Rank (21-25)

  • Le 14/10/2023
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R5 32

 

 

                         "Que voulais-tu que je fasse?"

                                     36  Quai des Orfèvres

 

 

                                                      21

      Il neige et Rank se tient au garde-à-vous au milieu du camp ! Il a dû sortir précipitamment de son baraquement, à l’appel de la Machine, et maintenant il l’écoute ! Là-bas les barbelés se détachent encore plus sur le ciel gris et on entend gémir les chiens policiers, impatients de donner la chasse ! A côté de la Machine se tient Tautonus, avec ses bras de fer et prêt à frapper, si Rank a le malheur de répliquer ! Il n’y a donc pas de discussion possible et Rank entend la Machine, comme s’il était placé sous une chute d’eau glacée !

      Mais que dit-elle ? Toujours la même rengaine ! Rank est un égoïste ! Il ne pense qu’à lui ! On doit être tout le temps au service de monsieur ! Ce n’est pas possible ! C’est même inadmissible ! Il va falloir que ça change ! Etc., etc. !

      La fureur de la Machine est démentielle ! Elle martèle encore et encore ! Et il ne faut rien dire, tout encaisser ! A la surface, Rank ne montre rien, mais à l’intérieur ça craque, ça pleure ! « Oh, comme les flocons ont la chance de tomber ! » se dit la larme de Rank, qui doit rester rentrée ! Car il n’est pas question de céder ! N’est-on pas dans l’absurdité la plus totale ? A qui appartient le camp ? Qui l’a créé ? Qui est prisonnier ? Qui assomme, anéantit en ce moment même ? Qui est bourreau, qui est victime ? Qui est la force, qui brise ? Alors comme ça, la race supérieure reproche à la vermine son égoïsme, son ingratitude ? Alors comme ça le pouvoir n’est pas égocentrique et ne rend pas heureux ?

       Mais au fond la Machine est toujours outrée, scandalisée qu’on puisse lui résister ! Seule elle compte ! Elle n’a que mépris pour le reste ! Et voilà qu’un misérable caillou lui fait mal aux pieds ! Rank doit tout supporter sans moufter ! L’injustice lui est coulée dans la gorge, ainsi qu’on gave les oies ! Il doit faire copain avec le mensonge ! La loi, c’est la folie de la Machine ! Tous les joints cassent dans le corps de Rank ! Toutes ses défenses sont embouties par la vanité démesurée de la Machine ! Toute sa raison est souillée par ce torrent de boue ! Car la Machine est folle et d’abord folle d’elle-même !

     C’est une folie possible dans la société et elle est même très courante ! Il suffit d’être en règle administrativement et d’avoir la sécurité matérielle ! Sur cette base, l’esprit peut gambader, croire ce qu’il veut et traiter le monde à sa manière ! Ainsi partout où passe la Machine, elle doit être accueillie comme une reine ! La Machine s’adore et c’est une forme de folie, ce qui explique sa haine et sa fureur, dès qu’elle est contrariée ! La Machine ne voit pas les autres, avec leur complexité, leur richesse, leur destin, leur progression ! Il n’y a aucune dimension cosmique dans la Machine ! aucune universalité, aucune grandeur, aucune lumière, aucun espoir !

     Et c’est ce racornissement, cette petitesse, cette médiocrité que Rank doit ingurgiter, reconnaître comme vrai ! Pouah ! Il en apprend plus en observant une souris ! Rien que le frémissement de ses moustaches lui est plus sympathique ! Les dégâts chez Rank sont pourtant incommensurables ! Toujours il doutera et sera prêt à se faire du mal, car toujours il se sentira coupable ! Le credo de la Machine est un poison destructeur ! Il est d’ailleurs étonnant que Rank vive encore ! N’aurait-il pas dû se supprimer depuis longtemps ? La nuit n’a pas de fin et les machines ne changent pas ! Elles ne demandent pas pardon ! Elles ne reconnaissant pas leur erreurs ! Au contraire ! Elles sauvent leur orgueil ! Peu importe les morts, les pleurs, les gémissements, les cris de souffrance ! Elles ont eu et ont raison ! Elles sont les ennemis de la vermine ! les serviteurs les plus zélés de la justice et de la vérité ! Elles soutiennent le mensonge sans broncher !

      Alors pourquoi résister ? Pourquoi continuer à lutter, car il n’y aura pas de grand jour, avec les machines repentantes et réparant, si c’est possible, le mal commis ! On ne peut pas forcer la haine ! Et à quoi sert de briser l’orgueil ? Pour le progrès, le bien de tous, c’est à lui de se rendre compte, de prendre conscience ! A quoi bon faire revenir le Fils prodigue, à coups de pieds aux fesses ? Il voudra repartir, tant ce que ce n’est pas son choix ! L’orgueil et la haine continuent de gronder, même quand la vérité, pour un jour, triomphe ! La nuit est comme la marée : elle attend son heure, pour venir tout recouvrir !

       Alors d’où vient l’obstination de Rank, son courage ? Il faut bien qu’il existe, non ? Comme les machines ! Il ne faut pas qu’il ait peur d’avoir faim, ni honte de manger ! Son espoir, sa lumière ? Mais la haine même des machines, qui prouve qu’elles ne savent pas vivre ! Et surtout leur bêtise, leur incommensurable bêtise !

      Leurs plaintes, leur venin, leur mépris ? O doux chant pour Rank ! Doux chant de sa gloire !

                                                                                                       22

      Le soldat Paschic a le sommeil agité, quand un hurlement le fait sursauter ! « Debout, espèce de fainéant ! crie-t-on au-dessus de lui. Debout le bon à rien ! » Rank se frotte les yeux, hagard : il croit qu’il a rêvé, mais on continue à lui brailler d’ssus ! « Tu prends ton paquetage et je veux te voir dehors dans cinq minutes ! Un bon soldat doit toujours être prêt ! Je vais faire de toi un soldat d’élite, Rank ! On s’presse, on court ! On n’a rien d’autre à faire qu’à obéir ! »

      Le soldat Paschic boutonne fébrilement ses vêtements… Il a du mal à mettre ses chaussettes, à nouer ses chaussures ! Il a l’esprit étouffé par le stress, mais les ordres pleuvent, comme les injures ! « Jusqu’ici j’ai été coulant ! martèle la voix, mais ça va changer ! Puisque tu ne comprends pas quand j’ parle doucement, soldat Paschic, on va passer à la méthode forte ! Si j’ dis à plat ventre, on plonge vers le sol ! Si j’ dis silence, on la ferme ! Si j’ dis que t’es une bouse, c’est qu’ t’ en es une ! Allez à l’entraînement ! T’es un morveux Paschic ! Un branleur ! »

       Rank est maintenant à l’extérieur et il souffle, sous le poids de son sac ! « Tu commences par ramasser les saletés dans le camp ! J’ vais t’apprendre Paschic ! J’ vais t’ mâter ! J’ vais t’ dresser, tu vas voir ! Y en a encore par là, Rank ! Faut être sérieux, la vie, c’est pas une partie d’ rigolade ! Quand t’auras fini avec les saletés, tu nettoieras ici ! J’ veux tous les carreaux propres ! Tu vas enfin savoir ce qu’est le travail, Paschic ! Enfin, tu vas t’ réveiller ! »

« Une, deux ! Une deux ! On astique, on frotte ! Finie la paresse, Paschic ! Halte ! Viens ici ! Au pas d’ course !

_ Ouf ! Ouf !

_ x+2=3, combien vaut x ?

_ Hein ?

_ Ah ! Pas d’ça, avec moi, Rank ! X+2=3, combien fait x ?

_ J’ sais pas ! »

Vlan ! Rank se prend deux baffes ! « Te fous pas d’ ma gueule ! crie la Machine. X+2=3, combien fait x ?

_ Euh... »

Et vlan, de nouveau un aller-retour pour Rank ! « C’est pas vrai ! hurle la Machine ! X+2=3 ! X vaut combien ? C’est la simplicité même ! T’es quand même pas idiot, Rank ! J’ai pas pu enfanter un crétin ! Alors ?

_ Alors… alors… X vaut 1 !

_ Enfin ! Quand tu veux, tu peux ! Tu sais c’ que j’ crois ? T’es un fourbe ! T’as une véritable queue d’ vache entre les mains ! Tu nous fait tourner en bourrique ! Mais t’aimes ça, pas vrai ! T’es un vicieux, un sournois ! T’es un méchant, Paschic ! Mais tout ça va changer ! On va en faire des exercices ! Tu vas travailler d’arrache-pied, Rank ! On va s’y mettre le week-end ! les vacances même ! Tu décolleras pas d’ici, tant que tes résultats sont mauvais ! J’ t’ai laissé trop d’libertés ! Il est pas question que tu m’ fasses honte, soldat Rank ! Tu crèveras plutôt ! »

      Au-dessus, la lune ne dit rien… On entend un oiseau de nuit pousser sa plainte lugubre… Maintenant que la Machine a laissé Rank et que le silence revient, on perçoit un petit mulot trottiner... Une larme coule du cœur pourtant complètement sec de Rank ! Que dit-il ?

       « Je m’appelle… Je m’appelle… Mince, je ne m’en rappelle même plus ! Ah ! Ça y est ! Je suis le soldat Paschic ! Régiment des feignasses et des menteurs ! J’ai aucun galon, car j’en mérite pas ! On va m’dresser, afin que j’ marche droit ! Quel sens à la vie ? La Machine ne prend pas d’ plaisirs ! La Machine est juste ! Elle n’a pas de haine, ni d’orgueil ! Le mépris, elle ne connaît pas !

       Il faut à présent que je nettoie les toilettes ! que je finisse de balayer la cour ! Et je pourrais faire mes exercices de mathématiques, d’anglais, de géographie et de physique ! Pour ne pas décevoir la Machine ! Faut que j’ sois la hauteur, sans joie, sans égoïsme, sans espérance, comme la Machine !

       J’ m’appelle Rank ! Je suis le soldat Paschic, du régiment des méchants, des menteurs, des sournois et des paresseux ! X=1 ! La SDN a été créée en… Whose, cela veut dire ! The ! The ! Ze ! Une force agit sur G qui frotte sur S ; G est-elle supérieure à S ? Je suis le soldat Paschic et ma nuit est sans fin !

       Ah oui ! Le monde peut disparaître avec quelques bombes atomiques… Alors pourquoi tout ça ? Mais pour ne pas décevoir la Machine ! La Machine qui ne prend pas d’ plaisir, qui n’a pas d’orgueil, ni de mépris ! Tout ça est parfaitement clair ! »

                                                                                                    23

        Un jeune merle questionne un ancien : « J’ comprends pas ! C’est quoi tout ce vacarme ? Le jour se lève, la forêt est somptueuse ! Tranquille ! On va de fût en fût avec joie ! Même les sapins ont l’air d’attendre le soleil, tant leur port est fier et droit ! Les fougères, pleines de rosée, vont bientôt s’illuminer ! Bref, la magie va pouvoir commencer et il y a ce bruit délirant, continu, par là-bas, à moins de deux kilomètres ! Dingue ! Vous êtes sûr que c’est bien ici notre maison ? Non parce qu’il faudrait revoir le bail !

_ C’est la route…

_ La route ?

_ La route…

_ Comment ça, la route ?

_ La départementale !

_ La dépar… te…

_ Mental ! Comme débile mental !

_ Ah ? Mais c’est les hommes, non ? Et ils vont au travail, comme nous nous volons pour nous nourrir ! C’est finalement normal !

_ Non…

_ Comment ça non ?

_ Parce qu’on est dimanche matin !

_ Les gens ne travaillent pas ?

_ Exact ! A quelques exceptions près…

_ Mais… mais alors, c’est quoi ce chaos, ce délire ? parce que ça n’arrête pas !

_ Oui, on dirait le périph. un lundi matin pluvieux ! J’ai habité quelque temps la capitale… Tu veux savoir ce que font tous ces gens un dimanche matin sur la route, alors que l’aube n’est pas encore levée ? Eh bien, ils friment !

_ Ils friment ?

_ Oui, ils friment !

_ Comprends pas !

_ Ils sortent de chez eux parce qu’ils ont peur de s’ennuyer ! Toute la semaine, ils bossent, ils font de la voiture, ils se fatiguent, mais ce n’est pas suffisant ! Le week-end, il faut encore qu’ils roulent et qu’ils s’exhibent ! S’ils restent chez eux, ils ont l’impression d’être idiots ! de ne pas en profiter, de s’ faire baiser !

_ S’ faire baiser ?

_ Hum ! C’est une expression pour dire qu’on s’ fait avoir, qu’on est lésé, exploité ! Les hommes ont un peu de temps libre le samedi soir, alors pas question de réfléchir, d’être patient, d’admirer ! Non, on doit contenter son nombril ! On sort, on s’ mélange et on voit qui a le plus beau ou le plus gros nombril ! C’est comme toi, quand tu veux démontrer que tu es le merle le plus fort, le plus avantageux ! Sauf que tu n’ fais pas d’ bruit, que tu pollues pas, que tu deviens pas dingue et surtout, surtout, sauf que tu n’as pas le choix !

_ Les gens ont le choix ?

_ Bien sûr, puisqu’ils ont une raison, une conscience, qui leur permet de comprendre et d’évoluer !

_ Et donc ils n’évoluent pas !

_ Non…

_ Mais pourquoi ils utilisent pas leur rai…, ce que tu as dit ?

_ Mais par peur ! par peur de s’ faire baiser !

_ C’est terrible !

_ Ouais, d’autant qu’ils sont en train de tout foutre en l’air ! Et que toi et moi, on est maintenant en sursis ! Tu sens une fraîcheur matinale ?

_ Non...

_ Au mois d’octobre… et pas d’ fraîcheur ? On est cuit !

_ Et ils continuent là-bas sur la route !

_ Oui, ils vont passer le dimanche avachis, devant la télé ! C’est comme ça qu’ils comblent le vide… Et lundi, pour retourner bosser, ils f’ ront la gueule !

_ Ah bon ?

_ Dame ! A quel moment ils se seront reposés ? Mais bon, la nature va régler tout ça…

_ Qu’est-ce que tu veux dire ?

_ Quand y aura plus d’eau, ce s’ra le silence !

_ Génial !

_ Non, on s’ra plus là non plus ! »

                                                                                                             24

       Aujourd’hui, la Machine parle doucement… Que se passe-t-il ? Elle n’aboie pas sur Rank ! Aurait-il gagné à la loterie ? Rank n’en revient pas ! Peut-être est-ce la première fois depuis qu’il est né que la Machine ne lui crie pas dessus, mais fait preuve de tendresse ! Elle n’est pas malade au moins ? Non, elle se tient debout, n’est nullement alitée, en train d’agoniser… Le mystère s’épaissit !

       Peu à peu, la pondération, le ton complice, presque câlin, dont il est le témoin, conduisent Rank à ressentir ce vieil amour, qu’il a naturellement pour la Machine ! Il se sent subitement de nouveau prêt à la satisfaire, à lui montrer toute sa docilité, son écoute, son affection ! Et la Machine n’en attendait pas moins : elle sait que c’est dans l’ordre des choses !

      Elle dit : « Tu as voulu une formation courte, passer un diplôme de technicien, afin d’être indépendant le plus vite possible, et c’est tout à ton honneur, car tu prouves que tu as déjà le sens des réalités, que tu connais la valeur de l’argent ! »

       Quoi ? Des compliments de la Machine ? En un instant, Rank fond comme un bonbon ! Il est amolli ! Oubliés les matraquages de fer, la traque éternelle ! On traite avec le gibier comme s’il était humain ! On s’adresse aux débris, comme s’ils n’étaient pas dans la boue, mais formaient un cageot neuf ! C’est jour de liesse ! Là-bas, les cloches doivent sonner à toute volée ! C’est la libération de Paris !

       Rank boit chaque parole, car il n’est pas mauvais, c’ garçon ! Il est même plutôt plein de bonne volonté, mais peut-être qu’on aurait intérêt à lui expliquer les choses plus souvent de cette manière, en ne le méprisant pas, en lui laissant une chance de respirer ! Qui sait, on obtiendrait de meilleurs résultats ! Mais laissons la Machine finir… Elle rajoute : « Mais ne sous-estimes-tu pas tes capacités, Rank ? Tu n’es pas plus bête que ton frère ou ta sœur ! Toi aussi, tu peux viser plus haut ! Moi et Tautonus, nous sommes prêts à te soutenir (toujours cette hypocrisie...), si tu veux une formation plus longue, un diplôme qui te laisse plus de possibilités à l’avenir ! Car être plombier ou menuisier, c’est bien, mais que se passe-t-il quand on veut changer ou que le secteur est en crise ! Plus on a de qualifications et plus on peut choisir, s’adapter ! Tu as le temps, tu ne crois pas ? Va au moins jusqu’au Bac et tu te connaîtras mieux d’ici là ! Enfin, c’est comme ça que je vois les choses… (toujours cette fausse humilité !)… C’est à toi de prendre une décision ! »

       Bon sang, Rank est un être humain ! Il est illuminé ! On lui a donné de l’amour ! Le bédouin dans le désert vient de trouver un puits et il chante la gloire d’Allah ! Mais bien sûr que Rank va faire plaisir à la Machine ! Comment pourrait-il la décevoir maintenant, alors qu’elle s’est mise au niveau de Rank ! Peut-on dire non à une déesse ? Où est le contrat pour le Bac ? Qu’on jette celui du CAP à la poubelle ! La Machine vient d’ouvrir la voie et Rank se tourne vers l’horizon triomphant et il acquiesce, il abonde sans tarder dans le sens de celle qui vient de verser sur sa tête une goutte de rosée !

      D’ailleurs, la Machine quitte la petite grotte, royale, heureuse secrètement que sa séduction ait agi ! Quelles sont ses pensées ? Que Rank mérite bien son mépris, car il a été facile de lui faire changer d’avis ou bien est-elle déjà à d’autres projets ? Ainsi vont les déesses : on n’est pas digne de leur vie intime ! Cependant, Rank revient un peu sur Terre… S’il est encore surpris par cette gentillesse inattendue, il se demande s’il n’a pas cédé trop vite, s’il ne s’est pas remis la corde au cou ! Car le CAP lui permettait d’échapper définitivement à la Machine ! Avec un métier, il était libre, n’avait plus aucun compte à rendre au bourreau ! Il cisaillait le cordon ombilical radicalement ! C’est cette attache affective qui le fait souffrir, puisque la Machine l’utilise au gré de ses caprices !

       Et voilà qu’il a renoncé à son projet d’évasion, en voyant le directeur de la prison lui parler comme à un ami ! Quel piètre prisonnier il fait ! Mais c’est un tendre et la fausse sympathie de la Machine l’a rendu aveugle ! Maintenant la fumée se dissipe et la réalité froide apparaît ! La Machine a été douce pour ses intérêts, nullement pour ceux de Rank, qu’elle n’a jamais cessé de mépriser ! Elle a juste manœuvré le soldat Paschic ! En effet, qu’est-ce qui gênait la Machine, dans le projet de Rank ? Mais qu’elle dût avouer un fils ouvrier ! La progéniture de la Machine doit faire son orgueil, assurer sa supériorité, sa suprématie ! Cela n’a rien à voir avec les goûts de Rank et sa tristesse !

       Toute la prison se marre ! Eh ! Vous ne connaissez pas la dernière sur Rank ? Vous allez rigoler ! Il avait un plan en béton pour s’enfuir et… Rank le benêt ! qui tourne de nouveau entre les murs, pour la promenade ! qui va de nouveau essuyer le mépris et les rebuffades de la Machine, dès le lendemain ! Le voilà l’imbécile, le simple ! Mais il y a tout de même quelque chose à prendre…, c’est que les machines ne sont pas si innocentes que ça ! D’accord, elles ne savent pas ce qu’elles font, car comment mépriser quand on connaît la dureté de la vie, sa complexité, son drame ? Mais enfin les machines peuvent très bien modifier leur comportement et paraître douces ! Elles se montrent aimables, astucieuses, malignes si elles y trouvent leur compte ! Elles ne sont pas complètement abruties par leur égoïsme et il y aura donc jugement, puisqu’il y a conscience, calcul et non maladie mentale !

       Rank évidemment se frotte les mains : il avance dans sa cellule !

                                                                                                     25

        Aujourd’hui, l’état-major triomphe : Tautonus a gagné les élections ! Il est maître de la ville ! Il a supplanté ses adversaires ! Et comme ce fut dur, comme le combat fut acharné ! La lutte politique est sans pitié ! Elle ressemble d’abord à une querelle de commères ! Tautonus et la Machine n’ont jamais dételé pendant la campagne et même bien avant ! Ils ont disséqué notre prochain, c’est-à-dire leurs adversaires ou leurs alliés, telle une grenouille ! Qu’a dit celui-ci ou celle-ci (c’est d’ailleurs une moins que rien ! En tout cas, elle vaut pas grand-chose!) ? Combien de muscles il y a de ce côté ? Si j’appuie là, quel membre réagit ? Tout ça, c’est le système nerveux, la même clique !

       A chaque repas, la langue de la Machine fait merveille ! Elle tourne comme un moulin, on dirait un déversoir ! ou plutôt un hachoir ! Nul n’y résiste ! La Machine est un général qui explique à son meilleur subordonné les forces en présence, qui va trahir, qui va aider ! C’est bien simple : on flatte les forts si on ne peut pas les détruire, et on embobine les faibles, pour qu’ils servent ! On tire à hue et à dia ! On frappe tout azimut ! On est partout ! C’est un discours sans fin, hermétique, plein de sang pour ciment ! C’est l’œuvre du scalpel ! une boucherie ! la griserie, l’ivresse du pouvoir !

       C’est plein de coups de dents ou de rires satisfaits, qui ressemblent à des aboiements secs de squelettes ! Cela assomme Rank, le désespère, ainsi qu’un canon pèserait sur lui de toute son ombre ! Rank écoute un mur, une radio triste, sans âme ! Où est le chant de l’eau ? le bruit des feuilles, que le vent fait tourner sur leurs pointes comme si elles avaient de petites chaussures ? Mais te voilà de nouveau à rêver Rank et c’est pas ça qui va te nourrir ! C’est la guerre entre les hommes qui permet de gagner sa vie ! Celui qui ne s’impose pas ne reçoit rien et disparaît ! Les chiffes, les mous, les paresseux sont condamnés ! C’est le credo de la Machine ! Elle en sait quelque chose, elle qui ne supporterait pas une seule seconde d’être humiliée, jugée inférieure ! Il lui faut la réussite, la force à tout prix ! C’est le coût de son orgueil !

        D’ailleurs, le soldat Paschic est naturellement utilisé ! S’il veut son pain, il doit travailler, participer à l’effort de guerre ! Cela va de soi ! Le soldat Paschic colle des affiches, avec d’autres militants, ou bien il colle des enveloppes, distribue des tracts ! Rien n’est laissé au hasard ! Aucune boîte aux lettres ne doit être en mesure de porter plainte, parce qu’on l’aura dédaignée ! La main de Tautonus, qui est en fait celle de la Machine, s’étend sur la ville ! Les coups bas pleuvent ! Normal, le pouvoir est l’ambroisie des machines ! C’est leur chasse gardée ! On s’égorge entre amis ! C’est la mafia propre ! La fièvre habite la maison de la Machine ! Mais il ne faut pas s’y tromper : des leçons de modestie, de charité chrétienne continuent d’être assénées à Rank !

      Comment cela est-il possible ? Comment peut-on faire un tel grand écart ? Qu’est-ce qui permet à la Machine de demander à Rank la perfection ? Car dès qu’il fait preuve d’un peu d’égoïsme, ou même quand il critique lui-même un ennemi de Tautonus, il est repris séance tenante, comme si avant on n’avait dit aucun mal, ou que seul lui ne pouvait pas en sortir de sa bouche ! Tout le monde se baigne dans le sang, pareil à des hippopotames, et Rank devrait se tenir sur le bord, aussi immaculé qu’un ange ? Rank ne comprend pas…, mais c’est l’image qui compte ! La Machine tient à son portrait ! celui qui l’embellit et la fait se tenir en haute estime ! d’où son mépris le plus total pour toute la boue qui l’entoure !

        La Machine est une bonne chrétienne, soucieuse des pauvres et de la morale ! Elle cherche obstinément le bien, nullement ambitieuse, toujours prête à secourir l’étranger, l’opprimé ! Elle n’est pas ce général complètement dingue, qui passe son temps à dresser des plans de bataille et à rêver de victoires et d’adversaires écrasés dans les fossés ! Elle n’est pas cette bouchère ivre, qui dépèce sans cesse ! La preuve ? Elle va à la messe ! Elle est tête baissée devant Dieu, le dieu d’amour, l’inventeur des fleurs et des petits oiseaux ! Mais que peut-elle lui dire ? Que sa croix, c’est Rank ? qu’il lui faut bien plus de canons, car les salauds sont légions ? Comment peut-on se tromper ainsi soi-même ? La messe, n’est-ce pas encore de la politique ? un moyen de s’afficher, de rallier des électeurs ? Heureux les doux, les pauvres en esprit, autrement dit ceux qui n’ont pas le pouvoir, ceux qui ne comprennent rien au monde !

        Ainsi est Rank, l’idiot ! Ce soir, c’est fête, c’est victoire et le camp gagnant boit du champagne ! On félicite Tautonus et comme la Machine est heureuse ! Elle baigne dans son jus ! celui de la réussite, de la force, de la domination ! C’est la lumière de la Machine, ce qui l’illumine, entre deux grimaces mauvaises et deux aboiements ! Rank, qui fait le service, regarde tout cela d’un air sombre, détaché ! Il ne participe pas vraiment à la liesse générale… Il voit Jésus sur la croix et se demande comment celui-ci entre dans le tableau ! Ce n’est pas que Rank veuille souffrir, mais il trouve incohérentes les machines ! Il y a quelque chose qui ne va pas !

        Bah, Rank est un rabat-joie ! un pauvre type ! qui n’en rate pas une ! Il n’est pas du show-biz, ça non !

 
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