
"Le traczir, lui?"
Le Pacha
28
Il n’y a pas que le duc pour être soucieux, c’est aussi le cas de Ratamor ! Tous ces gamins devenus des sortes de mutants, avec un pouvoir psychique aberrant, tracassent le scientifique… Il est clair cependant qu’ils ne font qu’obéir à une loi naturelle : la peur produit une réaction de domination ! Si l’animal ne peut pas s’enfuir, il doit affronter son ennemi et un peuple qui se sent menacé va renforcer son armement !
Face à un monde sans repères, les gamins de la station ont développé une force psychique qui les protège, en leur permettant de contrôler leur environnement ! Ils soumettent les adultes, de sorte qu’ils soient au centre de tout, ce qui éteint l’angoisse causée par l’élément étranger ! Que l’on soit passé du muscle à l’esprit est l’évolution normale chez les êtres humains, car ils ont les moyens de s’affranchir de la nature et la volonté de conquérir leur liberté ! Mais c’est justement à ce niveau que commence le trouble de Ratamor !
En effet, la science a combattu tous les dogmes au nom de l’objectivité, mais qu’a-t-elle à proposer aux enfants ? Quelle sécurité peut-elle leur donner ? Apparemment aucune, puisque, ne pouvant que compter sur eux-mêmes, ils se transforment en monstres ! La science n’est-elle pas en partie responsable du fils de la Machine et de sa bande ?
Ce n’est pas la première fois que Ratamor connaît une crise de conscience… Il y a bien des années il avait déjà eu un problème : il voyait la beauté ! Il en était de plus en plus sensible et préoccupé ! Il s’en était ouvert auprès d’un de ses collègues, cosmologiste… « Tu vois la beauté ? lui avait dit celui-ci. Mais moi aussi ! Qu’est-ce qui te chagrine ?
_ Eh bien, la beauté me paraît de plus en plus flagrante et je me demande pourquoi elle est là !
_ Pourquoi ? Pourquoi ? Toi et tes questions ! La beauté, elle est là et c’est tout ! Prends-la comme elle est ! C’est un plus, comme le bon vin ! quelque chose qui rend la vie plus agréable ! Point barre ! »
Ratamor avait grimacé, en entendant cette réponse, qui ne le satisfaisait pas ! Parfois, le scientifique pouvait se montrer particulière opiniâtre et il voulait en avoir le cœur net ! C’est comme si la beauté dérangeait son objectivité, voilait son matérialisme, encombrait son cerveau et il était allé voir un médecin spécialement chargé des angoisses des Scientifs, puisqu’il n’était pas rare qu’on attaquât la « corporation », par exemple parce qu’elle n’arrivait pas à vaincre telle maladie, et qu’elle en avait été conduite à former un syndicat, celui des Scientifs !
Un psychiatre Scientif avait donc reçu Ratamor et après l’avoir écouté un moment lui avait dit : « Mais je reconnais chez vous tous les signes de la dépression, apathie, désespoir, anxiété… et vous me dites que c’est à cause de la beauté ! Dois-je vous rappeler qu’elle est une invention de l’homme !
_ Mais pourquoi l’a-t-il inventée ?
_ Pourquoi ? Pourquoi ? Vous en avez de ces questions ! Qu’est-ce que la beauté à côté de la gravitation ? Ça, c’est du ferme, du sérieux !
_ Je me demande si les premiers hommes n’ont pas été juste admiratifs et que leur simplicité nous a quitté !
_ La vérité ? Vous voulez la vérité ? Vous sublimez !
_ Je ne pense pas !
_ Oh que si ! Vous ne pouvez pas vous satisfaire sexuellement et vous cherchez une compensation ! Vous vous imaginez que les oiseaux sont vos amis et que le paradis a existé !
_ Ma vie sexuelle n’a rien à voir là-dedans !
_ C’est ce que me disent toutes les fiottes ! Elles ont tellement honte qu’elles sont dans l’ déni !
_ Comment ? Espèce de salopard !
_ Voilà la réaction que j’attendais ! Nous pouvons dire merci à nos ennemis, car ce sont eux qui forgent notre caractère, qui nous poussent à la lutte ! Sinon nous finissons par nous mépriser et c’est ce qui vous arrive !
_ Vous croyez ?
_ Bien sûr ! N’hésitez pas à affronter nos adversaires ! Ils sont nombreux ! Sortez de chez vous, mêlez-vous au débat ! Vous ne voudriez quand même pas que ces assistés d’artistes repassent devant ? Pendant des siècles, grâce à la religion, ils ont paradé et il a fallu qu’on les supporte ! Mais ce temps-là est terminé ! Nous, les Scientifs nous sommes devant !
_ Nous sommes devant…
_ Oui ! Et nous éclairons le monde, comme des phares fouillent le brouillard ! Le brouillard de l’obscurantisme ! »
La conversation s’était arrêtée là… et dans les couloirs de la station, Ratamor répète : « Nous sommes devant ! Nous sommes devant ! »
29
Monsieur Nuit n’est pas dans un meilleur état… L’hostilité des autres, à l’égard du fils de la Machine, le fait réfléchir ! Et si le gamin s’était servi de lui ? Peut-être, comme le dit Lapsie, n’en est-il que la dupe ? « Mais l’important, pour l’instant, se dit monsieur Nuit, c’est que je discute avec les habitants de la station ! Il faut que je sache ce qui leur est arrivé ! Sinon mes collègues ne feront rien pour les enfants ! »
Il en est là de ses réflexions et il se demande encore comment contacter le fils de la Machine, quand celui-ci apparaît brusquement dans le couloir ! « Ah çà, par exemple ! Je pensais justement à toi ! s’écrie monsieur Nuit. Tu s’rais pas un peu télépathe ?
_ Peut-être… Hi ! Hi !
_ Est-ce que ça n’aurait pas à voir avec la Machine et ses tuyaux ? La station elle-même ne fonctionnerait-elle pas comme un cerveau ?
_ Oh ! C’est bien trop compliqué pour moi, papa ! Je supposais que tu voulais me voir, puisque tu as dû parler à tes amis !
_ Tout juste ! Et il faut impérativement que je m’entretienne avec les habitants ! Je dois savoir ce qu’ils pensent de la situation… Il n’y a pas d’autres moyens pour que le reste de mon équipe te fasse confiance !
_ Bien sûr, papa, donne-moi la main ! »
De nouveau, monsieur Nuit éprouve un léger trouble, comme un voile sur les yeux, mais il reconnaît maintenant la salle de spectacle et la « fosse » ! L’idée d’y descendre lui soulève le cœur, mais c’est une nécessité et bientôt, il est parmi les adultes de la station… Curieusement, ceux-ci ne semblent pas remarquer sa présence… « Ils ont l’air d’être dans leur monde, se dit monsieur Nuit. Il répète leur quotidien, comme si de rien n’était ! » En effet, à côté de lui, un homme mime la conduite d’un véhicule du Cube : il passe les vitesses, tourne un volant imaginaire et fait vroum vroum ! Plus loin, une femme joue les vendeuses et elle sert apparemment du pain à une file d’attente ! Il y a même quelqu’un qui mendie !
_ Votre attention, s’il vous plaît ! demande monsieur Nuit, en élevant la voix. Je fais partie de l’équipe de secours, chargé de vous ramener sur le Cube !
_ L’équipe de secours ? interroge un type.
_ Nous ramener sur le Cube ? s’écrie une femme. Mais enfin qu’est-ce qui s’ passe ?
_ Comment ? Vous n’êtes pas au courant ? répond monsieur Nuit. La station n’émet plus en direction du Cube, depuis déjà un certain temps, d’où l’idée d’un problème et d’une équipe de secours !
_ On ne nous a absolument rien dit ! réplique la même femme.
_ Voilà comment ça fonctionne ! enchaîne le type. On nous met devant le fait accompli !
_ La vérité, renchérit un autre, c’est que Dominator et sa clique se moquent bien de nous !
_ Mais non, puisque je suis là ! rétorque monsieur Nuit.
_ Sans doute parce que vous ne pouviez plus faire autrement !
_ Et le gouvernement agit toujours trop tard !
_ Il pense d’abord aux étrangers ! Il n’aime pas le Cube !
_ Je…
_ Moi, je faisais partie de la première station, moi, monsieur ! Et je suis fier de mon pays !
_ Mais je ne dis pas le contraire !
_ Dominator nous a abandonnés ! se lamente une femme.
_ Justement, je viens de sa part et je… Hep vous ! Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? »
Monsieur Nuit est soudain en colère, car un grand type sec le fixe avec un parfait dégoût ! « Qu’est-ce qui vous permet de me mépriser ? lui jette Monsieur Nuit, qui s’est rapproché.
_ Si vous saviez ! lui répond le type de toute sa hauteur.
_ Si je savais quoi ? » hurle presque monsieur Nuit, mais, à cet instant, il est interrompu par des coups, des coups terribles, donnés contre la paroi, plus précisément contre la porte d’un sas, ce qui voudrait dire que les coups viennent de… l’extérieur ! « Qu’est-ce que… ? fait monsieur Nuit, qui regarde autour de lui et qui ne voit que des visages terrorisés.
_ Cela se produit de temps en temps…, lui murmure tout près le fils de la Machine.
_ Quoi ? Tu veux dire qu’il y a quelque chose à l’extérieur et qui voudrait rentrer ?
_ Oui ! Et c’est aussi pour ça que nous voulons être transportés sur le Cube !
_ Mais c’est insensé ! Il n’y a rien dans l’espace qui pourrait... »
D’autres coups, d’une extrême puissance, retentissent, ce qui rend monsieur Nuit totalement muet !
30
Puis, c’est le silence ! Les coups ont cessé ! Monsieur Nuit avale sa salive et parvient à demander au fils de la Machine : « Mais, bon sang, qu’est-ce que ça peut bien être ?
_ On ne sait pas… Mais la Machine une fois a essayé de voir… et elle a dit qu’elle n’avait jamais vu quelque chose d’aussi laid !
_ C’est tout ce qu’elle a dit, que c’était laid ? Elle n’a pas précisé s’il s’agissait d’un animal ou d’un être humain ?
_ Non, mais après elle en avait peur, tout comme nous ! »
Monsieur Nuit regarde les autres adultes et ils ne paient pas de mine ! « Inutile de leur reparler pour l’instant du retour sur le Cube…, pense monsieur Nuit. Il vaut mieux qu’ils reprennent leurs occupations ! » et en effet chacun maintenant revient à lui-même et retrouve sa routine, comme si même l’intervention de monsieur Nuit n’avait pas eu lieu ! « On dirait quasiment des automates ! » se dit Monsieur Nuit.
Mais il se trompe tout de même : il s’est bien passé quelque chose, il y a bien eu un changement, puisque soudain deux adultes s’invectivent ! « C’est toujours la même chose ! dit l’un. On vous donne ça et vous prenez ça !
_ Mais nous prenons ce que nous permet la loi ! réplique l’autre.
_ La loi ? Vous ne savez même pas le sens de ce mot !
_ Tous les Doms de classe B doivent respecter la marque orange !
_ Et tous les Doms de classe C devraient la fermer ! »
Les deux Doms s’empoignent, sous les encouragements de quelques femmes ! « Vas-y ! crie l’une. Montre-lui qui est le maître !
_ T’en as ou t’en n’a pas ! jette une autre.
_ Comme ça, ils ne voient pas les fissures…, fait le fils de la Machine à monsieur Nuit.
_ Les fissures ? »
Le fils de la Machine emmène monsieur Nuit près de la porte du sas et lui montre de larges fissures dans la structure de la station ! « Il y en a toujours un peu plus, après chaque coup ! dit-il. On a peur que ça finisse par céder ! Mais, eux, les adultes, ils s’en moquent ! Ils sont à tout à leur haine, comme tu peux le constater ! »
Monsieur Nuit regarde de nouveau les deux hommes qui se battent et c’est là qu’il repère le soldat de Lapsie, qui avait disparu sous ses yeux ! Celui-ci observe aussi le combat, mais avec un air détaché… et il tient un balai à la main !
Monsieur Nuit, suivi par le fils de la Machine, s’en approche… « Vous me reconnaissez ? demande-t-il au soldat.
_ Bien sûr ! Vous êtes monsieur Nuit, le spécialiste du béton !
_ Mais qu’est-ce que vous faites ici ?
_ Chais pas ! Je me suis retrouvé parmi ces gens… et ils avaient besoin d’un agent de propreté... Alors…
_ Mais nous n’avez pas recherché à reprendre votre poste, à retrouver Lapsie, vos camarades ?
_ Non, parce que dans le fond, je n’ai jamais vraiment voulu devenir soldat… J’ suis tranquille ici, vous savez ? J’ fais mon boulot… et tout va bien ! J’aime pas les histoires !
_ Ces deux hommes qui s’ battent, c’est des histoires, ça !
_ Bof, rien à voir avec les soi-disant émanations psychiques de Ratamor, pas vrai ! Les cerveaux sous forme de poupées russes, c’est pas pour moi !
_ Et les coups venus du dehors, les fissures dans la structure ?
_ Sûr, c’est préoccupant, mais tant que ça ne me touche pas directement ! Et puis, les chefs agiront, car c’est dans leur intérêt ! Et à quoi ils pensent sinon à leurs intérêts ?
_ Comme vous ! Vous ne pensez à rien d’autre !
_ Vous pouvez effectivement m’insulter, car vous êtes quelqu’un d’important ! C’est vot’ privilège ! Moi, il faut que j’ fasse mon boulot… et tout ira bien !
_ C’est ce que disait K 35 !
_ Qui c’est ça, K 35 ?
_ Tiens, c’est vrai, j’ t’en ai jamais parlée ! rajoute monsieur Nuit, qui s’est tourné vers le fils de la Machine.
_ De K 35 ? fait l’enfant.
_ Oui, c’était une femme également chargée de l’entretien… et elle est morte en disant qu’elle était soumise !
_ C’est peut-être ce qu’il y a dehors qui l’a tuée ! »
31
« Non, je ne crois pas… poursuit monsieur Nuit. En fait, d’après nos examens, elle aurait été affaiblie par un stress prolongé, notamment à cause d’une paire de jambes !
_ D’une paire de jambes ?
_ Oui, celle d’un enfant, tout comme toi ! L’hypothèse c’est qu’un jeune lui aurait fait peur régulièrement, dans la navette qui la ramenait chez elle !
_ Et tu penses que c’est moi ?
_ Je ne sais pas… Mais ne m’as-tu pas dit que tu contrôlais tout ici ?
_ K 35 ? Je m’en souviens maintenant… Elle voulait à tout prix partir d’ici et je lui ai répondu que cela présentait un risque…
_ Pourquoi ?
_ Mais tu as bien vu : il y a un passage ! Mais tu noteras tout de même que je ne force personne ici ! Chacun continue sa vie, comme tu as pu le vérifier !
_ Ce que je ne comprends pas, c’est cette dimension psychique !
_ Mais, nous les jeunes, comme je te l’ai déjà expliqué, nous avons construit cette dimension par défaut, pour nous protéger ! Je... »
Soudain le fils de la Machine s’endort et monsieur Nuit ne s’en étonne plus… Il laisse passer l’instant…, mais il se demande encore si la dimension psychique ne disparaît pas, quand les jeunes plongent dans le sommeil ! Logiquement, si ! Est-ce que K 35 aurait profité d’un de ces moments pour s’enfuir ? Il eût fallu alors qu’elle prît conscience de son asservissement et qu’elle voulût y mettre fin ! Ce qui n’est pas le cas des autres Doms, qui ont l’air d’accepter la situation telle qu’elle est !
En admettant que K 35 ait réussi à s’échapper, elle aurait été rattrapé par le fils de la Machine, qui aurait de nouveau fait pression sur elle ? Malgré son affection pour le fils de la Machine, monsieur Nuit n’arrive pas à le voir totalement inoffensif ! Il y a trop d’incohérences ou d’éléments en jeu ! Mais voilà que le « gamin » se réveille et monsieur Nuit l’accueille d’un sourire !
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? demande le fils de la Machine. Tu vois bien que les habitants font ce qu’ils veulent et qu’ils sont en bonne santé ! Et il faut que tu parles à tes amis des attaques de l’extérieur et quelles en sont les conséquences !
_ Oui, je vais tout leur rapporter… »
Brusquement retentit une alerte et des voyants s’allument ! « Qu’est-ce qui s’ passe ? demande monsieur Nuit.
_ Incroyable !
_ Quoi ?
_ La Machine est sortie du coma !
_ Hein ? »
Déjà le fils de la Machine file vers sa mère, avec monsieur Nuit sur ses talons ! Ils entrent dans la salle de soins, pour voir la Machine qui se met difficilement en position assise… « Maman, s’écrie le fils de la Machine, tu es réveillée, tu es sortie du coma !
_ Eh oui, fiston ! On n’a pas ta vieille mère comme ça ! Même la mort m’a trouvée trop coriace !
_ Oh ! Comme je suis heureux de te voir ! fait le fils tout attendri et qui veut embrasser sa mère.
_ Plus tard, plus tard, mon p’tit ! réagit la mère. Un peu de virilité que diable ! Qui c’est celui-là ?
_ C’est monsieur Nuit, il va nous aider !
_ Nous aider à quoi ?
_ Mais à rentrer sur le Cube !
_ Il n’a pas l’air trop dégourdi ! »
Monsieur Nuit regarde autour de lui et il sent qu’il y a eu un changement, depuis le réveil de la Machine ! C’est difficilement perceptible, mais monsieur Nuit jurerait qu’il n’y a plus de passage, que la dimension psychique n’existe plus !
« Alors comme ça, vous allez nous ramener sur le Cube ? fait la Machine à monsieur Nuit.
_ C’est en effet le but de notre mission de secours !
_ Une mission de secours ? Il est vrai que j’ai eu une attaque cérébrale et que j’ai besoin qu’on me mette à la page !
_ Eh bien, la station n’émettant plus, nous sommes venus nous rendre compte…
_ Voyez-vous ça ! Et, bien entendu, vous n’êtes pas venu seul…
_ En effet…
_ Eh bien, ne restez pas là les bras ballants ! Conduisez-moi auprès des autres ! Il me tarde de faire le point ! »
32
La Machine marche vite et monsieur Nuit est obligé de forcer son propre pas, ce qui l’agace ! Derrière trottine le fils de la Machine et on se dirige vers la salle d’accueil de la station, ce qui confirme que la dimension psychique a été abolie ou bien que la Machine exclut par sa présence la nécessité d’un passage !
Mais monsieur Nuit n’a pas le temps de réfléchir ! A vrai dire, il est effaré, depuis qu’il a vu la Machine se mettre sur son séant et se débarrasser de tous ses tuyaux, comme si tout cela n’avait fait que l’encombrer et qu’elle n’émergeait pas d’un coma !
« Les choses changent ! se dit monsieur Nuit. C’est elle qui va commander à présent ! » On entre dans la salle d’accueil, où se trouvent déjà le duc, Ratamor et Lapsie, qui voient avec surprise la nouvelle visiteuse ! « Bonjour, dit celle-ci. Je suis la Machine, je sors du coma et… j’ai une faim de loup ! »
Sans attendre de réponse, la Machine fait comme chez elle et elle ouvre des placards et des tiroirs, avant de s’attabler ! Pendant ce temps, le duc regarde interrogatif monsieur Nuit, qui ne peut que montrer son impuissance ! « Évidemment, reprend la Machine, comme vous avez pu le constater, ce n’est pas la nourriture du Cube, mais bon, on s’y fait ! Quand on a faim, on mange n’importe quoi, pas vrai ? »
Les autres la regardent avaler et sont toujours stupéfaits ! Lapsie toutefois finit par remarquer la présence du fils de la Machine et elle pose la main sur son arme… « Bon, je me suis présentée, dit la Machine la bouche à moitié pleine. A votre tour ! Je connais déjà le malin monsieur Nuit, mais vous, qui êtes-vous ?
_ Je suis le duc de l’Emploi ! C’est moi qui dirige l’emploi sur le Cube !
_ Je vois… Un autre malin, un peu plus hautain peut-être !
_ Je ne vois pas…
_ Non, les hommes ne voient pas grand-chose !
_ C’est tout de même moi qui commande ici ! Je suis un ami personnel de Dominator !
_ Hou ! J’ai peur ! Il se trouve que mon mari, Tautonus, était aussi un bon ami de Dominator ! On a donc le même rang !
_ Mais…
_ J’imagine que l’échalas à lunettes est le Scientif du groupe ! Il en faut toujours un quand on voyage…, pour dire le nom des plantes ! Hi ! Hi !
_ Madame, sachez que je m’appelle Ratamor et que la science est bien au-dessus de vos considérations vulgaires !
_ Bien sûr, mon ami ! Je voulais pas vous vexer ! La nécessité de la science m’apparaît flagrante, quand j’ai mal aux dents ! Reste plus que la poupée blondasse, que je situe mal dans le tableau !
_ Dois-je répondre à la concierge, qui nettoie le caniveau ! jette Lapsie.
_ Hou, hou ! Mais c’est qu’elle a des petites dents, la poupée ! Comme tu dois t’embêter, ma belle, entre deux hommes d’affaires qui sont amoureux d’eux-mêmes et un intello qui bande mou !
_ Elle a déjà essayé de me tuer, maman ! » fait le fils de la Machine.
Il y a un instant de silence, pendant lequel la Machine grimace, à cause du café ! « Voyez-vous ça ! finit-elle par dire.
_ « Mais c’est plutôt tout le contraire ! s’écrie Lapsie. C’est lui qui…
_ Écoute ma grande, si tu touches à un seul cheveu de mon fils , j’ t’étripe ! T’as compris ? D’ailleurs, j’ sais toujours pas ce que tu fais ici !
_ Je suis psychologue et…
_ Mazette ! T’es l’ genre de nanas qui fait les jeux éducatifs et qui la ramène grave dans les magazines ? La vaisselle, le ménage, changer les couches, tu dois pas connaître !
_ Le femme n’est pas tenue de…
_ Bien sûr, bien sûr ! Moi-même, je n’hésite pas à profiter de toute ma liberté et je remercie mes sœurs féministes : elle font un super boulot ! Mais bon, les aigries et les mijaurées, ça va un moment ! Alors, quand est-ce qu’on part ?
_ Qu’on parte où ? demande le duc.
_ Mais sur le Cube ! Vous êtes bien en mission pour nous ramener là-bas !
_ Certainement ! Mais la situation n’est pas claire ! Nous sommes ici parce que tout le monde apparemment avait disparu de la station ! A ce sujet, votre fils va devoir répondre à certaines questions !
_ T’aurais pas fait des bêtises pendant mon absence ? demande la Machine à son fils.
_ On voudrait aussi savoir ce qui est exactement arrivé à Mox ! » coupe Ratamor.
33
« Mox ?
_ Oui, le Scientif de la station, comme vous dites !
_ Le pédophile ? Mon Dieu, vous savez ce que c’est… La station a ses propres lois et comme un pédophile à bord représentait une menace insupportable, nous…
_ Vous l’avez jeté dans l’espace, tel un vulgaire déchet ! Mais n’avez-vous jamais pensé que les accusations de votre fils puissent être fausses ?
_ Et dans quel but mon chérubin aurait-il menti ?
_ Mais parce que Mox voyait clair dans son jeu !
_ Hein ? Mais de quel jeu parle-t-on ? Allez, précisez votre pensée ! »
Ici, Ratamor se retrouve coincé… Peut-il vraiment évoquer l’emprise psychique d’un gamin ? Surtout à une personne qui est déjà pleine de sa propre domination, qui la fait valoir à tout instant, qui a l’habitude que le monde tourne autour d’elle et qui est un véritable tyran en somme !
La Machine fait partie de l’ancienne génération des Doms, celle qui s’est développée avec des repères moraux ou idéologiques forts, actifs ! Cela leur a permis de rester sociaux ! Il y avait certaines limites à ne pas dépasser et qui aussi protégeaient contre l’inconnu, la différence !
Ce sont des Doms qui ont une présence physique autant que psychique et ils s’imposent à leur environnement d’une manière visible, ne serait-ce que par leur notoriété, leur réussite professionnelle !
Il en va tout autrement pour leur progéniture et donc le fils de la Machine ! Ceux-ci sont tout psychiques, aidés en cela par le Web, créateur d’une communication « virtuelle », anonyme ! Le chemin vers la pensée est naturel, mais il peut être accéléré et déformé par la peur ! Cependant, cette « excroissance » psychique ne trouve que peu d’écho chez les personnes comme la Machine, qui n’y voient qu’une forme de maladie mentale, qu’une faiblesse finalement, car il s’agit d’abord apparemment d’une introversion, d’un manque de personnalité !
De toute façon, la Machine est seulement occupée par son pouvoir, ce qui inclut la défense inconditionnelle de son fils, vitrine de la famille ! « Euh… fait Ratamor.
_ Euh ou meuh ? cingle la Machine. Le Scientif a l’air vache tout d’un coup ! »
La Machine semble triomphante, mais soudain elle blêmit, se fige : « Vous avez entendu ? » fait-elle. Chacun tend l’oreille, mais ne perçoit rien ! « C’est… la Chose du dehors, qui veut rentrer ! reprend la Machine, avec un visage qui n’exprime que l’effroi !
_ La Chose ? Vous voulez dire la nature ? demande Ratamor.
_ Peut-être bien ! répond revêche la Machine. Je vous rappelle que le but de la station est d’exclure la Chose de nos vies… Il ne serait donc pas impossible qu’elle réagisse mal et qu’elle veuille retrouver sa part !
_ Ah ! Ah ! fait Lapsie. La grande Machine qui s’essaie sur la voie du raisonnement et qui déraille !
_ Espèce de sale garce !
_ Mais la Machine ne divague pas totalement ! intervient monsieur Nuit. Je voulais vous en parler, mais je n’en ai pas eu encore le temps ! Mais, quand j’étais auprès des habitants, j’ai moi-même été témoin du phénomène : quelque chose du dehors essaie bien de pénétrer dans la station, au point d’en endommager les structures ! Cela donne des coups d’une extrême violence !
_ Sérieux ? coupe Ratamor.
_ Voilà, je ne suis pas folle ! s’écrie la Machine, en reprenant un peu du poil de la bête. Le coma m’aura donné une ouïe plus fine !
_ Ou bien une pétoche chronique ! » lâche venimeuse Lapsie.
La Machine s’apprête à répondre, mais un soldat l’interrompt : « Eh ! Dites ! Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ici ? » Chacun se regarde et constate en effet que tous les fronts sont en sueur… Cela ne peut pas être seulement dû à la discussion et Lapsie ordonne à deux de ses hommes : « Allez voir comment fonctionne la clim et s’il y a une anomalie ! »
Les deux soldats s’en vont et le petit groupe fait silence, comme pour souffler… Puis, on entend les deux militaires revenir et l’un d’eux dit : « Le régulateur de température a été saboté ! On l’a volontairement mis hors service !
_ Eh, mais, fait le duc, ça, c’est grave les enfants ! Car nous sommes tout près du soleil de ce système !
_ Oui, confirme Ratamor, s’il n’y a plus de ventilation, il faut s’attendre à des températures supérieures à 40° !
_ Mais bon sang ! Qui a pu faire ça ? »