Paschic sent le printemps (8-10)
- Le 07/03/2026

"Mais tu as la pétoche, ma parole!"
Le Salaire de la peur
8
Paschic et Web reprennent leur chemin, quand ils aperçoivent un attroupement et ils s’en approchent pour entendre ce que dit celui qu’on écoute ! C’est un Dom assez âgé, qui raconte ceci : « J’étais dans la Chose avec mon chien… On aime bien se promener dans les bois, tous les deux…
_ Curieux, fait un auditeur.
_ Bon, ben, c’est comme ça ! réplique le narrateur.
_ Chut ! Chut ! Laissez-le raconter ! coupent d’autres.
_ A la lisière, j’ suis sorti par un champ d’anciens plants de maïs… C’était assez boueux, mais… ils étaient là !
_ Qui étaient là ?
_ Les chevreuils !
_ Vous avez vu des chevreuils ? Y a rien d’bizarre là-d’dans ! Ils habitent la Chose !
_ Mais ceux-là n’étaient pas comme les autres ! Ils avaient un drôle d’air !
_ Tiens donc ?
_ Oui, y m’ regardaient bien en face, sans bouger…, alors que ma présence aurait dû déjà les faire dégager !
_ Pas faux !
_ Y avait que’q’ chose qui m’ dérangeait chez eux ! J’ les ai fixés, pour comprendre… et c’est là qu’ j’ai vu les deux barrettes noires !
_ Les deux barrettes noires ?
_ Oui, sur chacun des museaux, y avait deux traits noirs, qui donnaient aux chevreuils un air menaçant ! Tiens, comme des peintures de guerre !
_ Et vous n’aviez pas bu ?
_ Les chevreuils me fixaient toujours, imperturbables ! avec leurs peintures de guerre !
_ Pff !
_ On eût dit qu’ils voulaient en découdre !
_ N’importe quoi !
_ Même mon chien avait peur ! Enfin, l’un des chevreuils est venu vers moi et il a commencé à… parler !
_ Quelle bêtise !
_ Chut !
_ Y m’a dit : « On te laisse passer pour cette fois, mais dis aux habitants du Cube qu’on en a marre ! Puisque vous détruisez notre habitat, on détruira le vôtre ! A partir de maintenant, nous entrons en guerre ! C’est une question d’ survie !
_ Ah ! Ah ! J’ai jamais entendu des conneries pareilles ! Dis l’ancien, tu veux nous faire peur… eh ben, c’est raté !
_ Chut !
_ Moi, j’dis c’ qu’on m’a dit ! Croyez-moi, y rigolaient pas ! D’une dureté ils étaient, vous pouvez même pas imaginer !
_ Même dans l’ cas où t’inventerais pas, y n’ont qu’à v’nir tes chevreuils ! J’ les dégommerai un à un, avec mon fusil !
_ Ah ça, c’est certainement la solution ! s’écrie quelqu’un.
_ Tout de même, si les chevreuils attaquent la ville, ils pourront faire mal aux enfants ! ajoute une femme !
_ Tout ça, c’est des balivernes !
_ Mais c’est vrai qu’on détruit leur habitat !
_ Et alors, faut bien s’ loger !
_ Et tu dis que les chevreuils n’avaient pas peur quand ils t’ont vu ?
_ Exactement !
_ Ça, c’est pas normal ! Ils auraient dû foutre le camp dès ton arrivée !
_ Mais c’est pas le cas ! Et j’ te jure, j’ pouvais pas quitter des yeux les barrettes noires de leur museau ! C’est p’têt’ un changement génétique !
_ P’têt’ ! Par contre, qu’ils parlaient, j’ te crois pas du tout !
_ C’était l’ message ! C’est ça qu’ils voulaient dire, en m’ fixant du regard !
_ Un écolo alcoolo !
_ Y finiront par attaquer ! Sûr !
_ N’ont qu’à v’nir ! Bang ! Bang !
_ Imbécile ! »
9
« Vous y croyez, vous, à cette histoire de chevreuil ? demande Web à Paschic.
_ Pourquoi pas ? Il faut bien que les animaux se défendent, vu que le Cube ne cesse de grandir et de les envahir ! »
A cet instant, les deux amis sont interrompus par une toux violente ! Elle leur claque aux oreilles et les prend en chasse ! Ils ont beau tourner dans une rue, puis dans une autre, la toux ne les lâche pas et semble un hachoir sonore !
« C’est un Dom tousseur ! explique Paschic, qui rentre la tête dans les épaules, à cause du bruit.
_ Un Dom tousseur ? crie Web, pour se faire entendre.
_ Oui, la toux est une manifestation de son angoisse ! Le Dom tousseur n’arrive pas à respirer normalement, face au monde extérieur, et il se soulage en toussant violemment ! Ainsi, il rectifie l’environnement, qui porte sa marque et qui devient le sien !
_ Vous n’avez pas l’air de beaucoup l’aimer…
_ Je serais plutôt enclin à le plaindre, car toute angoisse me touche… Mais le Dom tousseur nie son problème et ne va pas en chercher l’origine ! Il préfère garder sa domination, en toussant, ce qui fait sursauter les autres et puis gare aux postillons !
_ Mais quel serait le vrai remède ?
_ C’est toujours la même hypocrisie ou le même aveuglement, Web ! Tout doit paraître normal, or rien ne l’est au fond ! Mais on fait comme si ! Tant qu’on sera dans les faux-semblants, il ne sera pas question de guérison ! Il faut déjà reconnaître son angoisse et non continuer à parader, à se donner le meilleur rôle ! Ouh là !
_ Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
_ Une Dom déo ! Une Dom déodorant exactement ! Vous sentez ?
_ Et comment ! Quelle infection ! Elle doit mettre des tonnes de parfum !
_ Et ils sont des centaines comme ça ! Ils s’inondent de déodorant ou d’eau de toilette ! Ils ne s’en rendent même plus compte !
_ Ils ont peur de puer ?
_ Apparemment… Mais l’effet est contraire à ce qu’ils espèrent…
_ Eh oui, ils puent vraiment ! Manque de confiance en soi ?
_ Allez savoir, par ces temps troublés ! »
Un Dom vient vers le duo, en titubant… Il paraît mal en point… « La mouche ! La mouche ! » dit-il en agitant les bras, puis il s’écroule ! Web le retient et jette : « Bon sang, qu’est-ce qu’il a, ce gars-là ?
_ Il parle d’une mouche…
_ Là ! Là ! La mouche ! fait le Dom, à présent allongé sur le sol et qui montre du doigt un point invisible dans l’espace.
_ Là, là ! Calmez-vous ! lui dit Web.
_ Mais je ne vois pas de mouche, rajoute Paschic.
_ Il en a pourtant une sur le visage ! » corrige Web.
Les deux amis regardent l’insecte effectivement posé sur la joue du Dom, mais qu’est-ce qu’il a de particulier ? se demandent-ils. Le Dom, qui avait plongé dans l’inconscience, rouvre soudain les yeux, où se lit l’horreur la plus vive, puis il a un soubresaut, agite une dernière fois les bras et s’immobilise… définitivement !
« Il est mort ! fait Web laconiquement.
_ Vaincu par la mouche ? interroge Paschic.
_ Tout cela est bien étrange… Comment une seule mouche aurait pu avoir raison de lui ?
_ Elle l’aura rendu fou ?
_ Vous ne pensez pas que ça rappelle l’histoire des chevreuils ?
_ Un peu si, évidemment…
_ Et si la Chose attaquait vraiment le Cube, pour se défendre ?
_ Ce ne serait pas étonnant ! Une domination, la nôtre, menace toutes les autres ! Notre territoire est en train de détruire tous les autres ! En tout cas, les insectes sont bien plus dangereux pour nous que les chevreuils ! Nous ne pouvons pas supporter grand-chose !
_ En effet, un rien nous effraie et nous sommes bien fragiles… »
10
Paschic et Web reprennent leur marche dans le Cube et bientôt, avec d’autres, ils sont face à un camelot ! Celui-ci exhorte la foule, en disant : « Considérez ma famille ! Voici ma femme et mes deux enfants ! Ne sont-ils pas beaux tous ! Si, bien sûr ! Ma petite dernière dans la poussette adore un truc ! Attention, je vous le fais voir ! » « Waouh ! » fait le camelot à l’enfant, qui se met à rire d’une façon trop aiguë, pour que ce soit normal !
« Ah ! Ah ! Elle est pas mignonne, la gamine ? A chaque coup ça marche ! Waouh !
_ Hi ! Hi ! Eurk ! Hi ! Hi !
_ Waouh !
_ Hi ! Hi ! Eurk ! Hi ! Hi ! »
L’enfant donne mal aux oreilles, car son rire paraît forcé, presque fou, comme s’il comprenait mieux les adultes qu’eux-mêmes, en se prêtant à leurs ridicules ! « Ah ! Ah ! poursuit le camelot. Extra ! Waouh ! Waouh ! Regardez-moi ça !
_ Hi ! Hi ! Eurk ! Eurk ! Hi ! Hi !
_ Attention tout de même, intervient la mère, y a des gens autour !
_ Hi ! Hi ! Eurk ! Hi ! Hi !
_ Waouh ! Waouh ! Eh ! Mais ça marche plus ! Allez, la gamine, ça repart ! »
L’enfant se révèle soudain incontrôlable, en n’arrêtant plus de rire et d’une manière si forte, qu’on a l’impression qu’il casse des vitres ! Le père, lui aussi, finit par perdre pied ! « Mais tu vas t’arrêter ! crie-t-il à la gamine. Tu vas t’ calmer, dis ! Sinon, j’ vais t’ faire taire !
_ J’ t’interdis d’ la frapper ! coupe la mère. Mais il a raison, ma chérie, calme-toi ! Y a du monde autour ! Et puis tu m’ tapes sur les nerfs ! Tu l’ sais ça ! Non, mais tu vas la fermer oui ou non ? »
Elle secoue la gamine qui n’en est que plus insupportable, quand finalement son petit frère la chatouille, ce qui l’apaise et redonne à son rire un rythme régulier ! « Ah ! Ça y est, ça va mieux ! s’écrie le père. Voyez mesdames, messieurs, elle est repartie à rigoler ! Ah ! Ah ! Waouh ! Waouh !
_ Ferait mieux d’arrêter vot’ cirque ! jette une spectatrice.
_ Hein ? Quoi ? Pourquoi vous dites ça ? s’emporte le père. On fait rien d’ mal ! On est en famille et on s’amuse !
_ Vous gênez les gens !
_ Oh ! Pardonnez-nous d’exister ! Vous n’aimez pas les enfants, pas vrai ? Allez, les enfants, on s’en va ! On gêne les gens égoïstes ! »
Le camelot reprend sa famille, les mains sur la poussette, mais la petite est de nouveau en train de crier d’une manière assourdissante ! « Tiens ! lui dit le père. Celle-là, tu l’as pas volée ! » Il vient de frapper l’enfant, qui monte encore le volume, ce que personne n’aurait cru possible !
« Combien d’ fois j’ t’ai dit de pas la frapper ! jette la mère au père. Pour qui tu t’ prends ! Sale connard !
_ Non mais, tu l’entends ! C’est épouvantable !
_ Calme-toi ma chérie ! Tu m’ rends dingue !
_ Wooouuuin ! »
Le hurlement continue, tandis que le petit groupe s’éloigne… « Bon sang, quelle famille ! lâche Web. Le tout, c’est qu’elle n’habite pas près d’ chez moi !
_ Tout à fait d’accord… Mais voilà une famille de Doms qui essaie de calmer son angoisse, en devenant le centre d’intérêt des autres…
_ En mettant en scène la gosse ?
_ Oui, mais comme c’est inefficace, l’angoisse des parents finit par envahir l’enfant, d’où sa nervosité, sa brutalité ! On ne peut pas se servir d’un enfant, pour régler sa peur !
_ Le contrôle qu’on a sur eux peut tout de même donner l’impression du contraire !
_ Exactement ! Mais ils font les frais de notre hypocrisie ! Nous ne voulons pas voir nos peurs, quitte à transformer l’enfant en paillasson ! Nous nous servons de lui, en le faisant le problème ! Nous pouvons même le briser dans ce cas !
_ Vous avez l’air de parler d’expérience…
_ Mais oui, je suis Paschic, rappelez-vous ! Tout irait beaucoup mieux, si nous pouvions convenir de nos peurs… Mais cela rebute notre domination ! Nous avons tellement d’orgueil ! »