Dom bouteille!

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  • Le 10/10/2020

Dom bouteille

 

 

 

                                                                                          "Just call me Snake!"

                                                                                                           New York 1997

 

 

 

 

    "Peut-être qu'un jour quelqu'un lira ce message... Un survivant des "Furies" le trouvera sur une plage, dans sa bouteille... Je ne sais si on me comprendra, ni si mon expérience pourra être utile, mais il fallait que je me confesse, car je n'en ai plus pour longtemps... C'était plus fort que moi!

    Je m'appelle Karl Rhom et j'ai été l'un des apôtres de la 5 G! Je me présente ainsi, car, à l'époque, la technologie était toute ma vie! Je travaillais dans un technopôle très actif, très performant, et je chantais à qui voulait l'entendre toutes les louanges de la 5 G!

    J'expliquais qu'on allait soulager les réseaux, étendre prodigieusement les possibilités de communiquer, grâce aux nouvelles bandes de fréquence, car je voyais l'homme au centre de tout et il était normal qu'il pût être le plus libre possible, en tous lieux! Certes, je n'ignorais pas que certains trouvaient les ondes dangereuses, mais, sur le plan scientifique, ces craintes s'avéraient ridicules!

    Je ne comprenais pas ces communes qui voulaient rester en dehors des réseaux, alors que d'autres les réclamaient à cor et à cri, et contre ceux, plus raisonnables, qui relativisaient la nécessité de la 5 G, en parlant d'abord de coût, j'avais un argument d'après moi massue: "Nous étions entraînés par le mouvement du progrès! Nous ne pouvions rester sur le bas-côté, si nous voulions garder notre indépendance! Les Chinois, les Américains ne nous attendraient pas! Nous n'avions pas le choix: il fallait que nous-mêmes nous développions notre propre technologie! Le monde était comme un train en marche, dont il était impossible de descendre!"

    Aujourd'hui, je me rends compte combien ce discours était absurde, car au fond, au nom de la liberté, je réclamais l'esclavage! Mais j'étais bien aveugle et... Oh! Que j'ai mal! Ma blessure est sans doute très grave, mais où trouver du secours? Il n'y a plus rien! Mais je veux finir cette confession, pour que ma vie ait au moins servi à quelque chose... et je ne dois pas mettre la charrue avant les bœufs! Je reprends donc la chronologie de mon récit, car c'est aussi le parcours de ma pensée...

    Ainsi, j'étais un fringant chercheur, sûr de lui et pourtant, je n'étais pas totalement satisfait! Non, j'en voulais plus! L'ambition me rongeait, quoique j'eusse tout! Mes enfants jouaient dans le jardin de notre maison neuve et ma femme était aussi belle que responsable! J'aurais dû être heureux, mais j'étais sombre au plus profond de mon cœur! Je rêvais... de quoi au juste? J'en ai honte aujourd'hui, mais je me voyais triompher, être une sommité, avoir l'aura d'une vedette de la télé! J'essayais peut-être d'échapper à une peur, à un sentiment d'insécurité, ou pire écraser, détruire, de toute ma hauteur, de tout mon mépris, m'aurait donné de la joie, aurait comblé un manque!

   J'étais assoiffé de gloire, de pouvoir, et la célébrité m'apparaissait comme une lumière solaire, qui maintenait au-dessus du sol, de l'ennui, de l'effort même! En réalité, ma réussite n'était qu'une façade et toute ma rage se libérait par les réseaux sociaux, où je pris une posture assez étrange, contraire à la pensée commune! Il ne pouvait en être autrement, puisque accepter le quotidien, faire preuve de compréhension, de retenue aurait été comme m'étouffer!

    Je devins la mitraillette de l'ombre, l'organiste de la haine! Moi, qui à la surface poussait au progrès, je combattais devant mon clavier ce que je voyais comme un immense parti pris! Les médias, notamment, qui dénonçaient les injustices d'un Poutine ou d'un Erdogan, me semblaient pervertis! Je m'imaginais repousser incessamment une glu bien-pensante, avec des commentaires acerbes, de véritables "placards" méprisants et destructeurs! A contre-courant, je prenais la consistance d'un rocher!

    Je soutenais Trump évidemment, malgré l'indignation générale! Je criais au scandale, dès qu'on le critiquait! Je réclamais pour lui la plus stricte objectivité! Je demandais qu'on respectât le vote américain, alors que je méprisais les électeurs de Macron! Quelle folie, n'est-ce pas? Mais Trump était un boxeur! Il était le seul à vraiment "secouer le paysage"! Il était la cheminée, pour mon feu! Encore une fois, se résoudre à la monotonie, à la raison ambiante, aurait condamné ma soif de vaincre, mon ambition, m'aurait plongé dans la nuit!

    C'était si fort que je m'aveuglais au sujet du président américain! Je le voyais efficace, quand ses adversaires me paraissaient pitoyables, mièvres, insipides! Lui au moins était vrai! Les résultats d'ailleurs étaient là et il les jetait à la face du monde! J'applaudissais à chacune de ses victoires: il était mon champion! Au fond, il donnait les coups pour moi; il me faisait goûter au sang! J'ai mis du temps à voir l'envers du décor, à retrouver un semblant de lucidité, tellement j'étais fiévreux!

    La fièvre? Je l'ai réellement à présent... Je tremble et j'ai le front en sueur! Je ne regarde même plus ma blessure, car elle est trop moche! Mais où en étais-je? Oui, l'envers du décor... Il était sombre, affreux! Prenons par exemple les accords arabes de Trump, entre Israël, le Liban et les Emirats... A première vue, ils favorisaient la paix et la tolérance! Mais, en réalité, ces alliances ne visaient qu'à l'écrasement de l'Iran et de ses protégés, les Palestiniens! C'était comme si Trump avait donné la permission aux sunnites de détruire les chiites! Avec les chaussures de l'égoïsme, il est facile d'avancer! La difficulté, c'est de respecter chacun!

    Mais ainsi allait Trump! Il croyait à la loi du plus fort, comme Hitler en son temps! On revient à celle-ci, car on ne la reconnaît pas! Trump laissait dans son sillage divisions et larmes et continuait d'injurier ses détracteurs! La "bête" était devenue enragée! La haine triomphait et n'étais-je pas moi-même un de ses étendards? L'ombre s'étendait sur le monde, d'autant que nous n'étions pas débarrassés du Covid! L'épidémie allait moins vite, à cause des gestes barrières, mais elle gardait son caractère exponentiel! A bien les regarder, on aurait dû avoir peur des chiffres!

    C'est sur ce chaos qu'"elles" sont arrivées! On a d'abord pensé à une réplique de la tempête Alex, qui avait déjà été dévastatrice, mais c'était encore plus fort! Surtout, les dépressions se sont enchaînées, sans plus s'arrêter! Les médias, quasi naturellement, les ont appelées les Furies! Car elles avaient l'air de s'acharner! La France, avec la Bretagne pour étrave, s'est enfoncée dans une nuit de cauchemar!

    Si je raconte tout cela, c'est pour une génération qui n'aurait pas vécu ces événements... Qu'elle médite sur mon histoire! Les enfants surtout! Les enfants... Quand la situation s'est vraiment dégradée, j'ai fait partir ma famille vers le Sud, où on avait des parents... Depuis, plus de nouvelles!  J'espère seulement qu'ils s'en sortent mieux que moi! C'est pas difficile, je vais mourir...

    De la pluie, du vent comme on n'en avait jamais vus! Tous les jours, incessamment! Une vraie chape de plomb, avec une lumière juste fugitive! Le pays s'en allait en morceaux! Au début, on voyait des images: des maisons entraînées par les crues ou des zones du littoral noyées par des raz de marée! Puis, tout s'est éteint! Le noir!

    Il n'y avait plus de courant! La télévision et Internet ne fonctionnaient plus! Nous étions isolés, livrés à nous-mêmes! L'essence vint à manquer, faute de livraisons! Sans électricité, notre logistique n'était plus possible! Il y eut des morts aux stations services, et ils doivent y être encore, à la merci des charognards!

    La police, les pompiers, les gars d'EDF, ils... Je dois essuyer mes larmes, mais ils ont tous été tués! C'est qu'on a vu des bandes, des gangs prendre le pouvoir... On eût dit qu'ils n'avaient fait qu'attendre ce moment, tellement ils étaient préparés! Bien entendu, chacun avait une arme...

    On a entendu des coups de feu, pendant plusieurs jours..., puis les pillages ont commencé! Des femmes sont violées, des hommes abattus, des maisons investies! On se terre, on se protège, on essaie de rester en vie! Les combats n'ont pas cessé, puisque des milices se sont créées! Autres couleurs, autres terreurs!

    Trump devrait être content! On y est, dans sa jungle! Vive le plus fort! Que de bêtise, de fausseté, de sécheresse du cœur! Il y a quelques jours, j'ai essayé d'ouvrir la réserve d'un supermarché... Ben dame, il faut bien continuer à se nourrir! C'est là que j'ai essuyé ce coup de feu! J'ai reçu une balle dans la hanche! J'ai même pas vu d'où s'est venu! Un sniper sans doute! Une vraie décharge électrique!

    Je me suis couché, j'ai rampé hors de portée! Depuis, le sang s'écoule lentement... et ma vie aussi! J'ai trouvé refuge dans un bâtiment en construction et tout à l'heure, je vais rassembler mes dernières forces, pour balancer ma bouteille et ce message, dans le fleuve qui coule en dessous! Ce sera mon âme qui partira au fil de l'eau... boueuse...

    Ici, il fait froid et humide... Je me rends compte que je n'ai jamais aimé le béton... Il y a peut-être au-dessus une de mes "belles" antennes 5 G! Communiquer nous est nécessaire, mais pas n'importe comment! Nous étions dans une vraie frénésie, j'en prends conscience dans ce silence qui m'est imposé... Curieusement, je n'ai jamais été aussi calme... Je peux dire que la paix, c'est aimer la vie! Oui, c'est ça, être en paix, c'est aimer l'instant!

    La loi de Trump, c'est la haine! C'est vaincre, terrasser, écraser! C'est se nourrir de son sentiment de supériorité! C'est une illusion! Ce n'est pas l'évolution! Ce n'est surtout pas notre destin!

    Quelques feuilles entrent dans mon refuge: elles ont l'air de papillons! Ce n'est que maintenant, à l'heure de ma mort, que je regarde les choses... Avant, j'étais comme les autres! Mon fonds, c'était mon égoïsme, et dès qu'on me contrariait, je montrais les crocs! Je voulais détruire! Mon petit monde, comme il m'était cher! Mon confort, ma sécurité, c'était sacré!

    Quel silence! Je n'entends plus que le vent, qui semble m'emporter dans un rêve infini! "La 5 G, le monde digital, la génération Z, les sites de partage, la communication horizontale; le "sachant" est le nombre, plus l'individu!" Tous mes arguments de vente me reviennent à présent à la mémoire, et comme ils sonnent creux!

    A force de communiquer, nous créons un tourbillon sur nous-mêmes! C'est notre ego qui se déplace comme une tornade et qui détruit notre environnement! Même si nous sommes pétris des meilleures intentions, pour sauver la nature, encore faut-il l'aimer, la comprendre! Dès que nous faisons preuve de mépris, nous sommes hors sujet!

    Me voilà bien savant tout d'un coup! Tiens, une araignée qui vient me voir... Je pleure, car je suis bien seul! Mais non! Mes idées foisonnent! Un souffle m'entoure, je le sens! Je continue! Nous communiquons frénétiquement par peur! Pour nous étourdir! Comme si le monde n'existait rien que pour nous! En réalité, nous sommes pauvres et perdus, mais je devrais parler au passé, car maintenant, nous n'avons plus le choix: il faut d'abord sauver sa peau! Le débat est court!

    Sait-on que pour être fort, il ne faut pas être égoïste! Celui qui accepte de perdre est sans angoisse! Il n'est pas tourmenté par son amour-propre! Mon Dieu, pourquoi ne recherchons-nous pas l'essentiel? Nous sommes dans la nuit, malheureux; nous nous heurtons, nous nous méprisons, pour des gains, des victoires dérisoires! Nous n'avons nulle grandeur, nul amour même!

    Si on savait! Mais, baste! Ceux qui reconstruiront le monde, ceux-là devront se dire qu'on ne peut pas rester dans son illusion, dans sa "petite vie", ses petites certitudes! Si on veut connaître la vérité, c'est-à-dire ne plus avoir peur, il faut se détacher de soi, se mettre en péril; il faut accueillir l'inconnu!

    Fi du chien méchant qui est en nous! Fi de notre gloire, de notre hauteur! Sentons allègrement l'humiliation! Elle éprouve notre force! Elle nous fait généreux! Le mensonge ne permet pas la paix!

    Ah! Ah! Pas mal, pour un vieux schnock de la 5 G, bâtard du Web! Mes idées se brouillent et peut-être que la fièvre me fait délirer!

    Allez, fermons la bouteille... Ah oui! Nous étions ivres de nous-mêmes... et c'est pourquoi le malheur nous a surpris! Que Dieu me pardonne!"