La Nuit des Doms (73-77)
- Le 17/01/2026

"D'où vient l'argent? Il y a quelque chose qui cloche!"
L'Ombre de Staline
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Lapsie est toujours à la recherche de Paschic, pour l’éliminer et après avoir chevauché dans la lande, elle arrive au château de la Solidarité ! Mais elle est surprise par la morosité du lieu, puisque les gens semblent s’y déplacer au ralenti, sans vie ! « Quel mauvais sort a été jeté ici ? » s’inquiète Lapsie et elle interpelle une femme chargée de linge : « Oh là, ma brave dame, que se passe-t-il ? On dirait que la peste sévit en ces murs !
_ Hélas ! C’est bien vrai que le malheur nous a frappés ! Notre patronne à tous, la citoyenne Solidaire, est plongée dans la plus profonde affliction ! Elle ne quitte plus son appartement et n’a plus goût à rien ! Or, c’était elle l’âme de ce château… et ainsi nous voilà sans vigueur et tristes nous aussi !
_ Sachez que je suis psychologue de profession et que je peux peut-être soulager votre maîtresse !
_ C’est le Ciel qui vous envoie ! La citoyenne habite là-haut ! »
Lapsie repère une fenêtre dans le donjon et se met en marche dans cette direction. Après un grand escalier sobre, elle frappe à une porte de bois massif : « Qu’est-ce que c’est ? lui demande-t-on de l’intérieur.
_ C’est une étrangère qui voudrait vous parler ! »
La porte s’ouvre et laisse voir la citoyenne, ou plutôt son ombre, car elle a la mine défaite et une tenue peu soignée ! « Entrez, fait la citoyenne à Lapsie. Regardez pas trop le désordre, je suis trop bouleversée, pour faire quoi que ce soit ! » Lapsie opine, mais elle ne peut s’empêcher de jeter un œil sur le lit ouvert, une tapisserie déchirée et des restes de repas ! « Apparemment, quelque chose vous tracasse, dit-elle à la citoyenne.
_ Oui, je… En fait, j’enrage intérieurement ! J’ai reçu la visite d’un homme, qui m’a mis hors de moi ! Je sais, c’est bête, mais c’était une vraie punaise !
_ S’agirait-il par hasard de cet homme-là ? »
Lapsie montre une affiche, qui dit que Paschic est recherché et qu’on offre une récompense pour sa capture ! « Mais oui, c’est lui ! s’écrie la citoyenne. C’est ce démon ! Mais alors, c’est aussi un criminel !
_ Parfaitement ! Je travaille pour la BSM, la Brigade de santé mentale, et le dénommé Paschic est classé dans les pervers narcissiques les plus dangereux !
_ Oh ! Vous êtes l’éclaircie que j’attendais ! J’espère que vous finirez par écraser cet ordure !
_ Comptez sur moi ! J’imagine qu’il vous a blessée profondément !
_ Il a… mis en doute mon autorité ! Mais... »
A cet instant, la citoyenne est interrompue, par une voix venant de la porte et qui fait : « Maman, tout va bien ?
_ Entre Boulette, que je te présente…
_ Lapsie ! Je m’appelle Lapsie !
_ Boulette est ma fille, explique la citoyenne. On la surnomme ainsi parce qu’elle est ronde…
_ Maman ! supplie Boulette.
_ Ben quoi, ma fille, c’est la vérité ! Tout le monde ne peut pas avoir un corps aussi séduisant que celui de ta maman ! »
Boulette s’enfuit et la citoyenne ajoute : « Et voilà, elle court à la cuisine ! Dès qu’elle est tendue, elle s’empiffre ! Comment voulez-vous qu’elle s’en sorte ? Mais, j’y pense, je ne vous ai pas montré ce que nous faisons ici ! Venez, allons voir nos petits démunis, au réfectoire ! »
Les deux femmes se rendent dans la salle, où étaient naguère Paschic et ses amis. Rien ne semble y avoir changé et beaucoup de Doms à la rue se restaurent ou s’animent avec un jeu de société ! Lapsie, du regard, fait le tour de la salle et soudain son attention se fixe sur un jeune qui scrolle ! Ce n’est pas étonnant, car ce Dom est un mutant et il a la même emprise psychique que l’ado interrogé par Lapsie, suite à la prise d’otages ! A ce souvenir, la psychologue a le visage qui se ferme, car elle se voit encore dans la position dégradante, que lui avait imposée le mutant !
Mue par la colère, Lapsie se plante devant le jeune et lui lance : « Alors petit salopard, on se porte bien ? » Pour seule réponse, le mutant se contente de sourire, d’autant que derrière la citoyenne intervient : « Mais qu’est-ce qui vous arrive ? demande-t-elle à Lapsie. Janis est comme un fils pour nous !
_ Oui, il cache bien son jeu ! Pas vrai, Janis que t’es une petite crapule ? »
Mais le sourire ne quitte pas le visage de Janis, ce qui exaspère Lapsie, qui finit par se jeter sur le jeune ! Sur un signe de la citoyenne, deux malabars, ceux qui avaient frappé Paschic, entrent en action et plaquent au sol Lapsie, qui crie encore : « Mais lâchez-moi, bande de connards ! C’est Janis le démon ! C’est lui qu’il faut enfermer ! »
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La Peur est dans se grotte et regarde la pluie tomber ! « Des hallebardes ! Il pleut des hallebardes ! Qu’est-ce qu’on peut faire ? Tout est crotté ! L’eau monte partout ! Et mon feu fume sans me chauffer ! Sinistre ! C’est tout simplement sinistre ! » La Peur crache de dépit !
« Voyons voir… A quoi pourrais-je bien m’occuper ? Rien ne m’emballe ! J’ai créé Pathina… Elle vend du café dans l’ Cube ! Vingt ans qu’elle fait ça… et elle en a encore pour dix ans de plus, avant la retraite, la sécurité ! Elle a perdu toute sa beauté, comme si elle avait séché sur place ! Dame, l’ennui, ça se paye ! Quand elle n’aura plus peur de moi, la Peur, et qu’elle se dira qu’elle peut enfin souffler, elle sera en morceaux ! Aucun intérêt ! J’ai fixé cette fille… et il n’y a plus à y toucher ! L’effrayer encore plus ne changera rien ! » La Peur bâille…
« Bien sûr, je contrôle le monde ! J’ suis partout ! J’ai des potes qui m’ servent dans tous les coins et ma foi, quelle drôle de planète ! Il suffit de regarder les actualités, pour avoir les cheveux qui s’ dressent sur la tête ! Pan, pan, j’ cogne tout azimut ! J’ dresse les Doms les uns contre les autres ! J’ fais gueuler les plus forts, c’est à qui piétinera l’autre ! Mais bon, c’est tellement facile que ça lasse aussi ! Un adversaire à ma taille ! C’est ça qu’il me faudrait ! Un lutteur hors pair ! Un type qui prend tous les risques, sans être insensé ! » La Peur soupire !
« De la lavasse ! Les Doms sont de la lavasse ! Quelle a été ma dernière trouvaille ? Ah oui, le super pauvre ! Il m’a amusé un moment ! Faut le voir ! Le monsieur est pauvre et donc il a tous les droits ! Il interrompt tout le monde, pour demander de l’aide ! Il ne respecte personne ! C’est sa gueule ! Bref, j’ai inventé le pauvre mutant ! Et il s’étonne qu’on le fuit et qu’on ne lui donne pas d’argent, alors qu’il ne pense qu’à lui et méprise chacun ! J’ai suivi ça de près... et plus je l’excitais et plus il se montrait odieux et plus il prenait des râteaux ! Le con ! » La Peur crache à nouveau !
« Ah ! La foi, ça c’était aut’ chose ! Là, je tombais sur un bec ! Il y avait des titans dans l’ temps ! Des types imprenables, qui attendaient sagement le lendemain, sans peur ! Ils vivaient leur journée en se réjouissant d’ celle-ci ! Des caïds ! J’ ramais derrière ! J’avais la langue pendante, comme un chien, quand j’ leur disais : « Vot’ Dieu ? Vous m’ faites rigoler ! Qu’est-ce qu’il a fait pendant les millions d’années, les milliards d’années qui vous ont précédés ? Hein ? » et eux y m’ répondaient : « Y a autant d’étoiles que d’années nous précédant ! Comment se fait-il que nous n’ soyons pas écrasés immédiatement, par notre petitesse, notre solitude ? La sécurité n’est-elle pas une affaire psychologique ? » La Peur hausse les épaules !
« Ces gars-là ont toujours parlé par énigmes ! N’empêche, ils me tenaient tête, en ne perdant pas la leur ! Chapeau ! Même par un temps pareil, ils arrivaient à aimer la vie ! Ils étaient bourrés de sens, increvables ! Tandis que maintenant, on veut le coffre-fort, un deuxième, des comptes secrets, des plans, des assurances ! On est équipé comme des plongeurs des profondeurs ! On contrôle instamment la réserve d’oxygène ! » La peur reste une seconde songeuse...
« Évidemment, ça conduit à ignorer l’autre, à le piétiner ! Pensez, je reste toujours derrière, au cas où ! Si on s’endort, j’ dis : « Attention, dans vingt ans, tu peux passer sous une échelle ou croiser l’ chat noir et alors, qu’est-tu f’ras ? T’appell’ras la police ? Mais y s’ moqueront d’ toi ! Y t’ laisseront tomber ! Point barre ! Épargne, bon sang, épargne ! Tu m’ remercieras plus tard ! Et il faut voir l’ gazier économiser ! Complètement abruti ! » » La Peur se gondole !
« Pfff ! Il pleut ! Il pleut ! Merde ! Qu’est-ce que j’ai inventé d’autres ? Ah ouais, le gars qui répète tout l’ temps : « C’est foutu ! C’est mort ! C’est trop tard ! Il va falloir descendre, puis r’monter ! On va dans l’ mur ! Fatalement ! C’est foutu ! C’est cuit ! C’est trop tard ! C’est mort ! » J’aime bien l’ personnage et sa litanie ! Dépressif, bien sûr ! J’ l’ai miné depuis longtemps ! Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il cherche ? Qu’est-ce qui pourra le rendre heureux ! Rien apparemment, tôt ou tard, il repart : » C’est foutu, c’est mort, etc ! » C’ type-là en vaut cinq cents ! Une véritable armée du désespoir à lui tout seul ! » La Peur secoue la tête !
« Puis y a celle qui n’en a jamais assez ! Ah ! Celle-là, j’ la presse dans les magasins ! J’ luis dis : « Prends encore ça… et ça ! Bon sang, tu vas manquer ! Encore et encore, consomme ! Te laisse pas faire ! Prends, prends telle la pieuvre ! » Et elle se charge et elle s’épuise et elle paie : cinquante, cent, deux cents euros ! C’est vertigineux ! Et bien sûr elle n’en a jamais assez, d’argent surtout, puisqu’elle n’en finit pas d’ payer ! Et quand elle rentre chez elle, vide, elle s’aperçoit qu’elle en a trop, toujours trop, qu’elle est obligée de jeter ! que c’est pas raisonnable, qu’on gaspille ! Mais elle peut pas faire autrement, j’ la tiens ! J’ l’hypnotise ! Je joue avec, quoi ! » La Peur baisse la tête !
« Non pas d’adversaires à ma taille ! Y avait des types autrefois, qu’avaient la foi ! Des durs, y m’ tenaient tête ! Y s’ moquaient même d’ moi ! Mais maintenant, je couche avec tout le monde ! »
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Le trio Paschic, Web et l’elfe retrouve le Cube, ce qui est inévitable puisque celui-ci envahit la Chose ! De nouveau, c’est le trafic des cubes roulants, l’agitation, le bruit, la pollution, la folie…, mais c’est aussi chez les Doms et le trio ne peut pas vivre sans toit !
« Eh ! Pssst ! fait un drôle de personnage, au passage de nos amis.
_ Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demande Web.
_ Pour dix euros, je vous montre une rue sans chantiers ! répond le Dom, en regardant inquiet autour de lui.
_ Impossible ! réplique Web. Ça n’existe pas !
_ Si, mais c’est exceptionnel ! Et c’est pourquoi je vous demande dix euros, pour vous y mener !
_ Est-ce qu’on peut lui faire confiance ? demande Web à ses compagnons.
_ Tout de même… Une rue sans chantiers…, lâche songeur Paschic.
_ C’est un piège ! Un attrape-nigaud ! jette l’elfe. On va lui donner dix euros et il va nous s’mer ! Ou pire !
_ Eh bien, moi, j’ prends le risque ! dit Web, qui sort un billet. Une rue sans chantiers, c’est comme la Joconde : il n’y en a qu’une et ça s’ mérite ! »
L’elfe hausse les épaules et on se met en route, derrière le « mystérieux » guide ! Évidemment, il faut passer par des rues qui sont en travaux, crevassées, bouleversées, boueuses, pleines de bruits et de panneaux ! On longe des palissades, sous les bras des grues ! On évite les ouvriers, aisément reconnaissables à leurs tenues oranges ! On s’enfonce dans des dédales encore malmenés, encore traversés de saignées ! Il semble que ce soit sans fin et on finit par s’impatienter, par suspecter l’arnaque, par se résoudre à ce qu’une rue silencieuse, calme, tranquille n’existe pas !
Mais enfin le guide s’exclame : « On y est ! Alors vous ai-je menti ? » Le trio regarde les lieux : on est dans une ruelle, peut-être même une impasse… Il y a des fleurs aux fenêtres, mais l’ensemble ne paie pas de mine… « Ouais, fait Web, j’ m’attendais à autre chose…
_ Et à quoi ? s’emporte le guide. Y a pas d’ chantiers !
_ Non, c’est vrai à première vue…
_ Mais même à seconde vue !
_ On voit tout de même un bout d’ grue… corrige l’elfe.
_ Un bout d’ grue ? s’étonne le guide. Où ça ? Où ça ?
_ Mais là, derrière cette cheminée…
_ Mais c’est pas une grue, ça !
_ Ah bon, c’est quoi alors ?
_ J’ sais pas ! Une antenne pour téléphones !
_ Hum…
_ De toute façon, si vous regardez que la rue, y a pas d’ chantiers ! J’ai mis des mois, pour la trouver ! Des gars d’ la mairie ont même essayé d’ m’arracher mon secret !
_ Pourquoi ils ont fait ça ? demande Paschic.
_ Mais parce qu’y supportent pas une rue sans chantiers ! Y faut qu’ tout l’ Cube soit sens dessus d’ ssous !
_ C’est pas faux ! Et vous leur avez rien dit ?
_ La preuve ! fait le guide, en ouvrant les bras. Intacte, elle est la rue !
_ D’accord, concède Web, mais j’ suis quand même déçu ! Elle est grise, cette rue…
_ Eh ! J’ commande quand même pas l’ soleil !
_ Bon, bon, merci quand même…
_ Eh ! Partez pas comme ça ! Pour dix euros de plus, je vous montre la tombe du dernier roncier du Cube !
_ Hein ?
_ Je sais où on l’a enterré et même tué ! Chaque année, il donnait des mûres, mais que personne ne ramassait ! Ils ont donc dû le juger inutile et hop ! ils lui ont coupé la chique !
_ Sinistre !
_ Sûr, c’était l’ dernier !
_ C’est vous qui êtes sinistre, à vous réjouir du malheur d’autrui !
_ Eh ! Pour dix euros de plus, je vous y conduis en faisant la gueule ! »
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« Mais enfin, je ne comprends pas votre attitude ! » fait la citoyenne Solidaire, à Lapsie qui reprend peu à peu ses esprits, après avoir été plaquée au sol. Nous sommes dans le bureau de la citoyenne et rien ne semble y avoir changé, depuis le passage de Paschic. Les deux armoires à glace sont toujours contre le mur et Lapsie, assise sur une chaise, répond aux questions de la citoyenne, qui poursuit : « Je croyais que votre cible était ce Paschic, ce pervers narcissique, comme vous me l’avez dit, et… et voilà que vous vous en prenez à un de mes petits démunis : Janis ! C’est un ado qui a eu beaucoup de problèmes et qui en reste très sensible !
_ Je m’excuse si je vous ai choquée…, mais depuis que je suis sur les traces de Paschic, j’ai découvert une nouvelle réalité ! Paschic n’est pas le seul danger, il y a encore les mutants !
_ Ça y est, ça recommence ! jette la citoyenne qui lève les bras au ciel. Vous êtes bien une scientifique pourtant, avec un esprit rationnel ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de mutants ?
_ A vrai dire, je ne saurais l’expliquer… Mais certains enfants n’en sont plus aujourd’hui ! Ils ont un pouvoir psychique sans précédent, quasi maléfique !
_ Non mais, vous vous entendez ! Le diable serait de retour !
_ Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! Mais l’attraction qu’ils font subir est empoisonnée, hautement destructrice !
_ Mais vous frissonnez, ma parole ! Qu’est-ce qui vous est arrivé réellement ? »
En un instant, Lapsie se revoit nue, à quatre pattes, soumise à un ado devenu roi et le dégoût, comme la honte, lui revient ! « Je… Je ne peux pas tout vous expliquer… Désolée…
_ Vous avez de la chance qu’il pleuve des cordes dehors, car je vous aurais immédiatement demandé de partir… Mais vous pouvez rester ici cette nuit, eu égard à votre quête, car, moi, c’est Paschic que je veux ! »
Lapsie remercie faiblement et précédée par un des « gorilles » de la citoyenne, elle est menée à sa chambre… Plus tard, elle essaie de s’endormir, mais son sommeil est agité ! La pluie frappe le toit et finit par oppresser… Elle crée comme une prison et Lapsie se remet debout… Elle se dirige vers la fenêtre, ainsi qu’elle serait attirée par un aimant, et elle regarde la nuit, pour se fixer sur un point lumineux, sous un préau, où Janis scrolle, avec la plus parfaite indifférence !
‘Comment il arrive à faire ça ? se demande Lapsie. Car j’ai été conduite à le regarder ! C’est comme s’il arrivait à déformer psychiquement l’espace ! Son pouvoir d’attraction a l’air d’une seconde peau chez lui ! Peut-être ne le contrôle-t-il même pas ! Ce serait alors une sorte de maladie, due à une manque affectif, à une peur viscérale ! »
Alors que la pluie dégouline du préau, Lapsie ne quitte pas des yeux l’ado qui scrolle toujours et qui n’en exerce pas moins son pouvoir psychique ! « Oui, c’est plus fort que lui ! se dit la jeune femme. Il veut que tout le monde lui soit soumis : c’est la respiration de son cerveau ! Des mutants ! Voilà ce qu’ils sont ! De grosses têtes surpuissantes, posées sur un corps ! On est dans une nouvelle sphère, une sphère psychique, dont ils sont les maîtres ! »
De rage, Lapsie tire les rideaux et se recouche… Mais cela ne va pas mieux… Elle se débat dans un premier cauchemar, où elle se voit essayer d’attraper Janis, mais il se réfugie dans les jambes de la citoyenne… Il y fait le petit enfant, qui craint la méchante Lapsie et le regard noir de la citoyenne l’approuve totalement !
Il est inutile d’insister, d’autant que les malabars du château veillent dans un coin ! Lapsie se retrouve dans un deuxième cauchemar, encore plus oppressant ! Elle est prise dans une sorte de glu… Puis, elle s’aperçoit que des tuyaux sont branchés sur elle ! A côté des hommes, en blouses blanches, analysent des données, discutent sérieusement, comme si elle n’était pas là !
Une machine se met en route et le sang de Lapsie monte dans les tuyaux ! Lapsie veut crier, prévenir les hommes en blanc que son sang est en train de partir, mais autour on reste parfaitement indifférent !
Enfin, un homme s’approche et place un casque sur la tête de Lapsie, qui en ressent immédiatement de la nausée ! Elle tombe dans le noir, toute seule ! Peut-être que son hurlement est si fort qu’elle en est assourdie et qu’elle a l’impression de chuter dans le silence !
Elle s’en va vers une lueur, qui n’est rien d’autre qu’un sourire, un sourire glacial ! Lapsie résiste, jette un regard désespéré, a le sentiment que quelque chose de visqueux touche ses jambes ! Mais ce n’est que de la salive entre des dents gigantesques et brusquement, Lapsie bascule dans la bouche tiède, puante !
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« Est-ce que la fusée est prête ?
_ Patience, général Lézard, elle chauffe ! répond le soldat ingénieur.
_ C’est que la grande Mussie n’attend pas !
_ Certes…
_ Au fait, quelle heure est-il ?
_ Quelle importance ?
_ Comment ça ?
_ C’est que nous avons aboli le passé, rappelez-vous !
_ Ah bon ?
_ Vous avez changé complètement l’histoire de la grande Mussie, de sorte que nous n’existons pas !
_ Elle est bien bonne ! Si je vous pince, vous aurez mal !
_ Disons plutôt que nous sommes le fruit de votre imagination ! Nous sommes, grâce à vous, sans défauts, dépourvus d’appétits malsains ! La domination nous est inconnue, ce qui ne se peut, d’où la conclusion que nous sommes invisibles, transparents !
_ Mais au contraire nous brillons par notre vertu !
_ Tels les anges… et à quoi bon l’heure pour les anges ?
_ Je n’aime pas votre ton, et je me demande ce que vous faites en liberté !
_ Sans moi, pas de fusée !
_ Dès qu’elle sera partie, je m’occuperai de vous !
_ Il en faudra peut-être une autre… De toute façon, nous sommes sans histoire, sans passé, bloqués dans votre enveloppe temporelle !
_ Nous travaillons pour la gloire de la grande Mussie !
_ Qui s’en va déjà comme une bulle de savon…
_ Général, général ! crie un autre soldat.
_ Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
_ Ils arrivent !
_ Parfait, parfait ! Et la fusée ?
_ Elle est prête… répond le soldat ingénieur.
_ Général, vous croyez que ce nouveau missile pourra nous sauver des mutants ?
_ Ah ! Ah ! Sa vitesse est de Mach 20 ! A peine avons-nous pressé le bouton qu’il est déjà là-bas ! Et attention indétectable, le drôle ! Avec un assortiment de charges, je ne vous dis que ça ! La tête libère des nano-bombes qui se collent aux mutants et qui explosent à la montée de la température ! Imparable ! Le mutant n’est plus qu’un souvenir, messieurs !
_ Comme notre réalité ! coupe le soldat ingénieur. Mais enfin, regardons-nous ! entourés par les ténèbres ! éclairés seulement par cette lampe de blockhaus ! à côté de cet engin de mort qui fume ! Et qu’attendons-nous, que redoutons-nous ? Des enfants mangeurs de cerveaux ! Ce n’est pas sérieux !
_ Comment il vous parle, mon général ! réagit indigné le deuxième soldat. J’interviens ?
_ Non, le dissident pérore, quand on a besoin de lui, c’est bien connu ! La grande Mussie exige certains sacrifices, mais ma vengeance n’en sera que plus douce !
_ Un ange qui veut se venger ! Une première ! fait le soldat ingénieur. Mais on n’est pas à une contradiction près !
_ Vous entendez ? murmure le deuxième soldat. Ils sont là…
_ Vous êtes sûr ? demande le général.
_ J’entends claquer leurs dents !
_ Feu ! Feu ! Au nom de la grande Mussie ! »
Le missile décolle, s’élève dans les airs… « Le grand Varan serait fier de nous ! » dit ému le général Lézard. Mais déjà là-bas l’horizon s’embrase et une vague de chaleur déferle, revenant vers les lanceurs de l’engin. « Et les radiations ? s’inquiète le général.
_ Peu importe ! répond le soldat ingénieur. Nous sommes protégés par votre phantasme !
_ Tout de même…
_ Ah ! Mais il faudrait savoir : nous sommes des anges oui ou non ?
_ Oui, mais des anges entourés d’ennemis !
_ Ça n’existe pas !
_ Si, ça existe !
_ Pourquoi les anges auraient-ils des ennemis ?
_ Allez savoir !
_ Ont-ils quelque chose à se reprocher ?
_ Général, je me sens tout bizarre… fait le deuxième soldat. Regardez, c’est tout lumineux autour de nous !
_ Les radiations…
_ Mais non, c’est le séjour céleste qui commence !
_ Salopard !
_ Pauvre fou ! »