
"T'as jeté une brique? T'es dingue!"
La Horse
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« Oh ! Y a pas à chercher bien loin ! fait Lapsie. C’est l’ gamin !
_ Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? s’écrie la Machine. Vous soupçonnez mon garçon, la chair de ma chair ?
_ Et comment ! N’a-t-il pas essayé de me tuer ?
_ C’est ce que vous racontez…
_ Il a déjà fait envoyer Mox dans l’espace et il tient tous les autres habitants de la station, sous sa soumission psychique ! Je pourrais rajouter la fin tragique de K 35 ! Un véritable poison, cet enfant ! Une véritable horreur, qu’il faut éliminer ici et maintenant ! »
Lapsie dégaine son arme et se met à viser le fils de la Machine ! « Tout doux, Lapsie, tout doux ! fait le duc. En tant que chef de la mission, je vous somme de ranger votre arme !
_ Et pour quelle raison mon fils aurait-il détruit la ventilation ?
_ Pour quelle raison ? Mais pour étendre son pouvoir ! Pour avoir la conscience d’exister ! Il est dans son monde ! Il veut tous nous soumettre !
_ Hi ! Hi ! Mais c’est le diable en personne, on dirait ! se moque la Machine. Non, la vérité, ma chère, c’est que c’est vous qui battez la campagne ! Peut-être êtes-vous restée trop longtemps sans relations sexuelles ? On sait que ça peut faire tourner la tête des femmes ! Ou bien est-ce une ménopause mal gérée ?
_ Et avoir un fils à soixante-dix ans, c’est normal ?
_ Mais pourquoi le fils de la Machine, coupe le duc, se mettrait-il lui-même en danger ?
_ Mais il s’en moque, duc ! répond Lapsie. Qu’est-ce que nous connaissons du réel, à part ce que nous en dit notre conscience ? Et qu’est-ce que sa conscience à lui, sinon de la domination pure ? Il n’est préoccupé que par lui-même, ce gamin !
_ Votre avis, Ratamor… reprend le duc.
_ Eh bien, nous, les Scientifs, vu que nous sommes devant, nous…
_ Vous êtes devant qui ou quoi ? demande soudain monsieur Nuit.
_ Hein ? Mais je… Vous avez raison, je me rappelais juste quelque chose… Mais Lapsie n’est pas exacte non plus ! La science détermine des lois, qui existent sans notre conscience ! Elle définit une réalité objective !
_ Allez dire ça au gamin ! réplique Lapsie. Lui ne connaît que ses propres lois ! C’est ce qui lui a permis d’essayer de me tuer ou de supprimer Mox et K 35 !
_ Le fait est, reprend Ratamor, que nous n’avons pas vocation à être seulement guidés par la logique ! La clairvoyance vient aussi de notre imagination, de notre sensibilité…
_ Seigneur ! lâche monsieur Nuit.
_ Autrement dit, poursuit Ratamor, nous confier à la seule objectivité fait de nous des étrangers dans l’univers, d’où nos difficultés…
_ Seigneur, répète monsieur Nuit.
_ Arrêtez de philosopher, Ratamor ! coupe Lapsie. Toutes ces considérations passent complètement au-dessus du citron du gamin, qui ne comprend que ses intérêts !
_ Il y a tout de même un rapport entre ce que je dis et l’esprit du « gamin »…, insiste Ratamor. C’est bien parce que nous nous sentons des étrangers dans l’univers, comme des anomalies, que nous nous sentons perdus, ce qui mène à des aberrations dominatrices telle que celle du...
_ Attention à ce que vous allez dire ! prévient la Machine.
_ 40° ! annonce un soldat.
_ Soldat, donnez d’ l’eau à tout l’ monde !
_ Oui, ma colonelle !
_ Ma colonelle ! s’étonne la Machine. Mais il brade les grades dans l’armée maintenant !
_ Y a plus d’eau, ma colonelle ! informe le soldat.
_ Alors c’était ça ton plan, petite enflure ! dit Lapsie au fils de la Machine. Tu détruis d’abord la ventilation et tu t’ fais ta petite réserve d’eau, pour nous regarder crever !
_ M’man, fait le fils de la Machine, Lapsie va tirer !
_ Mais non, mon p’tit ! rassure la Machine. C’est une psychologue et elles ont des principes, pas vrai, ma chère !
_ Des principes de survie, oui…
_ Dis petit, t’as pas fait ça, hein ? demande inquiet monsieur Nuit.
_ M’man, glisse le fils de la Machine, c’est le monsieur qui m’a donné de l’argent, pour que je lui fasse des choses !
_ Mais tirez, Lapsie ! crie monsieur Nuit. Qu’est-ce que vous attendez pour pulvériser cette ordure ! »
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Lapsie ne peut toujours pas tirer sur un enfant, mais voilà que le fils de la Machine bondit vers elle, toutes griffes dehors ! Il a l’air tout noirâtre tout d’un coup et sans doute est-ce la colère qui l’assombrit ainsi ! Toujours est-il que Lapsie a l’impression qu’une araignée venimeuse lui saute au visage et elle finit par faire feu pour se protéger !
Mais le fils de la Machine a plus d’un tour dans son sac et s’il atterrit sur une table, c’est pour mieux atteindre une grille d’aération, qu’il force d’un seul coup ! Derrière, la balle a manqué sa cible et si elle avait été normale, elle aurait été se planter dans la cloison d’en face ! Mais c’est un drone miniature programmé et le voilà lui aussi qui prend le chemin du conduit d’aération !
« Espèce de salope ! crache la Machine à Lapsie. Tu va l’ tuer, mon gamin ! Rappelle ta balle ! T’entends ou j’ t’écrase !
_ J’ n’ peux pas ! » fait à moitié désolée Lapsie.
Le duc et Ratamor se précipitent, pour tirer en arrière la Machine, alors qu’elle frappait déjà Lapsie ! Monsieur Nuit, lui, est toujours stupéfié par la trahison de celui qu’il considérait comme son fils, et les soldats, eux, sont un peu désemparés sans ordres…
« Tout n’est pas perdu, la Machine ! dit le duc. Votre fils peut échapper à la balle ! Il est malin et véloce !
_ Elle rêvait de le tuer ! éructe la Machine. Cette salope rêvait de me faire du mal ! Elle hait les enfants, parce qu’elle n’en a pas !
_ J’ai… J’ai tiré parce qu’il… m’attaquait ! Vous l’avez tous vu !
_ Moi, j’espère que la balle va l’atteindre ! lâche monsieur Nuit.
_ Ecoutez-le, celui-là ! braille la Machine. Un pervers, un autre pédophile démasqué !
_ Vous ne croyez pas, objecte le duc, que nous avons plutôt là la preuve que votre fils peut porter de fausses accusations ! Deux pédophiles, vous ne trouvez pas que ça fait un peu trop ?
_ Et alors, c’est possible ! Tous les hommes sont des pourris dérangés ! Et mon p’tit qui est dans les conduits, tout seul, sans sa maman, avec une balle aux fesses ! Monstres !
_ Hum, reprend le duc, on ne peut rien faire pour l’instant… Il vaut mieux considérer notre propre situation…
_ Évidemment ! Ce n’est pas vot’ fils !
_ Sans eau, nous n’allons pas tenir longtemps…, dit Ratamor.
_ Non, l’ gamin n’a pas perdu son temps…, approuve le duc.
_ Pourquoi encore accuser mon fils ?
_ A part lui, qui aurait pu faire le coup ?
_ Mais dans quel but ? se lamente la Machine.
_ Mais Lapsie l’a très bien expliqué ! Le gamin nous tient maintenant à sa merci ! Il nous commande presque ! Il est en tout cas au centre de nos existences et c’est ce qu’il voulait !
_ Mais il n’a pas pu cacher l’eau ! réplique Ratamor. Il y en a une grosse réserve… Tout au plus a-t-il pu obstruer son arrivée...
_ Lapsie, reprend le duc, dites à vos hommes d’inspecter la canalisation ! S’il y a un sabotage, ils vont le trouver ! »
Deux soldats s’en vont, alors que la chaleur devient étouffante ! Chacun s’efforce de faire le moins d’efforts possibles, car le corps a déjà toutes les difficultés à fonctionner normalement ! La fatigue engendre aussi l’irritabilité et on évite même de parler ! Mais la Machine est trop inquiète pour se taire et elle dit : « Mais il est parti où mon p’tit ?
_ Dans sa dimension, j’ suppose ! répond le duc.
_ Dans sa… dimension ?
_ Votre fils a un pouvoir de domination anormale…
_ C’est une pile psychique ! rajoute Ratamor.
_ Si j’ peux rejoindre à nouveau sa dimension, coupe monsieur Nuit, j’ lui botterai le cul jusqu’aux hémorroïdes !
_ Tout ça, c’est du chinois pour moi ! lâche la Machine.
_ Il y a peut-être un autre moyen de récupérer d’ l’eau… fait Ratamor.
_ Je vous écoute… dit le duc.
_ Pendant quelques heures, nous sommes protégés du soleil par l’exoplanète ! La différence de température est telle que de la glace doit se former à l’extérieur !
_ Je vois… Il faudrait sortir pour la récupérer !
_ Oui, cela demanderait de la rapidité et de la précision !
_ Eh bien , habillons-nous pour agir en conséquence ! Dans combien de temps devrons-nous sortir ?
_ Voyons voir… Dans cinquante minutes, nous passerons dans la nuit !
_ Bien ! De toute façon, nous n’avons pas le choix ! Sans eau, nous ne tiendrons pas deux jours... »
Les deux hommes lentement se dirigent vers un sas de sortie et commencent à s’équiper…
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« Qui sait si mon petit n’a pas explosé dans l’ conduit ! » pleurniche de son côté la Machine, mais personne ne lui répond. « Tout ça, c’est de votre faute ! Sale garce ! reprend-elle en direction de Lapsie.
_ Non, c’est de la vôtre ! Votre fils a dû sentir qu’il ne comptait pas pour vous, que vous l’utilisiez comme s’il faisait partie du paysage ! Votre ambition démesurée l’a rendu esclave ! Il devait vous obéir, un point c’est tout !
_ Mais je voulais lui donner les meilleurs chances ! Comment aurait-il pu être heureux sans formation ? Il lui fallait de bons résultats scolaires, pour choisir un métier qu’il aurait aimé !
_ Oui, mais vous continuez à vous voiler la face ! Ne devait-il pas avant tout faire honneur à votre représentation sociale ? Votre angoisse n’est-elle pas qu’on puisse penser que la Machine a enfanté un idiot ? Vos ennemis n’auraient-ils pas exploité cette faille ? Votre orgueil n’interdisait-il pas à votre fils l’échec ?
_ Vous êtes dure !
_ Non, pas vraiment… Le problème, c’est qu’on se paye toujours de mots ! On croit toujours qu’il est possible de vivre sur notre toute petite planète, avec pour seul sens la satisfaction de notre amour-propre, notre réussite sociale et financière ! Et chaque jour nous vantons nos mérites et cherchons des admirateurs ! Et nous n’hésitons même pas à haïr ceux qui n’adhèrent pas à notre manège !
_ Mais en quoi serait-ce répréhensible ?
_ Mais nous n’affrontons pas nos peurs ! Rien ne nous est plus cher que notre hypocrisie et les jeunes d’aujourd’hui en ont vite fait le tour ! Savez-vous où ils grandissent vraiment ? Mais sur le Web ! Ils ont accès à des tas d’informations, qui les dépassent et pourtant qu’ils croient posséder ! Ce ne sont plus des enfants, bien qu’ils ne soient pas encore adultes ! Ils forment des créatures hybrides, à la fois émancipées et fragiles, apparemment instruites et totalement ignorantes, à l’image des clouds qu’elles fréquentent : elles sont bien là en chair et en os, mais leurs fondations sont virtuelles !
_ On dirait que vous parlez de quelque monstre !
_ Vous ne croyez pas si bien dire ! Ce sont des vieillards vierges ! Leur seule sauvegarde, c’est leur psychisme, qu’ils développent donc démesurément ! Ils doivent se tenir prêts à tout ! Ce sont des forteresses mentales, qui ne font confiance qu’à elles-mêmes ! Votre fils a pris le contrôle de la station, parce que les adultes étaient incapables d’assurer sa sécurité ! Il connaît leur théâtre et il peut les manipuler, comment alors compter sur eux ?
_ J’étais loin de me douter de...
_ Non, l’égoïsme va son train ! La haine est partout, car il ne s’agit pas de perdre notre fierté ! »
De leur côté, Ratamor et le duc regardent la porte du sas s’ouvrir sur l’espace et les étoiles ! La nuit sidérale est là, vertigineuse, spectaculaire, infinie, quoique mortelle ! Sans doute détient-elle le secret de nos existences, dont l’origine ne viendrait que d’une « excitation » de particules !
Mais ces pensées n’occupent l’esprit des deux hommes qu’une seconde, car les voilà déjà à l’ouvrage ! Il faut faire vite, pour ne pas s’exposer aux rayons du soleil, qui brûleraient les combinaisons ! La station, en orbite autour de l’exoplanète, est protégée par l’atmosphère de celle-ci, ce qui d’ailleurs permet l’apparition de la glace, mais on est si proche du soleil que les températures élevées sont destructrices !
Cependant, le travail est pénible, malaisé ! Le givre est rare, tenace et c’est plus dur que de racler un pare-brise ! La récolte est pauvre, malgré les efforts des astronautes et le duc veut à tout prix s’attaquer à une zone difficile d’accès ! Il tire sur son tuyau d’oxygène, qui se coince sous des antennes ! Ratamor lui fait signe qu’il faut rentrer, mais, si le duc opine, il ne parvient pas à se libérer ! La peur l’envahit et il s’énerve, ce qui fait que le tuyau se serre encore plus !
Ratamor vient à son aide et demande au duc de se calmer ! Il n’est pas possible autrement de défaire l’étreinte, mais le duc montre l’horizon et le soleil qui émerge ! Les deux hommes se regardent et finalement Ratamor revient vers la porte du sas ! Il est nerveux lui aussi, car il sent la chaleur augmenter !
Mais l’ouverture se crée et Ratamor plonge dedans ! Il était temps ! Les hublots s’illuminent comme sous l’effet d’un projecteur, mais c’est en réalité la lumière du soleil ! Et le duc ? Il s’est embrasé ! A peine Ratamor a-t-il aperçu une flamme ! Le chef de l’Emploi, qui commandait à tous, qui faisait même peur aux végétaux, qui ne souriait qu’aux usines et au béton, qui vilipendait les marginaux et les paresseux, qui avait l’air d’une proue de cuirassé, n’est plus !