Paschic sent le printemps (43-46)

  • Le 16/05/2026

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               "Où est le mal? Où est le bien?"

                                   Le Corbeau

 

 

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      Branche réveille Paschic, en se déconnectant… Les deux hommes se regardent en silence… « Je ne pensais pas qu’on pouvait en endurer autant… lâche Branche.

_ Non, moi non plus !

_ En tout cas, vous avez trouvé le moyen de guérir, ou tout du moins de survivre…, ce qui n’empêche pas, hélas, de garder des séquelles !

_ Non, je dois faire avec... Mais il y a une question qu’on peut se poser : pourquoi me suis-je opposé à la Machine ? Qu’est-ce qui fait la différence entre les individus ? Car mes frères et sœurs n’ont pas eu mes problèmes !

_ Une sensibilité particulière sans doute… Vous avez vu toute l’incohérence de la Machine, surtout qu’elle vous a méprisé, tandis que vos frères et sœurs se sont soumis, n’ont pas vu, aveuglés qu’ils étaient par leur propre domination !

_ Ils ont eu peur de changer aussi… Mais le plus étrange est que j’ai pu trouver la paix et des réponses grâce à la Chose !

_ Justement, à ce propos, j’ai quelque chose à vous montrer, mais il faut réveiller Web ! »

Le trio est bientôt dehors et se dirige vers le Cubex, autrement dit le Cube expérimental ! Branche en a entendu parler et c’est pourquoi il veut en savoir plus ! C’est un vaste bâtiment immaculé, qui rappelle un hôpital, et dont l’intérieur est bien sûr ultra-moderne ! Des Doms, en combinaison blanche, y vont et viennent silencieusement, entre des rayons interminables, car nous sommes ici dans le temple de la Chose domestiquée, au paradis du jardinage !

« Hein ? fait Branche. Ici, les Doms s’intéressent aux plantes, apprennent à en prendre soin ! Cela ne peut-être que positif pour la Chose… et pour les Doms eux-mêmes, car jardiner fait du bien à la santé !

_ Sans doute… répond Paschic.

_ Vous n’avez pas l’air convaincu ! Grâce à ma double identité de Dom et de végétal, j’ai pu discuter avec des arbustes qui ont été achetés ici… Eh bien, ils m’ont dit qu’ils étaient heureux comme des papes ! On veille à tous leurs besoins !

_ On sème à leurs pieds du compost trois étoiles ! ajoute Web.

_ Le problème, dit Paschic, c’est que le message de la Chose n’est pas à vendre ! que c’est la gratuité qui fait en grande partie son essentiel !

_ Vous préféreriez que les Doms se désintéressent complètement de la Chose ? demande Branche.

_ Certes non, mais, si jardiner ramène à soi et fait qu’on s’enorgueillit, alors le message de la Chose est perdue !

_ Excusez-moi ! Mais rappelez-nous quel est-ce message ? Car j’avoue que je n’y comprends plus !

_ Mais que la beauté de la Chose peut nous enlever notre peur et donc notre domination ! Pourquoi jardiner fait du bien ? Parce que nous voyons le résultat de nos soins, quand le végétal se développe ! Nous participons au vivant et nous nous sentons utiles ! La réussite de la plante est la nôtre et elle nous réconcilie avec nous-mêmes !

_ Que du positif !

_ Mais on peut aller plus loin ! On peut encore dépasser la nécessité du rendement, ne pas être forcément tributaire du devenir de la plante, car cela donne encore du souci ! Quand vous regardez la Chose, vous voyez qu’elle pousse et vit d’elle-même, à profusion, sans votre aide ! C’est là sa gratuité et sa beauté est pareille, libre, infinie, gratuite ! On ne perd pas sa peur tant qu’on s’attache au résultat ! C’est toujours du tourment…

_ Mais on ne peut pas laisser la Chose aller au chaos ! Elle deviendrait impénétrable, hostile !

_ C’est vrai et c’est pourquoi je vois la Chose constituant les nouvelles églises !

_ Quoi ?

_ Vous m’avez bien entendu ! La Chose est le temple de la beauté et il faut donc en prendre soin ! la respecter pour que sa beauté éclate, comme éblouit un vitrail ! Il faut que les Doms entrent dans la Chose comme s’ils pénétraient dans une église ! Mais une église consacrée à la beauté ! On ne reviendra pas à l’ancienne religion, car elle s’est discréditée par le poison de la domination ! La beauté nous enseigne que nous sommes aimés, à condition d’être assez simple pour l’admirer ! Cela demande un cœur d’enfant !

_ Je ne peux pas croire ce que vous dites ! Qu’est-ce que vous en pensez, Web ? demande Branche.

_ Vous savez, je ne suis pas tout à fait humain…

_ En tout cas, reprend Branche, tout cela me paraît pas suffisant ! La beauté…

_ C’est secondaire ! coupe Paschic. C’est une invention de l’homme !

_ En quelque sorte, oui…

_ Et pourtant, en vous connectant à mon cerveau, vous avez vécu ma propre expérience ! Vous avez vu par quoi je suis passé et comment ça marche ! Vous savez comment je vois clair et comme je ne me berce d’aucune illusion !

_ C’est vrai…

_ Vous, le Dom végétal, vous restez sceptique quant à la puissance de la beauté…

_ C’est que…

_ Émerveillement, simplicité, douceur et courage ! Voilà les qualités du pèlerin de la nouvelle église ! Voilà son amour ! »

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     « Tout de même, réplique Branche, considérer la Chose comme sacrée…

_ Mais je n’ai jamais dit ça ! Sacré est encore un mot d’adulte, de Doms hypocrites ! Admirer la Chose comme un enfant curieux et prêt à l’émerveillement, je ne vais pas plus loin !

_ Ils vont rire les Doms !

_ Sans aucun doute, mais c’est aussi pour cela que l’artiste a un rôle à jouer ! Il peut transmettre la beauté de sorte que le Dom y soit lui-même sensible ! L’art s’occupe du spirituel et la science du matériel ! Mais la science a beaucoup fait de mal à l’art !

_ Comment ça ?

_ Dans sa soif de s’affranchir et de s’imposer, la science a fait siennes certaines calembredaines, comme celles qui disent que l’artiste crée par névrose, pour sublimer sa pulsion sexuelle ! La science a rendu l’art suspect, secondaire, comme s’il ne restait plus qu’elle pour expliquer la vie ! Mais il faut revenir à la simplicité première, quand des hommes admiraient le monde au point de le représenter sur les parois de leurs grottes ! Nous avons toujours été impressionnés par la beauté, car elle introduit le mystère, nous ouvre les portes de l’infini ! »

A cet instant, des Doms arrivent en colère, en poussant violemment un des leurs ! « Un arbre ! Il nous faut un arbre ! crie l’un d’eux.

_ Mais que se passe-t-il ? demande Web.

_ Un profiteur ! Un pollueur ! Un exploiteur ! répond le Dom. Un de ceux qui détruisent la planète ! On va le pendre !

_ N’est-ce pas excessif ?

_ Comment ? fait Paschic aux Doms. Vous, vous défendez la Chose ? Vous aimez la Chose ?

_ Bien sûr ! On ne veut pas laisser un monde empoisonné et sans vie à nos enfants ! s’indigne le Dom. »

Paschic ouvre les deux bras et voilà les Doms qui se retrouvent en plein dans une prairie en friche, où se dressent des digitales, des angéliques ou des chardons, à côté d’anciennes souches que l’herbe recouvre peu à peu ! Un ruisseau coule au milieu, que l’on entend ainsi que le vent qui fait gonfler de jeunes arbres ! « Eh ! Où on est ici ? s’écrie un des Doms.

_ Qu’est-ce qu’on fout là ? demande un autre. Il est où l’exploiteur, le pollueur ?

_ Chais pas !

_ Mais quelle est cette diablerie !

_ Encore un coup du patronat, j’ parie !

_ J’aurais la peau d’ ces fumiers !

_ Moi, tout ce vert, ça me fout la gerbe !

_ On se moque de nous, c’est certain !

_ Écoutez !

_ Quoi ? Qu’est-ce qu’on entend ?

_ Justement rien ! C’est le silence !

_ Oh là ! Oh là ! Tu cherches à nous faire peur !

_ Je cherche rien du tout ! Si t’avais pas perdu le profiteur…

_ Comment ? C’est de ma faute maintenant ? »

Paschic fait revenir les Doms dans le Cube, en leur disant : « Et vous dites que vous aimez la Chose ? Mais vous ne savez même pas ce qu’elle est ! Vous en avez même horreur !

_ Mais t’es qui, toi, pour nous faire la leçon ?

_ Vous n’aimez pas la Chose, parce qu’elle ne sert pas votre domination ! Vous êtes des hypocrites ! Par contre, vous voulez pendre un profiteur, car cela renforce votre pouvoir !

_ N’importe quoi !

_ Bien sûr, pas question que votre monde s’écroule !

_ On va s’occuper de toi, quand on aura fini avec celui-là ! Un arbre, il nous faut un arbre !

_ Mais il y en avait là où on était ! fait remarquer un Dom. On a été bête de ne pas en profiter !

_ Sauf qu’à ce moment-là, on n’avait plus le profiteur ! Pas vrai, patate !

_ Juste ! Mais tu devrais pas m’appeler patate ! Faut du respect, pour construire le nouveau monde !

_ Allez, un arbre ! Il nous faut un arbre ! 

_ Remarque : s’il n’y avait plus de profiteurs, il y aurait encore des arbres !

_ Ouais, mais alors il n’y aurait plus besoin d’arbres, car il n’y aurait plus de profiteurs !

_ Juste ! »

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     Le trio, formé par Paschic, Branche et Web, arrive sur un marché, où on vend des fruits et des légumes, à côté de quelques bonimenteurs, dont l’un attire l’attention… Il s’adresse principalement aux femmes : « Mesdames, dit-il, vous êtes pressées par le temps et vous entrez dans un magasin, où malheureusement il y a déjà quelqu’un, un homme qui plus est, et qui vous fait attendre, parce qu’on doit le servir ! C’est une surprise pour vous et vous trouvez ça inacceptable, car vous avez autre chose à faire ! N’ai-je pas raison ?

_ Oui, fait l’une, on se demande ce qu’un homme fait dans un magasin !

_ Ils ne savent même pas ce qu’ils veulent ! ajoute une autre.

_ Ils n’ont aucun goût !

_ Moi, ils me donnent mal au ventre ! C’est plus fort que moi !

_ On n’a pas à attendre, comme ça, le bon vouloir de ces messieurs !

_ Vive la femme !

_ Oui, vive les femmes !

_ Eh bien, mesdames, enchaîne le camelot, j’ai ici la solution à tous vos problèmes ! C’est un outil multitâches, que j’ai nommé l’émasculateur ! Il est fabriqué dans le Cube et on ne peut donc douter de sa qualité ! Sa principale fonction est constituée par une scie électrique, très simple, qui marche grâce à une pile commune ! Voilà, j’allume la scie et vous remarquerez qu’elle est parfaitement silencieuse ! C’est très pratique, car ça vous permet d’agir en toute impunité, en toute discrétion ! Ne vous fiez pas à la petitesse de la lame cependant, elle est très efficace, comme vous allez le voir sur ce mannequin ! »

Le vendeur fait un geste vers le cou de son mannequin et il lui tranche la tête en une seconde ! « Voilà, reprend-il, c’est pas plus difficile que ça ! Où est le client qui vous faisait obstacle ?

_ Eh ! Mais y a sûrement du sang par terre ! jette une spectatrice.

_ Mais c’est prévu, ma chère madame ! L’émasculateur a été conçu pour vous donner toute satisfaction ! Il suffit de tirer cette languette en arrière, comme ceci, et un tuyau aspirant plonge vers le sang et le nettoie ! Vous n’avez même pas à vous en occuper ! Vous commencez vos achats et il fait le travail tout seul ! De sorte que quand vous passez à la caisse, il n’y a plus qu’un tas informe sur le côté, sans doute même sous l’étal ! Personne n’a rien vu, ni entendu ! Vous voilà maître du terrain en une seconde ! Avouez que c’est une bonne solution, pour se débarrasser d’un des ces mâles arrogants et violents !

_ Et combien ça coûte ?

_ Dix euros pas plus ! Garanti six mois ! Et en plus, vous pouvez achetez la housse de l’émasculateur pour eux euros seulement ! Elle vous permet de l’emporter partout d’une manière invisible !

_ Eh bien, moi, je prends un appareil et sa housse !

_ Très bien, et donc douze euros !

_ Moi aussi !

_ Moi, je prends deux appareils, avec leur housse !

_ Bien !

_ Et qu’arrive-t-il quand la lame ne coupe plus ?

_ Vous venez m’ voir, je vous l’aiguise aussitôt !

_ Moi, je vais en offrir un à mon mari, pour qu’il sache ce qui l’attend ! Hi ! Hi !

_ Moi, c’est pour mon fils ! Je veux pas qu’il traîne dans les magasins !

_ Vive les femmes ! Hi ! Hi !

_ Je serais bien le dernier des derniers, si je ne vous aidais pas à mieux vivre !

_ Vous nous avez comprises ! C’est assez rare chez un homme !

_ Je fais aussi mes courses et je vois à quel problème vous êtes confrontées !

_ Oh ! Ma boîte est cabossée !

_ Pas de problèmes, je vous la change tout de suite !

_ La peur change de camp !

_ Comme vous le dites !

_ Et quand c’est une femme qui est devant ?

_ Mais tous les coups sont permis, non ?

_ Hi ! Hi !

_ Ne devenez pas vieille avant votre âge ! Vingt euros, alors, avec le liquide nettoyant !

_ Ah bon, y a du nettoyant ? Vous ne l’avez pas dit !

_ Encore une erreur de mâle ! Si vous en voulez, j’ vous sers ! »

                                                                                                                       46

      Le trio quitte le marché et arrive dans une zone du Cube assez étrange, qui donne même froid dans le dos ! Tous les bâtiments y sont gris, en formant des barres sous un ciel sombre et pluvieux ! Aucun signe de vie ! Les logements semblent abandonnés et seul le vent met en mouvement des détritus… « Pas gai, tout ça ! s’écrie Branche. Qu’est-ce qu’on fait là ?

_ On explore ! répond Web. On repousse les limites de la connaissance !

_ Et on est surveillé ! ajoute Paschic.

_ Hein ? Quoi ? s’étonne Branche.

_ Ne vous retournez pas tout de suite, précise Paschic, mais dans le coin à gauche, derrière nous, y a un mutant qui scrolle !

_ Un mutant qui scrolle ? répète Branche.

_ Oui. Web, vous l’ sentez ? C’est vous le maître du numérique…

_ Oui, il surfe sur mon réseau, mais rien d’important…

_ Non, approuve Paschic, il scrolle pour se donner une contenance…

_ Une contenance ? fait Branche. Mais d’abord comment savez-vous que c’est un mutant ? »

Subitement, les bâtiments se mettent à glisser, pour enfermer le trio dans un rectangle, dont les bords se rapprochent ! « Mais qu’est-ce qui s’ passe ? s’écrie Branche paniqué. Qu’est-ce que ça veut dire ?

_ Cela veut dire que le mutant utilise ses ondes psychiques pour nous écraser ! répond Paschic.

_ Et maintenant il appelle ses petits copains ! précise Web.

_ Oh la, la ! lâche Branche.

_ Vite, Branche, faites fonctionner vos pouvoirs ! jette Paschic.

_ Mes, mes pouvoirs ?

_ Vous êtes à moitié arbre ! Vous devez avoir toutes les possibilités de l’arbre ! Plantez vos racines dans le sol et retenez les bâtiments, le temps qu’on trouve une solution ! »

A sa grande surprise, Branche développe effectivement, à la place de ses pieds, des racines qui parviennent à crever le béton, par des fissures ! Puis, son corps s’épaissit pour former un tronc massif et noueux ! Les bras se changent en branches et voilà Branche, grimaçant sous l’effort, mais qui parvient tout de même à freiner l’étau des bâtiments ! « Et maintenant ? demande-t-il, la sueur au front.

_ Euh… on va t’escalader, pour gagner les toits ! répond Paschic.

_ Bon, mais allez-y, car j’ vais pas tenir longtemps comme ça ! »

Paschic et Web montent le long de Branche et arrive au niveau de l’un des toits, sur lequel ils sautent ! « Vite Branche, crie Paschic, à toi de t’extirper d’ là ! Tu t’ ramasses sur toi-même, vers la cime et on t’ récupère ! » Branche, qui sent qu’il n’en peut plus, reprend bien sa forme humaine dans le haut et se jette vers ses amis, alors que les bâtiments, en craquant, se ferment sur eux-mêmes !

« Bon sang ! fait Branche. C’était moins une !

_ On n’est pas sorti de l’auberge pour autant ! jette Paschic.

_ Non, approuve Web, ils sont en train de se rameuter tous !

_ Mais comment est-ce possible ? demande Branche. J’ veux dire, pourquoi ils sont là et qui sont-ils ? Pourquoi veulent-ils nous tuer ?

_ Plus les conditions de vie sont difficiles, explique Paschic, et plus les Doms ont le réflexe d’augmenter leur domination, leur égoïsme autrement dit ! Ici, comme vous le voyez, les bâtiments sont durs et tristes et il n’y a pas non plus de soleil ! Le résultat : la domination y est au maximum, d’où les mutants !

_ Mais, mais ils sont capables de faire bouger des immeubles ?

_ Ils peuvent faire mille fois pire ! Ce sont des trous noirs psychiques !

_ Vous pouvez bien vous-même vous transformer en arbre ! ajoute Web.

_ Il nous faudrait un endroit où nous cacher ! » résume Paschic.

A l’autre bout du toit, il y a de grands voiles blancs, apparemment des draps qui sèchent dans le vent… « Allons voir ! » dit Paschic et le trio se met en mouvement. Mais tout près il constate que ce ne sont pas des draps : c’est plus doux et cela semble fixé dans un tapis d’un brun jaunâtre. « C’est curieux, fait Branche, qui tâte du pied le tapis, on s’enfonce dedans ! Ça ne me dit rien qui vaille !

_ Ben, faut quand même y aller ! coupe Web. Car, je les sens, les mutants arrivent sur le toit ! »

Le trio se met à marcher sur cet étrange sol orange et aussitôt les voiles blancs se referment sur eux !

 
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