Les enfants Doms (T2, 115-119)

  • Le 04/03/2023
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Domes45

 

 

 

     "Buddy, Buddy, Buddy...."

                Wall Street

 

                                115

     La vie dans RAM ne variait pas beaucoup, malgré la prise de pouvoir par les enfants Doms ! En effet, ils étaient incapables de vraiment gérer la ville et ils laissaient cela à des adultes, des ministres, tels que Yumi Tanaka ou Morny, l’ancien député de droite ! Mais surtout entre les enfants Doms et les Doms, ces hommes et ces femmes qui étaient également régis par leur domination, il n’y avait qu’une question de degré ! Il n’existait donc pas de caractéristiques tranchantes dans la rue, de signes qui auraient pu amener un changement profond ou radical ! D’ailleurs, déjà aveugles sur leurs propres influences et actions néfastes, les Doms ne repéraient pas les enfants Doms, n’en étaient même pas affectés, bien qu’ils découvrissent dans les médias leurs crimes aussi étranges que horribles ! On apprenait par exemple qu’un élève avait poignardé son professeur, mais les Doms ne voyaient pas de relations entre leur comportement et celui des enfants Doms et ils se contentaient juste d’être inquiets, quant à la dégradation de l’époque !

     Cependant, les Doms, toujours agités, toujours avides de nouveautés, avaient vu apparaître dans les commerces un robot, dont la mission devait être de rendre plus fluide les achats ! Il fallait éviter les heurts, les malentendus et on avait pensé à une sorte de médiateur créé par l’électronique et l’IA ! Jack Cariou, qui avait déjà eu affaire à la « machine », l’avait naturellement appelée le robot Dom et voici pourquoi… On choisissait ses légumes, on les examinait pour trouver les plus beaux, tout en se réjouissant de disposer d’une telle richesse, quand le robot venait se placer derrière vous ! Il pouvait avoir l’apparence d’un homme ou d’une femme et il penchait sa tête artificielle sur le côté, comme pour vous demander de vous presser !

     Il lui arrivait même d’exhaler un soupir, si jamais vous preniez le temps de faire tourner une pomme de terre entre vos doigts ! Il tapait également du pied sur le sol, ou il regardait sa montre, une grosse et fausse bien entendu, ou encore il prenait à témoin les autres clients, voulant montrer combien vous étiez désagréable et impoli ! On espérait ainsi éviter les bavardages sans fin, avec le ou la commerçante, les comportements inciviques, qui ne tenaient aucun compte du tour des autres et qui les comblaient d’impatience ! Le robot Dom vous suivait à la trace, ne vous quittait pas, essayait même de prendre vos emplettes, pour les déposer à la caisse et finalement il monopolisait toute l’attention, il n’y avait que lui qui comptait, de même que vous auriez habité, été marié avec lui !

     Votre personnalité devait se soumettre à ce « tas de ferrailles », à cet être sans âme, qui ne savait même pas pourquoi il vivait, ni sur quelle planète il était ! Construit par les Doms, il aboutissait à un Dom ! Il était seulement soulagé quand vous aviez payé et tout de suite alors, il parlait haut et fort avec la vendeuse, comme s’il attendait depuis une heure et que vous aviez été jusque-là un obstacle ! Mais tout aussi bien il vous bloquait la sortie, ne sachant visiblement pas comment vous éviter, ainsi que vous auriez été un problème et inadapté ! Tout ce qui pouvait vous humilier, vous transmettre son mépris était utilisé ! Les Doms avaient là un frère ou une sœur ! Le robot était l’exact reflet d’eux-mêmes ! Pareils à eux, il menait une guerre sourde, toute consacrée à sa domination, à sa supériorité et donc à la destruction de tout ce qui ne lui était pas soumis !

     Dans ses circuits électroniques coulait de la haine ! Son IA voulait triompher et ne supportait pas l’opposition ! Si vous étiez épanoui, heureux, il dardait sur vous ses yeux comme des braises ! Il était scandalisé de ne pas régner et il ne rêvait que de vous écraser ! Il frottait ses mains en plastique, s’il avait l’occasion de moucher quelqu’un ! On eût dit un rat joyeux ! Mais toujours, inlassablement, il pesait sur vous, vous agressait partout et tout de suite et attendre, se montrer curieux des autres et des choses, lui était absolument étranger ! Le robot Dom était une source quotidienne de désespoir et il représentait justement l’anti-progrès ! Une évolution simple, à la portée de tous, aurait été en effet de ne pas oppresser l’autre, afin d’être respecté soi-même ! On pouvait très bien améliorer la vie, en s’apaisant, en apprenant à aimer son prochain, mais le robot Dom dans ce cas eût l’air d’un monstre, d’un être à part et on l’eût vite haï !

     Il n’éveillait au contraire l’attention de personne, mais un jour Cariou en eut marre et alors que le robot Dom le méprisait, en lui donnant un coup de coude, il arracha les fils qui lui sortaient de la tête et tordit ses antennes, qui apparemment étaient juste là pour la décoration ! Le robot se mit à clignoter et à faire retentir une sirène, mais Cariou n’en eut cure et laissa plutôt aller sa colère ! Au vrai, il était fatigué de cette petitesse, de cette médiocrité constante, de cette inertie qui témoignait de celle des Doms et il finit par donner un sérieux coup de boule au robot ! Celui-ci, une main sur la joue, comme s’il pouvait avoir mal, criait aux autres clients : « Vous avez vu ? Non mais, vous avez vu ! Il a osé me toucher ! Moi ! Le nec plus ultra de l’IA ! Police ! Il faut appeler la police ! Au meurtre ! »

     Un qui avait suivi la scène avec intérêt, c’était l’Aveugle, qui on se le rappelle était un agent de Fumur et qui voyait comme un appareil photo ! Lui avait été encore surpris par cette indépendance, cette force dont avait fait preuve Cariou et il alla la rapporter à son maître !

                                                                                                      116

     « Du fait de la domination animale, écrivait Andrea Fiala, nous voulons tous sentir notre valeur, notre développement ! Cela implique que tôt ou tard nous nous servions des autres, pour éprouver notre supériorité et guider notre réussite ! Même si nous parlons au nom des pauvres, même si nous pensons notre cause juste ou nous croyons objectifs, nous avons besoin de « vaincre » l’autre, d’imposer notre avis, d’avoir raison, car c’est le sentiment de notre existence qui est en jeu ! C’est notre présence sur Terre qui en dépend !

La domination animale nous conduit donc forcément à « dévorer » le monde, puisque la soumission, l’infériorité de l’autre nous est nécessaire ! Rappelons que notre domination a d’abord été, comme il se doit, physique (défense du territoire) et qu’elle est maintenant psychique ! La guerre en Kuranie, ne change rien à cette évolution, malgré les apparences, car au contraire elle montre encore, si besoin était, combien un conflit armé, aujourd’hui plus qu’hier, est sans issue, ne résout rien et est catastrophique, sinon ruineux, pour tout le monde ! D’ailleurs, on voit bien que l’opinion est devenue une arme aussi importante que les autres et que le conflit se joue autant avec les corps que dans les consciences !

Même si la domination physique ne peut totalement disparaître, c’est la domination psychique qui prévaut à notre époque et elle utilise tous les moyens mis à sa disposition, comme les réseaux sociaux par exemple ! Il n’en demeure pas moins qu’elle reste une domination et que, si les hommes sont appelés à ne plus s’entre-tuer, ils sont devant le défi de se respecter entre eux et de ne plus chercher à asservir qui que ce soit, même avec la pensée ! Le progrès a donc un champ ouvert et infini devant lui, d’autant que la domination psychique montre déjà ses travers !

En effet, si notre équilibre ne repose plus que sur le fait d’avoir raison, quand bien même nos sentiments sont valables, on comprend que certains « s’enferment » dans leur univers, se garantissent contre toute intrusion mentale étrangère, forment comme des vases clos, ce qui est obtenu en devenant une sort de « pile » à dominer ! C’est par une domination psychique totale qu’on se rassure et qu’on échappe à la peur que crée la différence ! Ainsi l’enfant Dom agresse-t-il instamment les autres, pour obtenir leur soumission et inutile de dire combien ce comportement est épuisant et destructeur !

Mais, au fond, les enfants Doms sont des « intégristes » et ils remplacent la religion par leur égoïsme ! Mais, si leur cas est extrême, nous avons tous besoin de dominer et que l’autre reconnaisse notre valeur, ce qui ne va pas sans le blesser, le mépriser ou le détruire ! Notre domination, même psychique, empêche la paix et prolonge le chaos et ce d’autant que nous avons conquis notre liberté, que nous nous fions au savoir, puisque nous apprenons combien notre condition est difficile, fragile, avec le réchauffement, l’impasse économique, etc. ! Plus nous angoissons et plus nous sommes comme forcés de nous raccrocher à notre domination, et plus l’autre bien entendu en pâtit, et plus les divisions sont nombreuses, et plus la haine et le mépris sont monnaie courante !

Tout le monde peut constater facilement cela ! Mais, maintenant, considérons un phénomène, une exception ! Imaginons un être qui a une foi sincère, c’est-à-dire qu’il a confiance en Dieu (nous ne parlons pas ici de ces soi-disant croyants, qui veulent justement imposer leur message, car c’est de la domination, nullement de la confiance) ! Mais cet être-là, animé par une foi sincère, n’aurait plus besoin de dominer, puisqu’il pourrait se dire à chaque instant que Dieu l’aime et donc que lui-même a de la valeur ! Qu’aurait-il à chercher en plus la soumission de l’autre ? Il s’en moquerait ! Pourquoi voudrait-il avoir raison ? Qu’est-ce qui le pousserait à piétiner, blesser ou mépriser ? Il serait rassuré sur son compte tout le temps, quelles que soient les conditions ! Il pourrait perdre la foi, si le malheur l’accable ? Sans doute et alors ?

L’important est de comprendre que, sans la foi, la domination nous reste nécessaire et qu’elle nous maintient dans la nuit ! La paix est un chant de l’amour ! »

                                                                                                  117

« Eh ! L’orgueil ! Comment va le monde ?

_Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

_ Eh ! L’orgueil ! Tu ne tues pas ? Tu ne violes pas ? Tu ne détruis pas ?

_ Hélas, la guerre est une tragédie et mes ennemis sont nombreux ! Snif ! Attends, je me mouche ! Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, la guerre est une tragédie… J’en suis bien conscient, hélas ! D’ailleurs, qui mieux que moi le saurait, puisque c’est moi qui…

_ Qui tue les gens !

_ Exactement ! Et crois-moi, j’en ai gros sur la patate ! Mais, le devoir… La vie n’est pas seulement une chose agréable ! On n’y fait pas seulement ce que l’on veut ! Tu verras, quand tu seras plus grand !

_ Eh ! L’orgueil ! Tu t’ fout’rais pas d’ moi, par hasard ?

_ Mais non, pourquoi tu dis ça ? J’suis quelqu’un de sérieux, moi ! J’ai aussi ma croix à porter ! Du moins j’ose le penser ! J’suis pas comme toi, plein de prétentions ! Je tue modestement, par devoir, parce que c’est nécessaire ! C’est vraiment pas par gaieté de cœur ! Mais faut bien que quelqu’un prenne des décisions, même si elles sont lourdes !

_ Eh ! L’orgueil ! Regarde cette photo ! Que vois-tu ?

_ Ben, une personne !

_ Bingo, l’orgueil ! C’est une personne ! Une vraie personne ! C’est-à-dire un être comme toi et moi ! En chair et en os ! C’est une personne qui existe vraiment, qui est comme toi et moi !

_ Pourquoi tu me dis ça ? Je vois bien que c’est une personne ! Qu’est-ce que tu manigances ?

_ Moi, rien du tout ! Mais je sais que tu n’arrives pas à comprendre que l’autre existe vraiment ! L’autre demeure une abstraction pour toi ! Sinon tu ne le tuerais pas ! Tu ne l’écraserais pas ! Tu ferais attention ! L’autre est un autre toi-même !

_ Oui et non, car c’est peut-être un ennemi, un étranger ! Un homosexuel ou pire, un pédophile ! Et tu voudrais que je le respecte ?

_ Ou encore pire, un assassin comme toi ! Pardon, l’orgueil, j’ose te dire ce que tu es ! La pire des canailles ! Allez, l’orgueil, fais pas la tête ! On va danser sur ce monde d’accord ? Un, deux trois ! Tu chantes avec moi, alors qu’on danse ! « Tuons les gens, mentons, au chaos ! C’est pas grave ! Pillons, détruisons, marchons sur les enfants ! Le feu ! A moi l’apocalypse ! Car seul moi compte ! Moi qui suis supérieur ! Moi qui méprise ! Moi qui suis important ! Je danse sur le chaos du monde ! Car moi seul compte ! Les autres n’existent pas ! Je suis le dieu vivant ! Je suis le nec plus ultra ! Je suis l’orgueil ! A moi la mort ! » Tu danses pas l’orgueil ? T’aimes pas ton portrait ?

_ Sache que je ne répondrai pas à tes provocations ! Je suis grave ! Je salue le drapeau ! Je pense aux héros morts ! J’ai du respect pour les familles ! La réalité est dure et je fais face ! Un jour, on dira comme j’ai été à la hauteur ! J’entre dans la légende ! Mon visage austère imprime le marbre !

_ Et les enfants morts ? que tu as tués, pour continuer à les avoir au chaud ! Car c’est le prix de ton cirque ! Quand je disais que t’étais une canaille ! Pas une seule de tes grimaces ne remplacera les enfants que tu as tués ! Pas une seule de tes rides méritait la mort d’un homme ! Tu ne sais toujours pas que l’autre existe ! Tu es toujours dans ta farce ! Tu es fou, dans ton monde ! Tu es ivre, l’orgueil ! Mais tu es le résultat de notre époque ! Tu es le résultat de tous nos petits orgueils ! Tu es la domination animale éclatante, délirante, sans freins !

_ Mais qu’est-ce que tu racontes ?

_ Mais tu es celui ou celle qui poussent au cul à la boulangerie ! Seulement t’as des chars et t’as supprimé la loi ! Mais… mais tu pleures ?

_ Eh oui ! J’suis humain quoi que t’en dises ! J’ai ma sensibilité !

_ Bien sûr…

_ J’ai le droit d’craquer, moi aussi, non ?

_ Bien sûr !

_ Personne ne m’aime ! J’suis bien seul et personne ne m’aime !

_ Ben, le pouvoir, ça isole, forcément !

_ Oui, snif ! Enfin, une parole gentille, qui montre de la compréhension ! Dieu sait si je suis méconnu !

_ Tu la ramènes pourtant tous les jours ! On ne voit que toi !

_ A qui la faute ? Si tu crois que ça m’amuse tout ça ! Moi, c’ qui m’intéresse, c’est la pêche, le grand air !

_ Hitler rêvait, lui, de revenir à la peinture !

_ Tu me compares à ce monstre, salaud va !

_ Mais lui aussi était une victime ! Il avait été traumatisé par un tas de choses ! Lui aussi comprenait que l’autre existe réellement, mais il le tuait quand même ! Quand je pense aux enfants morts qui t’attendent de l’autre côté, pour demander justice !

_ Mais ils auront compris mon devoir !

_ Bien sûr ! Je peux t’assurer qu’ils ont été édifiés... et qu’ils n’en reviennent pas ! Eux avaient confiance ! Ils pensaient que les adultes les protégeaient ! Mais tu les a remis à leur place ! Une éducation éclair !

_ J’aurai ta peau, l’affreux ! J’ai déjà donné des ordres !

_ Mince, t’es en train de montrer ton vrai visage ! Celui de la haine et d’une haine sans bornes ! Où est le devoir ? Eh ! L’orgueil, comment va le monde ?

_ Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

_ Eh l’orgueil, quand respecteras-tu les autres ?

_ Peuh…

_ Eh l’orgueil, quand évolueras-tu ?

_ Plutôt crever !

_ Eh ! L’orgueil, quand feras-tu un effort ?

_ Mais… mais je suis le devoir !

_ Eh l’orgueil, comment va le monde ?

_ Mais… mais bien, tout se passe comme prévu !

_ Eh ! L’orgueil, quand penseras-tu aux autres ? Quand aimeras-tu ? Quand cesseras-tu d’être un cadavre, quand bougeras-tu ?

_ Mais… mais tout se passe comme prévu !

_ Un accroc, l’orgueil ?

_ Jamais ! J’ai… j’ai la bombe !

_ Eh ! La destruction totale, plutôt que de demander pardon et de reconnaître ton erreur !

_ Exact ! C’est mon prix !

_ On s’en doutait, l’orgueil ! L’amour de soi n’a pas de limites ! Et tu sais que l’autre existe ? »

                                                                                                     118

Si le roi Rimar était occupé avec sa guerre, en Kuranie, son épouse, la reine Sarma, avait aussi trouvé de quoi faire ! Elle avait fondé un groupe un peu spécial, uniquement composé de femmes, qui étaient numériques ! Elles avaient toutes une tête de poupée, botoxée, avec des lèvres particulièrement proéminentes, ce qui donnait l’impression que les visages avaient été couturés ! Mais la chirurgie esthétique ne s’était pas arrêtée là et avait rendu les attributs féminins éminemment agressifs ! Les seins pointaient tels des canons et paraissaient menaçants, tandis que les fesses ressortaient et là encore, elles semblaient s’imposer plutôt que d’inviter à la découverte !

La domination féminine s’était emparée du corps, non pour séduire davantage, mais au contraire pour « dompter » le désir masculin, en l’impressionnant, en lui enlevant toute initiative, toute force, comme s’il devait suivre un parcours fléché, avec toujours le risque qu’il abîmât une « œuvre d’art » ! La femme numérique, ou la Numérique, se cachait derrière une idée de la perfection, n’était plus vulnérable à cause de ses défauts, ne se livrait plus, s’imaginait faire partie d’une élite et méprisait le mâle, bien qu’il fût nécessaire, ne serait-ce que pour les mondanités ! C’est que la Numérique se vouait un culte, car elle n’était plus seulement elle-même, mais elle était encore au service d’une création esthétique, d’un idéal, ainsi qu’une prêtresse adorait son dieu !

L’homme couchait avec deux personnes, avec la femme d’origine et les apports de la chirurgie ! Mais surtout les Numériques étaient en colère ! Elles étaient outrées, scandalisées par ce qu’elles appelaient le patriarcat ! Elles avaient l’impression de se réveiller d’un cauchemar : comment l’homme avait-il pu asservir la femme de cette façon et depuis si longtemps ? Comment la femme avait-elle pu se laisser faire ? Les Numériques ne se demandaient pas d’où venait le patriarcat, quelle était l’origine de la domination masculine et à quoi elle avait pu servir… Elles ne voyaient pas la construction des nations, ni la défense du territoire, mais elles étaient juste envahies par la haine, d’autant que les féminicides continuaient et étaient même de plus en plus nombreux !

Certaines hommes en effet ne trouvaient leur équilibre qu’en dominant leurs compagnes et quand celles-ci, avec la conscience de leur époque, voulaient reprendre leur liberté, quitter une relation qui les humiliait, les détruisait, elles provoquaient une panique, une violence souvent fatale chez ceux qui se croyaient les maîtres ! Face à un tel chaos, à une telle horreur, les Numériques, la reine Sarma en tête, avaient décidé de tenir le rôle de justicières et de nettoyeuses ! Elles allaient purger le monde de ces mâles de « l’ancien régime », celui de la domination masculine et par leur virulence, leur intransigeance, elles faisaient preuve d’un « jacobinisme » féminin !

Elles se réunissaient d’ailleurs en petit comité, pour examiner à la loupe tel comportement masculin ! Elles jugeaient des hommes, d’après l’actualité surtout et le nombre de plaintes qui étaient portées contre eux ! Puis venaient le verdict et le châtiment ! Il fallait voir ces jeunes femmes, qui n’étaient plus totalement humaines, en train de condamner avec un accoutrement provoquant et dominateur, puisqu’elles étaient habillées de tenues noires et moulantes, jusqu’à ce que leurs formes perdissent tout attrait sexuel à force d’être menaçantes !

Les Numériques réglaient leurs comptes la nuit, ce qui leur permettait de se déplacer furtivement ! C’étaient de véritables amazones de l’épouvante ! Grâce à une souplesse incroyable, elles entraient dans les appartements par les moyens les plus divers et elles tenaient bientôt à leur merci le propriétaire, un célibataire déjà mûr, bedonnant, qui se laissait apparemment aller, qui ne sentait pas bon et qui en plus avait injurié son ancienne femme dans la rue ! On était là devant le type même du patriarcat, celui qui méprisait les femmes et qui se croyait tout permis à leur égard !

Le mufle ne se révoltait pas : il avait bien trop peur ! Il était déjà en face de visages qui le plongeaient dans la stupéfaction ! Il n’en finissait pas d’essayer de revoir la femme sous la créature, mais encore tout autour le fixaient les Followers qui accompagnaient les Numériques et leur regard aveugle était terrifiant ! L’homme écoutait comme dans un songe les accusations dont il était l’objet et qui le montraient irrespectueux, alcoolique, dangereux ! La sentence de mort n’éveillait aucun écho dans son esprit, mais il continuait à regarder les Numériques, qui suscitaient en lui un désir trouble ! Mais cette apathie était considérée par les justicières comme un aveu supplémentaire de veulerie, de médiocrité, ce qui ajoutait encore à leur haine et elles ordonnaient sans plus tarder la curée !

Ce soir-là, les Followers se surpassèrent et c’est avec une frénésie folle qu’ils se mirent à dévorer leur victime ! Chacun déchirait un morceau, mais les cris firent sortir une autre femme de sa chambre ! Elle était vieille et elle se mit à hurler elle aussi : « Mais qu’est-ce que vous faites à mon pauvre garçon ?

_ C’est votre fils, madame ? demanda la reine Sarma. Mais c’est aussi un monstre et un danger, pour nous autres femmes ! Nous ne faisons que rendre justice !

_ Mais… mais il m’aidait pour mon cancer ! C’était mon seul soutien ! Rendez-moi mon p’tit, par pitié ! »

                                                                                                  119

Peur et Vérité marchaient ensemble… Peur dit : « Et comment je vais faire, moi ? Non, parce que j’ai ça et encore ça à payer ! Je m’en sors pas ! C’est bien simple, l’État me prend tout ! Tu vas voir ! J’ m’en vais manifester, moi !

_ Bah, ils t’auront pas vivante de toute façon !

_ Tu sais, y a des moments où je me demande qui tu es ! si t’es pas un peu folle, tellement tu apparaît cynique ou égoïste ! On dirait que tu te moques de l’inquiétude des gens !

_ C’est pas ça… Je vais t’expliquer…

_ Et la guerre en Kuranie ? C’est bien beau de se montrer solidaire, mais on n’a pas les moyens de fournir des armes ! Et puis, c’est nous qui subissons les sanctions ! T’as pas vu ma facture énergétique ! Elle a fait un bond ! Mais c’est pas notre guerre !

_ C’est aussi notre guerre parce que…

_ Et la sécheresse ? C’est bien simple, y a plus d’eau et l’été arrive ! Comment on va faire ?

_ Effectivement, c’est grave, mais la solution…

_ Et la délinquance et la drogue ? La violence est partout ! On n’arrête plus les délinquants ! J’suis pas raciste, mais faut bien reconnaître que les étrangers sont souvent coupables !

_ C’est vrai, mais le problème commence déjà…

_ Et la pollution ? Hein ? Moi, j’ai dû arrêter le compost à cause des rats, figure-toi ! C’est bien beau le tri des déchets, mais si ça se solde par une invasion de rats ! Tu les as vus, ils sont dégoûtants ! Et puis, ils portent des maladies !

_ Au sujet des rats…

_ J’ai trouvé une superbe confiture dernièrement… J’ai pu voir comment ils la fabriquent… Ils la font lentement cuire dans des chaudrons…

_ Sais-tu comment la confiture prend sa texture épaisse...

_ Par la pectine, je crois…

_ Non, c’est le sucre qui se caramélise ! On chauffe une confiture à 105°, sur le thermomètre à sucre !

_ Et donc, je les ai vus cuire la confiture dans des chaudrons… Je connais bien tout ça ! Tout de même, je m’ennuie bien ! Au magasin, je ne croise que des tarés !

_ Ton mépris entraîne certaines choses…

_ Je regarde les gens de haut, tu peux me croire ! Non mais, pour qui se prennent-ils ?

_ Tu ne fais que rendre coup pour coup…

_ Tu sais ce que j’aimerais, c’est de ne plus avoir peur ! De trouver un véritable sens à ma vie ! Là oui, je pense que je serais heureuse !

_ Je peux t’aider pour ça…

_ Tiens, voilà madame Maupreux ! Bonjour, madame Maupreux, vous allez bien ? Comment ? On a essayé de vous escroquer sur le Net ? Que voulez-vous, madame Maupreux, ils sont partout ! Au revoir, madame Maupreux ! Tu disais, Vérité ?

_ Rien, je ne disais rien !

_ Tu sais, je te trouve un peu tristounette en ce moment ! J’ai l’impression que tu te renfermes, non ? Va falloir quand même que tu te boostes un peu !

_ Hon, hon…

_ Ah oui ! Ne plus avoir peur, quel rêve ! Est-ce que tu sais que ce thé vient de Chine ? Il a séché au feu de bois… Mais tu t’en moques, j’parie ! T’as toujours été dans ton monde ! Je me demande si tu te sens pas un peu supérieure…, or nous sommes tous pareils ! Mais peut-être l’ignores-tu ?

_ Tiens, il va pleuvoir…

_ Et tu détournes la conversation en plus ! Y a quelque chose de pénible chez toi, tu sais ?

_ Ah bon ?

_ Ouais… Allez, j’ose te le dire ! Dès qu’on ne s’intéresse plus à toi, tu n’écoutes plus personne ! Pas vrai ? Je vais même aller plus loin, car après faut pas que tu t’étonnes de ton malheur ! Mais tu veux le secret ? Etre attentif aux autres ! C’est la seule solution ! Quand tu penseras enfin un peu moins à toi-même, tu trouveras tes problèmes bien légers, voire insignifiants ! La pêche, quoi !

_ Merci du conseil !

_ Pas d’ quoi ! Tu sais que Roger va faire des examens ! Tu vois un peu qu’il ait un cancer ! Qu’est-ce que je vais faire, moi ?"

 
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