Paschic sent le printemps (4-7)

  • Le 28/02/2026

R122

 

           "Pourquoi ils font ça? Pourquoi ils nous attaquent?"

                                                  Les Oiseaux

 

 

                                        4

     Ils débouchent dans un autre endroit du Cube… « Halte ! leur crie-t-on. Vérification des papiers, pour savoir si vous ne seriez pas étrangers ! » Paschic et Web se voient entourés par une nouvelle troupe armée ! « Nous n’ sommes pas des étrangers ! affirme Paschic. Nous sommes du Cube et d’ailleurs, il est partout !

_ Qu’est-ce que c’est ce langage ? Ou vous êtes nés ici, ou pas ! C’est ce que doivent montrer vos papiers ! Mais peut-être préférez-vous aller directement en prison ? »

A contrecoeur, Paschic présente sa carte d’identité, que le garde vérifie laborieusement ! « Paschic ? C’est vot’ nom ? Pas d’ chez nous ça !

_ Si, si vérifiez, je suis bien né ici…

_ En effet, en effet…, à moins que cette carte ne soit fausse ! »

Le garde tend la carte à la lumière… « Difficile à dire ! conclut-il. Mais enfin, on va faire comme si tout était en règle ! » Il rend ses papiers à Paschic, qui dit : « Vous m’avez l’air en état d’alerte… Il se passe quelque chose ?

_ S’ils se passe quelque chose ? Ouf ! Vous sortez du coma ou quoi ?

_ Pas que je sache… Vous pouvez nous éclairer ?

_ Le grand dragon Ragornu s’est réveillé !

_ Connais pas !

_ Hein ?

_ Vous percutez, Web ?

_ A vrai dire…

_ Ragornu ! Le dragon ! reprend le garde. Il est monstrueux et sans pitié ! Il vit dans les Montagnes rouges, dont nul n’est jamais revenu !

_ Évidemment, ça ne donne pas envie de le rencontrer…

_ Il peut capturer n’importe qui et le dévorer ! Comme ça ! Pfff ! La dernière vision que l’on a, c’est une nuit qui glisse sur soi !

_ C’est pour ça qu’il y a tous ces contrôles…

_ Bien sûr ! Ragornu est vicieux ! Il agit dans l’ombre ! Il peut couler un pays, vous savez ! On nous dit inflation ! Nous on dit Ragornu ! On nous dit déclin économique ! Nous on dit Ragornu ! On nous dit réchauffement ! Nous on dit…

_ Ragornu !

_ Voilà ! Mais ça a pas l’air de vous toucher beaucoup !

_ Si, si ! Je suis pas insensible aux problèmes des gens, mais...

_ Mais…

_ Non, vaut mieux laisser tomber ! Alors on peut passer ?

_ Non, tant que vous m’aurez pas dit ce que vous étiez sur le point de dire !

_ Bah, ça va pas vous plaire… et puis c’est compliqué !

_ Dites toujours, sinon personne ne bouge !

_ Bon, ben, la peur a à voir avec l’ego…

_ Voyez-vous ça !

_ Oui, si l’ego a besoin de se sentir supérieur, il garde ses peurs… et il crée alors Ragornu !

_ Ragornu serait not’ création ?

_ Je frappe chef ? demande un autre garde.

_ Pas encore fiston ! Laisse les étrangers s’enferrer !

_ Bien, pour terminer, reprend Paschic, débarrassez-vous de votre ego et vous n’aurez plus peur !

_ C’est aussi simple que ça ? Je prends mon ego et hop ! je le jette derrière le talus et Ragornu n’existe plus !

_ Ah ! Ah ! rit tout le monde, sauf Paschic et Web.

_ Oui, c’est aussi simple que ça ! ajoute Paschic.

_ Jamais des gens de chez nous parleraient comme ça ! Non m’sieur ! Donc, dit le chef, vous allez tous deux nous suivre, pour un interrogatoire plus poussé ! Les espions, on les traite comme les salauds qu’ils sont !

_ Web, va falloir un nouveau couloir numérique…

_ J’y travaillais, pendant que vous philosophiez… »

En un éclair, les deux amis sont projetés dans l’immensité numérique !

                                                                                                                       5

     Où sont-ils ? C’est une étendue désertique, sans verdure… Il y a juste un arbre mort un peu plus loin, qui semble appeler le ciel à l’aide, avec ses branches tordues ! A l’horizon cependant, le soleil se reflète sur une surface étincelante ! « Qu’est-ce que ça peut être ? demande Paschic.

_ Allons voir ! » répond simplement Web.

Après une heure de marche, ils découvrent une ville, ici en plein désert, et une ville ultramoderne, toute argentée, propre comme une salle d’opérations ! Et il y a des gens, qui paraissent paisibles, qui vont et viennent sans heurts, dans les airs, car ils volent !

Paschic et Web se sentent subitement lourds, grossiers et même sales, puisqu’ils sont figés au sol, dans des vêtements imprégnés de sueur ! « On dirait que l’humanité a fait un pas en avant ! dit Web.

_ Ouais, c’est très aérien, répond Paschic, mais qu’est-ce que… ? »

Un habitant de la ville les survole, curieux, mais il n’a pas de visage : un écran de téléphone le remplace ! « Vous voyez ce que je vois, Web ? demande Paschic.

_ Oui, oui, mais je crois qu’on est repéré... »

En effet, ils sont plusieurs dizaines maintenant autour, telles des libellules, et finalement ils se saisissent de nos amis ! « Mais lâchez-nous, bon sang ! crie Web, mais c’est inutile et on est conduit jusqu’à un temple, le siège du pouvoir sans doute ! Là Web et Paschic sont déposés sur le sol, quand un grand personnage vient à eux, qui lui aussi a un écran de téléphone à la place du visage.

« Bienvenue dans la ville des Scrolls ! dit-il, avec une voix métallique. Vous venez du passé apparemment, mais pas de panique, nous allons vous aider ! Nous irons pas à pas !

_ Nous aider à quoi ? fait Paschic.

_ Mais à atteindre la félicité, bien sûr ! Vous êtes encore dépendants de vos corps… Pour aller d’un endroit à un autre, il vous faut faire des efforts ! Nous, les Scrolls, nous nous sommes affranchis de toute difficulté matérielle ! Nous avons accès aux informations et aux lieux qui nous intéressent en un instant ! Nous sommes devenus si fluides que nous avons la capacité de voler ! Regardez-vous, on dirait deux scaphandriers !

_ Mais vous ne voyez plus le monde réel ? dit Paschic.

_ Mais si, à travers nos écrans ! Et ce que nous voyons est bien plus intéressant ! Qu’il y a-t-il autour de la ville, sinon le désert ?

_ Ce n’est pas partout comme ça ! Il y a la beauté de la Chose !

_ La Chose ? Ah oui, vous voulez parler de la nature ! Mais nous pouvons contempler toute sa splendeur à travers nos écrans ! En une seconde, nous changeons de paysage, pour un plus spectaculaire !

_ Mais ce n’est pas la réalité ! L’image numérique ne contient pas le message de la beauté ! Il faut l’éprouver soi-même, pour qu’il agisse pleinement !

_ Mais de quel message parlez-vous ?

_ C’est un message de… confiance, de bonheur !

_ De bonheur ? Mais nous avons résolu le problème du bonheur, sous la forme d’un message nous aussi ! Regardez par exemple ce Scroll… Il se concentre et son écran s’illumine ! Il vient de recevoir une dose de likes ! C’est mieux que la dopamine ! Grâce à nos circuits intérieurs, la sensation de bien-être se diffuse du cerveau jusqu’au système digestif ! On a ce qu’on appelle la satisfaction du bébé ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

_ Je suppose, coupe Web, que pour devenir un Scroll, il faut accepter de perdre son visage !

_ En effet, pour être connecté, on ne peut garder l’ancienne apparence ! Mais c’est l’affaire de quelques minutes et c’est bien entendu sans douleur ! On greffe l’écran et on branche les circuits ! Après on est libre comme l’air ! On scrolle, on est un Scroll et on vit dans le monde numérique !

_ C’est que j’y tiens à mon visage, réplique Web, et d’ailleurs à tout ce qui m’entoure ! J’aime bien les aspects rudes de la vie, même si c’est pas toujours facile !

_ Alors vous ne pouvez rester parmi nous ! Vous nous rappelez trop l’ancien temps ! Rejoignez le désert et les aspérités de la vie, comme vous dites !

_ Mais vous ne pouvez pas vous enivrer comme ça ! jette Paschic. Vous passez à côté de l’essentiel ! Le monde est violent par nature, il ne faut pas l’oublier ! La paix numérique est fausse ! Pire, elle fait de vous des égoïstes !

_ Suffit ! On n’a pas de leçons à recevoir de bouseux ! Qu’on les reconduise à leur âge de pierre ! »

                                                                                                                            6

     Paschic et Web se retrouvent hors de la ville des Scrolls, dans la même étendue désertique que précédemment, mais ce n’est pas encore la Chose, on est toujours dans le Cube ! « Comment les Scrolls peuvent-ils supporter leur existence ? fait Web. Moi, j’aime bien voir ce qu’il y a devant moi ! Mais qu’est-ce… ? » A cet instant, Web est tamponné par une petite vieille, qui disparaît aussitôt, tel un insecte volant ! « Ouch ! Mais c’est qu’elle m’a fait mal ! s’écrie Web. Bon sang, d’où est-elle sortie ? »

Il n’a pas le temps de chercher une réponse qu’une autre petite vieille le frappe comme la précédente ! « C’est une attaque ! une véritable attaque ! reprend Web légèrement sonné.

_ Vous avez raison ! fait Paschic. Vite, il faut chercher un abri ! »

Alors que les deux amis se mettent à courir, d’autres petites vieilles les agressent, pareilles à des frelons dérangés ! Mais enfin, ils trouvent un défilé plus frais et plus serré, qui leur permet de reprendre leur aplomb… Ils débouchent cependant sur un terrain très étrange : un immense personnage, dont le corps va jusqu’aux nuages, s’y tient jambes écartées ! Il paraît impatient de quelque chose et les deux amis s’avancent prudemment, car il ne serait pas raisonnable de fâcher quelqu’un d’aussi grand !

D’ailleurs, le géant ne cache pas sa colère ou son irritation, tout son visage l’exprime, mais que veut-il ? Qu’est-ce qui l’agace comme ça ? Les deux amis s’interrogent, puisqu’il en va sans doute de leur vie, et puis, ils ont le vague sentiment que ce sont eux qui sont en faute, que la solution du problème dépend de leur bon vouloir, de leur diligence !

Paschic a une intuition : il se dit que c’est sa propre présence et celle de Web qui gênent le géant et qu’on doit passer le plus vite possible entre ses jambes, pour aller se faire pendre ailleurs ! Il montre au géant ce qu’il a en tête, comment il s’apprête à agir et même si le géant ne répond qu’en grimaçant un peu plus, Paschic jette à Web : « Venez, ce qu’il veut, c’est nous voir fuir entre ses jambes !

_ Vous croyez ? Ce sera peut-être pour lui l’occasion de nous écraser !

_ Venez, Web ! Si nous restons là, de toute façon, il finira par nous tuer ! »

Les deux amis courent sous l’arche faite du pantalon du géant et sous son œil terrible et… ils s’en sortent ! Ils ont survécu et beaucoup plus loin se sourient : « Vous vouliez voir le monde réel ! Vous êtes servi ! dit Paschic à Web.

_ Ah ! Ah ! Je voyais déjà sa chaussure nous faire de l’ombre ! Mais qu’est-ce… ? »

Web est de nouveau interrompu : un type, surgi de nulle part, le bouscule ! « Eh ! Mais ça va pas ! crie Web. Pour qui vous vous prenez ?

_ Je suis le Dom Z 890 ! répond le type. Plus rapide, plus fort que les va-nu-pieds de votre espèce ! Vous êtes là devant et vous freinez ma marche, alors que l’avenir m’appartient ! Pourquoi ? Mais parce que je suis le meilleur !

_ Ouais, ouais, vous êtes surtout impoli !

_ Je n’ai pas le temps d’être convenable ! Vous bullez ! D’ailleurs, vous devez reconnaître ma supériorité ! Regardez par exemple mon pas droit, direct, ferme ! Vous avez devant vous un champion, un gagnant, qui réveille les poules et la canaille, ah ! ah ! »

Web va répliquer, mais le type a repris sa cadence et surtout son air fier, méprisant, qui n’écoute plus rien ! « Un vrai cauchemar, ce type ! lâche Web.

_ Un Dom qui se nourrit de sa domination ! répond Paschic. En vous marchant quasiment dessus, il prend sa dose de supériorité !

_ Quel culot !

_ Nous avons un autre problème, Web. Regardez là-bas, c’est un mutant qui brille ! »

Web met la main devant ses yeux, pour les protéger du soleil, et dit : « En effet, il y a là un éclat aveuglant ! Qu’est-ce que ça signifie ?

_ Vous vous rappelez les Doms piles ? Ce sont des mutants qui brillent, comme celui-ci ! Ils ne peuvent pas faire autrement ! Il faut qu’ils diffusent leur domination psychique ! Il y en a deux autres de l’autre côté !

_ Bon sang ! On n’y voit presque plus rien ! Encore deux ou trois comme ça et on sera aveugle !

_ Mais ils sont bien là, Web, juste devant ! »

Web jette un coup d’œil, mais il ne peut supporter l’éclat des nouveaux mutants plus longtemps ! « Mais ils nous emmerdent ces gens-là ! vocifère-t-il. Moi, tout ce que je veux, c’est m’ promener peinard ! sans penser à tous ces déséquilibrés !

_ Mais c’est plus fort qu’eux, Web ! Ils sont incapables de laisser les autres tranquilles ! Il faut qu’ils attirent l’attention ! C’est affectif !

_ Affectif ? Pour eux oui peut-être, mais pas pour moi !

_ Ils souffrent de cette situation, c’est sûr, même s’il ne font rien pour changer !

_ Ça donne presque envie de devenir un Scroll ! »

                                                                                                                          7

     Les deux amis se concentrent tout de même sur leur route et bientôt ils sont dans le Cube qu’ils connaissent bien… Ce sont les trottoirs, les rues et les murs sales, tout le clinquant des bâtiments d’entreprises ; c’est le centre de Domopolis ! Pourtant, on continue d’y agresser le duo de mille et une manières !

Paschic, par exemple, reçoit un petit chien noir dans le visage ! C’est une boule de poil qu’une Dom tient au bout d’un élastique et qu’elle utilise comme un yo-yo ! Elle l’envoie à la ronde et la récupère, après qu’elle a heurté quelqu’un ! C’est un jeu curieux et Web, lui, est touché par un chien court sur pattes et baveux ! Il va s’emporter quand il constate que le propriétaire du chien est un Dom plein de haine ! Par sagesse, Web n’insiste pas, mais ce qu’on pourrait appeler le yo-yo chien semble être un sport dans le secteur !

On traverse une rue et un Dom siffleur surgit ! Il siffle autour du duo, qui se demande ce qu’il veut ! Qu’exprime le sifflement ? Que Web et Paschic sont jolies ? Qu’ils sont au contraire méprisables ? Le Dom siffleur semble dire qu’ils ne sont pas du show-biz, qu’on les a à l’œil et que, en tout cas, il y a plus fort qu’eux ! Paschic et Web ont la vague sensation d’être méprisés, sous l’emprise du Dom siffleur, puis celui-ci enfin s’éloigne, tout en continuant de siffler !

« Drôle de type ! fait Web.

_ C’est sans doute un signe de bienvenue, ajoute ironiquement Paschic.

_ Ouais, c’est tout sauf agréable ! »

Les deux amis se remettent à marcher, quand ils butent presque dans un autre Dom lui aussi très étrange ! Le Dom a un casque sur la tête et fait « Ouais ! Ouais ! », en agitant une main ou un pied ! « Ouais, ouais ! » continue-t-il ravi, ailleurs, dans son monde !

« Au moins celui-là a l’air pacifique… », lâche Web et on tourne dans une rue, quand un type, visiblement paniqué, saisit le col de Paschic. « Il faut que je m’intègre ! crie-t-il. Faut qu’ je m’intègre, bon sang !

_ Bien sûr ! répond Paschic.

_ Non, vous n’ comprenez pas ! J’ suis différent et j’ ne peux plus supporter ça !

_ Vous avez peur ?

_ Une trouille bleue ! Faut que j’ m’intègre absolument ! Je dois être comme les autres, enfin ! Aidez-moi !

_ Vous n’aimez pas votre différence ?

_ Ah ! Ah ! Bien sûr que non ! Qui pourrait aimer sa différence ? Vous aimez la solitude, être à part, le doute, la peur ? Pas moi ! Qu’est-ce qu’il faut pour que je sois comme tout le monde, dans l’ rang, peinard ?

_ Vous avez un chien ? demande Web. Si vous avez un chien, vous pouvez jouer à yo-yo chien avec !

_ Hein ? Non, j’ai pas d’ chien !

_ Ça marche aussi avec les enfants, rajoute Paschic. Le principe est le même, mais ça s’appelle le yo-yo enfant !

_ Je ne comprends rien à ce que vous me racontez ! Mais j’ai pas d’enfants non plus ! Ça veut dire qu’ j’suis foutu ?

_ Vous savez siffler ? reprend Web.

_ Mal !

_ Décidément, vous ne nous aidez pas…

_ Mais, c’est moi qui ai besoin d’ aide ! Bon sang, faut que j’ m’intègre !

_ Méprisez-nous un peu pour voir…, dit Paschic. Prenez-nous vraiment pour des cons ! Voilà ! On est d’ la crotte et vous êtes supérieur !

_ Ah ! Ah ! J’ suis intégré là ?

_ Tip top !

_ Le veinard !

_ Jamais vu un gars aussi bien intégré !

_ Ah ! Ah ! Merci ! Vous avez été chics avec moi !

_ Certainement pas ! On a été médiocre et vous tellement bon ! N’oubliez pas ! Sinon terminée l’intégration !

_ Ah ! Ah ! Salut les connards ! »

 
  • Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !