Doms affaires!

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  • Le 03/10/2020

Doms affaires

 

 

 

 

 

                                                                                                             "Toi, tu sais cuire un lapin, pèlerin!"

                                                                                                                                    Jeremiah Johnson

 

    Le commissaire Julian, de la brigade des Arbres, s'éveilla en plein cauchemar! Il eut l'impression d'avoir été battu comme plâtre et l'anxiété l'assombrit! Il dut se mettre à lutter, pour résister au désespoir et à la peur! Il se demanda s'il connaîtrait encore un matin joyeux, léger, mais au fond y en avait-il déjà eu? Il était six heures et il fallait aller au travail... Il se leva et laissa sa femme dormir.

    Julian approchait de la retraite et à la brigade, on l'appelait "le bougon", mais on le savait aussi matois, tenace et il avait résolu bien des affaires! Le commissaire salua quelques uns dans les couloirs et regagna son bureau. L'aménagement y était simple, quoique avec goût! Une table claire, dépouillée, sous un éclairage discret. Dès l'entrée, on était surpris par le calme de la pièce, comme si le temps s'y arrêtait, et elle reflétait la force de Julian, qui ne cédait à aucune tempête!

    Cette ambiance désarçonnait les accusés, qui arrivaient toutes griffes dehors, prêts à se défendre! Ici, ils pouvaient se reposer, souffler; ils retrouvaient leur dignité et se montraient enclins à coopérer! On les respectait, ils respectaient donc!

    Mais, ce matin-là, le commissaire était encore plus fatigué que d'habitude! Hier, à travers certaines réactions, il s'était rendu compte que rien ne changeait, que la plupart étaient indifférents à ses idées et qu'on lui faisait mal! Il soupira, le front lourd contre la fenêtre. La pluie descendait en nappes, sur les toits d'ardoise... La pluie! Il l'aimait particulièrement, quand son grondement apaisait son sommeil, comme si elle pouvait aussi "nettoyer" les hommes! "La pluie calme les abrutis!" se répétait souvent le commissaire.

    On frappa discrètement à la porte... C'était l'inspecteur Merlot, un jeune, un bon élément, sérieux, capable d'initiative... Il soulageait grandement son supérieur! "Alors? demanda Julian.

    _ Eh bien, toujours pareil! Coray se tient à son rôle de chef d'entreprise! Il parle de réalité économique! Il a juste voulu étendre son affaire, lui donner une autre dimension, pour qu'elle résiste à la concurrence du marché! Il ne comprend pas du tout ce qu'il fait ici! On est des rêveurs! Aujourd'hui, tout va très vite! Il n'y a pas de place pour les faibles, etc.!

    _ Et le maire?

    _ Brrr! Lui, c'est pire! Il est Chamois l'élu! Il dirige sa ville comme il l'entend! Nous sommes juste là pour le seconder! Il s'adresse à nous comme à des subalternes, et donc il refuse de répondre à nos questions! J'ai rarement vu une telle hauteur!

    _ Bien, je vais aller le voir... Toi, tu reprends un peu Coray... Tâche de l'amener au réchauffement climatique et aux contradictions que pose un développement sans bornes... Mais, oh! pianissimo! En artiste!

    _ D'accord! fit Merlot avec un sourire."

    Laissé seul, Julian pensa à Chamois, le maire de Clucy, 80 000 habitants! Il connaissait par cœur ce genre d'individus!  Des êtres actifs, des modèles de responsabilités! Toujours la même chanson! La bataille allait être rude, pour faire avancer le dossier! Pourtant, il y avait bien eu crime! Julian ferma les yeux, voilà que sa douleur recommençait! Il serra les dents, car il sentait le désespoir l'envahir, comme s'il avait été une bouteille d'encre! Il revoyait des arbres fiers, majestueux; des troncs verts et noueux, dressés dans le silence; une pluie douce de feuilles! Il réentendit les coups de bec du pivert et il fut de nouveau aux aguets! L'instant était suspendu... Qu'allait-il arriver? Soudain, il croisa le regard déjà inquiet d'une biche!

    La salle d'interrogatoire  était exiguë, fermée et Chamois était sur les nerfs! Julian n'en avait pas voulu dans son bureau: il y recevait des âmes simples, quoique perdues, mais un notable l'aurait souillé! "Vous n'avez aucun droit de me retenir ici, commissaire! cria d'emblée Chamois. Mon avocat arrive et on va vous faire danser, mon p'tit gars! Vous pouvez déjà réserver votre billet, pour le bas d' l'échelle!"

    Julian ne répondit rien et ouvrit son dossier. Puis, il parla à Chamois d'une voix monocorde: "Vous êtes né en 1971, à Clucy, dans une famille de la petite bourgeoisie. Comme il se doit, vous suivez bientôt les cours du meilleur lycée de la ville! Votre bac en poche, vous montez à Paris et rejoignez l'ESP, l'Ecole Supérieure de Pétrochimie! Vous voilà ingénieur et vous revenez à Clucy, où vous travaillez pour la firme Futury! Mais ça ne vous suffit pas... A l'exemple de votre père, vous vous en engagez dans le combat politique et vous devenez finalement maire de Clucy, il y a cinq ans! C'est exact?

    _ Mais oui! Mon père était un homme de convictions et je suis animé moi-même aujourd'hui de ses valeurs! J'aurais pu me contenter de mon poste d'ingénieur et j'aurais certainement eu une vie plus tranquille! Mais je soutiens à présent la population; j'aide les gens! Au diable mon égoïsme! Je donne tout ce que je peux et bien entendu, je ne compte pas mes efforts, pour assurer l'avenir de ma ville!

    _ Vous reconnaissez ces photos?"

    Julian plaça sous les yeux de Chamois deux ou trois clichés, qui montraient des entrepôts ultramodernes, entourés d'une terre mise à nu et devant lesquels stationnaient des semi-remorques, avant qu'ils ne prennent de vastes boucles goudronnées... "Mais oui, s'écria Chamois, ce sont les nouveaux établissements de la Camex, l'entreprise de Coray!

    _ Et celles-ci?"

    Sur ces autres photos, on voyait un bois avec ses couleurs d'automne, tel un manteau fauve reflétant la lumière. "Mais c'est le bois du Roudot, qu'on a dû enlever, pour la Camex... reprit Chamois.

    _ Vous admettez donc avoir détruit le bois..., dit Julian.

    _ Mais nous avons eu toutes les autorisations nécessaires! Ce n'est pas vrai, commissaire, c'est de ça dont je suis accusé, d'avoir donné quelques coups de bulldozer, afin d'amplifier l'activité économique!"

    Le mépris de Chamois toucha vivement Julian! Le maire n'avait jamais regardé la nature! Il l'avait toujours vue au travers de ses projets! Le monde en dehors du maire n'existait pas, même si celui-ci était persuadé de faire le bien! Le commissaire, sans quitter du regard son accusé, et pour ne pas être gagné par la colère, rêva d'une vasière... De grands roseaux bruissaient, avec le bruit de la mer, et sur l'eau plate et d'argent, des oiseaux marins glissaient silencieusement et de temps en temps, l'un s'envolait, laissant tomber de ses ailes quelques gouttes étincelantes!

    "En fait, reprit Julian, tant que vous n'attaquerez pas directement la banquise, vous ne prendrez pas conscience qu'aujourd'hui il faut respecter la nature: c'est une question de vie ou de mort!

    _ Oh! Mais nous sommes bien d'accord! Pour qui me prenez-vous? Je ne nie nullement le réchauffement climatique, mais la priorité, c'est quand même l'emploi, non? Sinon, comment vous allez donner à manger aux gens?

    _ Bien sûr, mais ce que vous ne comprenez pas, c'est que la situation nous conduit à un changement profond de notre façon de vivre! Ce qui nécessite bien entendu de combattre sa propre hypocrisie!

    _ Mais de quelle hypocrisie parlez-vous?

    _ Vous connaissez Marchevent?"

    A ce seul nom, les traits de Chamois se contractèrent! On réveillait une douleur intense et soudain, le maire eut la bouche sèche!

    "Il y a cinq ans, reprit Julian, il était le maire sortant, mais après trois mandats, il a voulu passer la main! Il vous a naturellement désigné comme son successeur, vous son fidèle premier adjoint, et vous êtes devenu le candidat officiel! Mais il est revenu sur sa décision, peut-être parce qu'il a eu peur de la retraite, et il a posé sa candidature malgré la vôtre! Vous avez demandé à la direction du parti de trancher en votre faveur, ce qu'elle a fait, mais Marchevent ne s'est pas retiré! L'affaire a eu un retentissement au niveau national, car même au second tour, alors qu'il n'était plus dans la course, votre ancien mentor n'a donné aucune directive à ses électeurs! Une telle indifférence a surpris!

    _ Certes... balbutia Chamois.

    _ Ma question est celle-ci: quels sont aujourd'hui vos sentiments, à l'égard de Marchevent!

    _ Mais ceci est du domaine privé, commissaire...

    _ Pourtant, quand vous prenez des décisions, concernant votre ville, ce sont aussi tous vos sentiments qui se manifestent! Il n'y a pas un autre Chamois qui vous attend à la maison!

    _ Mais...

    _ Je vous laisse réfléchir un peu à votre hypocrisie... dit Julian qui se leva.

    _ Mon avocat ne va pas tarder!"

    Le commissaire se dirigea vers la machine à café. "T'as réussi à en tirer quelque chose? demanda Merlot dans son dos.

    _ Non... et Coray?

    _ Il commence à être ébranlé...

    _ Bien..., mais je songe à conduire  Chamois dans un endroit, qui pourrait le faire craquer! Il devrait être possible de nous enregistrer à distance, non?

    _ Bien sûr, il suffit de t'équiper!"

    Julian et Chamois sortirent du commissariat, par une porte dérobée, et se retrouvèrent dans une rue déserte. "Commissaire, je ne comprends pas ce que nous allons faire... dit Chamois.

    _ Un petit tour! Mais vous n'avez pas l'air bien!

    _ C'est que d'habitude je conduis...

    _ Mais vous pouvez quand même marcher cinquante mètres sur le trottoir, non? Allez, venez, ma voiture est juste au bout de la file!"

    Les deux hommes roulèrent une quarantaine de kilomètres, en silence.. Julian connaissait une belle forêt, sur les pentes escarpées d'un fleuve, et il la voyait comme un sanctuaire! Chamois trébucha sur le chemin qui y menait. "Ecoutez commissaire, ça devient ridicule! Retournons d'où nous venons!

    _ Encore un peu de patience, Chamois! Je vous garantis un formidable point de vue! Evidemment, si le sol n'était pas aussi pentu, ce serait déjà labouré ici!"

    On pénétra dans le bois, qui semblait telle une cathédrale naturelle. De hauts fûts de pins montaient austères, dans l'ombre; quoique des doigts de lumière vinssent illuminer des buissons de houx! "Commissaire, je ne me sens pas bien du tout! fit le maire.

    _ Je vais vous dire ce qui vous arrive Chamois: vous avez une crise d'angoisse! Parce que vous n'êtes plus aux manettes! Vous ne dominez plus! Vous n'êtes plus précédé par votre pouvoir et l'environnement ici n'est plus le reflet de vous-même!

    Mais voilà l'hypocrisie dont je vous parlais! Vous dites que vous agissez "au nom de l'emploi", d'une manière raisonnable, mais nous, les hommes, nous détruisons la nature, pour échapper à notre angoisse! C'est la domination qui nous conduit! Mais vous niez votre peur Chamois, comme la haine que vous vouez à Marchevent!

    Mais vous voyez les nuages, là-haut, qui défilent... Ils sont ma consolation, car ils me disent que nous ne sommes pas les patrons!"