Les enfants Doms (T3, 1-5)

  • Le 08/07/2023
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Doms66 1

 

 

     "J'arrive, Lewt! Je vais te tuer, Lewt!"

                                      Duel au soleil

 

                                          1

     Sainte Dicaliste devient une légende ! Les travailleurs parle d’elle avec des tremolos dans la voix ! Elle est leur messie, leur libérateur ! Quand le travailleur exploité rentre chez lui le soir, après une rude journée consacrée à sa sécurité, il s’assoit devant l’âtre rougeoyant, qui constitue la seule lumière de l’humble demeure ! Les enfants du travailleur regardent leur père avec respect, mais aussi sont-ils à ses pieds pour entendre une de ses magnifiques histoires, pendant que la mère attendrie range les derniers vestiges du souper ! Alors le père raconte l’un des exploits de la sainte et c’est comme si une aurore boréale s’échappait du toit !

     Cependant, sainte Dicaliste découvre un nouveau village, tandis que son équipement a pris une forme définitive ! Elle est vêtue d’une robe unie, serrée à la taille et assez rêche, pour ne pas amollir la peau ! Une besace sans ornements est suspendue au cou et ne contient que le strict nécessaire ! Il ne manquerait plus qu’on y voit comme un début de capital ! Même le pauvre d’aujourd’hui la traiterait avec mépris, n’y trouvant rien d’intéressant ! Mais c’est surtout une épaisse canne en bambou qui intrigue : la sainte serait-elle rattrapée par l’arthrite ? C’est ce que nous allons voir…

     Comme à son accoutumée, sainte Dicaliste s’arrête à l’auberge du village, pour se reposer de la fatigue du chemin ! Elle prend place à une table dehors et n’attend que du thé, avant de se rafraîchir les pieds, à une fontaine là-bas ! Mais le monde est ce qu’il est et l’oppresseur partout ! Le mal ne perd jamais une seconde et il continue son œuvre destructrice ! En face de sainte Dicaliste, à une autre table, un groupe d’hommes fait grand bruit, visiblement enivré et en paraît effrayant ! Ce sont des riches, des figures arrogantes, des blousons dorés, qui exhibent fièrement le chiffre 40 ! Ils font partie d’une célèbre bande de bandits, appelée CAC 40 ! Ils ont la main mise sur la région et la police elle-même est à leur service ! Rien n’arrête leur soif de pouvoir et ils broient volontiers le travailleur, qu’ils considèrent comme leur esclave !

     La sainte renifle, en constatant qu’elle est en présence de ses pires ennemis ! Cependant, la jeune serveuse de l’auberge s’approche en tremblant de ces « messieurs », pour leur apporter de nouvelles bières… Aussitôt, bien entendu, ils tournent vers elle leur visage grossier, ils s’en moquent et leurs mains la chahutent, la pelotent ! La serveuse est au supplice, quand soudain la voix claire de la sainte claque comme un coup de fouet : « Laissez-la tranquille, bande d’ignobles porcs ! » Le silence qui suit est total et ne fait qu’exprimer une stupeur sans bornes : comment peut-on commander, insulter même, des hommes qui se croient les maîtres ? Jusqu’ici les bandits n’avaient même pas remarqué la sainte, mais maintenant leurs yeux sombres, tels ceux du fauve, se fixent sur sa personne !

      « Il y a quelque chose qui t’ démange ? demande l’un d’eux. Hein, le sac de pommes de terre, tu voudrais p’t’être qu’on s’occupe de toi ! Tu s’rais trop contente ! Ah ! Ah ! » La sainte est triste, car elle n’aime pas la violence ! Le travailleur est bon et alors pourquoi suscite-t-il autant de haine ? Toujours il a été victime du pouvoir et il ne fait que se défendre ! Pourquoi ne respecte-t-on pas le travailleur, bien que ses intentions soient pures ? La sainte rêve d’un monde juste, où tous les travailleurs seraient heureux et fiers ! Pourquoi le capitaliste cherche-t-il à empêcher ce paradis ?

     Mais le mal est inexorable et deux CAC 40, les plus hideux, les plus costauds, ont quitté leur table et s’approchent de la sainte ! Manifestement, ils vont s’en prendre à elle et la sainte soupire, car encore une fois elle déteste avoir recours à la force ! Ce n’est pas son rôle, qui est celui d’une ouvrière de paix ! Mais enfin elle ne peut pas non plus se laisser faire et elle met la main sur sa canne, pour dégainer son sabre ! Les deux types hilares l’empoignent, mais déjà la lame a jailli ! Elle jette un éclair et siffle ! Le premier CAC 40 a le visage tranché et le second, avant même de comprendre quoi que ce soit, a un gros bouillon de sang qui lui sort du cou !

     C’est le massacre, ponctué de hurlements ! C’est un boucherie libératrice pour la sainte et un naufrage pour les bandits ! Pas un n’en réchappe, alors que le sabre vole, devient invisible, avant de se redresser comme un serpent ! Chaque coup est mortel et les corps gisent dans une mare de sang ! La serveuse ne bouge pas, hébétée, tandis que la sainte s’adresse à elle : « Dieu sait si j’aurais voulu éviter ça ! Mais ils l’ont bien cherché, n’est-ce pas ? Je ne peux pas supporter qu’on malmène le travailleur ! Bon, ben, faut qu’ j’y aille ! Allez courage ! »

     La sainte a repris sa besace et son allure modeste… « Que la peste soit du devoir, se dit-elle. Si ça s’ trouve, j’ai pris une ride ! »

                                                                                                              2

     L’ego rend visite à la lumière : « Salut ! dit-il.

_ Lut !

_ Alors ? Les événements ? Inquiétants, hein ?

_ Oui…

_ Quelle déferlante ! Ça fait peur, hein ?

_ Qu’est-ce que tu veux au juste ?

_ Oh moi, rien ! J’ passais, quoi ! Ils ont brûlé le magasin d’à côté ! T’as vu ? Tout de même, comment ils nous traitent, hein ?

_ Oui, c’est triste…

_ Sûr ! Ah ! Ils veulent être les maîtres ! Faut les voir sur leur dalle de béton ! A toujours se demander qui est le plus fort Ils ont qu’ ça à foutre ! Alors forcément, un jour ou l’autre, ça craque !

_ S’ils sont sur leur dalle de béton, comme tu dis, c’est qu’ils ne sont pas aimés ailleurs non plus ! C’est très difficile d’accueillir la différence ! Rappelle-toi, elle suscite instinctivement notre aversion ! Ce n’est que par le travail de la raison que nous dépassons les animaux !

_ Bien sûr ! Bien sûr ! Mais c’est d’autant plus difficile qu’ils veulent être les maîtres ! Hein, quand ils passent dans leur voiture de sport, qu’aucun Smic ne pourrait payer, avec leur musique plein pot, en jouant les caïds, hein, tu l’as mauvaise, non ? Remarque que ces messieurs n’aiment peut-être pas le travail ! Ils le trouvent dégradant, comme de faire la vaisselle ! Ça les efféminerait ! Eux, ce qui les intéresse, c’est faire le coq, le mâle ! Il ne fait rien, sinon se préparer à être un guerrier ! Ils en sont encore à la défense du territoire ! Ils en créent même un, pour garder la tradition !

_ Et nous, nous ne sommes pas égoïstes au quotidien, ni fermés, alors que nous nous piétinons chaque jour ! Et la police elle-même a renoncé totalement à sa domination et ne fait qu’obéir aux lois, ce qui explique son exaspération, ses avanies, ou son manque de lucidité, tous signes qui viennent pourtant d’une absence de paix, d’une usure, d’une fatigue liées à la soif de commander ! C’est encore toi l’ego qui est en cause, de chaque côté d’ailleurs !

_ Tout de même, ils s’attaquent à la République, à nos institutions ! Les maires sont particulièrement visés ! Notre pays est en danger ! Ton calme, ta tolérance me paraissent hors de propos !

_ Et quelles solutions as-tu en tête ?

_ Ben, je ne vais quand même pas te dire qu’il faut les renvoyer chez eux ! Ils sont nés ici… et ils sont donc chez eux ici aussi ! Mais… mais on pourrait les frapper au portefeuille ! S’ils ne veulent pas travailler, c’est qu’ils vivent d’allocations ! Leurs parents tout du moins ! Faut fermer le robinet ! On va pas continuer à nourrir et à loger des gens qui nous méprisent !

_ Tu sais comme moi qu’ils ne trouvent pas d’ travail facilement ! On n’en veut pas ! On s’méfie d’eux !

_ Mais regarde-les ! Ils nous narguent ! T’as pas envie de leur rentrer d’dans ! Toi aussi, tu bous à l’intérieur, pas vrai ? Tu as peur aussi, évidemment ! Mais tu voudrais pas non plus les écraser ? leur rendre la monnaie d’ leur pièce ? Ils sont dangereux !

_ Oui, la haine est séduisante ! Elle est comme un serpent d’or dans nos ventres ! Elle ne demande qu’à bondir et à répandre le chaos, comme on le voit maintenant ! Mais elle est aussi mariée à l’ego ! C’est toi qui la suscite ! Plus on a d’ego et moins on comprend les autres et plus on est en colère de ne pas être le maître ! La haine naît de l’ego ! C’est l’animal qui est en nous et qui voit rouge ! Mais c’est une illusion : on ne peut pas détruire l’autre ! Et le but, c’est de vivre ensemble !

_ Tu les a vus ! De vrais sauvages !

_ Il y a une chose qui est à la portée de chacun : c’est combattre sa propre haine, à son niveau, humblement, même si cela paraît dérisoire ! Évidemment, c’est aussi combattre son ego, c’est respecter l’autre, quel qu’il soit ! Or, là, tout est à faire ! Nous sommes aux antipodes de ce qui s’rait possible ! Mais je ne vais pas m’exciter de nouveau sur le sujet ! C’est un abîme !

_ Mais y a des fautifs ! Il faut prendre des mesures ! C’est politique !

_ Toute personne qui a de la haine ne peut nous aider, car c’est la haine notre ennemi commun, qu’on soit d’un bord ou de l’autre ! Toute personne qui manifeste actuellement de la haine, même au nom de la justice ou du bien-être social, ne nous est d’aucune utilité ! Il ne faut pas l’écouter ! Mais je sais encore qu’on préfère les solutions faciles, c’est-à-dire des coupables, plutôt que de se remettre en question soi-même !

_ Si on t’écoutait, on n’ f’rait rien ! On s’ laisserait bouffer !

_ Ce qu’il y a de plus difficile, c’est de se débarrasser de son ego ! Mais sais-tu que les épis de blés dans les champs, en ce moment, dansent dans la lumière ? C’est à méditer ! A croire qu’ils sont plus intelligents que nous !

                                                                                                   3

     Comment sainte Dicaliste a-t-elle rencontré Grobras ? Voilà qui mérite d’être raconté ! Grobras aime penser et dire qu’il appartient au petit peuple ! non au peuple, mais au petit peuple ! car il existe quelque chose de plus pur que le peuple, c’est le petit peuple ! Tout le monde connaît la pureté du peuple, puisqu’il est victime des riches, des exploiteurs et qu’il n’a donc aucun égoïsme, ce qui fait que son origine n’est pas animale, comme celle de ses oppresseurs, ni même végétale, les plantes elles-mêmes se menant une guerre sans merci ! D’où vient alors le peuple ? C’est une question à laquelle il ne répond pas lui-même, tellement il est préoccupé par l’injustice qu’il subit !

     Mais enfin le peuple peut se voir suspect à lui-même à bien des égards ! N’a-t-il pas tendance à prendre la place des riches, à cause de son égoïsme naturel, dû à son origine animale ? Voilà que nous mettons en colère le peuple, en lui demandant de réfléchir, mais toujours est-il que bien des « héros » du peuple se sont révélés décevants, en se montrant corrompus ! A force de se rapprocher du pouvoir, ils ont fini par y prendre goût et ils se sont encore enrichis, etc. ! Le peuple donc pourrait être jugé corruptible, influençable, de par ses nombreux combats qui l’opposent aux capitalistes et qui le feraient maintes fois traiter avec l’ennemi, jusqu’à ce que les frontières entre les deux camps deviennent floues !

     Pour éviter ces dérives et tout soupçon, il existe une expression qui garantit une pureté à cent pour cent et qui implique que l’on ne fait que subir (ce qui exclut toute ambition !) et c’est le « petit peuple » ! On y est recroquevillé, à l’ombre de la chaussure du riche ! Le peuple y paraît même déjà une chance, une sorte d’aisance et de liberté bourgeoise ! C’est déjà le « grand vent » ! Le petit peuple, lui, ne demande rien : il est une victime, c’est tout ! Il n’a même pas l’espoir du bousier, qui marche vers la crotte ! Il est invisible ou a juste l’épaisseur d’un papier calque ! Rien que son nom devrait faire honte aux riches ! Le petit peuple est à peine plus que les morts et encore ceux-ci connaissent le repos ! Le petit peuple, pour sa part, n’en finit pas « d’encaisser », c’est sa vie, il ne connaît rien d’autre ! Évidemment, à côté de ce martyr, le reste du monde apparaît monstrueux ! Chaque jour, le petit peuple tire enchaîné le lourd navire du capitalisme !

     Cette souffrance quasi muette, en fait cette impossibilité, cette impuissance du petit peuple, alors qu’il veut, comme tout le monde, s’enrichir, avoir plus de pouvoir, pour écraser son voisin et le rendre jaloux, le fait s’ériger en censeur impitoyable de la société ! Puisqu’il semble « condamné » à la pauvreté, le petit peuple se soulage en dénonçant inlassablement la corruption et les abus des riches et des puissants ! Pour le petit peuple, tout le malheur est d’être pauvre et tout le bonheur de piétiner les autres ! Il ne lui viendrait pas à l’idée que le riche est malheureux, puisque lui-même enrage de ne pas l’être ! Mais, ainsi, Grobras n’est pas seulement un colosse, gâté par la nature, il tient encore d’épais livres de compte, où sont notés tous les manquements de ceux et celles qui ont du pouvoir ! Dès que l’actualité dévoile une corruption, un scandale, Grobras s’en saisit et s’en sert comme d’une mitraille, destinée à couler bas le navire société ! Grobras ou le prophète, celui qui annonce la fin du pécheur devant les rois ! qui fustige la décadence du monde ! qui n’en peut plus de toute cette boue et qui renifle le bourgeois, pour mieux s’en débarrasser comme d’un sale rat !

     Ce jour-là, il est au milieu d’un pont et personne n’échappe à son grand corps vêtu d’une robe de bure ! Sitôt qu’il sent une bourse, un bijou, une riche étoffe, il imagine la corruption, des amours ignobles de riches et hop, le couple coupable d’aisance passe à la baille ! « Ah ! Ah ! », fait alors Grobras, qui voit venir à lui sainte Dicaliste ! Il se renfrogne… Serait-ce que la sainte n’apparaît pas comme une source de jouissance, par son maintien évidemment austère ? Où est cet air dédaigneux, qu’on prend tant de plaisir à humilier ? Mais la sainte a quelque chose de sympathique… Elle dit : « Trente ans de boîte !

_ Cinquante !

_ Jamais vu la mer !

_ Moi, la montagne !

_ J’ai pris une seule fois le train !

_ Qu’est-ce que ces oiseaux d’acier au-dessus de nos têtes ?

_ Je lisais Marx en colonies de vacances !

_ J’ai déchiré l’Evangile à treize ans !

_ J’étais à la Bastille, quand on a étripé son commandant !

_ Sur les barricades, mon œil a fait frémir les Versaillais !

_ Regarde : la trace d’une balle du CAC 40 !

_ Regarde cette estafilade ! Le CAC 40 encore lui !

_ Ami ?

_ Ami !

_ Dans mes bras !

_ Boouououh ! »

                                                                                                  4

     L’ego et la lumière débarquent sur la plage, où il fait un p’tit peu frais ! L’ego très excité tourne autour des jambes de la lumière et celle-ci lui dit : « Ah ! Tu veux jouer, c’est ça ? » La lumière prend un bâton, pour la plus grande joie de l’ego, et elle fait : « Attention ! » Le bâton siffle dans l’air, guetté par les yeux de l’ego, qui le ramasse bientôt, montrant son agilité et sa musculature ! Puis, l’ego ramène le bâton aux pieds de la lumière et de nouveau il est plein d’impatience !

     « Oui, tu es un bon ego ! dit la lumière, qui caresse un peu l’ego. Attention ! » et hop ! Le bâton repart au loin, suivi à toute vitesse par l’ego, qui referme encore une fois ses mâchoires dessus ! Et c’est le retour et les félicitations : « Bravo l’ego ! fait la lumière. Tu es presque aussi intelligent qu’un kitesurfer ! J’ suis vache, mais lui aussi tire des bords sans fin ! Voyons, si je ne veux pas m’énerver, il faut que je corse un peu le dressage ! D’accord, l’ego ? Je vais t’expliquer quelques trucs !

_ Ouah ! Ouah !

_ Bien ! La haine vient de toi, l’ego… La haine, c’est une réaction face au mépris ! C’est l’animal qui est en nous qui se sent menacé, diminué ! D’accord ?

_ Ouah ! Ouah !

_ Bon ! Si la haine vient d’ l’ego, il s’ensuit que plus on a d’ego et plus on peut avoir de la haine, car plus on a besoin de respect, pour se sentir supérieur, important ! Plus on a d’ego et plus on est sensible au mépris et plus la haine nous gagne vite ! Tu m’ suis toujours, l’ego ?

_ Ouah ! Ouah !

_ Formidable ! J’ai l’impression que tous les voyants sont au vert et qu’une belle matinée se prépare ! Maintenant, avec tous les éléments que je t’ai donnés, la conclusion coule de source ! Tu vas répondre sans difficultés à cette question : « Comment baisser la haine ? » C’est du gâteau l’ego, pas vrai ?

_ Ouah ! Ouah !

_ Voyons l’ego ! Plus tu es important et plus tu es sensible au mépris et donc capable de haine ! Comment baisser la haine ? En baissant l’eg…

_ Il faut changer le gouvernement ! C’est lui le responsable !

_ Là, tu m’ scies, l’ego ! J’ pensais vraiment qu’on était proche du but ! Tiens, je m’ voyais déjà fier de toi… et t’achetant un os supplémentaire ! Mais nous voilà de nouveau dans la carrière, devant les blocs de pierre, avec not’ p’tit marteau ! Le soleil cogne et on transpire avant même de commencer ! Bon, qu’est-ce qui te rend idiot comme ça ?

_ Rien ! J’pense que le gouvernement n’est pas à la hauteur, d’où la violence des émeutes ! C’est la faillite de tout un système !

_ Et si c’était ta haine à l’égard du gouvernement qui t’aveuglait !

_ Mais j’ai pas de haine, moi ! J’ suis juste réaliste !

_ Et t’as pas d’ego, non plus ?

_ Non, j’ veux la justice, un point c’est tout !

_ Bon, j’ te demande tout de même d’enregistrer le principe : « Pour baisser la haine, faut baisser l’ego ! » C’est à chacun d’appliquer c’ principe !

_ Nan, faut changer le gouvernement !

_ Et tu veux pas faire un effort sur toi-même ? comme ça, cool, sur ta p’tite personne, sans même avoir l’air d’y toucher ? C’est quasi aussi simple que d’ baisser le gaz !

_ Nan, c’est le gouvernement qui pèche !

_ Et tu n’as pas de haine à l’égard de Macron ?

_ Nan ! Grrr ! Aaaargh !

_ Qu’est-ce qui s’ passe, l’ego ? Tu baves, tes yeux sont rouges ! On dirait que la logique ne t’atteint plus !

_ Grrr ! Haine ! Macron !

_ Et tu n’as pas de haine ? Mon Dieu, quand on te voit, on s’dit que ton ego doit être colossal !

_ Grrr ! Aaaargh ! Grrrr !

_ Bon sang, tu m’ fais peur ! Couché l’ego ! Tu veux l’ bâton, l’ego ? J’ vais devoir te calmer ! Tu vas prendre un coup sur le museau ! Et j’ vais même t’étonner, car ce s’ra fait sans haine ! juste pour me protéger ! »

                                                                                                       5

     Cariou habite « Fort Perplexe », car il vient de recevoir deux messages : l’un de madame Peine et l’autre de Baluchon, et tous deux disent à peu près la même chose : « Du nouveau sur Belle Espoir ! Venez vite ! »

     Cariou reprend son autociel fatiguée et il commence par aller voir madame Peine. Il retrouve donc les deux gardiens du château : « Mais c’est le retour du fouille merde ! dit l’un.

_ Ouais, on le reconnaît rien qu’à l’odeur ! fait l’autre.

_ J’ai connu un gars, répond Cariou, qui était tellement constipé qu’on avait fini par l’appeler la Chèvre !

_ Et alors ?

_ Rien, je voulais juste vous détendre un peu !

_ Ben, c’est raté !

_ C’est ce que je vois ! »

     Cariou arrive au château, où il est reçu, comme il se doit, par le maître d’hôtel hautain, Bruce. Cariou suit Sa Dignité et se retrouve devant madame Peine : « Ah ! Monsieur Cariou ! dit-elle. Les choses changent ! Mais venez par là ! »

     Madame Peine a l’air guillerette et elle mène le détective près d’une machine, qui ressemble à une caisse enregistreuse ! Celle-ci crépite et éjecte au fur et à mesure une liste ! « Depuis les émeutes, explique madame Peine, ça n’arrête pas !

_ Qu’est-ce qui n’arrête pas ?

_ Mais les inscriptions à mon parti ! Écoutez ça ! A chaque fois un nouveau nom ! Ah ! Ah ! Alors est-ce que Belle Espoir n’est pas là, devant vous ?

_ Excusez-moi madame Peine, mais tous ces gens, qui se joignent à vous maintenant, le font par haine ou par peur ! On les agresse, on les méprise et ils tiennent eux aussi à montrer leur propre ressentiment ! La haine engendre la haine ! C’est œil pour œil, dent pour dent ! Même si c’est naturel, ce n’est aucunement une source d’espoir ! C’est juste une impasse !

_ Quel rabat-joie vous faites ! On va enfin pouvoir fermer le robinet de l’immigration ! Comme je suis heureuse ! Imaginez un pays propre, fier de nouveau de sa valeur !

_ Comme ça les Blancs pourront se haïr entre eux ! Vous savez, la différence est toujours difficile à accepter et c’est pourquoi elle pose un défi et qu’elle est au fond la vie ! J’ai l’impression que vous souhaitez une sorte de bêtise congénitale…

_ Vous n’arriverez pas à m’assombrir ! J’ai la légèreté d’un papillon, une seconde jeunesse ! Bruce va vous reconduire ! »

     Cariou s’échappe du château et part voir Baluchon. Celui-ci l’accueille dans son bureau particulier : « Vous entendez ? demande-t-il à Cariou. C’est la révolution ! Le peuple fait entendre sa voix, contre ce gouvernement gangrené, inféodé au CAC 40, cette nouvelle Bastille !

_ Comme vous y allez, Baluchon ! Ce sont des tirs de mortiers, des destructions, des saccages contre des commerces, nos villes, le monde des Blancs ! contre la République !

_ Oh ! Vous n’y êtes pas du tout, mon p’tit gars ! C’est la police qui est responsable et donc le pouvoir, le gouvernement ! Ecoutez-les ! Quelle force, quelle vigueur ! C’est le cri de la justice ! A bas les néolibéraux, les exploiteurs ! Le nouveau sans-culottes est arrivé ! Hein ! Belle Espoir ressurgit dans les flammes, tel le phénix !

_ J’ vais un peu jouer les pompiers sur vos ardeurs, mais en ce moment même certains perdent tout ! leur établissement, leur voiture ! Je doute qu’ils aient votre enthousiasme !

_ Il faut savoir regarder au-delà des intérêts particuliers, quand s’écrit l’histoire !

_ Vous savez au fond ce qui se passe ? Une population de Noirs et d’Arabes, pleine de vitalité, veut sa place ! Car il est faut de croire qu’un Noir ou un Arabe trouvent du travail ou un logement comme un Blanc ! Ils se heurtent chaque jour à notre hostilité, plus ou moins sourde ! La différence crée toujours de l’inquiétude ! Mais, ce que vous voyez là, c’est une révolte contre nous, les Blancs ! Le pouvoir n’y est pas pour grand-chose !

_ Qu’est-ce que vous me chantez là ! Ils attaquent bien la police ! cette police née pour tuer et servir les ambitions de Macron !

_ Je crains que votre haine à son égard ne vous fasse divaguer ! D’ailleurs, ces émeutes sont plus troubles qu’il n’y paraît ! J’ai pu lire un slogan qui disait : « Eat the cops, not the pigs ! » Autrement dit : « Mange les poulets, pas les cochons ! » Vous voyez tout de suite à quoi ça fait référence, non ? On a aussi attaqué un bar LGBT près d’ chez moi et d’après le patron, c’était clairement les « PD » qui étaient visés ! Vous devriez réfléchir à ça, puisque vous vous présentez comme le champion de la laïcité et de la République !

_ Vous ne me ferez pas bouder mon plaisir, Cariou ! C’est Rome qui brûle ! C’est le cœur qui parle ! la vague que j’attendais et qui emporte tout !

_ Même la mort ? Le cœur que vous imaginez met aussi le feu à des habitations, où dorment des gens ! Les torts sont des deux côtés et c’est à chacun de changer !

_ Comme vous êtes petit, médiocre ! L’édifice de l’argent est en train de s’écrouler ! C’est l’aube d’un nouveau monde !

_ Dans votre cerveau, à côté de l’altimètre, y a une manette pour sortir le train d’atterrissage ! Utilisez-la par pitié !

_ Mes hommes vont vous sortir d’ici ! comme la dernière fois ! »

 
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