révolution
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La Nuit des Doms (78-82)
- Le 24/01/2026

"Ah! Ah! T'aurais vu ta tête!"
La Mort de Staline
78
Le trio Paschic, Web et l’elfe sont assis sur un banc, dans le Cube… Ils regardent la vie autour d’eux, les gens allant et venant entre les magasins… « Bref, dit l’elfe, rien ne change ! Les riches sont toujours plus riches ! Et les pauvres toujours plus pauvres !
_ C’est curieux chez vous, cet engagement de gauche, coupe Paschic. Je veux dire, un elfe comprend la magie de la nature et devrait peu s’intéresser à la politique…
_ C’est vrai, mais depuis que le Cube dévore la Chose, j’ai dû constater que les plus gros pollueurs étaient évidemment les plus riches ! Je ne pouvais plus me résoudre à rester les bras croisés, d’autant que le capitalisme engendre l’exploitation des plus pauvres !
_ Vous voilà converti ! fait Web.
_ Vous savez, je ne crois pas à la vertu de la gauche, reprend Paschic, pas plus qu’à celle de la droite ! Elles sont toutes deux aussi hypocrites !
_ Vous refusez la lutte politique ! C’est pourtant tout l’enjeu de la démocratie, c’est même son devoir !
_ Tout à fait d’accord, mais il ne faut pas demander aux autres de changer, si soi-même on ne change pas ! Or, un partisan, qu’il soit de gauche ou de droite, voudra toujours avoir raison, jusqu’à la haine ! Comment demander aux riches d’être solidaires, si soi-même, on est incapable de renoncer à triompher de l’autre, de montrer de la patience, de la compréhension ?
_ Je ne me sens pas égoïste…
_ Bien entendu… La droite écoute l’Évangile, assise sur son coffre-fort ! Et la gauche parle de justice sociale, avec un cœur enragé contre le pouvoir ! Ce n’est pas crédible !
_ Comment ne pas être en colère ?
_ Vous avez déjà pris le Train rose ?
_ Le Train rose ?
_ Le voilà justement ! »
A cet instant, un train arrive devant le trio… Il est de couleur jaune et rose, avec des étoiles bleus ! La locomotive est représenté par un vieux moustachu, qui semble recracher la fumée de sa pipe ! « Tchouf ! Tchouf ! fait-il. Une minute d’arrêt pour le trio Paschic, Web et l’elfe ! Les voyageurs sont priés de monter dans leur voiture ! Tchouf ! Tchouf !
_ On y va ? » invite Paschic.
Web et l’elfe se regardent, un peu surpris, puis ils se lèvent et on grimpe dans une voiture… Les sièges sont verts, confortables et par de grandes vitres, on peut voir largement le paysage ! Le train s’ébranle et on est parti !
La pluie cependant vient fouetter les vitres et l’elfe dit : « C’est bien not’ veine ! On n’ distingue plus rien ! » Mais Paschic s’est déjà bien calé à sa place et reste silencieux, tranquille ! Après quelques minutes, le soleil fait son apparition et ses rayons transpercent la voiture !
« Eh ! s’écrie l’elfe. Regardez ! On est en plein dans la Chose ! » Dehors, en effet, c’est la campagne, avec ses bois et ses champs, mais le Train rose est particulier et le voilà qui escalade des arbres laissés nus par l’hiver ! Il suit les branches de plus en plus fines, jusqu’à ce qu’elles deviennent de la dentelle, alors qu’elles sont illuminées et prennent la couleur rose !
« Ce… Ce n’est pas possible ! reprend l’elfe.
_ Si, répond doucement Paschic, c’est justement ce « phénomène » qui a donné son nom au train... » Ce dernier souffle de branche en branche et on passe sur des ronciers rougeâtres, aurore, ponctués par des feuilles d’un jaune éclatant !
« Quelle fête ! jette l’elfe enthousiasmé.
_ Je rappelle qu’on est en plein hiver ! » fait Paschic.
Le train s’en va au gré d’aiguillages bourgeonnants, qui brillent tel de l’étain ! Il explore des genêts pareils à des algues émeraude, passe sur une herbe fluo, découvre le brouillard lumineux des ajoncs, semble s’effrayer de la main griffue de certains rameaux !
« Alors, ça va mieux ? demande Paschic à l’elfe.
_ Oui, c’est incroyable ! J’avais oublié tout ça !
_ Et bien moi, je ne m’en doutais même pas ! avoue Web.
_ Et vous voilà maintenant prêts à apporter votre paix ! conclut Paschic. Ça, c’est de la politique ! »
79
Le Dom d’or réveille les Doms ! Il leur dit : « Tout est possible ! Nous construirons des villes d’or ! Elles brilleront dans le soleil ! Nous triompherons de nos ennemis, de ceux qui ont juré notre perte ! On nous a depuis trop longtemps ridiculisés ! Il est temps de prendre notre revanche ! Nous sommes les meilleurs ! D’abord, il est temps de penser à nous ! Dehors les étrangers qui profitent de nous ! Nous pouvons être forts, à condition de croire en nous ! »
Les Doms qui écoutent le Dom d’or ont des étoiles plein les yeux ! On leur montre un avenir rayonnant, qu’ils avaient presque oublié ! Ils avaient fini par croire à la fatalité, à la honte et ils avançaient sombres, la tête courbée ! Le Dom d’or les redresse, leur redonne de l’espoir ! C’est que le Dom d’or leur parle à partir de sa propre expérience !
A l’origine, le Dom d’or est fragile et perdu, mais c’est aussi un mutant ! Il déforme l’espace psychique, en attirant constamment l’attention sur lui ! Ainsi le vide du cosmos, notre petitesse ne l’atteignent pas, pas plus que la différence des autres ! Si le mutant a de la force, le monde autour doit se transformer selon ses désirs ! Le mutant doit voir un miroir dans chaque chose qui l’entoure !
Ainsi la peur est tenue à l’écart ! Ainsi le Dom d’or est le centre d’intérêt de tous ! Ainsi le Dom d’or crée l’enthousiasme de tous les Doms mutants, car il leur montre qu’ils peuvent vivre comme ils l’entendent, à leur niveau ! C’est la revanche des Doms mutants, depuis longtemps embêtés par la complexité du monde moderne, puisque celui-ci prend en compte tous les pays, le respect d’autrui, la nuance imposée par la différence !
Le Dom d’or réveille l’égoïsme, éteint par la morale, la réflexion ! Le Dom d’or sonne le nationalisme, la supériorité de soi ! Le Dom d’or rejette l’étranger, comme un argument trop compliqué ! Le Dom d’or est contre le progrès, qui a mené à la connaissance, à la rencontre, à reconnaître les erreurs du passé ! Le Dom d’or dit que tout est facile et loue la force, la force animale, surtout pas spirituelle !
Et les Doms s’enchantent du Dom d’or ! Et les mutants se reconnaissent dans le Dom d’or ! Et les Doms défendent le Dom d’or et le porte en triomphe ! Précieuse est leur illusion, comme une bouée de sauvetage dans la nuit cosmique ! Et dorée est la chevelure du Dom d’or, comme celle de la comète ! Et tous ont soif et le Dom d’or leur verse du vin !
Alors où est le problème ? Ne peut-on pas rendre les Doms heureux ? Celui qui traite le Dom d’or de populiste n’est-il pas un rabat-joie, un impuissant ? Qui peut relancer l’économie, sinon le Dom d’or ? Qui peut redonner du sens, qui peut venger les Doms, qui peut leur dire qu’on les a méprisés, qu’ils sont manipulés par un pouvoir obscur, sinon le Dom d’or ?
Alors où est le problème, si les Doms et les mutants retrouvent de l’énergie ? Mais le problème, c’est la fuite en avant ! Mais le problème, c’est la haine du Dom d’or et de tous ses partisans, dès qu’on les critique, qu’on doute d’eux ! C’est l’envie de détruire tous leurs opposants ! C’est toute leur violence qui est permanente ! C’est tout leur mépris, leur tension, leur envie de sauter à la gorge de leurs adversaires !
Car la vérité est tranquille, comme le cosmos est puissant ! Car la vérité est belle, comme la beauté de la nature est infinie ! Car la vérité est heureuse, comprend, aime, pardonne, est patiente ! Car la vérité sourit, comme le ruisseau brille et chante ! Car la vérité est forte comme la mer, aussi étendue que le ciel ! Car la vérité est solide, sans alarmes ! Car elle ne craint rien, car elle connaît sa peur ! Car la vérité ne fuit pas !
Tout le contraire du Dom d’or ! dont l’action est vouée à l’échec ! Peut-on attirer l’attention des autres, sans les priver de leur propre existence ? La différence n’est-elle pas la vie ? N’est-ce pas la peur qui provoque la haine ? N’est-ce pas le trouble, la crainte, le mensonge qui rendent violent et méprisant ? N’est-t-on pas hostile face à ce qui nous dépasse ? Mais qui peut dépasser la vérité ?
La soif du Dom d’or et de tous les mutants est légitime ! Nous voulons tous exister et espérer ! Mais la haine signale le mensonge, la peur, l’impuissance ! Au contraire, la paix, la tranquillité signalent la vérité !
Mais tous suivent le Dom d’or et sa chanson ! Mais tous les Doms mutants sont d’accord, même pour la guerre ! Mais tous fuient un cauchemar ! Mais tous sont haineux et veulent détruire ! Mais tous pourchassent la différence ! Mais tous sont dans l’impasse du Dom d’or ! Mais tous crient dans la nuit ! Alors que la vérité brille comme une étoile ! Comment reconnaître la vérité ? Mais à sa paix ! à son absence de peur, à sa constance, à son amour !
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Les Doms marchent enchaînés à leur domination ! C’est leur boulet, mais aussi leur ancre ! Ils en souffrent, mais ils sont prêts à mourir pour elle ! On ne peut s’en approcher, sans susciter leur haine ! On a beau leur dire qu’elle est fausse, inutile, qu’on peut s’en libérer, voler, respirer, rire, ils la serrent sur eux tel l’avare son argent ! C’est que leur domination leur tient lieu de chien de garde, contre la peur, l’inconnu, l’immense froid du dehors !
Le Dom en est ainsi fermé au mystère, à la magie, à la beauté, au rêve ! Il compte ses sous, rumine, ordonne, crie, mord, lacère, pleure ! On a beau lui montrer le chemin, il hausse les épaules ! Il sait ! Il en est persuadé ! Il se trompe sur lui-même et soudain l’abîme lui apparaît sous les pieds ! Mais il n’a rien vu ! Il arrive à s’en convaincre ! Il reprend vite sa domination : c’est le fil qu’il tricote dans le noir !
Il érige dans la nuit du cosmos une effigie brillante de lui-même ! C’est son petit autel, avec des bougies représentant son pouvoir ! Le vent fait vaciller les flammes, mais l’adorateur est fidèle, zélé ! Puis, peu à peu, le temps fige le Dom ! L’oiseau chante, mais pas le Dom ! Les nuages sont roses, mais cela n’intéresse pas le Dom ! Il est dans sa tour, grave, il pense aux problèmes du monde, qu’il semble supporter à lui seul !
La vérité fraîche, joyeuse, courageuse frappe à la porte du Dom, mais il l’injurie, la traite comme une enfant, lui fait la leçon, la méprise ! Car le Dom ne veut pas de la vérité ! Il préfère la détruire, plutôt que de la connaître ! Il voit bien l’aisance, la joie, le rayonnement de la vérité, mais il n’en veut pas ! Le Dom ne veut pas changer, il veut rester dans sa tour, à faire ses comptes, à chasser la poussière, à ruminer, à regarder maussade par la fenêtre !
On ne reconnaît pas assez ses mérites ! On bafoue sa valeur, on se moque de lui et on lui doit tant ! Il se rappelle qu’une année, on n’a pas vu qu’il s’est cassé un ongle et ça, il ne le pardonne pas ! Ainsi est le Dom fier, demandant des comptes, ignorant la vérité, la méprisant ! Elle n’a qu’à jouer dehors, avec les enfants, et c’est ce qu’elle fait, se moquant du Dom !
La vérité aime l’oiseau qui chante, le nuage rose et l’enfant qui joue ! Mais le Dom sait ! Il le dit à la mort, qui vient le chercher ! Le Dom est pourtant surpris par la mort ! Elle lui est étrangère ! C’est curieux, se dit le Dom, la mort échappe à mon pouvoir ! J’étais là, dans ma tour, et la mort est venue me chercher ! Le Dom n’en revient pas ! Il faut une fin ! Mais pourquoi ? C’est curieux se dit le Dom, le monde est plus vaste qu’on ne le croit !
Et la mort emporte la grimace du Dom ! Il est figé pour l’éternité ! Et dans la nuit éternelle montent les regrets ! Qu’elle paraît dérisoire la domination ! Comme une vieille bouée pourrie ! Alors on n’a pas chanté comme l’oiseau ! Alors on ne s’est pas enchanté de la rosée illuminée ! Alors on n’a pas vibré avec la force de la mer ! Alors on n’a pas salué l’infini étoilé ! Alors on est resté un vieux croûton dans sa tour ! Alors on a cette grimace méprisante pour l’éternité ! Alors on a fait ses comptes, sous le grand œil du rouge-gorge, qui montrait sa plume rousse !
Alors on a eu peur ! On est resté raide ! On était déjà bon pour les planches ! Voilà la cohorte des Doms maussades, sous le ciel noir ! La cohorte des bagnards, avec le boulet de leur domination ! Voilà la cohorte assoiffée ! Elle a raison, elle sait ! La domination est un maître terrible ! Elle fait des Doms des esclaves ! Le pouvoir est un trompe- l’œil, un puits empoisonné !
Alors, dans la nuit éternelle, montent les regrets ! On n’a pas chanté comme le ruisseau ou l’oiseau ! On n’a pas admiré la dentelle des branches ! On n’a pris pris le train rose ! On est resté dans sa tour, dans l’ombre, à ruminer, à mépriser ! Car on savait ! On était sûr ! On fuyait les enfantillages ! On cotisait, on avait des droits ! On était sûr ! On haïssait son prochain ! On avait une vilaine grimace ! On restait triste ! On disait que la vie n’avais pas de sens ! Le temps filait comme l’eau boueuse !
Dans la pierre et l’ombre flotte le voile bleu de l’araignée ! La mouche a des yeux bizarres et semble se frotter les mains ! On voudrait rire et espérer, se gonfler des grands vents, comme l’enfant ! Mais on sait, on ferme la porte, on reste dans la tour, on soupire, on juge, on maudit ! On calcule, on se plaint !
La vérité reste dehors, avec les enfants et quand le Dom la rencontre, il la hait ! Ainsi le Dom finit en dieu de pierre, dans le cosmos, figé dans sa colère, maussade, enfermé dans sa tour ! Il fait peur à l’enfant ! Peu importe, il sait ! Et la douceur de la risette ? Et le reflet des branches dans les flaques ?
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L’enfant regarde… L’enfant triste regarde, car il ne comprend pas ! L’enfant, hébété par les horreurs du Cube, fixe une flaque ! Il ne comprend pas et fait silence ! Son cœur est lourd ! plein de procès ! plein de blessures ! plein de plaintes ! Affaire 98706 ! L’accusé sur son banc écoute la Machine ! Elle fait part de son dégoût aux juges ! A la barre elle fustige l’enfant pas chic ! qui voudrait répondre, mais qui a peur et qui finalement pleure !
Mais maintenant l’enfant est fatigué, même de ses larmes ! La justice, la joie, c’est un oiseau envolé ! C’est pas pour Paschic ! qui regarde, parce qu’il ne comprend ni la Machine, ni le Cube, ni les Doms ! C’est pas pour lui ! Voilà pourquoi il est dans la Chose, tout seul ! Ici, en pleine nature, on est loin de la Machine et du Cube !
Si seulement l’enfant pouvait comprendre ! Eh ! Il pourrait frapper un grand coup ! Il pourrait faire la justice, écraser le méchant, le confondre et on le remercierait ! C’ s’rait épatant ! Mais l’enfant est trop bête… et c’est lui le méchant, l’incapable et il mérite rien, même pas sa nourriture ! Si seulement les oiseaux pouvaient parler, ils deviendraient des amis ! Mais les animaux pensent pas, c’est l’ biologiste qui l’a dit !
Alors l’enfant est tout seul… Même ses amis sont pas clairs ! Eh ouais, ils sont du Cube eux ! Ils comprennent tout ! Ils sont intégrés ! Ils jouent au foot, ils écoutent de la musique, ils sont à la page ! Ça roule pour eux ! D’abord, ils n’ont pas la Machine sur le dos, puis, ils voient bien que l’enfant Paschic est compliqué ! Une drôle de type, l’enfant Paschic, qui sait pas s’amuser ! Alors celui-ci reste tout seul ! Normal, il est pas du show-biz, il comprend pas ! Les ânes, on finit par les laisser tranquilles ! Sont indécrottables !
L’enfant regarde… et le temps passe… La flaque attire l’enfant… Il sait pas pourquoi… La surface d’abord : elle est lisse, parfaite ! Elle est comme un miroir ! On se rend pas assez compte combien elle est belle ! L’enfant regarde et vieillit ! Sûr, il est très vieux, car il rêve, sur la flaque ! Où sont le Cube, la Machine, les Doms, les faux amis ? Nulle part ! Ils sont pas ici !
Ici, y a que l’enfant tout seul, devant la flaque ! C’est profondément injuste ! Ça n’a pas de sens ! Voilà l’enfant qui recommence à saigner ! Ses blessures, un instant fermées, se rouvrent ! Et l’enfant crie, crie éperdument ! Et son cri se perd dans la nuit des temps, dans l’éternité, ce dont tout le monde se moque ! Même l’oiseau, qui ne pense pas, comme l’a dit l’ biologiste ! Pas d’ chance !
Bon, faudrait y aller ! On peut pas rester comme ça, éternellement devant une flaque ! C’est pas sain, pas normal, dirait le psychologue ! Faut s’amuser, jouer, avoir des relations avec les autres ! Faut être du Cube ! Voilà ! C’est pas chic de pas être du Cube, du club ! C’est même égoïste et peut-être même méchant, sournois ! Le Cube, c’est queq’ chose ! On y cotise, on y travaille ! C’est le domaine de la Machine, des Doms et des faux amis ! La Chose, la flaque, c’est pour les fous ! C’est compris !
Seulement l’enfant ne s’ennuie pas devant la flaque ! Il regarde, car c’est comme un miroir ! Tiens, un nuage gris passe dans la flaque ! Il a une partie comme du charbon, alors que le reste, c’est du coton éblouissant ! Étonnant et dans la flaque, c’est un peu plus bleu, à cause de l’eau sans doute ! Ça a un côté acier ! Un physicien vient murmurer à l’oreille de l’enfant, qui entend des mots comme réfraction, prisme, divergence, convergence… Il a pas fini d’ suer, l’enfant !
Tiens, le vent vient faire risette sur la flaque ! On dirait des mains argentées qui s’étendent… Attention l’enfant, tu projettes ton manque affectif ! Le Cube te surveille et te lâchera pas ! Il a qu’ ça à faire d’ailleurs ! A part cotiser, bien entendu ! Eh ouais, l’enfant, t’es dans une fuite là ! Tu sublimes, mon pauvre vieux ! Où est la réalité du Cube ! C’est pas sérieux ! Aujourd’hui les enfants, j’ai décidé de sabrer l’enfant Paschic, dit le professeur ! Motif ? Il est pas du Cube ! Il est narcissique ! La preuve, la flaque !
Justement, y a de petites herbes qui hérissent la flaque… On dirait de petits cheveux verts et on voit leur ombre toute noire dans l’eau… et quand l’herbe se courbe, elle forme un œil parfait avec son ombre, avec des lignes très pures ! Comment expliquer ce calme, cette perfection avec le Cube, qui n’est que chaos, violences, injustices ? Eh ! Mais faudrait pas confondre le problème ! L’erreur, c’est l’enfant Paschic ! Mais voyons c’est évident : il est dans sa bulle ! Schizophrène, autiste ? Allez savoir ! En tout cas, il file un mauvais coton !
L’enfant soupire : il a le cœur lourd ! Ses blessures vont-elles se remettre à couler ? Un oiseau arrive et regarde l’enfant ! Mais un oiseau, ça pense pas, c’est pas un ami, a dit l’ biologiste ! Tout seul ! À demi-fou ! Voilà la situation du gars Paschic !
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A côté y a des ronces ! C’est sympa les ronces ! Eh! ça pique et pas qu’un peu ! Y a des ronces amoureuses, qui ne veulent plus lâcher le passant ! Alors faut prendre son temps avec la ronce ; faut doucement enlever les épines, les griffes pourrait-on dire, tellement elles sont grosses ! Alors la ronce comprend, elle laisse partir : on ne peut pas être son amoureux !
Mais qu’est-ce qu’il raconte le « soldat » Paschic ? Que d’imagination ! Ramenons-le sur terre ! La ronce est constituée de cellules végétales ! Eh ouais et ça rigole pas les cellules ! Elles obéissent à un code génétique, contenu dans l’ADN, tout comme nous d’ailleurs ! De là la rigidité de la plante, sa pression osmotique, ses vacuoles roses, etc. ! Une ronce, ça n’a pas d’ sentiments ! Ça peut pas tomber amoureuse ! Faudrait pas l’oublier ! Le matérialisme, y a qu’ ça d’vrai ! Hop, l’enfant Paschic arrête de regarder amoureusement la ronce, cet être végétal psychorigide, qui embête surtout le Cube ! La ronce, symbole d’inutilité du monde moderne ! D’autant que la confiture artisanale, c’est dépassé ! Ou bien c’est pour les retraités, les pauvr’ gens !
Pourtant, c’est beau une ronce ! C’est vert et très varié ! Y a des feuilles jaunes par exemple ! Changement de pigment, dirait la science, quasi maladie ! A croire que la science est née de la peur du Cube ! Quand on veut tout expliquer, c’est qu’on veut tout contrôler, non ? C’est bien de la peur ! Mais la ronce en hiver est pleine d’humidité ! C’est un monde végétal envoûtant ! Dans lequel on s’enfonce, qui s’effondre sous le pied ! dans lequel on disparaît presque ! Merci la ronce, pour cette impression !
Un peu d’aventure hors du Cube ! Des aventures ? L’enfant Paschic en a eu des tas ? Combien de fois il ne s’est pas dit qu’il n’allait pas s’en sortir, au milieu des ronces ! Au bord de la crise de nerfs il était ! Et maintenant il en sourit ! Quelle fraîcheur ! Quelles odeurs ! Celle de la fougère mouillée et décolorée par exemple ! Mais la ronce, c’est une mal-aimée ! Elle gêne et personne n’y fait attention, un peu comme Paschic !
Pour l’instant, la ronce est pleine d’eau et tout autour y a comme un vide, un silence sidéral ! Que Paschic goûte, apprécie et il tend son visage au crachin qui vient davantage le mouiller ! Fraîcheur et pureté ! Loin de la folie, de l’absurdité du Cube ! C’est ici que Paschic vient apprendre et se reposer ! C’est la Chose qui lui enseigne la magie ! Et Paschic regarde, renifle, sourit, s’enchante, ne se sentant nullement seul, comme s’il était chez lui !
Il a oublié les fous du Cube, ses menteurs ! Oh ! Les Doms ne se rendent même pas compte qu’ils mentent ! C’est trop leur demander d’être cohérents ! Ça cavale dans leurs cerveaux ! L’inquiétude les fouette du matin au soir ! Les Doms ne sont jamais las d’avoir peur ! Ça cavale ! Comment déjà arrêter le Dom ? La ronce, malgré ses épines, en serait bien incapable ! Pensez, le Dom monte dans son bulldozer et dit : « T’as voulu la guerre, la ronce ? Tu vas l’avoir ! » et le bulldozer écrase la ronce, la supprime carrément et il n’y a plus qu’un espace de terre, nu, sans rien, en attente d’être bétonné ! Et le conducteur du bulldozer saute de son engin très satisfait ! Il crache par terre, en disant : « En voilà une qui f’ra moins la mariole ! »
Eh ! C’est qu’on rigole pas avec les Doms ! C’est des gens sérieux ! Plus tard, on croise le conducteur du bulldozer, habillé en civil, et qui pleure dans un bar ! Qu’est-ce qui s’ passe ? La ronce a-t-elle enfin gagné ! Non bien sûr, le chauffeur se lamente : « Les salauds ! Y m’ont tout pris ! J’ai raté ma vie !
_ Z’avez quand même cotisé ! lui réplique-t-on, croyant bien faire.
_ Oh ! Pour une retraite de misère ! Mais j’ai fait l’ con avec ma femme et même avec mon fils ! »
On voudrait plaindre le conducteur, mais on repense à la ronce : elle a été pulvérisée ! Évidemment, songe-t-on, le conducteur obéissait à des ordres, mais tout de même, il a aussi un cerveau ! Un ADN, des cellules ! Et c’est pas un psychorigide végétal !
Ah ! Y en a d’ la misère en c’ bas monde ! L’enfant Paschic est bien placé pour le savoir ! Mal aimé dès l’enfance ! Attention, l’enfant Paschic oublie la réalité, il se donne une importance exagéré ! Il ne souffre pas, il est au contraire trop complaisant à son égard ! L’ombre du narcissisme plane sur lui, comme l’aigle au-dessus de la marmotte ! Va y avoir d’ la casse !
Mais ici, dans le silence des ronces, l’enfant devient moins fou que dans le Cube ! Le vent secoue un peu les cimes et de la pluie tombe sur les ronces, en faisant de petits ploc ! Comme c’est charmant ! Attention, attention, ce n’est pas charmant ! L’eau est constituée d’hydrogène et d’oxygène, sous la forme d’une molécule ! Y en a-t-il sur Mars, la planète sanglante ? Faut pas rigoler avec la chimie ! L’imagination ne passera pas ! disent le scientifique et le Doms ! La chimère, c’est la maladie ! L’illusion ! On ne nous l’ fera plus à l’envers ! Suspicion ! Suspicion ! « Papier, bitte ! » On restera barricadé derrière la réalité ! Hein ? Quand on dit que la peur gouverne les Doms !