ULTIMA (46-51)

Le 15/08/2026

R151

 

      "Ma chevalière! Où elle est ma chevalière?"

                                       Coup de tête

 

 

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     Paschic est malade ! Il a mal au dos et à un pied ! Il boîte et grimace ! Il ne voit pas d’espoir et pense que la vie est trop dure ! Que faire pour son dos et son pied ? Il va voir le professeur Zim ! Il faut d’abord passer devant une secrétaire ombrageuse ! « Vous avez rendez-vous ? demande-t-elle. Non, parce que si vous n’avez pas rendez-vous, c’est pas la peine !

_ J’ai rendez-vous…

_ Votre carte Tatal et votre ordonnance... »

A côté, avec une autre secrétaire, une femme s’écrie : « Mon Dieu, j’ai oublié mon ordonnance ! » Tout le monde regarde la coupable ! « Pitié ! Pitié, reprend-elle. Je l’amènerai plus tard ! Je ne sais pas comment j’ai pu l’oublier !

_ Vous connaissez le règlement pourtant…

_ Bien sûr, je suis désolé !

_ Hélas, ça ne suffit pas !

_ Vous voulez dire que je vais devoir prendre un autre rendez-vous, dans six mois !

_ Vous n’allez pas faire d’histoires, hein ? »

A cet instant, deux malabars en blouse blanche font leur apparition et prennent la femme sous les bras ! Elle gémit tout au plus et Paschic se félicite d’avoir son ordonnance, mais sa carte Tatal ne passe pas ! La secrétaire s’agace déjà : « Il faut mettre sa carte à jour régulièrement ! jette-t-elle.

_ Mais c’est ce que je fais…

_ Faut croire que non ! J’espère que votre carte bancaire passera mieux !

_ Ah ! Ah ! Vous dites ça pour me détendre ! »

Paschic doit maintenant entrer dans la salle d’attente et elle est bondée ! Toute l’humanité souffrante est là ! Toute sa misère ! Les visages sont gris, dolents, abattus ! Les airs sont tristes, sinistres ! Lentement, Paschic glisse dans le marécage de l’angoisse, de la résignation, du désespoir, mais il faut bien essayer de guérir, n’est-ce pas ? Il faut bien suivre les conseils et le savoir des Scientifs ! C’est la règle, la sagesse ! la raison ! Le remède est là quelque part, dans des examens !

La salle d’attente se vide peu à peu, lentement ! Les corps accablés se lèvent et disparaissent derrière la porte du professeur Zim ! Peut-être qu’il les mange ? Cela fait sourire Paschic, mais pas pour longtemps, car c’est son tour ! Zim est en pleine forme ! Tant mieux ! C’est un gars super ! On dirait qu’il est sous un oxygène pur, comme s’il était sur le flanc d’une montagne, respirant les pins et la fraîcheur du matin ! C’est un gars qui a réussi, tandis que Paschic est cette épave recouverte de goémon sale et pourrissant inexorablement !

Zim n’écoute pas Paschic : il sait déjà ! D’ailleurs, le patient ne sait rien ! Zim fonce, fait sa démonstration, en met plein la vue à Paschic, qui rit des bons mots de Zim ! Puis, celui-ci pourfend, vainc le mal, sort la liste des examens, des médicaments ! L’arsenal tonne ! L’olympe des Scientifs dirige, orchestre, fait vibrer les éclairs et Paschic docile bientôt s’en va, avec toutes ses commissions à faire !

Et le traitement commence ! Et Paschic ne va pas mieux ! Il met son pied douloureux sur le sol prudemment ! Il tient son dos et souffle ! Et les jours deviennent de plus en plus sombres ! Mais de quoi souffre Paschic au juste ? Il se le demande ! Mais oui, c’est évident ! Paschic a voulu faire le malin ! Il a voulu avoir un avis propre ! Mais ça ne se passe pas comme ça ! Eh non !

Voyons voir ! Paschic est-il marié, en couple ? Croit-il que seul il peut s’en sortir ? Et qu’est-ce qu’il mange ? des plats en sauce ? Est-il végétarien ? sain ? Est-ce qu’il bouge ? Est-ce qu’il dort et si oui, suffisamment ? dans quelle position ? A-t-il des amis ? Non ? Et il croit être équilibré ? Part-il en vacances ? Et il voudrait chanter comme un pinson ?

Le Cube n’a aucune pitié pour les individus comme Paschic ! Pourquoi ? Mais tout simplement parce qu’ils ne font pas confiance au Cube ! Voilà ! Le Cube se venge !

Soudain, Paschic se met à hurler ! Il fait partie du Cube ! Il est en train de s’intégrer et c’est de là que vient le mal ! Car Paschic est différent du Cube ! Il est lui-même et non un membre du Cube ! Et c’est de ne pas l’accepter qui lui fait mal ! C’est de vouloir être du Cube qui le fait souffrir !

Vite, il faut se retrouver ! Redevenir soi-même, avec toute sa hargne, sa créativité, sa révolte, son sens de la vérité ! Et les douleurs aux pieds et au dos cessent ! Revoilà Paschic ! Mais quelle sueur ! Quel cauchemar ! Et Paschic le fait régulièrement ! Il devient du Cube et se noie !

C’est croire les calembredaines du Cube qui rend malade ! C’est vouloir être comme les autres ! Se réjouir, être heureux de vivre, en tuant sa personnalité ? Impossible ! Vouloir être dans la norme et c’est le désastre !

                                                                                                     47

     Mais le Cube ne se rend pas si facilement ! Il faut tout le temps combattre son influence, car il a ses propres guerriers, ses gardiens plus précisément ! Paschic les a découverts pour la première fois quand il était attaché sur l’arbre de la Terreur !

C’est un vieil arbre noirci dans un désert et sous un ciel sombre ! La Machine y fixait Paschic pour entendre ses pleurs et ses gémissements, puisqu’elle disait à son fils que Tautonus, le père, allait le « bousiller », le détruire ! La terreur envahissait Paschic, qui se mettait à supplier la Machine, pour qu’on lui évite la violence des coups et aussi les tortures de l’attente ! La peur se nourrit d’elle-même, de ses propres phantasmes !

Évidemment, les plaintes de Paschic se perdaient dans la nuit infinie, car elles étaient voulues par la Machine, afin qu’elle fût rassurée quant à son pouvoir, son contrôle sur Paschic ! Douce musique pour ses oreilles ! Elle avait eu peur face à la résistance de Paschic et maintenant, c’était à lui d’être effrayé ! grâce à la menace du châtiment physique dû à Tautonus ! Il faut savoir improviser et pallier ce qui nous manque, même si c’est contre des enfants ! Rien ne doit faire obstacle à la domination, nulle pitié, car il en va de notre sève fondamentale !

Donc Paschic suppliait sur l’arbre de la Terreur, pendant que la Machine goûtait ses cris, ainsi qu’on s’enivre avec une boule d’opium ! Et entre deux sanglots, Paschic s’était retrouvé pour la première fois face aux gardiens du Cube ! Ils étaient trois, mais ils sont peut-être plus nombreux ! Pourquoi parler de gardiens du Cube, alors qu’une société est constituée de millions d’individus, avec des intérêts divers et qu’on ne saurait les accorder ? Mais parce que ces gardiens naissent de la peur commune du Cube, lui-même lié par la domination !

Les dégâts causés sur le psychisme de Paschic, par la Machine, créent les gardiens, qui doivent donc être présents chez chaque personne victime du Cube, notamment pour l’avoir menacé ou effrayé ! Mais, à la vue de ces trois personnages, Paschic s’était tu ! Il avait arrêté de supplier sur son arbre, pour écouter ! Car les gardiens étaient terrifiants, avec l’air de posséder des pouvoirs redoutables et même mortels !

« Je suis le Trancheur ! avait dit celui qui tenait une lourde hache.

_ Le… Le trancheur, avait balbutié Paschic, le front en sueur.

_ Exact ! Je suis chargé de couper ta cervelle en deux ! même sous le plus beau ciel bleu ! Tu seras innocent, tu chanteras comme l’oiseau et c’est à ce moment-là que je te frapperai ! Soudain tu seras glacé et dans la nuit ! Tu te demanderas si tu ne dois pas faire ce que tu détestes le plus, ce qui sera le plus triste et le plus destructeur pour toi ! Ainsi est mon pouvoir, qui te plongera dans l’amertume la plus noire, la peur la plus angoissante !

_ Moi, je suis le Farfouilleur ! avait poursuivi un second gardien. Je n’ai pas les manières brutales de mon collègue…, mais je suis plus empoisonnant ! Tu seras tranquille et enthousiaste et je viendrai te demander si tout est parfaitement clair ! Nous regarderons ensemble ton cœur et ta situation matérielle, comme on regarde l’eau d’un torrent, pour juger de sa pureté ! Et surprise, je verrai qu’il manque le formulaire 815 ou que tu aimes particulièrement les chaussons aux pommes, ce qui voudra dire que tu es gourmand ! Tss, tss ! Quelle déception ce sera ! Nous serons obligés de toute reprendre depuis le début, de sonder toutes les caches, de revoir tous les théorèmes, tous les raisonnement, afin de trouver l’erreur fatale ! Pendant ce temps-là, nous ne pourrons rien faire d’autre ! Nos nuits seront pleines ! Il n’y a rien de plus usant ! C’est interminable, crois-moi !

_ J’ te crois !

_ A-t-on gardé le meilleur pour la fin ? avait demandé le troisième. C’est possible, car je suis l’Étrangleur ! Je vois la vie comme un Scientif fait courir des rats dans un labyrinthe ! Je ferme des portes, des issues et je te conduirai dans une impasse ! Après avoir tout essayé, pour t’échapper, tu m’ verras arriver, mes deux grandes mains en avant et je t’étranglerai ! Tu suffoqueras ! sans pourvoir crier ! C’est l’ moment que j’ préfère ! Tordre la guimauve !

_ Vous ne m’aurez pas ! avait répliqué Paschic. Je suis un Kaarien et j’utiliserai leur savoir et leur magie, pour me défendre !

_ Est-ce qu’il dit vrai ? avait demandé le Farfouilleur au Trancheur.

_ Hélas, oui ! Les Kaars ont développé une véritable science contre nous ! Mais, hi, hi, qu’est-ce que j’entends ? C’est Tautonus, chauffé à blanc par la Machine, et qui vient te régler ton compte !

_ Ah ! Ah ! Il est déjà blême le gamin !

_ Le Kaarien fait dans son froc ! Hi ! Hi !

_ Allez, éloignons-nous, les gars, on va profiter du spectacle !

_ Eh ! Paschic, songe à ses deux poings comme des marteaux ! Ah ! Ah !

_ On s’ reverra le môme ! Ah ! Ah ! »

                                                                                                   48

     Paschic regarde l’eau d’un ruisseau le cerveau vide ! Il a tellement hurlé sa peine qu’il n’a plus de forces ! C’est à ce moment qu’apparaît le maître Kaar ! Il a une tête végétale, des bras telles des tiges et tout en lui montre la souplesse, l’extension de la plante ! Il n’empêche, sa tête est solaire, comme pleine de lumière, alors que des pétales fournies font sa chevelure !

Son air est doux, amène, de même que sa voix… « Je suis Sol, de la planète Kaar ! dit-il. Nous t’avons choisi, Paschic, à cause de ta simplicité !

_ Ça va, pas la peine d’en rajouter ! Je sais que je suis un demeuré !

_ Comment ?

_ Ouais, je suis une bête ! Je ne comprends rien ! Et je fais le désespoir de mes parents… et de mes professeurs !

_ Que vois-tu ici, autour de toi ?

_ Je vois de jolies fleurs, des arbres magnifiques, une lumière extraordinaire ! J’aime le chant de l’eau… Je me sens au paradis !

_ Voilà ! Tu est l’enfant émerveillé et c’est là la simplicité ! Les Doms n’en ont aucune et c’est pourquoi ils ignorent la beauté !

_ Vrai ? Vous vous moquez pas d’ moi ?

_ Non, certainement ! Mon pauvre garçon, on t’a déjà fait bien du mal, pour que tu sois aussi méfiant ! Mais je suis là pour t’apprendre ta richesse !

_ C’est la première fois qu’on me dit quelque chose de gentil…

_ Oui, les Doms sont harcelés par leur domination, ce qui les rend bien cruels… Mais je vais te montrer combien tu peux être utile et même combien tu es unique ! Je vais te former comme un Karr et tu auras notre pouvoir, qui n’est cependant pas de dominer ! Prêt ?

_ Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Je dois nettoyer sous la mousse des arbres ?

_ Ah ! Ah ! C’est l’humour du désespoir ! Mais commençons par le ruisseau, car il est source de sagesse ! Laisse-le te parler ! »

Paschic admire… Il est naturellement attiré par la fraîcheur… Mais les scintillements sur les pierres le ravissent aussi… Les plantes se mirent, alors que des insectes dansent autour… Le temps devient inexistant et il y a là une grandeur infinie qui se révèle ! C’est une puissance que le cerveau humain ne fait que deviner et qui le fait frémir, qui l’accable et qui l’enchante en même temps !

« Je vois que tu apprends vite ! dit Sol. C’est bien ! Où sont maintenant les vociférations, les colères de la Machine ?

_ Bien loin !

_ Oui, les injustices sont légions, mais tu ne les entends plus ! La sérénité de la création est sur toi… Tu vas rejoindre le Cube d’un pas tranquille… C’était ta première leçon, mais tu reviendras pour une autre !

_ Bien sûr, puisque je suis heureux ! Au revoir Sol !

_ Au revoir Paschic ! »

Celui-ci reprend le chemin du Cube, mais, dès que les premières habitations apparaissent, trois individus sont sur le trottoir à l’attendre… Ce sont les trois gardiens ! « Eh ! Salut ! Trancheur, Farfouilleur… et l’Etrangle-machin ! fait joyeusement Paschic.

_ Mais tu nous prends pour des billes, ma parole ! » répond Trancheur et les gardiens se mettent à frapper durement Paschic ! Il est au sol et on continue à lui donner des coups ! Trancheur lui arrache la cervelle ! Farfouilleur lui mange le cœur et Etrangleur le pousse à crier !

« Espèce de salopard ! éructe ce dernier. Quand est-ce que tu vas enfin nous respecter ?

_ Bienvenue dans la nuit du Cube, le raté !

_ A terre l’affreux ! Rampe, fumier ! »

Ils s’en vont enfin ! Paschic bave du sang et se remet péniblement sur ses jambes… Comment a-t-il pu croire aux calembredaines de Sol ? A quoi ça sert la simplicité ? Il faut savoir compter et remplir sa feuille d’impôts ! Le plus important : dessiner une parabole et calculer sa pente ! C’est vital ! La simplicité ? Aimer une fleur, écouter le ruisseau ? Mais ce sont des trucs de demeurés ! T’es au Cube, Paschic ! Fini de rigoler ! Que les Kaars aillent au diable ! Il faut se soumettre au Cube et fissa ! Il faut dire merci à la Machine, pour chaque coup qu’elle te porte !

C’est que le Cube, c’est sérieux ! C’est de l’éminence grise en conserve !

La simplicité, ah ! ah ! Pauvre Sol !

                                                                                                         49

     Malgré son amertume, Paschic est toujours attiré par la Chose et il revient où il a rencontré maître Sol, car au fond seule la beauté de la nature peut le consoler ! Maître Sol est là, qui l’attend…

« Bonjour, Paschic, dit-il. Prêt pour la deuxième leçon ?

_ Ouais, ouais…

_ Ça n’a pas l’air d’aller ?

_ Un p’tit incident hier… Dites, maître Sol, moi, j’ suis bien triste ! J’ comprends rien et j’ai plein de problèmes… Vous pouvez pas faire quelque chose pour moi ? Par exemple, vous pourriez aller discuter avec la Machine… Vous lui expliqueriez que j’ suis pas un paillasson, sur lequel passer ses nerfs !

_ Je vois… Mais on n’ peut pas réparer le monde comme ça… Ou plutôt il faut qu’il évolue de lui-même, sinon il ne comprendra pas ! La vie est différence, Paschic ! S’il n’y avait ici que des libellules, on s’ennuierait tous les deux, non ?

_ Sûr ! Mais tout de même, j’ suis bien malheureux ! J’ vais être traumatisé, maître Sol, j’ le sens !

_ Mais tu es là pour forger ta lame, Paschic ! Tu as une compréhension originale et c’est ici qu’elle prend ses racines ! La route est longue, Paschic !

_ Plus longue que ma peine ?

_ Pauvre Paschic… Allez, on va commencer… L’enfant émerveillé va s’apaiser... »

Deuxième leçon… Le bruit de la mer dans les peupliers ! Étrange ! Paschic écoute, se berce, oublie même son nom… Le temps passe… « Dites, maître Sol, fait enfin Paschic, je me sens effectivement mieux ! Mais, de son côté, la Machine est toujours pareille !

_ Ah ? Tes blessures se réveillent ? On avait pourtant mis du baume dessus !

_ Oui, de nouveau ça saigne...

_ Bon, on fera pas mieux aujourd’hui… Le mieux, c’est que tu rentres chez toi ! »

Paschic opine et prend la route du retour, mais, comme la veille, les gardiens du Cube sont sur son passage ! « Oh ! Oh ! Mais que vois-je ? s’écrie le Trancheur. Voilà une douce cervelle à couper !

_ On va voir si tout est en règle ! rajoute le Farfouilleur, en se frottant les mains.

_ C’est la fête à l’angoisse ! se félicite l’Étrangleur. Les veaux rentrent au bercail !

_ Désolé les gars, fait Paschic, mais je ne suis pas la bonne personne ! Paschic s’est dissout ! Il est mort dans l’ vent des peupliers ! »

Un instant, les gardiens sont figés par la surprise ! Puis, le Trancheur éclate de rire ! « Ah ! Ah ! Paschic, tu auras réussi à nous amuser ! Et pourtant on n’est pas du genre à s’ détendre facilement !

_ Ca, c’est vrai Paschic ! renchérit le Farfouilleur. Moi, j’ai la tête dans les papiers toute la journée ! Et là tout d’un coup, tu nous amènes une brise pleine de fraîcheur !

_ Ah ! Ah ! Paschic, rajoute l’Étrangleur, un moment, j’ai cru que j’allais saisir une savonnette ! T’imagines mon désarroi, hein ?

_ Mais Paschic, reprend le Trancheur, tu peux pas d’ séparer d’ nous comme ça ! Toi, c’est nous, et nous c’est toi !

_ Exact ! approuve le Farfouilleur. D’ailleurs t’as un numéro d’ sécu, Paschic ! On peut pas prendre l’idendité d’un autre, ou perdre la sienne comme ça ! T’es fiché, mon pauv’ vieux !

_ De l’angoisse ! De l’angoisse ! s’exclame l’Étrangleur. J’adore ça !

_ Donc Paschic, fait le Trancheur, puisque tu es bien Paschic, n’est-ce pas ?

_ Comme le disent tes papiers… précise le Farfouilleur.

_ C’est la raclée ! La raclée ! » jubile l’Étrangleur.

De nouveau les gardiens passent à tabac Paschic ! Il est laminé, rompu, passé à la moulinette ! La Machine triomphe, ivre de vengeance, de son pouvoir ! Tautonus a gagné, avec ses gros poings ! Paschic gémit, ferme les yeux ! « Je le retiens, le Kaar ! pense-t-il. Tout ça n’a aucun sens ! La seule chose que je comprends, c’est ma peine, mon abandon, ma tristesse ! Gaffe Paschic, t’es encore à te prendre au sérieux ! Comme dit la Machine, tu t’ prends pour le centre du monde ! N’est ce pas ce que te disait le vent des peupliers ? Que tu devais t’oublier, pour cause de narcissisme ! Ah ! Ah ! Je côtoie le gouffre, j’ai failli devenir mauvais ! Vive les Doms ! Vive la raclée ! »

                                                                                                           50

     « Alors comment va-t-il ? demande Trancheur.

_ Pas très bien, répond Farfouilleur. Il est toujours dans sa chambre, en train de pleurer !

_ J’y ai peut-être été un peu fort ! Mais je le voyais si heureux que je n’ai pas pu m’en empêcher ! J’ai pris sa cervelle et j’ l’ai coupée en deux !

_ Je peux me faire le même reproche, car, à force d’analyser la situation, je lui ai dit qu’il était encore vivant alors que d’autres étaient déjà morts ! C’est quand même le comble de l’injustice !

_ Il ne manquerait plus qu’on arrête de pourrir ses plaisirs ! Faut rien laisser passer !

_ Tout de même à ce stade, Paschic n’a plus que le suicide ! Et s’il se tue, nous aussi on va disparaître !

_ Comme des bactéries idiotes qui tuent leur hôte !

_ Pfff ! intervient Étrangleur. Tout ça c’est du chiqué ! Il n’y a pas un jeune sur deux qui passe à l’acte ! Au fond, rien ne vaut une bonne crise d’angoisse, pour faire repartir le système !

_ Peut-être, répond Trancheur. On a des nouvelles de la mère, la Machine ?

_ Elle est partie acheter une robe ! précise Farfouilleur. Elle a dit qu’il fallait qu’elle pense un peu à elle, sinon la famille va la bouffer !

_ Elle a raison ! Encore une victime du patriarcat !

_ Paschic veut sa peau ! jette Étrangleur.

_ C’est pour ça qu’on est là ! fait Trancheur. Pour que ça n’arrive pas !

_ Sûr ! approuve Farfouilleur. Paschic est le type même de l’égoïste ! Il faut toujours qu’on s’occupe de lui !

_ Mais on l’ brisera !

_ Ouais, on l’brisera !

_ Vive la Machine !

_ Vive la Machine !

_ Attention, v’là Paschic qui sort de sa chambre !

_ Quelle sale tête !

_ Il tremble encore !

_ Mais où il va ?

_ Il va rejoindre la Chose, où il va écouter les bêtises de maître Sol !

_ Eh Paschic ! Tu f’rais mieux d’apprendre tes maths ou ton anglais ! Faut pouvoir s’adapter dans la vie !

_ Ouais Paschic, faut bosser !

_ Eh Paschic ! Tu veux que j’ te montre mes fesses ?

_ Ouh ! Ouh ! Hi ! Hi ! Oh ! Oh !

_ Oh ! Le cave ! J’ai jamais vu un cave pareil !

_ Eh Paschic, bonjour à c’ navet de maître Sol ! Ah ! Ah ! Hi ! Hi !

_ Ouiiii ! Bonjour à la carotte ! Ouf ! Ouf !

_ Demande-lui combien font deux et deux ! Ouaf ! Ouaf !

_ A ton retour, régime pain sec et eau !

_ Qu’est-ce que tu vas prendre !

_ Pas d’ télé c’ soir !

_ Le v’là qui s’en va tout de même !

_ Qu’est-ce qui lui trouve à la Chose ?

_ Chais pas !

_ Il est pourri c’ gosse !

_ Tous ces profs sont unanimes : il a un poil dans la main !

_ Sûr, il fait l’ désespoir d’ la Machine ! Eh, voilà qu’elle revient !

_ Allons admirer sa nouvelle robe !

_ La Classe ! Elle a raison, la Machine ! Il faut qu’elle pense à elle !

_ Si elle fait pas gaffe, Paschic va la dévorer !

_ Elle se trouve belle devant la glace ! Encore une victoire sur le patriarcat !

_ On lui dit pour Paschic ?

_ Penses-tu ! Elle va bien s’en apercevoir assez tôt !

_ Il a quitté ses devoirs, il va l’ payer !

_ Maître Sol aussi paiera ! Mort à la Chose !

_ Mort à l’inutile !

_ Vive la Machine !

_ Vive la Machine ! »

                                                                                                         51

      « Dites maître Sol, j’ai l’air un peu gaga ici, tout seul, dans la nature, non ?

_ Mais t’es pas tout seul, Paschic…

_ Non, sûr, je voulais pas vous blesser ! Mais, si on nous voyait ensemble, on dirait que j’ parle tout seul, que j’ suis schizophrène ou quelque chose comme ça !

_ Laisse dire…

_ « Laisse dire, laisse dire ! » Vous en avez de bonnes vous ! C’est qu’ils sont nombreux les Doms et qu’ils ont apparemment tous les pouvoirs ! Moi, j’ dois la fermer, point barre !

_ T’es justement là pour comprendre les choses autrement, puisque tu es autre !

_ Mais là-bas, chez les Doms, je suis un égoïste, un pou, un demeuré !

_ C’est contradictoire, tu ne penses pas ? Ou bien t’es fourbe, ou bien t’es idiot ! Mais on ne peut pas être les deux à la fois !

_ C’est consolant !

_ Regarde entre ces deux branches de sapin… Que vois-tu ?

_ Eh bien, une lumière extraordinaire ! Ce sont les feuilles de l’arbre d’en face qui sont illuminées et qui donnent cette couleur émeraude !

_ Tout juste ! La branche de sapin fait aussi contraste, puisqu’elle reste dans l’ombre ! Ses aiguilles en sont d’autant plus nettes ! Mais qu’est-ce qui est accrochée en elles ?

_ Une feuille morte… On dirait un petit théâtre, comme si la feuille morte était un personnage…

_ Voilà pourquoi les Doms disent que tu es un demeuré !

_ Mais, mais c’est un spectacle merveilleux !

_ Pour tes yeux, oui ! Pour le Dom, ça n’existe pas même pas et si tu le lui montres, il va se moquer de toi !

_ Et n’aura-t-il pas raison, maître Sol ? Calculer les forces de frottement sur un objet ou connaître la formule chimique du méthane, c’est tout de même d’une autre trempe ! Ça peut servir, tandis que mon petit théâtre…

_ Tu penses que la beauté que tu vois n’est pas utile ?

_ Pour moi si ! C’est même l’essentiel ! Je ne pourrais pas vivre sans elle, puisque l’existence des Doms me paraît absolument absurde ! Mais, c’est moi, avec ma grande gueule, si je puis dire ! Mes convictions ne font pas le poids face à celles des Doms !

_ C’est parce que tu es encore jeune et que ta compréhension commence à peine ! Mais que te dit ton petit théâtre au fond ?

_ Que le monde est d’une beauté infinie ! Qu’il est même un don ! Que je suis aimé, car j’y ai toute ma place !

_ Oui, car tu es l’enfant qui rêve, l’enfant émerveillé !

_ Je reste un enfant… mais n’est-ce pas une fuite ? C’est ce que disent les Doms !

_ Pourquoi te soucies-tu de ce que disent les Doms, alors que tu juges leur vie absurde ?

_ On m’ traumatise ! On m’ fait peur !

_ Oui, le Dom te transmet sa peur, car lui ne veut pas croire ! Il a peur du bonheur ! Comme toi, il est placé dans une chaîne de souffrances, qui marque les uns et les autres !

_ Mais pourquoi tout ça ?

_ La vie est différence, pour que chacun existe ! Et c’est bien sûr valable d’abord pour toi !

_ Ici, dans la Chose, le monde est plein de magie… mais là-bas, dans l’ Cube, c’est une autre histoire ! Et puis y a les gardiens, qui m’attendent au retour !

_ N’oublie pas qu’ils sont en toi ! A toi de les maîtriser ! Imagine que grâce à la fantaisie infinie que tu vois ici, tu puisses faire la paix avec toi-même ! Là, tu commenceras par être utile aux autres ! Comme ils ne le seront jamais pour toi d’ailleurs !

_ Vrai ?

_ Bien sûr ! Ton aventure merveilleuse sera une source d’étonnement et de paix pour les Doms !

_ Avec des biftons ?

_ Avec la paix intérieure, tu n’en auras pas besoin…

_ Bon, je transmettrai mon bonheur ! Au milieu du fatras du Cube, cela fera tout drôle !

_ Ton petit théâtre, entre les branches du sapin, c’est un message d’amour autant que d’espérance !

_ Je suis l’enfant émerveillé !

_ Car le monde est aussi d’une fantaisie infinie ! C’est là le merveilleux !

_ On fait une fine équipe tous les deux ! » 

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