Sur Baudelaire

Baudelaire

 

 

 

 

    Je voudrais vous parler de Baudelaire, pour vous montrer comment la science et la psychologie notamment transforment, travestissent la réalité, au nom de leurs idéaux. Car l'auteur des Fleurs du mal pose un problème à tous ceux qui croient que la société est juste, ou qu'elle le deviendra, grâce au développement de la raison; autrement dit grâce au progrès scientifique. En effet, cette "foi" permet évidemment "d'asseoir" le rôle des psychologues, mais plus obscurément elle leur donne surtout un équilibre, car leur égoïsme se sert bien entendu d'abord de la validité de leurs théories!

    C'est elle qui constitue le tentacule de leur tyrannie et il n'est donc pas bon de lui faire obstacle... Or, c'est justement l'effet que produit Baudelaire, du moins dans leur imagination... ou devrais-je dire, dans leur inconscient? Mais qu'est-ce qu'a donc le poète de si embêtant? Eh! mais c'est qu'on ne peut pas nier son intelligence! Qu'on en juge juste par cet exemple! En 1857, dans une préface à Edgar Poe, Baudelaire écrit: "Les Américains rêvent de tuer le Diable à coups de technologies!"

    Ceci a été dit plus d'un siècle avant "l'axe du mal" cher aux Républicains, qui rêvent de nettoyer la planète, avec la lessive de leur superbe armement! Pas mal pour un scribouillard de l'ancien monde! Baudelaire prophète donc, visionnaire et disons-le, génial! Et pourtant il ne réussit pas! Il ne s'impose pas, il ne gagne même pas sa vie dans une société où chacun a sa chance, du moment qu'il travaille! Car comme dit l'adage: "Quand on veut, on peut!" (et aussi "Noël au balcon et Pâques aux tisons"...)

    C'est un comble! Il doit y avoir un vice quelque part! Déjà Sartre avait mené l'enquête! Il s'est "fendu" d'un livre pour la relater... Comprenez, l'Existentialisme, c'est la responsabilité de l'individu; il a son sort entre les mains... Alors, les fainéants, les mous dehors! Ils n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes, s'ils sont malheureux!

    Dans son livre sur Baudelaire, Sartre dit de drôles de choses... Il montre aux mânes du poète l'exemple de Gide, qui a su s'affranchir de la morale étriquée de sa famille, pour devenir le pédophile épanoui que chacun connaît! J'exagère? Mais même dans les dernières pages de son journal, Gide vante l'attrait sexuel que suscitent les enfants et qui est si bon que tout le monde y cèderait, n'étaient ces stupides lois!

    Sacré Gide! Il a fait plus de mal à la littérature que Hugo, dont il critiquait le style ampoulé! Après Gide, tous ceux qui se piquent de littérature s'y mettent; c'est la préciosité au service de la plume! Au revoir l'écrémage de la nécessité! Et bonjour à cette immense cohorte d'écrivains, qui assiège les éditeurs (qui ne méritent pas mieux d'ailleurs...)!

    Cependant, Sartre, qui n'aimait pas la psychanalyse, a quand même jeté un morceau de viande aux lions! "Baudelaire inadapté par manque de courage", voilà son diagnostique qui va être récupéré et affiné même par les psychologues, car il va devenir: "Baudelaire a eu une relation fusionnelle avec sa mère!" C'est cela qui va expliquer l'échec, l'incapacité à se mettre debout, pour regarder le monde en face! (car les psychologues sont braves, rappelons-le...)

    Ainsi le "cas" Baudelaire est réglé, et la psychologie va pouvoir continuer à rêver... Mais est-ce la vérité? Là-bas, dans le cimetière, il y a quelqu'un qui gratte..., pour refaire surface..., qui réclame justice! Considérons donc les faits, la chronologie... et on va voir que les détracteurs du mort n'ont même pas pris cette peine!

    Baudelaire naît le 9 avril 1821, à Paris. Six ans plus tard, en 1827, son père meurt, à l'âge de soixante-sept ans! C'est un fonctionnaire paisible, sans doute faible et qui est peintre du dimanche... Un rêveur! Un quasi raté, pour sa femme, qui n'a que trente-trois ans et qui a dû bien s'impatienter de cette mauvaise première union!

    C'est pourquoi elle se remarie en... 1828! soit juste un an après le décès du père de Charles! Cela correspond sûrement à un délai imposé par la bienséance..., le fameux délai de veuvage! Donc, le nouveau mari, le commandant Aupick, devait fréquenter la maison depuis... , hum, mettons au moins six mois! Cela paraît suffisant pour se rendre compte qu'on est au diapason, qu'on veut les mêmes choses et qu'il faut préparer la cérémonie; quasiment montre en main!

    Tiens? S'il y avait bien une fusion entre la mère et le fils, il serait juste de s'attendre à une relation privilégiée entre eux! Ce serait la moindre des choses! Il eût fallu que le fils tînt le rôle de l'homme au logis, ne serait-ce que quelques jours! Un isolement, une intimité feutrée, des habitudes et des attentions particulières auraient été nécessaires, et surtout pas qu'un militaire entre par la fenêtre!

    Le terreau tiède et tendre, qui aurait permis la théorie des psychologues, n'a donc jamais existé! Au contraire, c'est la baguette de la discipline qui vient chercher Baudelaire encore enfant! C'est le réveil viril, avec la tête dans les glaçons, quand tout le monde court derrière au rythme du clairon!

   Le nouveau couple Aupick, c'est l'équipe gagnante! C'est le nouvel attelage de la diligence Ambitieuse! C'est la meilleure chance de la Wells Fargo! ça va ronfler!

    Madame trépignait dans son box et là voilà à même de créer un pur-sang! Le commandant Aupick, avec son nouveau moteur, va rapidement monter en grade: il est bientôt colonel, puis général, avant de devenir ambassadeur! Il est mis sur orbite!

    Le couple représentera la France à Istanbul, sous les lustres et en tenue de bal, pendant que Charles vivra à Paris dans le dénuement! Mais n'anticipons pas! Sachons seulement que la maman est une bourgeoise affamée de réussite sociale... et que son fils n'a jamais été sa préoccupation première! Ce sont même deux êtres qui n'arriveront pas à se rencontrer...

    Evidemment, entre le militaire et le poète, ça coince! ça fait des étincelles! C'est le sanglier et l'aigle qui sont mis dans la même cage! C'est l'incompréhension! C'est le fer et l'eau! C'est le mur et le vent! "Faut m'débarrasser du rej'ton! sinon y va m'rendre dingue!" soupire l'officier, et Charles est mis en pension, où il se révèlera un élève médiocre... Eh! C'est qu'c'est déjà un enfant à problèmes, comme on dit! En tout cas, il n'a déjà plus d'maison!

    Les années passent... Je ne vais pas tout raconter... On met tout de même Baudelaire sur un bateau, pour lui apprendre la vie des colonies et le métier de négociant... Il n'arrivera jamais à destination... La création littéraire est en lui depuis longtemps!

    Il fait demi-tour à mi-chemin... ("Il a quitté le bord... et il s'est mis à courir sur les flots, tel un marsouin qui aurait eu des jambes!" raconte-t-on encore dans quelques tavernes.)

    Mais la bête revient! Le cauchemar réapparaît! La peste est de nouveau dans les murs! Le colonel transpire... Son boulet rôde, insaisissable, capricieux comme une puce; d'autant qu'il est majeur, l'affreux, et qu' il a droit à une part de l'héritage de son père!

    Ici, ouvrons une parenthèse... Le jeune artiste a des goûts dispendieux... Il ne connaît pas le prix du pain, ni les escrocs! A cet âge, on croit que le talent est tout et peut tout! On ne comprend pas encore le monde! On vit quoi! On fait des dettes! On croit qu'on sait compter..., qu'il y a de la marge! Et puis soudain, c'est le gouffre! l'angoisse! Le ventre est passé au fer à souder! Le cœur cavale! On balbutie, on s'étonne, on a peur, car les chiffres sont là! Ce sont des messieurs immobiles, qui vous regardent sévèrement!

    Et ils posent une main de fer... et glacée sur l'épaule du poète! "Il a mangé l'héritage!" exulte ou crie d'indignation le colonel! On ne sait trop s'il pleure ou se réjouit! La mère, elle, est bien plus énergique: son fils est mis sous tutelle, judiciairement, officiellement! Au pain sec et à l'eau! Ambiance château d'If pour l'oiseau! Bruits de clés et ombre... L'être de verre est en mille morceaux...

    Icare!

    Le doute suinte dans le cerveau de Baudelaire... L'effroi y fait son nid... A cette époque on parlait de spleen, c'est tellement joli! Aujourd'hui, on dit "dépression"! C'est p't-être parce que la météo a évolué!

    N'en déplaise aux redresseurs de torts, Baudelaire essaye tout pour devenir indépendant! Il devient journaliste, critique, traducteur, car la poésie, c'est pas rentable... Il faudrait déjà que les gens sachent s'il fait jour ou nuit!

   Baudelaire dans le monde du travail! Belle tentative! Mais les portes se ferment: on n'aime pas c'type! On sait pas c'qu'y pense! Y n'aime personne , on dirait! Y joue pas le jeu! C'est une planche pourrie! On est quand même meilleur que les autres..., alors pourquoi c't' énergumène ne le voit pas!

    Seul et sans coterie, Charles tombe miraculeusement sur un exemplaire de la revue Psychologie! Cet anachronisme va le sauver! Il doit se mettre en valeur, oser, à l'américaine quoi!  Il frappe fort: il se présente à l'Académie!

   Il cire les pompes des cadavres qui s'y trouvent... Ils écoutent des limaces, religieusement! Il se dégoûte, il se hait, mais bon sang! fallait tenter, sinon Sartre... et les autres vont lui tomber d'sus!

    Son ventre lui fait mal... Des créances apparaissent encore! Y a le robinet qui fuit! Baudelaire se guérit avec de l'éther! Il le boit quand même pas! Puis, y a des conférences en Belgique... Encore un plan! Une sortie! On se remet en route, même branlant..., même vacillant, même malade; sinon on va lui dire qu'il était fusionnel avec sa maman!

    Dans une église, le bon dieu le pousse dans le dos, pour une fois qu'il était à portée! Il s'écroule un peu plus bas; le coup de pied du bon dieu est bien connu... Aphasique! Coincé, paralysé! "Crénom, il faut que j'me relève, sinon Sartre et les psychologues, y vont pas me louper!"

    "Tiens, voilà la veuve Aupick! C'est ma mère, c'est écrit quelque part, mais je sais plus où... Elle s'ennuyait sans doute... Bon Dieu, comme je la hais! J'ai jamais pu le lui dire, car j'avais peur qu'elle ne me donne plus d'argent! J'ai retenu tout mon dégoût qui est immense, incommensurable, plus vaste que l'espace! Qui me consolera? C'est fini!"

    "Tiens, il est mort... Pt'-être qu'au fond il avait du talent... Y a quelques connaissances à lui qui sont venues... Eh! vous autres! Vous saviez si mon fils avait du talent ou non?"

 

    Baudelaire s'expliquant avec sa mère, c'est un expulsé qui parle avec les bulldozers!  C'est un crapaud écrasé qui se plaint de l'autoroute! C'est une fleur sous la vache qui rumine!

    Pauvres lettres de Baudelaire à sa mère! "J't'assure, Man, tu m'as fait mal! Bien sûr, tu l'as pas fait exprès, mais..."

    _ Qu'est-ce qu'il écrit, l'autre affreux?

    _ Y dit que j'l'ai blessé!

    _ Ben voyons! Il a déjà oublié c'que tu lui as refilé le mois dernier!

    _ Tout de même, la bonne aurait pu nettoyer ces taches!

    _ Elle s'en fout! Elle est comme ton fils! Tout doit leur tomber dans le bec à ces gens-là!

    _ Eh dis, le préfet s'ra là ce soir!

    _ Mais oui, c'est pourquoi il faut qu'tu t'prépares!"

    Dans sa chambre humide et obscure, Baudelaire médite; il réfléchit beaucoup, il voudrait comprendre, être meilleur, moins souffrir; il pense que sa dernière lettre va faire avancer les choses...; il espère encore qu'on peut changer le monde, s'expliquer, obtenir justice... Il ignore que Sartre et les psychologues sont derrière la tenture et qu'ils se moquent de ses enfantillages... Car eux, c'est des durs! des hypocrites de première surtout! qui ne savent même pas que quand on dit bonjour à un dépressif, il répond merci!

    Mais que nous sommes pauvres et sans pitié!

 

    Epitaphes:

    Nerval, instable

    Van Gogh, alcoolique

    Cézanne, acariâtre

    Rimbaud, déserteur

    Saint-Exupéry, immature

    Etc. (N'oubliez pas le guide, merci.)

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