de la puissance psychique de Rimar et ses hommes connurent le même sort! Ils furent poussés un à un par leurs cauchemars!

     

                                                                                          XXXIX

     

        Cariou était rentré chez lui et il se reposait, en écoutant de la musique! Le son pur d'un oud l'emmenait bien loin de RAM! Mais on sonna à la porte et c'était Andrea, accompagnée par Sullivan! On fit les présentations et on s'installa au salon, tandis que Cariou restait tout de même attentif au oud, qui continuait en sourdine...

        "Alors que comptez-vous faire? demanda Sullivan.

        _ Eh bien, pas grand-chose, à vrai dire!

        _ Mais la ville est complètement immobilisée... et Andrea m'a dit que vous étiez le seul à pouvoir combattre les enfants Doms!

        _ Je peux en effet leur résister, mais en aucun cas les chasser ou les détruire! En les haïssant, on ne fait qu'aggraver la situation!

        _ Mais on ne peut pas rester sans rien faire!

        _ Vous savez, il faut bien se connaître, pour être en paix avec soi-même! Si on agit au-delà de ses forces, on fait autant de bien que de mal, car certains devront payer notre instabilité! Il importe de savoir dans quoi on est bon... C'est ce qui nous rend vraiment utile, car tout nous est pas possible!

        _ Sans doute, mais quand je songe à cette racaille au pied de la Tour!

        _ Beaucoup pensent comme vous et les enfants Doms ne se doutent même pas des haines qu'ils sont en train de susciter! Mais, en empêchant toute domination à l'exception de la leur, ils plongent la ville dans l'angoisse, ce qui lui est insupportable! Il faut s'attendre à des événements de plus en plus violents!

        _ Ma... ma haine montrerait-elle que je ne suis toujours pas libéré de ma domination?

        _ D'après le manuel, non, fit Cariou avec un sourire!

        _ Je suis déçu... Je croyais être sur la bonne voie!

        _ Mais vous l'êtes! Mais vous voulez toujours la perfection! Ne vous bilez pas: le plus important, c'est la bonne volonté! Le reste est une affaire de temps...

        _ De temps? Mais comment prendre patience actuellement?

        _ Ecoutez, avec votre aide, nous pourrions reformer l'OED!

        _ Chic! s'écria Andrea.

        _ Vous prendriez la partie technique de Macamo! reprit Cariou vers Sullivan.

        _ J'en serais... très honoré!

        _ J'ai songé qu'il faudrait rebaptiser l'organisation..., rajouta Andrea.

        _ Et tu pensais à quoi? demanda Cariou.

        _ Eh bien, à l'OCED! à l'Organisation contre les enfants Doms! Il faut être précis maintenant!

        _ Tu as raison et nous voilà avec un tas de problèmes sur le dos!"

        Tous éclatèrent de rire!

  • Les enfants Doms (XXIX-XXXIII)

    Dom24 1

     

     

     

     

     

                              XXIX   

      

        "Les enfants, vous voulez que je vous raconte l'histoire de la planète qui a disparu?

        _ Oh oui! Chic alors!

        _ Eh bien, les enfants, c'était une drôle de planète!

        _ Hi! Hi!

        _ Figurez-vous que les gens y passaient leur temps à se photographier!

        _ Oh!

        _ Oui, ils se photographiaient du matin au soir et partout où ils étaient! Ils se photographiaient en train de faire leur toilette, de boire leur café ou même quand ils étaient en slip!

        _ Hi! Hi!

        _ Ils ne photographiaient pas seulement le visage, mais toutes les parties du corps! Leur ventre, leur dos, leurs orteils!   

        _ C'est pas vrai?

        _ Si et quand ils avaient un bouton, ils le photographiaient! Ils postaient leur photographies sur les réseaux sociaux et ils disaient: "Regarde comme mon ventre est plat, comme mon bouton est noir, Brrr!"

        _ Hi! Hi!

        _ Ils disaient: "Regarde sur la photo comme je suis belle ou beau! Regarde ma femme ou mon mari ou mon enfant! Regarde comme j'ai réussi! comme je suis fort! intéressant!" Ils ne parlaient que d'eux-mêmes! Ils ne s'intéressaient qu'à eux!

        _ Ils ne photographiaient pas les beaux paysages ou les animaux, grand-père?

        _ Si, mais uniquement s'ils étaient eux aussi sur la photo! Ils disaient: "Tu as vu où je suis? Tu reconnais ce merveilleux paysage, si célèbre? Tu vois la mer, la montagne, le joli village? Tu vois ce monument? Eh bien, je suis juste devant! C'est moi, là, avec bidule et machin! N'est-ce pas qu'on est super?"

        _ Hi! Hi!

        _ Avec les animaux, c'était pareil! "Je te présente mon chien, mon chat! Je te présente Dudule, mon hamster!"

        _ Hi! Hi!

        _ Et à chaque fois, il fallait répondre: "Ouah! T'en as de la chance! Il est merveilleux ton chien! Il est si mignon ton chat! Tu es fantastique!" Mais un jour, il est arrivé un drame!

        _ Han!

        _ Oui, c'était au bord de la mer! Les habitants, bien entendu, se photographiaient! Ils ne voyaient pas combien les vagues étaient belles, ni même comme le ciel était bleu, ce qui fait que personne n'a vu l'astéroïde s'écraser! Car même s'il existait une station spatiale, tout le monde s'y photographiait!

        _ Et alors grand-père?

        _ Eh bien, il y a eu une réaction en chaîne et la planète a explosé!

        _ Oh! Mais ça méritait bien une photo, grand-père!

        _ Mais qu'est-ce qui m'a donné des enfants pareils!"

     

                                                                                                        XXX

     

        Toujours à l'hôpital, Ratamor devait suivre des séances de thérapie collective, où tout le monde était en cercle, avec un maillon constitué par la meneuse, la psychologue clinicienne Lapie! "Allons, dit celle-ci, voyons si certaines choses sont acquises... Par exemple, Ratamor, qu'est-ce qu'un pervers narcissique?

        _ C'est Piccolo!

        _ Non, c'est une personne égoïste et dévalorisante! Et qu'est-ce qu'un effondrement narcissique?

        _ C'est Piccolo!

        _ Non, le pervers narcissique lutte au fond contre une faible estime de soi et il est possible qu'un événement lui fasse perdre tous ses repères! La réalité entre dans son monde! Et quels sont les signes visibles de l'effondrement narcissique?

        _ Ecoutez, vous savez que nous avons tous 2% de gènes néandertaliens? que nous sommes tous issus d'un métissage?

        _ Euh...

        _ Vous connaissez bien entendu la quasi impossibilité de situer une particule et pourquoi alors notre univers plus qu'un autre?

        _ Ecoutez, ce n'est pas le lieu pour...

        _ Et si dans le temps très court, où notre œil identifie les choses, notre cerveau choisissait ce monde?

        _ Suffit, Ratamor! Je suis excédée par vos façons de faire!"

        Ici, le professeur se tourna vers le cercle et demanda: "Quels sont les signes de l'effondrement narcissique?

        _ Angoisse et agressivité! répondit-on en chœur!

        _ Ratamor, je vous promets un rapport salé auprès du directeur! éructa Lapie.

        _ En quoi excelle le pervers narcissique? interrogea encore le professeur, toujours en direction du groupe!

        _ La manipulation! clama celui-ci, qui maintenant rigolait!

        _ Bienvenue dans la réalité! jeta Ratamor à la psychologue.

        _ Ah! Parce que vous vous croyez intelligent! répliqua celle-ci. Mais vous n'êtes qu'un obscur névrosé! un mâle qui cherche à tâtons sa maman! un futur borderline qui finira par me manger dans la main!

        _ Qu'est-ce qu'un pervers narcissique? cria Ratamor en levant la tête!

        _ Une personne égoïste et dévalorisante!"  

     

                                                                                                             XXXI

     

        La reine Beauté errait dans RAM, confuse, éplorée! Elle était venue de son royaume détruit par les hommes et elle voulait de nouveau les prévenir qu'ils provoquaient aussi leur fin! Mais la laideur qu'elle découvrait dépassait tout ce qu'elle avait imaginé, au point qu'elle avait l'impression d'être elle-même sale!

        Des graffitis, un peut partout, disaient la haine de leur auteur ou leur égocentrisme! Des bouteilles vides, des chaussures abandonnées, du vandalisme témoignaient de l'ivresse de la nuit et encore des meubles laissés sur le trottoir ou des sacs poubelles crevés montraient que les hommes n'apprenaient rien et se moquaient de tout, sauf d'eux-mêmes bien entendu!   

        La reine Beauté entra chez un boulanger et s'approcha de lui, tandis qu'il faisait son pain: "Regarde sa croûte dorée et sent son odeur! lui dit-elle. Comme c'est beau et bon, n'est-ce pas?" Mais le boulanger ne la voyait même pas et avait le visage fermé! Il n'était préoccupé que de la température et obéissait à une sonnerie! "Mon Dieu, que se passe-t-il ici?" se demanda la reine!

        Elle vit un marché et se joignit aux femmes qui attendaient d'être servies! "Mesdames, leur fit-elle, voilà des cocos bien sympathiques, des salades bien fraîches et comme ces betteraves sont belles, avec leur couleur profonde! Nous avons bien de la chance, ne trouvez-vous pas?" Mais les femmes restaient tendues et pesaient pour que ce fût bientôt leur tour! "On dirait des fantômes! pensa la reine. Elles ne sont guidées que par la peur de manquer! Mais qu'est-ce qui se passe ici?"

        Elle alla dans une grande librairie, car elle supposait que les gens qui aimaient lire étaient aussi à même de contempler, d'apprécier la beauté! Mais à peine fut-elle à l'intérieur qu'un vendeur la bouscula, comme si l'endroit avait été une usine! Les livres arrivaient par pipe-lines et se déversaient sur les rayons! Chaque filon était exploité à fond par les éditeurs et la reine eut envie de vomir! De nouveau également les clients étaient sans âme, sous le crépitement des caisses enregistreuses!

        La reine Beauté errait dans RAM, éplorée et elle ne savait plus où se reposer! Le trafic la faisait sursauter et avait l'air dément! "Mais qu'est-ce qui se passe ici?" se demanda encore la reine, qui maintenant avait peur de perdre pied, de se mettre à paniquer! Partout régnait le mépris et l'égoïsme filait entre ses jambes, tels des serpents! Elle arriva quand même à sourire, quand elle découvrit de petites fleurs qui sortaient d'un mur et elle les caressa, pour leur donner du courage!

         Ailleurs, la psychologue Lapie fulminait dans le bureau de son chef! "On augmente les doses de ses médicaments! rageait-elle. Rien de tel pour inquiéter un patient et le diminuer!

        _ Qu'est-ce qu'un pervers narcissique? Une personne égoïste et dévalorisante!

        _ Vous n'allez pas vous y mettre vous aussi! Ratamor m'a humilié devant les autres! Je le lui ferai payer, coûte que coûte!

        _ Calmez-vous, ma chère! C'est le métier qui rentre!

        _ On pourrait au moins conseiller à l'administration de lui sucrer son permis de conduire, eu égard à ses troubles psychiques! Ce serait déjà ça!

        _ Et on enfreindrait la loi? Je crois que le mieux serait de le laisser sortir... C'est un élément incontrôlable!

        _ Quoi? Qu'il retrouve sa petite vie pépère et moi, je resterais ici, à me faire un sang d'encre! Et la justice?"

     

                                                                                                     XXXII

     

        Soudain l'attaque eut lieu, alors que personne ne s'y attendait! Des enfants Doms, en grand nombre, s'élevèrent au-dessus de RAM, dans leur bulle, et commandèrent à leur armée de se lancer à l'assaut! On vit alors des milliers, des millions de Followers se déverser dans les rues! Ce fut comme si une fourmilière géante avait décidé de dévorer la ville! C'était un flot couleur d'encre, ininterrompu de petites créatures aux dents jaunes et aux yeux aveugles! Cela avait la force d'un tsunami et emportait tout sur son passage!

        Des femmes, des enfants furent engloutis! La masse heurtait les murs telles des vagues et même des autociels étaient saisies, quand d'autres, prises de panique, allaient s'écraser contre des immeubles! On entendit bientôt des sirènes, mais rien n'arrêtait le ruissellement! Les gens étaient happés, ensevelis dans leurs occupations! Ils se demandaient comment gagner plus ou gravir les échelons, ils songeaient à acheter telle chose ou à avoir un appartement plus grand, ils voulaient piéger un de leurs ennemis, répondre à machin... et brusquement les créatures les renversaient, les piétinaient, les mordaient, les tuaient et les faisaient disparaître!  

        Un cri et puis plus rien! Sauf une sorte de bourdonnement, une rumeur comme en produit la mer! C'était des "RAM, RAM" à l'infini! C'était la tempête grondante, ivre, folle! Cela n'avait plus rien d'humain! Les Followers semblaient la nature déchaînée, vengeresse! Elle allait faire payer aux hommes tous leurs méfaits, tous leurs abus, leurs mensonges, leur destruction! C'était un concert de dents! une force impitoyable, irrésistible! Le flot terrorisait, coinçait, écrasait, recommençait, enfonçait les portes, noyaient les véhicules, montaient apparemment sans limites!  

        C'était la catastrophe, la fin pour beaucoup! C'était la nuit éternelle, l'aile d'un cauchemar, qui recouvrait subitement la ville! Au-dessus, les enfants Doms excitaient leurs soldats, leurs fourmis! RAM serait bientôt à eux! Ils triomphaient, ils dominaient! Ils imaginaient une grande boule psychique à leur merci! une entité qu'ils posséderaient entièrement! un monde clos qui ne serait que le reflet de leurs désirs, de leur pouvoir! Ils dirigeraient tout et auraient leurs esclaves! Au fond, ils allaient juste plus loin que les adultes! Ils poussaient jusqu'au bout la façon de vivre des aînés! Mais leur égoïsme n'aurait plus de scrupules! RAM serait le fruit de leur nombril, comme s'ils lui avaient donné naissance! L'après commençait!

        Les règles allaient changer! La domination psychique serait reine! Dans le cosmos une perle noire était née! La nature était vaincue! Le royaume des enfants Doms s'étendrait jusqu'aux confins! La mort aussi serait soumise! La science maîtresse du réel! Les hommes n'avaient-ils pas toujours voulu s'imposer comme l'animal, qui n'a de cesse de chasser l'intrus ou ses rivaux? Les enfants Doms se sentaient maintenant supérieurs et ils ne voyaient que leur création!

        Leur avait-on appris la pitié, la retenue, la vérité, l'effort? Les avait-on éclairés? Leur avait-on parlé d'espoir? On leur avait menti! On avait paradé devant eux, on les avait pris pour des idiots! On s'était gorgé sous leurs yeux, en faisant mine d'être responsables et pauvres! On s'était moqué d'eux jusqu'à plus soif! le travailleur comme le riche! l'élu comme le commerçant! le psy comme le syndicaliste! Qui avait les pieds sur terre, était sincère, lucide? Qui avait vaincu ses peurs? Qui ne jouait pas? La boue se déversait sur RAM, mais c'était celle de son cœur! 

     

                                                                                                     XXXIII 

     

        Andrea Fiala fut elle-même surprise par la marée noire! Mais elle avait l'habitude d'avancer les yeux ouverts, elle n'était pas l'esclave de son égoïsme, elle ne cherchait pas à dominer l'autre, mais elle le voyait aussi réel qu'elle, ce qui fit qu'elle sut réagir à temps! Alors que certains étaient en pleine discussion, pour qu'on les regardât, et que d'autres portaient un casque, incapables d'entendre le monde extérieur, Andrea vit clairement le flot de petits monstres, d'autant qu'elle les avait déjà affrontés, et elle plongea dans l'ouverture d'un bâtiment en rénovation! 

        Derrière la vague faucha ceux qui prenaient la vie pour une scène de théâtre ou leur chambre à coucher! Mais Andrea, malgré son réflexe, n'était pas sauvée, car aucune porte n'empêchait les Followers de s'engouffrer sur ses pas et elle montait un escalier en ciment, quand elle fut prise aux jambes! Un sentiment de dégoût et de panique s'empara d'elle, mais elle se rappela qu'elle possédait le LAL et qu'il devait être efficace contre cette masse hideuse, puisqu'au fond celle-ci était aussi de nature psychique!

        En effet, les Followers étaient des êtres immatures, avec une lumière très faible! Leur individualisation était loin d'être terminée et le LAL trouvait un égoïsme sans défenses, qui se répandait subitement en un liquide sale! Les pieds d'Andrea étaient maintenant comme dans un marécage, mais elle put se dégager! Hélas, ce n'était qu'un répit, car de nouveau le flot abondait et Andrea pesa de toutes ses forces contre une porte, qui heureusement s'ouvrit! Aussitôt passée, elle la referma et il parut évident que les créatures ne pouvaient utiliser la poignée!

        Encore tremblante, mais essayant de retrouver tout son calme, Andrea examina les lieux et se vit dans une grande salle nue, en plein travaux, mais qui servait de refuge à d'autres gens! Ils étaient une dizaine, à regarder par les fenêtres ce qui se passait dans la rue, et Andrea s'approcha naturellement d'un homme isolé, mais qui paraissait plus réfléchi, plus équilibré que ses voisins! "Andrea Fiala..., se présenta la jeune femme.

        _ Owen Sullivan", répondit l'autre.

        Puis tous deux se turent, car dehors le carnage continuait et outre son horreur, il donnait un sentiment pénible d'être prisonnier! "Vous voyez ces enfants dans leur bulle? dit Sullivan. Ce sont eux qui commandent ces bestioles!

        _ Oui, les enfants Doms!

        _ Les quoi?

        _ Les enfants Doms, de dom... ination, car ils n'existent que s'ils sont les maîtres!

        _ Oh! très bien! Mais je croyais qu'ils n'étaient que virtuels! J'ai un programme chez moi qui les met en scène!

        _ Owen Sullivan? Vous êtes le patron d'Adofusion, c'est ça?

        _ Mais oui!

        _ Macamo m'avait parlé de vous!

        _ Macamo? Mais c'était mon ami!

        _ Je travaillais avec lui à l'OED!

        _ L'OED? Mais j'y suis passé! Tout y est détruit! Mais qu'est-ce que c'était exactement?

        _ C'était une organisation qui luttait justement contre les enfants Doms!"

        A cet instant, ils furent interrompus par l'éclat d'une autre personne! C'était un gros type qui criait: "Eh bien, moi, je ne vais pas me laisser faire! Avant la montée de la mer, j'étais raseur de talus! J'avais pas mon pareil pour les peler! Mon engin est encore au sous-sol et écraser cette vermine me rappellera quand je faisais pisser les mûres et détaler les lapereaux! Bon sang que c'était bon!

        _ A votre place, répliqua Sullivan, j'attendrais que ça se calme un peu! Pour l'instant, vous risquez d'être noyé sous le nombre!"

        L'individu cracha: "Y s'ra pas dit que McGrégor ait eu peur d'un flot de taupes! fit-il. Vous allez voir un artiste au travail! Attention aux yeux, les femmes!"

        Celui qui s'appelait McGrégor se laissa glisser par des câbles, en direction du sous-sol, et après quelques minutes, on vit effectivement son engin sortir du bâtiment! Ses lames entrèrent en action et elles éclaircissaient la masse des Followers, à mesure qu'elles les cisaillaient! Les roues énormes faisaient aussi de la bouillie, mais tellement qu'elles finirent par stopper!

        L'engin fut alors recouvert comme par un essaim et apparemment la cabine ne devait pas être complètement hermétique, car le flot la laissa étrangement vide, quand il reprit sa course ! A l'intérieur du bâtiment, tout le monde baissa la tête!

  • Les enfants Doms (XXIV-XXVIII)

    Dom24

     

     

     

     

     

                                   XXIV

     

        De retour dans son bureau d'Adofusion, Sullivan restait en proie à une grande nervosité! Il avait laissé l'autociel bien en vue, afin qu'on pût la récupérer, mais il n'avait pas retrouvé son calme pour autant! Ce qui lui paraissait maintenant évident, c'était qu'il existait un lien entre les enfants haineux du Métavers et ceux qu'il venait d'affronter! Les premiers, comme les seconds, méprisaient absolument les adultes et voulaient même s'en venger!

        Rien n'arrêtait donc leur pouvoir! Ils commandaient au-delà des lois! C'était possible grâce à leur puissance psychique! Macamo avait voulu mettre en garde contre cela, en plaçant les enfants dans des bulles et en leur donnant la faculté de faire obéir tout l'être! Les enfants du monde réel pouvaient donc s'avérer dangereux, tel était le message et Sullivan l'avait éprouvé à ses dépens, mais là où il recommençait à suer, c'était quand il songeait à l'aspect numérique de ses derniers agresseurs!

        Ils s'en réclamaient même, comme si le Web était le plus important... et ne l'était-il pas au fond, car comment se jugeait-on, s'appréciait-on, sinon par les réseaux sociaux? Les jeunes n'avaient-ils pas constamment le nez sur leur Narcisse? N'était-ce pas leur boussole? Il était donc normal que le numérique investît de plus en plus le quotidien!

        Si on ajoutait à cela que la chirurgie était encore de la technologie, que les traitements, hormonaux par exemple, étaient aussi des symboles de la modernité et de l'ouverture d'esprit, que la science promettait un contrôle extraordinaire du vivant, on se demandait si la nature n'était pas devenue obsolète et si le psychisme ne règnerait pas un jour en maître, car, Sullivan le percevait obscurément, c'était le culte de soi le moteur, la ronce qui s'étendait!

        Sullivan voulait des réponses et qui mieux que le Magicien pouvait les lui fournir? Mais, à présent, le patron d'Adofusion regardait son casque du Métavers avec défiance! Il avait peur d'avoir de nouveau du mal à distinguer le réel de la virtualité, de voir dans les enfants du Web ceux de RAM et vice versa! La création de Macamo était peut-être déjà la réalité!

        De son côté, Cariou eut également une mauvaise surprise: à peine rentré chez lui, il fut plaqué au sol et menotté! "Excusez-nous, Cariou, dit l'un des anciens costauds de Dominator, mais avec votre arme, il faut prendre toutes les précautions!

        _ Mais vous n'avez plus de patron, que je sache!

        _ Exact, mais quelqu'un d'autre veut vous voir!"

        Vite on fila au-dessus de RAM, vers un bâtiment opaque, que Cariou supposa être de la Défense! On emprunta un passage, qui avait tout l'air d'un raccourci, et on entra dans une vaste pièce, bien éclairée, à la moquette épaisse et ornée de multiples drapeaux! Derrière un bureau acajou, un homme en uniforme se leva et se présenta: "Général Gallibur, c'est moi qui assure la sécurité de RAM, dans l'attente des élections! Et vous, vous êtes...

        _ Cariou! Euh... j'ai toujours du mal à dire ce que je fais...

        _ Peu importe! C'est votre arme qui m'intéresse, car elle pourrait constituer une menace!"

         Le général prit le LAL et l'examina. "Comment ça marche? demanda-t-il à Cariou.

        _ Pfff! Vous n'allez pas me croire!

        _ Essayez toujours!

        _ Ben, cette arme a été baptisée LAL, ce qui veut dire "La Lumière appelle la lumière"! Elle est destinée à faire sortir la lumière que nous avons tous en nous et que nous refoulons plus ou moins!

        _ Ah! Ah! Qu'est-ce que c'est cette lumière? Elle est émise par mon microbiote, qui serait fluorescent?

        _ Ah! Ah! Ah! fit l'un des costauds, en éclatant d'un gros rire!"

        Cela parut déplaire au général, qui sans sourciller tira sur le bonhomme! Celui-ci cessa son rire et se figea: ses traits se déformèrent et il eut soudain l'air d'une grenouille! Effectivement, il sauta sur une chaise et commença à faire: "Quoi? Quoi?",  avec une bouille somme toute sympathique! "Mais quelle est cette diablerie? s'écria le général.

        _ Vous êtes fou d'avoir tiré sur mon pote!" fit le second costaud, qui marcha sur le général.

        Celui-ci allait de nouveau faire feu, quand Cariou bondit et dans la courte lutte qui s'ensuivit, le général tira lui-même sur sa personne! Il céda quasi aussitôt et devant Cariou qui avait repris le LAL, il ne fut plus qu'un jeune homme bien coiffé, en culottes courtes, avec une grande écharpe qui lui enserrait le cou! Il s'approcha de la fenêtre et dit: "L'automne! Les arbres perdent leurs feuilles et la mort rôde! Avez-vous remarqué comme l'ombre des branches donnent des muscles aux murs? Mais c'est de la poésie! Face au péril, nous saurons où est notre devoir!"

        Cariou s'approcha du second costaud: "Je suppose que vous allez me laisser partir..., lui dit-il.

        _ Oui, j'ai perdu toute confiance dans le général!

        _ Ne vous en faites pas pour vot' copain! Il va bientôt retrouver son état normal... Quand on n'est pas vraiment méchant, les effets du LAL ne durent pas! Pour le général, vous saurez quoi dire..."

        Le costaud se contenta d'opiner et Cariou retrouva sa liberté!

     

                                                                                                    XXV

     

        Andrea Fiala s'amusait beaucoup! Galvanisée par son expérience avec l'employée de l'administration, elle sortait son LAL à tout va et tirait comme ça lui chantait! Elle voulait réparer le monde, l'éclairer, le rendre heureux et magique! Elle voulait de la fête, des couleurs, de l'amour et plus de cette grisaille, de cet égoïsme sans fin, de ce cloaque sans fond! Elle s'enchantait des transformations, de la vérité produites par le LAL, d'autant que sa charge semblait inépuisable!

        Rencontrait-elle un gros gars, campé sur le trottoir et amoureux de sa queue, si bien qu'il attendait des hommages, et Andrea, le LAL à peine sorti de son sac, faisait feu et l'individu devenait minuscule, se mettait à pleurer et se calmait avec une glace, qui pouvait préfigurer son sexe!  "Le brave petit garçon!" se disait Andrea!

        Mais elle avait autant à faire avec les femmes et si, dans un magasin, elle se sentait pressée par l'une d'entre elles, elle lui tirait dessus à bout portant, sûre de son bon droit! La femme touchée alors prenait sa véritable forme, celle d'une punaise puante, ce qui provoquait un grand émoi autour d'elle! "Je vais vous montrer de quel bois je me chauffe! murmurait Andrea! On va voir qui est qui et qui fait quoi! Finis le mensonge, la boue!"

          Mais bientôt Andrea se rendit compte qu'elle ne pouvait continuer ainsi, car il eût fallu faire feu quasiment à chaque rencontre et ce n'était pas possible! Andrea avait déjà mal au bras et elle décida d'utiliser le LAL seulement si c'était nécessaire, si cela portait ses fruits! D'ailleurs, il se passait quelque chose autour de la Tour du Pouvoir et Andrea se mêla aux spectateurs, pour savoir de quoi il s'agissait, alors qu'on lâchait des ballons!

        "L'événement est de taille, mesdames, messieurs! disait un présentateur dans un micro. C'est une grande première pour RAM et le monde! Voilà pour la première fois, dans l'histoire de l'humanité, la machine à Amour! Une réussite technologique sans précédent! Le summum des programmes mis au service des sentiments! Attention! Attention, top départ pour la machine à Amour! Le début d'une nouvelle ère!"

        Autour de la machine des hommes en jaune s'affairaient... Ils étaient devant un tableau de manettes extrêmement complexe et ils se demandaient laquelle ils devaient actionner! A côté d'Andrea, on entendait parler avec respect et même crainte d'intelligence artificielle et d'algorithmes! Puis, quelque chose fit du bruit et la machine se déplia, avec difficultés cependant, pour devenir une sorte de robot géant, ayant tout de même des traits humains, mais comme glacés, dépouillés, métalliques!

        "Je suis l'Amour! fit la créature, alors que tout le monde retenait son souffle! J'aime les hommes, chaque homme... Euh... La vie est un mystère! Car qu'est-ce que l'Amour, la conscience, cette... cette faculté extraordinaire! Euh..." La machine avait visiblement du mal à parler! Elle semblait chercher son texte! "Sacrifice! reprit-elle. Don de soi! Euh... Je vous aime vous tous! Vous pouvez m'injurier! Hi! Hi! Je vois plus loin! Vous m'aurez pas comme ça, ça non!

        J' peux crever le ciel! Hi! Hi! J' peux aimer à en mourir, pour vous donner de... euh, de l'espérance! Ouais, c'est ça mec! J' suis hypra cooolll!" Ici, les hommes en jaune s'activèrent, derrière la machine, grâce à une estrade... et visiblement, ils n'étaient pas d'accord! "La foi, j' connais! J' maîtrise! Tu peux m'écraser le pied, vas-y, mais vas-y, qu'est-ce que t'attends? J' répondrai pas, non monsieur! Le don de soi! La confiance! J' vois plus loin, j' t'ai dit! Hi! Hi!

        On va aller au bout du ch'min, toi et moi! On va crever le ciel! On va montrer qu' la vie a tout du mystère! La foi, c'est pour toi et moi, c'est l'aventure! C'est l'amour, quoi! Euh... La raison, c'est la justice! Mais on ira plus loin! Par amour et pour l'amour! Euh..."

        Soudain, la machine se mit à fumer, à gargouiller et grincer! Les hommes en jaune quittèrent l'estrade et le public recula d'instinct! "Tu peux m' mépriser! continuait le robot. Vas-y! Mais vas-y qu'est-ce que t'attends? Grâce à la foi, j' te f'rai rien! Alors, vas-y! Fais-moi plaisir! Dis que j'suis nase! Je veux l'entendre de ta bouche! Fais-ça pour moi, par amour pour moooi!"

        La machine ferma les yeux, tomba à genoux, tendit la main et s'écroula! Il y eut un silence gêné et pour une rare fois, on entendit le vent dans RAM!

     

                                                                                                            XXVI

     

        "Qui sont ces enfants qui attaquent?" demanda Sullivan au Magicien.

        Le directeur d'Adofusion, malgré ses réticences, était retourné dans le Métavers et il interrogeait le Magicien! Celui-ci tendit le bras vers les yeux de Sullivan et en retira de la lumière! Sullivan était médusé, tandis que le Magicien commençait à jouer avec la lumière! Il la faisait passer d'une main à l'autre, puis il la jeta vers le ciel et immédiatement Sullivan fut pris dans son sillage!

        Il fonçait à la vitesse de la lumière à travers l'espace et il vit les galaxies et les étoiles venir vers lui! Des fleurs gazeuses s'ouvraient sous ses yeux, avec des couleurs somptueuses! Plus loin, une explosion gigantesque faisait sentir à Sullivan toute sa puissance! C'était sans limites, d'un souffle incommensurable, comme si Sullivan avait été projeté dans un tas de diamants, qui n'en finissaient par de s'éparpiller sur la nuit cosmique!

        Sullivan retrouvait sa jeunesse! Il était l'enfant qui jouait aux cow-boys et aux indiens et qui mourait dix fois, vingt fois avec plaisir, se relevant toujours, inépuisable! Alors coulait en lui une énergie folle, avant que ne l'éteignissent la souffrance, l'injustice et le mal! Il retrouvait cette force incroyable et il croyait rêver! Il était de nouveau innocent, confiant et il se demandait pourquoi il avait cessé de croire que tout était possible!   

        Il fut submergé par une émotion totale, infinie et un bonheur suprême le combla, en le faisant frissonner! Il avait la larme à l'œil et il remercia spontanément, sans réfléchir! C'était plus fort que lui! Il avait retrouvé l'espoir, un espoir sans ombres et avec lui une paix éternelle! Il comprit sa soif et celle de chacun! Il vit les entraves et les cages des hommes! Pire, en rêve, il s'approcha des enfants Doms...

        Ils ne jouaient plus! Ils étaient graves, comme écrasés par leur savoir! Ils étaient fermés sur leur Narcisse! La chape de plomb qui pesait sur le monde les oppressait aussi! Ils devaient être grands pour affronter les choses! C'était comme s'ils n'avaient jamais été innocents! On entendait toujours des cris de joie, dans les cours de récréation, mais très vite le poison de la peur faisait son effet, car il semblait n'y avoir personne pour répondre et tranquilliser!

        L'enfant Dom se voyait seul ou presque! Comment chétif aurait-il pu résister? Ne tremblait-il pas déjà sur ses jambes! Les adultes ne semblaient-ils pas des somnambules, n'étaient-ils pas apeurés eux-mêmes, ravagés par des luttes stériles, égoïstes? Pour survivre, l'enfant Dom se créait une bulle, se durcissait dedans, ne vivait que pour elle, voulait l'imposer partout! C'était nécessaire, quoiqu'épuisant!

        Toute l'énergie de l'enfance se concentrait en un point, ne se libérait pas, restait tendue tellement qu'elle devenait un gouffre, un trou noir, hostile, méprisant, destructeur! Sullivan en fut dégoûté en même temps qu'il en eut pitié! L'enfant, qui aurait dû sourire, être confiant, était sombre comme le ciel des hommes! Où était l'amusement, la légèreté? Qui pouvait aider ces enfants? Sullivan se rendit compte du bienfait du programme de Macamo, d'autant que lui-même en avait bénéficié!  

        La beauté était la clé de la confiance!

     

                                                                                                       XXVII

     

        Nuit était à sa permanence, entouré de quelques collaborateurs... "Les sondages ne sont pas bons! dit-il. J'y suis au coude-à-coude avec Tanaka... Il faudrait un coup d'éclat, pour me relancer... Hum, on a retrouvé ce type, Cariou? Il est pour quelque chose dans le suicide de Dominator... et surtout, on dit qu'il possède une arme mystérieuse... Y a sûrement moyen d'exploiter le sujet, d'une manière ou d'une autre!

        _ Je m'en occupe! répondit Brax, le chef des Loups, autrement dit de la sécurité!

        _ Oui, approuva le duc de l'Emploi. Il faudrait remettre la main sur ce gars-là! D'après Dominator, il était le seul à comprendre ces enfants... Comment il les appelait déjà? Ah oui, les enfants Doms! Car la situation, Nuit, devient de plus en plus désastreuse! Plus personne ne veut bosser! De quoi je vais vivre, moi? On parle de bien-être, de s'occuper de soi! C'est bien joli tout ça, mais qui va payer?

        _ Vous avez raison, fit Nuit. On manque de personnel sur les chantiers et on en est même ralenti!

        _ Je m'en occupe! jeta Brax.

        _ Vous vous en occupez? s'écria le duc de l'Emploi. Et comment? Vous allez forcer les gens à travailler? Je crains que ce ne soit un peu plus compliqué qu' ça! C'est un véritable phénomène de société! Les gens démissionnent! Les vaches refusent d'aller aux champs! Comment les traire dans ces conditions? Excusez-moi, je m'énerve!

        _ Le problème aujourd'hui, c'est que personne n'a confiance en personne! fit quelqu'un en retrait.

        _ Mais vous êtes qui vous d'abord?" demanda le duc encore irrité.

        L'individu, assis sur un canapé, était grand, chauve et portait une veste à carreaux, tandis que ses chaussures paraissaient celles d'un clown! "Docteur Web, pour vous servir!

        _ Docteur Web?

        _ Ouais!

        _ Il est avec nous, expliqua Nuit, il nous aide pour la campagne!

        _ Minute! répondit Web. Je vous suis utile, c'est un fait, mais je ne vous appartiens pas! Vous m'avez demandé, j' suis là! Mais si Tanaka me veut aussi, elle m'aura!

        _ J' m'en occupe!" coupa Brax.

        Le chef de la sécurité se planta devant Web, qui se leva, avant de préciser: "Il ne vous servira à rien de faire preuve de violence avec moi! Je suis numérique! Pas vraiment matériel, quoi!

        _ Numérique? C'est un autre nom pour lâche! répliqua Brax, qui eut un sourire pour son esprit! Puis, il frappa soudain, mais, son poing ne rencontrant que le vide, il tomba en avant sur le canapé!

        _ Je vous avais prévenu! dit Web, qui se rassit, alors que Brax se retirait penaud. Personne ne croit personne! C'est un mal du siècle! Pourtant, tout le monde a besoin de moi! Je suis le miroir de tous ici!

        _ C'est bon, doc! fit Nuit. Vous êtes le meilleur!

        _ Vous continuez à me prendre pour une bille! Mais je vous tiens par les parties, Nuit! Je peux vous faire tomber d'un seul claquement de doigt! Demain, je fais courir la rumeur que vous abusez sexuellement de vos ouvriers et...

        _ Et ma campagne sera fichue! Je sais tout cela, doc! Voyons, calmez-vous! Tout le monde est un peu énervé... et c'est bien normal! Aaaah!"

        Nuit venait de pousser un grand cri! "Qu'est-ce que vous avez? demanda le duc.

        _ Une... une feuille! Elle vient de tomber sur mon bureau!

        _ Elle a dû entrer par la fenêtre... C'est une feuille de chêne, je crois...

        _ Mais... mais vous savez que je ne supporte pas la nature! Elle me rend malade, c'est plus fort que moi! Pourquoi croyez-vous que je bétonne à tour de bras?

        _ J' m'en occupe!"

     

                                                                                                       XXVIII  

     

        Tanaka cherchait elle aussi un second souffle! Même si elle luttait pour les pauvres, elle n'était pas satisfaite de la tournure des événements! Plus elle devait répondre aux attaques du parti adverse et plus elle devenait haineuse et dure! Elle sentait que c'était le pire d'elle-même qui s'aiguisait, que c'était son ego blessé qui enrageait! Or, au fond, elle n'avait jamais voulu le pouvoir et son engagement ne venait que d'un trouble face à la souffrance et au dénuement!

        Elle percevait que la société était injuste à cause de son égoïsme, mais pouvait-on combattre celui-ci tout en développant le sien? Les médias louaient ses qualités d'oratrices et même Dramatov lui avait fait savoir qu'il en était content! Devant la foule ne s'enflammait-elle pas, ne s'enivrait-elle pas d'elle-même, ne s'écoutait-elle pas, ne se demandait-elle pas si elle était bonne? Où étaient ses pauvres à ce moment-là?     

        Tanaka doutait, d'autant qu'elle savait qu'on ne changeait pas les hommes par la violence! Bien sûr, il était facile d'imaginer une économie vissée, des lois qui empêcheraient la course au profit et l'exploitation du plus faible, mais l'histoire avait montré que l'égalité forcée n'était qu'une illusion, ne menait qu'à la dictature, car tout simplement nous étions tous égoïstes! On ne corrigeait pas la nature par l'autorité, même si elle était indispensable! On ne demandait pas aux autres de la modestie, avec la vanité du chef!

        Cependant, il fallait que le monde changeât! Tanaka se rappela alors Cariou et qu'il avait essayé de lui faire voir un autre chemin... Lui aussi avait à cœur la paix et la fin des souffrances, mais il avait parlé d'amour et de confiance... Tanaka l'avait jugé naïf et même privilégié, mais elle aurait bien voulu l'avoir auprès d'elle à cet instant! Tout au contraire, ce fut Durin, le député de gauche, qui interrompit ses pensées, pour lui présenter une nouvelle recrue!

        "Yumi, dit-il, voici un homme qui va nous être utile! Il s'appelle Justico! Il a un long passé de travailleurs et c'est une figure dans son quartier! Il n'a qu'un but: la justice sociale!"

        L'homme était massif, avec des traits marqués, comme s'il connaissait la guerre et s'y apprêtait! "Soyez le bienvenu! dit poliment Tanaka.

        _ Enchanté, m'dame! Alors prête à casser du riche? Les profiteurs, on va les faire ramper! On ne cèdera pas d'un pouce, vous pouvez m'en croire! Quand je pense aux bourgeoises, je sens un feu qui m' brûle le bas-ventre! Jamais rencontré autant d' mépris et de gaspillage que chez elles! Sur les boulevards, elles te toisent comme si t'étais qu'un sale rat! Mais faut d'abord s'occuper du mari! Le gars d' la bourse! Lui, on va l' dresser!"

        Tanaka n'en croyait pas ses oreilles et elle songeait: "Ce Justico pauvre? Allons donc! La peine n'enlève-t-elle pas tout amour-propre? Or, il en regorge! Comment lui faire comprendre qu'il est comme ses ennemis?"     

        Ailleurs dans RAM, Cariou respirait de nouveau l'air de la rue, quand il croisa un prédicateur! "La fin est proche! clamait celui-ci aux passants. Repentez-vous! Car votre juge arrive!" Cariou haussa les épaules et se détourna, mais le prédicateur l'interpella: "Eh toi, là-bas, ça ne t'intéresse donc pas ce que je dis!"

        Cariou fut surpris, mais très vite il répondit:  "Tâchez d'abord d'aimer la vie, car c'est l'œuvre du juge!   

        _ Comment le pourrais-je, quand mes frères se livrent au péché? 

        _ Si vous n'êtes pas heureux, vous n'aiderez personne!

        _ Mais monsieur a réponse à tout! N'est-ce pas admirable?

        _ La vérité, c'est que tu recherches le pouvoir, le contrôle sur les autres! C'est pour cela que tu les menaces!"

        L'homme ne répondit pas, mais s'ouvrit comme un portefeuille et il happa Cariou entre deux de ses plis, pour l'écraser! Cariou gémit sous la douleur, mais il parvint à saisir son LAL et à tirer vers le centre! Il resta un être bizarre, tel un accordéon debout et qui souffrait de ne pas pouvoir se détendre complètement!

       Il s'efforça à la dignité et s'éloigna avec un son lugubre! 

  • Les enfants Doms (XIX-XXIII)

    Dom23

     

     

                                           XIX

     

        Le professeur Ratamor se réveilla dans une chambre d'hôpital, blanche, propre, fleurie, aérée! Il se sentait bien, reposé, et il se demanda pourquoi on ne vivait pas constamment sous l'effet des médicaments! Car il s'en rappelait: on lui avait fait prendre des tranquillisants!

        A cet instant, son collègue, le psychologue Gonflux, entra discrètement et d'une petite voix inquiète fit: "Alors, ça va?

        _ Comme un charme! J'ai hâte de retrouver l'Université!

        _ Hum! Le psychiatre, qui commande ce service, m'a dit qu'il souhaiterait te garder un peu, pour ton bien évidemment, tant que Piccolo serait ton obsession!

        _ Qui c'est Piccolo? Fi de ce morveux! Je retourne à mes chères études et je vais frapper fort!

        _ Oh! Eh bien..."

        La porte était restée ouverte et une petite dame entra... "Bonjour, dit-elle.

        _ Bonjour, répondirent poliment les deux hommes.

        _ Vous voulez voir mon bébé?"

        La petite dame tenait visiblement quelque chose d'emmailloté... "Volontiers! dit Ratamor.

        _ Pour l'instant, il dort, expliqua la dame, qui se mit à défaire le linge qui couvrait son enfant et un marteau apparut!

        _ Aaaaah! Ah! Hum!

        _ Il s'appelle Jack Cariou!

        _ Madame Birkel, vous ne devez pas déranger ces messieurs! dit une infirmière, qui apparaissait maintenant dans l'ouverture de la porte...

        _ Je voulais leur montrer mon bébé!

        _ Eh bien, c'est fait! Allez venez!"

        Madame Birkel, l'ancienne directrice de l'île des Fous, obéit docilement et la porte se referma derrière elle! "Ben ça! fit Ratamor. Complètement marteau, la pauvre vieille!

        _ Tiens, je t'ai apporté une lettre... Elle était dans ton casier...

        _ Oh! Donne! Je l'attendais avec impatience!

        _ Qu'est-ce que c'est? fit Gonflux soudain inquiet!

        _ C'est le génome de Piccolo! J'ai recueilli son ADN et je l'ai fait analyser!

        _ Mais... pourquoi?

        _ Mais pour trouver la faille, pardi! Tu vois un peu que le garçon ait une maladie génétique! Comme cela me serait doux! Peux-tu sortir mes vêtements du placard? La chasse reprend!"

        Gonflux ne disait rien et regardait ses chaussures!

     

                                                                                                        XX

     

        "Nuit! Nuit!" criaient les partisans de monsieur Nuit! C'était l'une de ces nombreuses manifestations organisées par le parti du candidat! Les Loups y assuraient la sécurité et le général Mécontent, avec ses soldats, avait rejoint le mouvement! Tout cela donnait dans la rue beaucoup de solennité, de gravité, mais aussi beaucoup de colère et de menaces! On voulait montrer qu'on avait le sérieux pour gouverner, mais encore on avertissait que les choses allaient changer, qu'on ferait le ménage et que l'ordre serait la priorité!

        La situation économique de RAM en effet ne cessait de se dégrader et l'insécurité allait croissant! On parlait des étrangers comme de la source de tous les maux et on voyait leur départ telle une délivrance! On était également horrifié par la dérive des finances publiques et on resserrerait les boulons, pour une gestion saine, des comptes justes et qui ne feraient que payer le travail! Bref, on se leurrait toujours autant sur soi et la situation,  comme si les époques ne changeaient pas, avec leur complexité, et qu'il y eut un âge d'or, où l'on put tout contrôler et être heureux!

        Car au fond les motivations des partisans de monsieur Nuit avaient deux origines: une peur profonde de la vie et une soif de pouvoir démesurée! D'un côté, une inquiétude comme un aiguillon, harassante! De l'autre, un orgueil abyssal, une domination malade! Il y avait là un couple maintenant bien connu, infernal et qui s'entraînait, s'amplifiait mutuellement! Pour ne plus avoir peur, on veut sentir sa puissance et commander le monde, ce qui conduit à le rejeter tel qu'il est et à nourrir les craintes qu'il peut susciter! C'est un cercle vicieux et autrement dit, l'élection de monsieur Nuit n'apporterait aucun réel changement, mais comme d'habitude elle ne serait qu'un pis-aller face aux événements!

        A l'opposé, Yumi Tanaka, la figure des pauvres de RAM, voyait cette montée de la droite comme un danger, quasiment telle une tragédie! Le parti des nantis cherchait à durcir la situation, pour se mettre à l'abri et continuer à s'enrichir! La fracture sociale ne pouvait que s'accentuer et Tanaka était très sensible à la souffrance de ceux qui l'entouraient! Notamment, que des femmes, caissières ou boulangères, fussent détruites par leur travail éreintant, face à des clients de plus en plus incivils, la mettait hors d'elle, comme l'inaccessibilité de certains soins  pour les familles aux revenus modestes!

        Elle alla donc voir son "chef", Dramatov, pour le pousser à poser sa candidature, mais celui-ci ne voulait en aucun cas se plier aux règles de la démocratie, au résultat d'un vote! Il imaginait faire table rase, recommencer sur une page blanche et il avait une vision anarchiste que ne comprenait pas Tanaka, qu'elle jugeait stérile et surtout égocentrique, car que devenaient les pauvres dans ce bras de fer avec le pouvoir, qui n'était en définitive qu'une fuite en avant! "Qu'est-ce qu'une société sans ordre, sans lois, ni institutions?" se demandait Tanaka.

        Elle dut donc se séparer de Dramatov, tant celui-ci était exclusif, et elle décida de se présenter elle-même à la présidence! Elle pouvait compter sur le soutien des délaissés de RAM et son engagement était encore connu des syndicats, mais ce n'était pas suffisant et elle approcha le député de gauche Durin, qui vit bientôt là une belle opportunité, puisque Tanaka, en porte-parole de bien des minorités, apportait du sang neuf, alors que Nuit semblait le dernier souffle d'un ancien monde sclérosé! Par conséquent, on conclut également de ce côté-ci un accord, dont Durin était bien entendu le guide, ce qui lui permettrait plus tard d'obtenir la part du lion!

        Mais, dès les premières escarmouches avec le parti adverse, Tanaka fut blessée dans son amour-propre et une haine profonde, viscérale à l'égard des riches, l'emplit toute entière et la fit inéluctablement ressembler à ses ennemis! Entre elle et eux, il n'y avait plus qu'une différence de moyens, de statut social et le salut, la victoire pour Tanaka ne devint possible qu'à condition qu'on détruisît les profiteurs, les privilégiés et sans s'en douter, la candidate suivait le chemin de Dramatov!

        Quand on a à manger, c'est en effet notre amour-propre qui s'inquiète! Nous ne supportons pas que d'autres aient plus, car nous avons l'impression d'être floués! Ce que nous appelons justice sociale n'est que le cri de notre vengeance! Il faut donc que notre domination s'apaise autrement, qu'elle trouve sa grandeur, son plaisir ailleurs, car qu'importe le riche, puisqu'il n'est pas heureux! 

        Si une meilleure répartition des richesses est nécessaire, la haine ruine tout progrès!  

     

                                                                                                           XXI  

     

        Cariou était vaguement inquiet et il n'osait rentrer chez lui, car il ne devait pas être surprenant qu'on le recherchât, lui et son arme mystérieuse, après le suicide de Dominator! Il errait donc, en proie à ses réflexions, quand il croisa une maman qui poussait son bébé! Le tableau était attendrissant et quand il eut souri à la mère, Cariou voulut en faire autant avec le bébé, mais celui-ci avait un étrange regard, comme si on lui avait percé les yeux! Cariou n'y voyait aucune vie, mais au contraire une sourde hostilité, qui l'étonna et l'entraîna plus loin!

        "Se peut-il, se demandait Cariou, que le mal des enfants Doms puisse atteindre les bébés mêmes? La lumière serait-elle étouffée dès la naissance, par la haine, la peur des parents à l'égard du monde et dont le nouveau-né ferait les frais?" Soudain, le sol se déroba sous les pieds de Cariou et il fut entraîné par un flot qui ressemblait à du mercure! On allait vers les yeux du bébé pareils à deux gouffres insondables!      

        Il n'y avait plus de ciel, ni d'arbres, ni d'oiseaux, ni de fleurs! Tout était gris, désespéré, méchant même! Il ne faisait aucun doute que le bébé, malgré sa petite taille, voulait engloutir Cariou! Comment une haine pouvait-elle être aussi précoce? Cariou dégaina son LAL, car il n'avait pas d'autre choix! Quand il fut assez près, il tira et le bébé se tortilla! Sans doute n'avait-il pas encore de sentiments formés! Il n'était qu'une réponse sombre, méprisante à un monde sans sourires, sans lumière, sans affection ni joie!

        Le bébé se mit à crier, comme si tout ce qui lui avait manqué ressortait! C'était une longue plainte pour tout le mal qu'il avait subi! Mais il ne s'agissait pas de maltraitance, c'était une atmosphère sourde, oppressante, tendue, nue, qui avait pesé, enlevé à cet enfant tout espoir, même si son cerveau était encore incapable d'avoir des idées! Et les parents n'étaient pas seuls en cause, puisque eux aussi avaient dû être broyés par leur époque!

        La fureur avait maintenant remplacé les pleurs! Le bébé était devenu gigantesque et cherchait à atteindre Cariou! On avait osé le déranger, car il se croyait le maître! Il avait déjà jugé son monde, à sa manière, et on devait lui obéir! Sa menotte, tel un marteau-pilon s'abattait près de Cariou, qui esquivait! Ses yeux vides avaient l'éclat du mica! Mais personne ne peut résister à la lumière! Et le bébé appelait aussi ses parents à son secours, comme cela lui était naturel!

        Puis, un sommeil profond s'empara de son être, à la suite de son effort! Il était retourné dans sa nuit, qu'il ne quittait pas vraiment! Que deviendrait-il? Un super enfant Dom? Qu'est-ce que c'était que cette société, qui donnait naissance à des bouts d'ombres, à des bambins remplis d'obscurité? Le temps du sourire n'était plus! La mort habitait ces bébés et ils la répandraient!

        Cariou rangea son arme et reprit son chemin, alors que le ciel était de nouveau là et les choses de la vie! Mais il n'en avait pas fini, car il s'aperçut qu'un petit homme le suivait maladroitement! Celui-ci était chauve et légèrement dodu, si bien qu'il rappelait un chou à la crème! Il n'arrivait pas à se fondre dans le paysage, comme s'il avait eu trop peur de perdre Cariou, qui décida de l'attendre derrière un angle!

        Le bonhomme sursauta quand il aperçut Cariou, mais, plus faible physiquement, il se laissa coincer contre le mur! "Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? cria-t-il. Vous n'avez pas le droit d'agresser les gens comme ça!

        _ Pourquoi vous me suivez?

        _ Moi? Vous suivre? Vous êtes malade dans votre tête?"

        Cariou décida de changer de ton, de s'adapter à la situation: "Déballe ou t'auras l'air d'une tomate mûre!" Le style malfrat convenait mieux et après avoir avalé sa salive, le chou à la crème lâcha: "D'accord, d'accord, j'suis détective privé! J' fais rien d'illégal!

        _ Qui t'as chargé d' me filocher? 

        _ J' peux pas vous dire! L' client, c'est sacré!

        _ De nouveau, j' te vois marron à cause des hématomes!

        _ Ben, disons que je travaille pour un gars qui voudrait venger sa tante!

        _ Ortaf?

        _ J'ai rien dit!"

        Soudain, Cariou sortit son LAL! "Eh! Cariou! s'emporta le petit homme. Vous n'allez pas me descendre comme ça, de sang-froid? C' s'rait pas correct! Hein?" Cariou ne répondit pas, mais il comprenait que le détective n'était pas vraiment méchant et qu'il avait surtout peur! Le LAL révélerait sa lumière, sans l'anéantir lui-même!

        Cariou tira et l'homme se figea comme une statue! Puis, on entendit une petite voix qui appelait: "Eh! Cariou! Je suis là! Mais comment diable avez-vous su?

        _ C'est mon job! Alors, vous vivez là... et depuis longtemps je suppose? demanda Cariou, qui maintenant était penché sur le genou du détective, là d'où venait la voix!

        _ Mais il me semble que c'est depuis toujours! Oh! J'ai apparemment tout ce qu'il me faut ici: une lampe à l'huile et un jambon suspendu!

        _ C'est pas une vie! La mort va venir et jamais vous n'aurez été vous-même! On ne revient pas, vous savez?

        _ C'est que j'ai eu peur de ma femme! Elle était ambitieuse, belle! J' faisais pas le poids... et j' suis venu me réfugier ici! Remarquez que j'ai continué à lui obéir et que j'en ai tiré des satisfactions! J'ai été un commerçant reconnu!

        _ La belle affaire! Car le meilleur de vous est resté caché! C'est lui qui aurait pu vous rendre heureux!

        _ Vous avez raison! J'ai fait semblant..., mais il est trop tard maintenant!

        _ Il n'est jamais trop tard! Essayez de sortir, de goûter à la clarté, à la vérité! C'est difficile, mais rien d'autre ne vaut le coup!

        _ Vous me donnez envie de le faire..."

        Cariou s'en alla, en songeant à tous ceux qui refusaient la lumière et que le gouffre du temps engloutissait!

     

                                                                                                            XXII

     

        Andrea Fiala était devant une personne de l'administration... Elle avait été convoquée pour régulariser sa situation et il est vrai que, depuis la fin de l'OED, elle devait être sans statut particulier! Mais elle soupçonnait que cet entretien ne fût qu'un prétexte et que d'une manière détournée on cherchât par elle à retrouver Cariou! N'était-il pas impliqué dans le suicide de Dominator et surtout ne disposait-il pas d'une arme redoutable? Celle-ci devait attirer bien des convoitises!   

        A propos du LAL, Andrea possédait le sien! Jack lui avait donné le deuxième qu'il avait fabriqué, en lui expliquant comment il fonctionnait et quels résultats elle pouvait en attendre! C'était un peu l'âme de Macamo qui l'accompagnait maintenant partout! Cependant, elle ne s'était pas faite à l'holster, mais elle gardait le LAL dans son sac à mains, comme un flacon de parfum nécessaire! D'ailleurs, pour l'instant, si elle répondait volontiers à la femme qui lui demandait tout son état civil, elle était de plus en plus dégoûtée par ce qu'elle voyait!

        L'employée de l'administration était massive, énorme même, ce qui était bien entendu un malheur et non une chose répréhensible, mais cela ne faisait qu'ajouter au mur que constituait déjà son regard! Andrea avait beaucoup appris de Cariou et il lui avait montré avec quel degré on pouvait enfermer la lumière! La plupart ne parvenait pas vraiment à la cacher, mais ils ne faisaient que détourner l'attention sur autre chose qu'elle! Par exemple, un tic, une paupière baissée, l'arête du nez ou même une dent brillante, une bague en or pouvaient jouer le rôle du leurre!

        C'était le degré le moins dur, le plus inoffensif, mais chez beaucoup d'autres on était face à un véritable défi! Ici, la lumière était niée radicalement, sans artifices! Le regard formait un mur impénétrable, sans âme! La lumière était invisible et c'était l'individu qui commandait absolument! Il était le maître souverain, comme s'il était éternel! Sa sécheresse, sa dureté étaient évidentes et ces personnes broyaient le monde! Malheur à ceux qui osaient les irriter, ne pas les prendre au sérieux!

        Andrea jugea qu'elle avait affaire à ce que Jack aurait appelé une cocotte-minute! La lumière n'y était pas plus qu'un légume sous pression! On avait vissé sur elle un couvercle avec une poigne de fer et Andrea devait supporter cela tout en restant polie! Combien de fois n'avait-elle pas été dans ce genre de situation où on donnait, car on était le plus intelligent, pour la paix du monde, pour ainsi dire, mais où on ne recevait rien en échange, juste la satisfaction ne pas avoir mis l'autre en colère?

        C'était trop peu pour Andrea qui n'avait plus peur! Peut-être vieillissait-elle ou trouvait-elle que les temps avaient changé? N'était-ce pas plutôt qu'elle mûrissait, qu'elle était plus sûre d'elle et qu'elle ne voulait plus qu'on massacrât ainsi la lumière, comme si celle-ci et donc Andrea également, puisqu'elle l'aimait, n'existaient pas? Qu'il y avait-il de plus triste au fond que de faire toujours semblant, d'autant que cela n'arrangeait rien? Andrea, le plus tranquillement du monde, sortit son arme et tira!     

        L'employée se figea! Le LAL détruisait le mur qu'elle avait construit! Soudain, un masque affreux, épouvantable, méchant s'échappa de son visage et essaya de mordre, de dévorer Andrea, mais il n'était déjà plus que fumée et il disparut! Il ne restait sur le siège qu'une petite fille honteuse de sa graisse! "C'est pour ça que tu hais la lumière, demanda Andrea, parce que tu n'es pas belle?" La petite fille ne répondit rien, elle boudait encore et Andrea se leva pour partir!

        "Ne t'en va pas!" cria la petite fille, qui jetait autour d'elle des regards apeurés, comme si elle craignait un juge et effectivement elle était bien nue à présent! "Si je m'en vais! répliqua Andrea, car tu sais que la haine et l'orgueil ne sont pas une solution! Et combien tu n'en as pas brisés ici? Combien ne te demandaient pas juste un peu d'eau, avant que tu ne les piétines? Et tout ça pourquoi? Pour quelques kilos en trop?"

        Andrea quitta la pièce, sans se retourner!

     

                                                                                                          XXIII

     

        Owen Sullivan, le patron d'Adofusion, était choqué! Ce qu'il avait vécu dans le Métavers, ces enfants dans leur bulle, tout puissants, cruels, dans un monde en ruines et transformé en désert, l'avait profondément retourné! On était loin des leçons du Magicien sur la beauté et dont Sullivan avait bien profité, au point de changer quasiment radicalement! D'accord, le programme avait montré combien la nature était en danger, à cause de l'avidité, de la folie des hommes, mais qui étaient ces enfants qui commandaient même la pensée? Qu'avait voulu dire Macamo?

        Sullivan consulta le dossier de son ancien collaborateur, à la recherche de quelqu'un qui aurait pu le renseigner et il vit que Macamo, avant Adofusion, travaillait pour l'OED, une entreprise dont malheureusement on ne disait rien! Sullivan n'avait qu'une adresse et il s'y rendit, pour ne trouver apparemment personne! La porte des lieux restait muette, mais, en frappant un peu fort dessus, elle s'ouvrit! Sullivan passa la tête, demanda s'il y avait quelqu'un et décida, devant ce qu'il voyait, de pénétrer totalement! En effet, le bureau avait été mis à sac et Sullivan marchait sur des débris!

        Il passa cependant un sas, dont il reconnut la haute technologie et son intérêt redoubla! Mais partout on retrouvait la même scène de désolation et Sullivan se demanda s'il n'arrivait pas trop tard! Un passage dérobé réveilla son attention et il s'y engouffra, d'autant que lui parvenait maintenant de la musique! Il monta un escalier et déboucha sur un parking privé, d'où les autociels pouvaient s'envoler, mais le saccage avait même continué ici, car deux véhicules  gisaient cabossés! Cependant, entre eux se trouvait visiblement du mobilier de l'OED et il servait à présent d'amusement!

        Deux jeunes, galvanisés par des paroles guerrières, sautaient sur un divan, comme s'ils avaient voulu piétiner cet attribut bourgeois, et la colère s'empara de Sullivan! "Qui êtes-vous?" demanda-t-il, quand il fut assez près pour éteindre la musique! "Nous?" firent les ados d'abord interloqués, puis ils prirent un air faussement modeste et même sournois, pour répondre: "Mais nous sommes les Numériques!

        _ Les Numériques?

        _ Mais oui, les Numériques, riques, riques! Hi Hi!"

        Les ados se mirent à faire des galipettes, sous les yeux effarés de Sullivan! "Se peut-il, se demanda celui-ci, que je sois toujours dans le Métavers? par je ne sais quel incident technologique ou de ma conscience?" Cette pensée lui donna le vertige, la nausée, mais il se raisonna: "Non je suis bien venu ici réellement et ces gamins n'ont rien de numérique!" Pourtant, quand il les regarda attentivement, il s'aperçut qu'ils avaient déjà été transformés par la chirurgie esthétique et qu'ils ressemblaient à des poupées! La fille surtout, mais le garçon était particulièrement lisse et tous deux effectivement auraient très bien pu être les personnages d'un jeu vidéo, tant ceux-ci paraissent exempts de défauts et artificiels!

        "Arrêtez vos bêtises! s'écria Sullivan, qui s'énervait parce qu'il était toujours mal à l'aise! Vous n'êtes pas plus numériques que moi et il va falloir m'expliquer ce que vous faites ici, dans un endroit privé!

        _ C'est qu'il est méchant le monsieur! fit le garçon.

        _ Oui, approuva la fille, c'est parce qu'il ne connaît pas encore nos followers! On va les lui montrer!"

        La garçon acquiesça et la fille prit Sullivan par la main, pour l'amener plus vers le fond du parking, où le patron d'Adofusion eut un haut le cœur, en découvrant tout un parterre de petites bêtes noires et velues, aux dents saillantes et jaunies et dont les yeux apparemment aveugles renforçaient l'aspect menaçant! "C'est notre public quand nous dansons et que vous avez dérangé! expliqua le garçon.

        _ C'est cela, renchérit la fille et maintenant l'heure des comptes a sonné!"

        Une bête, puis une autre et encore une autre commencèrent à dire: "RAM! RAM!" et ce fut comme un signal de ralliement et de combat! Sullivan s'enfuit, courut vers l'ouverture du parking, qui donnait sur le vide, se pencha, aperçut une autociel garée quelques mètres plus bas et sauta sur son toit, car il avait plus peur des créatures que de rater le véhicule!

        Celui-ci était ouvert et Sullivan s'y installa au volant, puis démarra! Ce qui se passait derrière, il ne voulait pas le savoir!

     

  • Les enfants Doms (XIV-XVIII)

    Dom22

     

     

     

     

                                       XIV

     

        La mort subite de Dominator choqua monsieur Nuit, comme elle ébranla tout RAM! Mais personne au fond n'avait aimé l'ancien maître de la ville, tant il avait concentré le pouvoir autour de lui et fait régner la terreur! Le Parlement reprenait sans doute ses droits et bien entendu, il y aurait une élection pour nommer un nouveau Président, car, à cause des flots, on était dans RAM comme en un petit pays!

        Ce fut cette perspective que monsieur Nuit commença à caresser! Il était connu dans RAM, où sa réussite s'affichait! On savait qu'il dirigeait la plupart des chantiers, qu'il employait beaucoup de monde et mieux qu'il n'avait pas sa langue dans la poche! On s'amusait à l'occasion de son franc-parler, de ses saillies et on se reconnaissait en lui, surtout quand il attaquait les profiteurs, les rond-de-cuir incapables ou les technocrates méprisants! Il donnait de l'espoir à tous ceux qui dans RAM se sentaient en prison!

        La chape de plomb qui pesait sur les plus petits n'était pas due à l'époque, aux méfaits du réchauffement climatique, à la mondialisation qui produisait une économie volatile, mais elle venait d'une classe dirigeante molle, décadente, "castrée" même, qui n'osait plus appeler un chat un chat! Voilà ce que semblait dire en substance les propos parfois scandaleux de monsieur Nuit! On l'aimait bien, car sa solution était simple: il suffisait de se débarrasser des gêneurs!

        Evidemment, pour être élu, il faudrait tôt ou tard à monsieur Nuit un soutien politique, mais il songea qu'il attirerait un parti du moment que sa candidature deviendrait populaire et sa propre fortune lui permettait de commencer sa campagne! Partout où il allait il remuait les foules et avait toujours le même discours!

        "On vous méprise, criait-il, et moi, je vous dis que je vous rendrai justice! Vous travaillez, vous suez à la peine et vous méritez votre salaire! Mais les politiciens, les intellectuels, les moralistes, eux, ne font rien et ils empochent votre argent! Ils vous trompent, ils vous embrouillent, avec leurs grands mots, leurs grandes idées! Moi, je dis que RAM, c'est vous! C'est vous le sang de RAM! Je vous promets que je ferai le ménage et que je vous rendrai votre dignité! Les profiteurs du gouvernement dehors!"

        Nuit touchait les cœurs, mais surtout flattait les égoïsmes! Les frustrations s'enflammaient, la colère grondait, l'esprit de la revanche avait sonné! Les partisans de Nuit étaient de plus en plus nombreux et au Parlement, on finit par avoir peur! Les députés s'étaient d'abord moqué des prétentions de ce candidat sans parti, mais à présent son succès menaçait même l'intégrité de la République! Ils plaçaient en effet les institutions dans le collimateur! Le plus habile était de se le rallier, puisqu'il avait besoin lui aussi d'appuis et ce fut Morny, élu de droite, qui l'approcha le premier! Le calcul de Nuit s'avérait juste!  

        "Vous représentez certaines de nos idées, lui dit Morny. Nous aussi nous prônons l'individualité! Nous aussi nous nous méfions des étrangers et de ce qui n'est pas nous! Nous aussi nous voulons de la poigne et le seul bien de RAM! Fi des discours mièvres et alambiqués! Tranchons dans le vif!"

        Les deux hommes se serrèrent la main et firent alliance! Désormais, le candidat Nuit avait de bonnes chances de devenir le futur Président, d'autant que pour sa sécurité il reçut un soutien inattendu! Un groupe, qui se nommait Les Loups, proposa ses services et commença proprement à chasser tous les obstacles!

     

                                                                                                     XV

     

         Andrea Fiala dormait et son Narcisse reposait sur la petite table de nuit... Soudain, il se mit en marche tout seul et une lumière étrange, veloutée et très colorée, en sortit! Elle se répandit dans la pièce, jusqu'à prendre la forme de deux êtres! C'était un garçon et une fille, avec un accoutrement d'une autre époque! On eût dit qu'ils portaient des peaux de bête, mais elles étaient découpées si savamment qu'elles formaient des tenues guerrières! D'ailleurs, le garçon avait un couteau à la ceinture et un arc enserrait la jeune fille!

        Ils venaient d'un pays lointain et imaginaire, où des monstres crachaient des flammes, où on se ruait incessamment les uns contre les autres, sur des champs de bataille! C'était un monde sans pitié et pourtant nos deux voyageurs avaient le visage lisse, un teint de porcelaine, comme si le temps et les combats et les morts n'avaient aucune prise sur eux! C'était bien entendu leur origine numérique qui expliquait cela et l'un et l'autre, dans la chambre d'Andrea, gardaient cet aspect immatériel, quasi stérile et somme toute inquiétant!

        "Andrea! Andrea!" firent-ils au-dessus du lit de la dormeuse, si bien que celle-ci finit par ouvrir les yeux! "Mais qu'est-ce...? Qui êtes-vous? s'écria-t-elle.

        _ Du calme, Andrea, nous venons de ton Narcisse! répondit la fille.

        _ De mon Nar...cisse?

        _ Oui, comment me trouves-tu?"

        Andrea regarda la jeune fille et fut effrayée! Elle voyait un visage de poupée, déformé, gonflé par la chirurgie esthétique, mais elle n'osa pas montrer son dégoût et elle dit simplement: "Très jolie!

        _ En effet et tu sais combien j'ai de followers? Tiens-toi bien: un demi-million! Tu imagines?

        _ Non, c'est... c'est fantastique!

        _ Moi, j'en ai un peu moins, mais à peine! ajouta le garçon, qui paraissait asexué!

        _ Je suis une influenceuse! reprit la fille. On me copie! On m'adore! N'est-ce pas magnifique? Je fais rêver et c'est pourquoi nous sommes là, pour te donner ta chance à toi aussi!

        _ Tu vas devenir une star! renchérit le garçon.

        _ Mais... mais je ne veux pas! répliqua Andrea.

        _ Hi! Hi! Comme tu es drôle! fit la fille. Tu es tombée sur la tête ou quoi? De toute façon, Il arrive!  

        _ Qui ça qui arrive?

        _ Mais le docteur Web, voyons! C'est lui qui s'occupe de tout! C'est lui qui a transformé mon visage!

        _ Il donne aussi des traitements! rajouta le garçon. Je peux être ou le frère ou la sœur!

        _ Mais... Mais..."

        A cet instant, un nuage blanc s'échappa du Narcisse, grandit et le docteur Web apparut! Il était grand, quasiment chauve et en blouse blanche! Il avait l'air d'un fou, d'autant qu'il gardait l'aspect d'un hologramme! Puis il chantonna et demanda: "Elle est prête la fillette?

        _ Mais... mais je ne veux pas! implora Andrea.

        _ Allons, allons, ne faites pas l'enfant! répliqua le docteur. Pom! Pom! Une belle piqûre et vous vous réveillerez tel un ange! Vous serez la perfection même, car vous m'inspirez! Pom! Pom!

        _ Mais laissez-moi! Laissez-moi!" criait maintenant Andrea, car le garçon et la fille s'efforçaient de l'immobiliser!

        Dans un hurlement, Andrea se réveilla totalement et elle comprit qu'elle venait d'échapper à un cauchemar! Encore haletante, elle en fut cependant soulagée et elle eut même un petit rire, au souvenir de sa folie! Puis, elle se figea et se mit à pleurer! Elle songeait à tous ses enfants Doms qui étaient devenus des poupées et qui ne s'en rendaient même pas compte! Elles aussi se noieraient dans les larmes, quand elles comprendraient qu'elles se sont irrémédiablement défigurées!

     

                                                                                                       XVI

     

        Le général Mécontent monta sur l'estrade et contempla son armée! Elle n'était pas officielle, mais le général espérait que tôt ou tard elle jouerait un rôle! Un grand silence régnait et on entendait seulement le drapeau du régiment, qui claquait mollement au vent! Il représentait un soleil barré, comme s'il faisait la tête, mais quand ça soufflait et qu'il était tendu, il avait l'air vraiment en colère!

        Il y avait là une centaine d'hommes et de femmes, très attentifs, car on fêtait la naissance du corps, ce qui constituait cinquante années de haine et de crispations! "Mes amis, dit le général, comme vous le savez, RAM s'enfonce toujours davantage dans le chaos! Et il y a bien longtemps que nous tirons la sonnette d'alarme! Viendra le moment où la police et l'armée régulière seront dépassées et ce sera notre tour! Tous, nous nous entraînons, nous donnons le meilleur, pour être prêts le jour J! Comment? Mais jamais nous ne sommes positifs! Jamais nous n'acceptons la nuance, la réflexion, le pardon ou quoi que ce soit qui puisse nous gêner!

        Au contraire, nous faisons valoir nos haines, notre dégoût, notre irritation! Et que dire de notre mépris? Chacun d'entre vous le propage quotidiennement et de la manière la plus dure, car qu'est-ce qui existe à part nous? S'il fallait nous contraindre, marquer du respect, mais nous fondrions comme des morceaux de sucre sous la pluie! Cultivons notre égoïsme: il est notre meilleur allié! Fustigeons le monde qui nous entoure, car il est l'incompétence même! Il est le sommet du ridicule! la médiocrité incarnée! C'est une bouse cosmique, couverte de mouches sales et repoussantes et nous le verrions sans regret disparaître dans les égouts du temps!

        N'écoutez pas ceux qui vous disent que tous les hommes sont pareils, qu'ils ont une épaisseur, des qualités et des défauts et que malgré tout, ils essaient aussi de bien faire! Notre haine est le centre de tout, c'est elle qui nous donne une existence et autour il n'y a que carton-pâte, malignité, malhonnêteté et vice! Seuls nous comptons! Seuls nous avons raison! Ailleurs, c'est l'abîme et la nuit! C'est l'enfer, avec de grandes chauves-souris qui sucent le sang! Qui d'entre vous voudrait connaître ça?

        J'ai confiance en vous, vous ne céderez pas aux sirènes de la raison, ni de la compassion ou de la générosité! N'ayez aucune grandeur d'âme! Soyez bas! Critiquez, comme on donne des coups de baïonnettes! Répandez votre fiel, comme dans le temps on lâchait du Napalm! Traînez dans la boue vos ennemis, ainsi que les poilus se battaient dans les tranchées! Soyez secs, mesquins, pleins de venins! La vie est une tablée où vous devez impérativement étendre vos pieds sous la table! Vous en avez le droit, car vous êtes les meilleurs!

        Ne vous remettez pas en question, par pitié! A quoi bon? Le doute est comme un coin planté dans le cerveau! C'est de la peine, de la misère! Soyez braves! On ne vous fera pas de cadeaux de toute façon! ceux qui veulent nous détruire sont à l'œuvre jour et nuit! Le soldat qui a peur n'est pas des nôtres! Celui qui hésite, qui butte sur les pierres du chemin; celui qui s'efforce d'aimer, malgré l'injure ou l'injustice, celui-là n'est pas notre camarade!

        Je le répète, n'ayez aucune grandeur d'âme! Seul compte votre cloaque! Soyez infâme, suffisant en diable! Ainsi, vous ne verrez que vous et oublierez la mort! Votre haine est votre cœur qui bat, ne l'oubliez jamais! Je vais maintenant décorer trois de nos camarades, qui se sont particulièrement distingués!"

        Le général Mécontent s'approcha de deux hommes et une femme, mis en avant et au garde-à-vous! "Soldat Gadoue, chaque jour, tu es au rendez-vous sur les réseaux sociaux! Chacun connaît ta rancœur, qui fonctionne comme une mitraillette! Reçois l'ordre de la Grande Fumisterie, avec mes félicitations! Soldat La Hargne, je t'envie ton mépris! Il éclate comme un éclair et nous sert de modèle à tous! Enfin, soldat Affreux, tu es l'honneur du régiment! Tes posts feraient vomir tous ceux qui ont un peu de conscience! Clairon, salue ces titans!"

        Le clairon fut embouché et résonna haut et clair, mais le vent était tombé et le soleil du drapeau avait vraiment une tête désespérée!

     

                                                                                                     XVII

     

        Le grand-père se sentait malheureux et aussitôt il se jugea suspect! N'apprenait-on pas, par la psychologie, que la tristesse venait du refoulement, qu'il suffisait de prendre pour retrouver la joie de la société et que la haine des autres, leur jalousie, leur folie n'étaient qu'une vue de l'esprit, le fruit de l'impuissance et de la frustration? Mais le grand-père ne pouvait que contempler le désert des hommes et la psychologie, toute science qu'elle était, ne comprenait pas le mal universel!

        Certes, il ne fallait jamais désespérer, car un rayon pouvait soudain venir de quelqu'un et redonner du réconfort, mais la pauvreté ambiante, cet égoïsme quotidien ne laissait pas de miner, d'épuiser, de vider! Le grand-père décida d'écrire un poème avec ses souvenirs... Le chant s'élevait en lui, un chant triste et beau et l'art n'est-il pas pour une part une plainte, celle de l'être sensible qui aspire à plus d'amour, de sentiments? L'artiste n'est-il pas un pionnier dans le domaine de l'esprit?

        Le grand-père laissa aller sa mélancolie sans retenue, car elle correspondait aussi à une réalité! Le poète voyait bien les choses et qu'est-ce qu'un bonheur obligatoire? Il écrivit:

     

                          SOLITUDE

     

    Je me sens mal aimé

    Et viens ici m'asseoir,

    Sur un chicot flammé,

    Tout en haut d'un glissoir!

     

    Parmi un peu de blé,

    Dans mon cœur nu se glissent    

    Des cris d'oiseaux filés

    Et la brillante hélice!

     

    Mais encore étranger,

    Je me lève et chemine,

    Quand me croise un granger

    Qui endurcit sa mine!

     

    Un chicot: souche.

    Flammé: qui porte des traces de flammes.

    Un glissoir: couloir pour descendre les troncs.

    Filé: prolongé.

    Une hélice: escargot.

    Un granger: fermier.

     

                                                                                                      XVIII

     

        Le Royal Hall de RAM est une immense arène dédiée à la culture et ce soir les projecteurs voltigent sur la scène! On attend le spectacle dont tout le monde parle et des milliers de personnes s'apprêtent à passer le meilleur des moments! Soudain, le silence se fait, un silence gourmand, que vient briser un puissant roulement de tambour! Tout s'éteint, pour mieux se rallumer brusquement sur la star! Elle est vêtue à l'ancienne mode, avec un frac et un chapeau haut de forme! Pour l'instant, elle tourne le dos au public et reste dans l'ombre, mais elle se tourne et son visage fardé est saisi par la lumière!

        Elle commence à chanter d'une voix un peu aigre, tandis que derrière la musique éclate et tous les styles sont employés, classiques comme électroniques! La star apparaît sur des écrans géants et dans la nuit monte une ballet de faisceaux! "T'as des problèmes? fait la star. Tu t' sens pas beau? T'as envie d'être la plus belle? Tu pleures sans camarades? T'es anonyme? Personne te salue? La ville est grise? RAM ne t'aime pas? Mais moi, je t'aime! Moi, j'ai la solution! J' peux t'aider, changer ta vie! J'suis ton ami! Tu connais mon nom? Non? J' vais te le dire! Ecoute et respire! C'est Web mon nom! Pardon! Docteur Web!"

        Un feu d'artifice est déclenché autour de la scène et la star en profite pour faire quelques pas de danse, sous une musique endiablée, à coups de grosses caisses, produits par des boîtes à rythme! Le public est conquis et bat la mesure! Certains se laissent aller et leur tête se balance, heureuse de rêver! "Web! je m'appelle Web! C'est mon nom! Pardon! Docteur Web! Je ferai de toi une star! Je te ferai réussir! C'est promis! je te rendrai parfait et parfaite! Tu deviendras idéal! Oh! Comme je t'aime!" De jeunes filles se mettent à crier, quand d'autres s'évanouissent!

        "Oh! Ton nez t'affole! T'es dans la colle! Oh! Tes fesses sont trop grosses et les autres avec toi sont rosses! Oh! On ne voit pas tes seins et t'as l'air d'un poussin! J'ai la solution, j'ai la potion! T'es la star, t'auras ta part! Regarde!" Entre sur scène un chœur de jeunes garçons et de filles! Ils ont des collants colorés et leur visage a été transformé par la chirurgie! Ils ont l'air tous pareils, comme s'ils étaient aseptisés! "Nous sommes les Numériques! riques! riques! chantent-ils. Nous voilà diamants! Nous voilà fric! Nous voilà étoiles, sorties de la toile! Où est la frontière? Nous ne sommes plus hier! Comme dans un jeu vidéo, nous avons des idéaux!" Une fille s'avance et sa voix claire s'élève: "Je suis la plus belle, c'est moi le modèle! Je suis numérisée! Finie la risée! J'ai refait mes joues et maintenant je joue! Je suis éternelle, comme l'image et c'est grâce au mage!" Le chœur reprend: "Nous sommes les Numériques, rique, rique! Nous voilà diamants, nous voilà fric! Nous voilà étoiles, sorties de la toile! Où est la frontière? Nous ne sommes plus hier!" "J'étais diaphane! (un garçon prend la place de la jeune chanteuse) Le cœur se fane! Je voulais être une fille, ou bien un garçon! Je percevais pas le son, en robe ou en caleçon! Je voulais être moi, traînait mon émoi! (la musique s'adoucit, ainsi que l'éclairage! Des parents sont en larmes...) J'aimais pas ma bouille et j'avais la trouille! Mais, me voilà éternel comme l'image! Grâce au mage ouais! au mage Web!"

        Le public à présent fredonne: "Nous sommes les Numériques! rique! rique! J' suis numérisé, finie la risée! Où est la frontière? C'était hier! Nous voilà vidéo, pleins d'idéaux! Nous voilà perfection, grâce aux potions! Nous voilà toujours sur le gril et rit notre nombril! Nous voilà éternels comme l'image, grâce au mage, au mage Web, ouais!"

        De nouveau la lumière fulgure et c'est le retour du docteur Web! Son visage fardé éclate: "T'as compris? Tu vaux le prix! Oh! Viens dans la danse! Là où c'est dense! (la frénésie est entière! des gens crient, rugissent, cassent les sièges, ils n'en peuvent plus: c'est trop bon!) Oh! Viens dans la danse! Là où c'est dense! T'es numérique! T'es chimérique! T'es hologramme, fier de RAM! T'es ma poupée! J' t'ai pas loupée! T'es numérisée, finie la risée! T'es comme l'image et c'est les hommages! Web! Ouais! C'est mon nom! Canon! Je t'aime!"

        La scène est envahie par de la fumée et des fleurs! Le docteur Web salue sous une immense ovation! On applaudit à tout rompre, on chantonne et on entend encore le chœur qui s'éteint doucement: "Où est la frontière? C'était hier! Où est la liberté? C'est ta puberté! Oh! Eau! Ris ma souris! Ton corps, d'accord!" Rideau!    

  • Les enfants Doms (IX-XIII)

    Doms21

     

     

     

     

     

                                           IX

     

        Cariou était troublé... Il avait bien fabriqué le LAL, mais comment l'essayer? Il ne pouvait quand même pas tirer, comme ça, sur quelqu'un! Et si l'effet était tout autre? Cariou ne voulait pulvériser personne, ni le rapetisser, qui sait? En proie à ses réflexions, il quitta son appartement, se fiant à la marche pour trouver une solution!

        De l'autre côté de la rue, il repéra un individu qu'il avait déjà vu ces jours-ci! C'était un grand type dégingandé, qui avait l'air de sortir d'une poubelle, et on ne pouvait donc pas l'ignorer! Mais alors qu'il s'interrogeait, Cariou fut frappé par une autociel, qui le projeta en arrière et il perdit connaissance!

        Quand il se réveilla, il était avachi sur une chaise, dans un garage minable. Partout, il y avait de la saleté et des carcasses de véhicules! "Bravo Ortaf! fit une voix. C'est comme tu l'avais dit! Pile-poil! Il n'était que commotionné! Alors, Cariou, content de me revoir?

        _ Ma... madame Birkel?

        _ Tout juste, mon grand! Tu croyais quand même pas échapper à maman Birkel, non? Personne, t'entends, personne ne peux m'humilier comme tu l'as fait! Tu vois, la caisse là? On va t'y mettre gentiment... et direction l'île des Fous! Retour à la maison, Cariou!

        _ Ma tante, regarde ce qu'il avait sur lui!

        _ Une arme? J'aurais jamais cru ça de vous, Cariou! C'est pour tirer les lapins? Hi! Hi!"

        A cet instant, on frappa durement à la porte du garage! "Va voir ce que c'est! ordonna madame Birkel à son neveu. Et débarrasse-nous de ces importuns: on a du boulot!" Ortaf déposa l'arme sur un tonneau et obtempéra en soupirant! "Il n'a pas l'air d'être un bon garçon... fit Cariou à madame Birkel.

        _ Fermez-la! La famille, c'est privé!"

        Mais là-bas, près de la porte, il y avait du grabuge: Ortaf était aux prises avec deux costauds! "Bon sang! s'écria madame Birkel. Il s'ra pas dit qu'on me barre la route une deuxième fois!" Elle prit un marteau et marcha sur Cariou, mais celui-ci plongea vers le LAL et tira sur la directrice! "Raté, Cariou, ah! ah! Et maintenant tu vas payer!" Le marteau s'éleva dans les airs, mais il retomba tout aussitôt... sur le sol!

        Après avoir projeté une sorte de rayon sombre, l'arme maintenant semblait produire son effet! Madame Birkel poussa un grand cri et s'effondra sur les genoux! Puis, elle prit le marteau et se mit à le caresser, en disant: "Oui, mon pauvre chéri, maman est là! Elle va te protéger! Dors maintenant! Là, là..."

        Derrière, les deux molosses de Dominator regardaient la scène d'un air stupéfait! "Je suppose que vous avez été chargé de me surveiller! coupa Cariou.

        _ Exact! Le patron n'avait qu'une confiance limitée dans madame Birkel... et il a eu le nez creux!

        _ Mais Cariou, rajouta l'autre, qu'est-ce que c'est cette arme? Comment peut-elle mettre les gens dans cet état?

        _ Mais elle est factice, comme vous pouvez le voir par vous-mêmes! répondit Cariou qui passa l'arme. Elle ne tire même pas de balles!

         _ Tss! Tss! Nous, ce que nous voyons, c'est la Birkel qui allait vous tuer... et qui maintenant fait la nounou avec un marteau! 

        _ Ouais, Cariou, on va tous chez le patron, pour parler de tout ça!

        _ Ecoutez, j'ai mon bridge à cinq heures et..."

        Cariou ne put en dire davantage, car une poigne comme un étau le poussait déjà vers la sortie! Quant à madame Birkel, plutôt que de voir la lumière, elle s'était réfugiée dans la folie!

     

                                                                                                                 X

     

         Les proches de Ratamor étaient inquiets! Ils voyaient le professeur de plus en plus malheureux et en effet, celui-ci ne leur parlait plus beaucoup, ne mangeait plus que du bout des lèvres et semblait ruminer sans cesses des pensées douloureuses! Ainsi, quand il annonça qu'il allait faire cours dans une ancienne église, on crut à une folie et on essaya de l'en dissuader! Mais on ne voulait pas non plus le chagriner davantage et comme il s'obstinait, on le laissa faire! Les étudiants furent prévenus et s'assemblèrent dans ce lieu qui ne servait plus au culte, mais qui en gardait tout de même certains éléments!

        Mais quelle ne fut pas la surprise quand Ratamor, mal rasé et tourmenté, apparut en soutane, avant de monter dans une chaire poussiéreuse! Pourtant, le bonhomme paraissait décidé, souverain même, et il fit voler ses manches en commençant! "Dieu est mort, mes pauvres amis! clama sa voix de stentor. Nous l'avons balayé du cosmos! Mais est-ce vraiment un drame? Je dirais que nous avons plutôt de la chance, car que voyons-nous grâce à nos télescopes, que comprenons-nous dans nos laboratoires? Nous sommes les témoins de la naissance de l'Univers! Et celle-ci est aussi repoussante que le nouveau-né sanguinolent!

        Particules, je vous bénis, car vous êtes au commencement! Fermions, bosons, quarks, nous vous adorons! Le nouveau visage de Dieu est là devant nous, c'est le modèle cosmologique! Aimons-le, car c'est lui qui nous a créés! L'Univers est-il en rebond, comme un ballon de rugby? Avons-nous une singularité laide pour maman? Sommes-nous destinés au Big Crunch? Admirons l'inflation colossale des débuts, même si elle n'explique pas les grumeaux de la soupe, c'est-à-dire la formation des galaxies!

        Je souhaite pour chacun d'entre vous que les particules deviennent vos amies, vos soutiens dans l'existence! Ne pourrions-nous pas nous jumeler avec d'autres étoiles? La matière noire n'est-elle pas à même de nous donner de l'espoir, de nous consoler de la perte d'un être cher? L'énergie noire ne travaille-t-elle pas pour nous et ne mérite-t-elle pas tout notre respect? Notre soif de comprendre, d'aimer, de bonheur infini ne peut-elle pas s'apaiser dans la mécanique quantique ou la physique nucléaire?

        O bosons, ô fermions, voici la dot des hommes, voici la théorie des cordes ou des branes et combien d'autres! Prions l'immensité cosmique qu'elle nous donne des idées!"

        A cet instant, deux hommes, deux ambulanciers créèrent un tumulte par leur arrivée, alors qu'ils approchaient de la chaire! "Excusez-nous, monsieur le curé, dit l'un, mais on nous a signalé un forcené ici... et qui pourrait être dangereux!

        _ Le seul à être dérangé en ce lieu, c'est moi, puisque vous m'interrompez! répliqua Ratamor, qui se croyait spirituel.

        _ C'est que l'appel avait l'air sérieux... et vous savez comment ça peut dégénérer!

        _ Vous avez reçu un appel? Un instant!"

        Le professeur descendit de la chaire et rejoignit les ambulanciers! "Qui vous a appelé? demanda-t-il.

        _ Désolé, m'sieur le curé, mais ça, on peut pas vous le dire!

        _ Bien sûr! Et ce s'rait pas un certain Piccolo, par hasard?

        _ Eh! Eh!

        _ Mais oui, c'est lui! Je vois la réponse sur votre visage!

        _ Ah ouais?

        _ Ouais! Vos lèvres font: "Piccolo! C'est bien Piccolo!"

        _ M'est avis que vous êtes légèrement excité!

        _ Excité? Ah! Ah! j'ai jamais été aussi calme! Mais Piccolo ne m'aura pas cette fois! Non, monsieur!

        _ Non? Z'êtes sûr?

        _ Mais qui vous êtes pour me parler comme ça! Oh! j' comprends, vous faites partie de la bande! Vous êtes des hommes à Piccolo!

        _ Mais non...

        _ Mais si! Piccolo est partout!

        _ Il vaut peut-être mieux que vous nous suiviez, vous croyez pas?

        _ Vous suivre, alors que le cosmos m'attend!

        _ Y peut bien vous attendre un peu, répliqua le second ambulancier, qui jusque-là s'était tu.

        _ Espèce de saligaud! Vous n'avez donc de respect pour rien!

        _ Easy, easy! fit le premier ambulancier, qui essaya de saisir Ratamor.

        _ Ne me touchez pas! cria le professeur. Suppôts de Piccolo!"

        Il y eut une empoignade, puis Ratamor sortit digne, dans une camisole de force et encadré par les ambulanciers! Les étudiants étaient sous le choc! Dans un coin, les bosons et les fermions pleuraient!

     

                                                                                                            XI

                

            Sullivan et le Magicien s'étaient assoupis pendant la tempête et ce fut le silence qui les réveilla! Ils se levèrent, s'époussetèrent et la gorge sèche, ils cherchèrent de l'eau, mais nul robinet n'en avait! Ils retournèrent à l'extérieur et retrouvèrent les feux du soleil, qui les aveuglaient et les brûlaient! Une main en visière, Sullivan essayait de faire le point, d'avoir une idée, puisque maintenant il savait où il se trouvait, mais les rues désespérément vides, ensablées, avec leurs façades de plus en plus délabrées, ne pouvaient que l'accabler davantage et il se demanda ce que Macamo avait essayé de lui dire, par cette possibilité du programme!

        Evidemment, le réchauffement climatique, la destruction de la nature avaient été jusqu'ici au centre de l'aventure de Sullivan, mais pas seulement! Macamo avait toujours conduit le PDG d'Adofusion à réfléchir sur lui-même et le comportement des autres, comme si la clé de l'avenir de l'humanité était moins une transition écologique qu'un développement spirituel! Mais ici, il n'y avait nulle âme qui vécut et on était dans une impasse, même si le triste spectacle était édifiant! Chacun avait dû se résoudre à partir, parce qu'il n'y avait plus d'eau! Pouvait-on imaginer ça?  

        Soudain, Sullivan reçut un coup à la face et immédiatement il sentit une violente brûlure, ainsi qu'on viendrait de le cingler avec un fouet! Il eut à peine le temps de grimacer qu'on le frappa sur l'autre côté du visage et sous la douleur, la panique s'empara de lui! Il se mit à ramper, il haletait tout en voulant atteindre un petit mur, pour se protéger et comprendre ce qui se passait! Dans l'action, il avait perdu de vue le Magicien et il espérait que celui-ci s'en sortait! Mais pour l'instant, la souffrance était tellement cuisante qu'il devait surtout ne penser qu'à se sauver lui-même!

        Il y eut au-dessus de lui des bruits de vol et derrière son abri, il osa lever un peu la tête! Ils étaient trois! Deux garçons et une fille, d'après ce que pouvait voir Sullivan! Ils étaient chacun dans une bulle transparente, qui flottait dans l'air et qu'ils semblaient diriger à leur guise! Ils portaient bel et bien des fouets, ce qui fit jurer Sullivan! Mais le plus inquiétant était l'expression qu'ils affichaient! On eût dit que la haine les dévorait, au point qu'ils en fussent rougis! Mais peut-être était-ce les méfaits du soleil? Sullivan se toucha les joues, car elles étaient encore enflammées et il ressentit lui-même une violente colère!      

        Mais le garçon qui paraissait le plus âgé, dans sa bulle, lui fit un signe et il entendit distinctement une voix lui commander: "Viens!" Cela avait l'air de sortir de Sullivan lui-même, comme s'il n'avait plus eu de personnalité propre et malgré sa résistance, il se leva et marcha vers la bulle! L'enfant, car c'en était un aux yeux de Sullivan, avait un sourire de triomphe et brusquement, il leva la main de sorte que Sullivan lui-même monta dans les airs! Celui-ci n'était plus le maître de son corps, ni de son esprit apparemment!

        Les enfants maintenant riaient, car ils se passaient Sullivan pareil à un volant de badminton!  Le directeur d'Adofusion ressentait à chaque fois une attraction extraordinaire vers l'une des bulles et en même temps, il voyait qu'on était bien au-dessus de la ville et il en avait le vertige! Il était devenu le jouet de ces êtres, mais il essaya tout de même d'en frapper un! La réponse ne se fit pas attendre: Sullivan chuta comme une pierre! Les enfants ne le retenaient plus par leur pouvoir et Sullivan ne retrouvait son indépendance que pour mieux comprendre l'horreur qui l'attendait!

        Mais ils le reprirent avant la fin et le coincèrent entre leur enveloppe! Sullivan étouffait, quand il se rappela que tout cela n'existait pas réellement! Il était dans le Métavers et il lui suffisait d'enlever son casque, pour se retrouver au frais dans son bureau! Seulement voilà, il n'arrivait pas à libérer ses mains et psychologiquement, il lui semblait impossible de les amener à la hauteur de sa tête dans la réalité, hors du Métavers! Il commença à crier!

           Soudain, il eut l'impression qu'on lui arrachait les oreilles et d'un coup, le décor de son bureau fut devant lui! "Mais qu'est-ce que...? s'écria-t-il.

        _ Ben dame, monsieur! répondit la femme chargée de l'entretien. Vous étiez là à crier comme si vous aviez une attaque ou quelque chose comme ça! J'ai arraché votre casque! C'est la seule idée que j'ai eue! J'ai mal fait?

        _ Au contraire, vous m'avez sauvé la vie! A partir d'aujourd'hui, je double votre salaire!"

     

                                                                                                               XII

     

        Mélo était un original, un artiste, un musicien à sa manière! Chaque jour, avec un appareil sophistiqué, il enregistrait tous les bruits qu'il entendait! Bien sûr, il y en avait d'habituels et qui devenaient des "classiques"! Ceux-ci lui servaient par la suite de base, de tonalité de fond et par exemple le bâtiment d'en face, avec ses pompes à chaleur et son système d'aération, répandait un bruit sourd, un bourdonnement continu, qui détruisait la personnalité, comme si on n'aurait plus été que le serf d'un donjon de béton!

         Mélo s'amusait encore évidemment du trafic! L'autociel, qui semblait sortir tout droit de l'enfer, à cause de sa vitesse et de sa musique fracassante, trouvait un parfait emploi chez lui, quand il voulait reproduire un effet dramatique, une tension extraordinaire! Et les variantes ne manquaient pas! La mouche: le scootciel! L'orage: la motociel! La mouche n'en finissait pas de mourir dans le cerveau! C'était d'une sensualité mécanique, qui dévorait l'auditeur, le laissait anéanti! Mais on pouvait le stupéfier avec l'orage! Imaginez quelqu'un qui se croit subitement dans un rectum, aux premières loges d'un gigantesque pet! "La voilà la modernité!" se disait Mélo!

        Cependant, il était à la recherche de bruits plus incongrus, plus mystérieux, plus saisissants, n'était-il pas un créateur? Il ne dédaignait pas pour autant les nouveaux chantiers! Les pelleteuses, les bétonneuses, les meuleuses, les perceuses étaient le "pain" de sa musique et tant mieux s'il y avait en plus des alertes électroniques ou des klaxons rageurs! C'était un joyeux tumulte, dont on ne pouvait se passer, mais le frisson de la véritable nouveauté  était tout de même ailleurs!

        Celle-ci ne se trouvait pas plus chez les contemporains de Mélo! Hélas, s'ils avaient bien une intelligence ou une raison, ils se révélaient le plus souvent décevants! Cela n'allait guère plus loin que le cri de la bête ou le rire grossier! Mélo les enregistrait pourtant la nuit, quand ils passaient ivres sous ses fenêtres! C'était la jeunesse refoulée qui enfin s'exprimait et Mélo la remerciait de lui apporter un peu de fraîcheur! Quand il avait besoin, par exemple, de camper des cochons effrayés et qui se jetaient dans le vide, son travail nocturne prenait tout son sens!  

        Mais ce qui ravissait Mélo, le comblait, c''éatit le bruit dont on ne pouvait expliquer la source! C'était le pouvoir créateur à son acmé, le point d'orgue! Soudain, on entendait une machine inconnue! Et son chant était si spéciale, si bizarre qu'on pouvait imaginer qu'elle était en pleine parturition! C'était une aria épouvantable en plus! Mais son originalité était indéniable! Parfois, des humains arrivaient eux aussi à ce degré d'invention! Qu'étaient-ils en train de faire? Se brisaient-ils un os, se coupaient-ils lentement la langue? Il fallait en rester aux conjectures, car bien entendu ces manifestations étaient abritées par la vie privée!

        Une fois qu'il avait rassemblé assez de bruits, avec quelques trouvailles, Mélo créait sa symphonie! Il devenait compositeur et chef d'orchestre! Il arrangeait les sons, les organisait et s'enchantait du résultat, d'abord chez lui! Il battait la mesure, rejetait la tête en arrière à telle partie qu'il savait sublime, calmait les pelleteuses, déclenchait l'orage, faisait partir la mouche, reprenait les vagissements, mettait en valeur les bruits d'abîmes, ceux d'un cosmos délirant et plein de souffrances!

        A la fin, il était en sueur et il attendait justement des applaudissements, un véritable triomphe! Car ses symphonies se vendaient bien! Il s'était rendu compte que c'était le silence qui gênait ses semblables et qu'ils avaient besoin du bruit, pour apaiser leurs angoisses! Mélo donnait des concerts et il était surtout connu pour son titre: Une Journée!

     

                                                                                                             XIII  

     

        Les deux gardes de Dominator poussèrent Cariou dans le bureau de leur patron et surprirent celui-ci! "Mais qu'est-ce que...? s'écria-t-il.

        _ Patron, répondit l'un des gardes, y a Cariou qui a rendu zinzin la Birkel, avec cette arme!"

        Dominator examina l'objet et dit: "Vous devenez bien gênant, Cariou! D'abord, je vous demande de vous occuper des enfants Doms... et ils sont toujours là dehors, menaçant la ville de quelque nouveau drame! Ensuite, j'apprends que vous avez eu des contacts avec Dramatov, qui est l'un de mes ennemis les plus acharnés... et maintenant cette arme!

        _ Je n'ai rencontré qu'une seule fois Dramatov... et il a voulu me faire la peau!

        _ Comme je le comprends! Car apparemment, vous n'en ratez pas une!"

        Subitement, Dominator tira sur Cariou avec le LAL, mais il ne se passa rien... et pour cause! Jamais Cariou ne s'était opposé à la lumière, bien au contraire! Il l'avait recherchée obstinément, car elle seule pouvait expliquer ce qu'il voyait, établir un lien entre la beauté et la rage des hommes! "Vous voyez bien que cette arme est factice! jeta Cariou. Madame Birkel aura eu un AVC ou quelque chose de similaire!

        _ Peut-être bien... Mais je dirige une ville qui ressemble à une fourmilière et vous n'avez pas l'odeur requise, Cariou! Vous êtes un élément étranger, perturbateur et potentiellement dangereux! Je me demande...

        _ Si je ne dois pas subir le même sort qu'Œil d'or! que vous avez assassiné, en me faisant porter le chapeau, ce qui m'a conduit à l'île des Fous! 

        _ Toujours aussi direct, Cariou! Ce n'est pas politique! Le pouvoir exige de la dissimulation et vous ressemblez malheureusement à un bâton de dynamite!"

        A cet instant, Dominator posa le LAL sur son bureau et se dirigea vers le bar... Cariou vit que les gardes étaient relâchés et loin de lui! D'un geste, il s'empara de l'arme et tira sur Dominator, alors que celui-ci se retournait un verre à la main! "Ah! Ah! fit le maître des lieux, avec un gros rire! Même si j'avais reçu un projectile, Cariou, il ne m'aurait pas fait grand mal! Je porte en permanence un gilet pare-balles! Sage précaution! Ah! Ah!"

        Mais soudain Dominator lâcha son verre: "Vous les entendez? cria-t-il. Ils sont derrière la porte!" Les deux gardes regardèrent vers là, se demandant ce qui se passait... "Ils ont toujours voulu ma place! reprenait leur patron. Les voilà! Je les entends! Ils vont me chasser! Et je serai à la rue! A mon âge! Qu'est-ce que je vais devenir? Je pourrai pas mendier mon pain, ça non! Pourtant, je ne sais rien faire! Je suis vulnérable, comme un escargot qui a perdu sa coquille! Les voilà, ils frappent à la porte!"

        Les deux gardes ne comprenaient rien et leur regard allait de la porte à Dominator, qui était visiblement épouvanté! Brusquement, celui-ci courut à la fenêtre et l'ouvrit tout en grand, en criant: "Je ne le supporterai pas, noooon!" Il se jeta dans le vide et ses deux hommes se précipitèrent vers la fenêtre, comme s'ils pouvaient encore faire quelque chose!

        Cariou en profita pour s'éclipser! "Ce LAL est vraiment dangereux!" songea-t-il, tandis qu'il se glissait dans l'ascenseur!

  • Les enfants Doms (IV-VIII)

    Singe

     

     

     

     

                                               IV

     

        Cariou était dans son appartement et il travaillait d'arrache-pied sur les notes de Macamo! Il était question de constante cosmologique, de force répulsive ou d'énergie noire, toute chose qui serait à l'origine de l'accélération de l'Univers! Macamo avait-il compris la gravitation quantique? Cela dépassait complètement les capacités de Cariou, mais il arrivait à comprendre que l'appareil de Macamo était destiné à détruire la barrière qui chez chacun pouvait empêcher le développement de la lumière!

        Evidemment, on pouvait se demander quel lien existait entre la lumière de l'esprit, qui est psychique, et la lumière des étoiles! La pensée n'est-elle pas immatérielle? Pourtant, Cariou voyait bien cette lumière psychique, ou plutôt comment elle était contrainte, emmurée! Elle avait donc une existence physique et d'ailleurs la pensée, qui naît de l'activité des neurones, a-t-elle une limite précise d'avec le corps?

        Bien sûr, il était encore possible que Cariou vît le monde selon son "délire", ses traumatismes ou sa paranoïa! Ici, on n'en finissait jamais de se suspecter et de couper les cheveux en quatre et c'était même là l'un des arts préférés des philosophes, afin qu'ils se sentissent objectifs! La science tranchait le débat par l'expérience, les mêmes résultats obtenus par d'autres, ce qui prouvait qu'elle disait vrai, en constituant sa fierté, mais Cariou voyait justement que sa logique fonctionnait par les faits, les réactions et les événements, au point qu'il était à même parfois de les prévoir!      

        D'après Macamo, un rayon d'énergie noire lutterait contre la gravitation et donc disloquerait le mur psychique et quand même matériel, qui retenait la lumière! On était là au niveau des particules, mais que se passerait-il dans l'individu, au moment de cette libération? Macamo n'en disait rien! Il s'était uniquement consacré à l'aspect technique du problème! Ce serait à Cariou d'expérimenter la chose et éventuellement de payer les pots cassés! Mais que l'on pût faire jaillir la lumière des individus faisait évidemment rêver! Cariou n'eût pas été étonné de voir tout le monde se mettre à danser et à chanter!

        Après la partie théorique, Macamo avait décrit très précisément la construction de son invention et Cariou eut l'impression de se trouver devant une maquette de son enfance! Il alla faire ses emplettes, dans des magasins d'électroniques et d'informatique, puis, sous sa lampe de bureau, il s'installa pour la soudure! Des cartes étranges, des résistances colorées, des semi-conducteurs sur pattes ou des microprocesseurs griffus passaient entre ses mains et fumaient légèrement, avant de rejoindre le tout!

        Enfin, au bout de la nuit, Cariou contempla son œuvre ou plutôt celle de Macamo! Et c'était une arme! à peine différente d'un pistolet! Mais par sa bouche ne sortaient pas des balles, mais un faisceau d'énergie noire! Pan! On recevrait de la constante cosmologique sur le nez! C'était somme toute un pistolet d'amour, puisqu'au service de la lumière! Cariou le fit jouer entre ses mains, puis il le brandit devant une glace! Il avait l'air d'un parfait agent secret et au matin, il acheta un holster! L'arme maintenant lui pesait agréablement sur la poitrine et le mal n'avait qu'à bien se tenir!  

        Macamo avait appelé son invention LAL, acronyme pour "La lumière appelle la lumière!" et il faut l'avouer, Cariou était impatient de l'essayer! Le monde devait changer et un coup de LAL par-ci par-là, enlèverait les toiles d'araignées et sèmerait des arcs-en-ciel!

     

                                                                                                              V

     

        En quittant la Tour du Pouvoir, madame Birkel était loin d'être satisfaite! Certes, elle avait la promesse de Dominator, mais la tiendrait-il et dans combien de temps? C'est bien simple, depuis son échec avec Cariou, la directrice ne vivait plus! Elle avait des cauchemars, des bouffées d'angoisse! Le monde qu'elle contrôlait n'existait plus! La grande famille de la prison, dont elle était la chef, la mère, se déchirait, lui échappait!

        Il lui semblait que chaque détenu, désormais, se moquât d'elle! A chaque fois qu'elle croisait un regard, elle avait l'impression d'y lire le même message: "Cariou a été le plus fort! Vous n'êtes pas toute puissante! Arrêtez votre blabla!" Elle baissait alors la tête, effectivement vaincue, et la seule solution pour elle était de ramener Cariou à la "maison" et là, devant tous, de le faire plier! Ainsi tout rentrerait dans l'ordre!

        Au fond, madame Birkel était une enfant Dom: la société devait tourner autour de sa personne ou être détruite! Mais Cariou avait ouvert une brèche dans sa bulle et la pression extérieure menaçait maintenant de l'écraser! La protection ordinaire de l'humanité, issue de la domination animale, était désormais défaillante et ne servait plus la directrice! Elle était comme dénudée face à une monstruosité, constituée par les autres, la différence, l'inconnu, l'étrangeté de la vie!

        Tout auparavant était soumis à son pouvoir! C'était là l'ancienne gaine qui la protégeait! Elle se nourrissait alors de son égoïsme, comme si son influence sur les autres avait été une perfusion! Certes, elle ne s'en rendait même pas compte! Elle était là pour commander, redresser les détenus! Elle imaginait remplir son devoir, mais elle était pleine de colère, de fureur, de sadisme, car il fallait à chaque instant la satisfaire, qu'elle sentît son autorité, son importance, quoiqu'elle niât le moindre intérêt pour sa personne!

        Comment pouvait-elle se tromper sur elle-même à ce point? Mais elle n'était pas heureuse et se croyait une victime! Elle aurait juré qu'elle n'avait pas une minute à elle, tant la domination est incapable de guérir nos peurs, de nous apaiser! Pour elle, c'était toujours la faute des autres! Ils n'étaient pas assez prompts, se croyaient tous le centre du monde et elle devait les corriger, les anéantir! Elle cherchait l'ivresse du pouvoir et devenait de plus en plus sombre!

        Pourtant, Cariou avait fait pire, commis l'irréparable, car il avait brisé la vitrine et les apparences ne pouvaient plus être sauvées! Il était devenu impossible pour madame Birkel de se présenter tel le symbole de la réussite, de la sagesse, avec le fantôme de Cariou à ses côtés! Elle sentait son ombre froide peser sur elle et même si elle connaissait encore, à l'occasion, quelque triomphe, il finissait toujours par réapparaître, comme une marque invisible, ce qui la fragilisait, l'éteignait, d'autant que ses ennemis s'en servaient!

        Mais, pour l'heure, il fallait lutter, toujours! Certes, elle ne devait pas se risquer à fâcher Dominator, en attaquant de front Cariou, mais elle voulait s'en rapprocher, devenir son ombre, pour se tenir prête à frapper et elle avait un neveu à RAM, qu'elle pouvait employer! C'était un bon à rien, qui réparait les autociels quand il en avait envie! Il s'appelait Ortaf et vivait dans son garage!

        Madame Birkel le trouva comme elle s'y était attendue: Ortaf étendait son long corps sur un siège, écoutait une musique assourdissante et bizarre, tout en consultant son Narcisse, portait un tee-shirt sale, un short affreux et ses pieds nus s'épataient dans des claquettes! Le tout, bien entendu, était entouré de bouteille de bières et de carcasses d'autociels! En colère, la directrice coupa le son et s'empara du Narcisse! "Ma... ma tante! fit interloqué Ortaf.   

        _ Si ta pauvre mère pouvait encore te voir! Elle aurait les larmes aux yeux! J'ai du boulot pour toi!

        _ Hein? Hum, c'est que je suis très occupé en ce moment!

        _ Je paierai bien!

        _ Ah?

        _ Oui, ah! Il s'agit de suivre quelqu'un! Mais dis donc, c'est quoi cette odeur?

        _ Pardon, ma tante, mais j'en ai lâché un! C'est toujours l'effet que tu me fais!"

     

                                                                                                             VI

     

        Owen Sullivan, le directeur d'Adofusion, était de nouveau dans le Métavers, mais pouvait-on encore parler, à son endroit, d'enfant Dom? En effet, Sullivan avait changé! Grâce au programme de Macamo, sa conscience s'était élargi! Il ne cherchait plus à tout prix à dominer, que ce fût par son entreprise ou sur son personnel! Il avait moins peur et donc moins besoin du pouvoir! Une sorte de confiance s'était développée en lui, au contact du Magicien, et la beauté était devenue son guide! Au final, il voyait de plus en plus distinctement les autres, tout en se sentant lui-même davantage libre!

        Ainsi, détendu, il était entré dans le Métavers par une porte qui lui avait échappé jusqu'ici! Il ne retrouva pas, comme d'habitude, le Magicien près du ruisseau, mais il le rejoignit au bord d'un plateau brûlant et caillouteux! "Bon sang! Quelle chaleur! s'écria-t-il, quand il fut à la hauteur de son vieil ami. C'est une véritable fournaise!" Le Magicien ne répondit pas et ce n'était pas nécessaire, car il couvait toujours Sullivan d'un regard tendre! Celui-ci regarda autour de lui et il aperçut une forêt à l'horizon: "Si on allait se rafraîchir là-bas, à l'ombre!" dit-il et les deux hommes se mirent en route!

        Le soleil tapait dur et il fallait s'économiser! On avait l'impression de cuire lentement, comme si on avançait dans la bouche d'un four! Mais enfin on approchait de la forêt et de sa promesse de fraîcheur! Mais quelle ne fut pas la déconvenue de Sullivan, quand il s'aperçut qu'il s'était trompé! Car ce qu'il avait pris pour des arbres n'était en fait que les tours d'une ville! Cependant, elles étaient vides, abandonnées et un grand silence régnait sur les rues, désormais envahies par le désert!

        "Mon Dieu, qu'est-ce qui a bien pu se passer? interrogea Sullivan, qui regardait éberlué le triste spectacle! Tout le monde a fui, on dirait! On ne voit pas de cadavres en tout cas! Serait-ce la chaleur qui est la cause de ce désastre? Elle a tout desséché et il n'y avait plus d'eau! La vie n'était plus possible et les habitants sont allés voir ailleurs! Mon Dieu!" Comme pour faire taire Sullivan, le vent créa un épais tourbillon de poussière, qui obligea les deux hommes à se protéger et ils entrèrent dans un bâtiment!

        Celui-ci avait dû être luxueux, car on était à présent dans un large et long couloir, mais le sable, qui entrait par les vitres brisées, finissait par s'accumuler un peu partout et le manque d'entretien rendait inexorable la détérioration! D'ailleurs, dehors maintenant, la tempête faisait rage et on ne voyait plus rien, sinon un mur rougeâtre! Les deux hommes en profitèrent pour s'asseoir, car ils étaient épuisés, mais ils n'espéraient guère trouver de l'eau, quoique la soif les tenaillât!

        On entendait le vent gémir et le sable coulait ici et là, comme dans un sablier! Sullivan regardait vaguement devant lui, quand quelque réminiscence le frappa! Il y avait un cadre accroché au mur et il l'avait déjà vu! Sa place s'était imprimée dans son cerveau et il se leva intrigué! Il prit le cadre, en enleva la poussière et à mesure ses mains tremblaient, comme s'il redoutait ce qu'il était en train de comprendre! Il n'y avait pas d'image dans le cadre, mais un slogan: "Domination!" Ce message, Sullivan ne le connaissait que trop bien, puisque c'était lui-même qui l'avait écrit!

        Donc, on était dans l'immeuble d'Adofusion et la ville, c'était RAM! Sullivan balbutia: "Ce... ce n'est pas possible!" et des larmes coulèrent sur ses joues noircies!

     

                                                                                                                 VII

     

        Le banquier Bjop s'installa dans son vaste bureau, au sommet de la Ramania Banque, l'une des plus hautes tours de RAM! De là, on voyait toute la ville s'étendre, jusqu'à la mer! Quelle impression de puissance on avait! On dominait peut-être l'endroit le plus imposant du monde! D'ailleurs, le seul nom de Ramania Banque provoquait un séisme! Dès qu'il était prononcé, le temps s'arrêtait, les cœurs aussi! L'argent envahissait les esprits, rendait docile, serviable! C'était le maître absolu, incontesté! On obéissait à tous ses ordres, on prévenait tous ses désirs, dans l'espoir de goûter à sa source, qu'il fût un dieu clément! On était avec lui comme une vieille bigote orne un autel, sauf qu'on était plus empressé, plus malin aussi!

        Bjop quitta la vue de sa baie vitrée, pour s'enfoncer dans son fauteuil, à la fois frais et cossu! Ici, tout était luxueux et de goût! On ne sentait même pas la canicule qui sévissait dehors! On respirait sous des peintures de valeur et on s'attelait à la tâche! En ce moment même, quelques étages plus bas, les traders de la Ramania Banque moissonnaient les marchés! Des milliers d'actifs étaient brassés par des algorithmes à la seconde! On parlait de tritisation, de hedge fund, de black pool! On actionnait des leviers, on misait, on ramassait! C'était à qui aurait le plus de sang-froid, serait le plus rapide, le plus clairvoyant! C'était comme un jeu! L'argent n'était même plus matériel, tout devenait virtuel! On ne savait qui était l'emprunteur, mais peu importait: on ne perdait jamais!

        On pariait même contre le client, on lui souriait devant, en le poignardant par derrière! On faisait trembler les Etats! On s'amusait, goulûment! Les marchés, c'était le dernier terrain de l'aventure, du risque! Le reste était si policé, si ennuyeux! Oh! Le vertige des milliards qui rentraient! Les concurrents qui fulminaient! Pourtant, quelquefois, la "machine" s'enrayait! Le jouet tombait par terre et se cassait! On avait trop tiré sur la corde... et alors on se faisait taper sur les doigts! Le marché s'écroulait! un effet domino dévastateur! On se retrouvait aussitôt avec des pertes astronomiques! Dame, on était grand maintenant! La faillite menaçait et dans ce cas, il fallait mettre son amour-propre dans sa poche! On allait voir le gouvernement et on lui disait qu'on avait bobo! On pleurait devant lui! 

        On lui criait qu'une banque, telle que la Ramania banque, ne pouvait disparaître, car elle entraînerait dans sa chute la moitié du monde! Il était nécessaire de croire à ces "bobards", pour effrayer! Le lobbying bancaire était déjà si persuasif, si influent! Et les filiales, les banques de dépôt? Voulait-on qu'au guichet on refusât de rendre l'argent des comptes? Souffrirait-on des émeutes, des paniques? On tirait par le bras les gouvernants, on les suppliait de sauver la banque... et ils cédaient! Ils n'y connaissaient rien de toute façon et on les manipulait grâce à la peur! Ouf! Le contribuable nous avait encore, cette fois-ci, éviter la noyade! Et on retournait le plus vite possible au jeu!

        Le marché toussait, essayait de retrouver ses esprits! Entre-temps, on avait signé quelques papiers, garantissant que nous serions plus sages! La belle affaire! Ces nouveaux règlements ne portaient que sur une infime partie de nos activités! "J'aurais pu voler la montre de Dominator, sans qu'il s'en aperçoive!" se dit Bjop! L'ivresse de la puissance revenait! Les chiffres reprenait leur danse! Tout repartait comme avant! On était heureux! La cour de récréation, celle de la nuit des écrans, battait de nouveau son plein! 

        

                                                                                                                   VIII  

      

        "Dis grand-père, c'est quoi le respect?

        _ Hein? Hum... C'est voir les autres, voir qu'ils existent!    

        _ Mais grand-père, nous ne sommes pas aveugles!

        _ Il y a voir et voir! Mais je connais une planète, où le respect est inconnu!

        _ Chic, chic!

        _ Sur cette planète, les enfants, personne ne voit personne!

        _ Hi! Hi!

        _ Et ça commence dès le matin, à la boulangerie! Quelqu'un arrive et il marche sur les autres! "Eh! Eh! Mais on est là!" crient les gens! "Peu importe! réplique celui qui écrase. J'ai besoin d'acheter mon pain!" Evidemment, bientôt, tout le monde est en colère, car on a mal! Mais alors on dit: "C'est la faute du gouvernement, il ne pense qu'à lui! Il est toujours en vacances!"

        _ Hi! Hi!

        _ Puis, le lendemain, on refait la même chose! On demande au passant: "Qui c'est le roi, la reine?" "Euh..." "C'est moi, eh, patate!"

        _ Hi! Hi!

        _ Chaque jour, on considère que l'autre est un esclave et on exige de lui du respect!

        _  Mais tu as dit que sur cette planète le respect était inconnu...  

        _ C'est vrai! Si chacun en veut et nul n'en donne, il n'y en a pas!

        _ Oh!

        _ Dans ces conditions, les habitants deviennent de plus en plus furieux et ils finissent par manifester! "Du respect! Nous voulons du respect!" clament-ils dans la rue!  

        _ Hi! Hi!

        _ Le président de la planète est bien embêté! Il dit: "Je peux leur donner de l'argent, pas beaucoup, mais ils croiront que c'est du respect!"

        _ Oh!

        _ Et le président distribue de l'argent, en expliquant: "Voilà du respect, mes amis! j'espère que vous serez plus contents!"

        _ Hi! Hi!

        _ Les gens prennent l'argent, mais ils continuent à faire la grimace! Ils disent: "C'est pas du respect ça!" Mais ils vont quand même dans les magasins, pour dépenser leur argent! Et vous savez ce qui se passe?

        _ Non!

        _ Eh bien, dans le magasin ils poussent les gens! "Place! Place! crient-ils! C'est nous les rois et les reines! Vous nous devez du respect!" "Pardon! répondent les autres. C'est nous les rois et les reines... et c'est à nous que vous devez du respect!" Puis, ils se battent entre eux!

        _ C'est affreux, grand-père!

        _ C'est la planète sans respect, les enfants! Mais vous l'aurez compris: respecter quelqu'un, c'est l'aimer, quel qu'il soit! C'est le secret du bonheur!"

  • Les enfants Doms (XXXVIII-Quatrième partie)

    Dom 19

     

     

     

     

                                         XXXVIII

     

        Dans le cosmos, constitué d'une infinité de galaxies et d'étoiles et qui s'étendait on ne savait trop comment, à partir d'une origine quasi inconnue, quelque part, vivait RAM! Chaque matin et avec une sorte de rage, ses habitants se levaient, s'agitaient, s'inquiétaient, travaillaient, mangeaient, se reproduisaient et se rendormaient! Au passage, la mort prenait sa part, mais comme si elle avait honte et elle se faisait la plus discrète possible! Rien apparemment ne devait contrarier les hommes et n'étaient-ils pas tous occupés?

        RAM était pourtant dans une situation de plus en plus précaire, car le changement climatique ne lui laissait aucun répit! La ville avait déjà subi la montée des eaux et elle essuyait régulièrement des tempêtes, mais les canicules ne l'épargnaient pas non plus et semblaient toujours davantage meurtrières! Evidemment, les scientifiques aux premières loges s'alarmaient, mais le changement qu'ils demandaient était-il possible? L'homme de RAM n'avait-il pas des problèmes plus urgents? Il voyait son pouvoir d'achat fondre et l'orage de la dette ne cessait de gronder au loin! La violence partout s'exacerbait et bref, on pouvait céder à la panique, tant les urgences se multipliaient! Le monde avait l'air de glisser sur un toboggan vers sa fin!

        Mais prenait-on la situation par le bon bout? L' inquiétude des scientifiques, notamment, arrangeait-elle les choses? Elle irritait, heurtait bien des gens, qui se mettaient à polluer par haine, par mépris, car ils avaient l'impression qu'on ne s'occupait pas d'eux et qu'en plus on cherchait à les diriger! D'ailleurs, ne leur manquait-on pas depuis toujours de respect et pour exister, ils niaient les évidences, imaginaient des desseins cachés, ce qui nourrissait leur colère, leur amertume! 

        Si RAM survivait, n'était pas écrasé ni par l'immensité, la mort ou le réchauffement climatique, n'était-ce pas miraculeux ou dû à une protection spéciale? Qu'est-ce qui rendait l'homme aussi inconscient, si ce n'était l'animal qui était en lui et qui voulait non seulement sauver sa peau, mais encore triompher, avoir raison? Même le chevalier de la science tenait à être vainqueur et c'était cela son armure, comme son épée! La domination animale protégeait l'humanité, mais elle était encore comme une enveloppe, permettant l'éclosion de la haine!

        Qui avait confiance? Qui acceptait de ne pas gagner? Qui comprenait, voyait de l'ordre? Qui pardonnait à lui-même et aux autres? Qui ne réagissait pas à l'injure? Qui réparait? Qui apaisait? Qui rafraîchissait, enthousiasmait? Qui attendait, restait serein?   

        Après avoir appris la mort de Macamo, Cariou rejoignit Andrea Fiala, car ils avaient besoin de recueillement tous les deux! Mais Andrea devait ce jour-là aller voir son père et Cariou l'accompagna... Le père d'Andrea était un célèbre horloger et il dit à Cariou:"Vous entendez ce tic tac? Pour moi, il symbolise la causalité même! Un engrenage puis un autre! Ainsi nous avons été formés! Des éléments simples, en se combinant, donnent naissance à des systèmes plus complexes, avec des propriétés propres! Le temps produit des émergences et c'est ce que nous sommes!

       _ Sans doute et notre esprit suit toujours ce chemin: la pensée émerge dans son rapport au temps!  C'est ce qu'on appelle la maturité et elle est d'autant plus sûre que nous sommes patients, ou amoureux du temps, si je puis dire!"

        Il fut bientôt l'heure de partir et les yeux du père devinrent alors implorants: "Tu reviens la semaine prochaine, sûr?" demanda-t-il à sa fille, qui opina. Une fois dans l'autociel, Andrea dit: "Tu vois, Jack, il termine sa vie comme la plupart, en vieil égoïste! Et pourtant il continue à jouer les affranchis avec toi!"   

     

                                                                                                        XXXIX

     

        En quittant la Tour du Pouvoir, Archos l'architecte était mécontent! Certes, ces histoires d'enfants Doms étaient bien troublantes, mais ce n'était pas pour lui, Archos! C'était pour les autres, les politicards! Lui, l'artiste devait s'atteler au beau, à sa sensibilité, bref à ses plaisirs!

        Archos mit son autociel en pilotage automatique et il consulta son Narcisse! Il allait sur des applis, où de jeunes filles se dénudaient pour faire le buzz! C'était comme au supermarché, il n'y avait qu'à choisir! Voyons voir... Celle-ci? Hum, un peu trop grosse! Celle-là, pas assez rembourré! Bon sang! Voilà une reine! Ouf! Tout y était! Il n'y avait rien à jeter!

        Archos en avait déjà l'eau à la bouche et il utilisait volontiers la technique du malotru! "Bof! envoya-t-il. Tes seins, y sont pas un peu trop p'tits? Et tes fesses, pardon, mais c'est bien de la cellulite qu'on voit là, non? Etc.!" Il choquait et la réponse ne se faisait pas attendre: "Non, mais pour qui tu te prends? J' suis tip top! Ce qu'il te faut, c'est un bon opticien!"

        Elles mordaient toutes à l'hameçon! Elles étaient si fières! Archos faisait alors le dos rond:"T'as raison, j' dois pas avoir les yeux en face des trous! Mais difficile aussi de juger sur une photo! J' vois qu' t'es une déesse, mais j'aimerais te le dire de plus près!" Et ça marchait!

        Archos obtint un rendez-vous sur l'esplanade où tout le monde se rencontrait! L'architecte repéra sa proie et elle ne fut pas autrement surprise de voir un homme d'âge mûr! C'était bon signe! On embarqua dans l'autociel de la jeune fille et bien entendu, c'était un petit modèle de luxe! "Un cadeau de papa et maman!" songea Archos!

        On arriva dans l'appartement de la belle et Archos suivait tous ses mouvements! Il s'enivrait des lignes pures et de la souplesse de ce jeune corps! Il regarda cependant l'intérieur en professionnel et il fut ému par cette ambiance féminine! Bien sûr, l'appartement était bien situé, lumineux et c'était encore papa et maman qui étaient derrière, mais la décoration délicate, avec des teintes violettes et roses et des plantes vertes, sans doute achetées au marché noir, enchantait Archos, qui par contraste voyait son propre intérieur comme convenu, lourd!

        L'architecte respira l'innocence qui semblait flotter dans l'air, tel un parfum plein de fraîcheur! "Je vais lui dire que je suis architecte et elle va tomber dans mes bras!" se dit-il, mais il n'eut pas besoin de sa carte de visite, car la jeune femme revenait nue! Malgré son expérience, Archos en eut le souffle coupé! Les seins se dressaient altiers et le bas offrait des perspectives enchanteresses! Cependant, la peau était exceptionnellement blanche, comme si on l'avait recouverte de talc!

        Archos se leva en tremblant! Il n'y avait qu'à prendre! Mais, alors qu'il faisait le premier pas, il sentit une petite morsure à la jambe! "Mais qu'est-ce...?" fit-il en se retournant et il découvrit une petite créature noirâtre, qui le fixait malgré son air aveugle! On eût dit une taupe incroyablement grande et celle-ci dit: "RAM!", en montrant ses dents jaunes! Pris par l'horreur, Archos lui donna un coup de pied, qui la projeta contre le mur!

        Mais d'autres créatures apparurent et elles multiplièrent les RAM, qui devenaient des MIAM dans l'oreille d'Archos! Il regarda la jeune fille et ne lut que du mépris dans ses yeux! Il comprit qu'il était tombé dans un piège et il bondit vers la porte! Les créatures firent de même et il en était recouvert, quand sa main cherchait à manœuvrer la poignée! On retrouva son corps à moitié dévoré sur la grève et la Tour du Pouvoir accusa le coup!

        Ce n'était qu'une ombre de plus, car aux commandes de la ville, on ne se faisait guère d'illusions! Le baromètre social était en chute libre! Des révoltes, sans doute très violentes, se préparaient! Pour l'instant, l'été masquait la menace et on continuait à s'amuser sur le pont! Mais les températures allaient baisser et les inquiétudes naturelles revenir! Face aux difficultés, l'égoïsme le plus forcené reprendrait ses droits!

     

                                                                                         QUATRIEME PARTIE

                                                                                                L'AVENIR

     

                                                                                                          I

     

        Un monstre sortit de la mer! C'était un colosse couvert d'algues, mais il semblait inoffensif! Il s'était assis sur un polder et était devenu une attraction! On venait le voir en famille et il souriait! Il disait: "Regardez mes muscles!" et il gonflait ses bras, qui avaient soudain l'air de montagnes! "J' suis quelqu'un de simple! rajoutait-il. J'en ai tellement vu! J' connais des horizons où les singes ont la bouche dorée, à cause du pollen des fleurs!"

        Les femmes étaient rassurées par sa figure débonnaire! "J' demande pas grand-chose, expliquait-il. La sagesse et moi, on a un contrat! Hi! Hi!" et il s'amusait avec les enfants! Pourtant, certains jours, il était maussade et il s'irritait de l'agitation alentour! Alors arriva le drame! Il prit un homme dans son énorme main et le ramena vers lui, c'est-à-dire à la même hauteur que la plus grande grue du port!

        Il secoua l'homme, le renversa, lui tapota le tête, se mit à jouer avec! De temps en temps, il lui criait dessus ou lui parlait tout doucement! Parfois, il le pressait sur son cœur, comme s'il l'aimait, mais presque aussitôt il le battait et l'homme poussait des gémissements! Puis, déçu, le géant écrasa sa marionnette, entre ses doigts, et le sang gicla sous les yeux horrifiés des spectateurs!

        On appela la police, qui fut bien embêtée, car comment se saisir d'un tel individu? Mais le meurtre était bien là et finalement, après quelques sommations, on tira vers le géant, mais les balles n'eurent aucun effet sur lui! On isola donc la zone, en se demandant si l'armée aurait plus de chances, mais, pendant ce temps-là, le colosse arrivait toujours à s'emparer d'un passant et il lui faisait subir le même sort qu'au précédent!

        Jack Cariou fut informé de la particularité de la situation et il décida de s'en occuper! Il arriva en secret devant le géant et le défia! Le colosse n'avait que mépris pour Cariou et il ricanait, puis, vif comme l'éclair, il essaya de l'attraper, mais, à chaque fois, il ratait son coup, comme si Cariou se déplaçait à la vitesse de la lumière! Une guerre psychique s'installa alors et elle dura plusieurs jours! 

        Elle passait bien entendu par des mots et Cariou fut surpris de voir comme le colosse était intelligent et sournois! A la force physique, il ajoutait un esprit puissant, ce qui faisait de lui un adversaire redoutable! Cependant, ce qui blessait le plus Cariou, c'était ce mépris souverain, implacable du géant, qui claquait comme un coup de fouet sur le cerveau! Cariou ne pouvait afficher une telle morgue, car il était bien plus scrupuleux et il se gardait de la haine, vite inefficace! Il travaillait pour la lumière et il devait expliquer, donner du sens, tandis que l'autre violemment le rabaissait, l'humiliait!  

        Le géant parvint même à faire douter Cariou, car il avait une manière à lui de renverser les rôles! C'était Cariou le monstre, puisqu'il attaquait, harcelait celui qui se voyait lui-même comme un humble serviteur de la sagesse (il avait déjà oublié ses meurtres!)! C'était Cariou qui voulait des histoires, être le chef, alors que le colosse n'était qu'un petit ruisseau de bonté! Il y avait de quoi perdre la tête, mais Cariou devait percer cette armure d'hypocrisie, ce brouillard de folie et il recommençait à mettre le géant devant les faits, face à ses propres contradictions!

        Enfin, il trouva l'angle et c'était que le colosse en fin de compte ne parlait que de lui, ramenait tout à lui, parlait sans gêne de sa personne, se décrivait avec une entière complaisance, comme s'il avait été amoureux de lui-même et qu'il n'existait qu'à condition d'être le centre d'intérêt! Ce fut comme si Cariou avait tendu un miroir à la taille du géant, pour que celui-ci se vît tel qu'il était vraiment, dans l'impasse et la tyrannie de son égoïsme!

        Mais c'était encore le dernier argument de Cariou, car il était épuisé! Il tremblait presque et il lui semblait ne plus parler que mécaniquement! Au fond, il sentait la peur le paralyser et il crut la partie perdue, quand le géant éclata d'abord d'un gros rire, ainsi qu'il aurait été d'une force inépuisable et que la vérité n'eût été que du vent! Mais petit à petit le colosse diminuait et soudain il ne fut plus qu'un poisson échoué et qui s'asphyxiait! Cariou était dans l'étonnement et il s'approcha, mais même le poisson avait disparu, pour ne laisser qu'une petite flaque, que le soleil commençait à sécher!

        Cariou avait une nouvelle fois vaincu l'enfant Dom!

     

                                                                                                          II

     

        Andrea Fiala et Jack Cariou étaient dans l'appartement de Fahim Macamo et ils regardaient toutes les choses avec une tendresse triste! A chaque objet leur ami leur revenait à la mémoire et des souvenirs heureux les traversaient! "Tiens, il y a des notes de Fahim ici! dit Andrea. C'est technique apparemment... C'est plutôt pour toi, Jack!" Cariou prit le cahier et examina quelques pages... Macamo y parlait d'ondes gravitationnelles, de "perce-bulles" et de lumière enfermée! L'enfant Dom étant une sorte de trou noir psychique, il était normal que Macamo s'interrogeât sur la manière de le contrer, mais pouvait-on y arriver avec une machine?

        Cariou réfléchissait... Dans un premier temps, il s'agissait de se défendre, car l'enfant Dom exerçait une pression absolue, qui ne permettait pas la cohabitation, et Cariou se libérait en opposant lui-même une domination supérieure à celle de l'enfant Dom, ce qui neutralisait celle-ci! Comment pouvait-on échapper au trou noir psychique? C'était normalement impossible, à moins de détruire physiquement l'enfant Dom! La solution, c'était d'avoir une domination infinie! que celle-ci englobât tout l'Univers! et cela voulait dire qu'elle ne fût plus limitée au seul ego! Cette domination devait servir plus grand que soi et ainsi, non seulement elle était d'une force inégalable, mais encore elle n'était plus vraiment une domination, puisqu'on ne voulait pas s'imposer!

        Comment parvenait-on à ce stade? Mais il fallait combattre sa propre domination! Autrement dit, il fallait accepter de n'être rien, pour parler crûment! On ne répondait pas à l'injure par l'injure, on n'essayait pas de vaincre, on ne comprenait pas le monde, car il était régi par la domination, on faisait taire en soi toute haine, on n'espérait même pas un revanche future et... la seule raison ne permettait pas cela! Qui pouvait en effet, par le seul raisonnement, renoncer à lui-même, accepter les coups, s'efforcer d'être un élément de paix, ne pas s'inquiéter de sa situation matérielle, de sa réussite sociale, faire confiance au point de ne sembler qu'un demeuré, un raté?  

        "Libérer la lumière, abattre les bulles, faire jaillir le trou noir, qu'il ne soit plus synonyme de mort, voilà à quoi il faut répondre! songeait Cariou. La lumière ne vient pas de l'espace, de l'extérieur de l'individu, nous sommes d'accord, car sinon la science n'existerait sans doute pas! La lumière elle-même doit obéir aux lois de la physique, mais il n'en demeure pas moins qu'elle se développe en chacun et qu'on peut la retenir, l'enfermer, la nier, faire comme si elle n'existait pas et apparemment l'anéantir complètement!"

        Cariou connaissait les murs qu'on opposait à la lumière, il les avaient vus dans les yeux des autres et ils étaient généralement constitués par la peur, la haine ou la suffisance! Mais la domination des enfants Dom était si violente, si hostile qu'elle ne permettait même pas de considérer, d'évaluer leur lumière! On devait tout de suite se protéger d'eux, ou bien alors il fallait les surprendre, dans la foule par exemple! Dans ce cas, si on était soi-même sans domination, on pouvait les regarder avec amour et le "miracle" avait lieu!

        Leur lumière revenait à la surface, sollicitée par l'amour qu'on leur portait! Elle répondait à l'appel et d'un coup, le visage de l'enfant Dom se transformait! Ses défenses tombaient, les blessures réapparaissaient et toute la beauté de l'être humain, qui est faite d'esprit, était là visible! C'était un moment très fugitif, mais ineffable! L'enfant Dom cherchait la source qui venait de le rafraîchir! Pour la première fois de sa vie peut-être, on lui "parlait" et il pouvait se sentir lui-même et donc espérer! C'était le pouvoir de la lumière que d'être vraie!

        "Mais est-ce qu'une machine ou un appareil pourrait faire ça?" se demanda encore Cariou et il réexamina les notes de Macamo.

     

                                                                                                           III

     

        Madame Birkel reprit pied sur le continent! Elle revenait à RAM et avait quitté l'île des Fous pour un temps! Mais quel était son but? Que voulait-elle? Prendre des vacances? Elle n'en avait pas l'air! Son visage était fermé, dur, barré par une sorte de grimace perpétuelle! Madame Birkel semblait un général revanchard en campagne! Elle ruminait une vengeance et elle prit un taxiciel, direction la Tour du Pouvoir!

        Là-bas, elle connaissait quelques responsables, qu'elle assiégea immédiatement! On ne résistait pas longtemps à madame Birkel, car c'était un petit bout d'acier qui faisait peur! On voulait tout de suite s'en débarrasser, comme d'une carie et elle obtint ce qu'elle était venue chercher: une audience avec Dominator!

        Celui-ci la reçut légèrement contraint! Il connaissait de réputation cette femme, qui remplissait son rôle, et il ne voyait vraiment pas de quoi il s'agissait! Mais enfin la directrice entra vivement dans le sujet: "Si je vous dis Jack Cariou, vous savez de qui je parle?

        _ En effet...

        _ J' veux la peau de c' fumier!"

        Dominator eut un sourire: comment pouvait-on avoir une haine aussi terrible, au mépris de toute prudence? "Quel caractère!" se dit Dominator. "Mais, rajouta-t-il, qu'est-ce que vous a fait Jack Cariou, pour que vous soyez autant remontée contre lui?

        _ Il m'a manqué de respect! Il m'a outragée! C'est un fat! un arrogant! un vicieux qui pis est! Je n'ai pas eu le temps de le remettre dans le droit chemin! Vous me l'avez enlevé subitement! Redonnez-le moi et... lentement... lentement, je l'écraserai comme de la pâte à modeler!

        _ J'ignorais qu'il vous avait tant malmenée! répliqua Dominator, d'un ton un tantinet goguenard. J'avoue que cela m'étonne du personnage, car il m'a toujours paru poli, d'une grande correction!

        _ Pfff! De la poudre aux yeux! Il sait tromper son monde! Et il le fait d'autant mieux qu'il se croit supérieur! Vous n'allez pas me dire que vous l'avez trouvé docile? Un sournois, une vipère, une injure sur pattes, voilà ce qu'il est!

        _ L'ennui, madame Birkel, c'est que pour l'instant Cariou m'est utile... et je ne peux pas vous le donner!"

        Jusqu'ici l'entretien se déroulait debout, à bâtons rompus, mais la directrice subitement demanda: "Je peux m'asseoir?

        _ Mais comment donc!

        _ Voilà, Cariou, à la prison, s'est lié à un autre détenu, Amir Youssef! J'ai pu le faire parler, grâce à une machine à haine que je possède...

        _ Je sais...

        _ Cariou devait porter un message de Youssef à Yumi Tanaka, une partisane de l'Extrême-gauche, qui elle-même travaille pour un certain Dramatov! Vous connaissez?

        _ Un peu, mais vous m'intéressez...

        _ Vous savez bien que ces oiseaux-là ne rêvent que de détruire le pouvoir, qu'il juge oppresseur et au service des riches, pour mettre le leur évidemment! Et si Cariou, au lieu de vous servir, était de mèche avec eux et que sous ses airs de fils de bonne famille, il œuvrait en réalité à votre perte!

        _ Ce n'est pas à exclure effectivement... Ecoutez, quand je n'aurai plus besoin de lui, il sera à vous, c'est promis!"

        Un sourire éclaira le visage de la directrice et elle s'en alla toute à ses futurs projets! Elle entendait Cariou la supplier, douce musique!

  • Les enfants Doms (XXXIII-XXXVII)

    Dom18

     

     

     

     

                                    XXXIII

     

        "Dis, grand-père, c'est quoi un talus?

        _ Un talus? Mon Dieu, vous ne savez pas ce que c'est?"

        Les deux petits enfants, le frère et la sœur, firent non de la tête! "C'est vrai qu'il n'y en a plus! reprit le grand-père. Mais un talus, c'est comme un grand rempart de terre, avec de l'herbe et des arbres dessus! Cela sert de limites pour les champs ou de bords pour les chemins!

        _ Mais pourquoi il n'y en a plus, grand-père?

        _ Mais c'est parce que les "chasseurs de talus" les ont exterminés!

        _ Les chasseurs de talus!?

        _ Oui, chaque année, des chasseurs de talus détruisaient les talus! Il y avait d'abord des agriculteurs qui disaient: "Mon champ est trop petit! Mon tracteur y circule mal, il n'a pas assez de place, et c'est à cause du talus!" Et voilà l'agriculteur défonçant le talus avec son tracteur et le faisant disparaître! Ou bien aussi le dimanche, il s'ennuyait et il fallait qu'il s'occupe, pour se calmer! Et il prenait sa tronçonneuse pour couper tous les arbres du talus!

        _ Oh Le méchant!

        _ Oh! Mais il expliquait que c'était pour donner une nouvelle jeunesse aux arbres, qui devaient repousser! L'agriculteur se voyait comme un bienfaiteur! Mais ce n'était pas le pire des chasseurs de talus!

        _ C'était qui le pire, grand-père? 

        _ Eh bien, quand tous les talus étaient pleins de verdure, avec des oiseaux dans les arbres, des insectes sur les fleurs et des lapins sous terre, l'employé municipal passait avec sa machine!

        _ Han!

        _ Oui, il était chargé d'entretenir les chemins, mais la machine ne réfléchissait pas et elle coupait tout droit tout ce qui dépassait! aussi ras que dans le jardin d'un château! comme si un indien avait scalpé la nature!

        _ Oh!

        _ Oui! Et les oiseaux, et les insectes, et les lapins voyaient leurs maisons détruites! Ils devaient prendre leurs petites valises et chercher un autre endroit où vivre! alors que les bébés étaient déjà là et que les fleurs leur souriaient!

        _ C'est bien triste, grand-père!

        _ Vous ne croyez pas si bien dire les enfants, car les talus protégeaient du vent les cultures et ils retenaient l'humidité, en favorisant la vie! En les détruisant, on a augmenté le réchauffement climatique, à l'origine de la montée des eaux et de notre situation actuelle!

        _ Mais est-ce qu'on reverra des talus un jour, grand-père? Car nous, on voudrait bien retrouver les oiseaux, les lapins et les insectes!

        _ Oui, on voudrait plein de fleurs partout! Et que ça sente bon!

        _ Mais je l'espère, les enfants! Car sur les talus, on trouvait aussi des mûres, pour faire de la confiture!

        _ C'est comment les mûres, grand-père?"

        Le vieux ferma les yeux et songea: "Dans cette "bonne" ville de RAM, il y a encore beaucoup de chasseurs de talus et qui vivent impunément! Il faudra régler les comptes un jour!"

     

                                                                                                   XXXIV

     

        Dans la Tour du Pouvoir, la discussion allait bon train! Il y avait là, autour de Dominator, non seulement le duc de l'Emploi, monsieur Nuit, Archos l'architecte, mais aussi les élus Morny, Durin et quelques autres! On venait d'apprendre le massacre récent: huit morts et deux blessés grièvement! "Mais comment est-ce possible? répétait Morny. Comment une telle sauvagerie est-elle possible?

        _ Evidemment, vous allez dire que c'est parce qu'il n'y a pas assez de sécurité! jeta Durin.

        _ Quoi? Mais je suis sous le choc, c'est tout! Comment osez-vous?

        _ Les enfants, les enfants! fit Dominator. L'heure est à l'union sacrée! On retrouvera nos querelles plus tard!

        _ D'accord! opina monsieur Nuit. Mais pourquoi cette réunion?

        _ Parce que les choses sont plus compliquées qu'il n'y paraît! Il y a comme un abîme entre une certaine jeunesse et la société! Et, ce n'est pas seulement des actes fous, comme celui qui vient d'avoir lieu, qui le montrent! Comme vous le savez tous, il est de plus en plus difficile d'embaucher! Pourquoi un tel désintérêt? Qu'est-ce qui trotte dans la tête des jeunes? A quoi peut-on s'attendre demain? Je vous avais parlé d'un spécialiste, d'un gars qui semblait s'être déjà penché sur la question... Eh bien, il arrive..."

        En effet, Cariou entra, pas avant tout de même de s'être rafraîchi, et il salua brièvement les uns et les autres, alors que Dominator le présentait: "Voici, Jack Cariou, messieurs, et il va nous parler des enfants... Doms!

        _ Quoi? fit monsieur Nuit.

        _ Des enfants Doms! reprit Dominator, avec Dom pour dom... ination, car notre jeunesse serait issue de la domination animale qui est en nous! C'est bien ça, Cariou?

        _ Ecoutez, dit le duc de l'Emploi, en consultant sa montre, on m'attend sur un site, pour une affaire très importante...

        _ Un moment duc, fit Dominator, la situation est telle qu'on ne peut plus l'éluder! Il nous faut essayer de comprendre... et de négliger aucune piste!  

        _ Mais ça commence comme un mauvais feuilleton! se plaignit le duc.

        _ D'abord, je voudrais vous dire que vous êtes tous ici responsables de ce qui se passe! dit brusquement Cariou.

        _ Allons donc! s'écria monsieur Nuit!

        _ Les enfants Doms sont dans leur monde, parce qu'ils ont peur et qu'ils ne trouvent aucun repère dans le vôtre!

        _ Ils ne veulent pas travailler, c'est tout! répliqua monsieur Nuit. S'ils avaient eu un père comme le mien, ils fileraient droit maintenant!

        _ Monsieur Nuit, vous êtes promoteur, c'est ça? Vous vous occupez aussi de la construction et vos chantiers fleurissent partout, dès que c'est possible?

        _ Naturellement! Il faut que chacun puisse se loger!

        _ Exactement! appuya Archos.

        _ Mais où voulez-vous en v'nir? demanda le duc à Cariou.

        _ A ceci! Donc, monsieur Nuit, vous agissez pas pur altruisme! Vous n'avez pas d'ambitions, ni ne voulez devenir plus puissant! Vous n'avez pas d'angoisses non plus! Vous êtes le type souriant, qui respecte la nature et qui aime les enfants!

        _ Mais évidemment que j'ai des angoisses, des ambitions!

        _ A la bonne heure! Et pourtant  vous vous présentez comme une surface lisse, n'obéissant qu'à la nécessité, comme si ce que vous représentez était immuable! Or, c'est précisément votre pouvoir ou votre ascension qui donnent un sens à votre vie! Comment voulez-vous que les enfants Doms s'y retrouvent? Ils sont effrayés par la vie, ils souffrent et ne savent pas pourquoi! Ils voudraient des réponses et être rassurés! Et vous, qu'est-ce que vous faites? Vous leur mentez! Pire! Vous détruisez la planète, vous enlevez tout espoir, sans rien donner en échange! Même pas vos peurs!" 

     

                                                                                                     XXXV

     

        Cariou venait de semer le doute dans les esprits, mais il continuait: "En fait, les enfants Doms ne font que suivre votre exemple: ils ne se consacrent qu'à leur ego! sauf que pour eux la situation est extrême! Une société sans queue, ni tête! Un confort absolu, malgré un endettement vertigineux! Une planète qui brûle, face au vide sidéral! Mais aussi des conditions plus spécifiques! L'ère de la communication et des écrans numériques, avec un seul muscle qui travaille véritablement: le cerveau!

        _ On dirait que vous parlez de mutants! coupa monsieur Nuit.

        _ C'est un peu ça en effet, car les enfants Doms apparaissent dès le plus jeune âge! Certains ne sont même pas adolescents! Mais voici comment les choses se présentent... Imaginez qu'entre chacun d'entre nous existe un espace-temps psychique! Chaque personnalité est une étoile, avec sa masse propre, et il est vrai que nous nous influençons mutuellement! Mais les enfants Doms sont comme les trous noirs, ils attirent à eux tout ce qu'il y a autour! Leur domination se veut totale! Tous les autres sont des esclaves!

        _ Mon Dieu! fit Archos.

        _ Les enfants Doms, reprit Cariou, ne comprennent pas l'opposition! Ils deviennent méchants dès qu'on les menace et quoi d'étonnant, puisque leur pouvoir est leur seule protection! On comprend aussi pourquoi ils ne veulent pas travailler, car c'est s'humilier, reconnaître une autre autorité que la leur! L'enfant Dom est dans sa bulle et il est forcément manipulateur et dangereux!

        _ Ce sont des bombes à retardement... lâcha Archos.

        _ Mais Cariou, demanda Dominator, quelle solution préconisez-vous? Avez-vous un remède?

        _ Bien sûr! Il vous suffit de dire, vous tous, aux médias que vous regrettez vos actions passées, que vous n'avez agi que par orgueil, pour vous faire valoir, vous sentir supérieurs aux autres, grâce à votre réussite! Bref, vous ne voulez plus de votre égoïsme et vous allez changer totalement!

        _ Ah! Ah! firent soudain tous les autres!

        _ Ah! Ah! répondit aussi Cariou et le rire devint général.

        _ Vous n'êtes pas sérieux! dit enfin monsieur Nuit.

        _ On ne peut plus! répliqua Cariou. Mais je ne me fais guère d'illusions! Il faudrait d'un seul coup que vous deveniez lucides! Vous en êtes incapables! Vous préférez la haine et détruire celui qui vous gêne! On ira donc vers la catastrophe! C'est toujours comme ça! On ne découvre la joie, la paix de la solidarité que quand nous ne pouvons plus faire autrement!

        _ Mais n'y a-t-il pas des moyens intermédiaires, des approches moins radicales? voulut savoir Dominator. 

        _ Si bien entendu! Il y en a toujours! Par exemple, mon ami Macamo réalise un programme pour Adofusion, qui a déjà prouvé qu'il pouvait aider et changer les enfants Doms!

        _ Macamo, vous avez dit? interrogea Dominator. Dites donc Cariou, où étiez-vous ces derniers temps?

        _ Euh... sous RAM, où on voit de drôles de choses, soit dit en passant!

        _ J'ai malheureusement une triste nouvelle à vous annoncer... Il y a eu du grabuge chez Adofusion, dont je connais bien le PDG Owen Sullivan... Des manifestants ont bousculé du monde et provoqué la mort de deux personnes, dont Macamo! Je suis désolé..."

     

                                                                                                   XXXVI

     

        L'enfant Dom était de nouveau avec le Magicien et tous deux allaient sur un chemin caillouteux, au bord d'une vasière... Il n'y avait apparemment rien! Des joncs hérissaient la vase et ondoyaient mollement sous le vaste ciel! Cela donnait un sentiment de vide et d'abandon!

        On marchait parfois dans de la boue ou sur des restes d'huîtres, qui semblaient renforcer l'aridité du lieu! De temps en temps, un ruisseau sale s'écoulait péniblement d'un petit mur de pierres, recouvert d'un lichen ocre! C'était encore plus pauvre, désolant!

        On croisa une épave, dont il ne restait vraiment plus grand-chose! Les membrures noircies étaient à peine visibles sous la salicorne! Un goémon verdâtre et séchée étoilait là-dessus, ainsi que des toiles d'araignées!

        On trouvait même quelques sacs plastiques accrochés à des branches, elles-mêmes poussiéreuses! Que faisait-on là? L'enfant Dom s'impatientait! Où étaient les merveilles du ruisseau qui courait dans l'ombre, où les premières aventures avaient eu lieu?

        L'enfant Dom se souvint qu'il était resté des heures à regarder l'eau couler! Il était fasciné par une petite chute! L'eau formait un voile translucide et chantant, jamais tout à fait le même! Il était plein de fraîcheur et semblait raconter une histoire! Il avait comme hypnotisé l'enfant Dom, mais ici?

        Le chemin avait l'air ne jamais en finir et toujours cette boue, ces pierres, cette désolation! Même un petit crabe qui passait par là n'égaya pas l'enfant Dom! Finalement, celui-ci explosa: "Mais où on est là? demanda-t-il au magicien. Jusqu'où il faut aller? C'est pour éprouver mes nerfs, c'est ça? J'en ai marre! Mais vraiment marre! Ce sont toujours les mêmes qui trinquent! Les autres se les roulent! Y font pas d'efforts! J' suis le dindon de la farce!   

        Y a rien là-haut! C'est vide! Ah! Pour suer, je sue! Quand il en faut un, je réponds toujours présent! C'est écrit pigeon sur mon front, sûr! Bon sang, je me fais pitié à moi-même! Je suis sur tous les coups, je donne de moi-même à 100 % et résultat: nada, rien! Les autres se gavent, ils s'empiffrent et moi qu'est-ce que j'ai? Quelle est ma part? Des cailloux, du vent et de la boue!

        La société fête des minables! Nous le savons tous les deux! Y valent pas un clou, tous ceux qui sont sur les affiches, dans les médias! Quand viendra mon jour? Hein? Y faut bien que le travail paye! Et mes sacrifices, hein? Et ma patience? Et mon amour? J' prends les injures et j' dis merci! Serait p't' être temps de renvoyer l'ascenseur, non?" 

        L'enfant Dom maintenant n'était plus qu'une plaie béante! Il souffrait ainsi qu'on l'aurait frotté avec du sel! Toutes les injustices qui l'avaient meurtri étaient de nouveau à la surface! Il avait quasiment les larmes aux yeux, mais le Magicien ne disait rien et son regard restait calme!

        Soudain, un oiseau poussa un cri plaintif et s'envola! De son plumage tombèrent quelques gouttes, qui scintillèrent tels des diamants! L'eau grise, où se mêlaient la mer et la rivière, les reçut avec une délicatesse infinie, puisque des ondes s'ouvrirent comme des fleurs! Un nuage couvrit le soleil et un manteau noir glissa sur la vase, ce qui mit en valeur ses bords pailletés d'or!

        Une sensation nouvelle gagna l'enfant Dom: il éprouvait le temps! C'était cela: il sentait tout le poids du temps, comme si celui-ci eût été là lui-même! comme si la reine Beauté regardait l'enfant Dom, avec amour! Jamais peut-être celui-ci au fond n'avait été aussi près d'elle! Au contact du vide, le temps était devenu palpable et l'enfant Dom en fut d'un coup apaisé!

        Sans doute était-il encore un peu las, mais il n'était plus triste, plutôt serein et le Magicien et lui prirent le chemin du retour! Ils arrivèrent à un pont, sur lequel battait son plein le trafic! Toutes sortes de véhicules se poussaient et certains conducteurs s'énervaient! Ils klaxonnaient ou tentaient des manœuvres dangereuses! Là-dessus, des motos venaient vrombir, telles des guêpes excitées, ce qui augmentait l'impression de chaos et la tension ambiante!

        "Mais nous sommes complètement dingues! fit l'enfant Dom au Magicien. Complètement tarés!"

     

                                                                                                   XXXVII

     

        Le professeur Ratamor allait mieux! De s'être confié au psychologue Gonflux l'avait requinqué! Il avait le sentiment de ne plus porter seul son fardeau et il reprenait ses cours avec ardeur! Il attaquait même des théories qui lui semblaient fausses et qui pourtant triomphaient dans le monde scientifique! Il voyait des collègues recevoir des prix, alors qu'ils racontaient quasiment n'importe quoi! Jusqu'ici Ratamor avait tant douté de lui-même qu'il n'avait fait que subir! Mais à présent, devant ses étudiants et fort de cette nouvelle énergie qu'il sentait, il démontrait sans pitié l'énormité, la stupidité de ces théories!

        Il disait: "Prenez la théorie A, par exemple! La théorie la plus en vogue en ce moment! Elle n'a pas moins de mille variantes! Elle s'étend à mesure qu'on lui présente des objections! Une vraie pâte à modeler! Et rien ne gêne ces messieurs! Les calculs les placent pourtant devant des difficultés insurmontables et aucun résultat expérimental ne vient confirmer leurs hypothèses! Peu importe! Ils ont réponse à tout! Ils transforment le réel au gré de leurs phantasmes! Ce n'est plus de la science! C'est de la vanité pure et simple! Eh bien, cela ne passera pas par moi, Ratamor! Je serai peut-être le dernier à tenir la tranchée, mais jusqu'au bout j'aurais résisté à cette mélasse!"

        Il y eut comme une rumeur admirative dans l'amphithéâtre... Chaque étudiant se sentait fier d'avoir un professeur aussi scrupuleux et courageux! Mais Ratamor reprenait: "Et la théorie B? Mais elle n'est pas meilleure, loin s'en faut! Elle se voudrait théorie du tout et elle réunit les grands noms du moment! Mais là encore on prend des vessies pour des lanternes! Les contradictions, les aberrations y sont nombreuses, mais, comme c'est devenu une habitude maintenant, on aménage, on sélectionne, on méprise! Oui, on piétine la simple vérité! On ignore la modestie, la valeur du travail! On est les champions de l'esbroufe!

        Mais le petit soldat Ratamor veille! Il dira aux généraux ce qui ne leur plaira pas! Il troublera leurs fêtes! Car il est le défenseur de l'ordre, du sérieux! Et...

        _ Professeur Ratamor!" 

        C'était la voix de Piccolo et Ratamor s'arrêta net! "Courage! se dit-il. Je ne peux pas partir en guerre contre mes collègues et en même temps avoir peur d'un gamin! Cette fois-ci, je ne vais en faire qu'une bouchée! N'ai-je pas raison dans mon combat? La rigueur scientifique est nécessaire, que puis-je craindre?"

        "Oui, Piccolo! fit Ratamor. Vous avez encore quelque chose qui vous gêne? Vous voulez ouvrir la fenêtre peut-être?"

        Des filles pouffèrent, mais il en fallait plus pour arrêter Piccolo et il se lança! "Professeur, dit-il, visiblement, vous avez le discours d'un homme en colère! Mais, même si on comprend vos sentiments, n'est-ce pas vous surtout qui souffrez?

        _ Mais, mais bien sûr que je suis en colère, Piccolo! Bien sûr que je souffre, quand je vois la science aussi malmenée, travestie par des gens qui paradent!

        _ Evidemment, professeur, mais n'y aura-t-il pas toujours des théories de pacotille et des profiteurs? Si vous étiez si sûr de la vérité, ne seriez-vous pas persuadé que toutes ces fariboles, tout ce cirque finiront par disparaître? Et alors ne garderiez-vous pas toute votre tranquillité, votre sérénité? 

        _ Mais... mais où voulez-vous en v'nir, Piccolo?

        _ N'est-ce pas plutôt votre ego qui souffre, professeur? qui a soif de dire qu'il sait, qu'il existe? Et au fond n'êtes-vous pas la preuve que la science, comme la plupart des autres choses, passe à côté de l'essentiel, à savoir la paix de l'esprit, seule bienfaitrice!

        _ Mais... mais Piccolo, pourquoi vous salissez tout, vous bousiller tout? Pourquoi êtes-vous si méchant?

        _ Mais ce que je dis, c'est aussi pour votre bien, car vous avez l'air d'avoir mal!

        _ Pour... pour mon bien? Mais, si j'ai mal, Piccolo, c'est à cause de vous!"

        Déjà Ratamor montait vers Piccolo, mais il fut arrêté par d'autres étudiants, qui voulaient l'empêcher de faire une bêtise! Eux aussi détestaient Piccolo, mais le plus important était leur professeur!

  • Les enfants Doms (XXVIII-XXXII)

    Dom17

     

     

     

     

     

                                                    XXVIII

     

        Un peu plus haut, Cariou eut la surprise de découvrir un salon légèrement cossu, construit en englobant la pente! On devait donc le traverser, pour atteindre un niveau supérieur, tandis qu'un homme, à l'air avenant, se levait déjà derrière un bureau, pour accueillir Cariou!

        "Une visite! s'écria l'homme qui en imposait, avec sa soixantaine! Je suis toujours heureux de découvrir des visages nouveaux!" Cariou regardait autour et il voyait beaucoup de livres. L'homme devait aimer l'étude et il rajouta: "Est-ce indiscret de vous demander le motif de votre visite?

        _ A vrai dire, je ne m'attendais pas à vous trouver sur ma route..., mais enfin je vais vers la lumière!

        _ Un idéaliste! J'en étais sûr! Vous avez l'allure noble, enthousiaste! En un mot, vous êtes beau, si je peux me permettre! Mais asseyez-vous, asseyez-vous! (L'homme désignait deux fauteuils.) J'adore les idéalistes! Ne le prenez pas mal, si j'utilise ce mot, mais je trouve les matérialistes si... terre à terre, si mercantiles! Ils ne songent qu'à leurs intérêts, fi! Excusez-moi!"

        L'homme se leva et se dirigea vers une imprimante, qui venait d'éjecter une page. Il la parcourut rapidement, puis il la jeta dans le gouffre! Cariou l'observa un instant et elle volait de-ci, de-là, avant de disparaître plus bas! "Où en étions-nous? reprit l'homme en se rasseyant. Ah oui! Comment vais-je vous l'annoncer?

        _ M'annoncer quoi? demanda Cariou.

        _ Mais que la lumière n'existe pas! Oh! Oh! Oui, je sais, vous êtes choqué! Pour vous la lumière existe et il va falloir un certain temps, et bien des efforts j'en ai peur, pour reconnaître le contraire! La vérité est toujours difficile à accepter! Excusez-moi!"

        L'homme se leva de nouveau et rejoignit l'imprimante, qui sortait une nouvelle feuille. Comme précédemment, il la relut sans s'attarder, puis il la laissa tomber dans le vide! "Je reste toujours très occupé! expliqua-t-il à Cariou. Même à la retraite, j'ai encore une vie très active! mais qu'est-ce qui vous fait croire que la lumière existe?

        _ Mais je la vois!

        _ Vous la voyez? Mais vous seriez bien le premier!

        _ Je comprends ce que vous voulez dire... Disons que je pars de la nature et de sa beauté extraordinaire!

        _ Eh oui! Et vous faites monter votre rêve jusqu'à nous! Vous êtes un être sensible et... c'est admirable! Je ne me moque pas de vous..., mais la réalité est beaucoup plus crue! Les gens sont égoïstes et il n'y a pas de miracles, pas de magie, ni de merveilleux! Il faut se camper bien droit devant sa destinée et la mort! Donner son fruit et partir! C'est plus courageux! Plus utile aussi!  

        _ Je ne crois pas que vous vous rendiez compte à quel point les gens sont égoïstes!

        _ Non? Tiens? Voilà une réponse... ou plutôt une réflexion qui n'est point banale! Alors, selon vous, ce serait moi, le naïf, le rêveur, l'idéaliste en somme?

        _ D'une certaine manière, oui... Qu'est-ce que vous faites avec ces pages, qui sortent de l'imprimante?

        _ Eh bien, je... (A ce moment, l'homme se rapprocha de l'imprimante et après quelques secondes, la feuille fit encore le papillon blanc!) J'écris mes mémoires, figurez-vous, dans lesquelles je continue, bien entendu, à exposer mes idées sur la vie!

        _ Bien entendu! Et autrement dit, vous vous servez encore de vos contemporains, pour vous sentir moins seul et important! Et vous appelez ça, se camper bravement devant l'éternité!

        _ Mais il est de mon devoir de concourir au progrès de l'humanité! Ma place dans la société est une preuve que j'avais quelque chose à dire!

        _ Je n'en doute pas! Mais vous trompez votre solitude en dominant les autres, en faisant autorité sur eux! Vous trouvez votre égoïsme si naturel que vous ne le voyez même pas! Et tellement préoccupé par vous-même, vous passez à côté de l'essentiel!

        _ Oh! Je n'ai vraiment pas de chances! Et quel serait-il cet essentiel?

        _ La beauté est cet essentiel! Mais on ne la voit que si on est un enfant!

        _ Vraiment?

        _ Mais vous êtes quelqu'un d'important, qui s'est pris en main et qui sait! L'enfant admire et ne comprend pas les grandes personnes! Il ne recherche pas sa propre gloire, mais il aime c'est tout! Il n'est même pas préoccupé par son courage ou sa destinée, comme vous dites! Il aime et admire, c'est sa joie!

        _ Il doit s'attendre à bien des malheurs!

        _ Nul ne sait mieux que l'enfant combien le monde est dur! Aucun mal ne lui échappe! Mais le véritable malheur, c'est de vouloir être une grande personne... C'est un travail colossal! qui écrase bien des individus et qui conduit à bien des tristesses! L'enfant n'est jamais seul et il s'enchante! Il est léger!

        _ Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire!

        _ En effet, nous sommes à sec, car je ne vous admire pas! Vos pages qui volent, c'est votre plumage!

        _ Vous allez tomber de haut!

        _ Mais il n'y a aucun piège! Au revoir!"

     

                                                                                                             XXIX

     

        Cariou sentait toute sa liberté et combien tout était possible! Il ne voyait aucun frein, aucune limite et sa perception de l'infini, même si elle était fragile, le remplissait d'un espoir intense, le comblait de bonheur! Cariou volait presque vers la lumière, mais soudain il s'étala de tout son long!

        "T'as pas vu la chaîne et tu t'es pris le pied, d'dans! fit une voix au-dessus de lui. Gros nigaud, va! Mais tu courais! Tu t' croyais tout puissant, hein? Mais c'est moi, l' gardien, ici, mon pote!"

        Cariou prit la position assise, en se malaxant la cheville et il regarda celui qui se disait le gardien! C'était un vieil homme, au corps noueux et aux traits secs, ce qui lui donnait un aspect vigoureux et il prit place sur une chaise, en face de Cariou. Puis, il cracha sur le côté!

        "J' comprends pas! dit Cariou. Vous êtes le gardien de quoi? La lumière n'est à personne!

        _ Où est-ce que tu as vu ça, mon garçon? Oh! Je vois! Tu es un de ces intellos qui croit tout savoir! Mais, moi, aussi, j'en sais des trucs!

        _ Mais je n'en doute pas! Et d'ailleurs, je suis toujours content d'apprendre! Mon ignorance ne me dérange pas, car je la reconnais volontiers! Je n'essaie pas d'être le meilleur! Mais la lumière est à tout le monde et vous pouvez vous-même l'aimer, la posséder, en jouir! Seule elle rend heureux!

        _ Mon Dieu, quel charabia! Tu viens de Mars, j' parie! Et t'es sous le coup de l'émotion d'un atterrissage forcé! Ah! Ah! Mais y s' trouve que j'aime bien mon coin tel qu'il est! avec pas trop de monde devant! J'aime pas les gars dans ton genre, qui la ramène tout l' temps, qui bouche le paysage!

        _ Ah bon? On vous doit des comptes?

        _ T'as pigé, p'tit! J' suis le gardien!

        _ Donc, on ne peut pas être heureux en votre présence!

        _ Si! Mais en restant discret, poli!

        _ On doit se limiter par peur, c'est bien ça?"

        L'homme, pour toute réponse, cracha! " Y aurait bien une autre solution! reprit Cariou.

        _ Dis toujours!

        _ Mais pourquoi vous ne vous épanouissez pas vous-même? Pourquoi n'allez vous pas vous-même chercher la lumière? Elle vous ferait rire comme un enfant, vous remplirait tellement d'énergie que toute haine vous paraîtrait ridicule! En tout cas, toute jalousie vous serait inconnue! Au contraire, la lumière se réjouit de se voir ailleurs, chez d'autres!

        _ Tu continues à pas être clair, mon garçon! Mais si tu crois que j' suis jaloux d' toi, tu t' fais des illusions, ah! ah!

        _ Vous êtes un tyran! J' comprendrais vot' réaction, si j'en étais un autre! mais ce n'est pas le cas! Je ne veux triompher de personne! J' suis comme une fontaine: ce que j'ai en moi ne demande qu'à sortir! C'est la vie qui pousse!

        _ Mais c'est parce qu' t'as été mal éduqué! Et c'est pour ça que j' suis là! pour t'apprendre les bonnes manières!

        _ Mais pourquoi vous ne vous ouvrez pas à la lumière? Elle vous donnerait autant qu'à moi!

        _ C'est compliqué... J'ai pas fait beaucoup d'études... et on se moque vite de moi! J'ai le cerveau pourtant, j'suis pas plus bête qu'un autre!

        _ C'est par peur alors que vous ne voulez pas de la lumière? C'est pour vous défendre que vous êtes dur?

        _ Tu recommences à m'embrouiller! Le tout, c'est que tu restes bien sage! que t'évite de t'agiter! Sinon, je vais être encore obligé de sévir!"

        L'homme sortit un poing d'acier de sa poche... "Ecoutez, je vous ai mal jugé, expliqua Cariou. C'est vrai que j' dépasse souvent les bornes! Vous avez raison! Ah! Ah! j' veux être le chef, le numéro un! Faut qu' je sache où est ma place! Et c'est là que les gens comme vous ont tout leur rôle! Vous rétablissez l'ordre, l'harmonie!

        _ C'est pas faux!

        _ Et je vais donc faire demi-tour et m'en retourner! C'est vous le gardien ici, j'ai pigé!"

        Cariou se releva lentement, tête basse, comme tout penaud d'une méprise et il commença à redescendre... "Au revoir!" dit-il à l'homme, qui se contenta juste d'opiner sèchement!

     

                                                                                                         XXX

     

        Cariou n'avait pas voulu affronter le "gardien", parce qu'il ne s'agissait pas de détruire, ni de vaincre! La lumière n'est nullement de la haine, mais de l'amour et de la compréhension! C'est bien pour ça qu'elle rendait heureux! Elle donnait du sens, créait de l'harmonie et chassait la peur! "Mais combien d'homme et de femmes ne sont-ils pas des gardiens? se demanda Cariou. Car depuis ma montée ici je n'ai rencontré que des gardiens! Ils l'étaient tous à leur manière! Mais qu'est-ce qui définit le gardien?

        Il ne connaît pas la lumière et empêche les autres de l'atteindre! Il dit que c'est impossible, que la lumière n'existe pas, que le plus urgent, c'est de gagner sa vie, que les désillusions ou la maladie surviennent tôt ou tard! Il y a mille raisons données par le gardien, qui barrent la route de la lumière! Il fait peur pour qu'on rebrousse chemin! Sa haine est palpable et sert d'éteignoir, car la lumière, en apaisant, préserve l'énergie, la vitalité! Celui qui vit dans la lumière rayonne, sa joie est visible et il ne prend pas au sérieux le gardien, qui veut alors le détruire!

        Evidemment, la domination est à l'origine du gardien, il ne saurait en être autrement! Le gardien n'est qu'un Dom, avec une domination plus sociable que celle de l'enfant Dom! Mais puisque le gardien vit grâce à sa domination, il ne peut supporter qu'on la menace, qu'on ne la respecte pas! Mais comment la lumière, qui est infinie, pourrait-elle "trembler", se "coucher" devant le gardien! Comment pourrait-elle dire au gardien qu'il est le maître? Comment un nuage ou une fleur pourraient se restreindre au monde du gardien? Cela n'a pas de sens!

        Le gardien, voyant qu'on lui échappe, hait donc et d'abord par peur, car la lumière enlève tous les repères du gardien, anéantit sa domination, sa raison de vivre et cette logique est maintenant bien connue! La peur produit l'agressivité et c'est encore celle-ci qui empêche le gardien de chercher, de vouloir la lumière! Il faut sortir du "rang", affronter l'inconnu et d'autres gardiens, etc.! Mais ce n'est pas seulement la peur qui fait que le gardien demeure le gardien!

        La domination, se sentir supérieur, important, est évidemment une source de plaisir et la tentation, c'est de ne jamais abandonner son pouvoir; c'est de tout faire pour continuer à goûter sa réussite ou sa sécurité! Il ne viendrait même pas à l'esprit du gardien de renoncer, de perdre et pourquoi le ferait-il, puisqu'il n'aime pas la lumière! Dans un couple, on peut s'améliorer, grandir, consentir à des sacrifices, par amour pour l'autre, mais ce n'est pas encore la lumière, cela reste tout de même égoïste, car en dehors du couple qu'existe-t-il?

        Donc, le gardien ne veut ni le bonheur pour lui, ni pour les autres! En cela, il n'est pas excusable! Il ne veut pas du soleil et il dira qu'il n'y a que de l'ombre! Voilà le gardien, son poison! C'est la haine qui signale le gardien! C'est son chien, ses crocs! On ne passe pas! On admire le gardien, sinon on meurt! Le gardien parle de liberté, de raison, mais il rêve de vous faire cuire à la broche, avec de la sauce!

        Sacré gardien!"

     

                                                                                                           XXXI

     

        Cariou trouva assez facilement un autre chemin, pour rejoindre la lumière, car il n'en était plus très loin! Il en éprouvait déjà d'ailleurs la douce chaleur! Il connaissait cette paix ineffable, inaltérable, immarcescible! Qu'est-ce qu'on peut craindre, quand on n'est plus esclave de sa domination? C'est une histoire d'amour, de confiance! C'est un pas vers la lumière, c'est beaucoup de doutes, beaucoup d'errances et beaucoup de chagrins, car les gardiens veulent détruire la lumière et ceux qui la représentent!

        Ainsi Cariou sentit bientôt un sentiment très désagréable l'envahir, une souffrance pénible, alors qu'il avançait vers la lumière! Il en fut étonné et amer, car il s'attendait à une parfaite tranquillité, nullement à une gêne! Mais la lumière révélait ses blessures, elle y coulait comme du feu, elle réveillait toutes les hantises anciennes! Elle éclairait le cerveau et ce que voyait Cariou l'effarait, ainsi qu'il eût contemplé le massacre interminable d'un champ de bataille! 

        Son cerveau, invité à la paix, ne pouvait pourtant tenir en place et il est vrai que nous avons peur du vide et que nous cherchons incessamment quelque chose à faire! Mais Cariou voyait tous les instruments de torture, dont son esprit "disposait", et il y avait là de quoi le tuer des milliers de fois, de le briser en deux, puis en quatre, puis en dix, de le réduire en poudre, en cendres et de le balayer par la suite, afin que même dans le vide cosmique il n'en y eût nulle trace, nul souvenir!   

        C'était beaucoup trop, mais d'où cela venait-il? Mais les gardiens s'étaient acharnés sur lui! Il représentait un obstacle incompréhensible, une borne insondable! Il semblait défier toute domination, alors qu'il n'était encore qu'un enfant! On l'avait donc malmené par peur d'abord, épouvanté par cette étrangeté, mais par sadisme aussi, pour se sentir toujours le plus fort! On avait voulu le soumettre de toutes les manières possibles, quitte à le culpabiliser outrageusement, absurdement! On ne lui avait laissé aucun répit, on avait cherché la moindre faille, mais inexplicablement, il avait résisté!

        Au fond, il ne pouvait changer sa nature, mais, s'il semblait à l'extérieur intact, imperturbable, à l'intérieur il était dévasté! Malgré les apparences, il n'était plus qu'une pâte molle, un esprit sanglant, un être hébété! A force d'être coupé au scalpel, son cerveau n'était plus qu'un amas informe et Cariou se demanda par quel miracle il était encore vivant! Qu'est-ce qui tout du long avait pu lui garder une cohérence? Sa raison avait l'air d'un cheveu!

        Cariou avait bien conscience qu'il pouvait à tout moment de nouveau se détruire, se mettre en guerre contre lui-même et qu'il n'y avait que le temps pour cautériser tout cela! L'injustice qu'il avait subi lui apparaissait tel un abîme! Mais il s'excusa alors pour certains aspects de son comportement, car il ne mesurait même pas combien la dépression pesait, agissait sur lui! Ses traumatismes avaient encore une action souterraine et il était un peu comme ces jeunes feuilles, qui, au soleil, ont l'air flétries et mêmes mortes, avant de luire totalement!

        Il eût dû encore être rempli de haine, à l'égard de tous ceux qui l'avaient meurtri aussi durement, mais la lumière, en lui expliquant les choses, l'apaisait, ne serait-ce que parce que les peurs et la violence se transmettent de génération en génération! La lumière lui donnait bien plus qu'il ne pouvait l'imaginer et le faisait vainqueur, d'autant qu'autour on restait tendu, inquiet et agressif! Sa vengeance, c'était sa joie!

        Il en était là de ces réflexions, quand il se sentit tiré par les épaules et il émergea en pleine rue de RAM! Il avait été hissé par une bouche et il se retrouvait aux pieds des deux armoires à glace de Dominator! Il cligna des yeux, ne pouvant croire ce qu'il voyait! "Comment vous m'avez retrouvé les gars? finit-il par demander.

        _ On a des indics partout! fit l'un.

        _ Le patron veut vous voir! dit l'autre.

        _ Bon!"

        Cariou tendit la main et on l'aida à se relever! Puis, on monta dans l'autociel et en vol, Cariou soudain s'inquiéta: "Mais dites donc les gars, est-ce que les filles vous ont...?

       _ Non! répliqua sèchement celui qui pilotait.

       _ On a eu droit aux verges!" lâcha l'autre.

        Cariou regarda les deux hommes et éclata de rire! Ils étaient assis sur des coussins, ce qui prouvait qu'ils avaient encore mal!

     

                                                                                                           XXXII

     

        L'enfant Dom Stan Harris était devenu plus sombre, plus amer! Il ne s'enchantait plus de brûler une bibliothèque ou de vandaliser un lieu publique, comme s'il défiait sportivement la société! Il trouvait maintenant cela enfantin, car c'était surtout pour épater la Toile et donc des ados! Harris se sentait plus mûr et voulait être mieux considéré! Quant à scandaliser les pauvres gens, en martyrisant les animaux, c'était sale et trop bizarre! Il n'était pas un retardé mental tout de même!

        En fait, la disparition brusque d'Œil d'or l'avait quasiment laissé orphelin! Tant qu'il avait travaillé pour ce personnage, qu'il savait haut placé, il n'avait pas eu l'impression de se diminuer, mais au contraire il se croyait faire partie de l'élite, d'être un affranchi, un maître du jeu! Il jouissait de ce rôle important et secret! Mais la mort d'Œil d'or avait été un choc et du jour au lendemain, il s'était retrouvé sans but!

        Pour gagner sa vie, il avait essayé plusieurs postes, serveur, animateur, vendeur, mais à chaque fois il n'était pas resté longtemps, soit il ne supportait pas le patron, soit il était humilié par son faible statut social! Il était placé devant une réalité qui le décontenançait! Il volait aussi, pour ses besoins, mais il n'était pas une fripouille et il n'exultait pas devant le butin! Il était pris par une étrange mélancolie, car n'était-il pas un étranger dans le monde qui l'entourait?

        Il eût voulu arrêter le flux des choses, être le centre d'intérêt! Or, la vie était trop grande, trop rapide, trop indifférente! Chacun avait ses plaisirs, allait à ses affaires et le plus souvent ce n'était que niaiseries! Cette fille souriait et elle était moche! Ce cadre pressé roulait des mécaniques et n'était qu'un pantin! Cet homme était méprisant et son ventre tombait presque par terre! C'était la même pièce médiocre, rejouée chaque jour et en tout cas, personne ne pensait à Stan Harris!

          Où était le problème? Il n'avait sans doute pas le bagage suffisant, ni surtout les relations pour rejoindre la Tour du Pouvoir, devenir l'un de ces employés qui gravissaient les échelons, jusqu'à se rendre indispensable dans l'ombre des plus grands! Il était condamné à la rue, à l'anonymat! Il était à la merci de l'injure et de la laideur! Il restait seul, car tôt ou tard il faisait fuir les autres et il ne comprenait pas bien pourquoi, mais cette solitude le minait, le désagrégeait, ainsi que le mouvement, devant lui, eût été comme la mer, quand elle se retire en creusant sous les pieds!

        Il ressentait une angoisse qui le terrifiait! Il était tout le temps en sueur et devait se cramponner au sol, comme s'il risquait d'être éparpillé brusquement, en une poussière qui se serait dissoute dans l'espace! Il serrait les dents et regardait de plus en plus méchamment les gens! N'étaient-ils pas égoïstes, petits, mesquins? Si lui souffrait, pourquoi pas eux? Il allait leur donner une leçon, leur montrer qui était le maître! On ne s'occupait pas de lui, il détruirait donc! Sa haine était devenue incommensurable!

        Il quitta le banc, où il était assis, ouvrit son manteau et libéra le fusil à canon scié, qu'il y avait caché! Ses poches étaient pleines de cartouches, il y avait de quoi faire! Il attaqua bravement, sans pitié et il tira brusquement sur une maman, qui passait avec son enfant! Les deux s'écroulèrent, pleins de sang, et aussitôt la stupeur s'empara des témoins! Un homme, plus vif que les autres, tenta d'intervenir, mais il reçut en pleine poitrine la nouvelle décharge! La panique gagna alors tout le monde et on courait dans tous les sens pour se cacher! Harris continuait à faire feu et il fallut encore dix minutes, avant d'entendre les premières sirènes de la police!   

        Harris prit conscience que la situation changeait, mais peu lui importait, au contraire! Il s'était mis derrière un pilier, pour recharger son arme, et il se disait qu'il allait en faire voir aux flics aussi! Il vendrait chèrement sa peau et beaucoup de veuves pleureraient ce soir! Il quitta son pilier et sa cervelle vola en éclats! Il venait d'être abattu par un tireur d'élite et avait été tué sur le coup!

        Dans la rue, il y avait des gémissements, des morts et du sang qui coulait! C'était une vision de cauchemar!

  • Les enfants Doms (XXIII-XXVII)

    Dom16

     

     

     

     

     

                                               XXIII

     

        Le professeur Ratamor était dans le bureau de son collègue, Gonflux, le psychologue de l'Université! Cet endroit pouvait très bien se transformer en un cabinet, avec sa porte capitonnée, ses peintures paisibles et son grand divan en cuir! Gonflux y accueillait quiconque le désirait et il écoutait la souffrance, dans le but de la soulager!

        Il avait été surpris par la demande de Ratamor, mais maintenant il s'efforçait de mettre à l'aise son visiteur et bien entendu, il avait recours à sa méthode habituelle, qui était de rester silencieux lui-même, comme s'il n'existait pas, afin de libérer la parole, suivant le principe des vases communicants, pour ainsi dire, le plein ne trouvant aucune autre solution que de remplir le vide, c'est-à-dire l'oreille!

        Ratamor, de son côté, était de moins en moins sûr de lui: que faisait-il là, chez un collègue en plus? Mais il avait été poussé par le désespoir, il ne devait pas le nier et peut-être qu'au final cette consultation apporterait quelque bien! Cependant, il était gêné par le comportement de Gonflux, qui certes était prêt à écouter, mais qui aussi respirait désagréablement, donnant l'impression d'un nez bouché, et qui surtout avait une fois produit un bruit terrible, comme s'il venait de se casser une dent!

        Enfin, le vin était tiré et il fallait le boire, et Ratamor commença: "C'est au sujet d'un étudiant, nommé Piccolo..." Gonflux n'eut aucune réaction et Ratamor poursuivit: "Il veut ma peau, j'en suis sûr! 

        _ Doucement, doucement, Ratamor! Je te signale, et tu dois t'en douter, que l'affaiblissement psychique conduit volontiers à la paranoïa! Tu exagères sans doute et sitôt que tu auras repris... du poil de la bête, tu riras de tes frayeurs!"

        Gonflux n'avait pu s'empêcher d'intervenir, mais il voulait rassurer! " Peut-être, mais ce type est un vrai poison! reprit Ratamor. Il vient de l'enfer, je le sens! Tu crois qu'on paye d'une manière ou d'une autre ses fautes passées!

        _ J'avoue que je ne reconnais plus le professeur Ratamor! Le scientifique, le matérialiste exemplaire! Tu divagues, mon cher! Mais explique-moi pourquoi il t'en voudrait personnellement?

        _ Je suis fatigué, si fatigué! Il est là dans l'amphi, il attend son heure! J'ai l'impression de voir tout le temps son sourire narquois! Je sais que sa question va venir et cela me rend malade!

        _ Mais enfin qu'est-ce qu'il te demande pour te désarçonner à ce point! C'est bien toi le maître, non?

        _ Justement!

        _ Justement quoi?

        _ Il dit qu'il y a une relation entre le pouvoir et la beauté! Autrement dit, plus on a une position dominante, comme celle du maître, et moins on juge la beauté essentielle!

        _ Intéressant!

        _ Intéressant? C'est tout ce que tu trouves à dire? Ah, parce que tu crois que tu n'es pas concerné, comme si tu n'occupais pas toi-même derrière ce bureau une position de pouvoir?

        _ Je suis à l'écoute de mes patients...

        _ Allons, allons, tu n'éprouves donc pas une secrète satisfaction de me recevoir, moi, Ratamor, un de tes collègues?

        _ Comment t'as dit qu'il s'appelait ton étudiant? Piccolo? Aussi mauvais qu'un cancrelat, j' parie! Faut l'écraser, c'est tout!"

     

                                                                                                   XXIV

     

        Cariou cherchait toujours à s'orienter et il guettait le moindre bruit, le plus petit signe qui aurait pu le renseigner sur la direction à prendre! Soudain, il se figea, car il venait de voir une ombre furtive! Il doutait de sa vision, tellement cela avait été rapide, mais maintenant il distinguait parfaitement un rat, quasiment aussi gros qu'un chat!

        Cariou était caché dans son boyau et il observait tout à son aise l'animal! Qu'allait faire celui-ci? N'était-il pas en route vers la surface, pour faire ses délices d'une poubelle? En un bon, le rat atteignit une niche, d'où il surveilla les alentours, puis encore un saut et il disparut par une bouche située à plus de trois mètres de haut! Si Cariou ne l'avait pas vu de ses propres yeux, il ne l'aurait jamais cru! Même un chat n'aurait pas réussi ce qui avait paru comme un simple jeu!

        "Un jour ou l'autre, nous devrons combattre "pied à pied" les rats!" se dit Cariou, qui à présent considérait la bouche... Elle n'était pas inaccessible, car d'anciennes attaches de fer pouvaient servir de prises et Cariou se hissa tant bien que mal! Il était en train de grimacer quand, par l'ouverture, il reçut de l'air frais! "Ce n'est pas possible!" s'écria-t-il et galvanisé, il se glissa dans un conduit étroit, qui imposait de ramper, mais dont on apercevait la sortie!

           Ce que découvrit Cariou le stupéfia! Il était dans un puits, immense et apparemment sans fond! Tout était noir vers le bas, mais le haut effectivement s'éclairait, sous un toit translucide! La lumière du jour! Il y avait du progrès! Mais les parois étaient abruptes... Pourtant, il y avait en face une rampe, qui montait en colimaçon, autour du vide, et qui devait normalement passer sous Cariou! Il baissa la tête et jugea qu'il suffisait de se laisser glisser, pour l'atteindre!

        Il y eut encore un peu de gymnastique et de sueur, mais enfin Cariou fut sur la rampe, d'où on sentait le vide quasiment tel un bruit! La voie était cependant assez large, pour deux personnes, et Cariou s'aperçut qu'il n'était pas seul, mais que d'autres montaient comme lui, quoique leur allure terne, fermée, les eût rendus invisibles jusque-là!  Il s'intéressa au premier d'entre eux et lui demanda peut-être maladroitement: "Alors vous aussi, vous grimpez vers la lumière, hein?

         _ Sachez que je n'en ai rien à faire de la lumière! lui répondit celui-ci. Je sais ce que je vaux et combien on me doit! Si seulement on m'écoutait!   

         _ Mais... mais..."

        Cariou n'eut pas le temps de finir sa phrase, car l'homme ouvrit soudain de grands yeux! Ce fut comme si le vide le saisissait, le tirait en arrière et Cariou voulut l'aider, mais déjà il chutait et l'ombre du fond l'engloutissait! Son cri avait retenti et Cariou contre la paroi essayait de se calmer! A cet instant, un autre individu montait et Cariou le regarda: c'était le même homme que celui qui venait de tomber! Il avait un visage tout semblable!

        Cariou, d'un voix encore tremblante, lui dit: "Vous... vous avez vu? Quelqu'un... Il vous ressemblait d'ailleurs!

        _ Impossible! Je suis unique! Laissez-moi passer! Je sais ce que je vaux et combien on me doit!

        _ Mais... mais...

        _ Il n'y a pas de mais! On m'attend!"

        L'homme s'arrêta là, car, comme le précédent, il fut aspiré par le vide et l'horreur lue dans ses yeux disparut elle aussi! "Ils tombent et ils remontent! Il y a quelque chose dont ils sont prisonniers apparemment!" se murmura Cariou, qui se mit à escalader la rampe avec entrain! 

     

                                                                                                        XXV

     

        Andrea Fiala venait d'apprendre la mort de Macamo et elle était triste! Elle avait peur aussi... Elle avait peur de la bêtise, de l'obstination, qui conduisait à la violence! "Car derrière nos rages et nos colères se cachent toujours notre domination, la soif de notre égoïsme!" pensait-elle. Au souvenir de Macamo, elle en voulait à ceux qui cachent leur ambition, toute l'avidité de leur amour-propre, sous l'étendard de la justice sociale! En se faisant le défenseur des plus faibles, on pouvait exprimer toute sa rancœur, toute sa haine impunément!

        On faisait croire qu'on était transparent, juste au service de la justice! On abusait et les autres et soi-même, sous les airs du chevalier blanc! On avait toute liberté pour se laisser aller, ne pas se contraindre et on n'évoluait pas! La preuve, c'est qu'on s'emportait à la moindre déconvenue, car on était encore un enfant! "Il n'y a pas de sagesse sans patience, sans prendre conscience de l'immensité des choses et de leur complexité!" songeait Andrea.

        Mais on excusait encore ses emportements, car on parlait au nom du pauvre et de ce côté n'y avait-il pas urgence? On s'admirait, on s'écoutait parler, on enflammait les autres pour mieux se grandir et on semait les germes de la violence, de la révolte qui n'était au fond que celle de la domination frustrée! On voulait le pouvoir, le contrôle du monde et on ne guérissait pas de sa peur!

        Andrea, pour se consoler et penser toujours à Macamo, lui semblait-elle, se mit à écrire sur l'économie: "Un pays fonctionne grâce à ses services, son administration et sa protection sociale! Pour payer cela, il faut des cotisations et des impôts! Des salariés et des entreprises sont donc nécessaires! L'argent doit circuler et être motivant! Ceux qui prennent le patronat pour ennemi se coupe la moitié du corps!

        Le communisme n'a jamais été viable économiquement! Il n'est pas rentable et s'il a survécu aussi longtemps, c'est en exploitant sa population! Jamais un régime n'a autant asservi les gens, alors que son but était la fraternité! La réserve d'or de Moscou vient des milliers de morts de la Kolyma! On a écrasé l'être humain et son souvenir même s'est effacé!      

        C'est toujours la domination qui nous pousse et on se trompe sur soi en se donnant un ennemi, en l'occurrence le riche, le profiteur, la capitaliste! Si celui-ci existe, c'est parce qu'il est en chacun de nous! On ne peut pas comprendre cela, si on ne lutte pas contre soi-même! On reste dans une illusion et illogique, tant qu'on ne se voit pas tel qu'on est!

        Le libéralisme permet le développement du pays, mais ses abus sont les nôtres! Le puissant qui n'en a jamais assez, qui veut échapper à l'impôt et qui méprise plus petit que lui, c'est le syndicaliste qui hait parce qu'il n'est pas le maître! C'est le marginal qui roule des mécaniques avec sa canette! C'est le SDF qui en tue un autre pour s'emparer d'un manteau! C'est le commerçant qui joue les notables!

        C'est tout la bulle de la domination, sa maladie qui place la société dans une impasse! Certes, pour corriger nos comportement, il y a les lois et on voit comme elles doivent évoluer face à l'évasion fiscale des multinationales! Mais ce sont toujours d'autres nous-mêmes que nous fustigeons! Ce sont nos frères que nous voulons abattre! Mais, si nous sommes autant dangereux et repoussants, pourquoi ne changeons-nous pas?"

     

                                                                                                              XXVI     

     

        Cariou montait, montait, mais il n'adressait plus la parole au même personnage, qu'il dépassait régulièrement! Il ne voulait pas que celui-ci, par ses propos, fût entraîné dans le vide! Bien que cela parût sans danger, la scène ne laissait pas d'être insoutenable!

        Mais bientôt il y eut d'autres personnes... Elles étaient contre la paroi et elles ne bougeaient pas! Elles avaient l'air hostiles, narquoises... Elles semblaient défier celui qui arrivait! Cariou essaya de passer sans s'arrêter, mais il fut aussitôt interpellé! "Où c'est qu'on va comme ça? jeta l'un.
        _ Mais je monte, répondit poliment Cariou.  

        _ Ah! Ah! Il monte!" se moqua l'individu et tout le monde éclata de rire.

        "Mais y a rien là-haut! s'écria un autre.

        _ Mais je vois de la lumière et j'ai besoin d'air! répondit Cariou.

        _ Tu veux faire l'important, c'est tout!

        _ Ouais, le gars se croit meilleur que nous!

        _ Mais pas du tout! répliqua Cariou. Et d'ailleurs je ne vous connais pas..., mais c'est peut-être ça le problème, non?

        _ Qu'est-ce que tu veux dire?

        _ Ben, pourquoi vous montez pas tous vers la lumière, pour respirer, vous éclater!

        _ Pfff! C'est pas meilleur qu'ici! Et nous, on est bien ici, hein, les gars?

        _ Ouais! Ouais! firent les autres en opinant fortement.

        _ Mais si vous étiez heureux, vous ne seriez pas agressifs! répondit Cariou.

        _ Mais on n'est pas agressif! C'est toi qui fais toute une histoire!

        _ Ah bon, je peux monter librement? J'ai passé le contrôle?

        _ T'es véritablement un bouseux!

        _ Et si je vous aidais les gars? renchérit Cariou. Car visiblement vous n'avez pas de jus! 

        _ Eh! Y a le benêt qui veut nous aider les gars!

        _ Ah! Ah!

        _ Vous savez pourquoi vous n'avez pas d' jus?

        _ D'où tu tiens qu'on n'a pas de jus, comme tu dis!

        _ Mais vous êtes là amorphes, comme paralysés, d'où votre haine! Vous n'avez pas la force de monter et au lieu de chercher pourquoi, vous empêcher les autres de le faire!

        _ D'accord, l'affreux! Alors t'as la science infuse et tu vas nous éclairer!

        _ Mais justement, votre problème, c'est que vous ramenez tout à vous! Vous n'aimez pas les autres! Vous voulez vous imposer et cela vous tourmente! Vous ne savez pas vous reposer, car votre réussite vous mine! Or, qu'est-ce que ça peut faire? Pourquoi vous ne vous enchantez pas de la vie?

        _ Mais y a des tas de choses graves! Y a des gens qui souffrent!

        _ Et c'est vos gueules fermées et patibulaires qui vont les aider, leur redonner de l'espoir?

        _ Oh! Oh! J'ai jamais dit que t' avais le droit de nous gonfler!

        _ Que Sa Seigneurie m'excuse, d'autant qu'elle a peur!

        _ Peur? Peur de quoi?

        _ Mais peur de la lumière, de la liberté, de la grandeur!

        _ Barre-toi! J' sens que je vais devenir violent!"

        Cariou hocha la tête et passa devant les autres, qui soit baissaient la tête, soit le regardaient avec haine!, Puis, ce fut des femmes qui l'agrippèrent, en disant: "Ne va pas plus loin, c'est dangereux! Reste avec nous! Tu verras, on prendra du bon temps!" Cariou se débattait et regardait ces visages abîmés avec compassion! Il eût envie de les ranimer, de leur redonner de la confiance et de la joie, mais ces femmes étaient comme les hommes précédents: elles ne voulaient pas évoluer! Elles étaient vissées à elles-mêmes, comme les balanes à une coque! C'était un abîme et on ne pouvait les sauver!

        Cariou se libéra, avec un frisson et reprit son ascension! "Quelle folie! se dit-il. Elles pourraient être heureuses!" 

     

                                                                                                 XXVII

     

        Cariou se sentit soudain las, car tous ces combats, pour gagner la lumière, l'avaient épuisé! Il se rendit compte qu'il marchait dans une sorte de colle et qu'il devait arracher chacun de ses pieds! Il continuait pourtant d'avancer, au prix de grands efforts, et il voyait à côté des horreurs, car certains étaient restés figés, incapables de se dégager et il ne restait plus que leur squelette!

        Cariou ne s'en laissa pas démonter, même si les crânes autour racontaient chacun une histoire! Qu'aurait pu dire celui-ci? Qu'il avait une maladie, qui l'avait empêché d'aller plus loin? Et celui-là? Qu'on ne lui avait pas donné le bon coup de pouce, qu'il n'avait jamais rien reçu? L'air était plein de l'écho des morts et à les écouter, on se serait perdu soi-même!

        Cariou avait appris la patience et les terreurs de la nuit l'avaient fortifié! Il n'allait pas s'apitoyer sur lui-même et la haine n'était pas pour lui! Il perçut un sol plus ferme et il passa le bourbier! C'était plus fort que lui, comme si un souffle le transportait, le soutenait! La vie apparemment débordait de sa personne, voulait s'étendre, se répandre et il échappait à tous les obstacles!

        Plus loin, il y avait un certain tapage: c'était des livres animés, qui parlaient, discutaient! Cariou s'approcha pour écouter et l'un disait: "La substantialité est dans le matérialisme! Attention! Je ne dis pas que c'est coexistant! Mais plutôt analogique! Ce serait une sorte de réalité repliée, diffuse, parallèle! Voilà le but! La solution!" Les autres livres s'agitèrent, opinèrent, échangèrent!

        C'était un beau brouhaha, mais qui n'intéressait pas Cariou et il s'efforça de passer discrètement! "Vous là! fit le livre qui avait parlé. On ne vous intéresse pas! Vous vous sentez peut-être supérieur?

        _ Non, non, répondit Cariou, mais j'ai autre chose à faire!

        _ Autre chose à faire! Voilà qui est amusant! Nous réfléchissons ici sur le sens de la vie et monsieur a autre chose à faire!"   

        Les autres livres furent alertés et prirent un air sévère, à l'égard de Cariou! "Oh! mais vous êtes beaucoup trop savants pour moi! répliqua Cariou! Dès que je dois forcer un peu mon esprit, je deviens idiot!

        _ Mais c'est déjà très bien de le reconnaître! (Les autres livres approuvèrent.) Mais si vous voulez, je peux me montrer infiniment plus simple...

        _ Non, vraiment non, je vous en remercie, mais cela ne m'intéresse pas!

        _ Et qu'est-ce qui vous intéresse alors? manger, le sexe, respirer peut-être? (Les autres livres rirent.)

        _ Mais vous n'avez pas besoin de moi, n'est-ce pas? Des gens aussi importants que vous ont déjà tant à faire! Je vous demande de me laisser dans mon ignorance crasse, s'il vous plaît!

        _ Eh bien soit! La lie reste la lie!"

        Cariou allait s'en aller, quand un livre l'accrocha au passage: "Tu n'aimes pas le maître? fit-il. Pour qui tu te prends?" et il gifla Cariou avec ses pages! Cariou recula, choqué, puis il dit: "Vous savez la violence est toujours un  signe de bêtise, d'impuissance! Si vos idées étaient justes, vous seriez en paix avec vous-mêmes!

        _ Il n'a pas tort! intervint le livre maître. Ne vous occupez pas de lui (il désignait Cariou)! Venez plutôt voir mon dernier prix!"

        Tous les livres se groupèrent autour du maître, pour regarder un objet brillant, pendu à sa couverture et Cariou en profita pour s'éclipser! Il se caressa la joue, car il sentait encore la gifle! "Des coqs! songea Cariou. Ce sont de véritables coqs!" L'amertume l'effleura, mais il n'en continua pas moins son ascension et il regardait la lumière, quand un homme de deux mètres de haut, se dressa entre elle et lui!

        "Où vas-tu?" demanda le géant, qui portait une robe. Sa voix était douce, mais toute son allure dégageait une menace! "Je vais vers la lumière, répondit Cariou.

        _ C'est bien, très bien même, car rares sont ceux qui font comme toi de nos jours!

        _ Oui, oui, mais excusez-moi, je suis pressé d'arriver!

        _ Halte, malheureux! (Le géant bloquait maintenant le passage.) La lumière est sacrée et elle demande de l'humilité! On ne va pas à elle comme ça! Il faut être pur! A genoux et prions, pour que la lumière accepte ton âme!

        _ Ben non, la lumière est mon amie et je l'aime comme elle m'aime! J'ai pas besoin de prier et je vous prie de me laisser passer!

        _ Co... comment? Tu me réponds sur ce ton?

        _ C'est vous qui manquez de simplicité... et qui n'êtes pas pur! Vous vous faites le gardien ici et la lumière n'aime pas le pouvoir!

        _ Mais... mais il faut bien que quelqu'un fasse respecter le sacré!

        _ Mais non, le sacré arrivera bien à s'occuper de lui-même! Vous ne doutez pas du pouvoir de la lumière tout de même!

        _ Non, bien entendu!

        _ A la bonne heure! Vous savez, parler de la lumière avec amour, c'est très bon et ça fait même du bien! Mais devenir agressif en son nom, tsss! tsss!

        _ Mais tu me fais la leçon, ma parole! J'ai l'impression que tu manques de discipline! (Le géant se saisit d'un bâton.) Quand la viande est trop ferme, on la bat un peu, pour l'adoucir!

        _ Ne me tentez pas! Je serais obligé de vous donner une fessée!

        _ La mesure est comble! C'est l'heure du châtiment!

        _ Pauvre lumière!"

        A ce stade, Cariou se jeta sous la robe du géant et passa en dessous! Avant même que l'autre ne tournât son immense masse, Cariou lui projetait ses deux pieds dans le derrière! Le géant fut surpris et piqua vers l'avant, puis il se mit à rouler sur la pente! "Sacrée chute!" murmura Cariou et il s'épousseta, pour repartir de plus belle!

  • Les enfants Doms (XVIII-XXII)

    Dom15

     

     

     

                                               XVIII

     

        Cariou s'attendait désormais à voir le tunnel remonter, puisque certains apparemment vivaient par ici et avaient besoin de courses, mais on avançait toujours à la même hauteur, avec le même éclairage désespérément monotone, ce qui à force finissait par angoisser, car on avait l'impression que c'était interminable!

        Soudain, Cariou tendit l'oreille: il entendait de la musique, enfin un battement sourd... On eût dit du tam-tam électronique! Il y avait là quelque chose de tribal et d'impérieux! comme si on appelait à la guerre dans le cosmos! Essayait-on de réveiller quelque force maléfique? Un sentiment inquiétant submergea Cariou, qui pressa le pas! Paradoxalement, il voulait maintenant connaître à tout prix le danger qu'il suspectait! Il fallait qu'il l'analysât!

        Il fut devant une vieille porte en fer, bien rouillée, mais elle s'ouvrit quand il en abaissa la poignée et la tira vers lui! Dès lors, la musique devint épouvantable! Elle perçait les oreilles et plongeait dans une sorte d'enfer! Peu à peu, un spectacle s'offrit à la vue de Cariou et il profitait d'être dans l'ombre, pour rassasier ses yeux! Dans un immense salle, des hommes et des femmes dansaient! Mais ils avaient tous les mêmes mouvements, bien disciplinés! Leur coordination était parfaite et rappelait les défilés militaires!

        C'était déjà assez stupéfiant, mais ce qui glaça Cariou, c'était que chacun avait un masque de loup! Cela donnait à la scène un aspect terrifiant! Des lumières changeantes éclairaient des museaux, des dents, une peau grise, des yeux de braise! La vigueur des danseurs devenait cruelle, sinistre! Tout d'un coup, la musique cessa et les corps s'arrêtèrent! Un homme-loup, vêtu d'une cape brillante, monta sur un estrade et commença un discours!

        "Le monde s'écroule! Guerre là-bas, violences ici! Partout le chaos règne, comme si nous étions la proie de forces obscures! Décadence, corruption! La nuit s'avance et il n'y a nulle lumière! Qui mettra de l'ordre, sinon nous-mêmes? Veut-on nos familles traînées dans la boue, dans le besoin? Veut-on notre pays envahi par des étrangers? Veut-on disparaître? L'ordre c'est nous! La salut c'est nous! Nous les loups!"

        A cet instant, l'assemblée, surtout constituée de jeunes, se frappa le cœur en scandant: "Loup! Loup! Loup!" Puis d'un geste, l'orateur fit revenir le silence et il reprit: "La nature nous l'apprend, c'est le plus fort qui règne! C'est lui qui fait la loi! C'est lui qui fait l'ordre! Or, nous sommes les plus forts! Nous n'avons pas peur! Nous rétablirons l'ordre, c'est notre destinée, à nous, les loups!"

        De nouveau, l'auditoire se mit à crier: "Loup! Loup!", mais soudain il y eut un long hurlement discordant! C'était une alerte et la lumière se braqua subitement sur Cariou: il était découvert! Instinctivement, il recula... Son sang battait à tout rompre! Il regarda autour de lui et aperçut une échelle, fixée au mur et qui montait dans une sorte de boyau! Il courut vers elle et commença à monter!

        Il avait l'impression d'agir au ralenti, tellement il se sentait lent et nerveux! Peut-être l'imaginait-il, mais il lui semblait entendre des grognements sous lui et en tout cas "Loup! Loup!" résonnait partout! On lui saisit un pied et l'épouvante le gagna, mais il était en position de force et il écrasa une main, sans vergogne! Il jeta même un coup d'œil vers le bas, avant de frapper à la tête son poursuivant le plus proche, et il dut surmonter son dégoût, car le masque de bête était effrayant!

        Il avait détendu son pied le plus durement possible et son adversaire, sous le coup, lâcha prise et s'écroula sur ceux qui le suivaient! Cariou en profita pour monter plus à l'aise et en haut il tremblait moins! On était à un étage supérieur et l'ouverture de l'échelle se fermait avec une trappe, que Cariou rabattit immédiatement et verrouilla grâce à une barre de fer! Mais il ne se sentait nullement en sécurité: "ils" pouvaient surgir à tout moment! 

        Une autre échelle commençait tout près et Cariou l'emprunta. De nouveau, il dut se concentrer, se calmer et il émergea devant un tunnel plus étroit. Il n'y avait là aucune fermeture pour l'échelle et Cariou s'enfonça sans tarder dans cet autre "tuyau"! Il devait se tenir courbé et il avançait tel un singe! L'obscurité n'était pas totale, car des vapeurs montaient de grilles, comme si le sol avait été ajouré! 

        En sueur et sale, Cariou s'arrêta... Il avait assez couru, lui semblait-il et seulement à ce moment-là, il se rendit compte du silence! "Eh bien, on n'a pas fini d'en voir!" se dit-il et il éclata de rire, mais c'était nerveux!  

     

                                                                                                   XIX

     

        "Dis grand-père...", mais le grand-père n'écoutait pas! Il rêvait à un poème, qui racontait sa solitude, sa tristesse, mais aussi sa résistance face à la folie du monde, son ignorance et sa vanité!

        Le poème utilisait un univers dans lequel le grand-père se plaisait à cet instant! Son imagination y trouvait son compte, car on n'écrivait pas des poèmes pour donner des leçons! Il fallait sentir le souffle de l'esprit, sa puissance et c'était aussi cela qui emportait le lecteur, l'éclairait! Le grand-père devait d'abord aimer ce qu'il faisait, s'il voulait intéresser les autres!

        Peu à peu les vers se formaient derrière ses yeux fermés et leur résonnance aidait à leur création, comme un alpiniste met un piton, puis un autre! Cela n'avait rien d'artificiel, bien au contraire, c'était un chant, une musique, avec pour seul instrument le cerveau!

     

             L'AZTEQUE

     

    Aux ramées de la jungle,

    Le jour brumeux se prend

    Et un oiseau qui cingle

    Lance un cri térébrant!

     

    L'herbe éteint la terrasse

    Du grand téocalli,

    Effaçant de la race

    Du soleil les folies!

     

    Pourtant, après un porche,

    Plus loin que les serpents,

    Un homme au feu des torches

    En rayons se répand!

     

                                                                                                           XX

     

        L'enfant Dom était de nouveau en compagnie du Magicien et ils cheminaient sous le couvert... Des taches de lumière parsemaient l'ombre des talus, ainsi qu'une piste de danse et toute la nature semblait fêter l'été! Des oiseaux chantaient à tue-tête et passaient de buissons en buissons, quitte à frôler les deux hommes! On avait un sentiment de profusion, de joie commune, d'effervescence générale!

        La vie était partout! triomphante! Dans le chemin pleuvait du pollen, tellement qu'il paraissait de la neige! Les hirondelles "valsaient" sur les blés mûrs, qui s'orangeaient de lumière, ou bien elles buvaient à la rivière, découpant la surface comme des ciseaux! Ici, tournoyaient dans l'eau des points d'or et puis soudain un grand plouf: un poisson avalait des insectes, ainsi qu'il eût pu quitter son élément!

        Chaque fleur était un point coloré et il eut fallu une vie pour décrire la délicatesse de celle-ci ou de celle-là! La lumière rendait transparent le pétale rose, comme s'il avait été caressé, ou bien faisait éclater ce pissenlit, tel un soleil sauvage! Magnificence était le mot qui venait à l'esprit! Dans les calices, des blancs se fondaient dans des jaunes! Les bleus les plus vifs surgissaient sans nuire à l'harmonie! Des bourdons rayés récoltaient avec une persévérance sourde!   

        Il était impossible de ne pas voir à chaque fois quelque chose de nouveau! Il suffisait de regarder et on était surpris! Des milliers de petites histoires se déroulaient, pour le même concert, celui de la vie, étonnante, merveilleuse, incroyable! L'enfant Dom découvrait, ouvrait de grands yeux, sous l'œil bienveillant du Magicien! Il semblait se rassasier d'un "plat" oublié, perdu! Il apprenait à respirer, à respecter, à aimer! Il goûtait le silence, l'attente, les mouvements! Il se reposait, il se réconciliait avec lui-même et le monde! C'était plus fort que lui, car toute la nature chantait et l'emportait!     

        Il avait l'impression d'être dans un immense navire, mais soudain au moment où il s'y attendait le moins, il se retrouva en plein dans une rue de RAM! Il fut saisi, bien que le Magicien ne l'eût pas quitté! C'était sale, bruyant et agressif! Il y avait des tas de choses aux couleurs criardes et qui violentaient la vue! D'un coup, c'était devenu irrespirable, tendu! Mais surtout, l'enfant Dom regardait ses contemporains! Il n'y avait aucune joie chez eux! Ils allaient le visage fermé!

        Certains levèrent les yeux sur lui et il vit de la peur, de l'effarement, une détresse infinie! "Mais qu'est-ce...?" se demanda-t-il, mais d'autres passaient pesamment, traînant, comme s'ils étaient les victimes de quelque catastrophe nucléaire! Cela paraissait incompréhensible à l'enfant Dom, mais peu à peu, devant sa surprise et la différence qui émanait de lui, il sentit qu'on le haïssait! Des gens maintenant le fixaient de haut, avec agressivité! Ils étaient pleins de mépris!

        "Mais ce n'est pas possible! s'écria l'enfant Dom tourné vers le Magicien. Comment pouvons-nous vivre ainsi? Tout à l'heure, il y avait toute cette beauté, cette harmonie même! J'étais dans une paix magnifique! Et maintenant, je ne vois que misère, haine et saleté! Comment pouvons-nous nous manquer autant de respect? être aussi aveugles, aussi fous?"

        A cet instant, Owen Sullivan se rendit compte qu'il avait abandonné le Métavers et qu'il regardait Macamo! Il y avait dans ses yeux une profonde incompréhension et un sentiment de révolte! "C'est parce que nous sommes perdus! répondit Macamo. Nous ne savons pas où nous sommes et nous nous piétinons! C'est pourquoi nous devons aimer les autres, car ce n'est qu'en les rassurant que nous pouvons les changer!

        _ Mais la haine... La haine!

        _ Oui, elle est dure! Mais plus vous grandirez et plus vous aurez pitié d'elle!"

     

                                                                                                              XXI

     

        Dominator était de plus en plus inquiet! Les situations économiques et sociales se dégradaient à grande vitesse! Une ancienne angoisse, datant de l'enfance revisitait le maître de RAM! C'était celle produite par l'insécurité, l'instabilité! En effet, si Dominator perdait le pouvoir, à cause des troubles actuels, il se retrouverait à la rue, pour ainsi dire! Il n'avait pas de formation, de métier et s'il avait bien essayé d'amasser un petit pactole, celui-ci avait disparu lors d'une escroquerie boursière!

        L'homme avait l'impression d'être à nouveau l'enfant vulnérable, en proie à la faim et à la cruauté du monde, qu'il avait été! Il n'avait pas le choix, pour ne pas être renversé, il devait composer avec le Parlement! Celui-ci avait été jusqu'à présent à sa botte! Dominator avait aidé des hommes puissants, dans leurs affaires, et ceux-ci, par leur influence, avaient su diriger l'Assemblée! Mais cette époque était révolue! L'argent devenait rare ou bien on ne s'en sortait que grâce à la fraude fiscale!

        Les alliés de Dominator jonglaient avec les règlements, étaient aussi fuyants que des poissons, pour ne pas payer d'impôts, mais le prix à payer, c'était qu'ils n'étaient plus aimés et qu'ils avaient perdu toute crédibilité, auprès des habitants de RAM! Les partis traditionnels reprenaient les rênes du Parlement, d'autant qu'ils étaient poussés par l'insatisfaction générale! Il fallait traiter avec eux, pour trouver une solution à la crise! La transparence calmerait la population, qui verrait elle-même qu'il n'y avait pas de solutions miracles!

        Dominator soupira... Il se rappela l'histoire des partis, pour retrouver comment leur parler au mieux! La droite était issue de l'ancienne monarchie, qui avait le pouvoir et l'argent! C'était donc le parti des conservateurs, qui ne voulaient pas que la situation change, puisqu'elle leur convenait! Mais c'était encore le choix des ruraux, qui préféraient l'ordre à l'agitation de villes!  

        La gauche, au contraire, venait du peuple asservi et de sa révolte contre les puissants et les nantis! Elle voulait la justice sociale, l'égalité et elle gardait la hantise d'être à nouveau exploitée! On voyait dans ses rangs des réformateurs sincères, mais aussi toutes sortes d'agitateurs, de mécontents incurables, qui ne rêvaient que de destruction! La droite et la gauche étaient comme chiens et chats et Dominator se voyait mal jouer les arbitres!

        Mais enfin il avait convoqué les représentants des deux partis et il les invita à s'asseoir! Il y avait là Morny pour la droite et Durin pour la gauche. Ils étaient à l'image de leurs convictions: Morny, avec sa cravate, semblait les convenances incarnées, tandis que Durin, plus débraillé, voulait montrer qu'il n'était pas soumis! Ils se combattaient depuis des siècles, comme si l'égalité existait ou que l'injustice était supportable!

        "Messieurs, dit Dominator, je vous ai exposé la situation et vous voyez comme elle est grave! Nous ne pourrons pas en sortir, sans solutions communes!

        _ Vous oubliez une chose, dit Morny, c'est la montée de l'extrême gauche! C'est elle qui est déjà dans la rue, en train de casser!

        _ Pardon, pardon! fit Durin. Mais cette violence est une réaction face au mépris de la droite, sous l'influence grandissante d'une extrême raciste!

        _ Allez vous plaindre! répondit Morny. Quand nous avons proposé la nouvelle loi pour le pouvoir d'achat, vous avez voté contre!  

        _ Et comment, puisqu'elle n'entamait en rien vos privilèges!

        _ Une minute! Nous payons nos impôts comme tout le monde!

        _ La belle affaire! Ils ne sont pas en proportion de vos fortunes! Le peuple, lui, tire la langue!"

        Les deux hommes continuaient, mais Dominator, malgré lui, s'était assoupi!

     

                                                                                                     XXII

     

        Des manifestations violentes éclataient un peu partout dans RAM et devant le siège d'Adofusion, quelqu'un s'écria: "Voilà la maison des exploiteurs! Voilà où va l'argent! Entrons et détruisons ce fief du capitalisme!" Il y eut de l'approbation et on força les portes! Les gardiens et des employés durent reculer! Le chaos était indescriptible: pendant que la majorité poussait, d'autres cassaient sur les côtés!

        A cet instant, Macamo sortit de l'ascenseur et avant même de comprendre quoi que ce fût, il se retrouva coincé contre le mur! Il se débattit, pareil à des collègues, mais une vague le fit chanceler et il ne pouvait plus respirer! Enfin, le service de sécurité parvint à chasser les manifestants, tandis que des sirènes de police retentissaient! La situation se calma et on procéda à quelques interpellations, mais le bilan était très lourd!

        Il y avait deux morts, dont Macamo, et d'autres étaient dans un état grave! On vint avertir Owen Sullivan, qui fut frappé comme par la foudre, car Macamo était devenu un ami! Après avoir constaté lui-même l'ampleur du drame, Sullivan eut soudain besoin de retrouver le Métavers et le monde de Macamo, pour avoir ainsi l'impression que celui-ci était toujours vivant!

        D'ailleurs, le Magicien n'était-il pas devenu la réincarnation de son créateur, si bien que l'enfant Dom pleurait à grosses larmes à côté de lui? Le duo était de nouveau assis au bord du ruisseau, comme il l'avait été tant de fois auparavant, mais l'enfant Dom était désormais terrassé par le chagrin! Il avait le sentiment d'un vide inexprimable, déchirant! L'amertume était en lui à son comble et créait un dégoût infini! L'enfant Dom n'était plus qu'une plaie, une plainte, un océan de tristesse!

        Le Magicien ne disait rien, il attendait... Sullivan sanglotait encore... L'injustice continuait de le tarauder... Plus loin, on entendait le frémissement de grands peupliers,  comme si la mer avait bercé toute chose! Le silence, la paix peu à peu entrait dans l'enfant Dom et juste à ce moment-là, une demoiselle se posa sur son genou! Elle avait l'air de dire: "Alors ça va pas? On a du chagrin? Pauvre garçon!"

        L'enfant Dom lui sourit, même s'il la savait indifférente, mais c'était plus fort que lui, car elle était trop jolie, trop drôle aussi! On avait toujours l'impression qu'elle et ses congénères sortaient d'un conte de fées! L'enfant Dom soupira et regarda autour de lui... Il avait cessé de pleurer, bien que sa colère demeurât! Le ruisseau pourtant lui murmurait quelque chose d'apaisant et c'était un secret!

        Soudain, l'enfant Dom prit conscience que la beauté n'était pas un plus, un atout supplémentaire, mais que l'homme était en elle tout le temps! C'était les tribulations, les égarements de la société qui pouvaient faire croire le contraire! On ne quittait pas la nature, ni la beauté! Macamo n'était pas perdu, il était toujours là!

        C'était la peur qui créait l'égoïsme et qui rendait méfiant! La véritable mort était le refroidissement du cœur, le culte de soi! Le drame, c'était la haine, la méchanceté! Cela parut si évident à l'enfant Dom qu'il s'endormit!  

  • Les enfants Doms (XIII-XVII)

    Dom14

     

     

     

     

     

                                                  XIII

     

        Cariou devait rencontrer Yumi Tanaka, pour lui apporter le message d'Amir Youssef, qui était resté sur l'île des Fous. Tanaka habitait un endroit de RAM où Cariou n'allait jamais. Il y avait là d'anciens brisants gigantesques, tels des menhirs, qu'on avait déposés en toute hâte face à la montée des eaux! Mais la pollution du plastique contenait les fureurs de la mer et les brisants s'étaient finalement révélés inutiles! Par pour tout le monde, car toute une population, trop pauvre pour habiter RAM même, avait réussi à combler une partie de ce chaos de béton, y avait édifié des cabanes et y cultivait maintenant de petits potagers!

        Cependant, la pauvreté était ici évidente et Cariou croisa d'abord des enfants sales, qui le regardaient d'un air hostile. Ils avaient visiblement été élevés dans la haine et Cariou se sentait mal à l'aise! Il passa devant quelques cabanes qui semblaient dépourvues de tout, mais la véritable misère, elle est dans les rapports humains, quand ceux-ci sont violents ou gouvernés par la peur! Par exemple, c'est le bébé qui ne cesse de pleurer, parce que sa maman est incapable de se calmer elle-même! Son angoisse se transmet à son enfant, comme s'il était en trop et le voilà lui-même en proie à la peur!

        Cariou trouva Yumi Tanaka et c'était une belle femme, qui avait de l'autorité sur son clan! Cariou expliqua qui il était et il donna le message de Youssef. Tanaka pria Cariou de s'asseoir autour d'une table grossière, alors qu'elle-même prenait place de l'autre côté, pour déchiffrer le fin rouleau qui lui avait été remis. La chaise de Cariou était légèrement boiteuse et devant la porte se tenait un homme, un garde apparemment! Le jour était suffisant pour éclairer la peau splendide de Tanaka, mais il y avait chez elle une tension qui enlevait toute idée de flirt!

        "Comment va Youssef? demanda-t-elle.

        _ Bien, bien, répondit Cariou. Il n'a plus qu'un an à tirer et il évite tous les ennuis!

        _ D'après ce message, on peut vous faire confiance, bien que vous ne soyez pas des nôtres!

        _ Euh... Oui, c'est vrai, je ne partage pas dans le fond le combat de Youssef... et je lui ai expliqué pourquoi... ou tout du moins j'ai essayé de le faire!

        _ Mais je manque à tous mes devoirs!" coupa Tanaka et elle parla à l'homme devant la porte, dans une langue que ne comprit pas Cariou.

        On apporta alors à Cariou de l'eau fraîche et une assiette de... radis! "Goûtez, je vous en prie", dit Tanaka. Cariou hésita une seconde, car il n'avait pas vraiment envie de radis, pour le moment, mais la proposition était si étrange qu'il y céda! Il porta le légume à sa bouche et le croqua! Immédiatement, il fut sous le choc! Le goût du radis explosa littéralement dans sa bouche! Ce fut un véritable feu d'artifice et Cariou comprit qu'il n'avait jamais mangé un radis auparavant!

        Il leva les yeux sur Tanaka et elle souriait, sûre de son fait! "Hein? Ils sont bons, n'est-ce pas? fit-elle. C'est autre chose que ceux de RAM! Ils viennent de nos potagers!" Cariou approuva et prit un autre radis et de nouveau, ce fut un concert de saveurs! "Si RAM vendait de tels légumes, rajouta Tanaka, on mangerait moins de viande, vous ne croyez pas! On ne chercherait pas des choses frites! On ferait du bien à la planète!

        _ Certainement!" répondit Cariou, qui se rendit compte qu'on se moquait de lui, ou presque, dans les magasins bio qu'il fréquentait! Mais le problème n'apparaissait-il pas dès qu'on cultivait d'une façon intensive, pour nourrir les gens? Il fallait alors produire et on ne pouvait sans doute pas donner autant de soins aux légumes que ne le faisait Tanaka! Mais il y avait aussi l'avidité et la peur du producteur!  

        En tout cas, une fois de plus, Cariou n'en revenait pas de la richesse de la vie!

     

                                                                                                              XIV

     

        "Vous voyez cependant notre dénuement! reprit Tanaka. Alors pourquoi n'êtes-vous pas avec nous?

        _ Les riches me sortent effectivement par les trous de nez! Ils paradent et c'est le seul sens qu'ils donnent à leur vie! Tous leurs biens servent à dire: "Regardez comme nous sommes supérieurs!" et c'est absurde sur une planète perdue dans l'espace, d'autant que nous mourons tous! Mais, justement, savez-vous ce qui nous préoccupe dès que nous avons le ventre plein? C'est notre développement, le souci d'avoir plus et d'être plus! Autrement dit, c'est notre amour-propre qui nous mène, que nous soyons riches ou pauvres, et c'est lui la cause de nos souffrances!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Vous souffrez parce que d'autres ont plus et semblent vous exploiter! C'est votre orgueil qui gémit! Débarrassez-vous de lui et vous pourrez être heureuse! Vous n'aurez plus peur! Vous serez en paix et vous comprendrez que même le riche mérite votre compassion! La seule manière de vraiment changer les choses, c'est d'aimer les gens! Ils sont alors rassurés et ils ouvrent les yeux sur les autres!

        _ On voit que vous n'avez pas de difficultés matérielles! Il faudrait se laisser faire, selon vous!

        _ Il s'agit d'avoir confiance! Tant que votre ego a soif, vous ne serez pas en paix! Que voulez-vous? Faire rendre gorge aux riches, les détruire, prendre leur place? Cela ne résoudra rien, car déjà vous-même vous n'en avez jamais assez! Je sais de quoi je parle! Ne plus avoir peur et renoncer à soi-même demandent beaucoup de travail! C'est ce qu'il y a de plus difficile!

        _ Avec votre raisonnement, les riches s'amusent beaucoup! Mais venez avec moi, j'aimerais vous présenter quelqu'un!"

        On sortit de la cabane, on passa quelques planches au-dessus de cultures et finalement on marcha sur la plage, parmi les détritus. Plus loin il y avait une ouverture naturelle, une grotte dans la falaise, qui s'élevait de ce côté de RAM! On entra et une odeur de mer, mais aussi de pourriture, saisit les narines! On prit des lampes et on avança dans un tunnel qui s'enfonçait sous la ville! Bientôt, on entendit un bruit de machine, comme s'il y avait là quelque monstre à la respiration bruyante! On croisa des gens mornes, qui portaient des choses lourdes! D'autres étaient à genoux, à cause de leur tâche! C'était une usine sous terre!

        "Vous voyez ce qu'on est obligé de faire pour vivre!" cria presque Tanaka, pour couvrir le vacarme! Tout maintenant était vivement éclairé et parmi des cuves et des fumées s'affairaient des hommes et des femmes! Soudain, tous les éléments se fondirent en une seule coulée de lumière, qui se dirigea vers un homme, comme happée par lui!

        "Je te présente Dramatov, notre chef!" dit Tanaka à Cariou et elle désignait l'homme qui venait d'attirer l'attention! "Un enfant Dom! se dit Cariou. Ce n'est pas très étonnant! Ici, il a de l'autorité, grâce à son combat!" Mais Dramatov ne salua pas Cariou, au contraire il demanda sèchement à Tanaka: "Qui c'est lui?

        _ C'est un ami d'Amir! Lui aussi était sur l'île des Fous!  

        _ Et il vient d'être libéré? Parce qu'il a fait son temps?"

        Tanaka se retourna interrogative vers Cariou, mais Dramatov reprenait: "Qu'est-ce tu sais sur lui? Rien! Et tu l'amènes ici! Tu lui montres notre organisation, alors qu'il est peut-être un espion!" Dramatov fit signe à ses gardes de se saisir de Cariou, qui se précipita vers la galerie qu'il avait déjà repérée! Il n'était pas question de redevenir prisonnier!

     

                                                                                                                XV

     

        Un faible éclairage violet permettait à Cariou de voir devant lui et rapidement il dut faire des choix, car il y avait de nouvelles ouvertures qui se présentaient! Il fonçait, obliquait, puis fonçait de nouveau! Enfin, il s'arrêta, à bout de souffle: "C'est la prison! se dit-il. C'est mauvais pour la santé!" Cette réflexion lui arracha un sourire et soudain il fut étonné par le silence! On n'entendait rien, sinon sa propre respiration!

        Cariou avait peut-être semé ses poursuivants et il avança plus lentement... Les galeries étaient toutes bétonnées et donnaient l'impression de former un incroyable dédale. On arrivait à un nouveau croisement et Cariou cette fois tenta de réfléchir... Où était-il? Comment pouvait-il remonter à la surface? "Hi! Hi!" entendit-il derrière lui et il se retourna vivement. Il y avait là un petit homme hilare, qui demanda: "Dites-moi que je suis intelligent! comme je suis talentueux!"

        Interloqué, Cariou demeura une seconde silencieux, puis il dit: "Excusez-moi, mais vous savez comment on sort d'ici? comment je peux rejoindre la rue?

        _ Hi! Hi! Dites-moi combien je suis intelligent, talentueux!

        _ Ecoutez, j'ai des ennuis! Je dois retrouver la surface... Est-ce qu'il y a un tunnel qui me fait remonter?

        _ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intelligent, merveilleux!"

        Cariou se demanda s'il ne rêvait pas et quelle attitude il devait prendre, puis il lâcha: "D'accord, vous êtes merveilleux et intelligent!

        _ Hi! Hi!" fit le bonhomme et tout d'un coup il partit en courant!

        "Bon sang!" se dit Cariou et il se frotta le visage, comme pour reprendre ses esprits! Puis il s'engagea dans une nouvelle galerie, où il n'entendait que son pas résonner. Il arriva cependant à un autre embranchement et une nouvelle fois, il fut dans l'expectative face aux ouvertures muettes! "Hi! Hi!" Le petit rire du bonhomme se répétait dans son dos et il pivota. L'étrange personnage l'avait rejoint et c'était un mystère insondable!

        "Hi! Hi! fit le petit homme hilare. Dites-moi comme je suis beau, magnifique!

        _ Vous commencez à m'énerver! Je cherche à retrouver la surface et je vous prie de m'aider, c'est tout!

        _ Hi! Hi! Dites-moi comme je suis beau, magnifique!

        _ Dites-moi plutôt comment vous avez fait pour arriver ici en même temps que moi! Cela veut-il dire que les galeries forment une sorte de... nœud?

        _ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intéressant, passionnant!

        _ D'accord, concéda Cariou de guerre lasse, vous êtes magnifique, intelligent, suprêmement intéressant!

        _ Hi! Hi!"

        Le bonhomme disparut subitement, comme la première fois, et Cariou pensa qu'il était dans une maison de fous! Mais il devait continuer et il parcourut, avec une certaine hâte, un autre boyau, pour trouver encore un embranchement! A son grand étonnement, il se mit à attendre le petit homme, comme si c'était devenu une habitude, et il eut de plus en plus l'impression d'être un rat de laboratoire, en apprentissage!

        Mais, au lieu du petit rire, il perçut des éclats de voix, qui venaient en écho d'une galerie voisine.  Il entendait: "Non, mais c'est tout de même incroyable une agression comme celle-là!" C'était la voix du bonhomme et il venait d'avoir peur! N'était-ce pas les poursuivants de Cariou qui avaient croisé sa route et qui l'avaient malmené?

        Vite, il fallait choisir une nouvelle direction et Cariou prit la voie qui semblait la plus mal entretenue! Il y avait de la mousse à mi-hauteur et l'éclairage était défaillant! Le seul ennui, c'est que ça descendait de plus en plus raide, comme si Cariou avait voulu disparaître dans les profondeurs!

     

                                                                                                                  XVI

     

        Dominator était de plus en plus inquiet, car la situation financière et sociale de RAM ne cessait d'empirer! Il y avait d'abord une dette colossale, à peine maîtrisable et Dominator se demandait comment on en était arrivée là, car s'endetter n'avait nullement été une fuite en avant, mais RAM s'était placée sur le marché de la dette peu à peu, afin de dynamiser son économie et de lutter notamment contre l'inflation!

        On avait "émis" de la dette comme on disait, on avait proposé à des investisseurs de l'"acheter", car elle représentait des montants importants et les Etats étaient normalement de bons  débiteurs, dont on connaissait la solvabilité, grâce à des agences de notation! Cette façon de faire était venue en même temps que la mondialisation, le progrès des transports et l'ère de la communication, enfant du numérique!

        On ne vivait plus replié sur soi, assis sur son coffre-fort, mais on allait de l'avant, comme si le monde était irrigué comme une plante, avec des flux d'argent pareils à de la sève! Le problème, c'est que l'homme ne changeait pas au fond et il restait égoïste! Sous l'effet de la peur, il ne veillait qu'à sa sécurité et accaparait! Les crises conduisaient à des inflations, du haut jusqu'en bas! Chacun tirait la couverture à soi et se donnait une bonne raisons de le faire!

        On entrait dans des spirales vicieuses, avides, qui creusaient les inégalités, et ceux qui se sentaient les plus méprisés avaient recours à la violence! On se mettait en grève, on demandait plus, on cassait, alors que les caisses étaient désespérément vides! N'avait-on pas déjà "emprunté" tout ce qu'on pouvait, pour régler les crises précédentes et éviter la ruine du pays? Mais le plus grand nombre se "réfugiait" dès le départ dans un travail répétitif et il échappait ainsi à sa crainte!

        On ne cherchait pas et on se mettait au contraire le plus tôt possible des fers aux pieds! On ne s'éveillait pas et on s'ennuyait ferme! Dans ces conditions, la moindre contrainte pouvait provoquer l'explosion! Ainsi, RAM était en ce moment tout près du chaos! Il n'y avait plus d'argent, l'inflation galopait, les investisseurs devenaient méfiants et la population réclamait plus, tel un bébé qui a faim! C'était un climat propice à la montée des extrêmes, qui flattaient la paresse des masses, puisque, selon elles, il suffisait de quelques coups de baguettes magiques!

        Mais Dominator lui-même n'avait-il pas abusé de l'endettement, de cette manne impalpable, quasiment virtuelle? Il fit entrer son ministre des finances et lui dit: "La situation est grave!

        _ Je sais, répondit le ministre. Il y a des blocages un peu partout!

        _ Vous avez une solution?

        _ Hem! fit le ministre en se redressant sur son siège. Vous savez que nous sommes déjà les champions des cotisations! Or, il nous faut augmenter les prestations sociales, pour calmer les esprits! Peut-on valoriser le salaire minimum? Ce serait mettre en branle un engrenage infernal!

        _ Au fait, je vous en prie!

        _ Nous pourrions toucher la CEAF, mais la RIF risque de plonger! L'IRP semble nous tendre les bras, mais la CSP nous surveille et elle nous tombera d'sus sans hésiter! Que dire de la FFLSS, la deuxième, pas la première? Ma foi, elle vaut tant que l'OTGL ne bouge pas! Je tiens à rappeler que d'augmenter la GGF et l'IRPST a déjà été essayé et que cela avait mené à une chute de l'APULO! Donc, ce n'est pas très concluant! Certains préconisent de transférer l'IMOPNH vers la VA, mais est-ce raisonnable?

        _ Assez! Mais bon sang assez! Au fond, vous n'avez pas de solutions, n'est-ce pas?

        _ Euh... Non, effectivement!

        _ Eh bien, moi, j'en ai une pour vous! L'île des Fous, vous connaissez?

        _ C'est... une sorte de prison, si je ne m'abuse?

        _ Vous n'avez pas tort et vous allez y faire un séjour!

        _ Mais ma famille, mes proches?

        _ Ils comprendront que vous avez besoin de repos, de beaucoup de repos!

        _ De repos?

        _ Mais oui, vous n'avez pas envie de voir la suite des événements, les barricades, les affrontements! C'est affreux et vous devriez me remercier!"

     

                                                                                                                    XVII

     

        De son côté, Jack Cariou était de plus en plus mal à l'aise, car le sol de la galerie, où il se trouvait, devenait glissant! L'humidité refroidissait l'air et suintait des murs! Soudain, l'obscurité se fit et ce que craignait Cariou arriva: il dérapa et chuta violemment dans le noir! Assis, il jura et palpa sa cuisse douloureuse! Il avait l'impression de vivre un cauchemar, mais il fallut se relever et poursuivre sur des jambes tremblantes, avec mille précautions!

        Après une période qui sembla un siècle, son pied toucha une surface plane, ce qui était un progrès, et en se guidant au contact de la paroi, il exploita tous les avantages de sa nouvelle situation! Il évoluait plus vite et bientôt il aperçut une lueur! Ici, l'air était plus sec et on voyait désormais devant soi! Il y avait une niche et c'était de là que provenait la lumière. Un vieil homme attablé, avec de longs cheveux gris et une robe sombre, y mangeait un morceau de pain!

        "Hem! Hum! fit Cariou, qui voulait surtout ne pas faire peur. Excusez-moi..." A sa grande surprise, l'homme ne sursauta pas, mais au contraire se retourna calmement, comme s'il avait l'habitude des visites! "Bien le bonjour, fit l'homme, puis-je vous offrir une tasse de thé?

        _ Mais... mais oui, volontiers!

        _ Prenez place, je vous en prie! Je mets l'eau à chauffer!"

        Cariou vit alors qu'il pouvait s'asseoir sur un petit lit et en proie à l'étonnement, il observa l'homme s'affairer! "Savez-vous où est la sortie? demanda Cariou. Je me suis perdu... dans ce labyrinthe de tunnels!

        _ C'est par là!" fit l'homme d'un geste vague et il désignait la direction que suivait déjà Cariou, avant de s'arrêter.

        "Mais n'êtes-vous pas fatigué de courir? reprit le vieillard, en donnant à Cariou une tasse de thé.

        _ Si, sans doute... fit celui-ci en prenant une première gorgée, qui lui fit beaucoup de bien.

        _ Oui, nous avons tous tendance à nous agiter... poursuivit le vieillard, qui souriait. Alors qu'on peut être bien tranquille chez soi!"

        Tout en dégustant son thé, Cariou songeait à sa situation et il était vrai qu'il sortait à peine de prison et qu'il aurait voulu souffler! Au lieu de quoi il jouait les équilibristes dans le noir et sur un sol boueux! "J'imagine que vous allez faire vos courses à l'extérieur? demanda-t-il cependant.

        _ Oui, bien entendu, dit l'autre. Cela m'arrive quelquefois, mais les gens sont mauvais à l'extérieur, vous savez!"    

        L'homme parlait d'une voix monotone et Cariou avait l'impression de s'engourdir... Il se rappelait toutefois combien il prenait de coups! Il tenait tout seul son étendard, pour ainsi dire, et ses pensées suscitaient majoritairement des réactions haineuses, hostiles! Elles n'étaient pas sans conséquences, elles produisaient des blessures et on était sûrement plus à l'abri à l'intérieur du troupeau, en suivant l'avis du plus grand nombre!    

        Soudain, Cariou eut froid et se sentit fatigué, mais peut-être se prenait-il en pitié? "Là-haut, reprit le vieillard et il montrait le plafond, là-haut, ils sont terribles! Toujours à calculer, à ne prendre en compte que leurs intérêts, à écraser le plus faible! Ils ont tous les pouvoirs!"

        Cariou avait de plus en plus de mal à échapper à sa torpeur! Le vieil homme dégageait quelque chose de malsain, d'annihilant et Cariou faillit l'approuver, mais au dernier moment il se rebella, car il connaissait ce genre de discours, qui niaient la complexité des autres, leur réalité! C'était une façon de voir qui naissait d'une peur profonde, qui rendait le monde telle une masse dangereuse et uniforme! Ainsi, l'individu restait pareille à une araignée, au centre de sa toile, maître des choses!

        C'était encore l'orgueil qui triomphait et la solution n'était certes pas le discours empoisonné du vieillard, mais il s'agissait d'abord de vaincre sa peur, ce qui demandait de l'humilité! Maintenant, Cariou n'avait plus qu'une hâte, celle de continuer sa route et il remercia pour le thé, tout en se levant! Cette attitude raidit le vieillard, qui reprit place à sa table, et quand Cariou lui dit au revoir, il ne répondit pas, comme si on l'avait offensé! Son édifice ne supportait pas la moindre fissure! 

  • Les enfants Doms (VII-XII)

    Dom13

     

     

     

     

                                                       VII

     

        Le professeur Ratamor continuait d'expliquer à ses élèves la démarche scientifique! L'atmosphère, dans l'amphithéâtre, était studieuse, car on approchait des examens! "L'objectivité, disait le professeur, c'est la logique, la relation de la cause à l'effet! Le scientifique sera sûr si ses passions n'entrent pas en ligne de compte, si sa méthodologie, son expérimentation sont rigoureuses! Sa raison doit fonctionner, nullement son ego! Certes, il ne rejette pas l'instinct, mais, tout comme un joueur d'échecs, il n'avance qu'en étant conscient de ce qu'il fait, après avoir examiné toutes les possibilités! Il observe, décrit, analyse et...  

        _ Excusez-moi, professeur...!"

        C'était la voix de Piccolo! Elle glaça Ratamor! Ce type, enfin cet élève l'exaspérait! Il aurait pu lui reprocher son impolitesse, mais il voulait son cours vivant, qu'on y participât! Il détestait ces leçons atones, à sens unique, que les étudiants ingéraient on ne savait comment! Mais, en même temps, il n'aimait pas la contradiction, qu'on le mît sur la sellette! Il préférait qu'on lui demandât bien plus d'explications et il se plaisait alors à montrer son savoir! Il ne fallait surtout pas qu'il perdît sa position dominante, or Piccolo l'inquiétait, car il était imprévisible!

        Cependant, pour ne pas refroidir ceux qui étaient plus timides et qui désiraient l'interroger, Ratamor répondit: "Oui, Piccolo, je vous écoute!" Avait-il laissé deviner dans sa voix une certaine lassitude? Il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car Piccolo lancé, il ressentit toute l'irritation et même la haine qu'il vouait à ce trublion!   

        Mais Piccolo, lui, était apparemment à dix mille lieues de tout souci et il y allait franchement, presque joyeusement! Prenait-il plaisir à être un bourreau? "Professeur, disait-il, ce que je ne comprends pas, c'est cette absence d'admiration, quand on cherche à comprendre la nature! On reste froid! On s'efforce de ne s'en tenir qu'aux faits et on finit par rejeter la beauté! Elle n'est plus qu'un accessoire, qu'un plaisir de plus comme un verre de vin!

        _ Mais, comme je viens de le dire, le scientifique ne doit s'attacher qu'à sa seule raison! Ses émotions ne peuvent que le gêner et fausser les résultats! Qu'est-ce qu'une science qui ne serait pas matérialiste?

        _ D'accord! Mais la beauté crie! Elle ne cesse de pousser, car sa puissance est infinie! Comment ne pas être émerveillé par le nombre des étoiles, l'éclat d'une fleur, la transparence d'une goutte d'eau? Comment ne pas être admiratif devant les possibilités des animaux, leur constitution? Comment rester de marbre quand on perce la nature des phénomènes, le codage de l'ADN ou l'équilibre de l'Univers!

        _ Mais justement comprendre les lois enlève de la naïveté! C'est le prix de la rigueur!

        _ Mais pourquoi ce ne serait pas le contraire? L'enchantement ne devrait-il pas être amplifié par la richesse du résultat? C'est une question que je me pose souvent: pourquoi si peu sont sensibles à la beauté? Et je me suis aperçu qu'il y avait un lien entre l'ego et l'émerveillement!

        _ Qu'est-ce que vous voulez dire, Piccolo?

        _ Eh bien, imaginez le scientifique qui découvre quelque chose et qui, au lieu d'être "soufflé" par ce qu'il voit, se dit: "Eh! Eh! Les copains vont pas en revenir! Je vais leur en mettre plein la vue! C'est qui le boss? C'est moi!" Dans ce cas, en effet, la beauté est secondaire! Il existerait donc une relation de cause à effet entre notre égoïsme et la capacité d'émerveillement!

        _ Inutile de me singer, Piccolo! Je monte!"

     

                                                                                                                VIII

     

        Sur l'île des fous, Jack Cariou et Amir Youssef travaillaient de nouveau dans les champs. C'était le calme du matin, avec une température agréable et même les gardes en profitaient, ne surveillant que mollement! Les détenus avaient pris l'habitude d'échanger un peu à ce moment-là, entre deux rares coups de pioche!

        "Tu sais, dit Youssef à Cariou, je sors dans un an et j'ai des amis qui m'attendent dehors! On se prépare pour une révolution sociale! On veut faire triompher notre parti, qui n'aura qu'un seul but: la justice! J'ai vu comment tu manœuvrais la Birkel et tu pourrais nous être utile, quand tu auras fait ton temps!

        _ Hum! Je vais sans doute te décevoir, mais je ne crois pas que le remède à l'injustice soit politique!

        _ Ah bon? Mais le système est fait en haut de riches et de profiteurs et en bas de travailleurs qui sont exploités! Toi-même, tu es ici à cause d'une décision politique, d'un abus de pouvoir!

        _ Tu as raison, il y a bien des gens qui gagnent durement leur vie, qui ont peur et qui sont écrasés et il faut les protéger!

        _ Ah! Tu vois! Et il faut donc avoir le pouvoir, pour créer des lois et contraindre les riches! Il faut changer le système!

        _ Dis-moi, Youssef, pourquoi il y a des riches et des profiteurs? Ou autrement dit pourquoi il y a des égoïstes, qui veulent à tout prix se sentir supérieurs?

        _ Ben, parce que le mal existe!

        _ Tu veux dire que le diable existe?

        _ Non, bien entendu! Mais y a des salopards et des gentils!

        _ Tu ne réponds pas à ma question... Pourquoi il y a des salopards et des gentils? Je vais te le dire, c'est que parce l'animal qui est en nous veut se satisfaire! Il veut le pouvoir et le triomphe de son ego! Mais cela est donc valable pour chacun, riche ou pauvre, femme ou homme, car c'est instinctif!

        _ Ben..., possible! Et alors où tu veux en venir?

        _ Ce n'est pas que c'est possible, c'est comme ça! Chacun veut être le chef et c'est pourquoi tu veux aussi le pouvoir! Ce n'est pas seulement par altruisme! Il y a aussi ton ego qui souffre, parce qu'il se sent exploité ou frustré! Et c'est sans fin! Tu vas prendre la place des riches et les pauvres derrière toi vont te traiter toi aussi de riche! La violence sera toujours là! L'histoire l'a maintes fois prouvé!

        _ J' te comprends pas!

        _ Parce que tu ne veux pas me comprendre! Pour ma part, je n'envie pas les riches, car je sais qu'ils ne sont pas heureux! Moi, je le suis, parce que je suis en paix avec moi-même! Alors, pourquoi j'envierais quelqu'un et serais en colère contre lui! C'est contre l'égoïsme qui est en chacun de nous qu'il faut lutter, pour s'en libérer! C'est la seule voie de la paix, qui permet de soulager le malheur d'autrui, de lui donner de l'espoir!

        _ Tu veux rester pépère dans ton coin, c'est ça? Eh bien, moi, je ne me laisserai pas faire! Je vais agir!

        _ Qu'est-ce qu'il y a de plus difficile: se dire qu'on a des ennemis et les vaincre, ou bien se vaincre soi-même, en s'efforçant de se calmer, quand la haine monte en soi? N'est-elle pas dans notre ventre, comme ces racines dans la terre?"

        A ce moment, un des gardes appela Cariou, pour lui dire que madame Birkel voulait le voir...

     

                                                                                                               IX

     

        Cariou suivit le garde et se demanda ce que la directrice lui voulait, car il ne fut pas conduit au cachot! Il se retrouva dans le même bureau, où il avait été accueilli à son arrivée. "Entrez! Entrez! fit la voix étonnamment chaleureuse de madame Birkel. Asseyez-vous, Cariou! Une tasse de thé avec un peu de cake, peut-être?

        _ Mais volontiers! répondit Cariou, qui n'en revenait pas.

        _ Je vais vous préparer ça!"

        Cariou regarda madame Birkel, qui s'affairait et qui avait mis plus de soin dans sa toilette. Elle portait une robe colorée, qui laissait voir une poitrine malheureusement desséchée, mais la directrice semblait ne pas s'en rendre compte, d'autant qu'elle s'était maquillée!

        "Voilà, voilà!" fit-elle en déposant devant Cariou une tasse fumante et une part de gâteau! Cariou n'avait pas été à pareille fête depuis longtemps et il commença à se régaler, tandis que la directrice passait légèrement derrière son bureau. "J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, reprit-elle, vous  êtes libéré! On vient vous chercher aujourd'hui même!"

        La surprise fut totale pour Cariou, comme si on lui avait dit qu'on l'aimait! "Je ne savais pas que vous aviez des relations, Cariou, poursuivit madame Birkel, et pas n'importe lesquelles! L'ordre de vous élargir a été donné par les plus hautes instances de la Tour du Pouvoir! Vous connaissez donc ceux qui nous dirigent, Cariou?"

        L'expression de la directrice était devenue admirative, avec une note intéressée, sucrée dans l'allongement du nez! "Oui, j'ai eu affaire à Dominator une fois!" répondit Cariou qui reposait sa tasse et qui maintenant s'amusait! La directrice ouvrit des yeux ronds! "Vous savez, fit-elle d'un air faussement modeste, que je ne fais ici que mon devoir! Mon travail est difficile et mes moyens limités! Mais enfin je m'efforce de donner le meilleur et je veille à ce que chacun suive mon exemple, afin que cet établissement soit le mieux tenu! Je ne me plains pas, car je sais où est ma place! Le travail seul me guide, comme vous avez pu le voir...

        _ Bien sûr...

        _ J'espère que vous saurez représenter ma situation, auprès de vos relations, si jamais elles se montrent curieuses à mon égard..."

        "Nous y voilà!" pensa Cariou. "Quant à vous Cariou, je ne peux que déplorer votre départ précipité! Car vous m'avez sans doute mal jugée en maintes occasions!

        _ Mais non...,  répondit Cariou, qui attaquait goulument un morceau de cake!

        _ Sachez cependant que, si à l'occasion je fais preuve de dureté, c'est pour accomplir ma mission! J'aimerais que tous mes détenus deviennent des hommes, dignes, responsables, laborieux et avec vous, Cariou, j'avais beaucoup à faire! Vous avez pris la mauvaise habitude de n'en faire qu'à votre tête et dans la vie il n'y a pas que le plaisir!"

        "Ces gens-là, se dit Cariou, ne doutent de rien! Ils vous demandent un service, d'intervenir pour eux, mais il faut en plus qu'ils satisfassent leur haine, qu'ils vous enfoncent malgré tout! Ils s'essuient doublement les pieds sur votre personne et ils avaleraient la Terre comme un petit pois! Car leur appétit est sans bornes! Ils n'ont aucune honte, aucune conscience, tellement ils s'adorent et sont pleins d'eux-mêmes!"

        "Madame Birkel, coupa Cariou, je vous ai déjà dit ce qui est, à mon sens, le véritable travail! Ce n'est surtout pas se faire valoir! Ce n'est même pas assurer sa subsistance! Mais c'est lutter contre son égoïsme, pour respecter les autres! Là oui, on est dans la cour des grands! Or, à quel moment acceptez-vous d'être humble, de ne pas savoir, de ne plus être le centre d'intérêt? Tous les autres doivent vous obéir, guetter le moindre de vos désirs, car il en va de leur santé! Vous contrôlez chacun, avez tout pouvoir sur lui! Et tout cela pour votre plaisir! pour que vous jouissiez de votre importance, de votre puissance! Et vous parlez de pauvreté, de renoncement, de morale? Mais vous êtes l'hypocrisie faite femme, madame Birkel!

        _ Espèce de sale petit connard! Je ne m'étais pas trompée sur vous, Cariou! Vous êtes la lie de la lie! Si ça ne tenait qu'à moi, il y a belle lurette qu'on aurait retrouvé votre corps dans la vase de l'île!

        _ Attention, madame Birkel, répliqua Cariou d'une voix suave, je pourrais mal vous servir auprès de mes relations...

        _ Mais faites ce que vous voulez, sale rat puant! Vous croyez que j'ai besoin de vous? Je suis arrivée toute seule, vous m'entendez! Je viens d'une famille où il n'y avait que des garçons et dès le début, j'ai dû apprendre à me faire respecter! Vous n'êtes qu'une larve, Cariou!"

        La directrice fulminait, son visage était rouge, sa colère immense et Cariou appréciait le spectacle, en connaisseur!

     

                                                                                                            X

     

        Quand les autres détenus apprirent la libération de Cariou, ils lui apportèrent des messages pour leurs proches et Youssef pour un des membres de son parti! Cariou se chargea volontiers de toutes ces commissions et il quitta sans regrets l'île des Fous, car il ne voyait pas de solutions avec madame Birkel! L'une des raisons de cette impasse était sans nul doute le fait que Cariou était un prisonnier et qu'il ne pouvait donc pas prétendre au savoir et à l'équilibre!

        La traversée se passa sans encombres, pour ainsi dire, entre des bancs de plastique et des zones plus libres, ce qui laissa le temps à Cariou pour s'interroger sur le motif de sa libération! L'ordre venait de la Tour du Pouvoir et donc de Dominator, mais pourquoi voulait-il revoir Cariou? Il y avait de quoi rêver devant le cours des événements, car même le mal sert au bien!

        A l'arrivée, les deux armoires à glace de Dominator attendaient Cariou sur le quai et il les salua d'un joyeux: "Mais c'est Laurel et Hardy!" L'un des costauds se planta face à Cariou et lui répondit: "Le patron veut te voir, c'est entendu! Mais il n'a pas précisé en combien de morceaux, compris?" Cariou opina, car il était heureux d'avoir retrouvé la liberté!

        On monta dans l'autociel et on survola la ville, qui se dressait grise et puissante. Mais soudain des voyants dans l'habitacle signalèrent une panne et on dut atterrir en catastrophe! "C'est pas vrai!" s'écria l'un des malabars, quand tout le monde fut sorti du véhicule.

        _ Attends, j'appelle une autre voiture!" dit l'autre, mais il n'y avait pas de réseau! 

        On se rendit compte alors qu'on était dans un quartier désert: il n'y avait ni piétons, ni circulation! La rue semblait abandonnée, entre des entrepôts, et elle avait un aspect sinistre! "On cherche sa maman? fit une voix derrière le trio et il se retourna vers une jeune femme, à l'allure agressive! Elle avait le crâne quasiment rasée et ses vêtements étaient militaires, comme si elle avait voulu nier toute féminité!

        "Ben, la souris, tu pourrais être un peu plus polie!" répliqua l'un des costauds. La femme eut un sourire en forme de grimace, puis elle dit: "Un gros tas, comme toi, ne mérite que de la merde!" Il y eut un silence, puis le malabar s'avança, mais il fut frappé par une décharge électrique! Il s'écroula et la suite fut confuse! D'autres femmes surgirent d'une ouverture et se ruèrent à l'attaque! Le deuxième costaud reçut le même traitement et on assomma Cariou!

        Quand il se réveilla, il était ligoté dans un entrepôt, à côté de ses gardiens, encore inconscients! "Eh! cria une femme, y en a un qui émerge! C'est le baisable!

        _ Vas-y! Profite s'en! fit une autre. Monte-le!"

        Elles éclatèrent de rire et elles étaient là, un dizaine, toutes avec des tenues guerrières! "Minute, les filles! coupa celle qui avait l'air d'être la chef. D'après les téléphones, celui-ci s'rait comme nous, une victime! Il vient d'être libéré de l'île des Fous!"

        Cette annonce amena un peu de compassion sur les visages et la chef s'approcha de Cariou, avant de lui trancher ses liens! Puis, elle l'amena vers la sortie: "Ecoute, tu peux partir! dit-elle. Mais ne reviens jamais ici, car tu n'aura pas de deuxième chance!

        _ Qu'allez-vous faire des deux autres?

        _ On va les châtrer! cria une femme derrière.

        _ On fait la guerre aux mecs! reprit la chef. On ne veut plus de leur pouvoir et on s'ra sans pitié! Allez va-t-en!"

        Cariou ne répondit rien, c'était inutile et il retrouva l'air libre. "La haine et la saleté! Voilà ce qui domine RAM!" se dit-il.

     

                                                                                                         XI

     

        Cariou ne pouvait pas rentrer chez lui, sans avoir prévenu Dominator, car sinon la disparition des deux gardiens lui serait imputée! Il prit donc un transport en commun, jusqu'à la Tour du Pouvoir. Au pied de celle-ci, il y avait une importante manifestation, très colorée, faite de jeunes surtout et qui semblaient totalement soumis à l'autorité de quelques animateurs, comme on peut l'être pour un exercice de gymnastique ou lors d'une fête de colonies de vacances!

        Cariou s'étonna encore de l'instinct grégaire des hommes, comme s'ils avaient peur de leur individualité! Pourtant, le motif de la manifestation était la liberté sexuelle, mais il fallait voir là encore un désir de se développer, quoique scolaire et manipulable! C'était la "lumière" qui malgré tout cherchait son chemin, bien qu'elle fût entraînée par une domination souterraine!

        Dans la Tour du Pouvoir, les difficultés commencèrent pour Cariou, car on n'approchait pas de Dominator "comme ça"! Il fallut rencontrer des intermédiaires et les convaincre à chaque fois de faire remonter le nom de Cariou un peu plus haut! Mais enfin Dominator accueillit l'ancien prisonnier de l'île des Fous, en s'écriant: "Bon sang, Cariou, où sont mes hommes?"   

        Les yeux de Dominator s'ouvraient à mesure que Cariou faisait son récit, puis il explosa: "Partout, la société est en train de céder! Chacun tire la couverture à soi! La violence est reine! Vous avez vu ces guignols en bas! Il se croient dans une cour de récréation! Cette ville devient ingouvernable!

        _ Plus la situation est inquiétante et plus les extrêmes y trouvent leur compte! répondit Cariou. On ne veut pas réfléchir, s'ouvrir! Au contraire on se ferme, dans un réflexe égoïste! On laisse aller sa haine, on n'essaie pas d'aimer! Ceci dit, vous n'avez pas montré le bon exemple!      

        _ Comment?

        _ Vous-même, pour vous sentir en sécurité, vous avez voulu tout contrôler, d'où vos purges! Or, on ne guérit pas de la peur par la tyrannie! Car c'est bien la peur qui provoque la haine et les révoltes!

        _ Je ne vous aime pas, Cariou!

        _ Ah! Ah! Quoi d'étonnant? Sachez qu'on me déteste dès que je demande de la nuance, de voir plus loin que son égoïsme! Tout ce que "l'enfant" veut, c'est la satisfaction de ses pulsions!

        _ Hum! C'est bien à propos d'enfants que je vous ai fait venir... Car il y en a de drôles, si on peut dire, qui survolent la ville grâce à leurs bulles! Vous les appeliez comment déjà?

        _ Les enfants Doms, car ils sont issus d'une domination extrême, créée par la peur justement!

        _ Ouais, eh ben, ces gosses sont devenus dangereux! Rien ne les arrête! Ils sont capables de tout! Ils sont imprévisibles et asociales! Ils ne veulent pas travailler notamment! C'est comme si des petites bombes flottaient dans l'air!

        _ Et vous voulez que je fasse quoi?

        _ Que vous vous en occupiez! Vous semblez les comprendre et il faut les neutraliser!

        _ Le problème est complexe, plus profond que vous ne l'imaginez, car il s'agit avant tout de les rassurer, ce dont vous avez été incapable vous-même! En tout cas, il faut me laisser les coudées franches et je ne veux pas revoir vos hommes dans les parages!

        _ Très bien, mais nous restons en contact, car il y a urgence!"

     

                                                                                                              XII

     

        Il y eut des retrouvailles chaleureuses entre les membres de l'OED! Chacun raconta sa petite histoire et on fut surtout intéressé par le travail de Macamo, car Sullivan, le patron d'Adofusion et ancien enfant Dom lui-même, s'améliorait, s'apaisait, était plus conscient au fil de ses passages dans le Metavers! On avait là assurément l'une des solutions pour lutter contre les enfants Dom et espérer une meilleure cohésion de la société!

        La tâche d'Andrea Fiala était tout aussi importante, mais elle visait un public plus mûr, qui lisait pour approfondir sa réflexion, ce qui donnait lieu à un changement profond, quasiment souterrain et qui s'étalait dans le temps! Quant à Cariou, il raconta sa détention, sous les airs graves de Fiala et Macamo, et bien entendu il leur parla longuement de madame Birkel, puisqu'elle était une enfant Dom, qui s'était figée grâce à l'autorité de son poste!    

        "C'était le soir de Noël! expliqua Cariou qui s'étonnait toujours de la façon de faire des Doms. Evidemment, le réfectoire était excité, car il avait droit à un menu spécial! Pourtant, il a vite déchanté, car les plats ne venaient pas! Ils étaient sous le commandement de madame Birkel, qui ainsi faisait sentir tout son pouvoir! Quand enfin on mangea, on n'était déjà plus enthousiaste! Il n'y a pas eu de communion et quand madame Birkel est passée entre les tablées, pour recueillir quelques compliments  sur la cuisine, elle n'a rencontré qu'un silence pesant!

        Il y eut tout de même un détenu qui s'est levé, en la remerciant, mais la Birkel l'a parfaitement ignoré!

        _ C'est pas vrai! fit Andrea.   

        _ Si! Mais c'est son orgueil qui veut ça! Il est comme le sable qui boit de l'eau, sans traces!

        _ Mais cette femme vit dans un enfer! s'écria Macamo. Elle n'est jamais contente!

        _ Oui et non, répondit Cariou. Si c'était si terrible que ça, elle changerait, non? Mais les amis, moi, je vais faire un tour! J'ai besoin d'éprouver ma liberté!"

        Cariou marchait déjà depuis un certain temps, quand les immeubles autour commencèrent à se tordre et à tourner, comme un disque stroboscopique! Cela avait un effet aspirant, quasiment irrésistible, et pour ne pas être emporté, Cariou dut bander son esprit! Il parvint, grâce à sa force psychique, à remettre les choses dans l'ordre et de nouveau devant lui, la rue s'anima normalement!

        Bien entendu, il venait de subir l'attaque d'un enfant Dom et il ne pouvait en être autrement! Ils étaient partout et d'ailleurs, Cariou distinguait celui qui le menaçait: il était dans sa bulle, à mi-hauteur des immeubles! A cet instant, encore une fois, la rue se contracta et ce fut l'asphalte lui-même qui se tortilla, tel un tire-bouchon, mais le but était le même: captiver l'attention, asservir celle-ci et soumettre l'autre!

        Ainsi, l'enfant Dom se nourrissait, se déplaçait en se sentant le maître, le centre de tout! Ainsi il échappait à l'angoisse! Mais c'était une manière de faire monstrueuse, impossible pour l'ensemble! Il fallait que l'enfant Dom trouvât lui-même un équilibre, sans vouloir dominer tout le monde! Cariou fit encore un effort et rétablit la normalité! La rue reprit son visage habituel et Cariou ne faisait que protéger son indépendance: il n'était nullement l'agresseur!

        Bien au contraire, il n'aspirait qu'à suivre ses pensées, mais c'était justement cette liberté qui inquiétait l'enfant Dom et produisait son attaque! Mais celui qui était juste au-dessus changea brusquement d'attitude! Sa bulle vint atterrir aux pieds de Cariou et disparut! L'enfant Dom était à nu, pour ainsi dire, et il toucha légèrement Cariou, du bout des doigts! Ce fut un geste très fugitif, car l'enfant Dom, comme honteux de lui-même, prit la fuite en courant!

        Cariou était saisi: cela avait été si inattendu! Il en éprouvait cependant une douce satisfaction, car comment expliquer ce qui venait de se passer, sinon en considérant que Cariou représentait la paix, puisqu'il n'avait pu être vaincu! Cela voulait aussi dire que Cariou avait raison depuis le début: les enfants Doms étaient créés par la peur et lui Cariou avait appris à dominer cette peur! Seule la vérité permettait ce tour de force!

  • Les enfants Doms (troisième partie)

    Dom12 1

     

     

     

                                     TROISIEME PARTIE    

                                          LA LUMIERE

     

                                                I

     

        Sur l'île des Fous, un combat titanesque avait commencé! Madame Birkel s'acharnait sur Cariou! Elle ne supportait pas qu'il lui tînt tête! Elle était outrée, scandalisée par cette résistance, alors qu'elle avait maté tous les autres détenus, ses enfants comme elle les appelait! Elle avait donc décidé de ne plus lâcher Cariou! Elle était tout le temps sur son dos et lui imposait à chaque instant des corvées!

        Même les autres prisonniers trouvaient qu'il y avait là quelque chose de spécial! Ils ne comprenaient pas bien pourquoi, mais il était visible que la directrice était particulièrement remonté contre Cariou! Aussi, certains le méprisaient, le jugeaient bête, car pour eux il suffisait de jouer le jeu, de paraître obéir aux règles et ainsi on avait sa "petite vie", on arrivait à satisfaire quelques plaisirs! Le rapport de force avec l'autorité ne pouvait qu'être désavantageux!

        De son côté, Cariou n'agissait pas délibérément! Il aurait donné n'importe quoi pour retrouver sa tranquillité! Mais c'était plus fort que lui: tout son être se révoltait contre l'égoïsme, l'injustice de madame Birkel! Il semblait d'une autre dimension, comme s'il portait quelque chose dont il ignorait lui-même le poids, la puissance! Il s'en sentait même encombré et s'en excusait presque, ce qui avait le don de redoubler la fureur de la directrice, parce qu'elle percevait obscurément une certaine innocence!

        On était au réfectoire et un des ces jours où madame Birkel avait de l'entrain et elle voulut humilier en public Cariou! Sa sournoiserie pétillait et elle imposa le silence, avant de déclarer: "Il y a parmi vous des cochons, qui jettent leurs petits pois par terre et même leur tranche de jambon! Mais Cariou va nettoyer tout ça! Il est normal que ce soit le chef des cochons qui s'en occupe! Cariou, allez donc chercher un balai et une pelle, à la cuisine! Et on va commencer par ces petits pois que je viens d'écraser sous ma chaussure!"

        Cariou se leva et fit comme on lui avait dit! Quand il revint, avec le matériel, il ne put s'empêcher de demander tout haut: "Mais enfin, madame, de quoi avez-vous peur?" Cette question figea la directrice, de sorte que tout le monde en prit conscience! "Mais de quoi parlez-vous? s'écria madame Birkel! Peur? Vous croyez que j'ai peur de vous, Cariou? Sachez que je n'ai jamais peur et encore moins de vous que d'un autre!

        _ Madame, si vous étiez en paix avec vous-même, si vous étiez heureuse, vous n'aurez que pitié de moi, à cause de mes erreurs, de ma bêtise! Vous n'auriez nul besoin d'être agressive, voire violente!"

        Il y avait chez Cariou une sorte d'autorité dont on ne savait d'où elle venait et qui exaspérait au plus haut point la directrice! Elle explosa donc: "Mais... mais pour qui vous vous prenez? Espèce de morveux! Monsieur le donneur de leçons! Je vais vous dresser, moi!"

        Cela fut dit avec une telle rage que même les autres détenus sentirent la justesse des propos de Cariou! Il y eut une gêne générale, qui conduisit la directrice à observer les visages autour d'elle et elle frémit: comme ceux-ci étaient laids, grossiers, hostiles! Oui, elle avait peur du monde qui l'entourait! Elle en éprouvait même une crainte viscérale, une terreur et c'est pourquoi elle haïssait tant Cariou! Car elle se protégeait des autres, par la domination qu'elle exerçait sur eux, comme un dompteur contrôle ses fauves, et Cariou menaçait, enfonçait, détruisait ce pouvoir!  

     

                                                                                                           II

     

        Le duc de l'Emploi aimait à faire son tour dans RAM! Il était salué par la plupart, qui le connaissait et le craignait! Il disait bonjour lui aussi, heureux de son importance et de participer au succès de la cité! Ce jour-là l'accompagnait monsieur Nuit, le promoteur et le directeur de chantiers, celui qui rêvait d'une cité nouvelle, s'étendant sur la mer!

        Monsieur Nuit et le duc de l'Emploi s'entendaient à merveille, car ils avaient besoin l'un de l'autre! Grâce au duc, monsieur Nuit obtenait des marchés et créait des emplois, ce qui augmentait la puissance du duc! Ils étaient dans une vaste autociel et goûtaient les joies de la vie, quoique monsieur Nuit fût moins connu, plus dans l'ombre, ce qui était nécessaire pour les affaires...

        "Mais qu'est-ce que...? s'écria le duc, qui découvrait les bulles volantes des enfants Doms.

        _ Vous ne les aviez pas remarqués? s'étonna monsieur Nuit. Ce sont des jeunes... qui ne veulent pas travailler!"

        En effet, le duc voyait que les enfants Doms ne lui accordaient aucune attention, comme s'il n'existait pas, ce qui le choquait profondément et le fâchait! Des bulles passèrent même si près et à pleine vitesse que l'autociel du duc dut virer brusquement et ses passagers perdirent l'équilibre! "Bon sang! cria le duc. Mais enfin comment vivent-ils, s'ils ne travaillent pas?" Monsieur Nuit haussa les épaules: "Parents, allocs? Allez savoir!"

        Le duc fronça les sourcils et prit un air méchant: "Il faudra bien qu'un jour ils sentent ma poigne! dit-il.

        _ Sûrement! répondit monsieur Nuit, alors qu'il avait repris une coupe de champagne.

        _ Eh bien, on va leur en faire voir tout de suite! Il vaut mieux qu'ils sachent dès maintenant qui est le maître!"

        L'autociel du duc pouvait se transformer en vaisseau de guerre et du blindage recouvrit lentement ce qui avait été la carrosserie! "J'ai là de très bonnes fusées, fit le duc, et celle que j'utilise le plus souvent porte le mot Licenciement!" Il visa la bulle d'un enfant Dom et appuya sur un bouton. La fusée partit aussitôt et alla toucher sa cible, mais il ne se passa rien!

        "C'est bizarre, lâcha le duc! D'habitude, l'effet est immédiat! Le monde s'écroule et l'individu court aux toilettes!

        _ Mais ces jeunes ne travaillent pas, expliqua monsieur Nuit, et ils sont donc indifférents au chômage!

        _ Vous avez raison! Il faut quelque chose de plus fort! Une fusée Pauvreté devrait faire l'affaire! Je n'ai encore jamais vu quelqu'un en sourire!

        _ Eh! Eh!"

        La deuxième fusée en effet fit éclater la bulle de l'enfant Dom, mais alors sa réaction fut atroce! Il se tordit de douleur, comme si on l'égorgeait! Son cri fut sinistre et glaça à la ronde! Ils furent si touchés que le duc et monsieur Nuit préférèrent disparaître sans tambour, ni trompettes!

        Le soir, le duc rentra chez lui et il habitait tout le dernier étage d'un immeuble, avec de vastes pièces autour d'une piscine! Mais il découvrit un véritable saccage! Sa femme était ligotée et avait été violentée! Il la délivra et appela les secours! Partout régnait un indescriptible désordre et on avait souillé la piscine!

        On avait notamment écrit sur un mur: "Touche pas à ma bulle!!" et pour la première fois peut-être, le duc de l'Emploi eut peur!

     

                                                                                                            III

     

        Archos était un architecte en vogue de RAM! Il avait un cabinet très moderne, un cube lumineux qui témoignait de l'esprit créatif de son auteur! Archos voyait grand et il s'arrangeait pour qu'on lui confiât les projets les plus importants! Il parlait de "l'intégration" de la matière dans l'espace, de la "réverbération" des façades, d'immeubles en quasi "lévitation" ou d'intérieurs qui n'en étaient pas, mais au final ses "barres" de béton continuaient à masquer le ciel!

        Pour l'heure, il dégustait des pistaches, en écoutant d'une oreille distraite ceux qui, tout comme lui, avaient été appelés pour un réunion informelle, dans la Tour du Pouvoir! Il y avait là Dominator bien sûr, mais aussi le duc de l'Emploi et monsieur Nuit! Le sujet, c'était ces drôles de jeunes, dans des bulles et qui ne voulaient pas travailler! Chacun avait l'air inquiet!

        "Ils ont... ils ont tout bousillé chez moi! criait presque le duc! Ils ont... ils ont terrorisé ma femme! Ils l'ont humiliée! Co... comment est-ce possible? Qui sont-ils? Qu'est-ce... qu'ils veulent? Faut bien travailler dans la vie!

        _ Certainement! concéda Dominator.

        _ Des chefs de chantier me disent qu'ils ne trouvent personne à embaucher! On va vers des problèmes sans nom! rajouta monsieur Nuit.

        _ Je veux la peau d' ces fumiers! martela le duc. Il faudra bien un jour qu'ils me supplient, s'ils veulent bouffer!

        _ Mais la société ne les intéresse pas! coupa Archos qui mâchouillait. Ils s'en tapent!

        _ Comment ça, ils s'en tapent? répliqua le duc. Faut bien vivre en société, non? Qu'est-ce qu'il y a d'autre?

        _ C' que je veux dire, c'est qu'ils ont l'impression qu'on les a trahis et qu'on vaut donc que dalle!

        _ Tu peux être plus clair?

        _ Ben, regardez comment le monde est devenu! expliqua Archos, qui reprit des pistaches. Regardez dehors comme c'est pollué! La mer charrie son plastique et le ciel nous cuit ou nous verse des seaux de glace! Pour eux, y a plus d'espoir! Alors pourquoi ils s' fouleraient!"

        Les propos d'Archos furent suivi d'un silence... "Et qu'est-ce qu'on leur propose en échange? reprit l'architecte. Rien, sinon nos appétits! Ils voient qu'on pense qu'à s'enrichir!

        _ Eh! Mais t'en croques aussi!

        _ Bien sûr! Mais ils disent que puisque les autres ne sont intéressés que par leur gueule, pourquoi n'en feraient-ils pas autant? Et ils n'ont pas tout à fait tort, rajouta Archos qui avala des pistaches! S'ils s'occupent pas d'eux, qui le fera?

        _ Mais ils sont fermés, coupés du monde!"

        Archos haussa les épaules... "Mes gars me disent que ça sent pas bon! précisa monsieur Nuit. Il paraît que les syndicats sont sur les dents et prêts à mordre! Vous savez comme moi que l'inflation est galopante, alors pas question de réformes! La situation est explosive, bien plus qu'on ne le croit!"

        Dominator ferma les yeux... "Y peut-être quelqu'un qui pourrait nous aider, lâcha-t-il. Un drôle de type... Je l'ai reçu ici même... Un certain Cariou, si mes souvenirs sont bons... Il appelait les jeunes dans leur bulle des enfants Doms! Je n'ai pas très bien compris pourquoi..., mais lui avait l'air de savoir parfaitement de quoi il retourne! Il avait d'ailleurs monté une petite organisation, pour justement combattre ces enfants Doms!

        _ Eh bien voilà! fit le duc. Qu'est-ce qu'on attend pour convoquer cet homme et lui demander ce qu'on peut faire?

        _ Je l'ai envoyé en prison!" avoua Dominator et les autres regardèrent au plafond!

     

                                                                                                                 IV

     

        Le petit groupe se dispersa, mais Dominator et le duc de l'Emploi restèrent ensemble. "Je vous ai demandé de ne pas partir, expliqua Dominator au duc, car j'ai quelque chose à vous montrer! Venez avec moi!"

        Les deux hommes empruntèrent un escalier dérobé et arrivèrent dans une vaste pièce, juste sous le toit et qui était plongée dans une certaine pénombre. "Mais je croyais que c'était votre bureau le dernier étage! fit le duc.

        _ Mes baies forment un trompe-l'œil, qui donne effectivement cette impression! C'est fait exprès, pour qu'on ignore l'existence de cette pièce!

        _ Voilà bien du mystère!" répondit le duc, qui s'avança.

        Il y avait un objet étrange devant lui et il s'en rapprocha... C'était une stèle qui portait, sous un couvercle, un nuage rose et scintillant! On eût dit des éclats de mica, doués de vie! "Qu'est-ce que c'est? demanda le duc.

        _ L'ancien maire! répondit laconiquement Dominator.

        _ L'ancien mai... Hi! Hi! Mais il est mort y a plus de dix ans!

        _ Mais c'est bien lui tout de même! Il n'a plus son enveloppe corporelle évidemment, mais nous avons pu télécharger le contenu de son cerveau! Le voilà immortel!

        _ C'est une blague?

        _ Pas du tout! Nous sommes désormais capables de réaliser cela, grâce aux nanotechnologies!"

        Le duc ne disait rien, il était stupéfié! "Ecoutez, reprit Dominator, depuis toujours la technologie a évolué avec nous et il est maintenant temps de s'allier complètement avec elle! N'êtes-vous pas déçu par la vie? Ne ressentez-vous jamais l'ennui, la dépression? Ne sommes-nous pas prisonniers de nous-mêmes, de nos limites? Nous voulons vaincre, mais la mort est déjà là! Nous répétons toujours les mêmes choses!"

        Il y eut une pause, puis Dominator reprit: "Pour ma part, je suis las, fatigué! J'ai besoin d'un nouvel espoir, d'un renouveau, d'une fraîcheur à l'échelle du cosmos! Et je crois que je l'ai trouvée: elle s'appelle le posthumain!

        _ L'alliance de homme avec la machine! L'homme à moitié machine? Vous parlez de la technologie comme si elle avait une vive propre!

        _ Ecoutez, cette planète est foutue! C'est mort, ça reviendra pas comme avant! Au contraire, ça va empirer, car nous sommes toujours plus nombreux! Il faudra donc bien partir, trouver un nouveau monde, mais on ne peut pas voyager dans l'espace tel que nous sommes! La solution, c'est celle-ci!"

        Dominator désigna le nuage brillant, qui sembla s'animer! "Mais il parle? Il nous entend?" demanda le duc. A cet instant, un écran s'alluma, où le duc put lire: "Rejoignez-nous, old chap!

        _ Vous voyez, c'est bien lui! fit Dominator. Il a toujours eu ce genre d'humour!"

     

                                                                                                                     V

     

        L'enfant Dom était de nouveau au bord du ruisseau, assis à coté du Magicien. "Vous savez, lui dit-il, je me demande si je suis assez bien, si je ne pourrais pas en faire plus! Je me sens sale, inutile! Je suis inquiet à vrai dire! Comment savoir si on donne le meilleur?" Le Magicien ne répondit pas, mais soudain le paysage changea! L'enfant Dom était sur une plage et une vague vint mouiller son pantalon par en dessous!

        "Mais qu'est-ce c'est?" s'écria l'enfant Dom et il se releva promptement, en constatant les dégâts "Bon sang, elle est bien froide! Encore un de vos tours!" fit-il au Magicien, qui lui était resté au sec!

        "Mais où on est ici?" se demanda l'enfant Dom, qui regarda autour et qui finit par s'approcher de l'eau. Les vagues étaient d'un vert translucide et elles charriaient des brins noirs de goémon! Elles rangeaient aussi des laminaires, comme si elles les poussaient de la bouche et les grandes algues rutilaient!

        L'enfant Dom respira, car il y avait là une impression de fraîcheur intense et un parfum d'iode lui remplit les narines! A côté, quand la mer se retirait, de petits oiseaux pépiaient et picoraient nerveusement le sable humide! Ils étaient attendrissants et magnifiquement agiles, car ils évitaient chaque vague avant de se reposer! C'était une masse grouillante, pleine de vie!

        Le vent forcit davantage et le ciel était maintenant comme du plomb! Du sable d'une blancheur extraordinaire était emporté et formaient comme des chevelures qui couraient sur la plage! "On dirait que le temps s' gâte!" cria l'enfant Dom, mais c'est tout ce qu'il put dire! Ses joues étaient la proie de milliers de piqûres et le vent retentissait maintenant à ses oreilles, telle une tôle qu'on froisse!

        C'était un aboiement qui rendait sourd et l'enfant Dom dut se retourner, dos au vent, car il ne pouvait même plus respirer! Mais alors le souffle le poussa, ainsi qu'il ne serait pas allé assez vite! On le pressait et il n'était plus le maître, c'était les éléments!

        L'enfant Dom s'efforça tout de même de rester debout, car il voulait contempler le spectacle ahurissant qu'il avait devant lui! La mer était devenue folle! Elle avait l'air de ne plus savoir où donner de la tête! Elle noyait rageusement des galets, donnait des coups de hache avec ses rouleaux ou encore entrait en ébullition, mais surtout elle explosait au contact des rochers et sa gerbe qui étincelait révélait toute sa colère!

        Il y avait là une force inouïe, qui semblait inépuisable, qui saoulait, qui hébétait! Au-dessus, des goélands planaient, comme ancrés dans le vent et on eût dit qu'ils étaient plongés dans un rêve! L'enfant Dom, face à une telle violence, une telle démesure, ne put s'empêcher de rire!

        "Dire que je me tracasse! lança-t-il au magicien. C'est incroyable!" Il était plein de vigueur, de jeunesse et il avait oublié ses soucis!

     

                                                                                                                  VI

     

        Andrea Fiala vivait toujours dans la clandestinité et continuait à écrire... C'était son travail et elle se pencha sur le manque de cohésion de RAM! En effet, de plus en plus nombreux étaient ceux qui pensaient être les victimes de complots, de vastes machinations et qui de ce fait niaient la vérité la plus évidente, les faits les plus probants, persuadés qu'ils étaient qu'on voulait les tromper! Il était impossible de les ramener à la raison, malgré les preuves, et cela donnait une société haineuse, imprévisible, violente, toujours au bord de la rupture! Comment expliquer une telle obstination dans l'erreur?

        "Il existe deux aspects du problème, écrivit Andrea, le premier, c'est que les gouvernements n'ont plus d'idées et qu'ils paraissent agir au jour le jour! Ils semblent dépourvus de lignes directrices et ils prêtent donc le flanc à la suspicion, au doute et même au mépris! On voit volontiers l'autorité comme incapable, travaillant seulement pour ses intérêts et formant un monde clos, organisé, constitué de profiteurs! Le pouvoir est désincarné: il n'est pas fait d'hommes qui espèrent ou qui souffrent, mais il est le "mal" à l'œuvre, ce qui est extérieur, hostile!

        On l'a déjà dit, mais la liberté effraie et le premier réflexe est de se fermer, de renforcer ses certitudes et donc sa domination! Ce que l'on croit doit prévaloir et ainsi le monde tourne autour de nous! C'est le sentiment de notre supériorité qui nous guérit de l'angoisse! Mais c'est pourquoi aussi nous ne cherchons pas à connaître, de peur de devoir nous remettre en question! Nous n'avons aucune souplesse pour cela! Au contraire, nous sommes si anxieux que la moindre contrainte nous conduit à l'agressivité! 

        Nous créons par conséquent des bulles, nous ne nous ouvrons pas et nous ramenons tout à nous-mêmes! Ce qui ne va pas dans notre sens est forcément mauvais! Nous combattons des fantômes, des créatures de cauchemars! Nous inventons des actions souterraines, car nous sommes incapables d'accepter la réalité telle qu'elle est! La simplicité, la clarté nous sont odieuses! Car elles nous obligent à regarder hors de notre bulle, alors que nous sommes contractés par la peur!

        L'idée d'un complot, d'une menace somme toute nous protège! D'imaginer un monde commandé par le mal nourrit notre crainte et nous évite l'effort de la surmonter! Nous préférons rester immatures plutôt que de nous offrir, en toute confiance! Nous ne quittons pas notre chambre d'enfant! Nous voulons des monstres sous notre lit, car nous avons horreur du vide, comme du silence!

        Nous ne voyons pas que c'est vain! Nous nous obstinons tel le bébé! Nous gardons nos haines, notre tristesse, notre nuit! Nous refusons le bonheur! Nous ne voulons rien lâcher et c'est ce que nous nommons courage! Nous mourons pleins de désespoir, craintifs ou dégoûtés! Nous ne voulons pas aimer! Nous nous aimons trop pour cela!

        Il existe pourtant un bon indicateur de la vérité! Car elle n'a pas peur, sinon elle ne serait pas la vérité! Elle est donc sereine! Au contraire, le mensonge se trahit par son énervement, son irritation, sa violence et sa haine! C'est sa peur qui le pousse!"

  • Les enfants Doms (XXXIV-XXXVIII)

    Dom12

     

     

     

     

     

     

                                       XXXIV

     

        L'enfant Dom était de nouveau assis en compagnie du Magicien, au bord du ruisseau. Le Magicien ne disait rien et paraissait las et triste, et l'enfant Dom n'osa pas le déranger. Il s'intéressa plutôt au fond pailleté de l'eau, qui s'illuminait sous les flèches oranges des rayons qui la traversaient! "Mais, mais on dirait de l'or! ne put-il s'empêcher de s'écrier.

        _ C'en est bien! répondit le Magicien.  

        _ Mais, mais on pourrait le prendre! On serait riche!

        _ Non, il y en a trop peu, ce ne serait pas rentable!

        _ Ah..."

        Le silence revint et l'enfant Dom fixa de la vase, accrochée à des branches noircies et qui flottait dans le courant... "On dirait des étendards, lâcha-t-il, comme s'il y avait par là un royaume!

        _ C'est le cas! Mais tiens-toi prêt, car la voilà!

        _ Hein? La voilà, qui ça?"

        Même s'il ne comprenait pas ce qui se passait, l'enfant Dom imita le Magicien, qui s'était levé, mais alors qu'il s'essuyait les fesses, il fut brusquement poussé par le Magicien et tous deux atterrirent sur une feuille morte!

        "Bon sang! cria l'enfant Dom. J'ai cru qu'on faisait le plongeon! Ah! Ah! Nous sommes sur une feuille, au milieu de l'eau! Notre taille a été réduite!

        _ C'était nécessaire, pour que tu comprennes le royaume que je veux te montrer!"

        A cet instant, la feuille, qui était toute d'or, en heurta d'autres, entièrement grises et qui s'étaient amassées, ne pouvant aller plus loin! Sous le choc, les deux hommes tombèrent à genoux, mais la feuille parvint à contourner l'obstacle et à reprendre sa course!

        " Eh! Mais nous allons à une vitesse! s'écria de nouveau l'enfant Dom! Jamais je n'aurais imaginé le courant aussi rapide!" la berge en effet défilait, mais soudain des Gerris montèrent à bord! "Contrôle s'il vous plait! dit le Gerris le plus grand.

        _ Hein? Quoi? fit estomaqué l'enfant Dom.

        _ Vous avez vos papiers? fit imperturbable le Gerris.

        _ Mes pa... piers? Je m'appelle Owen Sullivan, c'est tout ce que je puis dire!

        _ Vous n'arrangez pas votre cas! répondit le Gerris qui renifla!

        _ Mais vous n'êtes pas sérieux! Allons, qu'est-ce que c'est que cette mascarade!"

        L'enfant Dom observa le Gerris et se sentit mal à l'aise! Il ne réussissait pas à comprendre ce corps si mince, qui "marche" sur l'eau, et cette tête aux étranges appendices...

         "Je crois que vous allez devoir nous suivre!" rajouta le Gerris et derrière lui la petite troupe des insectes commença à s'agiter! "Mais il doit y avoir un malentendu..." reprit l'enfant Dom, qui chercha du soutien dans le regard du Magicien, resté en retrait. La situation semblait sans issue, quand il y eut une risée et des éclats de lumière qui aveuglèrent les Gerris, provoquant une belle pagaille! Les insectes maintenant s'emmêlaient les pattes et formaient des paquets à côté de la feuille!

        La voie était de nouveau libre et l'enfant Dom exulta! "Non, mais regardez-moi ces débiles!" criait-il et il leur tira la langue et se moqua d'eux jusqu'à plus soif, soulagé de sa peur!

     

                                                                                                           XXXV

     

        La feuille glissait silencieusement et maintenant, à l'instar du Magicien, l'enfant Dom lui aussi se tenait coi! Il contemplait! Il s'était assis sur le rebord de la feuille et le calme autour avait déteint sur lui! Ses jambes nues goûtaient la fraîcheur de l'eau, quand un énorme poisson passa dessous! L'enfant Dom fut saisi, mais il eut le temps de voir un corps fuselé bleuâtre et une nageoire dorsale, qui fléchit comme un éventail!

        L'œil de l'enfant Dom s'exerçait et il repéra de jeunes truites qui remontaient nerveusement le courant! Il était pris par le spectacle et il dit bonjour à un papillon qui l'effleura! Mais un sourd grondement vint le surprendre et il tendit l'oreille, pour constater que le bruit s'amplifiait. "Eh! Vous entendez?" cria-t-il inquiet au Magicien. Celui-ci était de l'autre côté de la feuille, mais il revint vers le centre, en disant: "Nous allons vers un déversoir... Tâchez de vous accrocher aux nervures!

        _ Un quoi?"

        L'enfant Dom ne reçut pas de réponse, mais, comme le Magicien, il chercha une prise, car l'eau était pleine de remous, qui trempaient la feuille! A cet instant, l'enfant Dom allongé but la tasse! "Bon sang!" s'écria-t-il, mais la suite le figea! La feuille fut comme happée par une pente et elle se mit à dégringoler un champ d'écumes! La panique s'empara de l'enfant Dom, mais au plus fort du tumulte, il se vit entouré de femmes qui se baignaient et qui lui souriaient même, leur longue chevelure blanche courant indéfiniment derrière elles!

        Il avait rêvé sans doute, mais il était ébloui et ainsi il ne se rendit pas compte que la navigation avait retrouvé sa paix et qu'on entrait sous une arche formée par des racines! C'était comme une grotte, où la lumière frissonnait au plafond, et on s'arrêta contre un quai. Le Magicien et l'enfant Dom prirent pied sur la terre ferme et visiblement des cloportes les attendaient, car ceux-ci les précédèrent, quand ils s'engagèrent dans un escalier!   

        L'enfant Dom ne voyait que leur carapace qui ressemblait à une armure et on montait derrière une écorce qui, par ses interstices, laissait passer la lumière du jour! On s'effaça cependant devant un iule, qui descendait comme parcouru par une vague et qui glaça malgré tout l'enfant Dom! Plus haut, un bruit de mitraillette fit sursauter, mais ce n'était qu'un pic-vert, qui avait l'air de rénover la façade!  

        Enfin, on pénétra sous un immense dôme, fait d'émeraudes qui étincelaient! Le mobilier surprenait par son goût moderne et simple! Il y avait là des sièges d'or, en forme de crosse et des tables sombres, dont le bois massif luisait! On approcha d'un trône, orné de baies rouges, avec autour des candélabres de houx, dont on ne pouvait supporter longtemps l'éclat! Une femme se leva du trône et marcha vers les visiteurs! Elle avait un port à couper le souffle et son visage donnait l'impression d'avoir dompté la lumière!

        "Je suis la reine Beauté!" dit-elle et cela parut comme un baiser!

     

                                                                                                       XXXVI

     

        L'enfant Dom ne pouvait se lasser de contempler la reine Beauté, mais elle continuait: "Je suppose que vous êtes venu nous aider, dit-elle à l'enfant Dom, puisque c'est le Magicien qui vous amène!

        _ Hein? Quoi? Excusez-moi, fit l'enfant Dom comme s'il se réveillait d'un songe. Mais que voulez-vous dire? Vous avez besoin d'aide?

        _ Mais nous sommes en guerre, l'ignorez-vous?

        _ Mais oui! Mais de quelle guerre parlez-vous?

        _ Je vous rassure, nos intentions ont toujours été pacifiques! Néanmoins, nous ne faisons que nous défendre! Il en va tout simplement de notre survie!

        _ Mais... mais quel monstre serait capable de vous vouloir du mal?"

        Ici, la reine beauté allait se lancer dans une explication, quand un hanneton se posa soudain devant elle! "Majesté! Majesté! dit-il. La patrouille est prête! Elle n'attend que votre ordre pour intervenir sur le secteur ouest!

        _ Très bien! Mais allez avec la patrouille, si vous le voulez! rajouta-t-elle à l'adresse de l'enfant Dom. Le Magicien vous accompagnera et vous vous ferez ainsi une idée de la situation, bien plus juste que tout ce que je pourrais en dire!

        _ Ah? Mais oui, pourquoi pas?"

        L'enfant Dom suivit le hanneton et on monta sur une très haute branche, où la patrouille attendait! Là, l'enfant Dom sentit le vertige, car on dominait la cime des autres arbres et le sol avait l'air d'un timbre poste! Toutefois, l'enfant Dom prit sur lui, d'autant que la patrouille le stupéfia! Des hirondelles, en effet, étaient sur le départ et l'enfant Dom et le Magicien les enfourchèrent!

        Il fallait s'accrocher au duvet du cou et soudain ce fut l'envol! Jamais l'enfant Dom, bien sûr, n'avait connu pareilles sensations! On prit d'abord de la hauteur, par des battements d'ailes rapides, et le paysage ne cessa de s'étendre! Puis, on piqua à la vitesse de l'éclair et dans le même temps, les hirondelles se rapprochaient, se croisaient même, ce qui terrifiait l'enfant Dom, perdu dans un abîme de voltige!

        Mais, brusquement, il n'y eut plus d'arbres! La coupure fut nette et on se retrouva au-dessus d'un chantier, fait d'une terre ocre et boueuse, où des camions et des bulldozers allaient en soulevant des nuages de poussières! Le bruit était effrayant, mais les hirondelles ouvrirent le feu et l'enfant Dom entendait leurs mitrailleuses crépiter!

        Il se demandait comment cela était possible et il se rendit compte que ce qu'il avait pris pour des tirs n'était en fait que les cris des oiseaux! Par contre, ceux-ci lâchaient bien des bombes, puisque leur fiente tombait sur la carrosserie des engins, sans effet bien entendu!

        L'enfant Dom n'eut pas le temps de penser davantage, car son hirondelle traversa soudain un mur de poussière et exceptionnellement elle perdit le contrôle et heurta de plein fouet une butte! Le choc fut terrible et l'enfant Dom roula sur lui-même, après avoir été catapulté! Mais enfin il s'en sortit indemne, ce qui ne fut pas le cas de l'hirondelle, tuée sur le coup!

        L'enfant Dom avait retrouvé sa taille humaine et il en prenait conscience, quand un homme casqué l'interpella: "Eh! Mais qu'est-ce que vous faites ici?" L'enfant Dom encore choqué regarda venir à lui celui qui devait être un chef de chantier! "Qui êtes-vous? Pourquoi êtes-vous sans casque? cria de nouveau l'homme.

        _ Mais... mais c'est quoi toute cette horreur! s'exclama à son tour l'enfant Dom! Vous... vous ne vous rendez pas compte! Vous êtes en train de tout bousiller! 

        _ Quoi?

        _ Mais... la reine Beauté est en danger! Vous détruisez son royaume!"

        A ces mots, le chef de chantier fut figé par la peur! Persuadé qu'il avait affaire à un fou, il fit signe à d'autres hommes d'approcher et l'enfant Dom comprit qu'il était menacé! A cet instant, Owen Sullivan quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo, qui était toujours près de lui.

        "Je... je ne savais pas!" dit-il et il baissa la tête!

     

                                                                                                        XXXVII

     

        Le lendemain, Sullivan était dans son autociel et il se dirigeait vers la Tour du Pouvoir! Il avait rendez-vous avec Dominator, qu'il connaissait parce qu'il était lui-même l'un de ses puissants qui collaboraient avec le gouvernement! Mais, ce matin-là, Sullivan n'était pas tranquille: il gardait en mémoire les pattes des Gerris qui s'appuyaient sur l'eau ou encore les halos laiteux des rayons qui tombaient sur le ruisseau!

        En survolant RAM, il s'effarait toujours davantage de l'abîme qu'il y avait entre la beauté qu'il avait aperçue et la laideur de la ville! Bien sûr, RAM avait ses monuments, son histoire, ses audaces architecturales, mais qu'était-ce à côté de la nature, dont chaque pouce contenait un enchantement infini! "A condition de le voir!" se disait Sullivan, car c'était bien là le problème et il en était bien conscient, mais les gens qu'il fréquentait et cela concernait en particulier Dominator, ils étaient tous amoureux du pouvoir et ils s'admiraient! Comment dans ces conditions auraient-il pu comprendre l'évolution de Sullivan, ses nouveaux sentiments?

        L'autociel pénétra dans la Tour du Pouvoir et Sullivan fut introduit dans le bureau de Dominator! "Owen! s'écria celui-ci. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite? Un verre?

        _ Non merci! Ecoute, excuse-moi de venir te déranger en plein travail..., mais je suis troublé...

        _ Diable, ça m'a l'air grave! Assieds-toi, assieds-toi! Tu vas me raconter tout ça!

        _ Eh bien voilà, à Adofusion, nous travaillons sur un nouveau programme, pour le Metavers! On veut par là amener les jeunes à plus de conscience sociale, à réfléchir sur leurs comportements... Tu vois?

        _ Parfaitement! Et j'ai toujours dit que tu en faisais sans doute plus pour la ville qu'aucun autre!

        _ Mais ce n'est pas seulement de la ville dont il s'agit! J'ai en ce moment un programmeur de génie... Il a réussi à me faire comprendre toute l'importance de la beauté, celle de la nature s'entend! Or, nous la détruisons sans vergogne, sans la comprendre! Et tout ça pourquoi? Pour toute cette merde!"

        Sullivan montra par la grande baie vitrée le ciel orageux, qui coiffait la mer pleine de plastique! Dominator poussa un long soupir et fut sur le point de perdre patience, mais soudain il eut une meilleure idée! "Permets-moi de te présenter un ami, dit-il, il est juste à côté! Je vais le chercher et tu vas pouvoir parler de ton problème avec lui!"

        Dominator revint avec un homme à l'allure roide, au visage sec et qui tapotait sa jambe avec une sorte de cravache! On eût dit un cavalier en panne de monture! "Owen, dit Dominator, je te présente le duc de l'Emploi!" Sullivan fut frappé par ce nom, mais déjà le nouvel arrivant s'asseyait et déclarait: "Sachez Sullivan que j'ai beaucoup d'admiration pour vous! Adofusion est une grande réussite!

        _ Merci!

        _ Notre ami, reprit Dominator à l'adresse du duc, a un problème avec la civilisation qui détruirait la beauté de la nature!

        _ En effet! jeta Sullivan. Nous ne comprenons pas la beauté et son sens caché! La nature est bien plus que quelque chose à exploiter!

        _ Vraiment? fit le duc de l'Emploi. Ne me dites pas que le directeur d'Adofusion est devenu un écolo intégriste! Ah! Ah!

        _ Bien sûr que non, j'ai les pieds sur terre! Mais j'ai également découvert un autre monde! Je ne comprends pas bien encore ce que j'ai senti, mais dans la beauté il semble y avoir un message de paix!

        _ Nous ne pouvons pas arrêter notre développement, Sullivan! répliqua le duc! Nous devons créer des emplois, pour que les gens vivent! C'est une nécessité!

        _ Bien sûr! Mais à quoi bon vivre, si nous ne sommes pas heureux? Nous sommes des esclaves et nous ne nous en rendons même pas compte!

        _ Je vous préviens que si je vous trouve sur ma route, je vous écraserai!

        _ Co... comment? Personne ne m'a jamais parlé comme ça!

        _ Apparemment, il faut un début à tout!

        _ Mais qui vous êtes, pour avoir autant de morgue?

        _ C'est moi qui représente l'emploi ici! C'est moi qui les crée, les gère, les donne! C'est grâce à moi que toute la population de la ville peut manger à sa faim! Je suis un dieu pour l'homme de la rue!

        _ Vous êtes surtout un sacré connard!

        _ Owen! intervint Dominator. Tu as eu une expérience troublante et visiblement tu en es encore choqué! Il vaut mieux que tu reviennes me voir plus tard, quand tu seras plus reposé...

        _ Bien sûr, Dom, concéda Sullivan avec un pâle sourire! Je m'excuse de t'avoir dérangé, mais je suis maintenant persuadé que nous faisons fausse route, que quelque chose nous échappe!"

        En disant cela, Sullivan jeta un coup d'œil du côté du duc, puis il sortit sans un mot.   

     

                                                                                                    XXXVIII

     

        De retour à Adofusion, Owen Sullivan ne s'était pas calmé! Il avait maintenant conscience du mal que l'on faisait, en roulant la nature comme un vieux tapis! Certes, il y avait des besoins et des nécessités, mais Sullivan connaissait parfaitement ceux qui détruisaient et qui disaient qu'il n'y avait pas le choix! Il n'ignorait aucunement leur hypocrisie, leur soif de pouvoir et surtout leur aveuglement, puisqu'il avait été l'un des leurs, jusqu'à ce que le Metavers lui ouvre les yeux!

        Or, il s'était heurté à un mur, on s'était moqué de lui, on l'avait même menacé et sa blessure était d'autant plus vive que le monde recréé par Macamo n'existait plus! Il avait été recouvert par la montée des eaux, au moins autour de RAM, ce qui rendait l'indifférence des hommes encore plus cuisante! Le Metavers renvoyait Sullivan à ses souvenirs, mais comment réagiraient les jeunes, devant cet univers qu'ils n'avaient jamais connu?

        Grâce à l'imaginaire, il est possible de vivre en tout lieu et à n'importe quelle époque, mais comment accepter que toute cette richesse fût à jamais ensevelie sous les déblais des bulldozers? Sullivan en avait la nausée et la colère ne le quittait pas! Il se rappelait la morgue du duc de l'Emploi, sa certitude, sa fermeture... et il eut envie de lui arracher les yeux, au nom des toutes les créatures sans défense, qu'il piétinait et qui valait encore mieux que lui! Soudain, Sullivan fut effrayé par sa violence: était-il possible qu'il aimât désormais plus les animaux que les hommes? Cela devenait très inquiétant pour un chef d'entreprise!

        Pour s'apaiser, il décida de retourner dans le Metavers et il fut de nouveau l'enfant Dom! Il retrouva le Magicien au bord du ruisseau, reprit place à ses côtés et s'épancha tout son saoul! La blessure n'en finissait pas de crever! D'ailleurs, en tant que fondateur d'Adofusion, il en avait déjà beaucoup supporté! Il avait toujours été sensible au beau, toujours respecté ce qui était excellent en son genre! Il connaissait les meilleurs crus, il était devenu un spécialiste du café et il ne se serait pas trompé sur l'auteur d'une peinture!

        Mais le monde dans lequel il évoluait ne pensait qu'aux chiffres! On y était toujours tendu! On ne voulait surtout pas perdre une part de marché! Tout en parlant, Sullivan se rendait compte du vide de son ancienne vie et il souhaita revoir la reine Beauté, pour lui exprimer son admiration et ses regrets! Le Magicien, qui n'avait encore rien dit, hocha silencieusement la tête et invita l'enfant Dom à traverser le ruisseau!  

        "Quoi? fit l'enfant Dom. On ne prend pas de nouveau la feuille? Comment on y va alors?" Il était anxieux, mais le Magicien poursuivit sa route et l'enfant Dom dut le suivre. On déboucha sur un champ, qui frémissait sous un ciel d'été! De la chaleur, accompagnée de parfums, montaient jusqu'à l'enfant Dom et son pas faisait sauter des criquets et s'envoler des papillons! Tout rayonnait de vie et on apercevait ici des coquelicots ou quelque fleur jaune ou bleue!

        On monta sur une colline, plus au frais, et on contempla assis le spectacle! Le champ frissonnait comme sous l'action d'un main invisible et les nuages au-dessus semblaient en balade! C'était si beau, si calme que l'enfant Dom s'assoupit.

        Quand il se réveilla, il était seul et son cœur se serra un peu! Le ciel d'ailleurs avait changé: il était devenu gris et la température avait baissé! L'enfant Dom se demanda s'il ne devait pas rentrer chez lui, mais alors une pluie fine se mit à tomber! C'était comme un voile fin qui blanchissait la cime des sapins de la colline! L'enfant Dom avait les joues mouillées et il eut un sourire, car il était dans les bras même de la reine Beauté!

  • Les enfants Doms (XXIX-XXXIII)

    Dom11

     

     

     

     

     

     

     

                                            XXIX

     

        L'enfant Dom suivait un étroit sentier et il se demandait où cela menait! Des plantes, repoussées par son pas, semblaient vouloir le retenir et on s'enfonçait toujours plus dans le sous-bois! Au-dessus, le soleil faisait comme des diamants entre les branches, mais l'enfant Dom en avait juste conscience, car il était surtout préoccupé par son chemin!

        Soudain, il aperçut un vieil homme assis au bord d'un ruisseau et il l'interpella: "Heu... Hem! Bonjour! Je suppose que vous êtes le guide ou quelque chose comme ça..." Le vieux ne tourna pas la tête vers l'enfant Dom, mais il lui répondit simplement: "Assieds-toi près de moi!" L'autre hésita une seconde, puis s'exécuta! Sous les yeux des deux hommes, un ruisseau coulait et des Demoiselles étincelantes le survolaient!

        "Bon, et maintenant qu'est-ce que je dois faire? demanda l'enfant Dom, sans savoir pourquoi il murmurait.

        _ Ici, tu dois d'abord apprendre à regarder et à écouter! répondit le vieil homme."

        L'enfant Dom se tut et une Demoiselle d'un bronze rutilant se posa sur son genou. Il aurait pu l'écraser d'une tape, mais elle semblait n'avoir aucune crainte. Soudain, elle attrapa une petite mouche en plein vol et la déchira de ses mandibules. Elle était revenue sur le genou de l'enfant Dom et un lambeau de chair flottait près de sa tête!

        "Que vois-tu? demanda le vieil homme.

        _ Je vois qu'elle mange sans pitié la petite mouche!

        _ Et comment trouves-tu cette Demoiselle? Moche ou jolie?"

        L'enfant Dom considéra l'insecte, dont l'abdomen était d'or et les ailes pourvues de reflets roses ou violacés! Mais ce n'était pas tout! Maintenant qu'il regardait attentivement, l'enfant Dom fut surpris par l'aspect rudimentaire des ailes, qui avaient l'air de bâtons de bois qu'on replie! L'enfant Dom était ramené au début de l'aviation et il comprenait que voler, pour la Demoiselle, demandait certainement des efforts et que cela n'avait rien d'évident, comme il avait pu le croire dès l'abord!

        "C'est... c'est extraordinaire! lâcha l'enfant Dom.

        _ Oui! Il y a toute cette beauté et pourtant tu as vu aussi comme c'est cruel et sans pitié! Alors, dis-moi comment deux choses aussi opposées peuvent se côtoyer?"

        L'enfant Dom resta silencieux et finit par hausser les épaules! "Tu as bien fait de ne pas me donner tout de suite une explication! Car les réponses ici concernent le plus profond de la vie! Nous sommes entourés par le mystère et il est sans fin! Il ne faut pas se fier aux apparences, mais la contemplation te permettra de découvrir les secrets!"

        A ce moment, l'ombre fut plus dense et la lumière remontait sous les plantes, telle une ébullition dans un appareil à distiller! L'enfant Dom eut brusquement l'impression qu'il n'était que dans un grand laboratoire, dont le vieil homme était le savant! Partout, la lumière circulait, ainsi qu'elle aurait été au service de maintes expériences!

        Pourtant, au milieu du ruisseau, elle s'étirait, se détendait au gré des remous et on eût dit des sourires! "Sache qu'il y a ici un fil conducteur et c'est la lumière! Je suis le Magicien et toi?

        _ Owen Sullivan!"

        Le fondateur d'Adofusion quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo: "Extra! dit-il. C'est incroyable!

        _ Je suis content que vous aimiez ça...

        _ J'adore! Vous avez fait du super boulot! Excusez-moi, j'y retourne!"

     

                                                                                                                XXX

     

        On raconte que RAM un jour ne sut plus comment s'habiller! La ville était dans tous ses états! Elle fit venir tous les tailleurs qu'elle connaissait et elle les pressa de trouver une solution! RAM ne pouvait rester en chemise de nuit!

        Le premier à s'avancer fut le Communisme... Il avait l'air sec et le dos roide! Il présenta un uniforme gris, austère, en rappelant qu'une société heureuse est une société juste et qu'on ne devait donc pas y faire n'importe quoi! La fioriture, le luxe ne pouvaient que susciter des jalousies, alors qu'avec un tel vêtement on passait partout! On était aussi à l'aise aux champs qu'au bureau!

        RAM fut horrifiée par cette vue sans créativité et bornée! Elle chassa le tailleur, qui s'emporta! Tandis qu'on le poussait vers la porte, il criait qu'il se vengerait et que RAM aurait droit aux camps! Puis, le calme revint et le tailleur du Vatican s'avança à son tour!   

        Toute son attitude était grave, pleine de componction! Cependant, il dévoila une tunique pourpre qui provoqua l'admiration par sa richesse! Mais, enfin, c'était compliqué, car dessous on était en blanc ou en noir! Le tailleur expliqua qu'il y avait des règles, que le Ciel jugerait et on eut le sentiment de ne pas être libre!

        RAM bâilla et fit un signe, pour qu'on emportât le tailleur, mais celui-ci, comme le précédent, se rebella et il promit à la ville les flammes de l'enfer! On fut encore secoué et ainsi on accueillit avec soulagement le tailleur Consommation! En voilà un qui avait de la fantaisie, de l'entregent!

        Il déballa un tas de choses et on ne savait où jeter les yeux! Mais, quand on y regardait de plus près, on voyait que ce n'était pas de la bonne qualité! C'était même un peu n'importe quoi! Des cols étaient déjà blanchis ou élimés, avant même d'avoir servis! Les épaisseurs et les coutures étaient réduites au minimum! Il ne faisait aucun doute que le vêtement ne durerait pas et qu'au final on était floué!

        On pria le tailleur Consommation de remballer sa marchandise, mais lui aussi fit du scandale! Il prédit la faillite de RAM! Des mots comme économie de marché ou mondialisation sortaient de sa bouche et semblaient des malédictions! On était consterné et le désespoir au cœur, on vit venir le dernier tailleur, qui paraissait la raison même et qui impressionna favorablement!

        "Liberté! Liberté! clama-t-il. Modernité! Fluidité! Créativité! Vitesse! Liberté! Amour de soi!" Après cette sortie, il s'affaira autour de RAM, le geste sûr et tous retenaient leur souffle! Enfin, RAM s'admira et on ne cessait de s'étonner! L'habit était solaire, plein de couleurs, bien ajusté! Il enchantait la vue et en même temps ne contraignait en rien le mouvement! RAM fit quelques pas de danse!

        "Vous faites bien! dit le tailleur. C'est un habit pour la légèreté, le bonheur, la comédie! Chacun voudra le posséder! Vous verrez: on tentera même de vous le voler!

        _ Il faudra le déchirer! répliqua RAM!"

        Ainsi, la ville fut habillée d'un costume d'Arlequin, par le tailleur Egoïste!

     

                                                                                                          XXXI

     

        "Dis grand-père, raconte-nous une histoire! fit le petit garçon.

        _ Oh oui! renchérit la petite fille. Raconte-nous une histoire, grand-père!

        _ Je ne crois pas, non... Le merle est passé tout à l'heure et il m'a dit: "Ne raconte-pas d'histoires aux enfants, car ils ont mal travaillé en classe!" C'est ce qu'il m'a dit!

        _ Oh! C'est même pas vrai!

        _ Qu'est-ce qui n'est pas vrai?

        _ Eh ben, on travaille en classe! affirma la petite fille.

        _ Ah bon? Le merle serait un menteur?

        _ Oh oui! Et d'abord comment il saurait si on travaille ou non?

        _ Eh! Eh! Il va partout! Il voit tout!

        _ Mais c'est un menteur quand même! rajouta le petit garçon.

        _ Bon, bon... Alors vous voulez une histoire?

        _ Ouuuiiii!

        _ Hum! Mais vous n'allez pas me croire!

        _ Siiiii!

        _ Vous allez dire que je suis un menteur, moi aussi!

        _ Oh! Noooon!

        _ Bon, bon! Eh bien, les enfants, je vais vous parler d'une étrange planète!

        _ Chic!

        _ Mais c'est peut-être la planète la plus étrange que je connaisse!

        _ Oh!

        _ Figurez-vous que sur cette planète, les gens n'ont pas de tête!

        _ Hi! Hi!

        _ Quand je dis qu'ils n'ont pas de tête, c'est que celle-ci ne leur est pas absolument nécessaire! Autrement dit, ils peuvent enlever leur tête comme ils veulent, sans mourir!

        _ C'est impossible, grand-père!

        _ Voilà, c'est ce que je disais! Vous ne me croyez pas!

        _ Oh si! Grand-père, on te croit! Continue, nous t'en supplions!

        _ Bien, bien! Alors des fois ils jouent au football avec leurs têtes!

        _ Hi! Hi!

        _ Ils enlèvent leur tête et ils frappent dedans, pour marquer des buts! Vous connaissez le football, hein?

        _ Oui...

        _ Mais à la fin de la partie il arrive que certains se retrouvent avec la tête d'un autre! Ce n'est pas grave, puisque leur tête ne leur est pas nécessaire!

        _ C'est quand même bizarre!

        _ Tu ne crois pas si bien dire! Car, quand ils dorment sur le dos, ils ont parfois le visage enfoncé dans l'oreiller!

        _ Brrrr!

        _ Mais comment ils font pour voir, grand-père!

        _ Mais ils n'ont pas besoin de voir, puisqu'ils ne réfléchissent pas!

        _ Hi! Hi!

        _ Ils n'ont pas de pensées alors? demanda la petite fille.

        _ Si! Mais ce sont peut-être celles d'un autre!

        _ Oh! Là! Là! Ils doivent dire n'importe quoi!

        _ C'est vrai! Mais rassurez-vous, cette planète est très loin de la nôtre! Mes petits, je ne voudrais pas que le merle me dise: "Les enfants sont fatigués à l'école et ne font rien, car ils se sont couchés trop tard!"

        _ Compris, grand-père, on y va!

        _ Bonne nuit, les enfants!

        _ Bonne nuit, grand-père!"

        "Les pauvres enfants, pensa le vieil homme, ils finiront par comprendre que je leur parlais de RAM!"

     

                                                                                                        XXXII

     

        Ce matin-là, Andrea Fiala ne voulait pas travailler, c'est-à-dire écrire! Elle était fatiguée, surtout d'expliquer toujours les mêmes choses, alors que le monde semblait rester désespérément le même! Elle avait trop à l'esprit les arguments haineux, obtus, faux et destructeurs que certains véhiculaient essentiellement par paresse et parce que nous sommes tous un peu "fous"! En effet, nous voyons chacun le monde à travers nos blessures, notre histoire et nos capacités sont limitées! Il en résulte que nous déformons plus ou moins la réalité, pour qu'elle serve à notre fonctionnement, sans prendre conscience à quel point il peut être borné et répétitif!

        Andrea Fiala se mit tout de même à pianoter son clavier... "C'est la raison qui fait connaître le bien et le mal, avec sans doute le repère de la souffrance causée à chacun! Est mal ce qui fait souffrir l'autre et empêche son développement! Est bien ce qui produit de la joie et favorise au contraire l'épanouissement de tous! D'où les lois et la civilisation et si la modernité paraît mal ou néfaste, notamment en condamnant notre planète, c'est parce que nous nous comportons toujours comme des animaux, malgré les progrès de la technologie!

        Car l'animal ne veut qu'imposer son égoïsme! Peu importe ce que sent un congénère! L'animal ne voit que ses intérêts et le développement qui n'est pas le sien est vu comme une menace! C'est le triomphe de la domination! Mais l'homme, qui en public fait valoir la sienne, "attaque" effectivement l'existence, la liberté de son prochain! C'est fugitif, non dit, quasiment invisible (même si la "queue" est souvent mise en avant!) , mais il n'en demeure pas moins que la question posée est celle-ci: "Ne suis-je pas supérieur à toi?" On est placé malgré soi dans un rapport de force et cela reste une agression!

        La domination féminine peut paraître plus douce et même plus naturelle, car elle promet le plaisir, elle flatte les sens et le désir de soumettre n'est pas flagrant! Mais, également, la femme concentre l'attention sur elle et d'autant plus vivement qu'elle est angoissée! C'est une "fermeture", bien que les sentiments soient concernés! C'est un monde clos, une relation exclusive, un attachement autour de la femme et c'est en cela une domination! Les appas contrarient, gênent aussi la tranquillité, la liberté de l'autre!

        Certes, la domination reste nécessaire à la vie! L'homme, par sa force, doit être toujours prêt à défendre le territoire et il est normal qu'il exerce son pouvoir! Et la femme, par sa séduction, fait que la procréation demeure possible, ce qui est indispensable à la survie de l'espèce, et quoi de moins nocif apparemment que celle qui rayonne avec ses charmes? Mais à quoi bon la raison au fond, si c'est pour continuer à vivre comme les animaux? On le voit, nous nous comportons comme des supers prédateurs et nous provoquons notre propre destruction!

        Il faut donc aller plus loin que la domination! Comment? Mais en pensant à l'autre! en ne perdant jamais de vue son existence! en veillant à ce qu'il désire, ce qu'il sent, ce dont il a besoin, à ses craintes, etc.! A partir de là, tout en vivant bien soi-même, on favorise aussi l'épanouissement des autres! Evidemment, moins on veut dominer et plus on est disponible pour ceux qui nous entourent! plus on travaille pour l'harmonie!

        Le fin du fin? N'avoir plus besoin de dominer, en ayant confiance! On est alors gentil, doux, patient, à côté de la ménagerie aveugle de la domination!"

     

                                                                                                       XXXIII

     

        Dans son cachot, Cariou était de plus en plus mal à l'aise! Il ne se doutait pas une seconde qu'il était bombardé de "boue psychique"! Pourtant, lentement, la haine faisait son travail de sape, car elle blesse et enlève l'amour de soi! Cariou était donc envahi par le doute et de plus en plus sombre! La peur le rendait nerveux, irritable!

        Il se dégoûtait même, se voyant comme un rebut, le faiseur d'histoires, l'individu à problèmes! Tout allait bien sans lui! Il n'avait qu'à se taire, obéir! Ce qu'il voyait, comprenait n'était que le fruit de son égoïsme! Il était au chevet de sa personne, ne pensait qu'à lui! Il se croyait le centre du monde et c'était là son malheur!  

        Les autres peinaient pour gagner leur vie! Ils avaient des responsabilités, des tas de devoirs! Les enfants, par exemple, ils donnaient beaucoup de soucis! Il fallait les emmener à l'école! Mais, lui, il ne veillait qu'à son confort! Madame Birkel avait raison: il ne savait pas ce que c'était que le travail! Il en mettrait un coup, il rentrerait dans le rang, avec fierté!

        Il ferait partie de la grande famille des hommes! Il les aimerait et en serait aimé! C'était sa frustration, sa névrose qui déformait son regard! D'ailleurs, n'avait-il pas toujours craint une relation? Il avait renoncé à satisfaire sa pulsion sexuelle, parce qu'elle lui causait de l'angoisse! Il était en pleine régression, selon le manuel!

        Il créerait un couple, fonderait une famille, dont il assurerait la subsistance! Il rirait avec les autres et oublierait ses erreurs passées! Madame Birkel ne recherchait pas le pouvoir! Elle n'écrasait pas! Sa haine n'était qu'une juste colère! Ce n'était pas elle le monstre, mais Cariou! Et si, malgré son changement, il était de nouveau meurtri, piétiné, méprisé? Eh bien, il montrerait ses bulletins de salaire, ses enfants, son chien!

        Non, ça ne marcherait pas! Il avait ouvert les yeux et il ne pouvait les refermer! Les enfants Doms le haïssaient parce qu'il n'était pas soumis! Et c'est pour cette raison qu'on l'avait toujours haï! Parce qu'il était lui-même et nullement esclave! Et comment aurait-il pu en être autrement? Pouvait-on dire à l'injustice ou au mal: "C'est bien! Tu as raison!"?

        Lui ne haïssait personne! Il avait toujours été doux, respectueux! Il comprenait le fardeau des autres et il était parfaitement docile, quand c'était nécessaire! Mais on ne le laissait pas tranquille, car on avait besoin de le blesser! Soudain, il ne pensa plus, car il savait que c'était inutile! Le doute est un lac insondable, où on se noie! Cariou avait de l'expérience et il se mit à attendre... Il était sûr que peu à peu son calme reviendrait, avec même de nouvelles idées!

        Il aperçut alors un petit insecte, qui avait réussi à entrer malgré l'absence de fenêtres! C'était une sorte de moucheron minuscule, mais qui déjà pouvait provoquer l'admiration! Son extrême sophistication était parfaitement visible et ses ailes avaient des couleurs de rêve! Chacun avait sa chance sur Terre, grâce à l'adaptation! Personne ne pouvait, sauf cas particulier, crier à l'injustice!

        Le petit insecte amusa bientôt Cariou qui rigola et son rire fut entendu par madame Birkel, qui écoutait! Désormais, ce serait une lutte à mort entre elle et lui!    

  • Les enfants Doms (XXIII-XXVIII)

    Dom10

     

     

     

     

     

                                            XXIII

     

        Sur l'île des Fous, Cariou était dans les champs, en compagnie d'Amir Youssef. Ils devaient nettoyer une parcelle de ses racines et ils étaient équipés de pioches. Il s'agissait d'enfoncer le fer et de peser sur le manche, pour faire sortir la plante! Mais dès que Cariou frappa le sol, la pioche rebondit! C'était dur comme du béton!

        Néanmoins, Cariou était heureux d'être dehors et il redoubla d'ardeur! "Oh là! Oh là! fit Youssef. Te fatigue pas, va! De toute façon, ce sera jamais bien!" Comme pour confirmer ce propos, madame Birkel apparut, suivi de deux gardiens, et aussitôt elle prit à partie les deux hommes!

        "Mais ça discute au lieu de travailler! dit-elle. Vous vous croyez sans doute dans un centre de vacances! Je vais vous apprendre à travailler, moi! Je veux voir de la sueur sur votre front! Rien n'est gratuit dans la vie! Il faut le mériter et c'est par le travail qu'on y arrive! Vous Cariou, rien qu'à voir vos mains, on comprend que vous êtes habitué à ce que tout vous tombe dans le bec! sans que vous fassiez d'efforts! Mais ici, ça va changer! Je vais faire de vous un homme, Cariou! pas une chiffe! On plante le fer et on sort la racine! Puis, on la coupe et y a tout le champ à nettoyer comme ça, avant midi! Non mais!"

        Soudain, Cariou fut pris d'une fatigue étrange et il considéra toute la parcelle... Ce n'était pas la tâche physique qui lui faisait peur, même s'il se savait peu résistant, mais il était abattu par la violence psychique du discours de la directrice, d'autant qu'elle n'en mesurait aucunement la stupidité! Madame Birkel était ivre d'elle-même! Elle était un mélange concentré d'égoïsme et de peur au plus au point! Elle était comme un bulldozer, à force de se mentir à elle-même! Elle ne distinguait rien et piétinait, c'est tout!

        Elle était malheureuse et ne se donnait même pas les moyens de changer cela! Elle croyait qu'on passait en force, qu'on pouvait détruire les autres, qu'ils devaient plier, qu'ils n'étaient pas vraiment des personnes, mais des esclaves qu'on devait remettre dans le droit chemin! Elle aboyait, assommait, pleine de rage, et tout cela sous le ciel serein, qui coiffait pour l'instant les lieux! Quelle situation absurde, car est-ce que quelqu'un était en train de mourir? Est-ce que des obus tombaient?

        Cariou décida de "l'ouvrir" encore une fois, par égard pour la vérité! "Madame, fit-il, je vous ai déjà dit que nous ne sommes pas seulement des estomacs! Nous avons la capacité de penser et notre travail spécifique est donc de développer notre esprit! Mais comment mieux y arriver, sinon en luttant contre notre nature animale, qui a soif de dominer et d'écraser? Nous devons prendre la direction opposée à la loi du plus fort! Or, sur ce sujet-là, vous ne faites absolument aucune avancée! Au contraire, vous prenez tout ce que vous pouvez! Vous ne vous réfrénez en rien! Vous voulez à chaque moment vous sentir la chef, la star! et peu importe les moyens! Autrement dit, vous n'avez aucune idée de c' qu'est le vrai travail! Vous ne savez même pas ce que le mot effort veut dire! Votre cerveau est aussi lisse que les mains d'une jeune fille!"

        Il y eut un court silence, puis la directrice explosa! "Non mais regardez-moi, c' morveux! cria-t-elle! Il n'a jamais bossé de sa vie et il donne des leçons! Attends un peu mon bonhomme! Je vais t'en faire voir! Tu vas me supplier Cariou! Je vais t' briser! Nom d'une pipe! Qu'est-ce que c'est que ce branleur, ce pisseux! Non mais, pour qui tu te prends Cariou! T'es rien du tout, t'entends! Tu vas me demander pardon à genoux! C'est moi qui t' le dis!"

        Madame Birkel appela ses deux gardiens et elle leur dit:" Foutez-moi cette bouse au trou! Elle a besoin de méditer! T'en fais pas Cariou, je vais m'occuper de toi!"

        Il était impossible de calmer la directrice! Elle était outrée, scandalisée qu'on ait pu lui tenir tête! On venait de l'injurier ou c'était tout comme! Elle était dans une fureur folle et on emmena brutalement Cariou. Derrière, Youssef n'en revenait pas! Il pensait que Cariou avait été bien fou de déclencher une telle violence! Ne suffisait-il pas de la "fermer"? On laissait dire, on avalait tous les bobards et la Birkel allait voir ailleurs! Youssef haussa les épaules et planta sa pioche, qui entama à peine la terre!

     

                                                                                                       XXIV

     

        Fahim Macamo, au sein des locaux d'Adofusion, réfléchissait! Certes, il aurait pu concevoir rapidement une application, comme le faisaient tant d'autres, mais un produit connaît du succès, a une longue vie, s'il correspond à un véritable besoin! Il fallait donc encore s'interroger sur la société, pour mieux la comprendre et définir ce qui séduirait et serait vraiment utile aux enfants Doms!

        Beaucoup de jeunes se plaignaient de la pression qu'exerçaient sur eux les réseaux sociaux, car, pour être accepté, reconnu, on devait avoir un certain profil, s'habiller de cette manière, penser telle chose, aimer ceci et bref, on ne pouvait être tout à fait soi-même! "Il en a toujours été ainsi, songeait Macamo, on a toujours utilisé des signes pour se distinguer des autres et montrer son rang social..."

        Mais que se passait-il pour les enfants Doms? On savait qu'ils étaient hostiles à tout ce qui pouvait diminuer leur domination, puisque cela leur causait de l'angoisse! A l'occasion, ils se révoltaient contre l'autorité, la police et même ils détruisaient leur environnement, s'ils le trouvaient trop convenu, trop sage! Qu'il n'arrivât rien les mettait en rogne! Pour dominer, il faut du chaos! Ils n'aimaient donc pas la normalité, mais est-ce à dire qu'obéir aux codes des réseaux sociaux les rebutât?

        Ils y étaient au contraire particulièrement sensibles! Mais, d'après Macamo, il n'y avait pas là de véritable paradoxe! La même peur, qui produisait une domination monstrueuse, imposait encore de faire partie de l'élite, d'être parmi ceux qui comptent, et l'enfant Dom tenait à montrer qu'il n'était pas ringard, mais à la page! Les marques, notamment, étaient pour lui "vitales"!

        Au fond, ce qui gênait le plus l'enfant Dom, c'était une apparente inertie, l'impression que les choses stagnaient! La compétition des réseaux sociaux, bien qu'elle menât à la norme, excitait son ego, animait sa domination, apaisait son inquiétude, tandis qu'un quotidien bien réglé ou une autorité bornant son plaisir le troublaient, l'angoissaient et provoquaient sa révolte! Il y avait donc un lien entre l'égoïsme des enfants Doms et le temps ou la patience! Si on voulait "sauver" l'enfant Dom, pour "sauver" également la société, il était nécessaire d'être soi-même tranquille, en paix!      

        L'application de Macamo prenait un sens... Elle attirerait l'enfant Dom vers la contemplation! Elle le ferait mûrir! Elle lui apprendrait peu à peu à se détendre, à se sentir en sécurité dans la vie même, puisque c'est elle qui nous avait créés, à la suite d'une longue adaptation! La nature, notre berceau, devait être présente dans la future application!

        Soudain Macamo regarda ses collègues: ils allaient et venaient entre les bureaux ou bien ils avaient la tête dans l'écran! A quel moment s'enchantaient-ils eux-mêmes de la beauté, de la magnificence des paysages? Leur priorité était la technique et leur réussite! Ils étaient eux aussi rivés à leur "nombril"! Comment auraient-ils pu trouver de véritables solutions, pour que le monde allât mieux? Qu'est-ce qui pouvait guérir leur impatience, alors qu'ils étaient suspendus à des chiffres, des résultats?

        Une question demeurait cependant... Comment amener les enfants Doms à s'intéresser à la contemplation? Les jeux guerriers faisaient évidemment leurs délices, mais le spectacle de la nature, avec son apparence figée, les ennuierait immédiatement! Pourtant, c'est bien le contact avec un temps plus lent qui nous fait grandir et nous révèle même les solutions...  "Le conte, l'imaginaire de la forêt, les fées et les lutins! s'écria Macamo. Par là, je peux capter l'attention de l'enfant Dom! Le merveilleux le conduira au beau!"

     

                                                                                                           XXV

     

        Dominator était inquiet! Il avait devant lui son ministre de l'économie et les nouvelles n'étaient pas bonnes! Dominator s'efforça de comprendre les graphiques qu'on lui présentait et il n'y comprenait pas grand-chose, ses connaissances dans le domaine étant limitées! Par contre, ce qui était parfaitement visible, c'était des lignes qui allaient toutes vers le bas et des chiffres en rouge qui avaient valeur d'avertissement! Malgré tout, Dominator voulut discuter un peu de la logique des événements et il dit: "Je vois que l'inflation est galopante et que pour la freiner on a augmenté les taux d'intérêt! Normalement, on agit ainsi pour ne pas inciter à la consommation, ce qui diminue la demande et stabilise les prix!

        _ Hum, oui...

        _ Mais en même temps vous avez augmenté les salaires! ce qui ne peut que relancer la consommation et donc l'inflation! J'avoue que je ne comprends pas!

        _ Hem! Oh! Hem! Euh, l'économie n'est pas une science exacte! Loin de là! En fait, on peut voir l'économie d'un pays comme une grosse machine sensible, si je puis dire! On a des manettes pour agir sur elle, mais l'action d'une doit être compensée par une autre! C'est un délicat équilibre à trouver! Hum!

        _ Ouais... Alors concrètement, ça veut dire quoi?

        _ Ben, nous plongeons dans la récession! Notre croissance est quasiment nulle! Nous risquons même un défaut de paiement de notre dette! Les caisses sont horriblement vides!

        _ Mais bon sang, je vois de l'argent chez certains! Y en a qui se goinfrent! Faudrait les taxer!

        _ Vous voulez qu'ils s'enfuient? Hum! Nos quelques rares grandes entreprises, celles qui rapportent de l'argent, doivent être ménagées!

        _ Soit! Mais vous voyez une solution? C'est vous le spécialiste!

        _ Eh bien, je vois effectivement un problème, hum! Normalement, pour relancer une économie, il faut être créateur, inventeur! Si vous êtes à l'origine d'innovations, qui changent la vie, au point de devenir irremplaçables, vous décrochez le jackpot! Tout le monde achète chez vous, vous créez des emplois, une dynamique pour tout le pays! C'est comme si on avait un cœur neuf! un cœur de jeune homme et l'économie peut faire des cabrioles, si je puis dire! Hi! Hi! Hum!

        _ Très bien! Mais alors pourquoi nous ne sommes pas inventeurs?

        _ Euh... Hum...

        _ Qu'est-ce qu'il y a? Vous transpirez, on dirait!

        _ Ah? Je ne l'avais pas remarqué!

        _ Bon d'accord, je vous promets de ne pas me fâcher, quoi que vous me disiez! Hein, ça va comme ça?

        _ Hum, oui! Pour que quelqu'un soit créateur, il doit être libre! Prenez par exemple l'histoire de l'informatique... Elle commence par des potaches qui bidouillent et qui même rêvent de mettre en commun leurs connaissances! Ils sont idéalistes, car leur horizon est entièrement dégagé! Résultat des entreprises devenues des monopoles, qui récoltent des milliards!

        _ Et alors? Nous vivons dans une démocratie, avec un Parlement...

        _ Hum...

        _ Bon sang! Cessez d'avoir peur et videz vot' sac!

        _ Eh bien, vous concentrez tout de même le pouvoir! Les quelques oligarques qui font fortune vous sont soumis! Ils se gardent bien de vous faire obstacles! En vérité, le climat est lourd, oppressant... Le soir, je...

        _ Ma patience a des limites!

        _ Hein? Mais bien sûr! Et bref, pour conclure, je dirais qu'il n'y a pas de créativité économique sans véritable démocratie! Si vous voulez vous sentir puissant, à la tête d'un pays compétitif, il faut partager le pouvoir! Vous devez prendre le risque de voir une réelle opposition!

        _ Bien, bien, je ne vais pas vous virer, car vous êtes tout de même compétent! Mais maintenant laissez-moi!"

        Dominator se servit un verre, comme à chaque fois qu'il était préoccupé, et il regarda sa ville qui semblait trembler sous l'orage! "Partager le pouvoir, songeait Dominator, et devenir la proie des médiocres! Me sentir comme les autres, petit et limité? Pas question! Je règne!" "Il va y avoir des émeutes! lui dit sa conscience...

        _ Bah, on les matera!"

     

                                                                                                          XXVI

     

        A l'Université, le professeur Ratamor avait de nouveau toute l'attention des étudiants de l'amphithéâtre! Il était encore une fois le maître! le centre d'intérêt! Bien sûr, il gardait un visage austère, quasiment impénétrable, professionnel jusqu'au bout des ongles, mais tous ces visages qui buvaient ses paroles, toutes ces jeunes vies qu'il allait marquer à jamais lui donnaient un pouvoir immense! On eût dit une perfusion de miel! 

        Pour ne pas s'enivrer, il se racla la gorge et dit: "L'esprit scientifique doit se demander ce qu'il sait! Il sait ceci, il sait cela, parce qu'il peut le prouver d'une manière objective! grâce à la logique, au raisonnement, à l'expérimentation, à la méthodologie! Le scientifique n'y est pour rien! Ses goûts, ses penchants n'entrent pas en ligne de compte! Il constate, c'est tout! Le scientifique est absent du résultat, puisque celui-ci existe sans lui!

        _ Excusez-moi, professeur..."

        Ratamor leva la tête, pour voir qui l'interrompait ainsi et il frémit: c'était de nouveau Piccolo! "Ouais! cria presque Ratamor. Enfin, je veux dire oui! Qu'est-ce qu'il y a ?

        _ Il paraît évident que vous nous amenez à rejeter la subjectivité et donc la beauté! Elle ne saurait être l'objet d'une science qui ne peut qu'être matérialiste! C'est bien ça?

        _ Vous pensez beaucoup trop, Piccolo! Mais admettons... et où voulez-vous en venir?

        _ Mais un animal qui crie son triomphe sur un adversaire ne s'enchante-t-il pas de sa propre force? Vous-même, n'êtes-vous pas galvanisé par l'attention qu'on vous prête? Le sentiment du beau ne naît-il pas de notre domination? Quand nous admirons les nuages, les étoiles ou la mer, n'est-ce pas parce que nous sommes touchés par leur grandeur? Mais vous vous dites: "Pour être sûr, je m'efface, je laisse parler la logique!" Vous n'existez plus en somme, mais qu'est-ce que cette science qui tue l'homme, qui le sépare de lui-même, puisque la beauté lui est viscérale et qu'il la place dans la subjectivité?

        _ Mais qui êtes-vous, Piccolo? Qui vous envoie? Qui vous a dit: "Va saboter les cours de Ratamor!"?"

        _ Mais personne! Mais vous devez aussi comprendre que, si nous ne réglons jamais les problèmes, c'est parce que la science fait de nous des étrangers dans le monde!

        _ Hi! Hi! Le morveux! C'est lui le prof! Tu sais rien, Piccolo! T'as aucun diplôme! T'es un cauchemar, c'est tout!

        _ Je me demande où est passé votre savoir, votre retenue?

        _ Attends, je monte!"

     

                                                                                                      XXVII

     

        Andrea Fiala était toujours sidérée par le monde! Elle écrivait: "Il faut le dire, mais la plupart des individus ramènent toute l'existence soit à leur queue, pour les hommes, soit à leurs fesses, pour les femmes! Et ce n'est même pas normal, puisque les animaux ont des périodes de reproduction!

        Mais il ne faut pas oublier non plus que la domination est indissociable de l'angoisse! Plus la seconde se fait sentir et plus la première réagit et se renforce! Nous connaissons bien cela maintenant! Or, le sexe est un moyen fondamental d'affirmation de soi! L'animal en rut fait sentir sa force! L'homme qui veut dominer attire l'attention sur ses parties génitales, dans le but de soumettre l'autre! Plus rien n'existe que cette "supériorité", ce qui fait que la solitude et le vaste monde disparaissent! Il n'y a plus d'angoisse!

        Chez la femme, la soumission est obtenue par la séduction! Les fesses accrochent le regard et dès lors la femme n'est plus seule! Elle devient le centre d'intérêt, car elle sent le désir qu'on lui porte! Même si c'est fugitif, cela lui sert de repère et elle peut ainsi passer de regard en regard! Elle est stabilisée et là encore la grandeur de la vie ou de la ville sont réduits à une domination personnelle! Rajoutons que, si la femme n'aime pas ses fesses, elle peut utiliser bien d'autres parties de son corps et on en voit par exemple avec des seins comme des canons!

        Mais comment peut-on ne voir du monde que son sexe ou autrement dit son nombril? Certes, le plus grand nombre n'est pas développé intellectuellement, ne s'intéresse pas aux choses de l'esprit et surtout se trouve très vite sous la pression de trouver un travail! Il est à la merci d'une hiérarchie, mais qu'il fait lui-même subir! Il ne veut pas comprendre que les coups qu'il reçoit sont les mêmes que ceux qu'ils donnent! et que c'est donc sans fin! Pire, il refuse tout ce qui ne le flatte pas! La solitude et le silence lui sont odieux et il préfère s'abrutir devant des écrans, qui semblent parler encore de lui!

        Même s'il est impossible de juger, car nul ne sait ce qui est en chacun, on ne peut qu'être horrifié devant une telle petitesse, un tel égoïsme! Encore si celui-ci rendait heureux, mais c'est la haine qui triomphe! Ah! Mais pas question non plus de reconnaître son malheur! Nous voilà bien!

        A l'inverse cependant il y a le chemin spirituel de Jack! Dans la rue, il ne cherche pas à dominer! Il est tout simplement! Pourtant, les hommes et les femmes qu'ils croisent veulent le soumettre, car il représente de la force! Mais d'où vient-elle? Jack s'appuie sur la beauté! Elle est partout et lui donne un sens! Il est chez lui, avec la dimension du monde! de l'Univers même! L'infini est en lui, sa peur absente et sa paix souveraine!

        Mais on l'agresse, au lieu de le connaître! On le déteste même, car il ne cède pas! On le méprise, on veut le détruire, car il n'est pas soumis! Que ne lui demande-t-on pas son secret? Que ne suit-on pas son exemple? Mais que croit-on? Qu'on va vaincre le vent? Qu'on est respectueux en piétinant? Qu'on finira par être le roi ou la reine? Que la mort est une plaisanterie?

        L'immensité est à côté et nous n'en voulons même pas! Nous pourrions être libres, mais restons prisonniers de nous-mêmes! Nous préférons haïr chaque jour! Nous aimons notre enfer, nos coups de dents! Nous pleurons, nous crions, en gardant notre nuit! Nous sommes sourds et aveugles, mais demandons la justice! Nous rêvons du bonheur, mais léchons le cambouis!"

     

                                                                                                         XXVIII  

     

        Madame Birkel, la directrice de la prison, avait un moyen sûr pour se détendre! Dans son logement, elle prenait place sur un divan et elle écoutait les enregistrements des supplications des prisonniers, quand ils étaient au mitard et passés à tabac! Cette "musique" l'apaisait, lui redonnant le sentiment de son pouvoir, d'autant que certains, bien qu'elle ne fût pas présente, en venaient à l'implorer elle-même, à l'appeler par son nom, afin que leur souffrance s'arrêtât!

        Quel doux chant à son oreille! En ce moment, elle se berçait avec les plaintes d'un jeune gars, qui s'était suicidé depuis! L'enregistrement était d'une grande qualité et les cris du détenu semblaient provenir de la pièce d'à côté! On entendait: "Non, je vous en supplie, non! Madame Birkel! Non, je vous en supplie! J' ferai plus le mal, madame Birkel! J' vous en supplie! (Sanglots!) Maman, j' t'en prie! non! (sanglots!)"

        Il avait fini par l'appeler maman! Hi! Hi! Quel idiot! Mais c'était bon! Chaque pleur était comme un baume! Il faut dire que ce jeune-là en avait fait baver à madame Birkel! Elle avait eu sa revanche! D'ailleurs, dès le deuxième ou troisième passage à tabac, il suffisait juste de placer le détenu dans le mitard et de lui dire que les gars allaient passer s'occuper de lui! Le souvenir de la "séance" précédente était si fort que les jérémiades commençaient, avant même les coups!

        C'était là qu'on atteignait des sommets dans la prière, qu'on avait des cris déchirants,  des "arias" délicieuses, de sorte qu'il arrivait à madame Birkel de libérer le prisonnier, sans le faire battre, et alors quelle volupté! Un homme baisait les mains de la directrice, lui répétait merci, merci, lui disait combien elle était bonne et même... belle! Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait! Il était son chien, son esclave! Elle était son dieu! L'homme n'était plus qu'une pâte molle! Il était brisé! A jamais il avait un maître et c'était madame Birkel!

        "Maman, non, je t'en supplie, non! (Sanglots) Je t'en supplie!" La directrice arrêta l'enregistrement, légèrement agacée! Avec Cariou, ça ne marcherait pas! Il y avait quelque chose de vieux en lui..., comme si dès le départ il avait connu la douleur, le désespoir! Il avait sans doute pris conscience de l'injustice, de l'existence du mal à un âge ou on est protégé par le cocon familial! On pouvait lire dans ses yeux qu'il avait beaucoup réfléchi et qu'il devait s'attendre à tout, même au pire! 

        Il ne crierait pas! Il ne supplierait pas! Il aurait mal, mais il ne serait pas brisé! Il ne perdrait pas de vue qu'il était le gentil et que c'était les méchants qui le frappaient! Il fallait quelque chose de plus sophistiqué pour le faire perdre pied, un véritable travail de sape! Et on avait ça ici, sur l'île des Fous! Des chercheurs, plus ou moins scrupuleux, travaillaient  sur le cerveau et particulièrement sur les champs psychiques! Ils avaient inventé un appareil qui bombardait l'individu, avec de la haine! Ils appelaient ça de la boue psychique!

        Enthousiasmée, Madame Birkel avait prêté son concours et ils avaient capté toute sa hargne, sa fureur, son sadisme, sa sournoiserie! Elle s'était laissée aller! Tout ce qui la rongeait était sorti! C'était comme des coups de marteaux, des flammes et les chercheurs avaient tout recueilli dans leur appareil! C'était un faisceau psychique qui traversait le mitard! Le prisonnier était trouvé en position fœtale, on eût dit une huître!

        Il fallait le redresser, l'aider à retrouver l'extérieur et s'il reprenait sa place parmi les autres détenus, il demeurait sombre, dépressif, sujet à la crainte et aux larmes! Il était comme coupé du monde des hommes, étranger à lui-même et aux autres! Il n'existait plus vraiment! 

  • Les enfants Doms (XIX-XXII)

    Dom9

     

     

     

     

                                            XIX

     

        Cependant, entre-temps, RAM changeait de physionomie! à causes des enfants Doms! Leur domination psychique était telle qu'elle leur créa une bulle physique, dans laquelle ils vivaient et se déplaçaient! C'était comme une mutation, le fruit d'une adaptation, car cette bulle était d'une manière produite par l'enfant Dom lui-même! Il ne s'agissait pas d'une nouvelle technologie!

        C'était une matière étrange, quasi transparente, qui apparemment enveloppait quiconque était à proximité et pourtant elle avait ses limites, elle constituait une zone d'influence, sans pour autant déformer les objets alentour! On voyait les enfants Doms se mêler au trafic, parmi les autociels, mais on se disait: "Voilà encore un nouveau "truc"! Les choses vont si vite!"

        L'enfant Dom, dans sa bulle, pouvait se rendre où il voulait! Elle le soutenait et obéissait à ses moindres désirs! Elle était une partie de son corps et réagissait au monde extérieur! Ainsi l'enfant Dom survolait la ville en se sentant en sécurité et mine de rien il devenait le maître partout, car sa domination psychique s'exerçait incessamment sur tous ceux qui se retrouvaient dans sa bulle!

        Si cette domination avait été physique, nul doute qu'on aurait regimbé, mais elle était somme toute fugace et impalpable! d'autant que beaucoup d'habitants de RAM s'étaient "habitués" à être méprisés, par peur surtout de perdre leur travail! On acceptait donc cette domination, d'une manière furtive elle aussi, en baissant légèrement la tête par exemple, et les enfants Doms s'en amusaient, puisqu'ils trouvaient là un excellent exercice à leur pouvoir!

        Le plus étonnant, c'était qu'ils s'entendaient entre eux, alors qu'on se serait attendu à les voir rivaux et concurrents, en train de s'affronter! Ne vivaient-ils pas de leur domination et la collaboration n'imposait-elle pas de contrôler, de diminuer sa puissance ou son égoïsme? Mais force était de constater que les enfants Doms se reconnaissaient, se liaient par le sentiment élitiste de partager les mêmes valeurs! Ils étaient au-dessus du lot et d'ailleurs n'avait-il pas un "ennemi" commun, cette société d'adultes qu'ils méprisaient et qu'ils voyaient constituée de veaux?

        On assistait alors à des phénomènes dérangeants! Par exemple, des bulles se regroupaient et se mettaient à conduire les autres, les gens de la rue comme un troupeau! grâce à des pressions psychiques ici et là! Eh oui! Les enfants Doms prenaient plaisir à voir cette docilité d'esclaves, cette attitude soumise, qu'ils ne comprenaient pas au fond! En effet, ils n'avaient pas encore à gagner leur vie! Matériellement, ils profitaient toujours de leurs parents et ils ne connaissaient rien de cette angoisse du lendemain, de cette crainte de manquer! Ils n'en avaient cure, car la puissance de leur domination les grisait et les rassurait!

        Ne devaient-ils pas devenir les maîtres? Ils pourraient alors demander aux plus faibles de travailler pour eux, d'assurer leur subsistance! N'était-ce pas déjà ce qui arrivait? Ils conduisaient les humains comme du bétail et c'était donc un élevage qui prolongeait celui des animaux! Si on commandait les hommes, on obtiendrait d'eux tout ce qu'ils produisaient! La domination psychique semblait la voie du futur et les bulles circulaient à toute allure, joyeusement!     

      

                                                                                                         XX

     

        A l'Université de RAM, le professeur Ratamor faisait son show! Il les tenait ses élèves et il allait leur montrer ce qu'était un grand esprit, comment on pouvait tout comprendre de la vie, jusqu'à ce qu'elle tournât entre les doigts, telle une balle de ping-pong, et ce grâce, mon Dieu, à une chose que tout le monde possédait, à savoir la raison, à condition bien entendu de l'utiliser! Ah! Ah! 

        Voyons voir... Ratamor déambulait sur l'estrade de l'amphi, sous les yeux éberlués de centaines d'étudiants! Voyons voir...  N'hésitons pas à être salace, ça les touchera et ils pigeront plus vite! "Bon! Hum! dit Ratamor. Pendant des siècles, l'homme a regardé vers le haut! Il était plein de jérémiades! Il suppliait le Ciel! (Petits rires dans l'amphi!) Il priait, etc.! Et quand il priait pas, il faisait de la peinture, il barbouillait! Il récitait, en pleurant, des poèmes à des châtelaines ! Ou bien encore il parlait aux animaux, pour leur apprendre la politesse! (Rires!)

        Bref, l'homme prenait la position verticale, dans l'espoir d'apercevoir Dieu, mais s'il agissait ainsi, c'était faute d'adopter la position horizontale, celle du Missionnaire notamment! (Emoi des étudiants!) Je sais, j'y vais un peu fort! Mais il vaut mieux dire les choses telles qu'elles sont! Un peu de crudité permet d'éviter beaucoup d'ambiguïtés! Car qu'est-ce qui se passe, quand on s'empêche de baiser? quand on refoule? Eh bien, on sublime, on compense! Et ça donne quoi? Des névroses: l'art, le mysticisme ou la zoophilie!   

        La raison! Elle garantit l'équilibre! Mais bien entendu, cela demande de satisfaire sa pulsion sexuelle! Les délires sur la beauté, vous les mettez au placard, d'accord? Je veux voir ici des gens raisonnables et responsables! des gens qui ont la tête sur les épaules! Ainsi nous ferons le bonheur du monde! Les problèmes, on les résoudra un à un! La raison est notre meilleure alliée! La science est le flambeau des peuples! (Applaudissements!) La beauté, elle, est une invention de l'homme et d'où vient-elle, sinon de nos frustrations!"  

        A ce moment, un étudiant leva une main, ce qui eut don de fâcher Ratamor! On lui coupait un peu de son triomphe, mais il avait prévenu: on pouvait intervenir et il répondrait! Il avait même encouragé cela! Donc, il dut se résoudre à laisser échapper un oui grinçant, pour attendre la question!

        "Professeur, dit l'étudiant, je m'appelle Piccolo et je voudrais savoir à quel moment séparez-vous la beauté de la pulsion sexuelle? Parce que, si je désire une femme, c'est que je la trouve belle, bien roulée si vous voulez! (sifflets!) Mais c'est déjà de la sublimation, n'est-ce pas? L'art est tout prêt, presque un danger dans mon lit! Donc, pour être le plus sain possible, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux se masturber? On pourrait juste rêver à une soumission bien dure, bien perverse, ce qui éviterait tout contact avec la beauté! Voyez! 

        _ Mais qu'est-ce que vous êtes en train de débiter, mon gars?

        _ Vous croyez vraiment qu'on peut séparer la beauté de tout ce que nous sommes?

        _ Je me demande d'où tu viens! Est-ce que tu ferais pas partie d'un groupe d'extrémistes religieux, par hasard? En ce cas, je te prierais d' calter!

        _ Mais pas du tout! C'est juste que votre raisonnement me paraît inexact et même... enfantin!

        _ Ben voyons! Tu vas voir tes notes, mon salopard! (Silence!)

        _ Mais elle est où votre raison? votre sagesse?

        _ Mais c'est toi qui fais la leçon maintenant! Attends, je monte! (Effroi!)"

     

                                                                                                       XXI

     

        Le grand-père n'avait pas ses petits enfants et il regardait une de ses roses! Il en cultivait quelques unes, ce qui était devenu une rareté dans RAM! Celle-là il lui avait accordé beaucoup d'attention et il était maintenant récompensé! Au bout d'une longue tige hérissée d'épines, d'un berceau de feuilles vertes était née une petite fleur, fragile, d'un rose indéfinissable, qu'il aurait été impossible de reproduire par de la peinture, et qui charmait l'œil du vieux, comme si la plante en avait été amoureuse!  

        Au fond, le grand-père était toujours sidéré par la formation de la matière! Une graine enfouie développait d'abord ses racines, puis elle se dressait fièrement et ses feuilles fonctionnaient tels des capteurs solaires! C'était des cellules qui s'ajoutaient les unes aux autres et qui avaient leur propre "programme"! La vie s'élançait avec ardeur!

        A cet instant, le grand-père sursauta, car un homme venait d'atterrir dans son jardin! "Inspecteur Vitkov! Autorisation 5 B! cria-t-il dans un microphone. N'avez-vous pas vu un jeune se cacher par ici?" Le grand-père fixa une seconde les lumières clignotantes que le policier avait sur les épaules, puis il répondit: "Non!" Aussitôt l'homme traversa le jardin, pour escalader le mur d'en face et disparaître! Il émanait de lui une agitation brutale, mais le vieux ne s'en offusqua pas: il fallait bien que la police fît son travail!

        La ville devenait, hélas! de plus en plus violente et il ne pouvait en être autrement! Quand il n'y a plus que la situation matérielle qui compte, les plus pauvres et ceux qui sont rejetés, pour une raison ou une autre, ne voient pas d'autres chemins que la délinquance ou la criminalité pour exister, pour donner un sens à la vie et avoir le sentiment d'être respectés! C'est le pouvoir ou la mort!

        Le vieux plongea en lui-même, en abaissant légèrement la tête, telle sa rose, puis le calme revenu, son esprit se mit à chanter doucement et un poème apparut, comme un parfum! Le voici:

     

                                     LA MODERNITE

     

    Dieu pour elle est ringard!

    On y était contraint!

    Depuis, arrive en gare

    De la raison le train!

     

    Elle en sort en vraie star!

    Son sourire éblouit

    Et elle a pour les tares

    Du passé un bon louis!

     

    Pourtant, où est le phare,

    Quand tout va dans la nuit?

    Pourquoi tant on s'effare,

    Si on sait ce qui nuit?

     

                                                                                                             XXII

     

        Andrea Fiala continuait son combat dans la clandestinité... Elle écrivait: "Si chacun produit un "champ psychique", il serait bon de s'interroger sur ce qu'il doit être, afin que nous ayons les meilleures relations possibles! Nous avons vu que les enfants Doms étaient de véritables trous noirs et qu'ils n'acceptent les autres qu'à la condition que ceux-ci leur soient soumis! Rien ne doit troubler leur bulle dominatrice!

        Ainsi, la cohésion sociale avec les enfants Doms semble impossible, puisqu'ils empêchent le développement des autres et que toute résistance à leur pouvoir provoque leur haine! Entendons-nous cependant... Les enfants Doms ne sont pas vraiment conscients de leur action néfaste! S'ils exercent cette pression démesurée, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé d'autres solutions à leur angoisse, face au vide apparent de la vie!

        Rappelons que nous sommes sans idéologie, c'est-à-dire sans direction et même sans avenir, à cause du réchauffement climatique et de la pollution! La peur est tellement forte qu'elle produit un égoïsme hyperconcentré, tel l'effondrement gravitationnel à l'origine du trou noir! La bulle dominatrice de l'enfant Dom est absolument hermétique et on peut comprendre que la moindre brèche peut y conduire à la panique, avec toute la violence propre à cette situation!

        Mais, si l'enfant Dom a l'air agressif, c'est surtout qu'il essaye d'étendre son pouvoir, puisque lui-même apprend à se connaître! Il découvre normalement l'existence, mais il n'en demeure pas moins qu'il ne s'intègre que s'il reste le maître, que si son angoisse ne réapparaît pas! Ainsi, on voit certains enfants Doms devenir des chefs d'entreprises, à la tête d'empires, qui leur permettent de croire encore que le monde est selon leurs désirs!

        Cependant, les enfants Doms sont de plus en plus nombreux et la société se fragmente toujours plus! La plupart en effet n'obtiennent pas la toute puissance, restent anonymes et dans ce cas, ils refusent de travailler! Servir, se plier à des horaires et ne serait-ce qu'obéir diminuent leur bulle dominatrice, leur semblent odieux, car la peur est toujours là dans l'ombre et fait haïr toute ingérence! Les postes les plus fuis, ce sont ceux qui demandent le moins de qualifications et il est facile de comprendre pourquoi: la condition y paraît humiliante, avec une tâche répétitive et un statut social qui "rabaisse"!

        Il faut croire que les enfants Doms, qui ont atteint l'âge adulte, vivent encore des revenus de leurs parents, ou bien profitent des aides sociales, ce qui poussent certains à vouloir les supprimer! Mais là n'est pas la solution... Le problème, comme on le voit, est bien plus profond! Si on veut changer les enfants Doms, la contrainte et surtout la menace ne peuvent qu'aggraver la situation! Puisque c'est la peur, au fond, qui fait l'enfant Dom, il faudrait guérir cette peur et en avoir trouvé soi-même le remède!

        Imaginons le médecin des enfants Doms... Il ne devrait pas avoir recours à la domination, pour lutter contre son angoisse, mais au contraire il en serait totalement libéré! Le sentiment de sa valeur ne dépendrait pas de sa réussite sociale! Sa frustration ne le conduirait pas à la haine! Il n'aurait aucune envie de détruire! Il puiserait indéfiniment dans la simple joie d'exister! Il aurait confiance! Il serait en paix! Voilà l'oiseau rare! Mais est-ce que la seule raison pourrait nous le fournir? Elle se nourrit de données objectives, mais quel chiffre, quelle équation la rassureraient? Si elle a foi en elle, n'est-ce pas plutôt qu'elle flatte son amour-propre? Dans ce cas, elle reste dépendante de sa domination...    

        Le stoïcisme est-il la solution? Le détachement évite la haine... Mais où est l'enthousiasme, l'espoir? Le médecin des Doms ne doit pas être un éteignoir, mais il propose au contraire une domination sans bornes! Mais celle-ci s'enchante de toute la diversité de la vie! Elle est aussi curieuse que forte! Elle n'essaie pas de triompher!"