LES ENFANTS DOMS (Livre 1)

 

    

                                                  Luc Gérard

               LES ENFANTS DOMS

                                            Première partie

                                                      RAM

                 

                                                                       I

    RAM! L'une des dernières villes à accueillir l'humanité! On s'y est pressé devant la montée des eaux! C'est une cité gigantesque, sous le ciel orageux en permanence! Toutes les nations y sont représentées! toutes les couleurs, tous les langages, toutes les coutumes! Entre les tours, une circulation effrénée! des voitures, des scoots volants! des accidents, des véhicules qui tombent, sur des piétons effrayés, avant les sirènes hurlantes des secours!

    RAM, une île! entourée d'un océan de déchets mouvants! un océan noirâtre et puant, où seraient nés des monstres, comme dans les légendes! Des éclairs toujours! Des éclaircies parfois! Une pluie boueuse qui salit tout! Une tension permanente! Une haine sourde! La vie pourtant! avec ses appétits, ses devoirs, ses buts cachés, ses espérances, sa folie et ses suicides! Certains sont retrouvés dans la houle molle!

    RAM a trois niveaux! Il y a ce qu'on ne voit pas, sous terre! C'est là qu'on prépare la nourriture de RAM! C'est sa ferme! On y fait pousser des plantes, des légumes dans une lumière aveuglante! Il n'y a plus de racines, seulement des biologistes, portant des combinaisons et des lunettes sombres! On y pratique encore l'élevage, avec des animaux massés, inquiets!

    On y tue des bêtes, à l'abri des regards! Ceux qui travaillent là n'ont pas eu le choix, mais ils forment une confrérie, un monde particulier! C'est ce qui les fait tenir et c'est leur domaine! Malheur à celui qui s'égare ici, surtout il a un air méprisant! On ne le revoit jamais! A côté, on trouve des laboratoires secrets, où on fabrique de la viande et toutes sortes de produits chimiquement! On essaie tout, on manipule la vie dans tous les sens, on fait naître de la matière, des substances, qu'on modèle comme dans un rêve infini!

    Au-dessus est le deuxième niveau, le plus populaire! C'est la foule grouillante! Ce sont les commerces, les magasins, avec leurs étals ou leurs vitrines alléchantes! C'est là qu'on achète à manger, de quoi s'habiller, équiper ou orner son intérieur! Des riches s'y montrent, avec leurs emplettes, affichant leurs rires et leur insouciance, avant de s'envoler vers leurs appartements dorés! Car, même en ces temps catastrophiques, la "farce" de la société continue! Il s'agit encore de montrer son rang, sa fortune, sa réussite, sa supériorité!

    D'ailleurs, les mendiants sont là! miséreux, éteints, amers! Certains sont dignes, fiers, muets et semblent ne rien demander! D'autres, au contraire, tendent la main, insistent, ont un regard lourd de reproches, si on ne donne pas! Entre ces deux pôles, les nantis et les pauvres, le plus grand nombre, la majorité! Apparemment, une déambulation normale! Une vie réglée par le travail! Des attitudes reconnues de tous! Une cohérence pacifique! Mais en réalité des crispations, des mépris, un rapports de force constant! des pièges tendus, des silences humiliants, des connivences bruyantes! C'est que RAM épuise, vide! La ville refuge étouffe, écrase en toute impunité, sans se l'avouer!

    Au troisième niveau, le pouvoir! Une immense tour domine la ville entière! Sa paroi est lisse, opaque, ne renvoie que l'image du monde extérieur! Les premiers étages sont pour l'administration de RAM, mais plus haut?  On raconte d'étranges histoires sur le pouvoir de la tour! comme on invente à loisir sur ce qu'on ne connaît pas et qui intrigue! Mais on dit que le dernier étage permet de voir toute l'étendue de la ville, jusqu'à la mer, comme si on pouvait y surveiller chacun!

    On murmure encore que le pouvoir est entre les mains de créatures repoussantes, des êtres humains qui auraient perdu leur corps, n'en ayant plus besoin, à force d'immobilité! Les créatures ne seraient plus que des sortes de cerveau! Le mystère demeure... et crée la crainte, prisée par l'autorité! En tout cas, la ville fonctionne, il y a de l'ordre, quoique deux RAM coexistent! La nuit, la ville est autre, un véritable coupe-gorge! C'est l'heure des loups!

    Les bandes sortent de leur repaire, se répandent, pour se mesurer, s'affronter, conquérir des territoires, au service de la drogue et de la prostitution! On montre ses muscles, on joue les terreurs! On boit, on s'énerve, on menace, on "plante", on se venge, on tue, on tire! Des meutes parcourent la ville, repoussent la police, incendient des voitures! Les bilans de la nuit sont terribles! Il y a des cadavres abandonnés, à moitié brûlés! La violence s'arrête avec le jour, le service de nettoyage effaçant ses traces!

    Mais RAM s'agite tout le temps, à l'unisson des tempêtes qui s'abat sur ses murs! On ne peut sortir de la ville! Ailleurs, s'il n'y a pas la mer empoisonnée, ce sont des déserts brûlants! Il faut survivre, résister dans RAM! Il faut savoir jouir de son ciel fuyant! C'est une question de patience! La moindre feuille y est un diamant, un regret, un bonheur perdu! la moindre éclaircie la baguette de quelque fée!

                                                                        II

    "Dis, grand-père, raconte-nous une histoire!

    _ Oh oui, grand-père, raconte-nous une histoire!

    _ Mais vous n'avez pas école aujourd'hui?

    _ Oh non! C'est les vacances!"

    On était dans un de ces écrins si rares dans RAM! un petit oasis, que cultivait un vieux monsieur! Il y avait là quelques rosiers, auxquels le vieil homme était particulièrement attaché et qu'il entretenait avec attention, quand il ne se plaisait pas à s'asseoir sur une pierre, comme maintenant, pour amuser ses deux petits enfants, un garçon et une fille!

    "Alors, grand-père, elle vient cette histoire! dit le petit garçon.

    _ Te voilà bien impatient! répondit le grand-père. Les histoires, il faut les trouver, il faut y réfléchir!

    _ Oh! Mais toi, tu en as toujours plein! fit la petite fille.

    _ Ah bon? Tu es sûre que ne tu ne trompes pas de grand-père?

    _ Hi! Hi! Mais non, y a ta moustache qui pique!

    _ Bon, bon, je vais vous raconter l'histoire de la Lumière!

    _ Ah!

    _ Chic!

    _ Eh bien, la Lumière s'ennuyait dans le noir et elle se dit: "Je vais voyager et partout où j'irai, j'apporterai de la lumière, de la chaleur et je rendrai les petits enfants heureux!"

    _ Oh!

    _ Elle fit sa valise et se mit en route! Mais la nuit était partout et on n'y voyait rien! Il manquait un éclairage et la Lumière créa alors les étoiles, comme ici il y a des lampadaires!

    _ C'est ce qu'il fallait faire!

    _ Oui, mais la Lumière trouva encore qu'il n'y avait personne et que c'était un peu triste! Elle se rendit sur une planète et commença par chauffer la mer!

    _ Hi! Hi!

    _ Oui et dans la mer de petites choses apparurent, qui bougeaient, comme si on les avait réveillées!

    _ Des cellules! Ou plutôt des molécules! affirma le petit garçon.

    _ Mais je vois que j'ai affaire à un connaisseur! répondit le grand-père. Les petites choses étaient déjà indépendantes et il fallait les laisser faire! La Lumière, qui avait tout son temps, se contenta de rester là et de regarder!

    _ D'abord, il y a eu des algues, non? interrogea le petit garçon.

    _ Et puis des monstres! s'écria la petite fille.

    _ Eh oui! dit le grand-père. Des fois la vie était trop grosse, trop grande ou trop méchante! Et la Lumière disait: "Mais y vont finir par m' bouffer aussi!'

    _ Hi! Hi!

    _ A côté pourtant, il y avait des fleurs magnifiques et la Lumière les caressait, pour les rendre encore plus belles! comme elle jouait aussi avec l'eau, en lui donnant plein de petites perles! Et finalement les animaux étaient heureux, car ils étaient chauffés et avaient à manger! Et puis un jour, l'homme fit son apparition! Les êtres humains étaient là et eux aussi, ils découvraient la vie!

    _ Ils étaient pleins de poils et avaient des peaux de bêtes!

    _ C'est vrai! Mais maintenant la Lumière voyageait en eux et leur donnait des idées! Ils pensaient et souriaient! C'était la Lumière qui venait sur leur visage!

    _ Oh!

    _ Voilà une belle histoire, grand-père!

    _ Oui et maintenant vous vous rappellerez! A chaque fois que vous souriez, vous dites à la Lumière: "Continue ton voyage! Continue à faire de jolies choses et à rendre heureux les enfants!" Hein? Vous n'oublierez pas?

    _ Non, grand-père! C'est promis!

    _ Bien, y a maintenant votre maman qui vous appelle! A plus tard, les enfants!

    _ Au revoir, grand-père!"

    Le grand-père regarda affectueusement ses petits enfants s'en aller, puis lentement son visage se figea. Il savait que des hommes et des femmes pouvaient arrêter le voyage de la Lumière! Ils avaient ce pouvoir! Ils l'enfermaient et ne voulaient plus la reconnaître! C'était le drame de la haine et de la destruction! C'était le triomphe du chaos et de la mort!

                                                                    III

    Niels Olsen, d'origine norvégienne, était un poissonnier de RAM, car il y avait encore quelques pêcheurs! Ceux-ci se frayaient un passage parmi les détritus, qui paradoxalement atténuaient l'effet des tempêtes, et ils arrivaient à trouver des zones moins encombrées, d'où ils ne ramenaient plus malheureusement qu'une seule espèce!

    C'était une sorte de poulpe mutant et dégoûtant, qui avait envahi les fonds! Sa chair gélatineuse et violette était acide et Olsen devait la préparer longuement, avant qu'elle ne perdît toute nocivité! Il avait de donc de rudes journées et maintenant il rentrait chez lui! Après le transport en commun, il marchait d'un air las quand il entendit: "RAM!"

    C'était un petit cri sec, comme un craquement! C'était d'ailleurs peut-être cela! Avec le vent qu'il y avait et la pluie qui à présent tombait, quelque chose derrière lui avait dû céder, mais le son se répéta plus près de lui, entre des poubelles semblait-il! Soudain, Olsen se figea, car il voyait une petite créature noirâtre... On eût dit un enfant sale et difforme! Elle leva une tête apparemment aveugle vers Olsen et prononça: "RAM", en découvrant ses dents jaunes!

    Le Norvégien était une force de la nature, mais il ne put rien faire contre l'horreur qui le gagna! Il traversa la rue et se mit à courir, mais il se rendait compte que la créature n'était plus seule: il y en avait d'autres qui se faufilaient sur le côté! Elles apparaissaient furtivement et étaient douées d'une agilité extrême! Dans sa peur, Olsen s'était perdu et il se retrouva dans un terrain vague, qu'il ne connaissait pas!

    Il glissa sur une butte boueuse et il fut mordu au pied! La douleur le fit grimacer, mais il parvint à chasser la créature à coups de pieds! Il se redressa, aperçut la porte d'un bâtiment et fonça vers elle! Derrière, le cri de RAM se multiplia comme un ralliement!

    Par chance, la porte n'était pas fermée à clé et Olsen entra dans le bâtiment! Il bloqua aussitôt la poignée, avec un court madrier qui se trouvait là! Ce fut un peu de répit et le Norvégien s'épongea le front! L'endroit paraissait désert et on n'entendait plus que la pluie tambouriner sur le toit!

    Pourtant, là-bas, au centre de l'édifice, il y avait une forme blanchâtre, troublante! Olsen s'approcha et son angoisse ne faisait que croître, car il suspectait quelque chose de terrible! C'était un adolescent, au corps d'albâtre! Il était nu et allongé sur une sorte d'autel, il mangeait mollement du raisin!

    Du raisin! Le Norvégien n'en avait vu que dans les livres! L'adolescent jeta sa grappe, d'un geste négligent, puis se mit debout! Il fit face à Olsen, qui recula bien qu'il fût de loin le plus fort! Le poissonnier allait de nouveau s'enfuir, mais, quand il se retourna, il fut cloué sur place! Toutes les créatures, qui le poursuivaient, étaient là... et il y en avait des centaines! Elles étaient muettes, immobiles, comme si elles attendaient des ordres!

    Olsen revint alors à l'adolescent, puis lentement il s'affaissa! Il tomba à genoux et demanda pitié à l'adolescent! Il pleurait, ce qui fit rire le jeune homme! "Oui, tu es mon esclave! s'écria celui-ci! Alors rampe! Rampe l'esclave!" Olsen fit ce qu'on lui demandait! Il se tortillait sur le béton, devant celui qu'il appelait maître! Mais l'adolescent, avec une moue de mépris, le repoussa du bout du pied vers la masse noirâtre des créatures!

    Elles n'attendaient que ce signal et elles se jetèrent sur Olsen, pour le dévorer, en criant: "RAM! RAM!"

                                                                       IV

    Jack Cariou se réveilla déboussolé: il avait encore mal dormi! Cela lui arrivait désormais presque chaque nuit! L'inquiétude le minait, mais RAM ne faisait rien pour arranger les choses! Il régnait dans la ville une tension constante, qui s'exprimait même par le bourdonnement des bâtiments!

    Cariou avait la sensation de n'être nullement reposé, mais il regarda sa montre et il devait se lever! Il habitait dans une seule pièce, si on ne comptait pas la cuisine et la salle de bains, et il recevait peu de lumière, comme la plupart des logements de RAM! Mais par ailleurs, ici, il n'y avait pas de tables conviviales, de divans moelleux pour accueillir le visiteur, ni de bibelots qui auraient suscité sa curiosité, voire son envie!

    Cariou ne disposait que d'une seule chaise et menait une vie solitaire! Seul un écran témoignait de sa relation au monde, car Cariou ne faisait pas vraiment partie de la vie de RAM! Il ne s'y retrouvait pas! Les joies, les préoccupations des autres lui demeuraient étrangères!

    Il sortit et immédiatement il fut saisi par le vacarme du trafic! Des véhicules décollaient, atterrissaient, fonçaient! Il y en avait de toutes sortes! Beaucoup étaient taillés et brillaient tels des diamants! La richesse s'affichait! Plus c'était gros et plus on en imposait! Des scoots effectuaient des acrobaties dans le ciel! Des surfers même rasaient Cariou!

    De temps en temps, une musique épouvantable couvrait le tout, mais le plus souvent c'était les sirènes d'ambulances qui déchiraient l'air! Elles représentaient les cris d'angoisse de RAM! Car la peur enlevait l'attention et on finissait dans un building! Cariou tombait subitement sur des gens perdus, à côté de leur véhicule accidenté! Pour eux, la vie ne serait plus la même!

    Cariou aimait marcher, même si le bruit autour ne lui permettait pas d'avoir une idée claire! C'était une question d'équilibre! Il sentait son corps exposé et devait s'efforcer de rester détendu et cet exercice n'était pas possible, quand on conduisait, à l'abri du regard des autres! Cependant, beaucoup d'hommes qu'il croisait portaient des matraques!

    C'était sans doute autorisé par la loi..., pour un usage essentiellement dissuasif et pourtant, les propriétaires de ces armes avaient un air menaçant et se posaient en maîtres! Les femmes également disposaient de fouets électriques! Elles les faisaient soudain claquer dans le vide et certaines en riaient, mais on sentait qu'elles étaient déterminées et dures!

    Cariou arriva dans une zone commerçante et il goûtait déjà son calme, quand le sol se souleva et la rue entière se torsada, de sorte qu'elle ne forma plus qu'une spirale, qui entraîna brusquement Cariou sur sa pente! Pour ne pas être happé, il se concentra sur une petite fleur, qui sortait d'une fissure! Il lui accorda toute son attention, il admira le violet doux de son pétale et l'or de ses minuscules anthères et le monde retrouva son aspect normal!

    Les murs étaient de nouveau bien droits et au-dessus courait le ciel tempétueux de RAM! Mais Cariou le savait mieux que quiconque: il venait de subir une attaque, une attaque psychique! Et il chercha des yeux qui en était l'auteur!

                                                                     V    

    C'était un jeune gars adossé à une façade! L'air de rien, il consultait négligemment son Narcisse, un petit écran connecté à RAM et qui servait de source d'énergie! Cariou, qui s'approchait, songea un instant à s'en prendre à lui! Il commencerait par envoyer le Narcisse dans les airs, puis il giflerait cette jeunesse, comme pour la réveiller!   

    Mais, aux yeux des autres, il aurait été le seul agresseur! On l'eût jugé fou et dangereux! N'attaquait-il pas sans raisons quelqu'un de plus faible que lui et qui était à peine sorti de l'adolescence? Son compte aurait été bon! Pourtant, pour Cariou, la perversité du jeune gars ne faisait aucun doute et quand il passa devant lui, il lui fit sentir combien il n'était pas dupe, par toute la tension qu'il transmit à ce moment-là!

    Plus loin, il avait retrouvé son calme et sous une arcade, il entra dans un bâtiment et ouvrit une porte, sur laquelle une plaque disait: "OED, import-export"! En fait, depuis la montée des eaux, il n'était plus question bien entendu d'échanges avec l'étranger, puisque la ville était isolée et vivait en autarcie, mais ainsi personne ne venait solliciter la société OED, qu'on pouvait penser disparue!

    Cariou pénétra dans une salle d'accueil ordinaire, mais qui ne servait que de décor et après une autre porte, il se tint droit dans ce qui ressemblait à un cagibi! Là, un scanner, extrêmement sophistiqué, l'examina de la tête aux pieds, le reconnut et déclencha l'ouverture d'un panneau, qui menait à la véritable OED!

    Cariou salua ses collaborateurs les plus proches, Fahim Macamo et Andréa Fiala! Fahim Macamo était originaire du Mozambique, un pays d'une grande pauvreté, et il avait appris à fabriquer à peu près n'importe quoi, à partir de presque rien! C'était lui le "technicien" de l'OED, qui inventait des appareils utiles à l'entreprise et le numérique était son dada!

    Andréa Fiala était tchèque et psychologue! Elle avait la pénétration, la patience objective des nombreux érudits et philologues, qui avaient façonné l'histoire de sa nation! Elle gardait toujours une certaine tranquillité, qui rassurait et évitait les emballements!  

    "Tiens, regarde ça, Jack! dit Macamo. Je te présente le Narcisse dernier cri! Le N 10!"

    Cariou prit l'objet et aussitôt l'image le captiva! On eût dit les plis capiteux d'une robe rose et des slogans glissaient sur ses ondulations! Puis, l'image devint saccadée, avec des couleurs violacées, pour éclater dans une seule note d'or, comme si on était à un orgasme, et les applications usuelles apparurent!

    Cariou mit quelques secondes à s'en détacher, puis il se tourna vers Fiala: "Qu'est-ce que tu en penses, Andréa?

    _ J'ai réécrit tous les slogans... Tu vas voir, tu vas être édifié!"

    Cariou se mit à lire la feuille qu'on lui avait tendue: "RAM t'aime! Tu es sa merveille! Tu es sa force! Tu es sa lumière! RAM t'attend!"

    "Evidemment, rajouta Fiala, on excite les sens, ce qui amollit la vigilance, afin que le message pénètre mieux!

    _ Eh ben, mes enfants, répondit Cariou regardant tout à tour Macamo et Fiala, la machine tourne à plein régime!"

                                                                    VI

    Stan Harris regarda sa montre: le musée devait être fermé maintenant, il pouvait sortir! Il s'était caché dans les toilettes, en attendant la fin des visites, et il gagna sans bruit une longue salle, où tombaient par intermittences les rayons bleutés de la lune!

    Là, des vitrines montraient les vestiges d'une civilisation ancienne, mais les morceaux de poteries ou de tissus, l'une des premières écritures, des bijoux d'une surprenante beauté et même une momie au visage grimaçant n'intéressaient pas Harris! Au contraire, il était venu détruire tout cela!

    Pourquoi? Il n'en savait trop rien lui-même! Mais ici, tout l'agaçait! D'abord, il y avait la façade, devant laquelle il passait souvent et qui avait toujours cet air propre, avec ces gardiens sérieux et ces visiteurs très chics! Ensuite, l'intérieur l'avait rempli de dégoût, car il était entré une fois et il en avait profité pour repérer les lieux!

    Mais cet ordre qui régnait, comme s'il avait été immuable, ces bois cirés, ces explications à n'en plus finir ou encore ce silence respectueux lui avaient donné un sentiment d'étouffement, d'angoisse, qu'il allait maintenant faire voler en éclats!

    Il était comme ça! Il n'aimait pas ce qui était figé, reconnu par tous! Il avait l'impression qu'on amputait sa liberté, qu'on cherchait à le soumettre! Il avait alors besoin de détruire, de frapper les esprits! C'était plus fort que lui! D'ailleurs, il était déjà fier de certains de ses coups!

    Notamment, une nuit, il s'était joint à des voyous, qui rossaient un type à terre et quelle n'avait pas été sa sensation, quand  sa chaussure avait rencontré le corps mou! Il avait goûté la puissance!

    Mais il savait encore être plus personnel! Pendant des semaines, il avait attrapé des rats, car ils pullulaient sous RAM! Puis, il les avait lâchés dans une maternelle, créant la panique! Il y en avait eu de l'émoi! Le quotidien était bouleversé! Il triomphait!

    Cependant, cette nuit, il passait à un niveau supérieur! Finies les gamineries! Tout l'étage devait exploser et la ville en parler! Un maître était né! Il régla ses bombes incendiaires et se pressa vers une cage d'escalier! Sans difficultés, il émergea sur le toit et au bord du vide, un sourire aux lèvres, il se filma juste au moment où les vitres étaient pulvérisées, par des flammes qui montaient derrière lui!

    Qu'allaient dire les copains? et tous ceux qui suivaient son profil?  Mais soudain il se figea! Il n'était pas seul! Une ombre s'était détachée d'un conduit... Un gardien? Il n'allait pas être déçu! Harris prit son élan et d'un saut prodigieux, il se retrouva sur le bâtiment voisin! Cela aussi, il l'avait envisagé!

    Il se retournait déjà, pour se moquer du gêneur, quand celui-ci à son tour franchit le vide et toucha le toit pas très loin! "Oh! Oh! se dit Harris. Voilà un drôle de client! S'agit pas de moisir ici!" Dès lors, il demanda à son jeune corps tout ce qu'il pouvait donner! Il passait tous les obstacles, avec force et souplesse, comme s'il avait été question d'une danse!

    Il dégringolait, glissait, rebondissait et fut enfin dans la rue! Il avait semé le type! Sûr! Il se permit de siffloter! Il avait réussi son coup! Mais un grand gars lui coupa la route! Il le reconnut tout de suite, à cause de sa combinaison! Se voyant perdu, Harris reprit son rôle d'adolescent pleurnichard! "C'est pas moi, m'sieur! s'écria-t-il! J'ai rien fait!

    _ Oh si! c'est toi! répondit l'homme, qui frappa Harris, le plongeant dans l'inconscience"

                                                                 VII

    RAM change constamment! La ville a beau être prisonnière des flots, elle continue à se développer, à se transformer! Des tours sont détruites, des chantiers titanesques apparaissent, produisant un déluge de bruit et de poussière!

    Certes, on voit des ouvriers et des machines, mais on est toujours surpris devant le bâtiment nouveau, ainsi qu'il serait sorti de terre! Pourtant, les rues de RAM sont ouvertes, des tranchées y sont creusées, des branchements refaits! Les tuyaux ne sont-ils pas des veines et des connections plus fines des nerfs?

    RAM se montre comme un être vivant, capable même de se régénérer! Des édifices barrent soudain le ciel! D'autres viennent masquer le soleil! On oublie les anciennes constructions insalubres! On s'adapte, mais on est parfois écrasé, chassé! On se demande alors ce qui motive vraiment RAM!

    La ville paraît insatiable! Le temps déréglé et la mer polluée ne l'arrêtent même pas, bien qu'ils témoignent de sa folie! N'est-ce pas l'industrialisation qui est à l'origine de la catastrophe? Mais RAM gagne encore sur les flots! La ville construit des polders, à coups de marteau géant!

    Pourquoi RAM ne réfléchit pas? C'est comme si tout le monde était dans une fuite en avant! Car il faut voir les visages! Ils se laissent surprendre et qu'expriment-ils? De la tristesse! de la fatigue! de la peur aussi! Que regrettent-ils? Qu'est-ce qui leur manque? RAM regorge de richesses! Mais le rôle d'une ville n'est-il pas de rendre heureux ses habitants? Car quel autre but pourrait avoir la vie?

    Seuls ceux qui boivent, dans un petit parc, semblent gais, mais à quel prix?

                                                                  VIII

    "Dis grand-père, c'est vrai que nous sommes des animaux? demanda le petit garçon.

    _ C'est pas vrai! répliqua sa petite soeur.

    _ Mais si, ma petite, c'est vrai! répondit le grand-père. Tu as des poils, tu manges, tu fais pipi, caca! Tes bras, s'ils avaient des plumes, ils seraient des ailes! Et si tes jambes étaient collées, ne feraient-elles pas une belle queue de poisson?

    _ Comme la sirène?

    _ Exactement! Nous sommes de la même matière que les animaux, mais nous avons évolué différemment!

    _ Mais nous sommes habillés! Nous habitons des maisons! Et papa et maman, ils vont au travail! rajouta la petite fille.

    _ Oui, c'est ce qu'on appelle la civilisation! Nous inventons de choses, car nous sommes capables de réfléchir!

    _ Nous avons un cerveau plus gros! affirma le garçon.

    _ Oui, sans doute, mais surtout nous nous posons des questions! Nous pouvons faire des choix et contrôler nos instincts!

    _ Qu'est-ce que ça veut dire?

    _ Vous savez qu'il y a un merle qui vient ici...

    _ Oui, il vient manger les fruits du sorbier!

    _ Oui, il n'y en a plus beaucoup des comme lui! Mais à part manger, qu'est-ce qu'il fait?

    _ Eh ben, on voit aussi la merlette... murmura la petite fille.

    _ Tu penses au nid et aux petits? C'est vrai, il y a la reproduction, mais elle n'a lieu qu'au printemps! Donc, que fait le merle le plus clair de son temps?

    _ Il chante?

    _ Oui et non... Et pourquoi il chante?   

    _ Pour montrer qu'il est le plus fort!

    _ Bien! Alors voilà ce qu'on va dire... Le merle s'occupe principalement de défendre son territoire! Il chante ou pousse son cri, pour dire qu'il est là et qu'ici c'est sa maison! Car, sans le territoire, il n'y a pas de nourriture, ni de survie! Mais c'est comme ça chaque jour! Le merle est commandé par son instinct! Il recommence à chaque fois la même chose, tandis que nous, nous avons besoin de sentir que chaque jour est différent!

    _ Mais on va chaque jour à l'école!

    _ Ah! Ah! D'accord, mais la maîtresse ne vous demande jamais tout à fait la même chose, sinon vous seriez les premiers à vous ennuyer! Les hommes veulent réfléchir, rêver, inventer, créer, voyager, etc.! Nous avons un animal en nous, mais il ne nous suffit pas! Pouh! Les enfants, c'est un peu compliqué! Vous allez pensez à tout ça un peu plus tard... Maintenant, il est l'heure d'aller vous coucher!

    _ Bonne nuit, grand-père!

    _ Bonne nuit, les enfants!"

    Le grand-père regarda ses petits-enfants, qui se dirigeaient vers leur maison... Le petit garçon faisait le singe, quand sa sœur imitait le chien! Puis, le visage du vieux se ferma: "J'ai montré aux enfants que nous étions différents des animaux! se dit-il. Mais bien des hommes et des femmes restent des animaux, malgré leurs cravates et leurs bijoux! Et ils piétinent et même tuent sans pitié leurs semblables!"

                                                                    IX

    Cariou, Macamo et Fiala s'étaient connus par les réseaux sociaux! Cariou avait repéré chez ses futurs partenaires un mal-être, qui était aussi le sien! Sans brusquer les choses, il les avait mis sur la voie que lui-même avait dégagée, pour comprendre ses souffrances! Mis en confiance et intéressés, Macamo et Fiala avaient souhaité une rencontre les réunissant tous les trois!

    Cariou leur avait alors expliqué patiemment les choses, pourquoi ils regardaient RAM les yeux horrifiés, d'où venait leur peur, qui les menaçaient et les attaquaient et comment on pouvait lutter! Macamo et Fiala étaient allées de surprise en surprise, mais le discours de Cariou sonnait juste, les éclairaient, les apaisaient même et d'un commun accord, le trio avait fondé l'OED!

    Mais comment Cariou avait-il pu acquérir autant d'expérience? Cela restait pour lui un mystère... Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il se voyait face à un monde hostile, plein de cris et de fureur! C'était bien avant la montée des eaux et il retrouvait alors la paix dans la nature!

    Il était plein de blessures, de griefs et il s'efforçait de se rendre justice, de restaurer une logique, une vérité, car il se sentait victime du mensonge! Il avait l'impression d'affronter quelque folie, mais, peu à peu, l'éclat du feuillage émeraude, des anneaux de lumière remontant un bouquet de scions, ou des écharpes de vase, dans le courant d'un ruisseau, dont le fond était pailleté d'or, ou la queue violette d'une truite le calmaient!

    Il apprenait là, dans le silence et la beauté, comme guidé par quelque main invisible! Il rêvait, mûrissait et sans qu'il en eût vraiment conscience, il démêlait les écheveaux et se préparait à la clarté! Puis, il retournait sans la société et le cycle recommençait! tyrannie et peines! campagne et apaisement!

    L'apprentissage dura des années! la plupart du temps dans le brouillard! Que d'errances, de tâtonnements, de questions sans réponses! Que de chagrins, de doutes, d'impasses! Cariou avait sans doute lui-même côtoyé la folie, était devenu malade, s'était relevé, avait continué, persévéré, car c'était son être entier qui était concerné, sa vérité, sa raison d'être!

    Il s'était rendu compte qu'une lumière traversait les êtres, à laquelle généralement ils offraient plus ou moins de résistance! C'était déjà extrêmement curieux! Cariou avait même pu constituer des catégories, selon que les gens étaient plus ou moins fermés à cette lumière, mais il ne se doutaient aucunement ce qu'il allait finir par apprendre! 

    Il fut comme un alpiniste, qui contemple la vue sur le sommet de la montagne! Et elle était vertigineuse! Il l'avait fait entrevoir à Macamo et Fiala et ils en avaient frémi, même s'ils ne l'avaient pas parfaitement comprise! Il leur manquait le vécu, les épreuves qui brûlaient, comme des anneaux de feu! C'était tout le défaut d'un résumé!

    Il leur restait à assimiler ce savoir, mais leur vie avait maintenant un sens! Ils n'étaient plus malheureux comme avant! Ils avaient encore cessé d'être surpris par les événements, qui n'étaient plus que les pièces d'un puzzle infiniment plus vaste! Leur esprit s'éveillait et l'existence leur paraissait désormais bien plus riche qu'ils ne l'avaient imaginé!

    Quant à Cariou, avec le temps, il était devenu un maître de lumière!

                                                                 X

    Jan Sovensen était un Danois, qui vivait de sa retraite et qui habitait un quartier obscur de RAM, bien loin du tumulte de la ville! Il avait le corps malingre et menait une existence morne, en compagnie de ses chats! Chaque fin de semaine toutefois, il se permettait l'achat d'une bouteille, afin d'apporter un rayon à son week-end, et il se rendait toujours dans la même épicerie!

    Il était donc à la caisse, en train de payer son alcool, et il discutait un peu avec la caissière, comme à son habitude, quand une petite vieille, venant du fond du magasin, lui planta subitement un couteau dans le dos! Il fut rempli de douleur et sentit que le froid le gagnait déjà!

    Il chercha du secours auprès de la caissière, mais elle ne parlait que d'elle et ne prenait pas conscience de la situation! Quant à la vieille dame, elle avait déjà oublié Sovensen et elle déposait ses articles sur le comptoir! Les jambes du Danois flanchèrent et il s'écroula derrière une pile de paniers! La dernière chose qu'il entendit, ce fut que la caissière avait une tendinite!

    Ailleurs, madame Rosec n'en revenait pas! Normalement, quand elle entrait dans un magasin, on devait la servir tout de suite! C'était pour elle la loi! N'était-elle pas la toute puissante madame Rosec? Ici, tout le monde la connaissait! Elle était riche, on le savait et on se courbait devant elle!

    Mais, ce jour-là, le client qui la précédait ne semblait pas s'en soucier! Il demeurait calme, indifférent et il terminait sans broncher ses achats, alors qu'il aurait dû déguerpir pour laisser la place à madame Rosec! Celle-ci redoubla de fureur et la vendeuse effrayée s'excusa du regard! Elle craignait madame Rosec et ne voulait surtout pas la contrarier!

    Le client, c'était Jack Cariou, et loin d'ignorer la situation, il la prolongeait au contraire! Il ne supportait pas la tyrannie, qui ne lui avait jamais paru justifiée, et il se concentrait sur le choix d'un fromage! Des flammes pourtant léchaient le plafond et derrière lui, Cariou sentait une véritable fournaise!

    Cela renforça encore sa froideur et il pouvait être aussi sourd qu'un caillou au fond de la mer! Il paya tranquillement, se permit même une petite plaisanterie et sortit sans regarder une seule fois madame Rosec! Celle-ci fumait, se répandait en mépris, puis, sous les yeux médusés de la serveuse, elle se mit à fondre et montra qu'elle n'était qu'un robot!

                                                                        XI

    La brume avait envahi RAM et on n'y voyait pas à dix mètres. Un étrange silence s'était installé, sans doute du fait que le trafic était empêché! Cariou, toujours à pied, se demandait même où il était, quand il entendit le claquement d'un fouet! Cela avait été si bref qu'il avait peut-être rêvé!

    Puis, une femme magnifique apparut! Tout en elle éveillait les sens! Ses formes étaient parfaites et provocantes! Il n'y avait plus de brume! Il n'y avait plus qu'elle, comme si elle avait été le soleil! Elle eut un air de défi en regardant Cariou, qui en avait le souffle coupé! Le désir l'avait saisi et il ressentait une attraction quasi irrésistible!

    Pourtant, il avait toujours en mémoire le coup de fouet et il pensait qu'il provenait de la femme, qui avait voulu attirer son attention! Cela révélait un caractère dur et rebutait Cariou! Comme elle constatait qu'on lui résistait, la femme éclata d'un rire méprisant, qui disait: "Regardez-moi cet homme! Il me veut et il n'a pas le courage d'agir! Le pauvre garçon!"

    Cariou en fut mortifié, mais il souffrit encore plus, quand soudainement elle ne fut plus là! C'était sa vengeance! Elle avait ôté son corps envoûtant, sa beauté ineffable de la vue de Cariou, qui en éprouva une sorte de déchirement, car tant qu'elle avait été là, même s'il hésitait, il pouvait rêver!

    Mais elle avait peut-être raison après tout! Il n'était qu'un sot! Pourquoi ne s'était-il pas décidé? Il ferma les yeux et imagina des baiser brûlants! des étreintes passionnées! une complicité rayonnante, chaude! un quotidien désormais léger, souriant!

    Sa vie à lui n'était-elle pas grise? Ne souffrait-il pas de la solitude? Il parlait d'un combat, mais qui s'y intéressait? N'était-il pas au fond inadapté, un fou? Ne se trompait-il pas? N'était-il pas la victime d'une illusion? Et en quoi une relation amoureuse était-elle incompatible avec ses idées? Ne pouvait-il pas combiner une vie de famille et son action?

    La brume maintenant était revenue et Cariou était déchiré, sombre! Mais il y avait encore autre chose qui le calmait et qui l'avait retenu! Ses sens criaient, mais sa raison gardait un fond de lucidité et préconisait la patience! Car, outre le coup de fouet, il savait que cette femme n'étais pas venue à lui, parce qu'elle le désirait expressément, bien qu'il dût certainement répondre à certains critères! Non, elle s'était offerte par peur!   

                                                               XII

    Diego Perez partait au boulot chaque matin, sur son scooter volant! Il avait une particularité! Il ne pouvait démarrer sans qu'on le fêtât! sans qu'on l'admirât! Il demandait donc aux voisins d'assister à son départ matinal et de lui crier: "Hourrah! Hourrah!", sous une pluie de cotillons! Si certains savaient jouer d'un instrument ou avaient une belle voix, ils étaient pressés de les utiliser pour l'occasion!

    Evidemment, si on s'était d'abord prêté au jeu en s'amusant, on s'était vite lassé! Mais Perez était sérieux et son regard était destiné à inspirer de la crainte! On continuait donc malgré soi, en pestant contre sa propre faiblesse! Perez d'ailleurs saisissait la moindre faille et on devait s'intéresser à son scoot rutilant!

    Il finissait par diffuser une colère sourde et après son passage, on en venait à rêver que ses collègues de travail fussent comme lui! "Si chacun demande un public, tous se déchirent!" disait-on!

    Dans RAM, malgré le nombre d'habitants, Leo Brown était connu, ou plutôt une partie de lui-même faisait sensation! Il surfait entre les buildings en ne présentant que son dos, ainsi qu'il aurait été amputé des jambes! On eût dit une boule qui rebondissait, un être difforme et d'un autre âge, un gnome, mais de plus près on comprenait que Brown était très fier de son dos musculeux et qu'ainsi il l'exhibait!  

    RAM était toujours en ébullition! De nombreux gens étaient en colère et manifestaient! Ils se réunissaient devant la tour du Pouvoir et criaient leur haine, ce qui ne laissait pas de surprendre Cariou! Car comment pouvait-on demander la justice ou l'harmonie sociale, en jurant la perte de certains? Voulait-on seulement régner?

    Cariou essaya de comprendre... Il demanda à des manifestants quelles étaient leurs revendications et à sa grande stupéfaction, elles étaient toutes différentes! Il apparut alors qu'on montrait son mécontentement par habitude, pour échapper à l'angoisse, comme si la paix, l'immobilité, la satisfaction même étaient suspectes!

    Cariou alla plus loin... Il se rendit compte que c'étaient quasiment les mêmes personnes à chaque manifestation! Elles ne faisaient que changer de casquettes et de slogans! Un jour, il suivit le cortège jusqu'au bout... Le soir tombait et on se dirigea vers un vieux cimetière! Là, chacun retourna dans sa tombe, sous les yeux ébahis de Cariou! Il n'en parla pourtant pas, de peur qu'on ne sautât sur lui!

    Pour Cariou cependant, le bonheur n'était pas politique!  Certes, il fallait un gouvernement et des mesures, mais la solution était en chacun de nous! La paix ne dépendait pas du salaire, mais Cariou se taisait!

                                                                  XIII

    Stan Harris se réveilla dans une petite pièce blanche, éclairée par une lumière crue! Que faisait-il là? Soudain, il se rappela... l'incendie du musée, la poursuite  et... Il était allongé sur une banquette et il se redressa... Il avait encore mal à la mâchoire!

    A cet instant, un homme entra, que Harris reconnut: c'était son agresseur! Un flic sans doute! L'homme invita d'une geste Harris à s'asseoir à une table, où lui-même prit place, en déposant un dossier devant lui!

    "J' peux avoir un café? demanda Harris, quand il fut sur son siège.

    _ Non."

    L'homme consultait le dossier et ne disait plus rien. Harris regarda le plafond.  "Bon, fit l'homme en fixant Harris. T'es cuit!

    _ J'ai rien fait! s'écria Harris. C'est pas moi!"

    L'homme soupira et montra un Narcisse: "C'est le tien! fit-il. Et t'es assez branque pour te filmer faire tes conneries! Avec les dégâts, t'a pas fini d' payer! T'es cuit, j' te dis!

    _ Comme le musée, alors? répliqua Harris avec un petit sourire.

    _ Le problème, Harris, c'est qu' tu sais pas t'arrêter! Tu t' crois invincible, pas vrai? T'es encore mineur et tu penses qu'on peut pas grand-chose contre toi! Mais que vont dire tes parents, quand ils verront la facture?"

    Une ombre couvrit le visage de Harris, mais il retrouva vite le sourire! L'homme tenta d'interpréter ce fait... "Ah, je vois! dit-il. Tu as déjà fait le tour de ton père! Tu le méprises ou tu le manipules! C'est ça? Laisse-moi deviner! Quand tu as besoin de quelque chose, tu fais l'enfant, tu es soumis et tu lui dis papa! C'est lui qui a l'argent! Mais autrement tu le considères comme un bon vieux! Il est dépassé! Une vraie relique! Une poire! Toi, t'as déjà compris que le monde était juste là pour te servir!"

    La haine faisait maintenant grimacer Harris: "Et alors? répondit-il. Vous, les adultes, vous avez tout foutu en l'air! Non, mais regardez-moi la merde que vous avez semée! RAM! Une ville prisonnière de la mer, avec un ciel d'orage au-dessus de nos têtes! Et la bouffe? On sait même plus ce qu'on mange, ni comment c'est fabriqué! Tout se passe sous nos pieds, au niveau des égouts! Et vous venez nous faire la leçon!

    _ Et tout ce que tu trouves comme solution, c'est de mettre le feu à un musée! Bravo! Y en a là-dedans! J'ai été comme toi, tu sais! J'étais un beau branleur... et j' me croyais bien plus malin que tous les autres! Je sais comment ça se termine! Un jour, on commet l'irréparable et on termine en prison! Là-bas, on trouve de véritables salopards! On est brisé! Finie la gloriole! On fait encore le fier, mais on rêve plus! On pleure à l'intérieur, tellement c'est dur et c'est moche! On n'en finit plus de souffrir et on regrette le temps passé! La bouffe de RAM, c'était du miel! La liberté de RAM, c'était un paradis!"

    Il y eut un silence, puis l'homme reprit: "J' peux arranger les choses, mais faudrait qu' tu changes! En fait, j' te propose de travailler pour moi!

    _ Ah bon? Et qu'est-ce que ce s' rait?

    _ Tu vas continuer ton p'tit cirque, comme avant! Tu vas continuer à épater tes copains et les filles, sans pour autant détruire quelque chose... Mais tu vas être mes yeux et mes oreilles!

    _ J' comprends pas! Qu'est-ce que vous voulez savoir?

    _ J' veux qu' tu me dises si tu es surpris par un fait, si une situation t'étonne! Il se peut que ce ne soit rien, mais il me faut un rapport régulier!

    _ Mais y a des déjà des caméras partout!

    _ Les caméras ne filment pas ce qui m'intéresse! C'est tes sentiments que je veux! Et ne crois pas que tu vas me posséder! A la moindre embrouille, je ressors le dossier... et tu plonges!"

    Harris et l'homme échangèrent un long regard et ce fut Harris qui baissa en premier les yeux. Puis, il demanda: "Et comment je vous contacte?" L'homme lui donna un numéro, en ajoutant: "Je m'appelle Œil d'or!"

                                                                   XIV

    Asar Ibrahim avait construit une statue de lui-même et l'avait fixée sur un trottoir, où on devait passer en l'admirant!

    Daniel Abgrall était bedonnant et les mains dans les poches! Il avait tracé une ligne rouge devant lui et dès qu'on marchait dessus, il disait: "Vous avez franchi la ligne là! Va y avoir du dégât!"

    Souvent, dans RAM, on entendait des trompettes! Puis, des annonceurs arrivaient en criant: "Voici le grand Ozil Demir! Il est votre maître à tous! Prosternez-vous! " Et on voyait Demir s'occuper des poubelles! 

    Andréa Fiala était au siège de l'OED, assise dans un rayon de soleil, et elle repensait à l'une des ses premières rencontres avec Cariou! Il lui avait demandé simplement: "Pourquoi vivons-nous, Andréa?" Surprise, elle n'avait pas su quoi répondre, puis elle avait réfléchi et elle avait dit: "Eh bien, j'imagine que nous obéissons d'abord à nos instincts! Il nous faut nous nourrir, nous vêtir, nous reproduire...

    _ C'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait juste! Car déjà les animaux qui nous ressemblent ont une autre préoccupation! Ils défendent leur territoire! Bien sûr, c'est pour la nourriture et la reproduction, mais c'est encore bien plus que cela! Il faut revenir en arrière! Plus un organisme apparaît tard sur l'échelle de l'évolution, et plus il est complexe et donc plus il est individualisé! En défendant son territoire, en montrant qu'il est le plus fort, l'animal fait valoir son individualité, et c'est ce que nous voulons! Imposer notre individualité, c'est ce que nous appelons réussir!"  

    Dan Sullivan interpellait les passants et entrait dans leur vie! Il leur donnait des conseils, vantait sa propre expérience, dirigeait, contrôlait, plaisantait! On ne voyait que lui et pourtant il mendiait!

    Avec sa tunique azur, Diego Rojas virevoltait dans la rue! Il sautait littéralement sur les gens, disait bonjour dans son dos et demandait des sous pour les pauvres! Il trouvait qu'on manquait de charité et cela le mettait hors de lui! Il eût voulu la ville à sa botte, avec des bûchers ou des potences, pour tous ceux qui se montraient égoïstes!

    Kayla Sibanda ne disait pas bonjour! On lui souriait pourtant, on s'intéressait à elle, on voulait qu'elle fût heureuse, que son cœur fût léger! On ne ménageait pas sa peine, car celle de Kayla Sibanda avait l'air lourde! Mais rien n'y faisait, elle restait fermée! Le monde avait en effet une dette envers elle! C'était extrêmement grave, insondable, irréparable! On lui avait peut-être marché sur le pied!

    Germaine Truffaut se métamorphosait sous les yeux de ses clients! Elle tenait une petite boutique et elle commença par avoir mal au dos, puis à la gorge, puis elle grossit démesurément! Elle ressemblait à un petit camion et seuls ses yeux semblaient encore vivants! On était triste pour elle, mais elle criait que tout allait bien et elle sermonnait les autres, à cause de leur apathie! Elle donnait les recettes du bonheur, les clés de la réussite, mais un jour elle ne fut plus là! Sa maladie était devenue trop grave, mais à l'hôpital elle expliquait encore qu'elle ne faisait que passer et comment guérir le plus vite possible!

    Lorenzo Bianchi sifflotait, pour dire aux autres combien il était heureux et un bon garçon! Mais, en réalité, il tuait des enfants, avant de les faire rôtir et de les déguster, en maugréant!

    Elsa exhibait ses formes et méprisaient ceux qui ne la demandaient pas en mariage!

    Julie s'enflammait quand on lui demandait l'heure! Puis, elle haïssait si on ne l'invitait pas à dîner! Elle se sentait trahie!

    Robert rotait, crachait, vomissait et s'étonnait qu'on ne s'intéressât pas à lui!

    Olga regardait à travers les fenêtres, inspectait les intérieurs... Son jugement paraissait lourd et peut-être ferait-elle un rapport!

    Il fallait aimer la musique de la bande à Joe, danser un peu devant lui et ses gars, et enfin on pouvait passer!

                                                                   XV

    Loin du tumulte, on trouve dans RAM quelques coins isolés, où le temps semble arrêté! Un vieux cimetière est ainsi, dont les murs sont encore faits de pierres! De rares arbres y sèment leurs petites feuilles, qui paraissent danser au rythme du vent!

    La plupart des tombes sont à l'abandon, s'écroulent, se crevassent... Elles ne sont plus visitées, on ne vient plus s'y recueillir et y apporter quelques fleurs... Les morts sont oubliés et il se dégage du lieu une certaine douceur, celle de ne plus désirer ou avoir peur!

    Parfois, on découvre des curiosités, un nom connu ou un beau texte gravé, surprenant! Car il est toujours étonnant de voir comment certains sont allés au bout des choses! Voici un poème en lettres d'or, à côté de la statue d'un jeune homme assis, la tête entre les genoux, comme s'il était accablé et ne voulait plus rien voir!

LA HAINE

La haine aime à blesser! 

Elle a de la vipère           

Le venin, qui laissé

Rend fou quand il opère!

La haine est dans la rue,

Comme un chrétien à Pâques!

Sur l'autre elle est à cru,

Solitaire ou en pack!

La haine anéantit

Surtout pour son confort!

Elle a l'air du nanti,

Qui se sent le plus fort!

                                                           XVI

    "Dis grand-père, raconte-nous une histoire!

     _ Je ne crois pas, car on m'a dit que vous n'avez pas été sages!

    _ Oh! C'est pas vrai! s'insurgea le petit garçon. Même que j'ai fait tous mes devoirs!

    _ Moi aussi! renchérit sa petite sœur. Allez, grand-père, raconte-nous une histoire!

    _ Bon, bon, hem... Je vais vous parler d'une planète très lointaine...

    _ Ah!

    _ Oui, c'est une planète habitée comme la nôtre, mais les gens là-bas ont un comportement très original!

    _ Oh! Qu'est-ce qu'ils font?

    _ Eh bien, dès qu'ils voient quelqu'un d'inquiet, qui a le visage sombre, soucieux, ils le chatouillent!

    _ Hein?

    _ Oui, ils vont vers la personne et la chatouillent! Alors, celui ou celle, qui avait l'air triste, se met à rigoler! Il n'a plus de problèmes! Cette planète est appelée la planète des Rigolos, car tout le monde y est toujours en train de rire!

    _ Pff! fit la petite fille.

    _ Dis grand-père, demanda le petit garçon, est-ce que tu crois que les extraterrestres existent vraiment?

    _ C'est une question qui t'inquiète un peu, non?

    _ Ben oui, ils sont peut-être déjà venus ici! Mais... mais... hi! hi! Arrête grand-père, ça chatouille! Hi! Hi!

    _ Je fais comme sur la planète des Rigolos! Je chatouille celui qui est préoccupé!

    _ Hi! Hi!

    _ Et toi, ma petite, tu n'as pas de soucis?

    _ Oh non, grand-père! Moi, je suis toujours contente!

    _ Et ça ne t'inquiète pas un peu?

    _ Ben... Hi! Hi! ça chatouille grand-père!

    _ J' pense bien! Oh! Mais les enfants, je vois votre maman qui vous appelle!

    _ Au revoir, grand-père!

    _ A bientôt les enfants!"

    Quand les enfants ne furent plus là, le visage du grand-père se rembrunit: "Ici, se dit-il, c'est tout sauf la planète des Rigolos! C'est jamais bien! On est toujours en train de se plaindre! On a tout pourtant! On n'a pas faim! Mais l'inquiétude est notre lot! On est incapable d'être en paix! On ne sait rien regarder! ni les nuages, ni les fleurs! On est lourd, violent, sombre! L'oiseau qui chante pourrait se moquer de nous!"

                                                               XVII

    Cariou emprunta un transport en commun... C'était une navette qui glissait dans un tube, grâce à un électroaimant, et on passait à mi-hauteur des buildings, ce qui permettait par instants de voir la mer! Elle apparaissait lointaine, avec des taches de plomb fondu, sous les rares éclaircies!

    La plupart des bâtiments étaient construits par le même homme, qui était assez étrange! Selon lui, il ne faisait qu'agir pour le bien de tous! On manquait de logements, la demande était pressante et il fallait y répondre, quitte à rendre impossible la vie d'autres habitants, qui se retrouvaient écrasés par le nouvel édifice!

    Mais cet homme n'était pas à une contradiction près! A l'en croire, il était dépourvu d'ambitions, il n'aimait pas le pouvoir, l'argent, il subissait la notoriété! Pourtant, il était le président de maintes sociétés! Son nom se voyait partout et il faisait régulièrement l'actualité! On ne l'approchait qu'avec des courbettes! Il dirigeait des centaines d'employés! Il était quasiment indissociable du quotidien de RAM!

    Son ambiguïté était malheureusement chose courante! On n'avait pas peur, ni de haine, ni d'égoïsme! On était tranquille, modeste, serein, bien que le chaos fût permanent! Car tout le monde semblait tout le temps à bout! Il était impossible de discuter avec qui que ce soit! Personne n'était disponible, patient, doux! On était face à un mur de colère! L'explosion était toujours imminente, ce qui rendait l'air irrespirable!

    Au fond, l'angoisse étreignait RAM comme un boa! Elle étouffait la ville et le seul moyen de desserrer son étau eût été bien entendu qu'on avouât ses sentiments! Car comment guérir si on ment sur ses symptômes? La peur, l'orgueil, l'égoïsme eussent dû être mis sur la table, faire partie de l'équation! La paix était à ce prix, elle demandait un changement profond des comportements! Pour l'instant, RAM ressemblait à un asile!

    Soudain, Cariou éprouva de l'horreur! A ses pieds étaient rassemblées des créatures repoussantes, d'un poil noirâtre, apparemment sans yeux, comme perdues dans un rêve! Leur petites bouches s'ouvraient cependant, montrant leurs dents jaunes et elles répétaient: "RAM! RAM!"

    Cariou comprit d'instinct qu'il ne devait pas bouger, s'effrayer et il s'efforça même de chercher des yeux la mer! Son raisonnement était juste, car les créatures disparurent, mais alors toute la navette fut attirée dans une spirale infernale, sous l'effet d'une force incroyable! Cariou s'accrocha à son siège pour ne pas être emporté et il glissa un œil vers la source de l'attraction!

    Ce qu'il vit ne le surprit pas! C'était encore un adolescent, apparemment sagement assis et qui ne faisait que consulter son Narcisse! C'était pourtant lui qui aspirait tout le monde! Cariou luttait férocement, car il ne voulait pas être soumis! S'il cédait, était entraîné, il reconnaîtrait l'ado comme son maître! il serait contraint de l'admirer, d'être sous son pouvoir!

    Cariou dut lâcher sa première prise, tant la pression qui s'exerçait sur lui était puissante! Une seconde, il flotta, se sentit perdu, puis il se saisit d'une barre et s'y fixa! Lentement, il y adhérait, il n'avait qu'elle! Elle était moite et son logement rouge... Cariou en apprenait quasiment chaque grain de matière et ainsi il résistait!

    Mais ce n'était pas suffisant! Cariou sentait que, malgré ses efforts, il était en train de se décoller de la barre et il se vit à la merci du faux dieu qui était à peine pubère! Il rassembla son énergie et il plaça entre lui et l'adolescent un merisier sauvage, en pleine floraison! Les branches étaient comme enneigées, avec de délicats tons roses! Il y avait là un foisonnement de beauté, d'une richesse infinie!

    Cariou en eut les larmes aux yeux, et comme pour le réjouir encore plus, un vent subit vint créer une pluie de pétales, qui recouvrirent bientôt toute la navette! C'était un enchantement, d'autant que la force d'attraction avait cessé! Cariou put regagner sa place tranquillement! Il respirait, il avait gagné! D'ailleurs, on arrivait à un arrêt et c'était celui de l'ado! Cariou en éprouva tout de même un grand soulagement, malgré sa victoire et c'était au tour de l'ado d'aller mal! Il avait beau avoir le nez sur son Narcisse, il titubait, en proie à l'angoisse! C'était la rançon à payer, quand il trouvait plus fort que lui!

    Cariou le regarda une dernière fois, en s'évertuant à ne pas le haïr!

                                                              XVIII

    Helmut est fou furieux! On a déplacé un panneau, alors que tout doit rester à sa place! Helmut contrôle tout et on a des comptes à lui rendre, si on existe!

    Bernard a l'air de dire: "Tiens! Qui êtes-vous? C'est curieux: on ne m'a pas prévenu! En tout cas, vous n'êtes pas sur ma liste!" Car seul Bernard compte! C'est lui le chef!

    Zoe n'avance que si on regarde ses fesses! Elle fixe tous les mâles alentour, devient leur centre d'intérêt et la reine n'a plus peur et peut vivre!

    Catherine parfois ne vous répond pas! Elle utilise les silences pour sentir sa supériorité, comme si vous n'aviez rien dit! Vous parlez avec Catherine comme avec un serpent à sonnettes!

    Ivanka se colle aux gens! Elle pèse sur eux! C'est pour dire qu'elle est là et qu'on doit dégager!

    Peter téléphone en public, comme si nous étions ses secrétaires et devions prendre des notes!

    Gunther regarde avec concupiscence ceux qui lui plaisent! C'est normal, Gunther a ses appétits!

    Craig va bras et jambes nus qu'il fasse froid ou qu'il grêle! Le temps n'a pas d'influence sur lui! N'est-il pas maître de son destin?

    Jacob vous double tel un dieu indifférent!

    Sandra vous montre obstinément ses seins!

    Youri discute pour être regardé!

    Irina s'approche de vous en frissonnant et avec dégout, comme si vous étiez la peste!

    Olga prend conscience de votre insignifiance, avant de vous dire bonjour!

    Leone ne sait pas parler simplement et paraît émotive! Elle est pleine d'hésitations, d'explications, mais ainsi elle occupe votre esprit et devient importante!

    Michel est un requin, qui ne vous aime pas, qui vous piétine et qui rit tout haut! Rachid lui aussi préfère vous mépriser, pour plaire à Michel!

    Gaspard ne vous supporte pas et pourtant il veut des hommages! Gaspard ne comprend pas la situation!

    Isabelle vous en veut, parce que vous l'avez vue pleurer!

    Yuri est plein d'amusements, comme si vous étiez un phoque savant!

    Vous êtes le seul à regarder Fatima et vous êtes le seul qu'elle ne regarde pas!

    Min vous hait parce qu'elle s'est trompée!

    Gabriella s'adresse aux autres en vous parlant, comme si vous ne suffisiez pas!

    Natacha vous reproche son ennui!

    Maria utilise son chien comme appât!

    Abdi utilise ses enfants comme ambassadeurs!

    Jessica est toujours cassante! Cela lui donne un sentiment de supériorité, comme si à chaque fois on l'exaspérait!

    Gus ne supporte pas les gens paisibles! Il pense en être ralenti!

                                                              XIX

    Parfois, les tempêtes cessaient sur RAM et un soleil suspect s'installait! On ne l'aimait pas, on ne le saluait pas comme un bienfaiteur, car on savait sa chaleur précoce et dangereuse. En fait, sa présence rappelait trop bien les causes de la catastrophe, de la montée des eaux! C'était par la pollution qu'on avait totalement déréglé le climat et on se sentait responsable!

    Andrea Fiala était au siège de l'OED et c'était elle qui était chargé de "théoriser" l'action du groupe! Elle devait laisser une trace écrite, afin que d'autres fussent capables de comprendre la situation à travers les yeux de l'OED! Il s'agissait de lutter contre une menace, un mal! Les hommes étaient appelés à évoluer, ou tout du moins à réfléchir à certains éléments!

    Andrea se mit à écrire... "La complexification de la matière a mené à l'individualisation des espèces! Car plus un organisme est complexe et plus il est caractérisé! Mais qu'est-ce que l'individualisation, sinon une "conscience" de soi toujours plus grande, plus aiguë! La complexification de la matière ne devait-elle pas aboutir à la conscience telle que nous la connaissons?

    Mais les hommes ont d'abord fait comme les animaux! Ils ont d'abord défendu leur territoire, c'est-à-dire leur existence, leur individualité! Le groupe s'est opposé à d'autres groupes ou à des animaux! Dans le même temps, la survie du groupe est assurée par sa hiérarchie! La domination s'exerce au sein du groupe et contre les éléments étrangers! Elle est indissociable de l'individualisation! C'est la force qui fait d'abord prendre conscience de soi!

    Les groupes sont devenus de plus en plus importants! Les territoires se sont étendus à des royaumes, puis à des nations! Bien sûr, c'est le résultat de nombreuses guerres, avec la disparition du plus faible! L'humanité, au prix de millions de morts, a vu ses frontières se figer, se refroidir! Avant la montée des eaux, le paysage de la planète était stable, avait pris une forme quasi définitive!

    En parallèle, la civilisation avance, car chacun veut se développer, être soi, c'est-à-dire sentir sa valeur, son importance, ce qui revient à dominer! Réussir a priori, c'est s'imposer! Les régimes ont donc dû évoluer, eux aussi sous la pression de la force, des révoltes, des combats! Il est inévitable que les pays se démocratisent, car la domination d'un seul est tôt ou tard insupportable, en empêchant celle des autres, du plus grand nombre!

    Les monarchies sont tombées, avec leurs privilèges! La république, c'est une domination partagée! La démocratie, une domination qui se veut égale! Mais il n'en demeure pas moins que le "moteur" de nos personnalités est à l'origine le triomphe de soi! C'est notre égoïsme! C'est lui le feu de notre domination et il doit être contrôlé, d'où les lois, l'éducation, la civilisation! Notre égoïsme est toujours là, brûlant, rêvant de détruire et l'anarchie n'est que le retour à la vie animale, avec la raison du plus fort!

    Plus la civilisation progresse et plus la domination physique s'avère de moins en moins nécessaire! Nous devons moins lutter par la guerre! La violence ne disparait pas totalement cependant, mais la domination change peu à peu de nature: de physique, elle devient psychique! Avec la mondialisation, les distances ont diminué et la technologie a rendu la planète communicante! C'est l'esprit qui domine! C'est le cerveau le muscle! Le territoire est maintenant psychique!

    Evidemment, ces considérations concerne la suite logique de ce que nous avons vécu jusqu'ici, avant la montée des eaux! Nul doute que si nous retrouvons de la terre ferme, nous reprendrons ce chemin et d'ailleurs, il continue dans RAM! Sans doute est-il plus saillant, contraint par les limites de la ville!"

                                                                  XX

    Monsieur Nuit était propriétaire d'une décharge pour les gravats! Tous les bâtiments, qui étaient détruits dans RAM, étaient acheminés en ce lieu, par de lourds véhicules! Les gravats étaient jetés ensuite dans la mer, dont ils finissaient par émerger, en formant des îles de béton!

    Quand on faisait remarquer à monsieur Nuit qu'il continuait de polluer, alors que c'était bien notre mépris pour la nature qui avait causé la catastrophe, il répliquait d'abord qu'il n'était pour rien dans la gestion de la ville et qu'il proposait seulement ses services!

    On lui objectait tout de même qu'il avait sa place au Conseil de RAM et qu'il s'y montrait favorable à tous les chantiers, puisque c'était dans son intérêt! Monsieur Nuit commençait alors à fumer, puis il se précipitait vers son bureau, dont il ressortait avec une lettre encadrée, qu'il présentait les larmes aux yeux!

    "Lisez ça, monsieur! disait-il avec des trémolos dans la voix! C'est le message d'un père, qui me raconte comment son fils a dû dormir dans son véhicule, parce qu'il ne trouvait pas de logements! Et vous voudriez que je freine les constructions, que je me montre hostile au progrès, alors qu'il y a tant de misère ici-bas!"    

    On se demandait si monsieur Nuit ne se moquait pas du monde, mais il rajoutait: "Ceux qui discutent du développement de RAM, ce sont les riches, les nantis, les privilégiés, mon bon monsieur! Evidemment, eux ont déjà tout ce qu'il faut... et ils ne veulent pas être dérangés! Mais il faut de la place pour tous! Nous lutterons contre l'égoïsme!"

    Monsieur Nuit était comme la plupart: il était entièrement altruiste, totalement dévoué au bien commun et ne visant pour lui-même que le strict nécessaire! La haine, l'envie, la peur, l'avidité lui étaient absolument étrangères et il apparaissait ainsi aussi hermétique que ses gravats! On était soudain fatigué, comme le climat, car on avait l'impression  d'être face à une machine de guerre, à un mouvement inexorable et destructeur!

    On savait encore que monsieur Nuit possédait des serres de tomates, qui s'étendaient sous la ville sur plusieurs kilomètres! Les légumes y mûrissaient en un clin d'œil, grâce à des produits chimiques, sous des lumières artificielles! C'était ce genre de cultures qui avait dévoré l'espace et amplifié le réchauffement!

    Mais on n'osait pas en parler à monsieur Nuit! On ne voulait pas l'entendre dire que sans lui les gens n'auraient rien à manger et qu'il était donc indispensable! On pensait que rien ne pouvait raisonner monsieur Nuit, puisque le désastre ne l'avait même pas entamé! Que voulait au fond monsieur Nuit? Mais soudain son visage se figeait! "Roger!" appelait-il et l'un de ses employés arrivait. "Qu'est-ce que c'est qu' ça? demandait-il en désignant quelque chose.

    _ Ben, c'est une ortie, m'sieur Nuit! répondait Roger.

    _ Une ortie! Autrement dit une plante! Je vous ai déjà dit mille fois que je ne supporte pas tout ce qui est sauvage!

    _ J' sais bien, m'sieur Nuit! Mais vous savez comment elles sont malignes, quand il s'agit de trouver de la lumière!

    _ Peu importe! Enlevez-moi ça tout de suite! J'exècre la nature quand je ne la contrôle pas!"

    Ainsi était monsieur Nuit et le vol d'un papillon pouvait le rendre malade! Au fond, il n'était heureux que parmi ses gravats! On racontait qu'il se tenait volontiers au sommet d'une de ses îles de béton, alors que de faibles étoiles scintillaient dans le ciel! Il y rêvait sans doute... Peut-être se rappelait-il ces vieilles légendes, qui parlaient de villes fastueuses sorties de la mer et dont il se voyait le fondateur admiré, le sublime architecte!

                                                            XXI

    Jack Cariou entra dans les bureaux de l'OED et tomba sur Fahim Macamo, qui était devant un tableau rempli de chiffres! "En plein boulot, Fahim?

    _ Oui, je m'interroge sur le champ psychique!

    _ Vaste programme!

    _ Comme tu dis! Mais je crois que j'arrive à certaines choses... En fait, je suis parti de l'idée que l'on a de l'espace-temps! Je suis sûr que tu vois à quoi je fais allusion...

    _ Tu veux parler de l'espace déformé par la masse des étoiles, ce qui entraîne même une déviation de la lumière! Je ne suis pas un scientifique, je te le rappelle!

    _ Bien entendu! Mais chaque astre produit bien un champ gravitationnel, qui attire tout ce qu'il y a autour! Pour en venir à ce qui nous préoccupe, il faut aussi imaginer un champ psychique, comme si toutes nos têtes étaient elles-mêmes des astres!

    _ Je commence à comprendre...

    _ Toi mieux que quiconque sais de quoi il est question! Bien que nous soyons là dans le domaine de l'invisible, nous sentons la présence de l'autre plus ou moins fortement, car chacun a une influence à cause de ses pensées! Evidemment, nous saisissons l'autre par des signes extérieurs, mais pas seulement! Ce que nous comprenons de la vie, comment nous voulons qu'elle soit détermine un champ psychique, qui déforme lui aussi l'espace, en attirant les consciences!   

    _ Tout à fait d'accord!

    _ C'est ce qui fait que notre attention peut subitement se tourner vers un individu, sans que nous comprenions pourquoi! L'exemple le plus courant est donné par la femme! Un homme a soudain le regard fixé sur le corps d'une femme, précisément sur la partie que la femme veut qu'il voit, habituellement celle dont elle est la plus fière! Car il s'agit ici de séduction!

    _ Et de domination!

    _ On va y venir! Mais la femme en se concentrant sur elle-même, en se mettant en scène si je puis dire, crée un champ psychique qui capte l'attention! Mais les hommes ne sont pas en reste! La plupart mettent en avant psychiquement leur partie génitale! Ceux qui les croisent sont appelés à regarder le "paquet", car plus il est gros et plus il est censé exprimer la domination!

    _ Nous y voilà!

    _ Oui, car pour la femme, la domination, c'est la séduction! Dominer, c'est de faire en sorte d'être le centre d'intérêt de l'autre! On s'impose à lui! Ainsi, on a le sentiment de sa valeur, de son importance! On trouve un équilibre!

    _ On dirait que tu fais un cours!

    _ Ah! Ah! ça y ressemble en effet! Mais revenons à l'espace, si tu veux bien... Les champs gravitationnels dépendent évidemment de la taille de l'étoile, mais aussi du stade de son évolution! Une étoile déforme l'espace selon qu'elle est plus ou moins jeune et on connaît une étape ultime, qui est celle du trou noir! Dans ce cas, le champ gravitationnel est si dense qu'il s'effondre sur lui même et qu'il absorbe toute la matière autour, même la lumière!

    _ Et tu vois le même phénomène dans le domaine psychique?

    _ Comme si tu ne le savais pas! Il y a effectivement des individus qui dominent totalement, qui veulent une soumission complète, partout où ils sont, ainsi qu'ils vivraient dans une bulle, dans laquelle on devrait rentrer, pour les saluer comme des rois ou des reines! Ce sont des personnalités trous noirs!

    _ Autrement dit des enfants Doms!"

                                                            XXII

   

    Madame Abominable n'est jamais contente! Elle grimace comme si elle était handicapée! Pourtant, elle est très riche! Elle possède une maison qui ressemble à un château, ce qui est très rare dans RAM, et elle loue des appartements!

    Mais madame Abominable n'en a jamais assez! Elle parle constamment d'elle! C'est le seul sujet qui l'intéresse! Et c'est pour se plaindre ou se mettre en valeur! Quand l'objet de la discussion lui est étranger, elle jette encore un ou deux mots, pour montrer qu'elle connaît, comme si elle disait: "Ne m'oubliez pas! Je suis toujours là!"

    Le soir, elle s'occupe de sa fille! Elle s'en fait la complice et l'entretient pendant des heures! Elle verse dans cette jeune tête toutes ses haines, ses rancœurs, ses doléances, et elle ressemble alors à une araignée, qui suce les cerveaux!

    Monsieur Tourbillon est employé dans un magasin! On ne voit que lui! Il est partout! Il sait tout! Il tend l'oreille, jette un œil! Rien ne lui échappe! Il gère les stocks, passe les commandes, négocie les rachats, conseille ses collègues, accueille les représentants, plaisante avec les fidèles!

    Il est devenu indispensable et paraît le patron! Il connaît mieux d'ailleurs l'histoire du magasin que ses employeurs! Il leur raconte des anecdotes qui les font paraître étrangers! Il est au zénith, dans un rêve d'action et de pouvoir! Il est le maître absolu et croit qu'il est là pour l'éternité!

    Mais il gêne maintenant... Les vrais propriétaires se sentent à l'étroit, se voient même comme des employés et ils décident de reprendre la main, de se débarrasser de monsieur Tourbillon, en le mettant brusquement à la retraite! Le monde s'écroule! C'est le soleil qui est fusillé!

    Voilà monsieur Tourbillon dans la rue ivre de rage! La haine lui donne un air terrifiant! Il maudit tout haut! Il rêve de cogner, d'étriper, mais il doit pourtant se calmer, rentrer sa fureur, car du monde passe! Il avance abattu, il n'est plus rien, tout est fini! Il rejoint tous ceux qui ont été limogés, alors qu'il rayonnait! Il aurait dû être plus prudent, mais il ne voyait que lui!

    Madame Triste tient une échoppe, mais les affaires sont dures! Le client est rare, toutefois en voilà un! Il demande ce qu'il veut et lit une pancarte qui dit: "S'il vous plaît, aidez le petit commerce!" C'est bien ce qu'il est en train de faire, mais soudain madame Triste s'enquiert: "Vous travaillez? Hein? C'est important! Vous faites quoi? Vous gagnez bien votre vie?"

    Le client interloqué prend son achat et s'enfuit! Il ne reviendra jamais! Madame Triste renifle, maussade... Elle n'a jamais eu de chances! Et pourtant elle ne ménage pas sa peine! C'est elle la chef des commerçants du quartier! C'est elle qui commande! qui met de l'animation! Elle n'est pas n'importe qui! Faut bien, car on ne peut compter sur personne! Snif! Fait froid!

    Monsieur Lourd a beaucoup de problèmes! Il se gratte la barbe! On lui demande s'il est au courant pour les escargots: grâce à leurs antennes, ils vont enfin pouvoir recevoir la télévision! Monsieur Lourd a un pâle sourire! Il explique qu'on ne l'a pas consulté, lui, le spécialiste; que c'est dommage, parce qu'il est un acteur sur la place et qu'il a des choses à dire! Sa voix est traînante et pleine d'amertume!

    Soudain, monsieur Lourd demande qui a bougé la pièce 111 qui est sur son bureau! Il peste! On ne lui dit rien! Si on bouge quelque chose, il faut qu'il le sache! Il est chez lui ici! Il y en a d'autres qui travaillent à côté, d'accord, mais c'est monsieur Lourd qui est responsable, qui est le plus important! On voudrait le soulager? Ouais, mais pas sans lui! C'est lui qui commande! Il est indispensable!  

    Monsieur Lourd a une rude tâche! Le travail ne manque pas! Le voilà expliquant quelque chose... Que raconte-t-il? Il dit, toujours de sa voix monotone, que dans certaines grottes des pays froids il existe des clauses de contrat, qui stipulent etc., etc.! Et l'on regarde monsieur Lourd qui sur sa montagne s'écoute, s'admire, s'enivre!  

                                                                 XXIII

    "Dis grand-père, qu'est-ce que c'est la folie? demanda le petit garçon.

    _ La folie, c'est de dire toujours la même chose, de ne pas regarder autour de soi! C'est d'être avec soi-même comme en prison!

    _ Mais les fous, on les conduit à l'hôpital! dit la petite sœur.

    _ C'est vrai, mais il y a plusieurs folies! Beaucoup sont fous sans le savoir et ils ont l'air tout à fait normaux! Et pourtant, si on les écoute, ils sont comme des disques rayés! et il est impossible de les changer! Cette folie-là est compliquée, car elle est en rapport avec notre façon de voir la réalité!

    _ Qu'est-ce que tu veux dire, grand-père?

    _ Vous voyez le nuage qui passe là-haut? Bon, comment le trouvez-vous?

    _ On dirait un gros chou-fleur! Hi! Hi!

    _ Oui et il est magnifique, rajouta la petite sœur, car il a la blancheur de la neige!

    _ Et comme il est calme et immense, n'est-ce pas? On dirait que rien ne peut le déranger et maintenant observez-le encore...

    _ Oh! On dirait une chevalier qui fonce!

    _ Non, c'est plutôt une vieille dame en colère! Elle a l'air d'une marmite! Hi! Hi!

    _ Vous riez maintenant, fit encore le grand-père, rien qu'à regarder ce nuage! Mais alors pourquoi les gens dans la rue ont l'air si pressés, si inquiets et si tristes?

    _ C'est parce qu'ils ne regardent pas les nuages...

    _ Mais oui, ils sont comme en prison! Maintenant, les enfants allez vous amuser! Grand-père a du travail!

    _ Au revoir grand-père!

    _ A bientôt les enfants!"

    Le grand-père sortit un papier de sa poche et il se mit à relire le poème qu'il venait d'écrire... C'était lui le poète du vieux cimetière et dans beaucoup de lieux de RAM, il avait laissé des vers, pour ceux qui auraient des yeux et qui chercheraient une vérité, un réconfort!

    Mais le grand-père ne se faisait guère d'illusions, comme le montrait son nouveau poème, que voici:

        LES FOUS

Ils sont aussi perdus

Qu'ils sont odieux et vides!

Et la peur est leur dû,

Sous leur masque et leurs rides!

C'est le trafic haineux,

Le m'as-tu-vu du riche

Et de l'orgueil les nœuds!

Car on pleure et on triche!

La bête a plus de prix

Et le ciel et ses îles

Font qu'ici-bas on crie:

"Allez, tous à l'asile!"

                                                             XXIV

    Cariou était chez lui et lisait tranquillement, quand son attention fut captée par une silhouette à l'extérieur! Il regarda par la fenêtre, vit une personne qui semblait attendre et il se replongea dans son livre!

    Mais quelque chose le gênait... Il était soudain incapable de se concentrer sur sa lecture, comme si l'individu dehors continuait à exercer une pression! Cariou dut le regarder encore, puis il essaya de nouveau de retrouver le sens de sa page, mais il n'y avait rien à faire: l'autre effectivement prenait sa conscience!

    Alors, Cariou changea ses yeux... Ils devinrent d'un vert scintillant et la silhouette disparut! Il fallait tout de même tout le temps se battre, songea Cariou, même chez soi! 

    Andrea Fiala était de nouveau à l'OED et elle écrivait: "Beaucoup de femmes se demandent d'où vient le patriarcat et s'en indignent, comme s'il était une totale imposture! Mais la domination masculine, qui est une expression plus exacte pour le patriarcat, vient simplement de la nature!

    En effet, chez beaucoup d'animaux, le mâle peut sembler se comporter d'une manière odieuse, puisque, par exemple, il va manger en premier les meilleurs morceaux, quand la femelle devra se contenter des restes! Mais, comme les animaux ne font qu'obéir à leurs instincts, on comprend très vite que le mâle agit ainsi par nécessité et on le voit soudain attaquer un rival, pour défendre le territoire qui permet nourriture, sécurité et reproduction!

    Aujourd'hui, s'il y avait un nouveau conflit entre les hommes, les femmes instinctivement les feraient manger d'abord et leur serviraient ce qu'il y a de mieux, afin qu'ils soient les plus combattifs possibles! Tant que les frontières n'ont pas été sûres, la domination masculine a prévalu et il est normal que les premiers textes, qui ont essayé d'expliquer le monde, comme les écrits religieux, s'en soient inspirés!

    Le problème apparaît quand on ne veut pas prendre conscience que les choses évoluent et que les considérations d'hier sont elles-mêmes appelées à changer! Car la civilisation a ceci de particulier, c'est que plus elle progresse et plus le rôle primordial de l'homme diminue! Il ne saurait en être autrement, puisqu'une société développée n'a pas normalement à défendre la sécurité de son territoire! Autrement dit, plus nous évoluons et moins la domination masculine  est nécessaire et se justifie!

    Place alors à la domination féminine, car les deux sexes ont la même origine, le même moule! La femme, comme l'homme, veut se développer et donc satisfaire d'abord son égoïsme! La domination animale est aussi présente chez elle, ce qui fait qu'elle n'a jamais cessé d'essayer de supplanter l'homme! Son horizon s'élargit avec la civilisation (l'homme cédant malgré lui la place) et c'est pourquoi on dit que la société se féminise! La femme y apporte toute sa sensibilité et on voit des lois contre le harcèlement ou l'homophobie! Les minorités sont défendues, la faiblesse s'en trouve protégée!

    Mais la domination féminine n'est pas meilleure que la masculine et elle commet les mêmes excès! Elle devient aussi exclusive et montre tout son mépris à l'égard des hommes! Elle se venge, en cherchant à prendre toute son ampleur! C'est inévitable, d'autant que la domination masculine, inquiète de perdre son pouvoir, a des sursauts de violence qui peuvent conduire au meurtre! Mais il faudra un jour qu'on comprenne que c'est la domination elle-même qu'il faut combattre, et non la masculine ou la féminine, car c'est bien elle qui empêche que les deux sexes soient égaux et parfaitement complémentaires!"   

                                                                   XXV

    Monsieur Mur a une vie obscure et il habite d'ailleurs un appartement sombre, avec ses chats! Monsieur Mur soupire souvent, son quotidien est lourd, tendu, fait essentiellement de tracas, d'une souffrance secrète, d'une blessure profonde, quasiment irréparable!

    Pourtant, monsieur Mur n'a a priori rien d'extraordinaire, bien au contraire! On ne le remarque même pas dans la rue, il passe inaperçu avec sa taille moyenne, son regard de myope, ses vêtements quelconques, son air soumis! D'ailleurs, monsieur Mur ne semble même pas se soucier de cet anonymat... Il va de son petit pas égal, entre les commerces et chez lui et il prépare sans entrain son manger, ainsi que celui de ses chats!

    Après s'être sustenté, Monsieur Mur toutefois s'anime un peu! Il n'est pas rare de le voir un livre à la main et sa bibliothèque est son seul meuble vraiment imposant! Que lit monsieur Mur? Mais de tout, car il est extrêmement curieux! De temps en temps, il frappe son livre en s'écriant: "Je le savais! J'en étais sûr! Ah! Les fumiers! Les ordures! Les salauds!"

    D'autres fois, il ricane ou il glousse! Puis, il se met à rêver... Que va-t-il dire? Comment il va amener les choses? De grands desseins, des plans compliqués, des démonstrations magistrales et écrasantes, des procès vertigineux, des réquisitoires foudroyants germent, se dressent alors dans l'esprit de monsieur Mur! A cet instant, il est grand, formidable, terrible! il est unique dans l'univers!

    Puis, monsieur Mur fait craquer ses doigts, a des airs de maestro qui s'échauffe et s'installe à son ordinateur, comme devant un orgue! L'écran s'allume, le rideau se lève et le spectacle commence, car monsieur Mur travaille essentiellement sur les réseaux sociaux: c'est sa passion, sa raison d'être! Vite, il tape ses messages, ses commentaires et ce sont des modèles d'insinuations, de sournoiseries, de véritables poisons, destinés à miner les consciences, à provoquer le chaos, à détruire l'ordre!

    Ainsi, les lectures de monsieur Mur lui profitent! Il utilise tous les arguments qu'il a retenus et qui viennent d'auteurs, de gens comme monsieur Mur! Qu'ont-ils tous en commun, y compris monsieur Mur? Eh bien, ils se sentent les victimes d'une pensée générale, ambiante, qui serait dirigiste, oppressante même! Celle-ci leur dirait ce qui est bien ou mal et pour la combattre, ils en prennent automatiquement le contrepied! Notamment, si la science trouve un remède qui pourrait les soigner, ils contestent ses résultats, émettent des théories contraires, quitte à rester malades!

    C'est un travail acharné, de fourmis! Il faut nier et encore nier! se réprimer! paraître le plus sensé, le plus exact, le plus rigoureux! ne pas cesser de laminer, mais avec un ton doux! ou bien s'indigner fougueusement, fustiger, pour ouvrir des abîmes pleins d'horreurs! se faire moraliste, alors que l'on condamne toute leçon! Il faut être élastique, pour rejeter tous les coups! faire fi de ses propres contradictions! ne jamais avoir honte! ne jamais reconnaître sa haine, car on n'est que le témoin du désastre, de l'injustice, de l'infamie!  

     Tout ce qui menace RAM est bon! Tout ce qui vient de RAM est mauvais! Mais pourquoi ignorer la nuance, la compréhension, la profondeur, la compassion? Pourquoi cette idée fixe, ce rejet constant, cette œuvre de chaos et d'égoïsme? Pourquoi ne pas essayer d'être heureux soi-même, d'aimer les choses telles qu'elles sont, d'admirer la vie? Mais parce qu'il s'agit de ne pas se fondre dans l'anonymat!  

    Accepter le monde, pour monsieur Mur, c'est s'y noyer, s'y diluer, y disparaître! Accueillir la différence, ce serait se diminuer! Ainsi, monsieur Mur et ceux qui lui ressemblent sont-ils comme les récifs qui subissent la mer, ce qui est épuisant pour un être humain! et le soir, quand monsieur Mur enlève ses lunettes bleutées, pour se frotter les yeux, il a l'air d'un mort!

                                                                XXVI

    Œil d'or s'impatientait! Il avait donné rendez-vous à Stan Harris et maintenant il le regrettait! Mais le "morveux" lui avait assuré que ce qu'il avait à lui apprendre ne pouvait se dire au téléphone! Il fallait absolument une rencontre et ils avaient convenus de se retrouver dans un ancien abattoir, qui devait être transformé en habitations!

    Les lieux étaient sinistres, sous le ciel gris, et ils rappelaient quel triste sort avaient subi les animaux ici pendant très longtemps! On frissonnait en constatant l'épaisseur de certaines portes et l'imagination s'assombrissait devant des rigoles! C'était comme si les murs retentissaient encore de l'écho des cris!

    Une minute, Œil d'or déchiffra un quatrain inscrit sur le béton:

            "LE LABYRINTHE

Il est fait de mes craintes

Et dans son noir réseau,

Je m'abîme et m'éreinte!

Car en moi crie l'oiseau!"

    "Pff! fit Œil d'or. Qu'est-ce qu'on peut voir comme conneries! Y en a qui n'ont vraiment rien à faire!

    _ Vous êtes là? dit la voix de Stan Harris dans son dos.

    _ Ouais! répondit Œil d'or en se retournant, et j'espère que ce que tu as me dire est important! Sinon je te botterai les fesses!

    _ Vous pouvez m'en croire! Ce que j'ai vécu n'est pas banal! C'est même une surprise totale!

    _ Alors vas-y, accouche!

    _ Ben, y a quelques jours, j'étais dans un "Tube"... Normal, j'ai pas le permis! Et... d'habitude, j' domine tout le monde à l'intérieur! jeunes, vieux, mères de famille..., quoique celles-ci ne m'intéressent pas, comme les handicapés! Trop faibles! Ce sont pas des proies intéressantes! Il est évident que je suis plus puissant qu'elles! J'cherche plutôt des hommes mûrs... ou des gars comme moi! Et là, j' les fait plier! C'est moi l' maître! Y en a pas un qui m' résiste!

    _ J' te crois! T'es assez crapule pour ça! Et alors?

    _ J'ai vu un type monter... peut-être la cinquantaine! J' me suis dit:" Toi, mon mignon, tu vas passer à la casserole... et même que je te veux comme esclave sexuel!" Car moi, j'adore la soumission et qu'on me fasse des gâteries sexuelles!

    _ C'est de ton âge..., mais épargne-moi les détails, tu veux! 

    _ J' me suis concentré sur mon siège, l'air de rien, avec mon Narcisse! J'ai envoyé tout ce que j'avais! Une vraie pile électrique! Mon cerveau disait: "C'est moi le plus fort, le maître! Vous êtes tous mes esclaves! Je contrôle tout!" Eh ben, le type a résisté! Il a senti mon pouvoir... J'en suis certain, car il a réagi! J'ai même cru que j'allais l'avoir! J' mettais le paquet, j' vous dis! J' voyais déjà le bonhomme à genoux devant moi! Mais il m'a opposé un mur! J'avais jamais vu ça!

    _ Tu peux préciser...

    _ C'est difficile à décrire! Attendez je ferme les yeux... J' me suis senti tout p'tit d'un seul coup! même insignifiant! J'ai remis la dose! J'allais pas m' laisser faire comme ça! J'ai de nouveau transmis que j'étais le maître... et de nouveau j'ai été repoussé comme si j'étais rien! Incroyable, le gars! Y avait rien à faire! Un moment j'ai cru voir un arbre... blanc, avec des pétales! J' me suis demandé si je rêvais pas... ou si c'était pas une plaisanterie! Mais faut que je vous avoue un truc...

    _ J' t'écoute...

    _ A partir de là, j'étais vraiment mal à l'aise! C'est moi qui avais peur! J'avais les mains moites sur mon Narcisse! J'avais même du mal à respirer! Ce type était d'une puissance! J'ai bien été content de voir mon arrêt arriver! Je me suis levé comme si j'avais cent ans! Les copains ne m'auraient pas reconnu! J'étais tout tremblant en descendant du Tube! Et le type m'a suivi des yeux! Il comprenait parfaitement la situation! Maintenant je me rends compte que je le hais de toutes mes forces! Si je pouvais le détruire, je le ferais sans hésitations!   

    _ Je suppose que tu as les images..."

    Harris tendit son Narcisse et Œil d'or enregistra ce qu'il voulait. "Euh, dites, reprit Harris, j'crois qu' ça mérite une p'tite récompense!

    _ Hum...

    _ Moi et mes potes, on a dégotté un fusil... et on voudrait dégommer quelques chats! Hein? Rien ne vaut une bonne petite psychose dans l' quartier! Tout le monde va avoir peur et s' demander qui est derrière tout ça!

    _ D'accord, mais pas plus d'une dizaine de chats! Après j'interviens!

    _ Chic!"

                                                              XXVII

    Madame Müller entra dans un magasin bien connu de RAM. "Madame Müller! s'écria monsieur Mertens, le propriétaire du magasin. C'est toujours un plaisir que de recevoir votre visite!

    _ Bonjour, monsieur Mertens. Je viens acheter des chocolats!

    _ Mais parfaitement, madame Müller! Me permettez-vous, cependant, de vous demander des nouvelles de monsieur Müller?

    _ Il va bien, ma foi, mais il est encore très pris par son travail! Avec toutes ses affaires, il n'a pas une minute à lui!

    _ J'imagine!

    _ Pourtant, je lui répète souvent: "René, tu vas y laisser ta peau!" Mais il ne m'écoute pas!

    _ Tss! Tss!

    _ Remarquez, c'est un peu de ma faute! J'ai voulu rénover complètement l'appartement! Mon rêve, c'est qu'il se mette à tourner, de sorte qu'il soit toujours en face des éclaircies! Vous savez combien il est devenu rare d'avoir un peu de chaleur, de nos jours! 

    _ A qui le dites-vous! La météo ne cesse de se dégrader!

    _ Mais alors, faire tourner l'appartement dans l'immeuble présente, selon René, des difficultés insurmontables! Je veux bien le croire, mais quand il s'agit de ses plaisirs, René ne regarde pas non plus à la dépense! Enfin, j'ai dit que ça serait un excellent cadeau pour nos noces de diamant, hi! hi!

    _ Ah! Ah! Excellente idée! On passe au chocolat?"

    Monsieur Mertens montra soudain un étal rempli de produits... "Oh! Mais je croyais... s'étonna madame Müller.

    _ Que la montée des eaux nous avait contraints à la pauvreté? Non, Dieu merci! Certaines régions ont été épargnées et continuent de récolter du cacao, que nous faisons venir ici spécialement par bateau! Alors que désirez-vous? du fruité, du parfumé? du fort, pour monsieur Müller?

    _ Je ne sais pas... Que me conseillez-vous?

    _ Nous avons là un excellent cru! avec une délicate touche de noisette! suave dès l'attaque! long en bouche! avec une note de grillé qui persiste! très agréable l'après-midi!  

    _ Et pour accompagner une liqueur?

    _ On peut se tourner vers un chocolat plus profond! un terroir plus sombre! une amertume légèrement plus prononcée, car il faut faire face à l'alcool, bien entendu! Cependant, celui-ci pourra vous convenir... S'il est plus âpre, il garde en lui la fraîcheur des hauts plateaux où sa graine est cultivée!

    _ Ah! Très bien! Je vais prendre un peu des deux, mais il m'en faudrait un troisième pour ma fille, plus exotique... Vous savez comment sont les jeunes!

    _ Ma propre fille ne trouve rien à se mettre! Elle dit qu'on étouffe ici! Je pense que la nature pousse en elle! Hi! Hi!

    _ Mais votre fille a raison! Quel marasme! La crise est permanente! Evidemment, il y a des gens qui ont des difficultés, mais le vrai, c'est qu'on s'ennuie! On ne peut plus rien dire et il n'y a jamais rien qui se passe! J'ai tendance à croire que nos existences deviennent de plus en plus mornes!    

    _ Comme je vous approuve, madame Müller! Nous devons faire face à des situations! Mais j'ai ici un chocolat orangé, avec un arôme de banane et de vanille! Il pétille presque sous le palais, comme un quartier d'orange! Il réveille les sens et donne un coup de fouet! De quoi plaire à la jeunesse! Hi! Hi!

    _ Vous êtes mon sauveur, monsieur Müller! Une sœur de René, que je ne connaissais pas bien, vient de mourir et bien entendu nous marquons le coup! Ah! Nous ne sommes pas épargnés!

    _ Non, on dirait même que le sort s'acharne sur nous! Vous avez vu tous ces émigrés qui arrivent en bateau et qui n'ont rien! Ils prennent notre ville pour un Eldorado, mais c'est que nous aussi nous avons nos problèmes! Je ne vous cache pas que j'ai dû licencier un de mes vendeurs! Dame, c'était un salaire de trop!

    _ Bien sûr! Mais on ne peut pas de toute façon aider tout le monde tout le temps!

    _ Je vous fais un paquet cadeau pour votre fille?"

                                                              XXVIII

    Cariou était de nouveau à lire chez lui tranquillement, quand une autociel se gara sous sa fenêtre! Les autociels pouvaient s'attacher à un réseau de tubes transparents, ce qui permettait d'atteindre rapidement son habitation! Mais personne ne descendit de ce véhicule!

    La situation était assez étrange, comme en suspens, et une tension s'installa dans l'esprit de Cariou! Que faisait le conducteur? Peut-être qu'il en profitait pour se détendre ou vérifier des papiers! Certains étaient comme ça! Ils se reposaient dans le monde clos de leur autociel, plus que dans leur appartement!  

    Tout de même, Cariou n'était plus tout à fait à sa lecture... Il ne percevait rien du véhicule, aucun mouvement et un conducteur, venu là pour faire le point, l'aurait rassuré ne serait-ce que par une geste anodin, car Cariou, derrière sa fenêtre, était parfaitement visible et on ne pouvait ignorer sa présence!      

    Mais l'autociel était comme opaque! Soudain, quoiqu'il gardât les yeux sur sa page, Cariou distingua une forme sortant du véhicule et qui disparut! Ce fut très bref, mais Cariou se relâcha, car il était de nouveau seul! Mais l'individu revint et cette fois-ci, il fit face à la fenêtre pour exprimer toute sa haine, avant de s'en aller! Il eût détruit Cariou, s'il l'avait pu!

    "S'ils ne dominent pas, ils ont peur, car leur monde s'écroule! songea Cariou. Ils ne rêvent plus que de tuer... et pourtant je ne fais qu'être chez moi et en paix! C'est incroyable!"

     Andréa profitait d'un rayon qui tombait dans les locaux de l'OED... Elle buvait un thé, dont la chaleur parfumée lui remontait au visage... Toujours à son travail, elle ne savait comment commencer cette fois-ci... Elle avait l'impression qu'elle ne serait pas à la hauteur de la tâche, tant le sujet paraissait vaste! Mais enfin, elle se jeta à l'eau...

    Elle écrivit: "Si c'est la domination qui nous anime, en nous donnant la soif de nous développer, d'où vient alors ce que nous nommons l'amour? Beaucoup de petits animaux sont profondément attachés à leurs parents, car ils sont entièrement dépendants d'eux! Mais qu'ils atteignent leur maturité sexuelle et ils s'en séparent! Les voilà normalement autonomes et cherchant déjà eux aussi à se mettre en couple!

    Pour les humains, c'est différent et plus long! L'adulte est le fruit d'une intense socialisation, qui passe par l'éducation, l'école, car ce que nous sommes est le résultat des siècles passés, de leurs expériences et de leurs connaissances! Nos comportements sont complexes, sophistiqués... Notre psychisme est toujours en train d'évoluer, ce qui fait que notre individualisation n'est jamais terminée!

    Mais l'amour viendrait de notre attachement familial... Il constituerait une sorte "d'enveloppe", qui n'est pas sans rappeler celle du fœtus, quand nous ne faisions qu'un avec la mère! Nos premiers liens sont fusionnels et pourtant nous voulons également être nous-mêmes; c'est la nature qui nous y pousse! Il s'ensuit que nous avons bien du mal à nous mettre debout, à déchirer notre "enveloppe", car nous la recréons volontiers avec d'autres! Ce sont nos premières amours, qui sont si fortes, mais qui en même temps s'évanouissent du jour au lendemain, car nous sommes appelés à nous connaître!

    C'est le psychisme qui fait essentiellement notre personnalité, mais curieusement il existe une relation entre la domination et notre maturité! Plus la domination est forte et moins nous sommes capables de "déchirer notre enveloppe"! Plus nous voulons dominer et plus nous en restons aux liaisons fusionnelles! Dominer fait que nous empêchons le développement de l'autre! Nous le maintenons dans un état de dépendance, nous le contrôlons par notre autorité, de sorte que ni nous ni l'autre ne s'individualisent totalement! C'est "l'enveloppe" qui continue! Ce n'est pas deux êtres qui s'acceptent dans leurs différences, qui se respectent, car, rappelons-le, c'est le pouvoir sur l'autre qui nous donne a priori le sentiment de notre importance, de notre valeur, et qui donc garantit notre équilibre!

    L'amour dominateur est par conséquent sans issue! Il mène tôt ou tard à la séparation, car celui qui est dominé veut s'échapper pour grandir! Et si le dominant est violent, on a des traumatismes ou pire un féminicide et de toute façon une destruction! Si la domination pousse à notre développement, il s'agit de la dépasser pour enfin aimer véritablement! Tant qu'on ne se sépare pas de sa domination, on reste prisonnier de son "enveloppe", on ne discerne pas l'autre, ni soi-même et on fait le mal sans le reconnaître!

    L'amour peut-il être autre chose qu'un chemin éminemment spirituel?"

                                                                   XXIX

    L'homme était au sommet de la Tour du pouvoir de RAM et de là il contemplait la mer sous un ciel d'orage! Des éclairs illuminaient les flots lointains et lourds, à cause des déchets! L'homme repensait à son enfance...

    C'était bien avant la montée des eaux et il était né dans ce qu'il voyait maintenant quasiment comme un taudis! Son père était un petit artisan au comportement instable... Il avait des crises qui faisait peur à son seul enfant! Il était imprévisible, il criait contre sa famille et on ne savait trop pourquoi! Il avait fini par sombrer dans la démence, laissant une trace qui ressemblait à un gouffre, dans l'esprit de son fils!

    La mère, elle, travaillait à l'usine et c'était elle qui avait assuré la subsistance de tous! Mais elle était craintive, soumise et on eût dit une esclave, au service de ses patrons! Tout en la respectant, l'homme n'avait pas cessé de la considérer avec un certain dégoût! Il ne voulait pas de cette peur, de cette "petitesse" et quand lui-même fut engagé à l'usine, grâce à sa mère, il n'y resta pas longtemps, tant il s'y sentait mal à l'aise et rêvait d'autre chose! Quoiqu'il fît, il ne pouvait pas subir une autorité qui n'était pas la sienne!

    Il avait erré quelque temps, connu des galères... Il vivait chichement, quand il s'intéressa à la politique, par l'intermédiaire d'un groupe auquel il s'était joint! On y parlait avec ferveur de justice sociale, d'égalité et l'homme s'y était intéressé, non pas par ce qu'il aimait son prochain, mais parce qu'il voyait là un bon moyen de combattre le gouvernement, afin de prendre sa place! Car au fond ce que recherchait avidement cet homme, sans même vraiment comprendre pourquoi, c'était le pouvoir!   

    Il avait donc participé activement à toutes le campagnes, quitte à se montrer violent, et son parti, profitant d'une grave crise économique, effectivement se mit à commander le pays! L'homme était déjà en haut, mais cela ne lui suffisait pas! Il voulait être le maître absolu! C'était plus fort que lui et il se débarrassa progressivement de tous ses concurrents, des "amis" d'hier, tout en devenant le chef, le personnage le plus important!  Ses moyens étaient peu avouables, criminels peut-être, mais on n'avait rien pu prouver et on avait fini par le surnommer Dominator, tant il semblait maintenant puissant!

         Cependant, dans RAM, peu le connaissait vraiment, car il n'aimait pas s'afficher! Il restait méfiant, comme s'il était le jouet d'une peur viscérale! Sans doute disposait-il désormais de la sécurité financière, mais qu'adviendrait-il si ses adversaires, malgré ses précautions, arrivaient à le renverser? Ne subirait-il pas le sort qu'il avait lui-même réservé à tant d'autres? Son argent ne le protégerait certainement pas! Il ne devait donc pas perdre le pouvoir et il était toujours aux aguets, jamais totalement tranquille, ce qui impliquait tout de même une certaine discrétion, de sorte qu'on pouvait même en imaginer un autre aux commandes! 

    Il évitait ainsi de se présenter telle une cible, ce qui ne l'empêchait pas par ailleurs de tout contrôler! Ses espions sillonnaient RAM dans tous les sens, lui rapportaient tous les faits, toutes les opinions et sa police agissait secrètement, avant les crises, les attaques! Malgré tout son pouvoir, Dominator sentait sous ses pieds comme un gouffre, un abîme d'angoisse et il lui fallait incessamment soumettre même ses collaborateurs! Il jouait avec eux comme le chat avec la souris! Il les inquiétait avec plaisir, car, bien qu'il eût recours à l'alcool, seul le sentiment de sa puissance l'apaisait vraiment et il gouvernait essentiellement par la terreur qu'il inspirait!

    Il appuya sur un bouton et une porte coulissa, pour laisser entrer Œil d'or! "Tu as quelque chose à me dire? demanda Dominator.

    _ Oui, un de mes "morveux", qui a beaucoup de talent, a été comme baladé par un gars bien plus fort que lui psychiquement!

    _ Tu sais qui c'est?

    _ Oui, un certain Cariou... On a peu de choses sur lui... et il est possible qu'il ne se doute même pas de son pouvoir!

    _ Mais il faut quand même s'en assurer! Tu t'en occupes! Je ne veux pas de menaces autour de moi!"

    Œil d'or s'inclina et sortit. Dominator se reversa une dose d'alcool et se replanta devant le spectacle de la mer... Elle était aussi sombre que lui!

                                                               XL

    Andrea écrivait toujours: "D'où viennent les idéologies? A leur origine se trouve généralement la pensée d'un seul, mais c'est la domination qui les transforme en système! Même si on veut le bien des autres, on peut se mettre à les diriger! On commande pour répandre ce que l'on considère comme la vérité! On obtient le pouvoir, on domine, pour imposer son idée! Ainsi ont fonctionné le christianisme ou le communisme!

    Mais la domination a besoin de sa liberté, car nous ne pouvons nous développer avec des entraves! C'est donc encore la domination qui chasse les idéologies, de même que c'est le tyran de demain qui renverse le tyran actuel! Notre égoïsme fait que nous tendons toujours vers la démocratie! Et le libéralisme ou le capitalisme ne devraient pas au fond être considérés comme des idéologies, car ils constituent le sol naturel de notre croissance!

    Qu'on veuille plus de justice, c'est bien normal, mais il nous faut aussi la plus grande liberté et c'est pourquoi nous avons entamé le vingt-et-unième siècle, avec un horizon dégagé de toute idéologie! Cela veut aussi dire que la science est devenue la seule à pouvoir nous éclairer, puisqu'elle s'appuie sur la raison et non sur les passions! Elle aussi n'a cessé de se développer, sans l'obstacle de l'idéologie, et elle nous montre notre infinie petitesse, pour ne pas dire notre insignifiance, dans une histoire aux dimensions vertigineuses! 

    Cette situation ne peut pas ne pas nous causer de l'inquiétude, d'autant que nous apprenons que nous détruisons peu à peu notre planète, par la pollution ou le réchauffement climatique! Mais que faisons-nous quand nous avons peur? Mais la même chose que les animaux: nous renforçons notre domination! Un exemple que tout le monde connaît est celui des crocodiles devant leur marigot qui s'assèche! C'est le plus fort qui va profiter en dernier de l'eau; les autres meurent ou partent!

    Quand nous sommes inquiets, nous faisons revaloir nos droits, nous réaffirmons notre force et c'est pourquoi nos pays, malgré le progrès et leur niveau de vie, sont toujours en crises! Nous n'acceptons aucun sacrifice, nous ne supportons aucune contrainte, car nous aurions l'impression de nous diminuer, ce qui nous conduirait à l'angoisse! C'est bien la domination, notre égoïsme qui est notre seul rempart contre la peur de l'infini! Et cela nous rend exsangue, sans avoir rien à donner!

    Mais c'est la jeunesse qui est la plus frappée par la situation! Elle voit son avenir incertain, bouché, inexistant même! Elle découvre des adultes incohérents, hostiles ou lâches et perdus! Elle est face à un monde hypocrite, qui n'a pas voulu voir, ni chercher les vraies solutions! Cette jeunesse est désemparée, d'autant que les idéologies, si elles étaient à combattre, n'en représentaient  pas moins l'autorité et donc la sécurité!

    Pour ne pas sombrer, les jeunes, à l'instar des adultes, se raccrochent à leur domination, mais sans retenue, tout entier, avec frénésie, car leur être n'a encore aucune solidité! Cela se traduit bien entendu par une fréquentation accrue des réseaux sociaux! Il s'agit de faire partie d'une pensée! Nous sommes à l'ère de la communication! On donne son avis, on se reconnaît dans ceux des autres! Mais aussi on se met en scène! On veut faire le buzz! C'est le Narcisse qui permet de se rassurer sur soi, sur son image, son influence, sa valeur!

    Mais la partie numérique est secondaire, c'est dans nos cerveaux que s'effectue la plus grande transformation! D'abord, la communication est une activité essentiellement cérébrale et le numérique ne "chauffe" qu'un seul muscle: notre cerveau! Celui-ci est sollicité anormalement, ce qui fait que la dépression atteint les plus jeunes! Mais encore la domination doit être constante, en tous lieux! Elle cherche à s'exercer sur tous, car l'enfant veut que le monde soit le sien!

    Ainsi il n'a plus peur! Face au vide sidéral ou de l'esprit, ne pouvant compter sur les adultes et sans espoir quant à l'avenir, l'enfant devient le dominant, même si ce comportement possède des degrés! Mais au plus haut, l'enfant est ce qu'on appelle à l'OED un enfant Dom, avec Dom pour domination! Car cet enfant-là est un pur "produit" de la domination! Il constitue une "bulle" psychique, qui contraint les autres à la soumission et qui hait et qui veut détruire, si elle rencontre un obstacle!"

          

                                             DEUXIEME PARTIE

                                       LA LUTTE

                                                I

    A quoi pourrait-on comparer RAM? A un beau lierre sur un mur! Les feuilles sont brillantes et montent à l'assaut de la lumière! Les branches forment un réseau, qui permet une meilleure adhérence et RAM parait également guidé par la raison et solidaire!

    Mais on peut facilement décoller du mur le rideau de la plante et il s'effondre rapidement sous son propre poids! De même, on ne met pas longtemps à voir que la splendeur de RAM n'est qu'une façade! Il suffit de se pencher sur sa base, pour y découvrir avec dégout ce qu'on trouve encore à la racine du lierre, à savoir une vermine grouillante!

    On est stupéfié par son mépris, sa haine! On est abasourdi par sa pensée, son opposition, sa radicalité! On sent le vent de l'épouvante passé sur soi! On est désarmé devant une telle cassure! On se dit qu'il n'y a pas de vérité! que la vie ne repose que sur un sol mouvant et le désespoir nous envahit! 

    Car il est impossible de ramener la plupart à la raison! Les meilleurs arguments sont sans effet! On est en face d'une véritable hargne, une fureur, dont le poison, le mensonge peut rendre fou! On en vient à douter de soi! de sa propre vue! de son jugement! Nos doutes, nos craintes, nos traumatismes se réveillent! C'est la nuit, le vertige!

     Nous voilà nous-mêmes assoiffés, dans un désert! Certains, mis au pied du mur, vous tord votre raisonnement ainsi qu'une petite cuiller, pour mieux le retourner contre vous, comme s'il venait d'eux! C'est à en perdre la raison! Mais c'est notre psychisme qui garantit notre équilibre et percer l'armure des plus féroces, des plus dogmatiques, des plus méprisants, c'est faire entrer d'un seul coup tout le monde du dehors dans leur bulle, ce qui conduirait à son explosion, si une certaine folie ne venait pas la défendre!

    Car au fond il existe un tronc commun entre tous ces individus! Si on revient au lierre, on constate qu'il se ramifie de toutes les manières possibles! qu'il a une partie secrète, qui paraît même infinie! qu'il se propage au ras du sol, comme s'il voulait conquérir la Terre entière! que ses petites feuilles se développent partout, isolées, de sorte qu'on ne les remarque même pas! Et pourtant il suffit de les arracher, pour s'apercevoir qu'elles sont reliées à l'ensemble et qu'elle s'en nourrissent!

    Ainsi aussi sont les gens dans l'anonymat! Et leur tronc commun est la domination! Mais ils sont si éloignés des branches principales qu'ils en adoptent la pensée contraire, le jugement opposé, tellement qu'ils sont blessants, scandaleux et effrayants! Mais c'est là leur seule manière pour lutter contre la solitude, la peur, pour avoir le sentiment d'exister! Ce sont des îles qui utilisent le poison pour se construire! Car le problème est toujours de se faire valoir et on est prêt à nier le ciel et les nuages, si cela permet d'être au-dessus des autres!

                                                                 II    

    "Dis grand-père, demanda la petite fille, c'est comment le paradis?

    _ C'est comme ici!

    _ Oh! Ben alors, c'est pas intéressant! s'écria le petit garçon.

    _ Ah bon? Et cette petite feuille éclairée par le soleil, est-ce qu'elle ne paraît pas allumée?

    _ Si...

    _ Et cette goutte de rosée qui scintille, est-ce qu'elle n'a pas l'air d'une perle magnifique?

    _ Si...

    _ Et cette chenille qui se tortille, est-ce qu'elle ne paraît pas sympathique? Et même ce cloporte, qui s'enfuie, est-ce qu'il ne semble pas drôle avec son armure?

    _ Si...

    _ Et ce morceau d'écorce, d'un brun profond, n'est-il pas doux au toucher? Allez-y, prenez-le... Et cette petite motte noirâtre... N'est-elle pas fraîche et n'éclate-t-elle pas en poudre? Et à travers la haie, que voyez-vous?

    _ Des fleurs violettes!

    _ Exactement et elles nous regardent! Toute la nature est d'une beauté infinie, les enfants! Alors qu'est-ce qui ne va pas?

    _ On s'ennuie, grand-père!

    _ Ah bon! Vous vous ennuyez... Hum! Je crois qu'il est temps qu'une fusée reparte pour la planète des Rigolos!

    _ Oh oui!

    _ Chic!

    _ Il faut tout de même d'abord que chacun mette son casque... Eh oui! Voilà... et la combinaison aussi! Toutes les fermetures doivent être vérifiés! Au bout des manches! Aux chevilles! Voilà! Mais, avant d'entrer dans la fusée, un test est nécessaire!

    _ C'est quel test, grand-père?

    _ Dame, seuls les Rigolos peuvent partir pour la planète des Rigolos! Toi, mon petit garçon, es-tu un vrai Rigolo?

    _ Hi! Hi! Oui, grand-père! Tu me chatouilles! Hi! Hi!

    _ Et toi, ma petite fille, tu es prête à passer le test?

    _ Non, je ne veux pas, grand-père!

    _ Bon, pas de fusée alors!

    _ Hi! Hi! Grand-père, ça chatouille!

    _ Bien sûr que ça chatouille! C'est le test!"

                                                                III

    Fahim Macamo expliquait son dernier projet à Cariou: "Mon rêve, c'est de créer un appareil pouvant mesurer le champ psychique et qui avertirait donc sur la présence d'enfants Dom! On pourrait ainsi s'en protéger! Mais auparavant je dois établir une échelle dans les réactions du cerveau, en me servant bien entendu du tien!

    _ Je te le laisse et je vais me promener, c'est ça!

    _ Au contraire, tu vas aller faire un tour avec mes électrodes! Elles sont à la dernière mode, ne t'inquiète pas!

    _ Et qu'est-ce que je serai censé faire?

    _ Mais rien de spécial! Je vais enregistrer l'activité de certaines zones cérébrales et grâce à une liaison radio, tu me diras ce qui se passe, ce qui permettra par la suite d'associer mesures et événements!

    _ L'enfance de l'art!

    _ Exactement!"

    Macamo équipa Cariou de sorte que rien ne fut visible, puis il dit: "Te voilà fin prêt pour la grande expérience! Bien sûr, ton nom sera associé à ma renommée!

    _ Quinze ans de chicane, c'est ça?

    _ Ah! Ah! Nous deux nous empoignant encore sur la scène du Nobel, devant un public atterré! Bon, dès que tu es dehors, on fait un essai radio!

    _ OK!"

    Cariou retrouva l'air libre et entendit la voix de Macamo: "Jack, tu me reçois?

    _ Cinq sur Cinq!

    _ Bien! Je t'indique le degré de ton activité cérébrale et toi, tu me décris la situation!

    _ Roger!

    _ Correct!

    _ Pfff!"

    De courtes éclaircies balayaient RAM et les gens étaient un peu plus détendus, mais au micro Macamo s'écria: "Eh! Mais on est déjà à quatre, cinq sur mon échelle et c'est une surprise! Je m'attendais à ce que ça démarre bien plus doucement!

    _ Le plus difficile à admettre, Fahim, c'est que nous vivons essentiellement pour notre domination! C'est elle qui nous conduit et c'est pourquoi nous sommes dans une impasse! Elle monte à combien ton échelle?

    _ A dix! Mais j'espère qu'on n'ira pas jusque-là! Je n'ai pas envie d'imaginer ton cerveau comme une bouilloire! Mais parle-moi de ce que tu vois, car il faut déjà que je prenne des notes!

    _ Ben, devant moi, c'est le truc habituel... Des hommes et des femmes qui cherchent à se faire valoir, qui jouent les m'as-tu-vu! Tout ce monde n'imagine même pas qu'on puisse vivre autrement! Et pourtant nous nous faisons encore la guerre et nous détruisons notre planète! Il serait temps de s'interroger!

    _ Tu prêches à un converti! Mais décris-moi un peu plus précisément les comportements, veux-tu?

    _ Eh bien, chacun est une île, qui vante sa destination! On s'efforce d'attirer le regard de l'autre, soit sur sa force, pour l'homme, soit sur sa beauté ou sa séduction, pour la femme! On s'aime grâce à ça et on ne va pas plus loin, ce qui fait que nous voulons toujours dominer, en nous rendant malheureux et incapables de paix!

    _ Oh! Oh! Ton activité monte à 7!

    _ Oui, oui, j'ai un enfant Dom à trois heures! Il est dans la position classique: l'air de rien, appuyé contre un mur et consultant son Narcisse! Pourtant, il n'arrête pas d'exercer sa domination psychique tout autour! Un vrai petit trou noir!

    _ 10! Jack! Tu es au maximum! Jack? Jack? Mais réponds-moi bon sang!"

                   

                                                                     IV

    Monsieur Croix était horrifié par le monde actuel! On y était largement impie! On y faisait n'importe quoi! C'était le chaos! Toute cette science notamment, qui détruisait la foi, son histoire, la profondeur de son message! Que disait-elle? Que nous étions issus des animaux? Que pendant des millions d'années il n'avait pas été question de Dieu? Que notre Univers était né d'une agitation de particules?

    "Les scientifiques, tous des apprentis sorciers! pensait monsieur Croix. Si on les laisse faire, ils sont capables de tout! Ils vont fabriquer des monstres! Ils n'ont aucun égard pour la vie humaine, pour l'œuvre de Dieu!" Monsieur Croix aimait son prophète, l'adorait, lui était tout dévoué et c'était par amour pour lui qu'il voulait le protéger, que sa colère était grande!

    Il se rappelait un temps où on respectait mieux la religion! Il y avait des sacrements, des cérémonies qui rythmaient la vie! Il y avait une vérité, une pureté même! On savait se tenir, on était bien éduqué! La parole divine n'était pas galvaudée! Elle était le trésor, la lumière et il fallait la garder de la souillure de la modernité!

    Que se passerait-il si monsieur Croix ne se montrait pas à la hauteur? Eh bien, son dieu lui demanderait des comptes, il serait jugé et peut-être condamné! Cela voudrait dire qu'il serait jeté sans pitié dans la nuit éternelle! Cela ne se pouvait! Monsieur Croix ne ménagerait pas ses efforts! Il serait un champion, ferme jusqu'au bout, implacable même!

    Sa haine bouillait en lui et se déversait en un flot intarissable! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux! Où était l'amour de son dieu, sa puissance, son rayonnement, son don, sa grâce, sa joie? Ne s'exprimait-il pas dans le beau ciel bleu, le rayon qui passait, dans le chant de l'oiseau ou le sourire de l'enfant? Mais monsieur Croix ne voyait que le mal! Il chevauchait le dragon et voulait lui crever les yeux!

    Ceux qui le croisaient en avaient peur, le fuyaient! Monsieur Croix les menaçait, les appelait à la soumission, à la rédemption! On devait aimer le dieu de monsieur Croix par la crainte! Il terrorisait! dans l'eau de la source? dans le vol du papillon? dans le chant de la grenouille ou celui du grillon, Non, c'est la chèvre broutant qui représentait le danger ultime! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux!

    Le ciel sur RAM était sombre souvent... Les visages fermés, les crises quasi continuelles! On se demandait si tout cela avait un sens! Les idées les plus farfelues, les plus absurdes, les plus injustes, les plus inhumaines surgissaient et plongeaient dans l'hébétude, l'abattement! On était par moments comme un homme qui cherche désespérément une faille, dans le mur qui lui fait face!

    Mais monsieur Pose avait un truc! Il ne le vous montrait pas tout de suite... Sans doute attendait-il un peu de confiance et en tout cas de l'attention! C'est soudainement au cours d'une discussion que monsieur Pose révélait son atout, sa préoccupation, sa raison de vivre et alors vous gagnait la stupeur la plus profonde!

    Mais de quoi était-il question? Eh bien,  monsieur Pose vous exhibait son œil de velours! Comment? Mais vous avez bien entendu, monsieur Pose a un œil d'enfant, un regard de Pierrot, une expression douce, tendre, qui lui sert de moyen de séduction, sans doute auprès des femmes, mais aussi avec les hommes! Et qu'est-on censé faire? Mais être séduit, conquis, être en admiration devant ce "truc" de monsieur Pose, dont il est parfaitement conscient et qu'il conserve et protège comme le fin du fin!

    Ainsi est monsieur Pose dans le cosmos! Les étoiles naissent et meurent dans l'immensité, des millions d'individus souffrent, mais monsieur Pose a la solution et c'est lui-même! On est abasourdi! Monsieur Pose se vénère!

    Dans RAM encore il existe des pratiques très étranges! Un service vient chercher des gens chez eux, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et les conduit de force jusqu'aux commerces! Là, les gens sont obligés d'acheter! Ils ne veulent pas de cette confiture, de ce chocolat, de ces beaux légumes, de ces yaourts onctueux, de ces fromages si appétissants! Ils ne désirent rien, mais ils n'ont pas le choix!

    C'est pourquoi, quand on entre dans un magasin dans RAM, on est très surpris! On voit, non des gens heureux d'acheter, mais des figures mornes, pincées, souffrantes, avec des gestes quasi mécaniques! D'ailleurs, certains accomplissent le plus vite possible cette corvée et on dirait des sauterelles humaines, tant elles "ravagent" les étals!

    Mais celui qui s'étonne et qui se demande où est le plaisir, car on satisfait un besoin, il doit se rendre compte que nul n'est libre ici, que tous agissent sous la contrainte et que c'est une particularité de RAM, difficilement explicable cependant!   

    Partout dans RAM on trouve sur les murs un étrange dessin! Il s'agit d'un œuf! parfois cassé ou de différentes couleurs! Il est posé dans les endroits les plus surprenants et même les plus inaccessibles et on se demande comment son auteur a pu les atteindre!

    Il y a là quelque chose de désespérant, de maladif, car le désir d'une reconnaissance est évident et effectivement un immense œuf signale le nid de monsieur Graf, qui est la poule du dessin! Il parle à quelqu'un de ses difficultés pour mettre la main sur telle peinture et il est surpris que le passant ne s'arrête pas, montrant son intérêt et le félicitant!

    Monsieur Graf attend le jour où son talent fera la une et il expliquera alors, sans honte, qu'il utilise un pochoir en forme d'œuf, avant de presser sa bombe!

    Madame Vite double tout le monde, quel que soit son moyen de locomotion! Vous êtes là tranquille et elle vous dépasse, ce qui vous fatigue subitement, car on vient de vous rappeler que la lutte ne s'arrête jamais! Madame vite, elle, rit sous cape; elle adore, elle jubile: "Encore un qui voit mon dos! se dit-elle! Encore un que je bouffe... et un homme en plus! A qui le tour! C'est moi la meilleure!"

                                                                   V

    Où était Cariou? Il ne le savait pas lui-même! Tout était noir autour de lui! Il était dans la rue... Il avait senti une menace... et l'animation du jour s'était subitement évanouie! Pourtant, la nuit qui à présent l'entourait n'était pas totale... Elle était éclairée par une vague clarté, qui permettait de déceler un mouvement lent et gigantesque!

    En fait, Cariou lui-même était entraîné par une force, qui semblait constituer un vaste tourbillon! Ce n'était pas toutefois violent, mais apparemment inéluctable, à cause de la puissance qui s'en dégageait! Que pouvait faire Cariou, sinon attendre? Il avait bien essayé de résister, il s'était opposé au mouvement, mais il était dans quoi? Il ne pouvait prendre appui sur rien!

    L'élément qui le cernait n'était pas non plus liquide, ce n'était pas un courant... La seule conclusion à laquelle arrivait Cariou, c'était qu'il était dans un espace... psychique! donc sous la domination de quelqu'un! Et ce quelqu'un avait assez de pouvoir pour éteindre les lumières du jour et imposer son univers! Cariou en eut la bouche sèche, car, s'il avait affaire à un enfant Dom, comme il le supposait, celui-ci devait avoir atteint un âge adulte, c'est-à-dire qu'il avait également la maturité physique!

    C'était quelque chose que redoutait depuis longtemps Cariou! Que se passait-il quand un enfant Dom, à la puissance de son esprit, pouvait rajouter celle de son corps? Car, bien entendu, qu'un enfant Dom n'eût plus peur des adultes, cela devait amplifier encore sa domination psychique! Il n'y avait même plus la borne d'être "rossé" par plus fort que soi, de recevoir au mieux une bonne fessée! Quel dieu fou était là dans l'ombre? Quel créateur monstrueux entraînait Cariou dans les ténèbres?

    "Je m'appelle Œil d'or!" fit une voix métallique et triomphante!

    Cariou regarda autour de lui et soudain il aperçut ce qui ressemblait effectivement à un œil d'or et c'était quelque chose qu'avait craint Cariou, à mesure qu'il prenait conscience que tout l'espace convergeait vers un point! Il allait de plus en plus vite vers un trou noir insondable et ce qui lui donnait la forme d'un œil, c'était bien sûr la lumière qui se concentrait à sa périphérie, avant de disparaître elle-même! C'était l'œil de la mort!

    "J'avais envie de vous rencontrer, Cariou! Je voulais vous mettre à l'épreuve, reprit la voix, mais je suis déçu! Vous ne pourrez pas résister plus que les autres! Vous êtes à ma merci!"

    Cariou ne répondit pas, car il se voyait bientôt englouti et soudain il imagina une palette, avec des tubes et des pinceaux! Il s'adonnait effectivement à la peinture, quand il était las de raisonner et qu'il désirait se plonger dans la beauté! Il opta pour des couleurs qui correspondait à son état d'esprit et le plus souvent il était la fois combatif et mélancolique, ou plutôt plein d'une joie douce à l'idée d'exprimer le feu, l'amour qui était en lui!

    Il trempa son pinceau dans la pâte et commença à peindre sur la nuit qu'il avait devant lui! Il travaillait vite, ne se contraignant pas, sûr que quelque chose allait se dégager et bientôt un paysage de montagnes, de canyons, coupé de chutes d'eau et brumeux apparut! C'était un paysage de rêve, vertigineux, envoûtant et qui créait un monde à part, ce qui fait que la nuit n'était plus là!

    A la place, il y avait deux hommes au pied d'une cascade qui semblait tomber du ciel! Plus loin la roche rougeâtre formait un labyrinthe de fosses, jusqu'à l'horizon voilé! Les deux êtres étaient Cariou et Œil d'or! Celui-ci était sans doute plus fort physiquement que Cariou, mais pour l'instant il était en proie à la peur!

    "Qu'est-ce qu'il y a, Cariou? s'écria-t-il. Qu'est-ce que vous avez fait?

    _ Mais rien! Je vous ai juste transporté en pleine nature!

    _ Alors pourquoi suis-je... angoissé?

    _ Mais parce que vous ne dominez plus! Toute votre vie repose sur la domination et c'est la condition animale! Or, ici, où il n'y a plus personne, je vous invite paradoxalement à la condition humaine! Vous devez trouver un sens à votre existence sans dominer! Inutile de vous dire qu'il ne peut être que spirituel, qu'une solution de l'esprit, puisque vous n'avez plus d'esclaves!

    _ Ramenez-moi d'où je viens, Cariou! J'étouffe! Je crois que je vais avoir une attaque!

    _ Pourquoi? Ces montagnes ne sont-elles pas majestueuses? Cette chute n'est-elle pas magnifique? Son écume ne brille-t-elle pas? En tout cas, vous pourrez boire de son eau et ne pas mourir de soif!

    _ Vous êtes fou, Cariou! La ville est mon élément! Je vous donnerai beaucoup d'argent, pour la retrouver! Croyez-moi!

    _ Et vous n'apprendrez rien! Et vous continuerez à faire le mal, à en soumettre d'autres et à les humilier! Car jusqu'à présent, c'est le mépris qui vous a nourri! Il est temps d'essayer de changer!  

    _ Cariou, ne me laissez pas je vous en conjure! J'ai... j'ai peur!"

    Mais Cariou rejoignit la lumière: n'était-il pas le maître de son œuvre? "Cariou!" entendit-il implorer une dernière fois.

                                                                   VI

    "Fahim, Jack et moi, nous avons créé l'OED! écrivait Andrea. OED pour Organisation Ennemie des Dom! On considère qu'un Dom est un individu, homme ou femme, jeune ou vieux, dont la vie est essentiellement régie par sa domination! Entendons-nous... Nous voulons tous dominer naturellement, sentir notre réussite, notre valeur! Nous voulons nous développer évidemment, ce qui implique tout de même la satisfaction de notre égoïsme, mais il existe dans la domination toutes sortes de degrés!

    Notre raison et la civilisation nous invitent à contrôler nos instincts, à les dépasser, ce que nous faisons plus ou moins bien... Un individu à peu près lucide tempère sa domination, parce qu'il comprend qu'elle peut être destructrice, mais beaucoup vivent comme dans une bulle, qui impose la soumission des autres, et dans cette catégorie entrent bien sûr les enfants Dom!

    Mais pourquoi se dire ennemi des Dom, alors que nous ne voulons de mal à personne! Mais c'est bien la domination qui nous empêche de vivre heureux et même d'être libres! Sur le plan politique, ceci est déjà compris! En effet, nous avons déjà dit que toute idéologie est appelé à être combattue et à disparaître, parce qu'elle constitue un frein à notre développement! Ainsi le communisme s'est effondré, notamment parce que seul l'individualisme permet une économie forte! A quoi bon travailler, si ce n'est pour soi-même? La perspective de pouvoir s'enrichir amène la créativité!

    Le libéralisme, comme la démocratie, correspondent le mieux à nos aspirations, car ils ne sont point directifs et cela devrait être médité par toutes les gauches! Mais la domination doit être elle-même contrôlée, puisque dans le cas contraire elle conduit à l'exploitation! C'est une chose que tous les Etats modernes prennent désormais en compte: il n'y a pas de santé économique, s'il n'y a pas de santé sociale! Et vice versa!

    Mais la domination est en chacun de nous et elle est à surveiller dans tous nos comportements du quotidien! Nous sommes tous à priori de petits tyrans! Et si celui qui est à la tête d'une dictature, qui broie des gens ou lâche des bombes, nous effraie et nous révulse, celui qui est à notre niveau, dans la rue ou qui s'agite en nous, devrait également nous faire horreur! Si notre équilibre dépend de notre supériorité, il nous faut bien entendu des inférieurs! Un dominant a besoin de dominés! 

    Mais cela veut aussi dire que nous ne voulons pas que les autres se développent! Nous les voulons soumis, admiratifs et même craintifs! Ainsi la domination maintient les inégalités! Il est vain de croire que l'harmonie ou que la justice s'installent, tant qu'on veut dominer! Mais le problème est plus profond, plus vaste qu'il n'y paraît! Car c'est la domination qui nous aveugle sur notre condition, qui fait que celle-ci à la fois nous échappe et ne nous écrase pas! En effet, c'est en restant un animal que nous évitons les angoisses de nous sentir des êtres humains! Qui peut regarder la mort et l'immensité du cosmos sans troubles?

    Nous dominons donc pour ne plus avoir peur et la victoire et le succès et la réussite nous donnent pour un temps une pleine sécurité! Le sens de notre vie alors nous paraît évident! Mais cela veut aussi dire que si la domination s'arrête, rencontre un obstacle, la peur revient! Et ce d'autant que la situation générale est incertaine, sans idéologies, sans garde-fous! C'est pourquoi nous haïssons, nous méprisons volontiers dès que l'autre semble indifférent à notre personne, à notre pouvoir ou domination!

    C'est cela qui principalement rend notre quotidien si dur et impossible! C'est cette haine, ce mépris quasi permanent, que nous faisons subir à quiconque ne nous est pas soumis! Il nous faut être le centre d'intérêt, être considérés comme les maîtres, sinon le vertige de la vie nous donne envie de nous détruire les uns les autres!"

                                                                VII

    "La plupart des gens, rajouta Andrea, découvre le mal quand il est une affaire de justice, comme s'il n'existait pas en dessous d'un certain seuil! Mais la haine ou le mépris de l'assassin sont les mêmes que ceux de n'importe qui! Ils sont seulement à un degré plus élevé pour tuer!

    Le mal est permanent, partout, comme le bien sans doute! Mais c'est pourquoi parler de vacances semble toujours étrange! Certes, il est toujours agréable de ne plus obéir à des horaires, mais la domination, elle, ne prend pas de congés et peut frapper à tout moment! Il suffit de se montrer libre et heureux dans la rue, pour provoquer des regards de haine de gens que l'on ne connaît même pas!

    Pourquoi? Mais l'on comprend bien que le bonheur ou la liberté ne peuvent servir à la domination, qu'ils sont synonymes d'indépendance et si le Dom ne soumet pas, il hait! Il veut qu'on s'occupe de lui comme un bébé! Le mal n'est rien d'autre que la domination de l'animal chez nous, quand elle n'est pas combattue! C'est l'égoïsme triomphant et qui écrase!

    Mais, si la domination est si présente, si elle afflue en nous tel le sang, pourquoi demeure-t-elle invisible? Pourquoi croyons-nous  que les sources de nos problèmes sont autres, viennent d'éléments extérieurs comme le gouvernement, l'économie, la situation mondiale, etc.? Nous cherchons effectivement à nous débarrasser de toute contrainte, mais notre haine, celle due justement à la domination, nous empêche de voir clair et d'être objectif!

    Il faut, semble-t-il, être soi-même libéré de toute envie de dominer, pour se rendre combien celle-ci commande les autres et nous condamne! Car, par ailleurs, c'est bien encore à cause de la domination que nous dévorons et détruisons notre planète, et non par nécessité ou parce que nous sommes toujours plus nombreux! 

    Dominer, c'est se sentir supérieur au voisin et pour cela il nous faut toujours plus! Il faut une plus grosse voiture, une plus grande maison, des destinations de vacances plus lointaines, une meilleure école pour les enfants, etc., etc.: la liste est sans fin! On doit encore penser à protéger tous ses biens et ce sont encore des dépenses et de la peur de l'autre! On n'en a jamais assez, on n'est jamais tranquille, car en plus la mode change et le marché innove! Qui pourrait vouloir s'imposer, en restant ringard?

     Nous consommons donc bien au-delà de ce qui nous est strictement indispensable pour vivre! Pire! Nous sommes incapables de respecter la nature telle qu'elle est! Nous sommes fermés à sa beauté! Nous ne voyons pas l'intérêt de l'admirer et nous ne la comprenons même pas! Nous la considérons comme une chose étrangère, alors que nous en sommes issus, que c'est elle qui nous a créés! Mais d'emblée elle nous renvoie à notre angoisse, à moins que nous ne la dominions elle aussi! 

    Et nous voilà en rapport avec la nature uniquement dans le but de l'exploiter! Nous ne savons pas la voir autrement! Et ce sont des cultures à outrance, de l'industrialisation à perte de vue, des villes qui n'en finissent pas de s'étendre, de l'hôtellerie qui devient le paysage lui-même! C'est notre domination qui prend la place de la nature, qui la roule comme un vieux tapis qui gêne! Nous parlons de la biodiversité, comme si c'était une de nos productions ou une nouvelle technologie! Face à notre soif de dominer, le calme, la majesté de la nature, sa différence, nous font peur et nous signons notre arrêt de mort!

    Tout se passe comme si nous étions dans une chrysalide et que nous refusions d'évoluer, d'accepter le plein développement de notre conscience! Notre condition humaine nous invite à une découverte spirituelle, dont la beauté est la clé! Mais nous sommes terrorisés à l'intérieur d'une bulle dominatrice, qui ruine la Terre tel un nuage de sauterelles!"

                                                              VIII   

    Quand Cariou rentra chez lui, il eut la mauvaise surprise d'y découvrir deux types assis dans son séjour! "Mais qu'est-ce...? demanda-t-il.

    _ On a trouvé plus pratique de vous attendre à l'intérieur, plutôt que dehors!" répondit l'un des types, avec une insolence non feinte.

    Pareil à son collègue, il était bâti comme une armoire à glace et tous deux portaient le même pardessus, comme un uniforme.  "Le grand patron veut vous voir! expliqua celui qui n'avait pas encore parlé.

    _ Et quand le grand patron veut voir quelqu'un, il vaut mieux ne pas le faire attendre! renchérit l'autre.

    _ Eh bien, dans ce cas, allons-y! répondit Cariou. Comme ça, je ne vous verrai plus chez moi!"

    Le trio monta rapidement dans une autociel et on fila au-dessus de RAM, en direction de la tour du Pouvoir! Cela n'étonna guère Cariou, car, depuis sa rencontre avec Œil d'or, il se disait que quelque chose se "tramait"!

    Près de la tour, le trafic était dense et à chaque instant une autociel sortait du bâtiment ou y rentrait! On pénétra dans un parking occupant tout un étage et bientôt un ascenseur mena Cariou vers le sommet de la tour, alors qu'il était toujours entre ses deux gardiens!

    Puis, ce fut un espace feutré, à la lumière tamisée et au personnel discret! Une belle femme, sans un mot, enleva Cariou aux deux types et, après avoir frappé à une porte capitonnée, le fit passer dans un vaste bureau! "Voilà l'antre de Dominator! pensa Cariou, qui bien entendu connaissait de nom le maître de RAM! Je vais enfin savoir ce qu'il voit du haut de sa tour!"

    Dominator était lui aussi un homme massif et il s'approcha de Cariou, un sourire inquiétant aux lèvres! "Monsieur Cariou, dit-il, je suis heureux de vous voir! Excusez-moi cependant de vous avoir comme forcé la main, mais je suis un homme pressé et je n'avais pas le temps de vous inviter, avec toute la politesse requise!

    _ J'imagine!" répondit simplement Cariou, sans croire un mot de l'explication de Dominator et jetant tout de même un coup d'œil par l'immense baie vitrée...

    Au-delà des immeubles serrés de RAM, on voyait l'océan à perte de vue et à cette distance, il paraissait intact, tandis que se promenaient à sa surface quelques doigts d'or du ciel!

    "Un verre? proposa Dominator.

    _ Non, je ne bois pas, merci.

    _ Ne me dites pas que vous êtes un de ces idéalistes farfelus, qui sont végétariens ou je ne sais quoi et qui apparemment n'ont aucun vice? 

    _ Non, si je ne bois pas, ce n'est pas par principe! C'est parce que je n'en ressens pas le besoin! En fait, je ne me fatigue pas!

    _ Ah! Ah! Voilà la meilleure de l'année! Vous ne vous fatiguez pas! Et vous le dites sans sourciller! Vous ne travaillez pas alors?

    _ Vous m'avez mal compris! Je voulais dire que je suis en paix avec moi-même!

    _ En paix? Et pourtant je me dois de vous demander ce que vous avez fait d'Œil d'or?  

    _ Je me doutais qu'il devait être au service de quelqu'un... Mais, rassurez-vous, je n'ai point touché Œil d'or! Disons que je l'ai vaincu à son propre jeu!

    _ Hum! Œil d'or était très fort...

    _ Pourquoi dites-vous: "Etait"? Votre employé va sûrement reparaître... Je n'ai fait que le renvoyer à sa propre angoisse!

    _ Vous êtes en effet quelqu'un de particulier, monsieur Cariou! Quand on se penche sur votre situation sociale, on est devant un mystère! Sur le papier, vous êtes le directeur d'une entreprise, l'OED, mais celle-ci ne semble avoir aucune activité et en tout cas, elle ne déclare aucun bénéfice! Vous trouvez ça normal?

    _ Si je vous comprends bien, vous me reprochez de n'être point utile à la société, c'est bien ça?

    _ Exact! Pour que vous puissiez vivre dans RAM, il faut apporter votre pierre à l'édifice! Sans travail, vous ne pouvez y avoir votre place!

    _ Bien! Alors qu'allez-vous faire des enfants Doms?

    _ Des quoi?

    _ C'est ma spécialité, mon travail: les enfants Doms! Ce sont des enfants qui vivent dans une bulle de domination psychique! Par exemple, Oeil d'or est un enfant Dom qui a grandi! N'avez-vous pas senti une certaine gêne auprès de lui, comme s'il était impossible de vraiment le diriger?

    _ Hum... Possible...

    _ Vous avez réussi à l'employer en lui laissant les coudées franches, la liberté d'exercer son propre pouvoir! Mais qu'allez-vous faire de tous les enfants Doms qui arrivent? Ils ne peuvent pas s'intégrer dans le monde du travail! C'est une question sincère que je vous pose!

    _ J'avoue que je ne comprends pas bien de quoi vous parlez! Mais il faut bien gagner sa croûte! On tient tout le monde par là!

    _ Oui et non! N'êtes-vous par surpris du comportement de certains?  On leur dit à droite et ils vont à gauche! La société n'a jamais autant paru fracturée et ingouvernable! Des enfants en tuent un autre, sans voir que c'est mal! D'autres attaquent des pompiers qui essaient d'éteindre un feu! Chaque jour, un fait vient nous stupéfier, car il défie le simple bon sens!

    _ Continuez, vous m'intéressez...

    _ Comment on en est arrivé là, sinon parce que le seul sens que nous pouvons donner à nos vies est celui de notre égoïsme ou de notre domination? Nous avons créé des monstres, qui résistent à l'angoisse en s'érigeant comme des dieux!

    _ Voilà Cariou! J'étais sûr que vous pouviez m'être utile! Vous êtes un sacré monsieur! Vous avez vaincu Œil d'or et je vous offre sa place!

    _ Cela n'ira pas... Vous me voulez dans vos rangs, pour servir votre pouvoir, pour neutraliser celui des autres! Mais c'est le pouvoir lui-même qu'il faut combattre! Entendons-nous... Un pays doit bien sûr être gouverné, mais on ne peut être heureux tant qu'on reste sous le joug de sa propre domination, et c'est ce message que je veux faire passer!

    _ Je regrette que nous n'ayons pas trouvé un accord, car maintenant je ne peux vous laisser libre! Vous êtes bien trop dangereux, d'autant que je ne vous contrôle pas!

    _ Vous ne pouvez pas m'arrêter sans accusation, sans jugement!

    _ Mais vous avez sans doute fait disparaître Œil d'or! Quant au jugement, ne craignez rien, tout se fera selon les règles! Cependant, vous allez bientôt regretter de ne pas avoir goûté à ce merveilleux whisky!"

    Dominator appuya sur un bouton et les deux malabars reparurent! "Monsieur Cariou ici présent, leur dit Dominator, est en état d'arrestation! Veuillez le conduire au poste pour la procédure habituelle!" Un sourire s'afficha sur le visage des deux crocodiles!

                                                                 IX

    Le ciel était comme de la ouate grise et le bateau avançait péniblement! Il heurtait toutes sortes de déchets, des frigos, des fours et surtout de la matière plastique, qui le freinait ainsi qu'une marée d'algues! Cependant, on atteignait le large et le bateau, par instants, trouvait la mer libre et s'élançait, avant de "barboter" à nouveau!

    Cariou, sur le pont, regardait tout ça d'un œil morne... Son procès n'avait été qu'un simulacre... Au commissariat d'abord, on avait essayé de lui faire signer des aveux, car entre-temps le cadavre d'Œil d'or avait été retrouvé sur des rochers, le crâne fracassé! Le coupable idéal était bien sûr Cariou, qui n'avait pu nier avoir rencontré la victime la veille!

    Son avocat avait senti la partie perdue d'avance et il ne s'était pas battu pour l'innocence de son client, mais pour lui éviter une peine trop lourde! Les juges avaient semblé tenir compte de l'absence de preuves, mais ils avaient néanmoins condamné Cariou à cinq ans de prison, sur ce qu'on appelait l'île des Fous!

    "On envoie là-bas tous les gars qui présentent un risque contre le système! fit l'un des deux malabars qui ne quittaient plus Cariou!

    _ Ouais! renchérit l'autre. Tous ceux qui ont des idées bizarres et qui sont violents!

    _ Et on essaie de les rééduquer, rajouta le premier, avec des méthodes expérimentales psychiatriques! 

    _ Ouais, vous allez nous revenir sage comme une nonne, Cariou! Ah! Ah!

    _ Si jamais il revient! Car il y en a qui ne peuvent supporter le traitement!

    _ Y a leur ampoule qui claque! Ah! Ah!

    _ Moi, c' qui m'étonne les gars, répondit Cariou, c'est que vous ayez le pied aussi marin! D'habitude, les grands costauds comme vous, dès qu'ils ont quitté la ville, ils sont mal à l'aise, rien qu'à l'excès d'oxygène! Or, ici, sentez cette houle pesante et tout cette flotte! On monte, on descend! C'est mou sous nos pieds! Si vous rajoutez à ça les odeurs du moteur et cette petite bise qui refroidit les os, on a juste envie de frissonner, alors qu'une légère nausée nous envahit! Tenez, pour lutter contre le mal de mer, rien de tel qu'un sandwich de l'administration comme celui-ci! Regardez, entre la mie de pain, c'est quoi? On dirait du rat crevé, non?"

    Le visage des deux malabars se contracta et blanchit! L'un se pencha pour vomir par-dessus le bastingage, tandis que l'autre entrait précipitamment à l'intérieur du bateau, une main sur la bouche!

    Cependant, on arrivait à l'île et le cœur de Cariou se serra! Il avait cru les temps d'errance et d'instabilité révolus, car il avait construit sa paix! Mais voilà qu'il était de nouveau à la merci d'inconnus et qui n'avaient certes pas la profondeur de sa vision! Il allait de nouveau devoir affronter la haine et l'imbécillité!

    Les abords de l'île étaient d'ailleurs peu engageants... C'était des falaises noirâtres et abruptes et le petit débarcadère avait lui-même un aspect désolé! Là où on aurait pu s'attendre à une flottille dansante et colorée, il n'y avait qu'un ressac brutal, chargé de plastique!

    Enfin, Cariou sauta seul sur le quai, puisque ses deux gardiens n'avaient pas reparu, mais il y en eut deux autres pour s'occuper du nouveau prisonnier et on monta dans une mini voiture, afin de rejoindre les bâtiments! Ici, on n'avait pas besoin de menotter les individus ou de s'embarrasser de trop de précautions, l'océan gardait le tout!

                                                                X

    Andrea Falia n'avait pu voir Cariou qu'un bref instant au procès et elle était encore sous le choc! Pourquoi avait-on arrêté Jack? Il n'avait certes pas tué Œil d'or! Il n'était pas plus contre le pouvoir, mais au contraire il voulait la cohérence de la société, en se demandant comment pouvaient s'y intégrer les enfants Doms!

    Mais il est vrai aussi que de lutter contre la domination avait de quoi inquiéter n'importe quel pouvoir! Certains, même s'ils ont les meilleures intentions, commandent, imposent leurs règles et leur monde et ils ont peur de la liberté, car c'est bien leur domination qui les rassure et non leurs convictions ou leur foi!   

    "Pourtant, nous sommes bien dans une impasse, songeait Andrea à l'OED, avec nos crises perpétuelles et la destruction de la planète! Nous ne pouvons continuer comme ça!" L'esprit d'Andrea vagabondait et elle essaya tout de même d'écrire, car c'était ce qui lui donnait une existence, une réalité! Ce qu'elle voyait et comprenait, personne apparemment n'en parlait!

    Elle s'assoupit toutefois et fit un étrange rêve... Elle était dans une immense salle de réception, d'où on voyait en grand la mer et le port! Elle devait être dans la tour du Pouvoir et elle portait une très jolie robe! A ses côtés se tenait Dominator, ou du moins l'imaginait-elle, et cet homme massif, le maître de la ville, lui souriait, car c'était elle qui était à l'honneur!

    Dominator s'adressait à une assemblée, tout le gratin de la cité! et il disait: "Aujourd'hui, nous fêtons une femme d'exception, une citoyenne dont nous sommes fiers, un vrai talent littéraire, reconnu par tous! Son nouveau livre n'est pas seulement un best-seller, mais il a encore raflé tous les prix!"

    A cet instant, il y eut des applaudissements et Andrea fut comblée d'aise! "Je laisse maintenant la parole à la beauté et à l'esprit, ce qui est un mélange rare!" reprit Dominator, qui se tourna vers Andrea... Celle-ci s'apprêta à dire les mots qu'elle avait plus ou moins préparés, quand son esprit se troubla! Elle voyait tous ces gens qui la regardaient et elle se demanda: "N'est-ce pas ce que j'ai toujours voulu? de la reconnaissance? Ne suis-je pas maintenant le centre d'intérêt? N'est-ce pas mon moment de gloire? Moi, qui lutte contre la domination, ne suis-je pas justement en train de dominer?"

    Cette pensée la gêna et la réveilla, mais, en ouvrant les yeux, elle découvrit en face d'elle un adolescent nu et en érection! "Ma queue n'est-elle pas magnifique? dit-il. Je suis sûr que tu voudrais en goûter!" Andrea était une femme courageuse et elle se leva pour gifler violemment l'adolescent! Il en fut éberlué, mais aussitôt de petites créatures noirâtres, apparemment sans yeux, mais avec des dents proéminentes, se rassemblèrent autour de lui comme pour le protéger! Puis, elles se dressèrent menaçantes vers Andrea, en disant: "RAM! RAM!"

    Andrea fut prise de dégoût et elle glissa le long du mur, jusqu'à une sortie cachée, qui coulissait, et elle s'enfuit!

    Le même jour, Fahim Macamo lui aussi échappa au danger! A quelques pas de son domicile, une alerte de son invention le prévint qu'on l'attendait chez lui et il continua son chemin! Cependant, l'OED était dissoute!

                                                                  XI

    On eût dit un ange, avec ses cheveux blonds frisés et sa tête de poupon joufflu, mais c'était un enfant Dom! Il avait été mis à l'essai chez un boucher, par ses parents qui étaient soucieux de son avenir! Encore écolier, il découvrait ainsi le monde, mais, quand on approchait de l'étal, on ressentait une certaine peur, une oppression sourde!

    L'enfant Dom paraissait en effet trôner, malgré son poste subalterne! Il réclamait toute l'attention, témoignant de sa domination psychique! Il trouvait parfaitement naturel d'être le centre d'intérêt, comme si on devait lui être immédiatement soumis! N'avait-il pas un physique de rêve? Sa suffisance était écrasante!

    Le boucher dut cependant s'en séparer assez vite! Il ne convenait pas! Il n'était pas motivé par son travail! Chargé de garnir des bouchées, il en réalisa deux en une heure! Il dit: "C'est difficile! Je n'y arrive pas! J'arrête!" Cela stupéfia le boucher! Il n'avait jamais vu une telle indifférence, une telle passivité, un tel égoïsme!

    Pourtant, l'attitude de l'enfant Dom s'explique assez bien! Lui seul existe! Il est le centre de tout! Dans ce cas, travailler, se rendre utile, n'est-ce pas dégradant? C'est de la domination en moins! C'est de la bizarrerie ou de la gêne en plus! L'enfant Dom ne voit les autres qu'à condition qu'on l'admire! Sinon il méprise le monde!

    Etrangement, c'est aussi à cause de ce comportement que RAM est toujours en ébullition! Régulièrement, la ville est troublée par des manifestations, qui dégénèrent volontiers, avec des violences extrêmes! Ce sont des gens qui se sentent démunis, exploités et qui tiennent à montrer leur mécontentement, face à un pouvoir jugé profiteur et au service des plus riches!  

    Pourtant, à RAM, on ne manquait a priori de rien! C'était l'une des villes les plus riches du monde et très peu y souffraient de la faim! Ce n'était donc pas la vie matérielle qui posait problème, même si bien entendu on pouvait toujours désirer plus! Mais ce qui déclenchait cette haine, cette violence, c'était une domination frustrée, le sentiment qu'on méritait mieux, un horizon bouché et la peur qui en découlait!

    La domination avait toujours été là, mais auparavant elle avait mené à des guerres ou à des révoltes capitales, car effectivement les obstacles au développement de chacun étaient bien réels, comme la supériorité innée de la noblesse par exemple! Mais RAM, avec le temps, était devenu une démocratie, bien que Dominator semblât y disposer d'un pouvoir disproportionné!

    Il n'empêche, il y avait des élections, un Parlement, un équilibre des pouvoirs et on ne voyait aucune barrière à un pauvre intelligent, pour sa réussite, son élévation sociale! Mais la domination est toujours en train de pousser et on réclamait l'égalité, ce qui voulait dire que celui qui était au-dessus devait descendre ou céder sa place! On voulait s'imposer, tout en parlant de justice! On ne prenait pas en compte les expériences de l'histoire, qui enseignaient que l'égalité ne pouvait qu'être forcée et qu'elle menait à un totalitarisme destructeur! On écrasait le plus fort comme le plus faible, au profit finalement d'une caste dominante!   

    Il ne venait à l'esprit de personne que c'était la domination elle-même qui était à combattre, car cela aurait demandé de renoncer à sa propre domination, à sa haine et à sa colère! Le sentiment qu'on eût voulu encore manipuler les plus pauvres  surgissait dès qu'on appelait au calme et à la mesure! Et puis quoi mettre à la place de la domination? Pouvait-on donner un sens à la vie autre que celui de son égoïsme et de son importance, si on ne s'ouvrait pas vers une spiritualité? On était dans une situation très étrange, car au bout des mouvements sociaux il n'y avait aucune demande précise! On ne pouvait demander la démocratie, puisqu'elle était déjà là! On ne voulait pas s'avouer qu'on ne savait pas! Certains d'ailleurs ne juraient que par le chaos, comme s'il apportait quelque chose!

    On ne disait pas qu'on désirait au fond le pouvoir, car le message était l'égalité! On ne reconnaissait pas son égoïsme, c'eût été s'avilir! On affrontait donc le gouvernement sans solutions! On obéissait à une colère dont on ignorait l'origine! RAM était secouée par des marées humaines, sous l'effet d'une lune mystérieuse! C'était une révolte animale, dépourvu d'esprit! On refusait d'évoluer et on se donnait des ennemis éternels! Les riches et les profiteurs étaient désincarnés, n'avaient plus qu'une vie d'épouvantails! Dire qu'on était dans une impasse était un euphémisme! Dans cette situation pouvait même éclater une guerre, entre deux villes qui avait échappé à la montée des eaux! Cela semblerait évidemment absurde, mais quand on ne voit pas de futur, on peut recommencer les erreurs du passé; l'ennui causant de l'angoisse!

                                                                    XII

    "Bonjour RAM! C'est Joe Parker qui te parle et le ciel est un peu gris, ce qui n'est pas plus mal car on a besoin d'eau! Tu es réveillé? On peut te causer? Tu as pris tes céréales? Bon, on va pouvoir décerner le prix du jour! Tu es prêt ou prête! Attention! Attention!

    Est-ce toi qui va être désigné héros ou héroïne de la communauté? Je rappelle à tous les p'tits malins que ce ne sont pas les algorithmes qui choisissent! Inutile donc de se creuser la cervelle en tout sens, pour essayer de faire le buzz! Il n'y a pas de recettes miracles, ni de martingales! C'est le comité directeur qui distingue un membre de la communauté et qui lui décerne le prix! Or, le comité directeur est animé des meilleures intentions! Il veut un monde plus beau, respectueux de l'art... et de l'environnement! Les ados qui ne pensent qu'à eux, qui ne cherchent que le succès, qui n'ont pas d'actions généreuses, eh bien, qu'ils quittent l'appli, la communauté! Est-ce que j'ai été assez clair?

    Attention! Attention! Le comité directeur a élu pour ce jour... Kaaaarinnna! dont vous pouvez voir le pseudo à l'image! Et comme on a eu le temps de la prévenir, elle est avec nous en direct: "Bonjour, Karina!

    _ Bonjour, Joe!

    _ Tu t'y attendais?

    _ Mais non, Joe! j'en ai le souffle coupé!

    _ Normal, c'est l'émotion! Alors, le comité directeur a été sensible à ton action auprès des chiens de RAM! Tu peux nous en parler un peu plus?

    _ Mais oui! Avec des amis, on recueille les chiens abandonnés et on leur donne à manger!

    _ Est-ce que tu comprends ceux qui abandonnent leurs chiens?

    _ Mais non, je pense que ce sont des personnes méchantes, car les chiens, eux, sont très gentils!

    _ Bien sûr! Alors, tu connais le principe! Depuis que nous parlons, on regarde aussi le nombre de followers sur ton profil... Et ça augmente grave!

     _ Oui? C'est formidable!

    _ Attention, Karina, on en est déjà à 50 000, avec autant de likes! Nul doute que tu vas atteindre le million en fin de journée!

    _ Oui, je remercie le comité directeur!

    _ Te voilà millionnaire, Karina, car bien entendu des publicitaires vont te proposer des contrats! Mais je suis sûr que tu feras discrètement les choses, Karina, selon les vœux du comité directeur, car tu es une bonne personne!

    _ Vous pouvez compter sur moi, Joe! De toute façon, une bonne partie de l'argent sera pour les chiens!

    _ Bien entendu Karina! Et c'est pourquoi la communauté t'aime et te fête! A bientôt, Karina!

    _ A bientôt, Joe!"

    "La vie de Karina vient de changer! Elle est maintenant dans la lumière! Mais il ne s'agit pas d'être célèbre! Ce n'est pas l'important, ni d'être riche! Surtout pas! Ce qui doit animer la communauté, c'est la soif de découvertes, l'échange, le respect de l'autre! Restons modestes! C'était votre fidèle serviteur, Joe... Joooe Paaaarker, pour le prix du jour! A demain, les amis!" 

                                                                XIII

    "Tu sais, grand-père, maman dit que je suis trop jeune, pour avoir un smartphone! Mais je voudrais bien en avoir un! confia le petit garçon.

    _ Moi aussi, s'écria sa petite sœur.

    _ Eh bien, j'imagine que votre maman a raison et que vous devez attendre d'être plus grands!

    _ Mais pourquoi grand-père?

    _ Laissez-moi vous raconter l'histoire du petit Gabriel...

    _ Ah!

    _ Chic!

    _ Le petit Gabriel avait un très beau téléphone, qu'il emmenait partout et qu'il regardait tout le temps! Il allait avec son téléphone à l'école! Sur le trottoir, il avait le nez dessus! Quand il prenait son goûter, il devait faire attention à ne pas le salir avec de la confiture,  et le soir, il le mettait sous son oreiller, pour être sûr de le retrouver le matin!

    _ Hi! Hi!

    _ Mais, en fait, il y avait un mauvais génie dans le téléphone... et Gabriel était son prisonnier!

    _ Oh!

    _ Le génie disait à Gabriel: "Tu veux avoir des copains et des copines, n'est-ce pas Gabriel? Tu veux être aimé et qu'on te trouve super, non? Ou bien, tu préfères rester seul dans ton coin et qu'on pense que tu es un zéro?" Et Gabriel tremblait de peur à l'idée de ne pas être invité aux fêtes et qu'on se moque de lui!

    _ Evidemment! fit la petite fille.

    _ "Si tu fais ce que je dis, tout ira bien! rajoutait le génie, et d'abord tu vas porter un grand chapeau vert!" Et Gabriel arrivait à l'école avec un grand chapeau vert!

    _ Hi! Hi!

    _ Chaque jour, le génie ordonnait quelque chose! Gabriel devait aimer Patricia, mais détester Sophie!  aller à l'anniversaire de Jean, mais fuir celui de Pierre! Il devait boire tel type de yaourts, manger tel type de pain, dormir dans telle position! Il fallait être contre la guerre, les usines, la police, etc.! Gabriel avait froid dans sa chambre, car il ne voulait pas réchauffer l'atmosphère!

    _ Brrrrr!

    _ Le génie était intraitable! Si on ne lui obéissait pas, il menaçait! Gabriel avait peur de lui déplaire et il était tout le temps inquiet! Un jour, cependant, il perdit son téléphone!

    _ Han!

    _ Oui! Il ne savait plus quoi faire et il se mit à pleurer! "Qu'est-ce que tu as?" demanda une petite fleur à ses pieds! Gabriel baissa la tête et vit un bouton d'or, qui avait poussé dans une fissure du trottoir! Même s'il était surpris d'entendre parler une fleur, Gabriel était tellement désespéré qu'il répondit: "Mais j'ai perdu mon smartphone... et son génie va être en colère!" "Son génie! s'écria la petite fleur. Tu ne me trouves donc pas jolie!" "Oh si! fit Gabriel. Vous ressemblez à une goutte de soleil!" "Eh! Eh! dit encore la petite fleur. Voilà un mot gentil! Mais toi aussi, tu es une goutte de soleil! N'as-tu pas une tête, des jambes? Tu es unique comme moi! Il ne faut pas avoir peur de la solitude, car elle donne confiance en soi! Si nous étions des dizaines, tu ne me remarquerais même pas!" "C'est vrai!" admit Gabriel qui eut un sourire. Voilà les enfants, comment Gabriel fut délivré du mauvais génie de son téléphone!

    _ C'est une jolie histoire, grand-père...

    _ Oui et maintenant il est l'heure d'aller se coucher...

    _ Non, grand-père!

    _ Non? Comment ça, non?

    _ Nous ne voulons plus obéir au génie du jardin!

    _ C'est vrai, nous voulons prendre nos décisions par nous-mêmes!

    _ Vous êtes surtout des filous! Mais vous allez quand même rentrer vous coucher, car, par vous-mêmes, vous constatez que la nuit tombe et qu'il faut être en forme pour l'école demain!

    _ D'accord, mais c'est nous qui prenons la décision! Au revoir, grand-père!

    _ Au revoir les enfants!"

    Resté seul, le vieil homme ne put s'empêcher de s'écrier: "Bon sang!"

                                                                XIV

    Cariou était dans le bureau de la directrice de la prison et il était détaché! Il savait qu'il allait entendre des bêtises, des paroles injustes et qui étaient commandées par l'hypocrisie, l'égoïsme, la haine et l'aveuglement! Pour l'instant, la directrice avait le nez sur son dossier, comme quelqu'un qui aurait pris de la "coke", sauf que c'était du pouvoir!

    "Bonjour, je m'appelle madame Birkel", dit la directrice, en relevant la tête. Elle avait le visage fin et sec! Le fard qui le recouvrait lui donnait une certaine jeunesse, mais la dureté du regard transparaissait à travers les lunettes! "Je suis la directrice de cet établissement, reprit-elle, et je tiens d'abord à vous dire que le nom "île des Fous" vient de ce qu'il y a ici une colonie de Fous de Bassan, et non parce que nos "pensionnaires" ont perdu la raison! 

    _ Bien!

    _ Cependant, il est vrai que nous sommes chargés de... rééduquer ceux qu'on nous envoie et que pour ce faire, nous n'hésitons pas à utiliser des méthodes scientifiques d'avant-garde! Et c'est d'abord dans l'intérêt du détenu! En effet, si nous pouvons modifier son comportement sans douleur, avec le traitement psychique approprié, il ne peut que s'en réjouir tant les prisons traditionnelles sont destructrices! De mauvaises langues, des collègues jaloux sans doute, ont voulu voir ici des détenus cobayes, mais je puis vous assurer que nous obtenons des résultats très satisfaisants!"

    Cariou ne répondit rien... Il n'avait pas à le faire de toute façon! Il se contentait de regarder la femme qu'il avait devant lui et il se rappela que plus la domination était élevée et plus elle fonctionnait comme une bulle! La directrice se débattait dans son monde et c'était elle qui était en prison!

    "Vous allez constater rapidement que notre quotidien est un mix, si je puis dire, entre le travail et les traitements! Mais même le travail peut être considéré comme une thérapie! Nous cultivons des champs et les détenus sont fiers de voir pousser leurs plants! Il est avéré que le travail agricole répare! Et puis il faut bien gagner son pain! C'est le sens même de la vie!

    _ Hum!

    _ Oui?"

    Avant de continuer, Cariou se demanda s'il n'avait pas fait un pas de clerc, car, au fond, il est inutile de discuter avec une personne dont l'équilibre repose sur le pouvoir, puisque la controverse même menace ce pouvoir et conduit à la peur et à l'agressivité! Mais Cariou pensa qu'il ne pouvait pas tout le temps se refouler et il se lança!

    "Il faut bien gagner sa vie, nous sommes d'accord, mais en même temps l'homme à la possibilité de penser et il est donc normal qu'il se demande ce qu'il fait là, sur Terre! Son véritable travail alors n'est-il pas de s'ouvrir à l'esprit? S'il n'utilise son cerveau que pour manger, en quoi est-il différent des animaux?" 

    Il y eut un lourd silence, puis la directrice replongea dans le dossier de Cariou, avant de reprendre: "Il est dit dans ces pages que vous avez une fâcheuse tendance à vous croire le centre de l'Univers! Paranoïaque, schizophrène et souffrant sans doute du syndrome du Messie! Avec vous, monsieur Cariou, je crois que nous allons avoir beaucoup de travail!"

    Cariou l'avait bien cherché!

                                                                XV  

        

    Fahim Macamo se disait qu'il devait se cacher pendant quelque temps, mais le meilleur endroit pour cela n'était pas l'ombre, mais la lumière! On examinerait sans doute les points de chute douteux, mais pas les vitrines! On penserait que la peur abat et non galvanise! Et Macamo était un programmeur génial!

    Il alla donc proposer ses services à une entreprise géante du Web, Adofusion, qui régnait sur le monde au-dessus des eaux et qui comptait plus d'un milliard d'abonnés! A l'accueil, on lui délivra un badge et il pénétra dans une ville à l'intérieur de RAM! On y trouvait des restaurants, un cinéma, des salons de coiffure, des bijouteries, etc.! L'atmosphère des lieux était à la fois studieuse et dynamique!

    Macamo fut reçu par Owen Sullivan, un homme de grande taille, aux manières cordiales, mais qui gardait tout de même un visage juvénile, ce qui laissait perplexe! Macamo, entraîné par Sullivan, découvrit des locaux décorés avec goût, très lumineux et qui laissaient voir les gens travailler! La philosophie de l'entreprise, cependant, s'exprimait çà et là par des photos d'enfants légendées! On pouvait lire: "Donne-leur ta force!" ou bien "Leur croissance est la nôtre!"

    Sullivan n'était pas n'importe qui: il était l'un des fondateurs d'Adofusion! Mais, quand son "bébé" en était à une étape importante, il se chargeait lui-même du recrutement! Or, la concurrence menaçait le développement de la plateforme et il fallait lui donner un nouveau souffle! Sullivan avait été très impressionné par les compétences de Macamo, mais il ne l'engagerait que si celui-ci apportait vraiment quelque chose de neuf!    

    Macamo, assis face à Sullivan, comprit ce qu'on attendait de lui et il imagina le metaverse au service de la domination, car c'est d'abord elle qui conduit les êtres, même si elle peut prendre toutes les formes du bien! Cependant, il est normal que l'adolescent soit plein de lui-même, puisqu'il se découvre! Macamo esquissa donc un univers 3D dont l'adolescent serait le centre et qui favoriserait l'esprit de compétition naturellement présent en lui! 

    Il serait ainsi valorisé et il pourrait même triompher, mais sous l'œil vigilant des communautés! Pour assurer la cohésion de la société et rejoindre la fusion de Sullivan, l'adolescent ne devait pas heurter les communautés, mais apprendre à respecter les autres! L'univers 3D de l'adolescent serait de plus en plus oppressant, à mesure que son comportement serait déplacé!

    Dans ce cadre, il était possible d'être incroyablement ludique et permissif, car on se consacrait sur l'essentiel! Les détails se régleraient avec le temps et les doigts dans le nez ou les mauvaises blagues servaient de détente! Sullivan fut enchanté des idées de Macamo et de son état d'esprit! Il l'embaucha de suite!

    Cependant, si Macamo paraissait tout aussi content, il ne se faisait guère d'illusions! Tant que la domination ne serait pas elle-même combattue, elle mènerait toujours au même résultat! Même Sullivan, s'il avait les meilleures intentions du monde, se rassurait en se sentant le chef et s'il ne commandait pas, il voudrait détruire! La seule manière de guérir les enfants Doms était de les aimer, de les apaiser, ce qui était impossible si soi-même, on avait besoin de dominés!

    La véritable paix est de s'ouvrir à la vie et particulièrement à la beauté! Elle fait comprendre que tout est tyrannie sans elle!

    A cet instant, de violentes sirènes d'ambulances retentirent, comme à l'accoutumée dans RAM! C'était le cri d'angoisse de la ville, la preuve qu'elle était perdue et Macamo, sans tarder, se mit à l'ouvrage!

                                                                  XVI

    Andrea Fiala avait trouvé refuge chez une amie et elle reprenait son activité d'écriture! Elle avait reçu un message crypté de Macamo, qui l'avait rassurée et auquel elle avait répondu! Toutefois, elle restait inquiète au sujet de Cariou, mais, pour l'instant, elle ne voyait pas comment l'aider! Enfin, elle pensa que le mieux était qu'elle reprît son travail pour l'OED: cela chasserait ses idées noires et continuerait la lutte! 

    "Peut-on vraiment renoncer à sa domination? se demanda Andrea. A priori non, car qu'est-ce qui nous est plus naturel que de nous sentir bien, heureux, triomphant, plein de force et d'espoir? N'est-il pas normal de réussir, de voir son travail payer, d'être salué, respecté? Comment pourrait-on vouloir s'éteindre, dire non à la promotion, à l'élévation sociale, au rayonnement du succès? Il faut voir comment certains animaux satisfaits chantent, expriment toute leur vitalité dans le soleil!

    Lutter contre sa croissance, n'et-ce pas se condamner soi-même à la névrose, à la maladie, à la dépression? Tout le monde connaît maintenant les dangers d'un refoulement excessif! Pourtant, les problèmes sont bien là! Ici, dans RAM, nous avons tout et nous ne sommes pas contents, ni en paix! La montée des partis extrémistes en témoigne! Face à une situation inquiétante et complexe, la tentation est grande de choisir la radicalité, qui semble "éclaircir" le ciel, rassurer en désignant des coupables ou en fermant les frontières! L'égoïsme n'aime pas la nuance!

    Mais, d'une manière plus générale, nous dévorons la planète, nous la polluons et épuisons ses ressources! Nous misons alors sur des énergies "vertes", plus respectueuses de l'environnement!  Nous gardons foi dans le progrès et nous pensons que les innovations futures nous sauverons, mais il n'est pas difficile de constater que dans bien des cas nous ne faisons que déplacer le problème! Telle nouvelle technologie a besoin de métaux rares et la voilà autant, sinon plus destructrice que la précédente! Ce que nous appelons la modernité, n'est-ce pas une grande fuite en avant, parce que nous sommes incapables d'ouvrir les yeux?

    C'est pourquoi certains préconisent de moins consommer ou un fonctionnement plus sobre, traditionnel, mais plus solide! Il s'agirait d'un "retour en arrière", d'arrêter une course à la sophistication technologique, de limiter nos besoins! Mais est-ce possible, même si on serait conscient de préserver la planète? Pour se contraindre, l'homme ne doit-il pas être obligé? Ne faut-il pas la catastrophe pour changer profondément son comportement? Peut-il accepter l'immobilisme, sans éprouver de l'angoisse? Que espoir aurait-il à s'enfermer? N'est-il pas né pour imaginer son univers absolument libre? S'il peut percevoir l'immensité, est-ce pour y renoncer?

    Inconsciemment, l'homme veut rêver! Il est là lui aussi pour s'enchanter de la gloire d'exister! La nature, dans sa force, ne lui dit pas autre chose! Il ne peut accepter de ne pas être le maître! Rien ne doit borner sa domination, sinon il dépérit! Il faut donc que celle-ci soit remplacée par quelque chose qui soit encore plus fort, plus avantageux! Quel gain pourrait orienter l'homme, au-delà de sa propre réussite? Et si on lui disait: "Tu n'auras plus peur! Ta vie sera pleine chaque jour, sans que tu aies besoin de vaincre! Tu n'écraseras personne et pourtant tu seras le plus fort! Ton espérance, ton éblouissement n'auront pas de fin! Ta connaissance sera toujours plus vaste! Ta liberté, personne ne pourra te la prendre! Tu seras le magicien, l'enchanteur, l'enfant! Tu seras jeune et vieux! le danseur des étoiles! la légèreté même! Tu riras du poids des autres! Tu seras la lumière parmi les morts!

    Est-ce que l'homme ne serait pas intéressé? Est-ce qu'il n'aurait pas "envie de signer"? Il demanderait: "Comment? Quel philtre permet ce bonheur? Que dois-je faire?" Et on lui répondrait: "Là, là! C'est un secret! Il est dans la beauté!" Et on laisserait l'homme interloqué!"

                                                                 XVII

    Cariou était au réfectoire de la prison et il prenait ses marques... C'était le déjeuner et il régnait une certaine excitation, malgré le lieu. Une serveuse s'arrêtait à chaque table et on voyait les détenus tendre vivement leur assiette, mais à ce moment-là madame Birkel fit son apparition! Elle avait un visage sévère, comme si elle venait d'être victime d'une injure!

    Qu'est-ce qui la tourmentait ainsi? Elle se mit à crier sur un jeune homme, qui prenait visiblement plaisir à manger: "Allez vas-y! Bouffe! Bouffe! Mais bouffe!" Le silence se fit et le jeune homme s'était figé! Une rougeur couvrait ses joues et il ne savait plus quelle attitude adopter! Il avait honte et madame Birkel se redressa: elle avait l'air plus satisfaite, comme si elle s'était nourrie de l'ardeur qu'elle venait d'éteindre! 

    "Elle est comme ça, la Birkel! murmura une voix à l'oreille de Cariou. Elle se réjouit d'humilier! Elle veut tout le monde sous son contrôle et elle nous appelle ses enfants! Tu parles! Les gars n'osent pas moufter, car après on est passé à tabac par les gardiens ou pire!"

    Cariou se tourna vers celui qui lui parlait et il découvrit un vieux détenu. "Je m'appelle Amir Youssef, dit-il, toujours à voix basse.

    _ Jack Cariou."

    Les deux hommes inclinèrent légèrement la tête, pour se saluer, mais la serveuse était maintenant à leur hauteur! Chacun tendit son assiette, mais Cariou ne fut pas servi! "Apparemment, expliqua Youssef, la Birkel ne vous a pas à la bonne! Vous avez déjà dû lui déplaire!" Puis, il commença à manger, à côté d'un Cariou dépité!

    Dans la cour, après le repas, Cariou essayait de se consoler en s'offrant aux rares éclaircies, quand une armoire à glace s'approcha! "C'est toi Cariou? demanda-t-il. Tu vas déguster!" Derrière le costaud, il y avait déjà un petit attroupement, qui voulait assister au spectacle! Cariou regarda celui qui devait le corriger et il s'aperçut qu'il n'était pas méchant! La lumière, chez lui, n'était pas enfermée! Au contraire, elle ne demandait qu'à sortir et rayonner et l'homme devait faire peser sur elle l'un de ses épais sourcils, pour la masquer!

    Sans doute agissait-il ainsi que contraint et forcé! Cariou se décida à libérer totalement la lumière! Il la saisit près de l'œil et l'étira, ce qui surprit totalement l'autre, au point d'en être hébété! Le temps fut comme suspendu, puis soudain le costaud, qui avait éprouvé une légère douleur, mais comme quand on enlève une épine, tomba à genoux en pleurant, répétant: "Pardon! Pardon!"

    Cariou le releva et l'embrassa! Puis, il lui dit: "La vie est dure, n'est-ce pas? Les hommes sont sans pitié!

    _ Oui, oui, approuva l'autre, le visage plein de larmes.

    _ Mais maintenant, tu as une raison d'espérer! Sois heureux!

    _ Oui, oui!" reconnut le costaud, qui s'en alla.

    Il était à la fois lourd et léger et il ne prêta aucune attention à ceux qui avaient assisté à la scène et qui étaient médusés! Dès lors, Cariou eut une aura spéciale: on se demandait qui il était et on ne lui chercherait pas de noises, car il avait été placé de fait sous la protection du grand gars costaud, qu'on craignait!

                                                              XVIII

    Fahim Macamo était devant une page blanche... On lui demandait de travailler à une appli consacrée aux ados, mais il la concevait pour les enfants Doms! En effet, ils étaient bien présents et ils constituaient une menace et s'ils ne formaient pas encore sans doute la majorité, ils ne faisaient que porter à l'extrême la domination qui commandait inévitablement les autres ados!

    En élaborant un produit pour les enfants Doms, Macamo répondrait donc aux besoins de tous les ados et le Metaverse, en mettant en scène les problèmes du quotidien, devait servir à les résoudre! La technologie pouvait changer le comportement des enfants Doms et assurer ainsi la cohésion de la société! Seulement voilà: que savait Macamo sur les enfants Doms? La plupart de ses connaissances venaient de Cariou! C'était lui qui avait éveillé Macamo, bien que celui-ci fût réceptif, à cause de son mal-être!

    Par exemple, Macamo ne supportait pas d'être bousculé aux caisses des magasins, par des gens qui se croyaient seuls au monde, qui ne comprenaient pas qu'on dût attendre, parce que les autres existaient! Il avait fallu les mots de Cariou, l'éclairage sur la domination, pour que Macamo vît une explication à l'égoïsme et combien la gêne qu'il subissait était loin d'être anodine, puisque la peur était profondément liée à la domination! "Si le Dom ne domine pas, il hait!" C'était une des règles mises en évidence à l'OED!  

    Macamo songeait à plusieurs difficultés... Par exemple, l'enfant Dom n'aimait pas l'ordre, ce qui est convenu! Pourquoi? Mais tout simplement parce que rentrer un tant soit peu dans un moule, dans une normalité, c'est diminuer sa domination, ce qui cause de l'angoisse! Ainsi, l'enfant Dom pouvait très bien à se mettre à détruire les services nécessaires à son quotidien, comme la mairie, la bibliothèque ou le véhicule des pompiers! Donc, si une appli, par son succès, devenait comme une institution, tôt ou tard, elle ferait fuir les enfants Doms! Seul le sentiment de faire partie d'une élite les retiendrait, en rassurant leur égoïsme! Cela était encore vrai pour l'utilisation des marques, qui "situaient" les individus!

    Les enfants Doms étaient toujours à la recherche de la nouveauté, pour se distinguer des autres ados! Cette particularité rendait la croissance de l'appli problématique, d'autant que son patron, Owen Sullivan, lui, était obsédé par le chiffre des abonnés! A la première réunion commune, au cours de laquelle Macamo avait été présenté au reste de l'équipe, Sullivan n'avais pas cessé de parler de croissance, ce qui expliquait même pourquoi il n'hésitait pas à racheter ses concurrents! Au fond, Sullivan avait une peur terrible de voir les limites de son entreprise, car il lui aurait fallu alors accepter le temps et la mort!

    Il lui était nécessaire de croire qu'il pouvait gouverner le monde, le faire à son image! Il criait à son équipe: "Domination! Domination!" Et effectivement son empire médiatique se développait comme une bulle dominatrice et Macamo avait soudain compris que son propre patron était un enfant Dom dans un corps d'adulte! Sullivan montrait un destin, une solution que la domination maladive pouvait trouver! Mais ce n'était pas vraiment une adaptation! Bien au contraire!

    Sullivan était le maître! Il régnait sur des milliards de personnes, si on considérait que sa plateforme transformait la vie de ses abonnés, leur devenait nécessaire! Il était craint plus qu'aimé également dans son entreprise! Là encore sa domination se voulait absolue, à sens unique! C'était lui qui décidait et non les arguments! L'enfant Dom Sullivan ne s'était pas ouvert aux autres! Il ne les voyait pas dans leurs richesses, avec leur caractère unique! Il ne les respectait pas, mais il s'en servait!

    Et Adofusion grignotait le monde, par peur essentiellement!

                                                             XIX

    Cependant, entre-temps, RAM changeait de physionomie! à causes des enfants Doms! Leur domination psychique était telle qu'elle leur créa une bulle physique, dans laquelle ils vivaient et se déplaçaient! C'était comme une mutation, le fruit d'une adaptation, car cette bulle était d'une manière produite par l'enfant Dom lui-même! Il ne s'agissait pas d'une nouvelle technologie!

    C'était une matière étrange, quasi transparente, qui apparemment enveloppait quiconque était à proximité et pourtant elle avait ses limites, elle constituait une zone d'influence, sans pour autant déformer les objets alentour! On voyait les enfants Doms se mêler au trafic, parmi les autociels, mais on se disait: "Voilà encore un nouveau "truc"! Les choses vont si vite!"

    L'enfant Dom, dans sa bulle, pouvait se rendre où il voulait! Elle le soutenait et obéissait à ses moindres désirs! Elle était une partie de son corps et réagissait au monde extérieur! Ainsi l'enfant Dom survolait la ville en se sentant en sécurité et mine de rien il devenait le maître partout, car sa domination psychique s'exerçait incessamment sur tous ceux qui se retrouvaient dans sa bulle!

    Si cette domination avait été physique, nul doute qu'on aurait regimbé, mais elle était somme toute fugace et impalpable! d'autant que beaucoup d'habitants de RAM s'étaient "habitués" à être méprisés, par peur surtout de perdre leur travail! On acceptait donc cette domination, d'une manière furtive elle aussi, en baissant légèrement la tête par exemple, et les enfants Doms s'en amusaient, puisqu'ils trouvaient là un excellent exercice à leur pouvoir!

    Le plus étonnant, c'était qu'ils s'entendaient entre eux, alors qu'on se serait attendu à les voir rivaux et concurrents, en train de s'affronter! Ne vivaient-ils pas de leur domination et la collaboration n'imposait-elle pas de contrôler, de diminuer sa puissance ou son égoïsme? Mais force était de constater que les enfants Doms se reconnaissaient, se liaient par le sentiment élitiste de partager les mêmes valeurs! Ils étaient au-dessus du lot et d'ailleurs n'avait-il pas un "ennemi" commun, cette société d'adultes qu'ils méprisaient et qu'ils voyaient constituée de veaux?

    On assistait alors à des phénomènes dérangeants! Par exemple, des bulles se regroupaient et se mettaient à conduire les autres, les gens de la rue comme un troupeau! grâce à des pressions psychiques ici et là! Eh oui! Les enfants Doms prenaient plaisir à voir cette docilité d'esclaves, cette attitude soumise, qu'ils ne comprenaient pas au fond! En effet, ils n'avaient pas encore à gagner leur vie! Matériellement, ils profitaient toujours de leurs parents et ils ne connaissaient rien de cette angoisse du lendemain, de cette crainte de manquer! Ils n'en avaient cure, car la puissance de leur domination les grisait et les rassurait!

    Ne devaient-ils pas devenir les maîtres? Ils pourraient alors demander aux plus faibles de travailler pour eux, d'assurer leur subsistance! N'était-ce pas déjà ce qui arrivait? Ils conduisaient les humains comme du bétail et c'était donc un élevage qui prolongeait celui des animaux! Si on commandait les hommes, on obtiendrait d'eux tout ce qu'ils produisaient! La domination psychique semblait la voie du futur et les bulles circulaient à toute allure, joyeusement!       

                                                                 XX

    A l'Université de RAM, le professeur Ratamor faisait son show! Il les tenait ses élèves et il allait leur montrer ce qu'était un grand esprit, comment on pouvait tout comprendre de la vie, jusqu'à ce qu'elle tournât entre les doigts, telle une balle de ping-pong, et ce grâce, mon Dieu, à une chose que tout le monde possédait, à savoir la raison, à condition bien entendu de l'utiliser! Ah! Ah! 

    Voyons voir... Ratamor déambulait sur l'estrade de l'amphi, sous les yeux éberlués de centaines d'étudiants! Voyons voir...  N'hésitons pas à être salace, ça les touchera et ils pigeront plus vite! "Bon! Hum! dit Ratamor. Pendant des siècles, l'homme a regardé vers le haut! Il était plein de jérémiades! Il suppliait le Ciel! (Petits rires dans l'amphi!) Il priait, etc.! Et quand il priait pas, il faisait de la peinture, il barbouillait! Il récitait, en pleurant, des poèmes à des châtelaines ! Ou bien encore il parlait aux animaux, pour leur apprendre la politesse! (Rires!)

    Bref, l'homme prenait la position verticale, dans l'espoir d'apercevoir Dieu, mais s'il agissait ainsi, c'était faute d'adopter la position horizontale, celle du Missionnaire notamment! (Emoi des étudiants!) Je sais, j'y vais un peu fort! Mais il vaut mieux dire les choses telles qu'elles sont! Un peu de crudité permet d'éviter beaucoup d'ambiguïtés! Car qu'est-ce qui se passe, quand on s'empêche de baiser? quand on refoule? Eh bien, on sublime, on compense! Et ça donne quoi? Des névroses: l'art, le mysticisme ou la zoophilie!   

    La raison! Elle garantit l'équilibre! Mais bien entendu, cela demande de satisfaire sa pulsion sexuelle! Les délires sur la beauté, vous les mettez au placard, d'accord? Je veux voir ici des gens raisonnables et responsables! des gens qui ont la tête sur les épaules! Ainsi nous ferons le bonheur du monde! Les problèmes, on les résoudra un à un! La raison est notre meilleure alliée! La science est le flambeau des peuples! (Applaudissements!) La beauté, elle, est une invention de l'homme et d'où vient-elle, sinon de nos frustrations!"  

    A ce moment, un étudiant leva une main, ce qui eut don de fâcher Ratamor! On lui coupait un peu de son triomphe, mais il avait prévenu: on pouvait intervenir et il répondrait! Il avait même encouragé cela! Donc, il dut se résoudre à laisser échapper un oui grinçant, pour attendre la question!

    "Professeur, dit l'étudiant, je m'appelle Piccolo et je voudrais savoir à quel moment séparez-vous la beauté de la pulsion sexuelle? Parce que, si je désire une femme, c'est que je la trouve belle, bien roulée si vous voulez! (sifflets!) Mais c'est déjà de la sublimation, n'est-ce pas? L'art est tout prêt, presque un danger dans mon lit! Donc, pour être le plus sain possible, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux se masturber? On pourrait juste rêver à une soumission bien dure, bien perverse, ce qui éviterait tout contact avec la beauté! Voyez! 

    _ Mais qu'est-ce que vous êtes en train de débiter, mon gars?

    _ Vous croyez vraiment qu'on peut séparer la beauté de tout ce que nous sommes?

    _ Je me demande d'où tu viens! Est-ce que tu ferais pas partie d'un groupe d'extrémistes religieux, par hasard? En ce cas, je te prierais d' calter!

    _ Mais pas du tout! C'est juste que votre raisonnement me paraît inexact et même... enfantin!

    _ Ben voyons! Tu vas voir tes notes, mon salopard! (Silence!)

    _ Mais elle est où votre raison? votre sagesse?

    _ Mais c'est toi qui fais la leçon maintenant! Attends, je monte! (Effroi!)"

                                                            XXI

    Le grand-père n'avait pas ses petits enfants et il regardait une de ses roses! Il en cultivait quelques unes, ce qui était devenu une rareté dans RAM! Celle-là il lui avait accordé beaucoup d'attention et il était maintenant récompensé! Au bout d'une longue tige hérissée d'épines, d'un berceau de feuilles vertes était née une petite fleur, fragile, d'un rose indéfinissable, qu'il aurait été impossible de reproduire par de la peinture, et qui charmait l'œil du vieux, comme si la plante en avait été amoureuse!  

    Au fond, le grand-père était toujours sidéré par la formation de la matière! Une graine enfouie développait d'abord ses racines, puis elle se dressait fièrement et ses feuilles fonctionnaient tels des capteurs solaires! C'était des cellules qui s'ajoutaient les unes aux autres et qui avaient leur propre "programme"! La vie s'élançait avec ardeur!

    A cet instant, le grand-père sursauta, car un homme venait d'atterrir dans son jardin! "Inspecteur Vitkov! Autorisation 5 B! cria-t-il dans un microphone. N'avez-vous pas vu un jeune se cacher par ici?" Le grand-père fixa une seconde les lumières clignotantes que le policier avait sur les épaules, puis il répondit: "Non!" Aussitôt l'homme traversa le jardin, pour escalader le mur d'en face et disparaître! Il émanait de lui une agitation brutale, mais le vieux ne s'en offusqua pas: il fallait bien que la police fît son travail!

    La ville devenait, hélas! de plus en plus violente et il ne pouvait en être autrement! Quand il n'y a plus que la situation matérielle qui compte, les plus pauvres et ceux qui sont rejetés, pour une raison ou une autre, ne voient pas d'autres chemins que la délinquance ou la criminalité pour exister, pour donner un sens à la vie et avoir le sentiment d'être respectés! C'est le pouvoir ou la mort!

    Le vieux plongea en lui-même, en abaissant légèrement la tête, telle sa rose, puis le calme revenu, son esprit se mit à chanter doucement et un poème apparut, comme un parfum! Le voici:

                                 LA MODERNITE

Dieu pour elle est ringard!

On y était contraint!

Depuis, arrive en gare

De la raison le train!

Elle en sort en vraie star!

Son sourire éblouit

Et elle a pour les tares

Du passé un bon louis!

Pourtant, où est le phare,

Quand tout va dans la nuit?

Pourquoi tant on s'effare,

Si on sait ce qui nuit?

                                                                 XXII

    Andrea Fiala continuait son combat dans la clandestinité... Elle écrivait: "Si chacun produit un "champ psychique", il serait bon de s'interroger sur ce qu'il doit être, afin que nous ayons les meilleures relations possibles! Nous avons vu que les enfants Doms étaient de véritables trous noirs et qu'ils n'acceptent les autres qu'à la condition que ceux-ci leur soient soumis! Rien ne doit troubler leur bulle dominatrice!

    Ainsi, la cohésion sociale avec les enfants Doms semble impossible, puisqu'ils empêchent le développement des autres et que toute résistance à leur pouvoir provoque leur haine! Entendons-nous cependant... Les enfants Doms ne sont pas vraiment conscients de leur action néfaste! S'ils exercent cette pression démesurée, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé d'autres solutions à leur angoisse, face au vide apparent de la vie!

    Rappelons que nous sommes sans idéologie, c'est-à-dire sans direction et même sans avenir, à cause du réchauffement climatique et de la pollution! La peur est tellement forte qu'elle produit un égoïsme hyperconcentré, tel l'effondrement gravitationnel à l'origine du trou noir! La bulle dominatrice de l'enfant Dom est absolument hermétique et on peut comprendre que la moindre brèche peut y conduire à la panique, avec toute la violence propre à cette situation!

    Mais, si l'enfant Dom a l'air agressif, c'est surtout qu'il essaye d'étendre son pouvoir, puisque lui-même apprend à se connaître! Il découvre normalement l'existence, mais il n'en demeure pas moins qu'il ne s'intègre que s'il reste le maître, que si son angoisse ne réapparaît pas! Ainsi, on voit certains enfants Doms devenir des chefs d'entreprises, à la tête d'empires, qui leur permettent de croire encore que le monde est selon leurs désirs!

    Cependant, les enfants Doms sont de plus en plus nombreux et la société se fragmente toujours plus! La plupart en effet n'obtiennent pas la toute puissance, restent anonymes et dans ce cas, ils refusent de travailler! Servir, se plier à des horaires et ne serait-ce qu'obéir diminuent leur bulle dominatrice, leur semblent odieux, car la peur est toujours là dans l'ombre et fait haïr toute ingérence! Les postes les plus fuis, ce sont ceux qui demandent le moins de qualifications et il est facile de comprendre pourquoi: la condition y paraît humiliante, avec une tâche répétitive et un statut social qui "rabaisse"!

    Il faut croire que les enfants Doms, qui ont atteint l'âge adulte, vivent encore des revenus de leurs parents, ou bien profitent des aides sociales, ce qui poussent certains à vouloir les supprimer! Mais là n'est pas la solution... Le problème, comme on le voit, est bien plus profond! Si on veut changer les enfants Doms, la contrainte et surtout la menace ne peuvent qu'aggraver la situation! Puisque c'est la peur, au fond, qui fait l'enfant Dom, il faudrait guérir cette peur et en avoir trouvé soi-même le remède!

    Imaginons le médecin des enfants Doms... Il ne devrait pas avoir recours à la domination, pour lutter contre son angoisse, mais au contraire il en serait totalement libéré! Le sentiment de sa valeur ne dépendrait pas de sa réussite sociale! Sa frustration ne le conduirait pas à la haine! Il n'aurait aucune envie de détruire! Il puiserait indéfiniment dans la simple joie d'exister! Il aurait confiance! Il serait en paix! Voilà l'oiseau rare! Mais est-ce que la seule raison pourrait nous le fournir? Elle se nourrit de données objectives, mais quel chiffre, quelle équation la rassureraient? Si elle a foi en elle, n'est-ce pas plutôt qu'elle flatte son amour-propre? Dans ce cas, elle reste dépendante de sa domination...    

    Le stoïcisme est-il la solution? Le détachement évite la haine... Mais où est l'enthousiasme, l'espoir? Le médecin des Doms ne doit pas être un éteignoir, mais il propose au contraire une domination sans bornes! Mais celle-ci s'enchante de toute la diversité de la vie! Elle est aussi curieuse que forte! Elle n'essaie pas de triompher!"

                                                            XXIII

    Sur l'île des Fous, Cariou était dans les champs, en compagnie d'Amir Youssef. Ils devaient nettoyer une parcelle de ses racines et ils étaient équipés de pioches. Il s'agissait d'enfoncer le fer et de peser sur le manche, pour faire sortir la racine! Mais dès que Cariou frappa le sol, la pioche rebondit! C'était dur comme du béton!

    Néanmoins, Cariou était heureux d'être dehors et il redoubla d'ardeur! "Oh là! Oh là! fit Youssef. Te fatigue pas, va! De toute façon, ce sera jamais bien!" Comme pour confirmer ce propos, madame Birkel apparut, suivi de deux gardiens, et aussitôt elle prit à parti les deux hommes!

    "Mais ça discute au lieu de travailler! dit-elle. Vous vous croyez sans doute dans un centre de vacances! Je vais vous apprendre à travailler, moi! Je veux voir de la sueur sur votre front! Rien n'est gratuit dans la vie! Il faut le mériter et c'est par le travail qu'on y arrive! Vous Cariou, rien qu'à voir vos mains, on comprend que vous êtes habitué à ce que tout vous tombe dans le bec! sans que vous fassiez d'efforts! Mais ici, ça va changer! Je vais faire de vous un homme, Cariou! pas une chiffe! On plante le fer et on sort la racine! Puis, on la coupe et y a tout le champ à nettoyer comme ça, avant midi! Non mais!"

    Soudain, Cariou fut pris d'une fatigue étrange et il considéra toute la parcelle... Ce n'était pas la tâche physique qui lui faisait peur, même s'il se savait peu résistant, mais il était abattu par la violence psychique du discours de la directrice, d'autant qu'elle n'en mesurait aucunement la stupidité! Madame Birkel était ivre d'elle-même! Elle était un mélange concentré d'égoïsme et de peur au plus au point! Elle était comme un bulldozer, à force de se mentir à elle-même! Elle ne distinguait rien et piétinait, c'est tout!

    Elle était malheureuse et ne se donnait même pas les moyens de changer cela! Elle croyait qu'on passait en force, qu'on pouvait détruire les autres, qu'ils devaient plier, qu'ils n'étaient pas vraiment des personnes, mais des esclaves qu'on devait remettre dans le droit chemin! Elle aboyait, assommait, pleine de rage, et tout cela sous le ciel serein, qui coiffait pour l'instant les lieux! Quelle situation absurde, car est-ce que quelqu'un était en train de mourir? Est-ce que des obus tombaient?

    Cariou décida de "l'ouvrir" encore une fois, par égard pour la vérité! "Madame, fit-il, je vous ai déjà dit que nous ne sommes pas seulement des estomacs! Nous avons la capacité de penser et notre travail spécifique est donc de développer notre esprit! Mais comment mieux y arriver, sinon en luttant contre notre nature animale, qui a soif de dominer et d'écraser? Nous devons prendre la direction opposée à la loi du plus fort! Or, sur ce sujet-là, vous ne faites absolument aucune avancée! Au contraire, vous prenez tout ce que vous pouvez! Vous ne vous réfrénez en rien! Vous voulez à chaque moment vous sentir la chef, la star! et peu importe les moyens! Autrement dit, vous n'avez aucune idée de c' qu'est le vrai travail! Vous ne savez même pas ce que le mot effort veut dire! Votre cerveau est aussi lisse que les mains d'une jeune fille!"

    Il y eut un court silence, puis la directrice explosa! "Non mais regardez-moi, c' morveux! cria-t-elle! Il n'a jamais bossé de sa vie et il donne des leçons! Attends un peu mon bonhomme! Je vais t'en faire voir! Tu vas me supplier Cariou! Je vais t' briser! Nom d'une pipe! Qu'est-ce que c'est que ce branleur, ce pisseux! Non mais, pour qui tu te prends Cariou! T'es rien du tout, t'entends! Tu vas me demander pardon à genoux! C'est moi qui t' le dis!!

    Madame Birkel appela ses deux gardiens et elle leur dit:" Foutez-moi cette bouse au trou! Elle a besoin de méditer! T'en fais pas Cariou, je vais m'occuper de toi!"

    Il était impossible de calmer la directrice! Elle était outrée, scandalisée qu'on ait pu lui tenir tête! On venait de l'injurier ou c'était tout comme! Elle était dans une fureur folle et on emmena brutalement Cariou. Derrière, Youssef n'en revenait pas! Il pensait que Cariou avait été bien fou de déclencher une telle violence! Ne suffisait-il pas de la "fermer"? On laissait dire, on avalait tous les bobards et la Birkel allait voir ailleurs! Youssef haussa les épaules et planta sa pioche, qui entama à peine la terre!

                                                               XXIV

    Fahim Macamo, au sein des locaux d'Adofusion, réfléchissait! Certes, il aurait pu concevoir rapidement une application, comme le faisaient tant d'autres, mais un produit connaît du succès, a une longue vie, s'il correspond à un véritable besoin! Il fallait donc encore s'interroger sur la société, pour mieux la comprendre et définir ce qui séduirait et serait vraiment utile aux enfants Doms!

    Beaucoup de jeunes se plaignaient de la pression qu'exerçaient sur eux les réseaux sociaux, car, pour être accepté, reconnu, on devait avoir un certain profil, s'habiller de cette manière, penser telle chose, aimer ceci et bref, on ne pouvait être tout à fait soi-même! "Il en a toujours été ainsi, songeait Macamo, on a toujours utilisé des signes pour se distinguer des autres et montrer son rang social..."

    Mais que se passait-il pour les enfants Doms? On savait qu'ils étaient hostiles à tout ce qui pouvait diminuer leur domination, puisque cela leur causait de l'angoisse! A l'occasion, ils se révoltaient contre l'autorité, la police et même ils détruisaient leur environnement, s'ils le trouvaient trop convenu, trop sage! Qu'il n'arrivât rien les mettait en rogne! Pour dominer, il faut du chaos! Ils n'aimaient donc pas la normalité, mais est-ce à dire qu'obéir aux codes des réseaux sociaux les rebutât?

    Ils y étaient au contraire particulièrement sensibles! Mais, d'après Macamo, il n'y avait pas là de véritable paradoxe! La même peur, qui produisait une domination monstrueuse, imposait encore de faire partie de l'élite, d'être parmi ceux qui comptent, et l'enfant Dom tenait à montrer qu'il n'était pas ringard, mais à la page! Les marques, notamment, étaient pour lui "vitales"!

    Au fond, ce qui gênait le plus l'enfant Dom, c'était une apparente inertie, l'impression que les choses stagnaient! La compétition des réseaux sociaux, bien qu'elle menât à la norme, excitait son ego, animait sa domination, apaisait son inquiétude, tandis qu'un quotidien bien réglé ou une autorité bornant son plaisir le troublaient, l'angoissaient et provoquaient sa révolte! Il y avait donc un lien entre l'égoïsme des enfants Doms et le temps ou la patience! Si on voulait "sauver" l'enfant Dom, pour "sauver" également la société, il était nécessaire d'être soi-même tranquille, en paix!      

    L'application de Macamo prenait un sens... Elle attirerait l'enfant Dom vers la contemplation! Elle le ferait mûrir! Elle lui apprendrait peu à peu à se détendre, à se sentir en sécurité dans la vie même, puisque c'est elle qui nous avait créés, à la suite d'une longue adaptation! La nature, notre berceau, devait être présente dans la future application!

    Soudain Macamo regarda ses collègues: ils allaient et venaient entre les bureaux ou bien ils avaient la tête dans l'écran! A quel moment s'enchantaient-ils eux-mêmes de la beauté, de la magnificence des paysages? Leur priorité était la technique et leur réussite! Ils étaient eux aussi rivés à leur "nombril"! Comment auraient-ils pu trouver de véritables solutions, pour que le monde allât mieux? Qu'est-ce qui pouvait guérir leur impatience, alors qu'ils étaient suspendus à des chiffres, des résultats?

    Une question demeurait cependant... Comment amener les enfants Doms à s'intéresser à la contemplation? Les jeux guerriers faisaient évidemment leurs délices, mais le spectacle de la nature, avec son apparence figée, les ennuierait immédiatement! Pourtant, c'est bien le contact avec un temps plus lent qui nous fait grandir et nous révèle même les solutions...  "Le conte, l'imaginaire de la forêt, les fées et les lutins! s'écria Macamo. Par là, je peux capter l'attention de l'enfant Dom! Le merveilleux le conduira au beau!"

                                                                XXV

    Dominator était inquiet! Il avait devant lui son ministre de l'économie et les nouvelles n'étaient pas bonnes! Dominator s'efforça de comprendre les graphiques qu'on lui présentait et il n'y comprenait pas grand-chose, ses connaissances dans le domaine étant limitées! Par contre, ce qui était parfaitement visible, c'était des lignes qui allaient toutes vers le bas et des chiffres en rouge qui avaient valeur d'avertissement! Malgré tout, Dominator voulut discuter un peu de la logique des événements et il dit: "Je vois que l'inflation est galopante et que pour la freiner on a augmenté les taux d'intérêt! Normalement, on agit ainsi pour ne pas inciter à la consommation, ce qui diminue la demande et stabilise les prix!

    _ Hum, oui...

    _ Mais en même temps vous avez augmenté les salaires! ce qui ne peut que relancer la consommation et donc l'inflation! J'avoue que je ne comprends pas!

    _ Hem! Oh! Hem! Euh, l'économie n'est pas une science exacte! Loin de là! En fait, on peut voir l'économie d'un pays comme une grosse machine sensible, si je puis dire! On a des manettes pour agir sur elle, mais l'action d'une doit être compensée par une autre! C'est un délicat équilibre à trouver! Hum!

    _ Ouais... Alors concrètement, ça veut dire quoi?

    _ Ben, nous plongeons dans la récession! Notre croissance est quasiment nulle! Nous risquons même un défaut de paiement de notre dette! Les caisses sont horriblement vides!

    _ Mais bon sang, je vois de l'argent chez certains! Y en a qui se goinfrent! Faudrait les taxer!

    _ Vous voulez qu'ils s'enfuient? Hum! Nos quelques rares grandes entreprises, celles qui rapportent de l'argent, doivent être ménagées!

    _ Soit! Mais vous voyez une solution? C'est vous le spécialiste!

    _ Eh bien, je vois effectivement un problème, hum! Normalement, pour relancer une économie, il faut être créateur, inventeur! Si vous êtes à l'origine d'innovations, qui changent la vie, au point de devenir irremplaçables, vous décrochez le jackpot! Tout le monde achète chez vous, vous créez des emplois, une dynamique pour tout le pays! C'est comme si on avait un cœur neuf! un cœur de jeune homme et l'économie peut faire des cabrioles, si je puis dire! Hi! Hi! Hum!

    _ Très bien! Mais alors pourquoi nous ne sommes pas inventeurs?

    _ Euh... Hum...

    _ Qu'est-ce qu'il y a? Vous transpirez, on dirait!

    _ Ah? Je ne l'avais pas remarqué!

    _ Bon d'accord, je vous promets de ne pas me fâcher, quoi que vous me disiez! Hein, ça va comme ça?

    _ Hum, oui! Pour que quelqu'un soit créateur, il doit être libre! Prenez par exemple l'histoire de l'informatique... Elle commence par des potaches qui bidouillent et qui même rêvent de mettre en commun leurs connaissances! Ils sont idéalistes, car leur horizon est entièrement dégagé! Résultat des entreprises devenues des monopoles, qui récoltent des milliards!

    _ Et alors? Nous vivons dans une démocratie, avec un Parlement...

    _ Hum...

    _ Bon sang! Cessez d'avoir peur et videz vot' sac!

    _ Eh bien, vous concentrez tout de même le pouvoir! Les quelques oligarques qui font fortune vous sont soumis! Ils se gardent bien de vous faire obstacles! En vérité, le climat est lourd, oppressant... Le soir, je...

    _ Ma patience a des limites!

    _ Hein? Mais bien sûr! Et bref, pour conclure, je dirais qu'il n'y a pas de créativité économique sans véritable démocratie! Si vous voulez vous sentir puissant, à la tête d'un pays compétitif, il faut partager le pouvoir! Vous devez prendre le risque de voir une réelle opposition!

    _ Bien, bien, je ne vais pas vous virer, car vous êtes tout de même compétent! Mais maintenant laissez-moi!"

    Dominator se servit un verre, comme à chaque fois qu'il était préoccupé, et il regarda sa ville qui semblait trembler sous l'orage! "Partager le pouvoir, songeait Dominator, et devenir la proie des médiocres! Me sentir comme les autres, petit et limité? Pas question! Je règne!" "Il va y avoir des émeutes! lui dit sa conscience...

    _ Bah, on les matera!"

                                                                   XXVI

    A l'Université, le professeur Ratamor avait de nouveau toute l'attention des étudiants de l'amphithéâtre! Il était encore une fois le maître! le centre d'intérêt! Bien sûr, il gardait un visage austère, quasiment impénétrable, professionnel jusqu'au bout des ongles, mais tous ces visages qui buvaient ses paroles, toutes ces jeunes vies qu'il allait marquer à jamais lui donnaient un pouvoir immense! On eût dit une perfusion de miel! 

    Pour ne pas s'enivrer, il se racla la gorge et dit: "L'esprit scientifique doit se demander ce qu'il sait! Il sait ceci, il sait cela, parce qu'il peut le prouver d'une manière objective! grâce à la logique, au raisonnement, à l'expérimentation, à la méthodologie! Le scientifique n'y est pour rien! Ses goûts, ses penchants n'entrent pas en ligne de compte! Il constate, c'est tout! Le scientifique est absent du résultat, puisque celui-ci existe sans lui!

    _ Excusez-moi, professeur..."

    Ratamor leva la tête, pour voir qui l'interrompait ainsi et il frémit: c'était de nouveau Piccolo! "Ouais! cria presque Ratamor. Enfin, je veux dire oui! Qu'est-ce qu'il y a ?

    _ Il paraît évident que vous nous amenez à rejeter la subjectivité et donc la beauté! Elle ne saurait être l'objet d'une science qui ne peut qu'être matérialiste! C'est bien ça?

    _ Vous pensez beaucoup trop, Piccolo! Mais admettons... et où voulez-vous en venir?

    _ Mais un animal qui crie son triomphe sur un adversaire ne s'enchante-t-il pas de sa propre force? Vous-même, n'êtes-vous pas galvanisé par l'attention qu'on vous prête? Le sentiment du beau ne naît-il pas de notre domination? Quand nous admirons les nuages, les étoiles ou la mer, n'est-ce pas parce que nous sommes touchés par leur grandeur? Mais vous vous dites: "Pour être sûr, je m'efface, je laisse parler la logique!" Vous n'existez plus en somme, mais qu'est-ce que cette science qui tue l'homme, qui le sépare de lui-même, puisque la beauté lui est viscérale et qu'il la place dans la subjectivité?

    _ Mais qui êtes-vous, Piccolo? Qui vous envoie? Qui vous a dit: "Va saboter les cours de Ratamor!"?"

    _ Mais personne! Mais vous devez aussi comprendre que, si nous ne réglons jamais les problèmes, c'est parce que la science fait de nous des étrangers dans le monde!

    _ Hi! Hi! Le morveux! C'est lui le prof! Tu sais rien, Piccolo! T'as aucun diplôme! T'es un cauchemar, c'est tout!

    _ Je me demande où est passé votre savoir, votre retenue?

    _ Attends, je monte!"

                                                                XXVII

    Andrea Fiala était toujours sidérée par le monde! Elle écrivait: "Il faut le dire, mais la plupart des individus ramènent toute l'existence soit à leur queue, pour les hommes, soit à leurs fesses, pour les femmes! Et ce n'est même pas normal, puisque les animaux ont des périodes de reproduction!

    Mais il ne faut pas oublier non plus que la domination est indissociable de l'angoisse! Plus la seconde se fait sentir et plus la première réagit et se renforce! Nous connaissons bien cela maintenant! Or, le sexe est un moyen fondamental d'affirmation de soi! L'animal en rut fait sentir sa force! L'homme qui veut dominer attire l'attention sur ses parties génitales, dans le but de soumettre l'autre! Plus rien n'existe que cette "supériorité", ce qui fait que la solitude et le vaste monde disparaissent! Il n'y a plus d'angoisse!

    Chez la femme, la soumission est obtenue par la séduction! Les fesses accrochent le regard et dès lors la femme n'est plus seule! Elle devient le centre d'intérêt, car elle sent le désir qu'on lui porte! Même si c'est fugitif, cela lui sert de repère et elle peut ainsi passer de regard en regard! Elle est stabilisée et là encore la grandeur de la vie ou de la ville sont réduits à une domination personnelle! Rajoutons que, si la femme n'aime pas ses fesses, elle peut utiliser bien d'autres parties de son corps et on en voit par exemple avec des seins comme des canons!

    Mais comment peut-on ne voir du monde que son sexe ou autrement dit son nombril? Certes, le plus grand nombre n'est pas développé intellectuellement, ne s'intéresse pas aux choses de l'esprit et surtout se trouve très vite sous la pression de trouver un travail! Il est à la merci d'une hiérarchie, mais qu'il fait lui-même subir! Il ne veut pas comprendre que les coups qu'il reçoit sont les mêmes que ceux qu'ils donnent! et que c'est donc sans fin! Pire, il refuse tout ce qui ne le flatte pas! La solitude et le silence lui sont odieux et il préfère s'abrutir devant des écrans, qui semblent parler encore de lui!

    Même s'il est impossible de juger, car nul ne sait ce qui est en chacun, on ne peut qu'être horrifié devant une telle petitesse, un tel égoïsme! Encore si celui-ci rendait heureux, mais c'est la haine qui triomphe! Ah! Mais pas question non plus de reconnaître son malheur! Nous voilà bien!

    A l'inverse cependant il y a le chemin spirituel de Jack! Dans la rue, il ne cherche pas à dominer! Il est tout simplement! Pourtant, les hommes et les femmes qu'ils croisent veulent le soumettre, car il représente de la force! Mais d'où vient-elle? Jack s'appuie sur la beauté! Elle est partout et lui donne un sens! Il est chez lui, avec la dimension du monde! de l'Univers même! L'infini est en lui, sa peur absente et sa paix souveraine!

    Mais on l'agresse, au lieu de le connaître! On le déteste même, car il ne cède pas! On le méprise, on veut le détruire, car il n'est pas soumis! Que ne lui demande-t-on pas son secret? Que ne suit-on pas son exemple? Mais que croit-on? Qu'on va vaincre le vent? Qu'on est respectueux en piétinant? Qu'on finira par être le roi ou la reine? Que la mort est une plaisanterie?

    L'immensité est à côté et nous n'en voulons même pas! Nous pourrions être libres, mais restons prisonniers de nous-mêmes! Nous préférons haïr chaque jour! Nous aimons notre enfer, nos coups de dents! Nous pleurons, nous crions, en gardant notre nuit! Nous sommes sourds et aveugles, mais demandons la justice! Nous rêvons du bonheur, mais léchons le cambouis!"

                                                               XXVIII  

    Madame Birkel, la directrice de la prison, avait un moyen sûr pour se détendre! Dans son logement, elle prenait place sur un divan et elle écoutait les enregistrements des supplications des prisonniers, quand ils étaient au mitard et passés à tabac! Cette "musique" l'apaisait, lui redonnant le sentiment de son pouvoir, d'autant que certains, bien qu'elle ne fût pas présente, en venaient à l'implorer elle-même, à l'appeler par son nom, afin que leur souffrance s'arrêtât!

    Quel doux chant à son oreille! En ce moment, elle se berçait avec les plaintes d'un jeune gars, qui s'était suicidé depuis! L'enregistrement était d'une grande qualité et les cris du détenu semblaient provenir de la pièce d'à côté! On entendait: "Non, je vous en supplie, non! Madame Birkel! Non, je vous en supplie! J' ferai plus le mal, madame Birkel! J' vous en supplie! (Sanglots!) Maman, j' t'en prie! non! (sanglots!)"

    Il avait fini par l'appeler maman! Hi! Hi! Quel idiot! Mais c'était bon! Chaque pleur était comme un baume! Il faut dire que ce jeune-là en avait fait baver à madame Birkel! Elle avait eu sa revanche! D'ailleurs, dès le deuxième ou troisième passage à tabac, il suffisait juste de placer le détenu dans le mitard et de lui dire que les gars allaient passer s'occuper de lui! Le souvenir de la "séance" précédente était si fort que les jérémiades commençaient, avant même les coups!

    C'était là qu'on atteignait des sommets dans la prière, qu'on avait des cris déchirants,  des "arias" délicieuses, de sorte qu'il arrivait à madame Birkel de libérer le prisonnier, sans le faire battre, et alors quelle volupté! Un homme baisait les mains de la directrice, lui répétait merci, merci, lui disait combien elle était bonne et même... belle! Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait! Il était son chien, son esclave! Elle était son dieu! L'homme n'était plus qu'une pâte molle! Il était brisé! A jamais il avait un maître et c'était madame Birkel!

    "Maman, non, je t'en supplie, non! (Sanglots) Je t'en supplie!" La directrice arrêta l'enregistrement, légèrement agacée! Avec Cariou, ça ne marcherait pas! Il y avait quelque chose de vieux en lui..., comme si dès le départ il avait connu la douleur, le désespoir! Il avait sans doute pris conscience de l'injustice, de l'existence du mal à un âge ou on est protégé par le cocon familial! On pouvait lire dans ses yeux qu'il avait beaucoup réfléchi et qu'il devait s'attendre à tout, même au pire! 

    Il ne crierait pas! Il ne supplierait pas! Il aurait mal, mais il ne serait pas brisé! Il ne perdrait pas de vue qu'il était le gentil et que c'était les méchants qui le frappaient! Il fallait quelque chose de plus sophistiqué pour le faire perdre pied, un véritable travail de sape! Et on avait ça ici, sur l'île des Fous! Des chercheurs, plus ou moins scrupuleux, travaillaient  sur le cerveau et particulièrement sur les champs psychiques! Ils avaient inventé un appareil qui bombardait l'individu, avec de la haine! Ils appelaient ça de la boue psychique!

    Enthousiasmée, Madame Birkel avait prêté son concours et ils avaient capté toute sa hargne, sa fureur, son sadisme, sa sournoiserie! Elle s'était laissée aller! Tout ce qui la rongeait était sorti! C'était comme des coups de marteaux, des flammes et les chercheurs avaient tout recueilli dans leur appareil! C'était un faisceau psychique qui traversait le mitard! Le prisonnier était trouvé en position fœtale, on eût dit une huître!

    Il fallait le redresser, l'aider à retrouver l'extérieur et s'il reprenait sa place parmi les autres détenus, il demeurait sombre, dépressif, sujet à la crainte et aux larmes! Il était comme coupé du monde des hommes, étranger à lui-même et aux autres! Il n'existait plus vraiment! 

                                                            XXIX

    L'enfant Dom suivait un étroit sentier et il se demandait où cela menait! Des plantes, repoussées par son pas, semblaient vouloir le retenir et on s'enfonçait toujours plus dans le sous-bois! Au-dessus, le soleil faisait comme des diamants entre les branches, mais l'enfant Dom en avait juste conscience, car il était surtout préoccupé par son chemin!

    Soudain, il aperçut un vieil homme assis au bord d'un ruisseau et il l'interpella: "Heu... Hem! Bonjour! Je suppose que vous êtes le guide ou quelque chose comme ça..." Le vieux ne tourna pas la tête vers l'enfant Dom, mais il lui répondit simplement: "Assieds-toi près de moi!" L'autre hésita une seconde, puis s'exécuta! Sous les yeux des deux hommes, un ruisseau coulait et des Demoiselles étincelantes le survolaient!

    "Bon, et maintenant qu'est-ce que je dois faire? demanda l'enfant Dom, sans savoir pourquoi maintenant il murmurait.

    _ Ici, tu dois d'abord apprendre à regarder et à écouter! répondit le vieil homme."

    L'enfant Dom se tut et une Demoiselle d'un bronze rutilant se posa sur son genou. Il aurait pu l'écraser d'une tape, mais elle semblait n'avoir aucune crainte. Soudain, elle attrapa une petite mouche en plein vol et la déchira de ses mandibules. Elle était revenue sur le genou de l'enfant Dom et un lambeau de chair flottait près de sa tête!

    "Que vois-tu? demanda le vieil homme.

    _ Je vois qu'elle mange sans pitié la petite mouche!

    _ Et comment trouves-tu cette Demoiselle? Moche ou jolie?"

    L'enfant Dom considéra l'insecte, dont l'abdomen était d'or et les ailes pourvues de reflets roses ou violacés! Mais ce n'était pas tout! Maintenant qu'il regardait attentivement, l'enfant Dom fut surpris par l'aspect rudimentaire des ailes, qui avaient l'air de bâtons de bois qu'on replie! L'enfant Dom était ramené au début de l'aviation et il comprenait que voler, pour la demoiselle, demandait certainement des efforts et que cela n'avait rien d'évident, comme il avait pu le croire dès l'abord!

    "C'est... c'est extraordinaire! lâcha l'enfant Dom.

    _ Oui! Il y a toute cette beauté et pourtant tu as vu aussi comme c'est cruel et sans pitié! Alors, dis-moi comment deux choses aussi opposées peuvent se côtoyer?"

    L'enfant Dom resta silencieux et finit par hausser les épaules! "Tu as bien fait de ne pas me donner tout de suite une explication! Car les réponses ici concernent le plus profond de la vie! Nous sommes entourés par le mystère et il est sans fin! Il ne faut pas se fier aux apparences, mais la contemplation te permettra de découvrir les secrets!"

    A ce moment, l'ombre fut plus dense et la lumière remontait sous les plantes, telle une ébullition dans un appareil à distiller! L'enfant Dom eut brusquement l'impression qu'il n'était que dans un grand laboratoire, dont le vieil homme était le savant! Partout, la lumière circulait, ainsi qu'elle aurait été au service de maintes expériences!

    Pourtant, au milieu du ruisseau, elle s'étirait, se détendait au gré des remous et on eût dit des sourires! "Sache qu'il y a ici un fil conducteur et c'est la lumière! Je suis le Magicien et toi?

    _ Owen Sullivan!"

    Le fondateur d'Adofusion quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo: "Extra! dit-il. C'est incroyable!

    _ Je suis content que vous aimiez ça...

    _ J'adore! Vous avez fait du super boulot! Excusez-moi, j'y retourne!"

                                                               XXX

    On raconte que RAM un jour ne sut plus comment s'habiller! La ville était dans tous ses états! Elle fit venir tous les tailleurs qu'elle connaissait et elle les pressa de trouver une solution! RAM ne pouvait rester en chemise de nuit!

    Le premier à s'avancer fut le Communisme... Il avait l'air sec et le dos roide! Il présenta un uniforme gris, austère, en rappelant qu'une société heureuse est une société juste et qu'on ne devait donc pas y faire n'importe quoi! La fioriture, le luxe ne pouvaient que susciter des jalousies, alors qu'avec un tel vêtement on passait partout! On était aussi à l'aise aux champs qu'au bureau!

    RAM fut horrifiée par cette vue sans créativité et bornée! Elle chassa la tailleur, qui s'emporta! Tandis qu'on le poussait vers la porte, il criait qu'il se vengerait et que RAM aurait droit aux camps! Puis, le calme revint et le tailleur du Vatican s'avança à son tour!   

    Toute son attitude était dolente et pleine de componction! Cependant, il dévoila une tunique pourpre qui provoqua l'admiration par sa richesse! Mais, enfin, c'était compliqué, car dessous on était en blanc ou en noir! Le tailleur expliqua qu'il y avait des règles, que le Ciel jugerait et on eut le sentiment de ne pas être libre!

    RAM bâilla et fit un signe, pour qu'on emportât le tailleur, mais celui-ci, comme le précédent, se rebella et il promit à la ville les flammes de l'enfer! On fut encore secoué et ainsi on accueillit avec soulagement le tailleur Consommation! En voilà un qui avait de la fantaisie, de l'entregent!

    Il déballa un tas de choses et on ne savait où jeter les yeux! Mais, quand on y regardait de plus près, on voyait que ce n'était pas de la bonne qualité! C'était même un peu n'importe quoi! Des cols étaient déjà blanchis ou élimés, avant même d'avoir servis! Les épaisseurs et les coutures étaient réduites au minimum! Il ne faisait aucun doute que le vêtement ne durerait pas et qu'au final on était floué!

    On pria le tailleur Consommation de remballer sa marchandise, mais lui aussi fit du scandale! Il prédit la faillite de RAM! Des mots comme économie de marché ou mondialisation sortaient de sa bouche et semblaient des malédictions! On était consterné et le désespoir au cœur, on vit venir le dernier tailleur, qui paraissait la raison même et qui impressionna favorablement!

    "Liberté! Liberté! clama-t-il. Modernité! Fluidité! Créativité! Vitesse! Liberté! Amour de soi!" Après cette sortie, il s'affaira autour de RAM, le geste sûr et tous retenaient leur souffle! Enfin, RAM s'admira et on ne cessait de s'étonner! L'habit était solaire, plein de couleurs, bien ajusté! Il enchantait la vue et en même temps ne contraignait en rien le mouvement! RAM fit quelques pas de danse!

    "Vous faites bien! dit le tailleur. C'est un habit pour la légèreté, le bonheur, la comédie! Chacun voudra le posséder! Vous verrez: on tentera même de vous le voler!

    _ Il faudra le déchirer! répliqua RAM!"

    Ainsi, la ville fut habillée d'un costume d'Arlequin, par le tailleur Egoïste!

                                                             XXXI

    "Dis grand-père, raconte-nous une histoire! fit le petit garçon.

    _ Oh oui! renchérit la petite fille. Raconte-nous une histoire, grand-père!

    _ Je ne crois pas, non... Le merle est passé tout à l'heure et il m'a dit: "Ne raconte-pas d'histoires aux enfants, car ils ont mal travaillé en classe!" C'est ce qu'il m'a dit!

    _ Oh! C'est même pas vrai!

    _ Qu'est-ce qui n'est pas vrai?

    _ Eh ben, on travaille en classe! affirma la petite fille.

    _ Ah bon? Le merle serait un menteur?

    _ Oh oui! Et d'abord comment il saurait si on travaille ou non?

    _ Eh! Eh! Il va partout! Il voit tout!

    _ Mais c'est un menteur quand même! rajouta le petit garçon.

    _ Bon, bon... Alors vous voulez une histoire?

    _ Ouuuiiii!

    _ Hum! Mais vous n'allez pas me croire!

    _ Siiiii!

    _ Vous allez dire que je suis un menteur, moi aussi!

    _ Oh! Noooon!

    _ Bon, bon! Eh bien, les enfants, je vais vous parler d'une étrange planète!

    _ Chic!

    _ Mais c'est peut-être la planète la plus étrange que je connaisse!

    _ Oh!

    _ Figurez-vous que sur cette planète, les gens n'ont pas de tête!

    _ Hi! Hi!

    _ Quand je dis qu'ils n'ont pas de tête, c'est que celle-ci ne leur est pas absolument nécessaire! Autrement dit, ils peuvent enlever leur tête comme ils veulent, sans mourir!

    _ C'est impossible, grand-père!

    _ Voilà, c'est ce que je disais! Vous ne me croyez pas!

    _ Oh si! Grand-père, on te croit! Continue, nous t'en supplions!

    _ Bien, bien! Alors des fois ils jouent au football avec leurs têtes!

    _ Hi! Hi!

    _ Ils enlèvent leur tête et ils frappent dedans, pour marquer des buts! Vous connaissez le football, hein?

    _ Oui...

    _ Mais à la fin de la partie il arrive que certains se retrouvent avec la tête d'un autre! Ce n'est pas grave, puisque leur tête ne leur est pas nécessaire!

    _ C'est quand même bizarre!

    _ Tu ne crois pas si bien dire! Car, quand ils dorment sur le dos, ils ont parfois le visage enfoncé dans l'oreiller!

    _ Brrrr!

    _ Mais comment ils font pour voir, grand-père!

    _ Mais ils n'ont pas besoin de voir, puisqu'ils ne réfléchissent pas!

    _ Hi! Hi!

    _ Ils n'ont pas de pensées alors? demanda la petite fille.

    _ Si! Mais ce sont peut-être celles d'un autre!

    _ Oh! Là! Là! Ils doivent dire n'importe quoi!

    _ C'est vrai! Mais rassurez-vous, cette planète est très loin de la nôtre! Les enfants, je ne voudrais pas que le merle me dise: "Les enfants sont fatigués à l'école et ne font rien, car ils se sont couchés trop tard!"

    _ Compris, grand-père, on y va!

    _ Bonne nuit, les enfants!

    _ Bonne nuit, grand-père!"

    "Les pauvres enfants, pensa le vieil homme, ils finiront par comprendre que je leur parlais de RAM!"

                                                           XXXII

    Ce matin-là, Andrea Fiala ne voulait pas travailler, c'est-à-dire écrire! Elle était fatiguée, surtout d'expliquer toujours les mêmes choses, alors que le monde semblait rester désespérément le même! Elle avait trop à l'esprit les arguments haineux, obtus, faux et destructeurs que certains véhiculaient essentiellement par paresse et parce que nous sommes tous un peu "fous"! En effet, nous voyons chacun le monde à travers nos blessures, notre histoire et nos capacités sont limitées! Il en résulte que nous déformons plus ou moins la réalité, pour qu'elle serve à notre fonctionnement, sans prendre conscience à quel point il peut être borné et répétitif!

    Andrea Fiala se mit tout de même à pianoter son clavier... "C'est la raison qui fait connaître le bien et le mal, avec sans doute le repère de la souffrance causée à chacun! Est mal ce qui fait souffrir l'autre et empêche son développement! Est bien ce qui produit de la joie et favorise au contraire l'épanouissement de tous! D'où les lois et la civilisation et si la modernité paraît mal ou néfaste, notamment en condamnant notre planète, c'est parce que nous nous comportons toujours comme des animaux, malgré les progrès de la technologie!

    Car l'animal ne veut qu'imposer son égoïsme! Peu importe ce que sent un congénère! L'animal ne voit que ses intérêts et le développement qui n'est pas le sien est vu comme une menace! C'est le triomphe de la domination! Mais l'homme, qui en public fait valoir la sienne, "attaque" effectivement l'existence, la liberté de son prochain! C'est fugitif, non dit, quasiment invisible (même si la "queue" est souvent mise en avant!) , mais il n'en demeure pas moins que la question posée est celle-ci: "Ne suis-je pas supérieur à toi?" On est placé malgré soi dans un rapport de force et cela reste une agression!

    La domination féminine peut paraître plus douce et même plus naturelle, car elle promet le plaisir, elle flatte les sens et le désir de soumettre n'est pas flagrant! Mais, également, la femme concentre l'attention sur elle et d'autant plus vivement qu'elle est angoissée! C'est une "fermeture", bien que les sentiments soient concernés! C'est un monde clos, une relation exclusive, un attachement autour de la femme et c'est en cela une domination! Les appas contrarient, gênent aussi la tranquillité, la liberté de l'autre!

    Certes, la domination reste nécessaire à la vie! L'homme, par sa force, doit être toujours prêt à défendre le territoire et il est normal qu'il exerce son pouvoir! Et la femme, par sa séduction, fait que la procréation demeure possible, ce qui est indispensable à la survie de l'espèce, et quoi de moins nocif apparemment que celle qui rayonne avec ses charmes? Mais à quoi bon la raison au fond, si c'est pour continuer à vivre comme les animaux? On le voit, nous nous comportons comme des supers prédateurs et nous provoquons notre propre destruction!

    Il faut donc aller plus loin que la domination! Comment? Mais en pensant à l'autre! en ne perdant jamais de vue son existence! en veillant à ce qu'il désire, ce qu'il sent, ce dont il a besoin, à ses craintes, etc.! A partir de là, tout en vivant bien soi-même, on favorise aussi l'épanouissement des autres! Evidemment, moins on veut dominer soi-même et plus on est disponible pour ceux qui nous entourent! plus on travaille pour l'harmonie!

    Le fin du fin? N'avoir plus besoin de dominer, en ayant confiance! On est alors au "service" des autres, sans se détruire soi-même! On est gentil, doux, patient, à côté de la ménagerie aveugle de la domination!"

                                                         XXXIII

    Dans son cachot, Cariou était de plus en plus mal à l'aise! Il ne se doutait pas une seconde qu'il était bombardé de "boue psychique"! Pourtant, lentement, la haine faisait son travail de sape, car elle blesse et enlève l'amour de soi! Cariou était donc envahi par le doute et de plus en plus sombre! La peur le rendait nerveux, irritable!

    Il se dégoûtait même, se voyant comme un rebut, le faiseur d'histoires, l'individu à problèmes! Tout allait bien sans lui! Il n'avait qu'à se taire, obéir! Ce qu'il voyait, comprenait n'était que le fruit de son égoïsme! Il était au chevet de sa personne, ne pensait qu'à lui! Il se croyait le centre du monde et c'était là son malheur!  

    Les autres peinaient pour gagner leur vie! Ils avaient des responsabilités, des tas de devoirs! Les enfants, par exemple, ils donnaient beaucoup de soucis! Il fallait les emmener à l'école! Mais, lui, il ne veillait qu'à son confort! Madame Birkel avait raison: il ne savait pas ce que c'était que le travail! Il en mettrait un coup, il rentrerait dans le rang, avec fierté!

    Il ferait partie de la grande famille des hommes! Il les aimerait et en serait aimé! C'était sa frustration, sa névrose qui déformait son regard! D'ailleurs, n'avait-il pas toujours craint une relation? Il avait renoncé à satisfaire sa pulsion sexuelle, parce qu'elle lui causait de l'angoisse! Il était en pleine régression, selon le manuel!

    Il créerait un couple, fonderait une famille, dont il assurerait la subsistance! Il rirait avec les autres et oublierait ses erreurs passées! Madame Birkel ne recherchait pas le pouvoir! Elle n'écrasait pas! Sa haine n'était qu'une juste colère! Ce n'était pas elle le monstre, mais Cariou! Et si, malgré son changement, il était de nouveau meurtri, piétiné, méprisé? Eh bien, il montrerait ses bulletins de salaire, ses enfants, son chien!

    Non, ça ne marcherait pas! Il avait ouvert les yeux et il ne pouvait les refermer! Les enfants Doms le haïssaient parce qu'il n'était pas soumis! Et c'est pour cette raison qu'on l'avait toujours haï! Parce qu'il était lui-même et nullement esclave! Et comment aurait-il pu en être autrement? Pouvait-on dire à l'injustice ou au mal: "C'est bien! Tu as raison!"?

    Lui ne haïssait personne! Il avait toujours été doux, respectueux! Il comprenait le fardeau des autres et il était parfaitement docile, quand c'était nécessaire! Mais on ne le laissait pas tranquille, car on avait besoin de le blesser! Soudain, il ne pensa plus, car il savait que c'était inutile! Le doute est un lac insondable, où on se noie! Cariou avait de l'expérience et il se mit à attendre... Il était sûr que peu à peu son calme reviendrait, avec même de nouvelles idées!

    Il aperçut alors un petit insecte, qui avait réussi à entrer malgré l'absence de fenêtres! C'était une sorte de moucheron minuscule, mais qui déjà pouvait provoquer l'admiration! Son extrême sophistication était parfaitement visible et ses ailes avaient des couleurs de rêve! Chacun avait sa chance sur Terre, grâce à l'adaptation! Personne ne pouvait, sauf cas particulier, crier à l'injustice!

    Le petit insecte amusa bientôt Cariou qui rigola et son rire fut entendu par madame Birkel, qui écoutait! Désormais, ce serait une lutte à mort entre elle et lui!   

                                                                XXXIV

    L'enfant Dom était de nouveau assis en compagnie du Magicien, au bord du ruisseau. Le Magicien ne disait rien et paraissait las et triste, et l'enfant Dom n'osa pas le déranger. Il s'intéressa plutôt au fond pailleté de l'eau, qui s'illuminait sous les flèches oranges des rayons qui la traversaient! "Mais, mais on dirait de l'or! ne put-il s'empêcher de s'écrier.

    _ C'en est bien! répondit le Magicien.  

    _ Mais, mais on pourrait le prendre! On serait riche!

    _ Non, il y en a trop peu, ce ne serait pas rentable!

    _ Ah..."

    Le silence revint et l'enfant Dom fixa de la vase, accrochée à des branches noircies et qui flottait dans le courant... "On dirait des étendards, lâcha-t-il, comme s'il y avait par là un royaume!

    _ C'est le cas! Mais tiens-toi prêt, car la voilà!

    _ Hein? La voilà, qui ça?"

    Même s'il ne comprenait pas ce qui se passait, l'enfant Dom imita le Magicien, qui s'était levé, mais alors qu'il s'essuyait les fesses, il fut brusquement poussé par le Magicien et tous deux atterrirent sur une feuille morte!

    "Bon sang! cria l'enfant Dom. J'ai cru qu'on faisait le plongeon! Ah! Ah! Nous sommes sur une feuille, au milieu de l'eau! Notre taille a été réduite!

    _ C'était nécessaire, pour que tu comprennes le royaume que je veux te montrer!"

    A cet instant, la feuille, qui était toute d'or, en heurta d'autres, entièrement grises et qui s'étaient amassées, ne pouvant aller plus loin! Sous le choc, les deux hommes tombèrent à genoux, mais la feuille parvint à contourner l'obstacle et à reprendre sa course!

    " Eh! Mais nous allons à une vitesse! s'écria de nouveau l'enfant Dom! Jamais je n'aurais imaginé le courant aussi rapide!" la berge en effet défilait, mais soudain des Gerris montèrent à bord! "Contrôle s'il vous plait! dit le Gerris le plus grand.

    _ Hein? Quoi? fit estomaqué l'enfant Dom.

    _ Vous avez vos papiers? fit imperturbable le Gerris.

    _ Mes pa... piers? Je m'appelle Owen Sullivan, c'est tout ce que je puis dire!

    _ Vous n'arrangez pas votre cas! répondit le Gerris qui renifla!

    _ Mais vous n'êtes pas sérieux! Allons, qu'est-ce que c'est que cette mascarade!"

    L'enfant Dom observa le Gerris et se sentit mal à l'aise! Il ne réussissait pas à comprendre ce corps si mince, qui "marche" sur l'eau, et cette tête aux étranges appendices...

     "Je crois que vous allez devoir nous suivre!" rajouta le Gerris et derrière lui la petite troupe des insectes commença à s'agiter! "Mais il doit y avoir un malentendu..." reprit l'enfant Dom, qui chercha du soutien dans le regard du Magicien, resté en retrait. La situation semblait sans issue, quand il y eut une risée et des éclats de lumière qui aveuglèrent les Gerris, provoquant une belle pagaille! Les insectes maintenant s'emmêlaient les pattes et formaient des paquets à côté de la feuille!

    La voie était de nouveau libre et l'enfant Dom exulta! "Non, mais regardez-moi ces débiles!" criait-il et il leur tira la langue et se moqua d'eux jusqu'à plus soif, soulagé de sa peur!

                                                                    XXXV

    La feuille glissait silencieusement et maintenant, à l'instar du Magicien, l'enfant Dom lui aussi se tenait coi! Il contemplait! Il s'était assis sur le rebord de la feuille et le calme autour avait déteint sur lui! Ses jambes nues goûtaient la fraîcheur de l'eau, quand un énorme poisson passa dessous! L'enfant Dom fut saisi, mais il eut le temps de voir un corps fuselé bleuâtre et une nageoire dorsale, qui fléchit comme un éventail!

    L'œil de l'enfant Dom s'exerçait et il repéra de jeunes truites qui remontaient nerveusement le courant! Il était pris par le spectacle et il dit bonjour à un papillon qui l'effleura! Mais un sourd grondement vint le surprendre et il tendit l'oreille, pour constater que le bruit s'amplifiait. "Eh! Vous entendez?" cria-t-il inquiet au Magicien. Celui-ci était de l'autre côté de la feuille, mais il revint vers le centre, en disant: "Nous allons vers un déversoir... Tâchez de vous accrocher aux nervures!

    _ Un quoi?"

    L'enfant Dom ne reçut pas de réponse, mais, comme le Magicien, il chercha une prise, car l'eau était pleine de remous, qui trempaient la feuille! A cet instant, l'enfant Dom allongé but la tasse! "Bon sang!" s'écria-t-il, mais la suite le figea! La feuille fut comme happée par une pente et elle se mit à dégringoler un champ d'écumes! La panique s'empara de l'enfant Dom, mais au plus fort du tumulte, il se vit entouré de femmes qui se baignaient et qui lui souriaient même, leur longue chevelure blanche courant indéfiniment derrière elles!

    Il avait rêvé sans doute, mais il était ébloui et ainsi il ne se rendit pas compte que la navigation avait retrouvé sa paix et qu'on entrait sous une arche formée par des racines! C'était comme une grotte, où la lumière frissonnait au plafond, et on s'arrêta contre un quai. Le Magicien et l'enfant Dom prirent pied sur la terre ferme et visiblement des cloportes les attendaient, car ceux-ci les précédèrent, quand ils s'engagèrent dans un escalier!   

    L'enfant Dom ne voyait que leur carapace qui ressemblait à une armure et on montait derrière une écorce qui, par ses interstices, laissait passer la lumière du jour! On s'effaça cependant devant un iule, qui descendait comme parcouru par une vague et qui glaça malgré tout l'enfant Dom! Plus haut, un bruit de mitraillette fit sursauter, mais ce n'était qu'un pic-vert, qui avait l'air de rénover la façade!  

    Enfin, on pénétra sous un immense dôme, fait d'émeraudes qui étincelaient! Le mobilier surprenait par son goût moderne et simple! Il y avait là des sièges d'or, en forme de crosse et des tables sombres, dont le bois massif luisait! On approcha d'un trône, orné de baies rouges, avec autour des candélabres de houx, dont on ne pouvait supporter longtemps l'éclat! Une femme se leva du trône et marcha vers les visiteurs! Elle avait un port à couper le souffle et son visage donnait l'impression d'avoir dompté la lumière!

    "Je suis la reine Beauté!" dit-elle et cela parut comme un baiser!

                                                          XXXVI

    L'enfant Dom ne pouvait se lasser de contempler la reine Beauté, mais elle continuait: "Je suppose que vous êtes venu nous aider, dit-elle à l'enfant Dom, puisque c'est le Magicien qui vous amène!

    _ Hein? Quoi? Excusez-moi, fit l'enfant Dom comme s'il se révélait d'un songe. Mais que voulez-vous dire? Vous avez besoin d'aide?

    _ Mais nous sommes en guerre, l'ignorez-vous?

    _ Mais oui! Mais de quelle guerre parlez-vous?

    _ Je vous rassure, nos intentions ont toujours été pacifiques! Néanmoins, nous ne faisons que nous défendre! Il en va tout simplement de notre survie!

    _ Mais... mais quel monstre serait capable de vous vouloir du mal?"

    Ici, la reine beauté allait se lancer dans une explication, quand un hanneton se posa soudain devant elle! "Majesté! Majesté! dit-il. La patrouille est prête! Elle n'attend que votre ordre pour intervenir sur le secteur ouest!

    _ Très bien! Mais allez avec la patrouille, si vous le voulez! rajouta-t-elle à l'adresse de l'enfant Dom. Le Magicien vous accompagnera et vous vous ferez ainsi une idée de la situation, bien plus juste que tout ce que je pourrais en dire!

    _ Ah? Mais oui, pourquoi pas?"

    L'enfant Dom suivit le hanneton et on monta sur une très haute branche, où la patrouille attendait! Là, l'enfant Dom sentit le vertige, car on dominait la cime des autres arbres et le sol avait l'air d'un timbre poste! Toutefois, l'enfant Dom prit sur lui, d'autant que la patrouille le stupéfia! Des hirondelles, en effet, étaient sur le départ et l'enfant Dom et le Magicien les enfourchèrent!

    Il fallait s'accrocher au duvet du cou et soudain ce fut l'envol! Jamais l'enfant Dom, bien sûr, n'avait connu pareilles sensations! On prit d'abord de la hauteur, par des battements d'ailes rapides, et le paysage ne cessa de s'étendre! Puis, on piqua à la vitesse de l'éclair et dans le même temps, les hirondelles se rapprochaient, se croisaient même, ce qui terrifiait l'enfant Dom, perdu dans un abîme de voltige!

    Mais, brusquement, il n'y eut plus d'arbres! La coupure fut nette et on se retrouva au-dessus d'un chantier, fait d'une terre ocre et boueuse, où des camions et des bulldozers allaient en soulevant des nuages de poussières! Le bruit était effrayant, mais les hirondelles ouvrirent le feu et l'enfant Dom entendait leurs mitrailleuses crépiter!

    Il se demandait comment cela était possible et il se rendit compte que ce qu'il avait pris pour des tirs n'était en fait que les cris des oiseaux! Par contre, ceux-ci lâchaient bien des bombes, puisque leur fiente tombait sur la carrosserie des engins, sans effet bien entendu!

    L'enfant Dom n'eut pas le temps de penser davantage, car son hirondelle traversa soudain un mur de poussière et exceptionnellement elle perdit le contrôle et heurta de plein fouet une butte! Le choc fut terrible et l'enfant Dom roula sur lui-même, après avoir été catapulté! Mais enfin il s'en sortit indemne, ce qui ne fut pas le cas de l'hirondelle, tuée sur le coup!

    L'enfant Dom avait retrouvé sa taille humaine et il en prenait conscience, quand un homme casqué l'interpella: "Eh! Mais qu'est-ce que vous faites ici?" L'enfant Dom encore choqué regarda venir à lui celui qui devait être un chef de chantier! "Qui êtes-vous? Pourquoi êtes-vous sans casque? cria de nouveau l'homme.

    _ Mais... mais c'est quoi toute cette horreur! s'exclama à son tour l'enfant Dom! Vous... vous ne vous rendez pas compte! Vous êtes en train de tout bousiller! 

    _ Quoi?

    _ Mais... la reine Beauté est en danger! Vous détruisez son royaume!"

    A ces mots, le chef de chantier fut figé par la peur! Persuadé qu'il avait affaire à un fou, il fit signe à d'autres hommes d'approcher et l'enfant Dom comprit qu'il était menacé! A cet instant, Owen Sullivan quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo, qui était toujours près de lui.

    "Je... je ne savais pas!" dit-il et il baissa la tête!

                                                             XXXVII

    Le lendemain, Sullivan était dans son autociel et il se dirigeait vers la Tour du Pouvoir! Il avait rendez-vous avec Dominator, qu'il connaissait parce qu'il était lui-même l'un de ses puissants qui collaboraient avec le gouvernement! Mais, ce matin-là, Sullivan n'était pas tranquille: il gardait en mémoire les pattes des Gerris qui s'appuyaient sur l'eau ou encore les halos laiteux des rayons qui tombaient sur le ruisseau!

    En survolant RAM, il s'effarait toujours davantage de l'abîme qu'il y avait entre la beauté qu'il avait aperçue et la laideur de la ville! Bien sûr, RAM avait ses monuments, son histoire, ses audaces architecturales, mais qu'était-ce à côté de la nature, dont chaque pouce contenait un enchantement infini! "A condition de le voir!" se disait Sullivan, car c'était bien là le problème et il en était bien conscient, mais les gens qu'il fréquentait et cela concernait en particulier Dominator, ils étaient tous amoureux du pouvoir et ils s'admiraient! Comment dans ces conditions auraient-il pu comprendre l'évolution de Sullivan, ses nouveaux sentiments?

    L'autociel pénétra dans la Tour du Pouvoir et Sullivan fut introduit dans le bureau de Dominator! "Owen! s'écria celui-ci. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite? Un verre?

    _ Non merci! Ecoute, excuse-moi de venir te déranger en plein travail..., mais je suis troublé...

    _ Diable, ça m'a l'air grave! Assieds-toi, assieds-toi! Tu vas me raconter tout ça!

    _ Eh bien voilà, à Adofusion, nous travaillons sur un nouveau programme, pour le Metavers! On veut par là amener les jeunes à plus de conscience sociale, à réfléchir sur leurs comportements... Tu vois?

    _ Parfaitement! Et j'ai toujours dit que tu en faisais sans doute plus pour la ville qu'aucun autre!

    _ Mais ce n'est pas seulement de la ville dont il s'agit! J'ai en ce moment un programmeur de génie... Il a réussi à me faire comprendre toute l'importance de la beauté, celle de la nature s'entend! Or, nous la détruisons sans vergogne, sans la comprendre! Et tout ça pourquoi? Pour toute cette merde!"

    Sullivan montra par la grande baie vitrée le ciel orageux, qui coiffait la mer pleine de plastique! Dominator poussa un long soupir et fut sur le point de perdre patience, mais soudain il eut une meilleure idée! "Permets-moi de te présenter un ami, dit-il, il est juste à côté! Je vais le chercher et tu vas pouvoir parler de ton problème avec lui!"

    Dominator revint avec un homme à l'allure roide, au visage sec et qui tapotait sa jambe avec une sorte de cravache! On eût dit un cavalier en panne de monture! "Owen, dit Dominator, je te présente le duc de l'Emploi!" Sullivan fut frappé par ce nom, mais déjà le nouvel arrivant s'asseyait et déclarait: "Sachez Sullivan que j'ai beaucoup d'admiration pour vous! Adofusion est une grande réussite!

    _ Merci!

    _ Notre ami, reprit Dominator à l'adresse du duc, a un problème avec la civilisation qui détruirait la beauté de la nature!

    _ En effet! jeta Sullivan. Nous ne comprenons pas la beauté et son sens caché! La nature est bien plus que quelque chose à exploiter!

    _ Vraiment? fit le duc de l'Emploi. Ne me dites pas que le directeur d'Adofusion est devenu un écolo intégriste! Ah! Ah!

    _ Bien sûr que non, j'ai les pieds sur terre! Mais j'ai également découvert un autre monde! Je ne comprends pas bien encore ce que j'ai senti, mais dans la beauté il semble y avoir un message de paix!

    _ Nous ne pouvons pas arrêter notre développement, Sullivan! répliqua le duc! Nous devons créer des emplois, pour que les gens vivent! C'est une nécessité!

    _ Bien sûr! Mais à quoi bon vivre, si nous ne sommes pas heureux? Nous sommes des esclaves et nous ne nous en rendons même pas compte!

    _ Je vous préviens que si je vous trouve sur ma route, je vous écraserai!

    _ Co... comment? Personne ne m'a jamais parlé comme ça!

    _ Apparemment, il faut un début à tout!

    _ Mais qui vous êtes, pour avoir autant de morgue?

    _ C'est moi qui représente l'emploi ici! C'est moi qui les crée, les gère, les donne! C'est grâce à moi que toute la population de la ville peut manger à sa faim! Je suis un dieu pour l'homme de la rue!

    _ Vous êtes surtout un sacré connard!

    _ Owen! intervint Dominator. Tu as eu une expérience troublante et visiblement tu en es encore choqué! Il vaut mieux que tu reviennes me voir plus tard, quand tu seras plus reposé...

    _ Bien sûr, Dom, concéda Sullivan avec un pâle sourire! Je m'excuse de t'avoir dérangé, mais je suis maintenant persuadé que nous faisons fausse route, que quelque chose nous échappe!"

    En disant cela, Sullivan jeta un coup d'œil du côté du duc, puis il sortit sans un mot.   

                                                             XXXVIII

    De retour à Adofusion, Owen Sullivan ne s'était pas calmé! Il avait maintenant conscience du mal que l'on faisait, en roulant la nature comme un vieux tapis! Certes, il y avait des besoins et des nécessités, mais Sullivan connaissait parfaitement ceux qui détruisaient et qui disaient qu'il n'y avait pas le choix! Il n'ignorait aucunement leur hypocrisie, leur soif de pouvoir et surtout leur aveuglement, puisqu'il avait été l'un des leurs, jusqu'à ce que le Metavers lui ouvre les yeux!

    Or, il s'était heurté à un mur, on s'était moqué de lui, on l'avait même menacé et sa blessure était d'autant plus vive que le monde recréé par Macamo n'existait plus! Il avait été recouvert par la montée des eaux, au moins autour de RAM, ce qui rendait l'indifférence des hommes encore plus cuisante! Le Metavers renvoyait Sullivan à ses souvenirs, mais comment réagiraient les jeunes, devant cet univers qu'ils n'avaient jamais connu?

    Grâce à l'imaginaire, il est possible de vivre en tout lieu et à n'importe quelle époque, mais comment accepter que toute cette richesse fût à jamais ensevelie sous les déblais des bulldozers? Sullivan en avait la nausée et la colère ne le quittait pas! Il se rappelait la morgue du Duc de l'Emploi, sa certitude, sa fermeture... et il eut envie de lui arracher les yeux, au nom des toutes les créatures sans défense, qu'il piétinait et qui valait encore mieux que lui! Soudain, Sullivan fut effrayé par sa violence: était-il possible qu'il aimât désormais plus les animaux que les hommes? Cela devenait très inquiétant pour un chef d'entreprise!

    Pour s'apaiser, il décida de retourner dans le Metavers et il fut de nouveau l'enfant Dom! Il retrouva le Magicien au bord du ruisseau, reprit place à ses côtés et s'épancha tout son saoul! La blessure n'en finissait pas de crever! D'ailleurs, en tant que fondateur d'Adofusion, il en avait déjà beaucoup supporté! Il avait toujours été sensible au beau, toujours respecté ce qui était excellent en son genre! Il connaissait les meilleurs crus, il était devenu un spécialiste du café et il ne se serait pas trompé sur l'auteur d'une peinture!

    Mais le monde dans lequel il évoluait ne pensait qu'aux chiffres! On y était toujours tendu! On ne voulait surtout pas perdre une part de marché! Tout en parlant, Sullivan se rendait compte du vide de son ancienne vie et il souhaita revoir la reine Beauté, pour lui exprimer son admiration et ses regrets! Le Magicien, qui n'avait encore rien dit, hocha silencieusement la tête et invita l'enfant Dom à traverser le ruisseau!  

    "Quoi? fit l'enfant Dom. On ne prend pas de nouveau la feuille? Comment on y va alors?" Il était anxieux, mais le Magicien poursuivit sa route et l'enfant Dom dut le suivre. On déboucha sur un champ, qui frémissait sous un ciel d'été! De la chaleur, accompagnée de parfums, montaient jusqu'à l'enfant Dom et son pas faisait sauter des criquets et s'envoler des papillons! Tout rayonnait de vie et on apercevait ici des coquelicots ou quelque fleur jaune ou bleue!

    On monta sur une colline, plus au frais, et on contempla assis le spectacle! Le champ frissonnait comme sous l'action d'un main invisible et les nuages au-dessus semblaient en balade! C'était si beau, si calme que l'enfant Dom s'assoupit.

    Quand il se réveilla, il était seul et son cœur se serra un peu! Le ciel d'ailleurs avait changé: il était devenu gris et la température avait baissé! L'enfant Dom se demanda s'il ne devait pas rentrer chez lui, mais alors une pluie fine se mit à tomber! C'était comme un voile fin qui blanchissait la cime des sapins de la colline! L'enfant Dom avait les joues mouillées et il eut un sourire, car il était dans les bras même de la reine Beauté!

                                             TROISIEME PARTIE    

                                                 LA LUMIERE

                                                                      I

    Sur l'île des Fous, un combat titanesque avait commencé! Madame Birkel s'acharnait sur Cariou! Elle ne supportait pas qu'il lui tînt tête! Elle était outrée, scandalisée par cette résistance, alors qu'elle avait maté tous les autres détenus, ses enfants comme elle les appelait! Elle avait donc décidé de ne plus lâcher Cariou! Elle était tout le temps sur son dos et lui imposait à chaque instant des corvées!

    Même les autres prisonniers trouvaient qu'il y avait là quelque chose de spécial! Ils ne comprenaient pas bien pourquoi, mais il était visible que la directrice était particulièrement remonté contre Cariou! Aussi, certains le méprisaient, le jugeaient bête, car pour eux il suffisait de jouer le jeu, de paraître obéir aux règles et ainsi on avait sa "petite vie", on arrivait à satisfaire quelques plaisirs! Le rapport de force avec l'autorité ne pouvait qu'être désavantageux!

    De son côté, Cariou n'agissait pas délibérément! Il aurait donné n'importe quoi pour retrouver sa tranquillité! Mais c'était plus fort que lui: tout son être se révoltait contre l'égoïsme, l'injustice de madame Birkel! Il semblait d'une autre dimension, comme s'il portait quelque chose dont il ignorait lui-même le poids, la puissance! Il s'en sentait même encombré et s'en excusait presque, ce qui avait le don de redoubler la fureur de la directrice, parce qu'elle percevait obscurément une certaine innocence!

    On était au réfectoire et un des ces jours où madame Birkel avait de l'entrain et elle voulut humilier en public Cariou! Sa sournoiserie pétillait et elle imposa le silence, avant de déclarer: "Il y a parmi vous des cochons, qui jettent leurs petits pois par terre et même leur tranche de jambon! Mais Cariou va nettoyer tout ça! Il est normal que ce soit le chef des cochons qui s'en occupe! Cariou, allez donc chercher un balai et une pelle, à la cuisine! Et on va commencer par ces petits pois que je viens d'écraser sous ma chaussure!"

    Cariou se leva et fit comme on lui avait dit! Quand il revint, avec le matériel, il ne put s'empêcher de demander tout haut: "Mais enfin, madame, de quoi avez-vous peur?" Cette question figea la directrice, de sorte que tout le monde en prit conscience! "Mais de quoi parlez-vous? s'écria madame Birkel! Peur? Vous croyez que j'ai peur de vous, Cariou? Sachez que je n'ai jamais peur et encore moins de vous que d'un autre!

    _ Madame, si vous étiez en paix avec vous-même, si vous étiez heureuse, vous n'aurez que pitié de moi, à cause de mes erreurs, de ma bêtise! Vous n'auriez nul besoin d'être agressive, voire violente!"

    Il y avait chez Cariou une sorte d'autorité dont on ne savait d'où elle venait et qui exaspérait au plus haut point la directrice! Elle explosa donc: "Mais... mais pour qui vous vous prenez? Espèce de morveux! Monsieur le donneur de leçons! Je vais vous dresser, moi!"

    Cela fut dit avec une telle rage que même les autres détenus sentirent la justesse des propos de Cariou! Il y eut une gêne générale, qui conduisit la directrice à observer les visages autour d'elle et elle frémit: comme ceux-ci étaient laids, grossiers, hostiles! Oui, elle avait peur du monde qui l'entourait! Elle en éprouvait même une crainte viscérale, une terreur et c'est pourquoi elle haïssait tant Cariou! Car elle se protégeait des autres, par la domination qu'elle exerçait sur eux, comme un dompteur contrôle ses fauves, et Cariou menaçait, enfonçait, détruisait ce pouvoir!  

                                                                         II

    Le duc de l'Emploi aimait à faire son tour dans RAM! Il était salué par la plupart, qui le connaissait et le craignait! Il disait bonjour lui aussi, heureux de son importance et de participer au succès de la cité! Ce jour-là l'accompagnait monsieur Nuit, le promoteur et le directeur de chantiers, celui qui rêvait d'une cité nouvelle, s'étendant sur la mer!

    Monsieur Nuit et le duc de l'Emploi s'entendaient à merveille, car ils avaient besoin l'un de l'autre! Grâce au duc, monsieur Nuit obtenait des marchés et créait des emplois, ce qui augmentait la puissance du duc! Ils étaient dans une vaste autociel et goûtaient les joies de la vie, quoique monsieur Nuit fût moins connu, plus dans l'ombre, ce qui était nécessaire pour les affaires...

    "Mais qu'est-ce que...? s'écria le duc, qui découvrait les bulles volantes des enfants Doms.

    _ Vous ne les aviez pas remarqués? s'étonna monsieur Nuit. Ce sont des jeunes... qui ne veulent pas travailler!"

    En effet, le duc voyait que les enfants Doms ne lui accordaient aucune attention, comme s'il n'existait pas, ce qui le choquait profondément et le fâchait! Des bulles passèrent même si près et à pleine vitesse que l'autociel du duc dut virer brusquement et ses passagers perdirent l'équilibre! "Bon sang! cria le duc. Mais enfin comment vivent-ils, s'ils ne travaillent pas?" Monsieur Nuit haussa les épaules: "Parents, allocs? Allez savoir!"

    Le duc fronça les sourcils et prit un air méchant: "Il faudra bien qu'un jour ils sentent ma poigne! dit-il.

    _ Sûrement! répondit monsieur Nuit, alors qu'il avait reprit une coupe de champagne.

    _ Eh bien, on va leur en faire voir tout de suite! Il vaut mieux qu'ils sachent dès maintenant qui est le maître!"

    L'autociel du duc pouvait se transformer en vaisseau de guerre et du blindage recouvrit lentement ce qui avait été la carrosserie! "J'ai là de très bonnes fusées, fit le duc, et celle que j'utilise le plus souvent porte le mot Licenciement!" Il visa la bulle d'un enfant Dom et appuya sur un bouton. La fusée partit aussitôt et alla toucher sa cible, mais il ne se passa rien!

    "C'est bizarre, lâcha le duc! D'habitude, l'effet est immédiat! Le monde s'écroule et l'individu court aux toilettes!

    _ Mais ces jeunes ne travaillent pas, expliqua monsieur Nuit, et ils sont donc indifférents au chômage!

    _ Vous avez raison! Il faut quelque chose de plus fort! Une fusée Pauvreté devrait faire l'affaire! Je n'ai encore jamais vu quelqu'un en sourire!

    _ Eh Eh!"

    La deuxième fusée en effet fit éclater la bulle de l'enfant Dom, mais alors sa réaction fut atroce! Il se tordit de douleur, comme si on l'égorgeait! Son cri fut sinistre et glaça à la ronde! Ils furent si touchés que le duc et monsieur Nuit préférèrent disparaître sans tambour, ni trompettes!

    Le soir, le duc rentra chez lui et il habitait tout le dernier étage d'un immeuble, avec de vastes pièces autour d'une piscine! Mais il découvrit un véritable saccage! Sa femme était ligotée et avait été violentée! Il la délivra et appela les secours! Partout régnait un indescriptible désordre et on avait souillé la piscine!

    On avait notamment écrit sur un mur: "Touche pas à ma bulle!!" et pour la première fois peut-être, le duc de l'Emploi eut peur!

                                                                 III

    Archos était un architecte en vogue de RAM! Il avait un cabinet très moderne, un cube lumineux qui témoignait de l'esprit créatif de son auteur! Archos voyait grand et il s'arrangeait pour qu'on lui confiât les projets les plus importants! Il parlait de "l'intégration" de la matière dans l'espace, de la "réverbération" des façades, d'immeubles en quasi "lévitation" ou d'intérieurs qui n'en étaient pas, mais au final ses "barres" de béton continuaient à masquer le ciel!

    Pour l'heure, il dégustait des pistaches, en écoutant d'une oreille distraite ceux qui, tout comme lui, avaient été appelés pour un réunion informelle, dans la Tour du Pouvoir! Il y avait là Dominator bien sûr, mais aussi le duc de l'Emploi et monsieur Nuit! Le sujet, c'était ces drôles de jeunes, dans des bulles et qui ne voulaient pas travailler! Chacun avait l'air inquiet!

    "Ils ont... ils ont tout bousillé chez moi! criait presque le duc! Ils ont... ils ont terrorisé ma femme! Ils l'ont humiliée! Co... comment est-ce possible? Qui sont-ils? Qu'est-ce... qu'ils veulent? Faut bien travailler dans la vie!

    _ Certainement! concéda Dominator.

    _ Des chefs de chantier me disent qu'ils ne trouvent personne à embaucher! On va vers des problèmes sans nom! rajouta monsieur Nuit.

    _ Je veux la peau d' ces fumiers! martela le duc. Il faudra bien un jour qu'ils me supplient, s'ils veulent bouffer!

    _ Mais la société ne les intéresse pas! coupa Archos qui mâchouillait. Ils s'en tapent!

    _ Comment ça, ils s'en tapent? répliqua le duc. Faut bien vivre en société, non? Qu'est-ce qu'il y a d'autre?

    _ C' que je veux dire, c'est qu'ils ont l'impression qu'on les a trahis et qu'on vaut donc que dalle!

    _ Tu peux être plus clair?

    _ Ben, regardez comment le monde est devenu! expliqua Archos, qui reprit des pistaches. Regardez dehors comme c'est pollué! La mer charrie son plastique et le ciel nous cuit ou nous verse des seaux de glace! Pour eux, y a plus d'espoir! Alors pourquoi ils s' fouleraient!"

    Les propos d'Archos furent suivi d'un silence... "Et qu'est-ce qu'on leur propose en échange? reprit l'architecte. Rien, sinon nos appétits! Ils voient qu'on pense qu'à s'enrichir!

    _ Eh! Mais t'en croques aussi!

    _ Bien sûr! Mais ils disent que puisque les autres ne sont intéressés que par leur gueule, pourquoi n'en feraient-ils pas autant? Et ils n'ont pas tout à fait tort, rajouta Archos qui avala des pistaches! S'ils s'occupent pas d'eux, qui le fera?

    _ Mais ils sont fermés, coupés du monde!"

    Archos haussa les épaules... "Mes gars me disent que ça sent pas bon! précisa monsieur Nuit. Il paraît que les syndicats sont sur les dents et prêts à mordre! Vous savez comme moi que l'inflation est galopante, alors pas question de réformes! La situation est explosive, bien plus qu'on ne le croit!"

    Dominator ferma les yeux... "Y peut-être quelqu'un qui pourrait nous aider, lâcha-t-il. Un drôle de type... Je l'ai reçu ici même... Un certain Cariou, si mes souvenirs sont bons... Il appelait les jeunes dans leur bulle des enfants Doms! Je n'ai pas très bien compris pourquoi..., mais lui avait l'air de savoir parfaitement de quoi il retourne! Il avait d'ailleurs monté une petite organisation, pour justement combattre ces enfants Doms!

    _ Eh bien voilà! fit le duc. Qu'est-ce qu'on attend pour convoquer cet homme et lui demander ce qu'on peut faire?

    _ Je l'ai envoyé en prison!" avoua Dominator et les autres regardèrent au plafond!

                                                                    IV

    Le petit groupe se dispersa, mais Dominator et le duc de l'Emploi restèrent ensemble. "Je vous ai demandé de ne pas partir, expliqua Dominator au duc, car j'ai quelque chose à vous montrer! Venez avec moi!"

    Les deux hommes empruntèrent un escalier dérobé et arrivèrent dans une vaste pièce, juste sous le toit et qui était plongée dans une certaine pénombre. "Mais je croyais que c'était votre bureau le dernier étage! fit le duc.

    _ Mes baies forment un trompe-l'œil, qui donne effectivement cette impression! C'est fait exprès, pour qu'on ignore l'existence de cette pièce!

    _ Voilà bien du mystère!" répondit le duc, qui s'avança.

    Il y avait un objet étrange devant lui et il s'en rapprocha... C'était une stèle qui portait, sous un couvercle, un nuage rose et scintillant! On eût dit des éclats de mica, doués de vie! "Qu'est-ce que c'est? demanda le duc.

    _ L'ancien maire! répondit laconiquement Dominator.

    _ L'ancien mai... Hi! Hi! Mais il est mort y a plus de dix ans!

    _ Mais c'est bien lui tout de même! Il n'a plus son enveloppe corporel évidemment, mais nous avons pu télécharger le contenu de son cerveau! Le voilà immortel!

    _ C'est une blague?

    _ Pas du tout! Nous sommes désormais capables de réaliser cela, grâce aux nanotechnologies!"

    Le duc ne disait rien, il était stupéfié! "Ecoutez, reprit Dominator, depuis toujours la technologie a évolué avec nous et il est maintenant temps de s'allier complètement avec elle! N'êtes-vous pas déçu par la vie? Ne ressentez-vous jamais l'ennui, la dépression? Ne sommes-nous pas prisonniers de nous-mêmes, de nos limites? Nous voulons vaincre, mais la mort est déjà là! Nous répétons toujours les mêmes choses!"

    Il y eut une pause, puis Dominator reprit: "Pour ma part, je suis las, fatigué! J'ai besoin d'un nouvel espoir, d'un renouveau, d'une fraîcheur à l'échelle du cosmos! Et je crois que je l'ai trouvée: elle s'appelle le posthumain!

    _ L'alliance de homme avec la machine! L'homme à moitié machine? Vous parlez de la technologie comme si elle avait une vive propre!

    _ Ecoutez, cette planète est foutue! C'est mort, ça reviendra pas comme avant! Au contraire, ça va empirer, car nous sommes toujours plus nombreux! Il faudra donc bien partir, trouver un nouveau monde, mais on ne peut pas voyager dans l'espace tel que nous sommes! La solution, c'est celle-ci!"

    Dominator désigna le nuage brillant, qui sembla s'animer! "Mais il parle? Il nous entend?" demanda le duc. A cet instant, un écran s'alluma, où le duc put lire: "Rejoignez-nous, old chap!

    _ Vous voyez, c'est bien lui! fit Dominator. Il a toujours eu ce genre d'humour!"

                                                                    V

    L'enfant Dom était de nouveau au bord du ruisseau, assis à coté du Magicien. "Vous savez, lui dit-il, je me demande si je suis assez bien, si je ne pourrais pas en faire plus! Je me sens sale, inutile! Je suis inquiet à vrai dire! Comment savoir si on donne le meilleur?" Le Magicien ne répondit pas, mais soudain le paysage changea! L'enfant Dom était sur une plage et une vague vint mouiller son pantalon par en dessous!

    "Mais qu'est-ce c'est?" s'écria l'enfant Dom et il se releva promptement, en constatant les dégâts "Bon sang, elle est bien froide! Encore un de vos tours!" fit-il au Magicien, qui lui était resté au sec!

    "Mais où on est ici?" se demanda l'enfant Dom, qui regarda autour et qui finit par s'approcher de l'eau. Les vagues étaient d'un vert translucide et elles charriaient des brins noirs de goémon! Elles rangeaient aussi des laminaires, comme si elles les poussaient de la bouche et les grandes algues rutilaient!

    L'enfant Dom respira, car il y avait là une impression de fraîcheur intense et un parfum d'iode lui remplit les narines! A côté, quand la mer se retirait, de petits oiseaux pépiaient et picoraient nerveusement le sable humide! Ils étaient attendrissants et magnifiquement agiles, car ils évitaient chaque vague avant de se reposer! C'était une masse grouillante, pleine de vie!

    Le vent forcit davantage et le ciel était maintenant comme du plomb! Du sable d'une blancheur extraordinaire était emporté et formaient comme des chevelures qui couraient sur la plage! "On dirait que le temps s' gâte!" cria l'enfant Dom, mais c'est tout ce qu'il put dire! Ses joues étaient la proie de milliers de piqûres et le vent retentissait maintenant à ses oreilles, tel une tôle qu'on froisserait!

    C'était un aboiement qui rendait sourd et l'enfant Dom dut se retourner, dos au vent, car il ne pouvait même plus respirer! Mais alors le souffle le poussa, ainsi qu'il ne serait pas allé assez vite! On le pressait et il n'était plus le maître, c'était les éléments!

    L'enfant Dom s'efforça tout de même de rester debout, car il voulait contempler le spectacle ahurissant qu'il avait devant lui! La mer était devenue folle! Elle avait l'air de ne plus savoir où donner de la tête! Elle noyait rageusement des galets, donnait des coups de hache avec ses rouleaux ou encore entrait en ébullition, mais surtout elle explosait au contact des rochers et sa gerbe qui étincelait révélait toute sa colère!

    Il y avait là une force inouïe, qui semblait inépuisable, qui saoulait, qui hébétait! Au-dessus, des goélands planaient, comme ancrés dans le vent et on eût dit qu'ils étaient plongés dans un rêve! L'enfant Dom, face à une telle violence, une telle démesure, ne put s'empêcher de rire!

    "Dire que je me tracasse! lança-t-il au magicien. C'est incroyable!" Il était plein de vigueur, de jeunesse et il avait oublié ses soucis!

                                                                  VI

    Andrea Fiala vivait toujours dans la clandestinité et continuait à écrire... C'était son travail et elle se pencha sur le manque de cohésion de RAM! En effet, de plus en plus nombreux étaient ceux qui pensaient être les victimes de complots, de vastes machinations et qui de ce fait niaient la vérité la plus évidente, les faits les plus probants, persuadés qu'ils étaient qu'on voulait les tromper! Il était impossible de les ramener à la raison, malgré les preuves, et cela donnait une société haineuse, imprévisible, violente, toujours au bord de la rupture! Comment expliquer une telle obstination dans l'erreur?

    "Il existe deux aspects du problème, écrivit Andrea, le premier, c'est que les gouvernements n'ont plus d'idées et qu'ils paraissent agir au jour le jour! Ils semblent dépourvus de lignes directrices et ils prêtent donc le flanc à la suspicion, au doute et même au mépris! On voit volontiers l'autorité comme incapable, travaillant seulement pour ses intérêts et formant un monde clos, organisé, constitué de profiteurs! Le pouvoir est désincarné: il n'est pas fait d'hommes qui espèrent ou qui souffrent, mais il est le "mal" à l'œuvre, ce qui est extérieur, hostile!

    On l'a déjà dit, mais la liberté effraie et le premier réflexe est de se fermer, de renforcer ses certitudes et donc sa domination! Ce que l'on croit doit prévaloir et ainsi le monde tourne autour de nous! C'est le sentiment de notre supériorité qui nous guérit de l'angoisse! Mais c'est pourquoi aussi nous ne cherchons pas à connaître, de peur de devoir nous remettre en question! Nous n'avons aucune souplesse pour cela! Au contraire, nous sommes si anxieux que la moindre contrainte nous conduit à l'agressivité! 

    Nous créons par conséquent des bulles, nous ne nous ouvrons pas et nous ramenons tout à nous-mêmes! Ce qui ne va pas dans notre sens est forcément mauvais! Nous combattons des fantômes, des créatures de cauchemars! Nous inventons des actions souterraines, car nous sommes incapables d'accepter la réalité telle qu'elle est! La simplicité, la clarté nous sont odieuses! Car elles nous obligent à regarder hors de notre bulle, alors que nous sommes contractés par la peur!

    L'idée d'un complot, d'une menace somme toute nous protège! D'imaginer un monde commandé par le mal nourrit notre crainte et nous évite l'effort de la surmonter! Nous préférons rester immatures plutôt que de nous offrir, en toute confiance! Nous ne quittons pas notre chambre d'enfant! Nous voulons des monstres sous notre lit, car nous avons horreur du vide, comme du silence!

    Nous ne voyons pas que c'est vain! Nous nous obstinons tel le bébé! Nous gardons nos haines, notre tristesse, notre nuit! Nous refusons le bonheur! Nous ne voulons rien lâcher et c'est ce que nous nommons courage! Nous mourons pleins de désespoir, craintifs ou dégoûtés! Nous ne voulons pas aimer! Nous nous aimons trop pour cela!

    Il existe pourtant un bon indicateur de la vérité! Car elle n'a pas peur, sinon elle ne serait pas la vérité! Elle est donc sereine! Au contraire, le mensonge se trahit par son énervement, son irritation, sa violence et sa haine! C'est sa peur qui le pousse!"

                                                                  VII

    Le professeur Ratamor continuait d'expliquer à ses élèves la démarche scientifique! L'atmosphère, dans l'amphithéâtre, était studieuse, car on approchait des examens! "L'objectivité, disait le professeur, c'est la logique, la relation de la cause à l'effet! Le scientifique sera sûr si ses passions n'entrent pas en ligne de compte, si sa méthodologie, son expérimentation sont rigoureuses! Sa raison doit fonctionner, nullement son ego! Certes, il ne rejette pas l'instinct, mais, tout comme un joueur d'échecs, il n'avance qu'en étant conscient de ce qu'il fait, après avoir examiné toutes les possibilités! Il observe, décrit, analyse et...  

    _ Excusez-moi, professeur...!"

    C'était la voix de Piccolo! Elle glaça Ratamor! Ce type, enfin cet élève l'exaspérait! Il aurait pu lui reprocher son impolitesse, mais il voulait son cours vivant, qu'on y participât! Il détestait ces leçons atones, à sens unique, que les étudiants ingéraient on ne savait comment! Mais, en même temps, il n'aimait pas la contradiction, qu'on le mît sur la sellette! Il préférait qu'on lui demandât bien plus d'explications et il se plaisait alors à montrer son savoir! Il ne fallait surtout pas qu'il perdît sa position dominante, or Piccolo l'inquiétait, car il était imprévisible!

    Cependant, pour ne pas refroidir ceux qui étaient plus timides et qui désiraient l'interroger, Ratamor répondit: "Oui, Piccolo, je vous écoute!" Avait-il laissé deviner dans sa voix une certaine lassitude? Il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car Piccolo lancé, il ressentit toute l'irritation et même la haine qu'il vouait à ce trublion!   

    Mais Piccolo, lui, était apparemment à dix mille lieues de tout souci et il y allait franchement, presque joyeusement! Prenait-il plaisir à être un bourreau? "Professeur, disait-il, ce que je ne comprends pas, c'est cette absence d'admiration, quand on cherche à comprendre la nature! On reste froid! On s'efforce de ne s'en tenir qu'aux faits et on finit par rejeter la beauté! Elle n'est plus qu'un accessoire, qu'un plaisir de plus comme un verre de vin!

    _ Mais, comme je viens de le dire, le scientifique ne doit s'attacher qu'à sa seule raison! Ses émotions ne peuvent que le gêner et fausser les résultats! Qu'est-ce qu'une science qui ne serait pas matérialiste?

    _ D'accord! Mais la beauté crie! Elle ne cesse de pousser, car sa puissance est infinie! Comment ne pas être émerveillé par le nombre des étoiles, l'éclat d'une fleur, la transparence d'une goutte d'eau? Comment ne pas être admiratif devant les possibilités des animaux, leur constitution? Comment rester de marbre quand on perce la nature des phénomènes, le codage de l'ADN ou l'équilibre de l'Univers!

    _ Mais justement comprendre les lois enlève de la naïveté! C'est le prix de la rigueur!

    _ Mais pourquoi ce ne serait pas le contraire? L'enchantement ne devrait-il pas être amplifié par la richesse du résultat? C'est une question que je me pose souvent: pourquoi si peu sont sensibles à la beauté? Et je me suis aperçu qu'il y avait un lien entre l'ego et l'émerveillement!

    _ Qu'est-ce que vous voulez dire, Piccolo?

    _ Eh bien, imaginez le scientifique qui découvre quelque chose et qui, au lieu d'être "soufflé" par ce qu'il voit, se dit: "Eh! Eh! Les copains vont pas en revenir! Je vais leur en mettre plein la vue! C'est qui le boss? C'est moi!" Dans ce cas, en effet, la beauté est secondaire! Il existerait donc une relation de cause à effet entre notre égoïsme et la capacité d'émerveillement!

    _ Inutile de me singer, Piccolo! Je monte!"

                                                             VIII

    Sur l'île des fous, Jack Cariou et Amir Youssef travaillaient de nouveau dans les champs. C'était le calme du matin, avec une température agréable et même les gardes en profitaient, ne surveillant que mollement! Les détenus avaient pris l'habitude d'échanger un peu à ce moment-là, entre deux rares coups de pioche!

    "Tu sais, dit Youssef à Cariou, je sors dans un an et j'ai des amis qui m'attendent dehors! On se prépare pour une révolution sociale! On veut faire triompher notre parti, qui n'aura qu'un seul but: la justice! J'ai vu comment tu manœuvrais la Birkel et tu pourrais nous être utile, quand tu auras fait ton temps!

    _ Hum! Je vais sans doute te décevoir, mais je ne crois pas que le remède à l'injustice soit politique!

    _ Ah bon? Mais le système est fait en haut de riches et de profiteurs et en bas de travailleurs qui sont exploités! Toi-même, tu es ici à cause d'une décision politique, d'un abus de pouvoir!

    _ Tu as raison, il y a bien des gens qui gagnent durement leur vie, qui ont peur et qui sont écrasés et il faut les protéger!

    _ Ah! Tu vois! Et il faut donc avoir le pouvoir, pour créer des lois et contraindre les riches! Il faut changer le système!

    _ Dis-moi, Youssef, pourquoi il y a des riches et des profiteurs? Ou autrement dit pourquoi il y a des égoïstes, qui veulent à tout prix se sentir supérieurs?

    _ Ben, parce que le mal existe!

    _ Tu veux dire que le diable existe?

    _ Non, bien entendu! Mais y a des salopards et des gentils!

    _ Tu ne réponds pas à ma question... Pourquoi il y a des salopards et des gentils? Je vais te le dire, c'est que parce l'animal qui est en nous veut se satisfaire! Il veut le pouvoir et le triomphe de son ego! Mais cela est donc valable pour chacun, riche ou pauvre, femme ou homme, car c'est instinctif!

    _ Ben..., possible! Et alors où tu veux en venir?

    _ Ce n'est pas que c'est possible, c'est comme ça! Chacun veut être le chef et c'est pourquoi tu veux aussi le pouvoir! Ce n'est pas seulement par altruisme! Il y a aussi ton ego qui souffre, parce qu'il se sent exploité ou frustré! Et c'est sans fin! Tu vas prendre la place des riches et les pauvres derrière toi vont te traiter toi aussi de riche! La violence sera toujours là! L'histoire l'a maintes fois prouvé!

    _ J' te comprends pas!

    _ Parce que tu ne veux pas me comprendre! Pour ma part, je n'envie pas les riches, car je sais qu'ils ne sont pas heureux! Moi, je le suis, parce que je suis en paix avec moi-même! Alors, pourquoi j'envierais quelqu'un et serais en colère contre lui! C'est contre l'égoïsme qui est en chacun de nous qu'il faut lutter, pour s'en libérer! C'est la seule voie de la paix, qui permet de soulager le malheur d'autrui, de lui donner de l'espoir!

    _ Tu veux rester pépère dans ton coin, c'est ça? Eh bien, moi, je ne me laisserai pas faire! Je vais agir!

    _ Qu'est-ce qu'il y a de plus difficile: se dire qu'on a des ennemis et les vaincre, ou bien se vaincre soi-même, en s'efforçant de se calmer, quand la haine monte en soi? N'est-elle pas dans notre ventre, comme ces racines dans la terre?"

    A ce moment, un des gardes appela Cariou, pour lui dire que madame Birkel voulait le voir...

                                                                   IX

    Cariou suivit le garde et se demanda ce que la directrice lui voulait, car il ne fut pas conduit au cachot! Il se retrouva dans le même bureau, où il avait été accueilli à son arrivée. "Entrez! Entrez! fit la voix étonnamment chaleureuse de madame Birkel. Asseyez-vous, Cariou! Une tasse de thé avec un peu de cake, peut-être?

    _ Mais volontiers! répondit Cariou, qui n'en revenait pas.

    _ Je vais vous préparer ça!"

    Cariou regarda madame Birkel, qui s'affairait et qui avait mis plus de soin dans sa toilette. Elle portait une robe colorée, qui laissait voir une poitrine malheureusement desséchée, mais la directrice semblait ne pas s'en rendre compte, d'autant qu'elle s'était maquillée!

    "Voilà, voilà!" fit-elle en déposant devant Cariou une tasse fumante et une part de gâteau! Cariou n'avait pas été à pareille fête depuis longtemps et il commença à se régaler, tandis que la directrice passait légèrement derrière son bureau. "J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, reprit-elle, vous  êtes libéré! On vient vous chercher aujourd'hui même!"

    La surprise fut totale pour Cariou, comme si on lui avait dit qu'on l'aimait! "Je ne savais pas que vous aviez des relations, Cariou, poursuivit madame Birkel, et pas n'importe lesquelles! L'ordre de vous élargir a été donné par les plus hautes instances de la Tour du Pouvoir! Vous connaissez donc ceux qui nous dirigent, Cariou?"

    L'expression de la directrice était devenue admirative, avec une note intéressée, sucrée dans l'allongement du nez! "Oui, j'ai eu affaire à Dominator une fois!" répondit Cariou qui reposait sa tasse et qui maintenant s'amusait! La directrice ouvrit des yeux ronds! "Vous savez, fit-elle d'un air faussement modeste, que je ne fais ici que mon devoir! Mon travail est difficile et mes moyens limités! Mais enfin je m'efforce de donner le meilleur et je veille à ce que chacun suive mon exemple, afin que cet établissement soit le mieux tenu! Je ne me plains pas, car je sais où est ma place! Le travail seul me guide, comme vous avez pu le voir...

    _ Bien sûr...

    _ J'espère que vous saurez représenter ma situation, auprès de vos relations, si jamais elles se montrent curieuses à mon égard..."

    "Nous y voilà!" pensa Cariou. "Quant à vous Cariou, je ne peux que déplorer votre départ précipité! Car vous m'avez sans doute mal jugée en maintes occasions!

    _ Mais non...,  répondit Cariou, qui attaquait goulument un morceau de cake!

    _ Sachez cependant que, si à l'occasion je fais preuve de dureté, c'est pour accomplir ma mission! J'aimerais que tous mes détenus deviennent des hommes, dignes, responsables, laborieux et avec vous, Cariou, j'avais beaucoup à faire! Vous avez pris la mauvaise habitude de n'en faire qu'à votre tête et dans la vie il n'y a pas que le plaisir!"

    "Ces gens-là, se dit Cariou, ne doutent de rien! Ils vous demandent un service, d'intervenir pour eux, mais il faut en plus qu'ils satisfassent leur haine, qu'ils vous enfoncent malgré tout! Ils s'essuient doublement les pieds sur votre personne et ils avaleraient la terre comme un petit pois! Car leur appétit est sans bornes! Ils n'ont aucune honte, aucune conscience, tellement ils s'adorent et sont pleins d'eux-mêmes!"

    "Madame Birkel, coupa Cariou, je vous ai déjà dit ce qui est, à mon sens, le véritable travail! Ce n'est surtout pas se faire valoir! Ce n'est même pas assurer sa subsistance! Mais c'est lutter contre son égoïsme, pour respecter les autres! Là oui, on est dans la cour des grands! Or, à quel moment acceptez-vous d'être humble, de ne pas savoir, de ne plus être le centre d'intérêt? Tous les autres doivent vous obéir, guetter le moindre de vos désirs, car il en va de leur santé! Vous contrôlez chacun, avez tout pouvoir sur lui! Et tout cela pour votre plaisir! pour que vous jouissiez de votre importance, de votre puissance! Et vous parlez de pauvreté, de renoncement, de morale? Mais vous êtes l'hypocrisie faite femme, madame Birkel!

    _ Espèce de sale petit connard! Je ne m'étais pas trompé sur vous, Cariou! Vous êtes la lie de la lie! Si ça ne tenait qu'à moi, il y a belle lurette qu'on aurait retrouvé votre corps dans la vase de l'île!

    _ Attention, madame Birkel, répliqua Cariou d'une voix suave, je pourrais mal vous servir auprès de mes relations...

    _ Mais faites ce que vous voulez, sale rat puant! Vous croyez que j'ai besoin de vous? Je suis arrivée toute seule, vous m'entendez! Je viens d'une famille où il n'y avait que des garçons et dès le début, j'ai dû apprendre à me faire respecter! Vous n'êtes qu'une larve, Cariou!"

    La directrice fulminait, son visage était rouge, sa colère immense et Cariou appréciait le spectacle, en connaisseur!

                                                                      X

    Quand les autres détenus apprirent la libération de Cariou, ils lui apportèrent des messages pour leurs proches et Youssef pour un des membres de son parti! Cariou se chargea volontiers de toutes ces commissions et il quitta sans regrets l'île des Fous, car il ne voyait pas de solutions avec madame Birkel! L'une des raisons de cette impasse était sans nul doute le fait que Cariou était un prisonnier et qu'il ne pouvait donc pas prétendre au savoir et à l'équilibre!

    La traversée se passa sans encombres, pour ainsi dire, entre des bancs de plastique et des zones plus libres, ce qui laissa le temps à Cariou pour s'interroger sur le motif de sa libération! L'ordre venait de la Tour du Pouvoir et donc de Dominator, mais pourquoi voulait-il revoir Cariou? Il y avait de quoi rêver devant le cours des événements, car même le mal sert au bien!

    A l'arrivée, les deux armoires à glace de Dominator attendaient Cariou sur le quai et il les salua d'un joyeux: "Mais c'est Laurel et Hardy!" L'un des costauds se planta face à Cariou et lui répondit: "Le patron veut te voir, c'est entendu! Mais il n'a pas précisé en combien de morceaux, compris?" Cariou opina, car il était heureux d'avoir retrouvé la liberté!

    On monta dans l'autociel et on survola la ville, qui se dressait grise et puissante. Mais soudain des voyants dans l'habitacle signalèrent une panne et on dut atterrir en catastrophe! "C'est pas vrai!" s'écria l'un des malabars, quand tout le monde fut sorti du véhicule.

    _ Attends, j'appelle une autre voiture!" dit l'autre, mais il n'y avait pas de réseau! 

    On se rendit compte alors qu'on était dans un quartier désert: il n'y avait ni piétons, ni circulation! La rue semblait abandonnée, entre des entrepôts, et elle avait un aspect sinistre! "On cherche sa maman? fit une voix derrière le trio et il se retourna vers une jeune femme, à l'allure agressive! Elle avait le crâne quasiment rasée et ses vêtements étaient militaires, comme si elle avait voulu nier toute féminité!

    "Ben, la souris, tu pourrais être un peu plus polie!" répliqua l'un des costauds. La femme eut un sourire en forme de grimace, puis elle dit: "Un gros tas, comme toi, ne mérite que de la merde!" Il y eut un silence, puis le malabar s'avança, mais il fut frappé par une décharge électrique! Il s'écroula et la suite fut confuse! D'autres femmes surgirent d'une ouverture et se ruèrent à l'attaque! Le deuxième costaud reçut le même traitement et on assomma Cariou!

    Quand il se réveilla, il était ligoté dans un entrepôt, à côté de ses gardiens, encore inconscients! "Eh! cria une femme, y en a un qui émerge! C'est le baisable!

    _ Vas-y! Profite s'en! fit une autre. Monte-le!"

    Elles éclatèrent de rire et elles étaient là, un dizaine, toutes avec des tenues guerrières! "Minute, les filles! coupa celle qui avait l'air d'être la chef. D'après les téléphones, celui-ci s'rait comme nous, une victime! Il vient d'être libéré de l'île des Fous!"

    Cette annonce amena un peu de compassion sur les visages et la chef s'approcha de Cariou, avant de lui trancher ses liens! Puis, elle l'amena vers la sortie: "Ecoute, tu peux partir! dit-elle. Mais ne reviens jamais ici, car tu n'aura pas de deuxième chance!

    _ Qu'allez-vous faire des deux autres?

    _ On va les châtrer! cria une femme derrière.

    _ On fait la guerre aux mecs! reprit la chef. On ne veut plus de leur pouvoir et on s'ra sans pitié! Allez va-t-en!"

    Cariou ne répondit rien, c'était inutile et il retrouva l'air libre. "La haine et la saleté! Voilà ce qui domine RAM!" se dit-il.

                                                                       XI

    Cariou ne pouvait pas rentrer chez lui, sans avoir prévenu Dominator, car sinon la disparition des deux gardiens lui serait imputée! Il prit donc un transport en commun, jusqu'à la Tour du Pouvoir. Au pied de celle-ci, il y avait une importante manifestation, très colorée, faite de jeunes surtout et qui semblaient totalement soumis à l'autorité de quelques animateurs, comme on peut l'être pour un exercice de gymnastique ou lors d'une fête de colonies de vacances!

    Cariou s'étonna encore de l'instinct grégaire des hommes, comme s'ils avaient peur de leur individualité! Pourtant, le motif de la manifestation était la liberté sexuelle, mais il fallait voir là encore un désir de se développer, quoique scolaire et manipulable! C'était la "lumière" qui malgré tout cherchait son chemin, bien qu'elle fût entraînée par une domination souterraine!

    Dans la Tour du Pouvoir, les difficultés commencèrent pour Cariou, car on n'approchait pas de Dominator "comme ça"! Il fallut rencontrer des intermédiaires et les convaincre à chaque fois de faire remonter le nom de Cariou un peu plus haut! Mais enfin Dominator accueillit l'ancien prisonnier de l'île des Fous, en s'écriant: "Bon sang, Cariou, où sont mes hommes?"   

    Les yeux de Dominator s'ouvraient à mesure que Cariou faisait son récit, puis il explosa: "Partout, la société est en train de céder! Chacun tire la couverture à soi! La violence est reine! Vous avez vu ces guignols en bas! Il se croient dans une cour de récréation! Cette ville devient ingouvernable!

    _ Plus la situation est inquiétante et plus les extrêmes y trouvent leur compte! répondit Cariou. On ne veut pas réfléchir, s'ouvrir! Au contraire on se ferme, dans un réflexe égoïste! On laisse aller sa haine, on n'essaie pas d'aimer! Ceci dit, vous n'avez pas montré le bon exemple!      

    _ Comment?

    _ Vous-même, pour vous sentir en sécurité, vous avez voulu tout contrôler, d'où vos purges! Or, on ne guérit pas de la peur par la tyrannie! Car c'est bien la peur qui provoque la haine et les révoltes!

    _ Je ne vous aime pas, Cariou!

    _ Ah! Ah! Quoi d'étonnant? Sachez qu'on me déteste dès que je demande de la nuance, de voir plus loin que son égoïsme! Tout ce que "l'enfant" veut, c'est la satisfaction de ses pulsions!

    _ Hum! C'est bien à propos d'enfants que je vous ai fait venir... Car il y en a de drôles, si on peut dire, qui survolent la ville grâce à leurs bulles! Vous les appeliez comment déjà?

    _ Les enfants Doms, car ils sont issus d'une domination extrême, créée par la peur justement!

    _ Ouais, eh ben, ces gosses sont devenus dangereux! Rien ne les arrête! Ils sont capables de tout! Ils sont imprévisibles et asociales! Ils ne veulent pas travailler notamment! C'est comme si des petites bombes flottaient dans l'air!

    _ Et vous voulez que je fasse quoi?

    _ Que vous vous en occupiez! Vous semblez les comprendre et il faut les neutraliser!

    _ Le problème est complexe, plus profond que vous ne l'imaginez, car il s'agit avant tout de les rassurer, ce dont vous avez été incapable vous-même! En tout cas, il faut me laisser les coudées franches et je ne veux pas revoir vos hommes dans les parages!

    _ Très bien, mais nous restons en contact, car il y a urgence!"

                                                                 XII

    Il y eut des retrouvailles chaleureuses entre les membres de l'OED! Chacun raconta sa petite histoire et on fut surtout intéressé par le travail de Macamo, car Sullivan, le patron d'Adofusion et ancien enfant Dom lui-même, s'améliorait, s'apaisait, était plus conscient au fil de ses passages dans le Metavers! On avait là assurément l'une des solutions pour lutter contre les enfants Dom et espérer une meilleure cohésion de la société!

    La tâche d'Andrea Fiala était tout aussi importante, mais elle visait un public plus mûr, qui lisait pour approfondir sa réflexion, ce qui donnait lieu à un changement profond, quasiment souterrain et qui s'étalait dans le temps! Quant à Cariou, il raconta sa détention, sous les airs graves de Fiala et Macamo, et bien entendu il leur parla longuement de madame Birkel, puisqu'elle était une enfant Dom, qui s'était figée grâce à l'autorité de son poste!    

    "C'était le soir de Noël! expliqua Cariou qui s'étonnait toujours de la façon de faire des Doms. Evidemment, le réfectoire était excité, car il avait droit à un menu spécial! Pourtant, il a vite déchanté, car les plats ne venaient pas! Ils étaient sous le commandement de madame Birkel, qui ainsi faisait sentir tout son pouvoir! Quand enfin on mangea, on n'était déjà plus enthousiaste! Il n'y a pas eu de communion et quand madame Birkel est passée entre les tablées, pour recueillir quelques compliments  sur la cuisine, elle n'a rencontré qu'un silence pesant!

    Il y tout de même un détenu qui s'est levé, en la remerciant, mais la Birkel l'a parfaitement ignoré!

    _ C'est pas vrai! fit Andrea.   

    _ Si! Mais c'est son orgueil qui veut ça! Il est comme le sable qui boit de l'eau, sans traces!

    _ Mais cette femme vit dans un enfer! s'écria Macamo. Elle n'est jamais contente!

    _ Oui et non, répondit Cariou. Si c'était si terrible que ça, elle changerait, non? Mais les amis, moi, je vais faire un tour! J'ai besoin d'éprouver ma liberté!"

    Cariou marchait déjà depuis un certain temps, quand les immeubles autour commencèrent à se tordre et à tourner, comme un disque stroboscopique! Cela avait un effet aspirant, quasiment irrésistible, et pour ne pas être emporté, Cariou dut bander son esprit! Il parvint, grâce à sa force psychique, à remettre les choses dans l'ordre et de nouveau devant lui, la rue s'anima normalement!

    Bien entendu, il venait de subir l'attaque d'un enfant Dom et il ne pouvait en être autrement! Ils étaient partout et d'ailleurs, Cariou distinguait celui qui le menaçait: il était dans sa bulle, à mi-hauteur des immeubles! A cet instant, encore une fois, la rue se contracta et ce fut l'asphalte lui-même qui se tortilla, tel un tire-bouchon, mais le but était le même: captiver l'attention, asservir celle-ci et soumettre l'autre!

    Ainsi, l'enfant Dom se nourrissait, se déplaçait en se sentant le maître, le centre de tout! Ainsi il échappait à l'angoisse! Mais c'était une manière de faire monstrueuse, impossible pour l'ensemble! Il fallait que l'enfant Dom trouvât lui-même un équilibre, sans vouloir dominer tout le monde! Cariou fit encore un effort et rétablit la normalité! La rue reprit son visage habituel et Cariou ne faisait que protéger son indépendance: il n'était nullement l'agresseur!

    Bien au contraire, il n'aspirait qu'à suivre ses pensées, mais c'était justement cette liberté qui inquiétait l'enfant Dom et produisait son attaque! Mais celui qui était juste au-dessus changea brusquement d'attitude! Sa bulle vint atterrir aux pieds de Cariou et disparut! L'enfant Dom était à nu, pour ainsi dire, et il toucha légèrement Cariou, du bout des doigts! Ce fut un geste très fugitif, car l'enfant Dom, comme honteux de lui-même, prit la fuite en courant!

    Cariou était saisi: cela avait été si inattendu! Il en éprouvait cependant une douce satisfaction, car comment expliquer ce qui venait de se passer, sinon en considérant que Cariou représentait la paix, puisqu'il n'avait pu être vaincu! Cela voulait aussi dire que Cariou avait raison depuis le début: les enfants Doms étaient créés par la peur et lui Cariou avait appris à dominer cette peur! Seule la vérité permettait ce tour de force!

                                                             XIII

    Cariou devait rencontrer Yumi Tanaka, pour lui apporter le message d'Amir Youssef, qui était resté sur l'île des Fous. Tanaka habitait un endroit de RAM où Cariou n'allait jamais. Il y avait là d'anciens brisants gigantesques, tels des menhirs, qu'on avait déposés en toute hâte face à la montée des eaux! Mais la pollution du plastique contenait les fureurs de la mer et les brisants s'étaient finalement révélés inutiles! Par pour tout le monde, car toute une population, trop pauvre pour habiter RAM même, avait réussi à combler une partie de ce chaos de béton, y avait édifié des cabanes et y cultivait maintenant de petits potagers!

    Cependant, la pauvreté était ici évidente et Cariou croisa d'abord des enfants sales, qui le regardaient d'un air hostile. Ils avaient visiblement été élevés dans la haine et Cariou se sentait mal à l'aise! Il passa devant quelques cabanes qui semblaient dépourvues de tout, mais la véritable misère, elle est dans les rapports humains, quand ceux-ci sont violents ou gouvernés par la peur! Par exemple, c'est le bébé qui ne cesse de pleurer, parce que sa maman est incapable de se calmer elle-même! Son angoisse se transmet à son enfant, comme s'il était en trop et le voilà lui-même en proie à la peur!

    Cariou trouva Yumi Tanaka et c'était une belle femme, qui avait de l'autorité sur son clan! Cariou expliqua qui il était et il donna le message de Youssef. Tanaka pria Cariou de s'asseoir autour d'une table grossière, alors qu'elle-même prenait place de l'autre côté, pour déchiffrer le fin rouleau qui lui avait été remis. La chaise de Cariou était légèrement boiteuse et devant la porte se tenait un homme, un garde apparemment! Le jour était suffisant pour éclairer la peau splendide de Tanaka, mais il y avait chez elle une tension qui enlevait toute idée de flirt!

    "Comment va Youssef? demanda-t-elle.

    _ Bien, bien, répondit Cariou. Il n'a plus qu'un an à tirer et il évite tous les ennuis!

    _ D'après ce message, on peut vous faire confiance, bien que vous ne soyez pas des nôtres!

    _ Euh... Oui, c'est vrai, je ne partage pas dans le fond le combat de Youssef... et je lui ai expliqué pourquoi... ou tout du moins j'ai essayé de le faire!

    _ Mais je manque à tous mes devoirs!" coupa Tanaka et elle parla à l'homme devant la porte, dans une langue que ne comprit pas Cariou.

    On apporta alors à Cariou de l'eau fraîche et une assiette de... radis! "Goûtez, je vous en prie", dit Tanaka. Cariou hésita une seconde, car il n'avait pas vraiment envie de radis, pour le moment, mais la proposition était si étrange qu'il y céda! Il porta le légume à sa bouche et le croqua! Immédiatement, il fut sous le choc! Le goût du radis explosa littéralement dans sa bouche! Ce fut un véritable feu d'artifice et Cariou comprit qu'il n'avait jamais mangé un radis auparavant!

    Il leva les yeux sur Tanaka et elle souriait, sûre de son fait! "Hein? Ils sont bons, n'est-ce pas? fit-elle. C'est autre chose que ceux de RAM! Ils viennent de nos potagers!" Cariou approuva et prit un autre radis et de nouveau, ce fut un concert de saveurs! "Si RAM vendait de tels légumes, rajouta Tanaka, on mangerait moins de viande, vous ne croyez pas! On ne chercherait pas des choses frites! On ferait du bien à la planète!

    _ Certainement!" répondit Cariou, qui se rendit compte qu'on se moquait de lui, ou presque, dans les magasins bio qu'il fréquentait! Mais le problème n'apparaissait-il pas dès qu'on cultivait d'une façon intensive, pour nourrir les gens? Il fallait alors produire et on ne pouvait sans doute pas donner autant de soins aux légumes que ne le faisait Tanaka! Mais il y avait aussi l'avidité et la peur du producteur!  

    En tout cas, une fois de plus, Cariou n'en revenait pas de la richesse de la vie!

                                                                XIV

    "Vous voyez dans quelles conditions on vit! reprit Tanaka. Alors pourquoi n'êtes-vous pas avec nous?

    _ Les riches me sortent effectivement par les trous de nez! Ils paradent et c'est le seul sens qu'ils donnent à leur vie! Tous leurs biens servent à dire: "Regardez comme nous sommes supérieurs!" et c'est absurde sur une planète perdue dans l'espace, d'autant que nous mourons tous! Mais, justement, savez-vous ce qui nous préoccupe dès que nous avons le ventre plein? C'est notre développement, le souci d'avoir plus et d'être plus! Autrement dit, c'est notre amour-propre qui nous mène, que nous soyons riches ou pauvres, et c'est lui la cause de nos souffrances!

    _ Je ne comprends pas...

    _ Vous souffrez parce que d'autres ont plus et semblent vous exploiter! C'est votre orgueil qui gémit! Débarrassez-vous de lui et vous pourrez être heureuse! Vous n'aurez plus peur! Vous serez en paix et vous comprendrez que même le riche mérite votre compassion! La seule manière de vraiment changer les choses, c'est d'aimer les gens! Ils sont alors rassurés et ils ouvrent les yeux sur les autres!

    _ On voit que vous n'avez pas de difficultés matérielles! Il faudrait se laisser faire, selon vous!

    _ Il s'agit d'avoir confiance! Tant que votre ego a soif, vous ne serez pas en paix! Que voulez-vous? Faire rendre gorge aux riches, les détruire, prendre leur place? Cela ne résoudra rien, car déjà vous-même vous n'en avez jamais assez! Je sais de quoi je parle! Ne plus avoir peur et renoncer à soi-même demandent beaucoup de travail! C'est ce qu'il y a de plus difficile!

    _ Avec votre raisonnement, les riches s'amusent beaucoup! Mais venez avec moi, j'aimerais vous présenter quelqu'un!"

    On sortit de la cabane, on passa quelques planches au-dessus de cultures et finalement on marcha sur la plage, parmi les détritus. Plus loin il y avait une ouverture naturelle, une grotte dans la falaise, qui s'élevait de ce côté de RAM! On entra et une odeur de mer, mais aussi de pourriture, saisit les narines! On prit des lampes et on avança dans un tunnel qui s'enfonçait sous la ville! Bientôt, on entendit un bruit de machine, comme s'il y avait là quelque monstre à la respiration bruyante! On croisa des gens mornes, qui portaient des choses lourdes! D'autres étaient à genoux, à cause de leur tâche! C'était une usine sous terre!

    "Vous voyez ce qu'on est obligé de faire pour vivre!" cria presque Tanaka, pour couvrir le vacarme! Tout maintenant était vivement éclairé et parmi des cuves et des fumées s'affairaient des hommes et des femmes! Soudain, tous les éléments se fondirent en une seule coulée de lumière, qui se dirigea vers un homme, comme happée par lui!

    "Je te présente Dramatov, notre chef!" dit Tanaka à Cariou et elle désignait l'homme qui venait d'attirer l'attention! "Un enfant Dom! se dit Cariou. Ce n'est pas très étonnant! Ici, il a de l'autorité, grâce à son combat!" Mais Dramatov ne salua pas Cariou, au contraire il demanda sèchement à Tanaka: "Qui c'est lui?

    _ C'est un ami d'Amir! Lui aussi était sur l'île des Fous!  

    _ Et il vient d'être libéré? Parce qu'il a fait son temps?"

    Tanaka se retourna interrogative vers Cariou, mais Dramatov reprenait: "Qu'est-ce tu sais sur lui? Rien! Et tu l'amènes ici! Tu lui montres notre organisation, alors qu'il est peut-être un espion!" Dramatov fit signe à ses gardes de se saisir de Cariou, qui se précipita vers la galerie qu'il avait déjà repérée! Il n'était pas question de redevenir prisonnier!

                                                                    XV

    Un faible éclairage violet permettait à Cariou de voir devant lui et rapidement il dut faire des choix, car il y avait de nouvelles ouvertures qui se présentaient! Il fonçait, obliquait, puis fonçait de nouveau! Enfin, il s'arrêta, à bout de souffle: "C'est la prison! se dit-il. C'est mauvais pour la santé!" Cette réflexion lui arracha un sourire et soudain il fut étonné par le silence! On n'entendait rien, sinon sa propre respiration!

    Cariou avait peut-être semé ses poursuivants et il avança plus lentement... Les galeries étaient toutes bétonnées et donnaient l'impression de former un incroyable dédale. On arrivait à un nouveau croisement et Cariou cette fois tenta de réfléchir... Où était-il? Comment pouvait-il remonter à la surface? "Hi! Hi!" entendit-il derrière lui et il se retourna vivement. Il y avait là un petit homme hilare, qui demanda: "Dites-moi que je suis intelligent! comme je suis talentueux!"

    Interloqué, Cariou demeura une seconde silencieux, puis il dit: "Excusez-moi, mais vous savez comment on sort d'ici? comment je peux rejoindre la rue?

    _ Hi! Hi! Dites-moi combien je suis intelligent, talentueux!

    _ Ecoutez, j'ai des ennuis! Je dois retrouver la surface... Est-ce qu'il y a un tunnel qui me fait remonter?

    _ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intelligent, merveilleux!"

    Cariou se demanda s'il ne rêvait pas et quelle attitude il devait prendre, puis il lâcha: "D'accord, vous êtes merveilleux et intelligent!

    _ Hi! Hi!" fit le bonhomme et tout d'un coup il partit en courant!

    "Bon sang!" se dit Cariou et il se frotta le visage, comme pour reprendre ses esprits! Puis il s'engagea dans une nouvelle galerie, où il n'entendait que son pas résonner. Il arriva cependant à un autre embranchement et une nouvelle fois, il fut dans l'expectative face aux ouvertures muettes! "Hi! Hi!" Le petit rire du bonhomme se répétait dans son dos et il pivota. L'étrange personnage l'avait rejoint et c'était un mystère insondable!

    "Hi! Hi! fit le petit homme hilare. Dites-moi comme je suis beau, magnifique!

    _ Vous commencez à m'énerver! Je cherche à retrouver la surface et je vous prie de m'aider, c'est tout!

    _ Hi! Hi! Dites-moi comme je suis beau, magnifique!

    _ Dites-moi plutôt comment vous avez fait pour arriver ici en même temps que moi! Cela veut-il dire que les galeries forment une sorte de... nœud?

    _ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intéressant, passionnant!

    _ D'accord, concéda Cariou de guerre lasse, vous êtes magnifique, intelligent, suprêmement intéressant!

    _ Hi! Hi!"

    Le bonhomme disparut subitement, comme la première fois, et Cariou pensa qu'il était dans une maison de fous! Mais il devait continuer et il parcourut, avec une certaine hâte, un autre boyau, pour trouver encore un embranchement! A son grand étonnement, il se mit à attendre le petit homme, comme si c'était devenu une habitude, et il eut de plus en plus l'impression d'être un rat de laboratoire, en apprentissage!

    Mais, au lieu du petit rire, il perçut des éclats de voix, qui venaient en écho d'une galerie voisine.  Il entendait: "Non, mais c'est tout de même incroyable une agression comme celle-là!" C'était la voix du bonhomme et il venait d'avoir peur! N'était-ce pas les poursuivants de Cariou qui avaient croisé sa route et qui l'avaient malmené?

    Vite, il fallait choisir une nouvelle direction et Cariou prit la voie qui semblait la plus mal entretenue! Il y avait de la mousse à mi-hauteur et l'éclairage était défaillant! Le seul ennui, c'est que ça descendait de plus en plus raide, comme si Cariou avait voulu disparaître dans les profondeurs!

                                                                XVI

    Dominator était de plus en plus inquiet, car la situation financière et sociale de RAM ne cessait d'empirer! Il y avait d'abord une dette colossale, à peine maîtrisable et Dominator se demandait comment on en était arrivée là, car s'endetter n'avait nullement été une fuite en avant, mais RAM s'était placée sur le marché de la dette peu à peu, afin de dynamiser son économie et de lutter notamment contre l'inflation!

    On avait "émis" de la dette comme on disait, on avait proposé à des investisseurs de l'"acheter", car elle représentait des montants importants et les Etats étaient normalement de bons  débiteurs, dont on connaissait la solvabilité, grâce à des agences de notation! Cette façon de faire était venue en même temps que la mondialisation, le progrès des transports et l'ère de la communication, enfant du numérique!

    On ne vivait plus replié sur soi, assis sur son coffre-fort, mais on allait de l'avant, comme si le monde était irrigué comme une plante, avec des flux d'argent pareils à de la sève! Le problème, c'est que l'homme ne changeait pas au fond et il restait égoïste! Sous l'effet de la peur, il ne veillait qu'à sa sécurité et accaparait! Les crises conduisaient à des inflations, du haut jusqu'en bas! Chacun tirait la couverture à soi et se donnait une bonne raisons de le faire!

    On entrait dans des spirales vicieuses, avides, qui creusaient les inégalités, et ceux qui se sentaient les plus méprisés avaient recours à la violence! On se mettait en grève, on demandait plus, on cassait, alors que les caisses étaient désespérément vides! N'avait-on pas déjà "emprunté" tout ce qu'on pouvait, pour régler les crises précédentes et éviter la ruine du pays? Mais le plus grand nombre se "réfugiait" dès le départ dans un travail répétitif et il échappait ainsi à sa crainte!

    On ne cherchait pas et on se mettait au contraire le plus tôt possible des fers aux pieds! On ne s'éveillait pas et on s'ennuyait ferme! Dans ces conditions, la moindre contrainte pouvait provoquer l'explosion! Ainsi, RAM était en ce moment tout près du chaos! Il n'y avait plus d'argent, l'inflation galopait, les investisseurs devenaient méfiants et la population réclamait plus, tel un bébé qui a faim! C'était un climat propice à la montée des extrêmes, qui flattaient la paresse des masses, puisque, selon elles, il suffisait de quelques coups de baguettes magiques!

    Mais Dominator lui-même n'avait-il pas abusé de l'endettement, de cette manne impalpable, quasiment virtuelle? Il fit entrer son ministre des finances et lui dit: "La situation est grave!

    _ Je sais, répondit le ministre. Il y a des blocages un peu partout!

    _ Vous avez une solution?

    _ Hem! fit le ministre en se redressant sur son siège. Vous savez que nous sommes déjà les champions des cotisations! Or, il nous faut augmenter les prestations sociales, pour calmer les esprits! Peut-on valoriser le salaire minimum? Ce serait mettre en branle un engrenage infernal!

    _ Au fait, je vous en prie!

    _ Nous pourrions toucher la CEAF, mais la RIF risque de plonger! L'IRP semble nous tendre les bras, mais la CSP nous surveille et elle nous tombera d'sus sans hésiter! Que dire de la FFLSS, la deuxième, pas la première? Ma foi, elle vaut tant que l'OTGL ne bouge pas! Je tiens à rappeler que d'augmenter la GGF et l'IRPST a déjà été essayé et que cela avait mené à une chute de l'APULO! Donc, ce n'est pas très concluant! Certains préconisent de transférer l'IMOPNH vers la VA, mais est-ce raisonnable?

    _ Assez! Mais bon sang assez! Au fond, vous n'avez pas de solutions, n'est-ce pas?

    _ Euh... Non, effectivement!

    _ Eh bien, moi, j'en ai une pour vous! L'île des Fous, vous connaissez?

    _ C'est... une sorte de prison, si je ne m'abuse?

    _ Vous n'avez pas tort et vous allez y faire un séjour!

    _ Mais ma famille, mes proches?

    _ Ils comprendront que vous avez besoin de repos, de beaucoup de repos!

    _ De repos?

    _ Mais oui, vous n'avez pas envie de voir la suite des événements, les barricades, les affrontements! C'est affreux et vous devriez me remercier!"

                                                            XVII

    De son côté, Jack Cariou était de plus en plus mal à l'aise, car le sol de la galerie, où il se trouvait, devenait glissant! L'humidité refroidissait l'air et suintait des murs! Soudain, l'obscurité se fit et ce que craignait Cariou arriva: il dérapa et chuta violemment dans le noir! Assis, il jura et palpa sa cuisse douloureuse! Il avait l'impression de vivre un cauchemar, mais il fallut se relever et poursuivre sur des jambes tremblantes, avec mille précautions!

    Après une période qui sembla un siècle, son pied toucha une surface plane, ce qui était un progrès, et en se guidant au contact de la paroi, il exploita tous les avantages de sa nouvelle situation! Il évoluait plus vite et bientôt il aperçut une lueur! Ici, l'air était plus sec et on voyait désormais devant soi! Il y avait une niche et c'était de là que provenait la lumière. Un vieil homme attablé, avec de longs cheveux gris et une robe sombre, y mangeait un morceau de pain!

    "Hem! Hum! fit Cariou, qui voulait surtout ne pas faire peur. Excusez-moi..." A sa grande surprise, l'homme ne sursauta pas, mais au contraire se retourna calmement, comme s'il avait l'habitude des visites! "Bien le bonjour, fit l'homme, puis-je vous offrir une tasse de thé?

    _ Mais... mais oui, volontiers!

    _ Prenez place, je vous en prie! Je mets l'eau à chauffer!"

    Cariou vit alors qu'il pouvait s'asseoir sur un petit lit et en proie à l'étonnement, il observa l'homme s'affairer! "Savez-vous où est la sortie? demanda Cariou. Je me suis perdu... dans ce labyrinthe de tunnels!

    _ C'est par là!" fit l'homme d'un geste vague et il désignait la direction que suivait déjà Cariou, avant de s'arrêter.

    "Mais n'êtes-vous pas fatigué de courir? reprit le vieillard, en donnant à Cariou une tasse de thé.

    _ Si, sans doute... fit celui-ci en prenant une première gorgée, qui lui fit beaucoup de bien.

    _ Oui, nous avons tous tendance à nous agiter... poursuivit le vieillard, qui souriait. Alors qu'on peut être bien tranquille chez soi!"

    Tout en dégustant son thé, Cariou songeait à sa situation et il était vrai qu'il sortait à peine de prison et qu'il aurait voulu souffler! Au lieu de quoi il jouait les équilibristes dans le noir et sur un sol boueux! "J'imagine que vous allez faire vos courses à l'extérieur? demanda-t-il cependant.

    _ Oui, bien entendu, dit l'autre. Cela m'arrive quelquefois, mais les gens sont mauvais à l'extérieur, vous savez!"    

    L'homme parlait d'une voix monotone et Cariou avait l'impression de s'engourdir... Il se rappelait toutefois combien il prenait de coups! Il tenait tout seul son étendard, pour ainsi dire, et ses pensées suscitaient majoritairement des réactions haineuses, hostiles! Elles n'étaient pas sans conséquences, elles produisaient des blessures et on était sûrement plus à l'abri à l'intérieur du troupeau, en suivant l'avis du plus grand nombre!    

    Soudain, Cariou eut froid et se sentit fatigué, mais peut-être se prenait-il en pitié? "Là-haut, reprit le vieillard et il montrait le plafond, là-haut, ils sont terribles! Toujours à calculer, à ne prendre en compte que leurs intérêts, à écraser le plus faible! Ils ont tous les pouvoirs!"

    Cariou avait de plus en plus de mal à échapper à sa torpeur! Le vieil homme dégageait quelque chose de malsain, d'annihilant et Cariou faillit l'approuver, mais au dernier moment il se rebella, car il connaissait ce genre de discours, qui niaient la complexité des autres, leur réalité! C'était une façon de voir qui naissait d'une peur profonde, qui rendait le monde telle une masse dangereuse et uniforme! Ainsi, l'individu restait pareille à une araignée, au centre de sa toile, maître des choses!

    C'était encore l'orgueil qui triomphait et la solution n'était certes pas le discours empoisonné du vieillard, mais il s'agissait d'abord de vaincre sa peur, ce qui demandait de l'humilité! Maintenant, Cariou n'avait plus qu'une hâte, celle de continuer sa route et il remercia pour le thé, tout en se levant! Cette attitude raidit le vieillard, qui reprit place à sa table, et quand Cariou lui dit au revoir, il ne répondit pas, comme si on l'avait offensé! Son édifice ne supportait pas la moindre fissure! 

                                                                XVIII

    Cariou s'attendait désormais à voir le tunnel remonter, puisque certains apparemment vivaient par ici et avaient besoin de courses, mais on avançait toujours à la même hauteur, avec le même éclairage désespérément monotone, ce qui à force finissait par angoisser, car on avait l'impression que c'était interminable!

    Soudain, Cariou tendit l'oreille: il entendait de la musique, enfin un battement sourd... On eût dit du tam-tam électronique! Il y avait là quelque chose de tribal et d'impérieux! comme si on appelait à la guerre dans le cosmos! Essayait-on de réveiller quelque force maléfique? Un sentiment inquiétant submergea Cariou, qui pressa le pas! Paradoxalement, il voulait maintenant connaître à tout prix le danger qu'il suspectait! Il fallait qu'il l'analysât!

    Il fut devant une vieille porte en fer, bien rouillée, mais elle s'ouvrit quand il en abaissa la poignée et la tira vers lui! Dès lors, la musique devint épouvantable! Elle perçait les oreilles et plongeait dans une sorte d'enfer! Peu à peu, un spectacle s'offrit à la vue de Cariou et il profitait d'être dans l'ombre, pour rassasier ses yeux! Dans un immense salle, des hommes et des femmes dansaient! Mais ils avaient tous les mêmes mouvements, bien disciplinés! Leur coordination était parfaite et rappelait les défilés militaires!

    C'était déjà assez stupéfiant, mais ce qui glaça Cariou, c'était que chacun avait un masque de loup! Cela donnait à la scène un aspect terrifiant! Des lumières changeantes éclairaient des museaux, des dents, une peau grise, des yeux de braise! La vigueur des danseurs devenait cruelle, sinistre! Tout d'un coup, la musique cessa et les corps s'arrêtèrent! Un homme-loup, vêtu d'une cape brillante, monta sur un estrade et commença un discours!

    "Le monde s'écroule! Guerre là-bas, violences ici! Partout le chaos règne, comme si nous étions la proie de forces obscures! Décadence, corruption! La nuit s'avance et il n'y a nulle lumière! Qui mettra de l'ordre, sinon nous-mêmes? Veut-on nos familles traînées dans la boue, dans le besoin? Veut-on notre pays envahi par des étrangers? Veut-on disparaître? L'ordre c'est nous! La salut c'est nous! Nous les loups!"

    A cet instant, l'assemblée, surtout constituée de jeunes, se frappa le cœur en scandant: "Loup! Loup! Loup!" Puis d'un geste, l'orateur fit revenir le silence et il reprit: "La nature nous l'apprend, c'est le plus fort qui règne! C'est lui qui fait la loi! C'est lui qui fait l'ordre! Or, nous sommes les plus forts! Nous n'avons pas peur! Nous rétablirons l'ordre, c'est notre destinée, à nous, les loups!"

    De nouveau, l'auditoire se mit à crier: "Loup! Loup!", mais soudain il y eut un long hurlement discordant! C'était une alerte et la lumière braqua subitement Cariou: il était découvert! Instinctivement, il recula... Son sang battait à tout rompre! Il regarda autour de lui et aperçut une échelle, fixée au mur et qui montait dans une sorte de boyau! Il courut vers elle et commença à monter!

    Il avait l'impression d'agir au ralenti, tellement il se sentait lent et nerveux! Peut-être l'imaginait-il, mais il lui semblait entendre des grognements sous lui et en tout cas "Loup! Loup!" résonnait partout! On lui saisit un pied et l'épouvante le gagna, mais il était en position de force et il écrasa une main, sans vergogne! Il jeta même un coup d'œil vers le bas, avant de frapper à la tête son poursuivant le plus proche, et il dut surmonter son dégoût, car le masque de bête était effrayant!

    Il avait détendu son pied le plus durement possible et son adversaire, sous le coup, lâcha prise et s'écroula sur ceux qui le suivaient! Cariou en profita pour monter plus à l'aise et en haut il tremblait moins! On était à un étage supérieur et l'ouverture de l'échelle se fermait avec une trappe, que Cariou rabattit immédiatement et verrouilla grâce à une barre de fer! Mais il ne se sentait nullement en sécurité: "ils" pouvaient surgir à tout moment! 

    Une autre échelle commençait tout près et Cariou l'emprunta. De nouveau, il dut se concentrer, se calmer et il émergea devant un tunnel plus étroit. Il n'y avait là aucune fermeture pour l'échelle et Cariou s'enfonça sans tarder dans cet autre "tuyau"! Il devait se tenir courbé et il avançait tel un singe! L'obscurité n'était pas totale, car des vapeurs montaient de grilles, comme si le sol avait été ajouré! 

    En sueur et sale, Cariou s'arrêta... Il avait assez couru, lui semblait-il et seulement à ce moment-là, il se rendit compte du silence! "Eh bien, on n'a pas fini d'en voir! se dit-il et il éclata de rire, mais c'était nerveux!  

                                                               XIX

    "Dis grand-père...", mais le grand-père n'écoutait pas! Il rêvait à un poème, qui racontait sa solitude, sa tristesse, mais aussi sa résistance face à la folie du monde, son ignorance et sa vanité!

    Le poème utilisait un univers dans lequel le grand-père se plaisait à cet instant! Son imagination y trouvait son compte, car on n'écrivait pas des poèmes pour donner des leçons! Il fallait sentir le souffle de l'esprit, sa puissance et c'était aussi cela qui emportait le lecteur, l'éclairait! Le grand-père devait d'abord aimer ce qu'il faisait, s'il voulait intéresser les autres!

    Peu à peu les vers se formaient derrière ses yeux fermés et leur résonnance aidait à leur création, comme un alpiniste met un piton, puis un autre! Cela n'avait rien d'artificiel, bien au contraire, c'était un chant, une musique, avec pour seul instrument le cerveau!

         L'AZTEQUE

Aux ramées de la jungle,

Le jour brumeux se prend

Et un oiseau qui cingle

Lance un cri térébrant!

L'herbe éteint la terrasse

Du grand téocalli,

Effaçant de la race

Du soleil les folies!

Pourtant, après un porche,

Plus loin que les serpents,

Un homme au feu des torches

En rayons se répand!

                                                              XX

    L'enfant Dom était de nouveau en compagnie du Magicien et ils cheminaient sous le couvert... Des taches de lumière parsemaient l'ombre des talus, ainsi qu'une piste de danse et toute la nature semblait fêter l'été! Des oiseaux chantaient à tue-tête et passaient de buissons en buissons, quitte à frôler les deux hommes! On avait un sentiment de profusion, de joie commune, d'effervescence générale!

    La vie était partout! triomphante! Dans le chemin pleuvait du pollen, tellement qu'il paraissait de la neige! Les hirondelles "valsaient" sur les blés mûrs, qui s'orangeaient de lumière, ou bien elles buvaient à la rivière, découpant la surface comme des ciseaux! Ici, tournoyaient dans l'eau des points d'or et puis soudain un grand plouf: un poisson avalait des insectes, ainsi qu'il eût pu quitter son élément!

    Chaque fleur était un point coloré et il eut fallu une vie pour décrire la délicatesse de celle-ci ou de celle-là! La lumière rendait transparent le pétale rose, comme s'il avait été caressé, ou bien faisait éclater ce pissenlit, tel un soleil sauvage! Magnificence était le mot qui venait à l'esprit! Dans les calices, des blancs se fondaient dans des jaunes! Les bleus les plus vifs surgissaient sans nuire à l'harmonie! Des bourdons rayés récoltaient avec une persévérance sourde!   

    Il était impossible de ne pas voir à chaque fois quelque chose de nouveau! Il suffisait de regarder et on était surpris! Des milliers de petites histoires se déroulaient, pour le même concert, celui de la vie, étonnante, merveilleuse, incroyable! L'enfant Dom découvrait, ouvrait de grands yeux, sous l'œil bienveillant du Magicien! Il semblait se rassasier d'un "plat" oublié, perdu! Il apprenait à respirer, à respecter, à aimer! Il goûtait le silence, l'attente, les mouvements! Il se reposait, il se réconciliait avec lui-même et le monde! C'était plus fort que lui, car toute la nature chantait et l'emportait!     

    Il avait l'impression d'être dans un immense navire, mais soudain au moment où il s'y attendait le moins, il se retrouva en plein dans une rue de RAM! Il fut saisi, bien que le Magicien ne l'eût pas quitté! C'était sale, bruyant et agressif! Il y avait des tas de choses aux couleurs criardes et qui violentaient la vue! D'un coup, c'était devenu irrespirable, tendu! Mais surtout, l'enfant Dom regardait ses contemporains! Il n'y avait aucune joie chez eux! Ils allaient le visage fermé!

    Certains levèrent les yeux sur lui et il vit de la peur, de l'effarement, une détresse infinie! "Mais qu'est-ce...?" se demanda-t-il, mais d'autres passaient pesamment, traînant, comme s'ils étaient les victimes de quelque catastrophe nucléaire! Cela paraissait incompréhensible à l'enfant Dom, mais peu à peu, devant sa surprise et la différence qui émanait de lui, il sentit qu'on le haïssait! Des gens maintenant le fixaient de haut, avec agressivité! Ils étaient pleins de mépris!

    "Mais ce n'est pas possible! s'écria l'enfant Dom tourné vers le Magicien. Comment pouvons-nous vivre ainsi? Tout à l'heure, il y avait toute cette beauté, cette harmonie même! J'étais dans un paix magnifique! Et maintenant, je ne vois que misère, haine et saleté! Comment pouvons-nous nous manquer autant de respect? être aussi aveugles, aussi fous?"

    A cet instant, Owen Sullivan se rendit compte qu'il avait abandonné le Métavers et qu'il regardait Macamo! Il y avait dans ces yeux une profonde incompréhension et un sentiment de révolte! "C'est parce que nous sommes perdus! répondit Macamo. Nous ne savons pas où nous sommes et nous nous piétinons! C'est pourquoi nous devons aimer les autres, car ce n'est qu'en les rassurant que nous pouvons les changer!

    _ Mais la haine... La haine!

    _ Oui, elle est dure! Mais plus vous grandirez et plus vous aurez pitié d'elle!"

                                                                    XXI

    Dominator était de plus en plus inquiet! Les situations économiques et sociales se dégradaient de plus en plus! Une ancienne angoisse, datant de l'enfance le revisitait! C'était celle produite par l'insécurité, avec son corollaire l'instabilité! En effet, si Dominator perdait le pouvoir, à cause des troubles actuels, il se retrouverait à la rue, pour ainsi dire! Il n'avait pas de formation, de métier et s'il avait bien essayé d'amasser un petit pactole, celui-ci avait disparu lors d'une escroquerie boursière!

    L'homme avait l'impression d'être à nouveau l'enfant perdu, en proie à la faim et à la cruauté du monde, qu'il avait été! Il n'avait pas le choix, pour ne pas être renversé, il devait composer avec le Parlement! Celui-ci avait été jusqu'à présent à sa botte! Dominator avait aidé des hommes puissants, dans leurs affaires, et ceux-ci, par leur influence, avaient su diriger l'Assemblée! Mais cette époque était révolue! L'argent devenait rare ou bien on ne s'en sortait que grâce à la fraude fiscale!

    Les alliés de Dominator jonglaient avec les règlements, étaient aussi fuyants que des poissons à l'internationale, pour ne pas payer d'impôts, mais le prix à payer, c'était qu'ils n'étaient plus aimés et qu'ils avaient perdu toute crédibilité, auprès des habitants de RAM! Les partis traditionnels reprenaient les rênes du Parlement, d'autant qu'ils étaient poussés par l'insatisfaction générale! Il fallait traiter avec eux, pour trouver une solution à la crise! La transparence calmerait la population, qui verrait elle-même qu'il n'y avait pas de solutions miracles!

    Dominator soupira... Il se rappela l'histoire des partis, pour retrouver comment leur parler au mieux! La droite était issue de l'ancienne monarchie, qui avait le pouvoir et l'aisance financière! C'était donc le parti des conservateurs, qui ne voulaient pas le changement, puisqu'ils  n'étaient pas indigents, mais c'était encore le choix des ruraux, qui aimaient l'ordre et fuyaient l'agitation de villes!  

    La gauche, au contraire, venait du peuple asservi et de sa révolte contre les puissants et les nantis! Elle voulait la justice sociale, l'égalité et elle gardait la hantise d'être à nouveau exploitée! On voyait dans ses rangs des réformateurs sincères, mais aussi toute sorte d'agitateurs, de mécontents incurables, qui ne rêvaient que de destruction! La droite et la gauche étaient comme chiens et chats et Dominator se voyait mal jouer les arbitres!

    Mais enfin il avait convoqué les représentants des deux partis et il les invita à s'asseoir! Il y avait là Morny pour la droite et Durin pour la gauche. Ils étaient à l'image de leur parti: Morny, avec la cravate de rigueur, semblait les convenances incarnées, tandis que Durin paraissait plus débraillé, pour montrer qu'il n'était pas soumis! Ils se combattaient depuis des siècles, comme si l'égalité existait ou que l'injustice était supportable!

    "Messieurs, dit Dominator, je vous ai exposé la situation et vous voyez comme elle est grave! Nous ne pourrons pas en sortir, sans solutions communes!

    _ Vous oubliez une chose, dit Morny, c'est la montée de l'extrême gauche! C'est elle qui est déjà dans la rue, en train de casser!

    _ Pardon, pardon! fit Durin. Mais cette violence est une réaction face au mépris de la droite, sous l'influence grandissante d'une extrême droite raciste!

    _ Allez vous plaindre! répondit Morny. Quand nous avons proposé la nouvelle loi pour le pouvoir d'achat, vous avez voté contre!  

    _ Et comment, puisqu'elle n'entamait en rien vos privilèges!

    _ Une minute! Nous payons nos impôts comme tout le monde!

    _ La belle affaire! Ils ne sont pas en proportion de vos fortunes! Le peuple, lui, tire la langue!"

    Les deux hommes continuaient, mais Dominator, malgré lui, s'était assoupi!

                                                                  XXII

    Des manifestations violentes éclataient un peu partout dans RAM et devant le siège d'Adofusion, quelqu'un s'écria: "Voilà la maison des exploiteurs! Voilà où va l'argent! Entrons et détruisons ce fief du capitalisme!" Il y eut de l'approbation et on força les portes! Les gardiens et des employés durent reculer! Le chaos était indescriptible: pendant que la majorité poussait, d'autres cassaient sur les côtés!

    A cet instant, Macamo sortit de l'ascenseur et avant même de comprendre quoi que ce fût, il se retrouva coincé contre le mur! Il se débattit, pareil à des collègues, mais une vague le fit chanceler et il ne pouvait plus respirer! Enfin, le service de sécurité commença à faire refluer les manifestants, tandis que les sirènes de la police retentissaient! La situation se calma et on procéda à quelques interpellations, mais le bilan était très lourd!

    Il y avait deux morts, dont Macamo, et d'autres étaient dans un état grave! On vint avertir Owen Sullivan, qui fut frappé comme par la foudre, car Macamo était devenu un ami! Après avoir constaté lui-même l'ampleur du drame, Sullivan eut soudain besoin de retrouver le Métavers et le monde de Macamo, pour avoir ainsi l'impression que celui-ci était toujours vivant!

    D'ailleurs, le Magicien n'était-il pas devenu la réincarnation de son créateur, si bien que l'enfant Dom pleurait à grosses larmes à côté de lui? Le duo était de nouveau assis au bord du ruisseau, comme il l'avait été tant de fois auparavant, mais l'enfant Dom était désormais terrassé par le chagrin! Il avait le sentiment d'un vide inexprimable, déchirant! L'amertume était en lui à son comble et créait un dégoût infini! L'enfant Dom n'était plus qu'une plaie, une plainte, un océan de tristesse!

    Le Magicien ne disait rien, il attendait... Sullivan sanglotait encore... L'injustice continuait de le tarauder... Plus loin, on entendait le frémissement de grands peupliers,  comme si la mer avait bercé toute chose! Le silence, la paix peu à peu entrait dans l'enfant Dom et juste à ce moment-là, une demoiselle se posa sur son genou! Elle avait l'air de dire: "Alors ça va pas? On a du chagrin? Pauvre garçon!"

    L'enfant Dom lui sourit, même s'il la savait indifférente, mais c'était plus fort que lui, car elle était trop jolie, trop drôle aussi! On avait toujours l'impression qu'elles sortaient d'un conte de fées! L'enfant Dom soupira et regarda autour de lui... Il avait cessé de pleurer, bien que sa colère demeurât! Le ruisseau pourtant lui murmurait quelque chose d'apaisant et c'était un secret!

    Soudain, l'enfant Dom prit conscience que la beauté n'était pas un plus, un atout supplémentaire, mais que l'homme était en elle tout le temps! C'était les tribulations, les égarements de la société qui pouvaient faire croire le contraire! On ne quittait pas la nature, ni la beauté! Macamo n'était pas perdu, il était toujours là!

    C'était la peur qui créait l'égoïsme et qui rendait méfiant! La véritable mort était le refroidissement du cœur, le culte de soi! Le drame, c'était la haine, la méchanceté! Cela parut si évident à l'enfant Dom qu'il s'endormit!  

                                                                    XXIII

    Le professeur Ratamor était dans le bureau de son collègue, Gonflux, le psychologue de l'Université! Cet endroit pouvait très bien se transformer en un cabinet, avec sa porte capitonnée, ses peintures paisibles et son grand divan en cuir! Gonflux y accueillait quiconque le désirait et il écoutait la souffrance, dans le but de la soulager!

    Il avait été surpris par la demande de Ratamor, mais maintenant il s'efforçait de mettre à l'aise son visiteur et bien entendu, il avait recours à sa méthode habituelle, qui était de rester silencieux lui-même, comme s'il n'existait pas, afin de libérer la parole, suivant le principe des vases communicants, pour ainsi dire, le plein ne trouvant aucune autre solution que de remplir le vide, c'est-à-dire l'oreille!

    Ratamor, de son côté, était de moins en moins sûr de lui: que faisait-il là, chez un collègue en plus? Mais il avait été poussé par le désespoir, il ne devait pas le nier et peut-être qu'au final cette consultation apporterait quelque bien! Cependant, il était gêné par le comportement de Gonflux, qui certes était prêt à écouter, mais qui aussi respirait désagréablement, donnant l'impression d'un nez bouché, et qui surtout avait une fois produit un bruit terrible, comme s'il venait de se casser une dent!

    Enfin, le vin était tiré et il fallait le boire, et Ratamor commença: "C'est au sujet d'un étudiant, nommé Piccolo..." Gonflux n'eut aucune réaction et Ratamor poursuivit: "Il veut ma peau, j'en suis sûr! 

    _ Doucement, doucement, Ratamor! Je te signale, et tu dois t'en douter, que l'affaiblissement psychique conduit volontiers à la paranoïa! Tu exagères sans doute et sitôt que tu auras repris... du poil de la bête, tu riras de tes frayeurs!"

    Gonflux n'avait pu s'empêcher d'intervenir, mais il voulait rassurer! " Peut-être, mais ce type est un vrai poison! reprit Ratamor. Il vient de l'enfer, je le sens! Tu crois qu'on paye d'une manière ou d'une autre ses fautes passées!

    _ J'avoue que je ne reconnais plus le professeur Ratamor! Le scientifique, le matérialiste exemplaire! Tu divagues, mon cher! Mais explique-moi pourquoi il t'en voudrait personnellement?

    _ Je suis fatigué, si fatigué! Il est là dans l'amphi, il attend son heure! J'ai l'impression de voir tout le temps son sourire narquois! Je sais que sa question va venir et cela me rend malade!

    _ Mais enfin qu'est-ce qu'il te demande pour te désarçonner à ce point! C'est bien toi le maître, non?

    _ Justement!

    _ Justement quoi?

    _ Il dit qu'il y a une relation entre le pouvoir et la beauté! Autrement dit, plus on a une position dominante, comme celle du maître, et moins on juge la beauté essentielle!

    _ Intéressant!

    _ Intéressant? C'est tout ce que tu trouves à dire? Ah, parce que tu crois que tu n'es pas concerné, comme si tu n'occupais pas toi-même derrière ce bureau une position de pouvoir?

    _ Je suis à l'écoute de mes patients...

    _ Allons, allons, tu n'éprouves donc pas une secrète satisfaction de me recevoir, moi, Ratamor, un de tes collègues?

    _ Comment t'as dit qu'il s'appelait ton étudiant? Piccolo? Aussi mauvais qu'un cancrelat, j' parie! Faut l'écraser, c'est tout!"

                                                               XXIV

    Cariou cherchait toujours à s'orienter et il guettait le moindre bruit, le plus petit signe qui auraient pu le renseigner sur la direction à prendre! Soudain, il se figea, car il venait de voir une ombre furtive! Il doutait de sa vision, tellement cela avait été rapide, mais maintenant il distinguait parfaitement un rat, quasiment aussi gros qu'un chat!

    Cariou était caché dans son boyau et il observait tout à son aise l'animal! Qu'allait faire celui-ci? N'était-il pas en route vers la surface, pour faire ses délices d'une poubelle? En un bon, le rat atteignit une niche, d'où il surveilla les alentours, puis encore un saut et il disparut par une bouche située à plus de trois mètres de haut! Si Cariou ne l'avait pas vu de ses propres yeux, il ne l'aurait jamais cru! Même un chat n'aurait pas réussi ce qui avait paru comme un simple jeu!

    "Un jour ou l'autre, nous devrons combattre "pied à pied" les rats!" se dit Cariou, qui à présent considérait la bouche... Elle n'était pas inaccessible, car d'anciennes attaches de fer pouvaient servir de prises et Cariou se hissa tant bien que mal! Il était en train de grimacer quand, par l'ouverture, il reçut de l'air frais! "Ce n'est pas possible!" s'écria-t-il et galvanisé, il se glissa dans un conduit étroit, qui imposait de ramper, mais dont on apercevait la sortie!

       Ce que découvrit Cariou le stupéfia! Il était dans un puits, immense et apparemment sans fond! Tout était noir vers le bas, mais le haut effectivement s'éclairait, sous un toit translucide! La lumière du jour! Il y avait du progrès! Mais les parois étaient abruptes... Pourtant, il y avait en face une rampe, qui montait en colimaçon, autour du vide, et qui devait normalement passer sous Cariou! Il baissa la tête et jugea qu'il suffisait de se laisser glisser, pour l'atteindre!

    Il y eut encore un peu de gymnastique et de sueur, mais enfin Cariou fut sur la rampe, d'où on sentait le vide quasiment tel un bruit! La voie était cependant assez large, pour deux personnes, et Cariou s'aperçut qu'il n'était pas seul, mais que d'autres montaient comme lui, quoique leur allure terne, fermée, les eût rendus invisibles jusque-là!  Il s'intéressa au premier d'entre eux et lui demanda peut-être maladroitement: "Alors vous aussi, vous grimpez vers la lumière, hein?

     _ Sachez que je n'en ai rien à faire de la lumière! lui répondit celui-ci. Je sais ce que je vaux et combien on me doit! Si seulement on m'écoutait!   

    _ Mais... mais..."

    Cariou n'eut pas le temps de finir sa phrase, car l'homme ouvrit soudain de grands yeux! Ce fut comme si le vide le saisissait, le tirait en arrière et Cariou voulut l'aider, mais déjà il chutait et l'ombre du fond l'engloutissait! Son cri avait retenti et Cariou contre la paroi essayait de se calmer! A cet instant, un autre individu montait et Cariou le regarda: c'était le même homme que celui qui venait de tomber! Il avait un visage tout semblable!

    Cariou, d'un voix encore tremblante, lui dit: "Vous... vous avez vu? Quelqu'un... Il vous ressemblait d'ailleurs!

    _ Impossible! Je suis unique! Laissez-moi passer! Je sais ce que je vaux et combien on me doit!

    _ Mais... mais...

    _ Il n'y a pas de mais! On m'attend!"

    L'homme s'arrêta là, car, comme le précédent, il fut aspiré par le vide et l'horreur lue dans ses yeux disparut elle aussi! "Ils tombent et ils remontent! Il y a quelque chose dont ils sont prisonniers apparemment!" se murmura Cariou, qui se mit à escalader la rampe avec entrain! 

                                                                     XXV

    Andrea Fiala venait d'apprendre la mort de Macamo et elle était triste! Elle avait peur aussi... Elle avait peur de la bêtise, de l'obstination, qui conduisait à la violence! "Car derrière nos rages et nos colères se cachent toujours notre domination, la soif de notre égoïsme!" pensait-elle. Au souvenir de Macamo, elle en voulait à ceux qui cachent leur ambition, toute l'avidité de leur amour-propre, sous l'étendard de la justice sociale! En se faisant le défenseur des plus faibles, on pouvait exprimer toute sa rancœur, toute sa haine impunément!

    On faisait croire qu'on était transparent, juste au service de la justice! On abusait et les autres et soi-même, sous les airs du chevalier blanc! On avait toute liberté pour se laisser aller, ne pas se contraindre et on n'évoluait pas! La preuve, c'est qu'on s'emportait à la moindre déconvenue, car on était encore un enfant! "Il n'y a pas de sagesse sans patience, sans prendre conscience de l'immensité des choses et de leur complexité!" songeait Andrea.

    Mais on excusait encore ses emportements, car on parlait au nom du pauvre et de ce côté n'y avait-il pas urgence? On s'admirait, on s'écoutait parler, on enflammait les autres pour mieux se grandir et on semait les germes de la violence, de la révolte qui n'était au fond que celle de la domination frustrée! On voulait le pouvoir, le contrôle du monde et on ne guérissait pas de sa peur!

    Andrea, pour se consoler et penser toujours à Macamo, lui semblait-elle, se mit à écrire sur l'économie: "Un pays fonctionne grâce à ses services, son administration et sa protection sociale! Pour payer cela, il faut des cotisations et des impôts! Des salariés et des entreprises sont donc nécessaires! L'argent doit circuler et être motivant! Ceux qui prennent le patronat pour ennemi se coupe la moitié du corps!

    Le communisme n'a jamais été viable économiquement! Il n'est pas rentable et s'il a survécu aussi longtemps, c'est en exploitant sa population! Jamais un régime n'a autant asservi les gens, alors que son but était la fraternité! La réserve d'or de Moscou vient des milliers de morts de la Kolyma! On a écrasé l'être humain et son souvenir même s'est effacé!      

    C'est toujours la domination qui nous pousse et on se trompe sur soi en se donnant un ennemi, en l'occurrence le riche, le profiteur, la capitaliste! Si celui-ci existe, c'est parce qu'il est en chacun de nous! On ne peut pas comprendre cela, si on ne lutte pas contre soi-même! On reste dans une illusion et illogique, tant qu'on ne se voit pas tel qu'on est!

    Le libéralisme permet le développement du pays, mais ses abus sont les nôtres! Le puissant qui n'en a jamais assez, qui veut échapper à l'impôt et qui méprise plus petit que lui, c'est le syndicaliste qui hait parce qu'il n'est pas le maître! C'est le marginal qui roule des mécaniques avec sa canette! C'est le SDF qui en tue un autre pour s'emparer d'un manteau! C'est le commerçant qui joue les notables!

    C'est tout la bulle de la domination, sa maladie qui place la société dans une impasse! Certes, pour corriger nos comportement, il y a les lois et on voit comme elles doivent évoluer face à l'évasion fiscale des multinationales! Mais ce sont toujours d'autres nous-mêmes que nous fustigeons! Ce sont nos frères que nous voulons abattre! Mais, si nous sommes autant dangereux et repoussants, pourquoi ne changeons-nous pas?"

                                                                     XXVI     

    Cariou montait, montait, mais il n'adressait plus la parole au même personnage, qu'il dépassait régulièrement! Il ne voulait pas que celui-ci, par une discussion, fût entraîné dans le vide! Bien que cela parût sans danger, la scène ne laissait pas d'être insoutenable!

    Mais bientôt il y eut d'autres personnes... Elles étaient contre la paroi et elles ne bougeaient pas! Elles avaient l'air hostiles, narquoises... Elles semblaient défier celui qui arrivait! Cariou essaya de passer sans s'arrêter, mais il fut aussitôt interpellé! "Où c'est qu'on va comme ça? jeta l'un.
    _ Mais je monte, répondit poliment Cariou.  

    _ Ah! Ah! Il monte!" se moqua l'individu et tout le monde éclata de rire.

    "Mais y a rien là-haut! s'écria un autre.

    _ Mais je vois de la lumière et j'ai besoin d'air! répondit Cariou.

    _ Tu veux faire l'important, c'est tout!

    _ Ouais, le gars se croit meilleur que nous!

    _ Mais pas du tout! répliqua Cariou. Et d'ailleurs je ne vous connais pas..., mais c'est peut-être ça le problème, non?

    _ Qu'est-ce que tu veux dire?

    _ Ben, pourquoi vous montez pas tous vers la lumière, pour respirer, vous éclater!

    _ Pfff! C'est pas meilleur qu'ici! Et nous, on est bien ici, hein, les gars?

    _ Ouais! Ouais! firent les autres en opinant fortement.

    _ Mais si vous étiez heureux, vous ne seriez pas agressifs! répondit Cariou.

    _ Mais on n'est pas agressif! C'est toi qui fais toute une histoire!

    _ Ah bon, je peux monter librement? J'ai passé le contrôle?

    _ T'es véritablement un bouseux!

    _ Et si je vous aidais les gars? renchérit Cariou. Car visiblement vous n'avez pas de jus! 

    _ Eh! Y a le benêt qui veut nous aider les gars!

    _ Ah! Ah!

    _ Vous savez pourquoi vous n'avez pas d' jus?

    _ D'où tu tiens qu'on n'a pas de jus, comme tu dis!

    _ Mais vous êtes là amorphes, comme paralysés, d'où votre haine! Vous n'avez pas la force de monter et au lieu de chercher pourquoi, vous empêcher les autres de le faire!

    _ D'accord, l'affreux! Alors t'as la science infuse et tu vas nous éclairer!

    _ Mais justement, votre problème, c'est que vous ramenez tout à vous! Vous n'aimez pas les autres! Vous voulez vous imposer et cela vous tourmente! Vous ne savez pas vous reposer, car votre réussite vous mine! Or, qu'est-ce que ça peut faire? Pourquoi vous ne vous enchantez pas de la vie?

    _ Mais y a des tas de choses graves! Y a des gens qui souffrent!

    _ Et c'est vos gueules fermées et patibulaires qui vont les aider, leur redonner de l'espoir?

    _ Oh! Oh! J'ai jamais dit que t' avais le droit de nous gonfler!

    _ Que Sa Seigneurie m'excuse, d'autant qu'elle a peur!

    _ Peur? Peur de quoi?

    _ Mais peur de la lumière, de la liberté, de la grandeur!

    _ Barre-toi! J' sens que je vais devenir violent!"

    Cariou hocha la tête et passa devant les autres, qui soit baissaient la tête, soit le regardaient avec haine!, Puis, ce fut des femmes qui l'agrippèrent, en disant: "Ne va pas plus loin, c'est dangereux! Reste avec nous! Tu verras, on prendra du bon temps!" Cariou se débattait et regardait ces visages abîmés avec compassion! Il eût envie de les ranimer, de leur redonner de la confiance et de la joie, mais ces femmes étaient comme les hommes précédents: elles ne voulaient pas évoluer! Elles étaient vissées à elles-mêmes, comme les balanes à une coque! C'était un abîme et on ne pouvait les sauver!

    Cariou se libéra, avec un frisson et reprit son ascension! "Quelle folie! se dit-il. Elles pourraient être heureuses!" 

                                                             XXVII

    Cariou se sentit soudain las, car tous ces combats, pour gagner la lumière, l'avaient épuisé! Il se rendit compte qu'il marchait dans une sorte de colle et qu'il devait arracher chacun de ses pieds! Il continuait pourtant d'avancer, au prix de grands efforts, et autour il voyait des horreurs: certains étaient restés figés, incapables de se dégager et il ne restait plus que leur squelette!

    Cariou ne s'en laissa pas démonter, même si les crânes autour racontaient chacun une histoire! Qu'aurait pu dire celui-ci? Qu'il avait une maladie, qui l'avait empêché d'aller plus loin? Et celui-là? Qu'on ne lui avait pas donné le bon coup de pouce, qu'il n'avait jamais rien reçu? L'air était plein de l'écho des morts et à les écouter, on se serait perdu soi-même!

    Cariou avait appris la patience et les terreurs de la nuit l'avaient fortifié! Il n'allait pas s'apitoyer sur lui-même et la haine n'était pas pour lui! Il perçut un sol plus ferme et il passa le bourbier! C'était plus fort que lui, comme si un souffle le transportait, le soutenait! La vie apparemment débordait de sa personne, voulait s'étendre, se répandre et il échappait à tous les obstacles!

    Plus loin, il y avait un certain tapage: c'était des livres animés, qui parlaient, discutaient! Cariou s'approcha pour écouter et l'un disait: "La substantialité est dans le matérialisme! Attention! Je ne dis pas que c'est coexistant! Mais plutôt analogique! Ce serait une sorte de réalité repliée, diffuse, parallèle! Voilà le but! La solution!" Les autres livres s'agitèrent, opinèrent, échangèrent!

    C'était un beau brouhaha, mais qui n'intéressait pas Cariou et il s'efforça de passer discrètement! "Vous là! fit le livre qui avait parlé. On ne vous intéresse pas! Vous vous sentez peut-être supérieur?

    _ Non, no, répondit Cariou, mais j'ai autre chose à faire!

    _ Autre chose à faire! Voilà qui est amusant! Nous réfléchissons ici sur le sens de la vie et monsieur a autre chose à faire!"   

    Les autres livres furent alertés et prirent un air sévère, à l'égard de Cariou! "Oh! mais vous êtes beaucoup trop savants pour moi! répliqua Cariou! Dès que je dois forcer un peu mon esprit, je deviens idiot!

    _ Mais c'est déjà très bien de le reconnaître! (Les autres livres approuvèrent.) Mais si vous voulez, je peux me montrer infiniment plus simple...

    _ Non, vraiment non, je vous en remercie, mais cela ne m'intéresse pas!

    _ Et qu'est-ce qui vous intéresse alors? manger, le sexe, respirer peut-être? (Les autres livres rirent.)

    _ Mais vous n'avez pas besoin de moi, n'est-ce pas? Des gens aussi importants que vous ont déjà tant à faire! Je vous demande de me laisser dans mon ignorance crasse, s'il vous plaît!

    _ Eh bien soit! La lie reste la lie!"

    Cariou allait s'en aller, quand un livre l'accrocha au passage: "Tu n'aimes pas le maître? fit-il. Pour qui tu te prends?" et il gifla Cariou avec ses pages! Cariou recula, choqué, puis il dit: "Vous savez la violence est toujours un  signe de bêtise, d'impuissance! Si vos idées étaient justes, vous seriez en paix avec vous-mêmes!

    _ Il n'a pas tort! intervint le livre maître. Ne vous occupez pas de lui (il désignait Cariou)! Venez plutôt voir mon dernier prix!"

    Tous les livres se groupèrent autour du maître, pour regarder un objet brillant, pendu à sa couverture et Cariou en profita pour s'éclipser! Il se caressa la joue, car il sentait encore la gifle! "Des coqs! songea Cariou. Ce sont de véritables coqs!" L'amertume l'effleura, mais il n'en continua pas moins son ascension et il regardait la lumière, quand un homme de deux mètres de haut, se dressa entre elle et lui!

    "Où vas-tu?" demanda le géant, qui portait une robe. Sa voix était douce, mais toute son allure dégageait une menace! "Je vais vers la lumière, répondit Cariou.

    _ C'est bien, très bien même, car rares sont ceux qui font comme toi de nos jours!

    _ Oui, oui, mais excusez-moi, je suis pressé d'arriver!

    _ Halte, malheureux! (Le géant bloquait maintenant le passage.) La lumière est sacrée et elle demande de l'humilité! On ne vas pas elle comme ça! Il faut être pur! A genoux et prions, pour que la lumière accepte ton âme!

    _ Ben non, la lumière est mon amie et je l'aime comme elle m'aime! J'ai pas besoin de prier et je vous prie de me laisser passer!

    _ Co... comment? Tu me réponds sur ce ton?

    _ C'est vous qui manquez de simplicité... et qui n'êtes pas pur! Vous vous faites le gardien ici et la lumière n'aime pas le pouvoir!

    _ Mais... mais il faut bien que quelqu'un fasse respecter le sacré!

    _ Mais non, le sacré arrivera bien à s'occuper de lui-même! Vous ne doutez pas du pouvoir de la lumière tout de même!

    _ Non, bien entendu!

    _ A la bonne heure! Vous savez, parler de la lumière avec amour, c'est très bon et ça fait même du bien! Mais devenir agressif en son nom, tsss! tsss!

    _ Mais tu me fais la leçon, ma parole! J'ai l'impression que tu manques de discipline! (Le géant se saisit d'un bâton.) Quand la viande est trop ferme, on la bat un peu, pour l'adoucir!

    _ Ne me tentez pas! Je serais obligé de vous donner une fessée!

    _ La mesure est comble! C'est l'heure du châtiment!

    _ Pauvre lumière!"

    A ce stade, Cariou se jeta sous la robe du géant et passa en dessous! Avant même que l'autre ne tournât son immense masse, Cariou lui projetait ses deux pieds dans le derrière! Le géant fut surpris et piqua vers l'avant, puis il se mit à rouler sur la pente! "Sacrée chute!" pensa Cariou et il s'épousseta, pour repartir de plus belle!

                                                            XXVIII

    Un peu plus haut, Cariou eut la surprise de découvrir un salon légèrement cossu, construit en englobant la pente! On devait donc le traverser, pour atteindre un niveau supérieur, tandis qu'un homme, à l'air avenant, se levait déjà derrière un bureau, pour accueillir Cariou!

    "Une visite! s'écria l'homme qui en imposait, avec sa soixantaine! Je suis toujours heureux de découvrir des visages nouveaux!" Cariou regardait autour et il voyait beaucoup de livres. L'homme devait aimer l'étude et il rajouta: "Est-ce indiscret de vous demander le motif de votre visite?

    _ A vrai dire, je ne m'attendais pas à vous trouver sur ma route..., mais enfin je vais vers la lumière!

    _ Un idéaliste! J'en étais sûr! Vous avez l'allure noble, enthousiaste! En un mot, vous êtes beau, si je peux me permettre! Mais asseyez-vous, asseyez-vous! (L'homme désignait deux fauteuils.) J'adore les idéalistes! Ne le prenez pas mal, si j'utilise ce mot, mais je trouve les matérialistes si... terre à terre, si mercantiles! Ils ne songent qu'à leurs intérêts, fi! Excusez-moi!"

    L'homme se leva et se dirigea vers une imprimante, qui venait d'éjecter une page. Il la parcourut rapidement, puis il la jeta dans le gouffre! Cariou l'observa un instant et elle volait de-ci, de-là, avant de disparaître plus bas! "Où en étions-nous? reprit l'homme en se rasseyant. Ah oui! Comment vais-je vous l'annoncer?

    _ M'annoncer quoi? demanda Cariou.

    _ Mais que la lumière n'existe pas! Oh! Oh! Oui, je sais, vous êtes choqué! Pour vous la lumière existe et il va falloir un certain temps, et bien des efforts j'en ai peur, pour reconnaître le contraire! La vérité est toujours difficile à accepter! Excusez-moi!"

    L'homme se leva de nouveau et rejoignit l'imprimante, qui sortait une nouvelle feuille. Comme précédemment, il la relut sans s'attarder, puis il la laissa tomber dans le vide! "Je reste toujours très occupé! expliqua-t-il à Cariou. Même à la retraite, j'ai encore une vie très active! mais qu'est-ce qui vous fait croire que la lumière existe?

    _ Mais je la vois!

    _ Vous la voyez? Mais vous seriez bien le premier!

    _ Je comprends ce que vous voulez dire... Disons que je pars de la nature et de sa beauté extraordinaire!

    _ Eh oui! Et vous faites monter votre rêve jusqu'à nous! Vous êtes un être sensible et... c'est admirable! Je ne me moque pas de vous..., mais la réalité est beaucoup plus crue! Les gens sont égoïstes et il n'y a pas de miracles, pas de magie, ni de merveilleux! Il faut se camper bien droit devant sa destinée et la mort! Donner son fruit et partir! C'est plus courageux! Plus utile aussi!  

    _ Je ne crois pas que vous vous rendiez compte à quel point les gens sont égoïstes!

    _ Non? Tiens? Voilà une réponse... ou plutôt une réflexion qui n'est point banale! Alors, selon vous, ce serait moi, le naïf, le rêveur, l'idéaliste en somme?

    _ D'une certaine manière, oui... Qu'est-ce que vous faites avec ces pages, qui sortent de l'imprimante?

    _ Eh bien, je... (A ce moment, l'homme se rapprocha de l'imprimante et après quelques secondes, la feuille fit encore le papillon blanc!) J'écris mes mémoires, figurez-vous, dans lesquelles je continue, bien entendu, à exposer mes idées sur la vie!

    _ Bien entendu! Et autrement dit, vous vous servez encore de vos contemporains, pour vous sentir moins seul et important! Et vous appelez ça, se camper bravement devant l'éternité!

    _ Mais il est de mon devoir de concourir au progrès de l'humanité! Ma place dans la société est une preuve que j'avais quelque chose à dire!

    _ Je n'en doute pas! Mais vous trompez votre solitude en dominant les autres, en faisant autorité sur eux! Vous trouvez votre égoïsme si naturel que vous ne le voyez même pas! Et tellement préoccupé par vous-même, vous passez à côté de l'essentiel!

    _ Oh! Je n'ai vraiment pas de chances! Et quel serait-il cet essentiel?

    _ La beauté est cet essentiel! Mais on ne la voit que si on est un enfant!

    _ Vraiment?

    _ Mais vous êtes quelqu'un d'important, qui s'est pris en main et qui sait! L'enfant admire et ne comprend pas les grandes personnes! Il ne recherche pas sa propre gloire, mais il aime c'est tout! Il n'est même pas préoccupé par son courage ou sa destinée, comme vous dites! Il aime et admire, c'est sa joie!

    _ Il doit s'attendre à bien des malheurs!

    _ Nul ne sait mieux que l'enfant combien le monde est dur! Aucun mal ne lui échappe! Mais le véritable malheur, c'est de vouloir être une grande personne... C'est un travail colossal! qui écrase bien des individus et qui conduit à bien des tristesses! L'enfant n'est jamais seul et il s'enchante! Il est léger!

    _ Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire!

    _ En effet, nous sommes à sec, car je ne vous admire pas! Vos pages qui volent, c'est votre plumage!

    _ Vous allez tomber de haut!

    _ Mais il n'y a aucun piège! Au revoir!"

                                                                     XXIX

    Cariou sentait toute sa liberté et combien tout était possible! Il ne voyait aucun frein, aucune limite et sa perception de l'infini, même si elle était fragile, le remplissait d'un espoir intense, le comblait de bonheur! Cariou volait presque vers la lumière, mais soudain il s'étala de tout son long!

    "T'as pas vu la chaîne et tu t'es pris le pied, d'dans! fit une voix au-dessus de lui. Gros nigaud, va! Mais tu courais! Tu t' croyais tout puissant, hein? Mais c'est moi, l' gardien, ici, mon pote!"

    Cariou prit la position assise, en se malaxant la cheville et il regarda celui qui se disait le gardien! C'était un vieil homme, au corps noueux et aux traits secs, ce qui lui donnait un aspect vigoureux et il prit place sur une chaise, en face de Cariou. Puis, il cracha sur le côté!

    "J' comprends pas! dit Cariou. Vous êtes le gardien de quoi? La lumière n'est à personne!

    _ Où est-ce que tu as vu ça, mon garçon? Oh! Je vois! Tu es un de ces intellos qui croit tout savoir! Mais, moi, aussi, j'en sais des trucs!

    _ Mais je n'en doute pas! Et d'ailleurs, je suis toujours content d'apprendre! Mon ignorance ne me dérange pas, car je la reconnais volontiers! Je n'essaie pas d'être le meilleur! Mais la lumière est à tout le monde et vous pouvez vous-même l'aimer, la posséder, en jouir! Seule elle rend heureux!

    _ Mon Dieu, quel charabia! Tu viens de Mars, j' parie! Et t'es sous le coup de l'émotion d'un atterrissage forcé! Ah! Ah! Mais y s' trouve que j'aime bien mon coin tel qu'il est! avec pas trop de monde devant! J'aime pas les gars dans ton genre, qui la ramène tout l' temps, qui bouche le paysage!

    _ Ah bon? On vous doit des comptes?

    _ T'as pigé, p'tit! J' suis le gardien!

    _ Donc, on ne peut pas être heureux en votre présence!

    _ Si! Mais en restant discret, poli!

    _ On doit se limiter par peur, c'est bien ça?"

    L'homme, pour toute réponse, cracha! " Y aurait bien une autre solution! reprit Cariou.

    _ Dis toujours!

    _ Mais pourquoi vous ne vous épanouissez pas vous-même? Pourquoi n'allez vous pas vous-même chercher la lumière? Elle vous ferait rire comme un enfant, vous remplirait tellement d'énergie que toute haine vous paraîtrait ridicule! En tout cas, toute jalousie vous serait inconnue! Au contraire, la lumière se réjouit de se voir ailleurs, chez d'autres!

    _ Tu continues à pas être clair, mon garçon! Mais si tu crois que j' suis jaloux d' toi, tu t' fais des illusions, ah! ah!

    _ Vous êtes un tyran! J' comprendrais vot' réaction, si j'en étais un autre! mais ce n'est pas le cas! Je ne veux triompher de personne! J' suis comme une fontaine: ce que j'ai en moi ne demande qu'à sortir! C'est la vie qui pousse!

    _ Mais c'est parce qu' t'as été mal éduqué! Et c'est pour ça que j' suis là! pour t'apprendre les bonnes manières!

    _ Mais pourquoi vous ne vous ouvrez pas à la lumière? Elle vous donnerait autant qu'à moi!

    _ C'est compliqué... J'ai pas fait beaucoup d'études... et on se moque vite de moi! J'ai le cerveau pourtant, j'suis pas plus bête qu'un autre!

    _ C'est par peur alors que vous ne voulez pas de la lumière? C'est pour vous défendre que vous êtes dur?

    _ Tu recommences à m'embrouiller! Le tout, c'est que tu restes bien sage! que t'évite de t'agiter! Sinon, je vais être encore obligé de sévir!"

    L'homme sortit un poing d'acier de sa poche... "Ecoutez, je vous ai mal jugé, expliqua Cariou. C'est vrai que j' dépasse souvent les bornes! Vous avez raison! Ah! Ah! j' veux être le chef, le numéro un! Faut qu' je sache où est ma place! Et c'est là que les gens comme vous ont tout leur rôle! Vous rétablissez l'ordre, l'harmonie!

    _ C'est pas faux!

    _ Et je vais donc faire demi-tour et m'en retourner! C'est vous le gardien ici, j'ai pigé!"

    Cariou se releva lentement, tête basse, comme tout penaud d'une méprise et il commença à redescendre... "Au revoir!" dit-il à l'homme, qui se contenta juste d'opiner sèchement!

                                                                     XXX

    Cariou n'avait pas voulu affronter le "gardien", parce qu'il ne s'agissait pas de détruire, ni de vaincre! La lumière n'est nullement de la haine, mais de l'amour et de la compréhension! C'est bien pour ça qu'elle rendait heureux! Elle donnait du sens, créait de l'harmonie et chassait la peur! "Mais combien d'homme et de femmes ne sont-ils pas des gardiens? se demanda Cariou. Car depuis ma montée ici je n'ai rencontré que des gardiens! Ils l'étaient tous à leur manière! Mais qu'est-ce qui définit le gardien?

    Il ne connaît pas la lumière et empêche les autres de l'atteindre! Il dit que c'est impossible, que la lumière n'existe pas, que le plus urgent, c'est de gagner sa vie, que les désillusions ou la maladie surviennent tôt ou tard! Il y a mille raisons données par le gardien, qui barrent la route de la lumière! Il fait peur pour qu'on rebrousse chemin! Sa haine est palpable et sert d'éteignoir, car la lumière, en apaisant, préserve l'énergie, la vitalité! Celui qui vit dans la lumière rayonne, sa joie est visible et il ne prend pas au sérieux le gardien, qui veut alors le détruire!

    Evidemment, la domination est à l'origine du gardien, il ne saurait en être autrement! Le gardien n'est qu'un Dom, avec une domination plus sociable que celle de l'enfant Dom! Mais puisque le gardien vit grâce à sa domination, il ne peut supporter qu'on la menace, qu'on ne la respecte pas! Mais comment la lumière, qui est infinie, pourrait-elle "trembler", se "coucher" devant le gardien! Comment pourrait-elle dire au gardien qu'il est le maître? Comment un nuage ou une fleur pourraient se restreindre au monde du gardien? Cela n'a pas de sens!

    Le gardien, voyant qu'on lui échappe, hait donc et d'abord par peur, car la lumière enlève tous les repères du gardien, anéantit sa domination, sa raison de vivre et cette logique est maintenant bien connue! La peur produit l'agressivité et c'est encore celle-ci qui empêche le gardien de chercher, de vouloir la lumière! Il faut sortir du "rang", affronter l'inconnu et d'autres gardiens, etc.! Mais ce n'est pas seulement la peur qui fait que le gardien demeure le gardien!

    La domination, se sentir supérieur, important, est évidemment une source de plaisir et la tentation, c'est de ne jamais abandonner son pouvoir; c'est de tout faire pour continuer à goûter sa réussite ou sa sécurité! Il ne viendrait même pas à l'esprit du gardien de renoncer, de perdre et pourquoi le ferait-il, puisqu'il n'aime pas la lumière! Dans un couple, on peut s'améliorer, grandir, consentir à des sacrifices, par amour pour l'autre, mais ce n'est pas encore la lumière, cela reste tout de même égoïste, car en dehors du couple qu'existe-t-il?

    Donc, le gardien ne veut ni le bonheur pour lui, ni pour les autres! En cela, il n'est pas excusable! Il ne veut pas du soleil et il dira qu'il n'y a que de l'ombre! Voilà le gardien, son poison! C'est la haine qui signale le gardien! C'est son chien, ses crocs! On ne passe pas! On admire le gardien, sinon on meurt! Le gardien parle de liberté, de raison, mais il rêve de vous faire cuire à la broche, avec de la sauce!

    Sacré gardien!"

                                                                   XXXI

    Cariou trouva assez facilement un autre chemin, pour rejoindre la lumière, car il n'en était plus très loin! Il en éprouvait déjà d'ailleurs la douce chaleur! Il connaissait cette paix ineffable, inaltérable, immarcescible! Qu'est-ce qu'on peut craindre, quand on n'est plus esclave de sa domination? C'est une histoire d'amour, de confiance! C'est un pas vers la lumière, c'est beaucoup de doutes, beaucoup d'errances et beaucoup de chagrins, car les gardiens veulent détruire la lumière et ceux qui la représentent!

    Ainsi Cariou sentit bientôt un sentiment très désagréable l'envahir, une souffrance pénible, alors qu'il avançait vers la lumière! Il en fut étonné et amer, car il s'attendait à une parfaite tranquillité, nullement à une gêne! Mais la lumière révélait ses blessures, elle y coulait comme du feu, elle réveillait toutes les hantises anciennes! Elle éclairait le cerveau et ce que voyait Cariou l'effarait, ainsi qu'il eût contemplé le massacre interminable d'un champ de bataille! 

    Son cerveau, invité à la paix, ne pouvait pourtant tenir en place et il est vrai que nous avons peur du vide et que nous cherchons incessamment quelque chose à faire! Mais Cariou voyait tous les instruments de torture, dont son esprit "disposait", et il y avait là de quoi le tuer des milliers de fois, de le briser en deux, puis en quatre, puis en dix, de le réduire en poudre, en cendres et de le balayer par la suite, afin que même dans le vide cosmique il n'en y eût nulle trace, nul souvenir!   

    C'était beaucoup trop, mais d'où cela venait-il? Mais les gardiens s'étaient acharnés sur lui! Il représentait un obstacle incompréhensible, une borne insondable! Il semblait défier toute domination, alors qu'il n'était encore qu'un enfant! On l'avait donc malmené par peur d'abord, épouvanté par cette étrangeté, mais par sadisme aussi, pour se sentir toujours le plus fort! On avait voulu le soumettre de toutes les manières possibles, quitte à le culpabiliser outrageusement, absurdement! On ne lui avait laissé aucun répit, on avait cherché la moindre faille, mais inexplicablement, il avait résisté!

    Au fond, il ne pouvait changer sa nature, mais, s'il semblait à l'extérieur intact, imperturbable, à l'intérieur il était dévasté! Malgré les apparences, il n'était plus qu'une pâte molle, un esprit sanglant, un être hébété! A force d'être coupé au scalpel, son cerveau n'était plus qu'un amas informe et Cariou se demanda par quel miracle il était encore vivant! Qu'est-ce qui tout du long avait pu lui garder une cohérence? Sa raison avait l'air d'un cheveu!

    Cariou avait bien conscience qu'il pouvait à tout moment de nouveau se détruire, se mettre en guerre contre lui-même et qu'il n'y avait que le temps pour cautériser tout cela! L'injustice qu'il avait subi lui apparaissait tel un abîme! Mais il s'excusa alors pour certains aspects de son comportement, car il ne mesurait même pas combien la dépression pesait, agissait sur lui! Ses traumatismes avaient encore une action souterraine et il était un peu comme ces jeunes feuilles, qui, au soleil, ont l'air flétries et mêmes mortes, avant de luire totalement!

    Il eût dû encore être rempli de haine, à l'égard de tous ceux qui l'avaient meurtri aussi durement, mais la lumière, en lui expliquant les choses, l'apaisait, ne serait-ce que parce que les peurs et la violence se transmettent de génération en génération! La lumière lui donnait bien plus qu'il ne pouvait l'imaginer et le faisait vainqueur, d'autant qu'autour on restait tendu, inquiet et agressif! Sa vengeance, c'était sa joie!

    Il en était là de ces réflexions, quand il se sentit tiré par les épaules et il émergea en pleine rue de RAM! Il avait été hissé par une bouche et il se retrouvait aux pieds des deux armoires à glace de Dominator! Il cligna des yeux, ne pouvant croire ce qu'il voyait! "Comment vous m'avez retrouvé les gars? finit-il par demander.

    _ On a des indics partout! fit l'un.

    _ Le patron veut vous voir! dit l'autre.

    _ Bon!"

    Cariou tendit la main et on l'aida à se relever! Puis, on monta dans l'autociel et en vol, Cariou soudain s'inquiéta: "Mais dites donc les gars, est-ce que les filles vous ont...?

   _ Non! répliqua sèchement celui qui pilotait.

   _ On a eu droit aux verges!" lâcha l'autre.

    Cariou regarda les deux hommes et éclata de rire! Ils étaient assis sur des coussins, ce qui prouvait qu'ils avaient encore mal!

                                                                XXXII

    L'enfant Dom Stan Harris était devenu plus sombre, plus amer! Il ne s'enchantait plus de brûler une bibliothèque ou de vandaliser un lieu publique, comme s'il défiait sportivement la société! Il trouvait maintenant cela enfantin, car c'était surtout pour épater la Toile et donc des ados! Harris se sentait plus mûr et voulait être mieux considéré! Quant à scandaliser les pauvres gens, en martyrisant les animaux, c'était sale et trop bizarre! Il n'était pas un retardé mental tout de même!

    En fait, la disparition brusque d'Œil d'or l'avait quasiment laissé orphelin! Tant qu'il avait travaillé pour ce personnage, qu'il savait haut placé, il n'avait pas eu l'impression de se diminuer, mais au contraire il se croyait faire partie de l'élite, d'être un affranchi, un maître du jeu! Il jouissait de ce rôle important et secret! Mais la mort d'Œil d'or avait été un choc et du jour au lendemain, il s'était retrouvé sans but!

    Pour gagner sa vie, il avait essayé plusieurs postes, serveur, animateur, vendeur, mais à chaque fois il n'était pas resté longtemps, soit il ne supportait pas le patron, soit il était humilié par son faible statut social! Il était placé devant une réalité qui le décontenançait! Il volait aussi, pour ses besoins, mais il n'était pas une fripouille et il n'exultait pas devant le butin! Il était pris par une étrange mélancolie, car n'était-il pas un étranger dans le monde qui l'entourait?

    Il eût voulu arrêter le flux des choses, être le centre d'intérêt! Or, la vie était trop grande, trop rapide, trop indifférente! Chacun avait ses plaisirs, allait à ses affaires et le plus souvent ce n'était que niaiseries! Cette fille souriait et elle était moche! Ce cadre pressé roulait des mécaniques et n'était qu'un pantin! Cet homme était méprisant et son ventre tombait presque par terre! C'était la même pièce médiocre, rejouée chaque jour et en tout cas, personne ne pensait à Stan Harris!

      Où était le problème? Il n'avait sans doute pas le bagage suffisant, ni surtout les relations pour rejoindre la Tour du Pouvoir, devenir l'un de ces employés qui gravissaient les échelons, jusqu'à se rendre indispensable dans l'ombre des plus grands! Il était condamné à la rue, à l'anonymat! Il était à la merci de l'injure et de la laideur! Il restait seul, car tôt ou tard il faisait fuir les autres et il ne comprenait pas bien pourquoi, mais cette solitude le minait, le désagrégeait, ainsi que le mouvement, devant lui, eût été comme la mer, quand elle se retire en creusant sous les pieds!

    Il ressentait une angoisse qui le terrifiait! Il était tout le temps en sueur et devait se cramponner au sol, comme s'il risquait d'être éparpillé brusquement, en une poussière qui se serait dissoute dans l'espace! Il serrait les dents et regardait de plus en plus méchamment les gens! N'étaient-ils pas égoïstes, petits, mesquins? Si lui souffrait, pourquoi pas eux? Il allait leur donner une leçon, leur montrer qui était le maître! On ne s'occupait pas de lui, il détruirait donc! Sa haine était devenue incommensurable!

    Il quitta le banc, où il était assis, ouvrit son manteau et libéra le fusil à canon scié, qu'il y avait caché! Ses poches étaient pleines de cartouches, il y avait de quoi faire! Il attaqua bravement, sans pitié et il tira brusquement sur une maman, qui passait avec son enfant! Les deux s'écroulèrent, pleins de sang, et aussitôt la stupeur s'empara des témoins! Un homme, plus vif que les autres, tenta d'intervenir, mais il reçut en pleine poitrine la nouvelle décharge! La panique gagna alors tout le monde et on courait dans tous les sens pour se cacher! Harris continuait à faire feu et il fallut encore dix minutes, avant d'entendre les premières sirènes de la police!   

    Harris prit conscience que la situation changeait, mais peu lui importait, au contraire! Il s'était mis derrière un pilier, pour recharger son arme, et il se disait qu'il allait en faire voir aux flics aussi! Il vendrait chèrement sa peau et beaucoup de veuves pleureraient ce soir! Il quitta son pilier et sa cervelle vola en éclats! Il venait d'être abattu par un tireur d'élite et avait été tué sur le coup!

    Dans la rue, il y avait des gémissements, des morts et du sang qui coulait! C'était une vision de cauchemar!

                                                              XXXIII

    "Dis, grand-père, c'est quoi un talus?

    _ Un talus? Mon Dieu, vous ne savez pas ce que c'est?"

    Les deux petits enfants, le frère et la sœur, firent non de la tête! "C'est vrai qu'il n'y en a plus! reprit le grand-père. Mais un talus, c'est comme un grand rempart de terre, avec de l'herbe et des arbres dessus! Cela sert de limites pour les champs ou de bords pour les chemins!

    _ Mais pourquoi il n'y en a plus, grand-père?

    _ Mais c'est parce que les "chasseurs de talus" les ont exterminés!

    _ Les chasseurs de talus!?

    _ Oui, chaque année, des chasseurs de talus détruisaient les talus! Il y avait d'abord des agriculteurs qui disaient: "Mon champ est trop petit! Mon tracteur y circule mal, il n'a pas assez de place, et c'est à cause du talus!" Et voilà l'agriculteur défonçant le talus avec son tracteur et le faisant disparaître! Ou bien aussi le dimanche, il s'ennuyait et il fallait qu'il s'occupe, pour se calmer! Et il prenait sa tronçonneuse pour couper tous les arbres du talus!

    _ Oh Le méchant!

    _ Oh! Mais il expliquait que c'était pour donner une nouvelle jeunesse aux arbres, qui devaient repousser! L'agriculteur se voyait comme un bienfaiteur! Mais ce n'était pas le pire des chasseurs de talus!

    _ C'était qui le pire, grand-père? 

    _ Eh bien, quand tous les talus étaient pleins de verdure, avec des oiseaux dans les arbres, des insectes sur les fleurs et des lapins sous terre, l'employé municipal passait avec sa machine!

    _ Han!

    _ Oui, il était chargé d'entretenir les chemins, mais la machine ne réfléchissait pas et elle coupait tout droit tout ce qui dépassait! aussi ras que dans le jardin d'un château! comme si un indien avait scalpé la nature!

    _ Oh!

    _ Oui! Et les oiseaux, et les insectes, et les lapins voyaient leurs maisons détruites! Ils devaient prendre leurs petites valises et chercher un autre endroit où vivre! alors que les bébés étaient déjà là et que les fleurs leur souriaient!

    _ C'est bien triste, grand-père!

    _ Vous ne croyez pas si bien dire les enfants, car les talus protégeaient du vent les cultures et ils retenaient l'humidité, en favorisant la vie! En les détruisant, on a augmenté le réchauffement climatique, à l'origine de la montée des eaux et de notre situation actuelle!

    _ Mais est-ce qu'on reverra des talus un jour, grand-père? Car nous, on voudrait bien retrouver les oiseaux, les lapins et les insectes!

    _ Oui, on voudrait plein de fleurs partout! Et que ça sente bon!

    _ Mais je l'espère, les enfants! Car sur les talus, on trouvait aussi des mûres, pour faire de la confiture!

    _ C'est comment les mûres, grand-père?"

    Le vieux ferma les yeux et songea: "Dans cette "bonne" ville de RAM, il y a encore beaucoup de chasseurs de talus et qui vivent impunément! Il faudra régler les comptes un jour!"

                                                                  XXXIV

    Dans la Tour du Pouvoir, la discussion allait bon train! Il y avait là, autour de Dominator, non seulement le duc de l'Emploi, monsieur Nuit, Archos l'architecte, mais aussi les élus Morny, Durin et quelques autres! On venait d'apprendre le massacre récent: huit morts et deux blessés grièvement! "Mais comment est-ce possible? répétait Morny. Comment une telle sauvagerie est-elle possible?

    _ Evidemment, vous allez dire que c'est parce qu'il n'y a pas assez de sécurité! jeta Durin.

    _ Quoi? Mais je suis sous le choc, c'est tout! Comment osez-vous?

    _ Les enfants, les enfants! fit Dominator. L'heure est à l'union sacrée! On retrouvera nos querelles plus tard!

    _ D'accord! opina monsieur Nuit. Mais pourquoi cette réunion?

    _ Parce que les choses sont plus compliquées qu'il n'y paraît! Il y a comme un abîme entre une certaine jeunesse et la société! Et, ce n'est pas seulement des actes fous, comme celui qui vient d'avoir lieu, qui le montrent! Comme vous le savez tous, il est de plus en plus difficile d'embaucher! Pourquoi un tel désintérêt? Qu'est-ce qui trotte dans la tête des jeunes? A quoi peut-on s'attendre demain? Je vous avais parlé d'un spécialiste, d'un gars qui semblait s'être déjà penché sur la question... Et bien, il arrive..."

    En effet, Cariou entra, pas avant tout de même de s'être rafraîchi, et il salua brièvement les uns et les autres, alors que Dominator le présentait: "Voici, Jack Cariou, messieurs, et il va nous parler des enfants... Doms!

    _ Quoi? fit monsieur Nuit.

    _ Des enfants Doms! reprit Dominator, avec Dom pour dom... ination, car notre jeunesse serait issue de la domination animale qui est en nous! C'est bien ça, Cariou?

    _ Ecoutez, dit le duc de l'Emploi, en consultant sa montre, on m'attend sur un site, pour une affaire très importante...

    _ Un moment duc, fit Dominator, la situation est telle qu'on ne plus l'éluder! Il nous faut essayer de comprendre... et de négliger aucune piste!  

    _ Mais ça commence comme un mauvais feuilleton! se plaignit le duc.

    _ D'abord, je voudrais vous dire que vous êtes tous ici responsables de ce qui se passe! dit brusquement Cariou.

    _ Allons donc! s'écria monsieur Nuit!

    _ Les enfants Doms sont dans leur monde, parce qu'ils ont peur et qu'ils ne trouvent aucun repère dans le vôtre!

    _ Ils ne veulent pas travailler, c'est tout! répliqua monsieur Nuit. S'ils avaient eu un père comme le mien, ils fileraient droit maintenant!

    _ Monsieur Nuit, vous êtes promoteur, c'est ça? Vous vous occupez aussi de la construction et vos chantiers fleurissent partout, dès que c'est possible?

    _ Naturellement! Il faut que chacun puisse se loger!

    _ Exactement! appuya Archos.

    _ Mais où voulez-vous en v'nir? demanda le duc à Cariou.

    _ A ceci! Donc, monsieur Nuit, vous agissez pas pur altruisme! Vous n'avez pas d'ambitions, ni ne voulez devenir plus puissant! Vous n'avez pas d'angoisses non plus! Vous êtes le type souriant, qui respecte la nature et qui aime les enfants!

    _ Mais évidemment que j'ai des angoisses, des ambitions!

    _ A la bonne heure! Et pourtant  vous vous présentez comme une surface lisse, n'obéissant qu'à la nécessité, comme si ce que vous représentez était immuable! Or, c'est précisément votre pouvoir ou votre ascension qui donnent un sens à votre vie! Comment voulez-vous que les enfants Doms s'y retrouvent? Ils sont effrayés par la vie, ils souffrent et ne savent pas pourquoi! Ils voudraient des réponses et être rassurés! Et vous, qu'est-ce que vous faites? Vous leur mentez! Pire! Vous détruisez la planète, vous enlevez tout espoir, sans rien donner en échange! Même pas vos peurs!" 

                                                                XXXV

    Cariou venait de semer le doute dans les esprits, mais il continuait: "En fait, les enfants Doms ne font que suivre votre exemple: ils ne se consacrent qu'à leur ego! sauf que pour eux la situation est extrême! Une société sans queue, ni tête! Un confort absolu, malgré un endettement vertigineux! Une planète qui brûle, face au vide sidéral! Mais aussi des conditions plus spécifiques! L'ère de la communication et des écrans numériques, avec un seul muscle qui travaille véritablement: le cerveau!

    _ On dirait que vous parlez de mutants! coupa monsieur Nuit.

    _ C'est un peu ça en effet, car les enfants Doms apparaissent dès le plus jeune âge! Certains ne sont même pas adolescents! Mais voici comment les choses se présentent... Imaginez qu'entre chacun d'entre nous existe un espace-temps psychique! Chaque personnalité est une étoile, avec sa masse propre, et il est vrai que nous nous influençons mutuellement! Mais les enfants Doms sont comme les trous noirs, ils attirent à eux tout ce qu'il y a autour! Leur domination se veut totale! Tous les autres sont des esclaves!

    _ Mon Dieu! fit Archos.

    _ Les enfants Doms, reprit Cariou, ne comprennent pas l'opposition! Ils deviennent méchants dès qu'on les menace et quoi d'étonnant, puisque leur pouvoir est leur seule protection! On comprend aussi pourquoi ils ne veulent pas travailler, car c'est s'humilier, reconnaître une autre autorité que la leur! L'enfant Dom est dans sa bulle et il est forcément manipulateur et dangereux!

    _ Ce sont des bombes à retardement... lâcha Archos.

    _ Mais Cariou, demanda Dominator, quelle solution préconisez-vous? Avez-vous un remède?

    _ Bien sûr! Il vous suffit de dire, vous tous, aux médias que vous regrettez vos actions passées, que vous n'avez agi que par orgueil, pour vous faire valoir, vous sentir supérieurs aux autres, grâce à votre réussite! Bref, vous ne voulez plus de votre égoïsme et vous allez changer totalement!

    _ Ah! Ah! firent soudain tous les autres!

    _ Ah! Ah! répondit aussi Cariou et le rire devint général.

    _ Vous n'êtes pas sérieux! dit enfin monsieur Nuit.

    _ On ne peut plus! répliqua Cariou. Mais je ne me fais guère d'illusions! Il faudrait d'un seul coup que vous deveniez lucides! Vous en êtes incapables! Vous préférez la haine et détruire celui qui vous gêne! On ira donc vers la catastrophe! C'est toujours comme ça! On ne découvre la joie, la paix de la solidarité que quand nous ne pouvons plus faire autrement!

    _ Mais n'y a-t-il pas des moyens intermédiaires, des approches moins radicales? voulut savoir Dominator. 

    _ Si bien entendu! Il y en a toujours! Par exemple, mon ami Macamo réalise un programme pour Adofusion, qui a déjà prouvé qu'il pouvait aider et changer les enfants Doms!

    _ Macamo, vous avez dit? interrogea Dominator. Dites donc Cariou, où étiez-vous ces derniers temps?

    _ Euh... sous RAM, où on voit de drôles de choses, soit dit en passant!

    _ J'ai malheureusement une triste nouvelle à vous annoncer... Il y a eu du grabuge chez Adofusion, dont je connais bien le PDG Owen Sullivan... Des manifestants ont bousculé du monde et provoqué la mort de deux personnes, dont Macamo! Je suis désolé..."

                                                              XXXVI

    L'enfant Dom était de nouveau avec le Magicien et tous deux allaient sur un chemin caillouteux, au bord d'une vasière... Il n'y avait apparemment rien! Des joncs hérissaient la vase et ondoyaient mollement sous le vaste ciel! Cela donnait un sentiment de vide et d'abandon!

    On marchait parfois dans de la boue ou sur des restes d'huîtres, qui semblaient renforcer l'aridité du lieu! De temps en temps, un ruisseau sale s'écoulait péniblement d'un petit mur de pierres, recouvert d'un lichen ocre! C'était encore plus pauvre, désolant!

    On croisa une épave, dont il ne restait vraiment plus grand-chose! Les membrures noircies étaient à peine visibles sous la salicorne! Un goémon verdâtre et séchée étoilait là-dessus, ainsi que des toiles d'araignées!

    On trouvait même quelques sacs plastiques accrochés à des branches, elles-mêmes poussiéreuses! Que faisait-on là? L'enfant Dom s'impatientait! Où étaient les merveilles du ruisseau qui courait dans l'ombre, où les premières aventures avaient eu lieu?

    L'enfant Dom se souvint qu'il était resté des heures à regarder l'eau couler! Il était fasciné par une petite chute! L'eau formait un voile translucide et chantant, jamais tout à fait le même! Il était plein de fraîcheur et semblait raconter une histoire! Il avait comme hypnotisé l'enfant Dom, mais ici?

    Le chemin avait l'air ne jamais en finir et toujours cette boue, ces pierres, cette désolation! Même un petit crabe qui passait par là n'égaya pas l'enfant Dom! Finalement, celui-ci explosa: "Mais où on est là? demanda-t-il au magicien. Jusqu'où il faut aller? C'est pour éprouver mes nerfs, c'est ça? J'en ai marre! Mais vraiment marre! Ce sont toujours les mêmes qui trinquent! Les autres se les roulent! Y font pas d'efforts! J' suis le dindon de la farce!   

    Y a rien là-haut! C'est vide! Ah! Pour suer, je sue! Quand il en faut un, je réponds toujours présent! C'est écrit pigeon sur mon front, sûr! Bon sang, je me fais pitié à moi-même! Je suis sur tous les coups, je donne de moi-même à 100 % et résultat: nada, rien! Les autres se gavent, ils s'empiffrent et moi qu'est-ce que j'ai? Quelle est ma part? Des cailloux, du vent et de la boue!

    La société fête des minables! Nous le savons tous les deux! Y valent pas un clou, tous ceux qui sont sur les affiches, dans les médias! Quand viendra mon jour? Hein? Y faut bien que le travail paye! Et mes sacrifices, hein? Et ma patience? Et mon amour? J' prends les injures et j' dis merci! Serait p't' être temps de renvoyer l'ascenseur, non?" 

    L'enfant Dom maintenant n'était plus qu'une plaie béante! Il souffrait ainsi qu'on l'aurait frotté avec du sel! Toutes les injustices qui l'avaient meurtri étaient de nouveau à la surface! Il avait quasiment les larmes aux yeux, mais le Magicien ne disait rien et son regard restait calme!

    Soudain, un oiseau poussa un cri plaintif et s'envola! De son plumage tombèrent quelques gouttes, qui scintillèrent tels des diamants! L'eau grise, où se mêlaient la mer et la rivière, les reçut avec une délicatesse infinie, puisque des ondes s'ouvrirent comme des fleurs! Un nuage couvrit le soleil et un manteau noir glissa sur la vase, ce qui mit en valeur ses bords pailletés d'or!

    Une sensation nouvelle gagna l'enfant Dom: il éprouvait le temps! C'était cela: il sentait tout le poids du temps, comme si celui-ci eût été là lui-même! comme si la reine Beauté regardait l'enfant Dom, avec amour! Jamais peut-être celui-ci au fond n'avait été aussi près d'elle! Au contact du vide, le temps était devenu palpable et l'enfant Dom en fut d'un coup apaisé!

    Sans doute était-il encore un peu las, mais il n'était plus triste, plutôt serein et le Magicien et lui prirent le chemin du retour! Ils arrivèrent à un pont, sur lequel battait son plein le trafic! Toutes sortes de véhicules se poussaient et certains conducteurs s'énervaient! Ils klaxonnaient ou tentaient des manœuvres dangereuses! Là-dessus, des motos venaient vrombir, telles des guêpes excitées, ce qui augmentait l'impression de chaos et la tension ambiante!

    "Mais nous sommes complètement dingues! fit l'enfant Dom au Magicien. Complètement tarés!"

                                                                 XXXVII

    Le professeur Ratamor allait mieux! De s'être confié au psychologue Gonflux l'avait requinqué! Il avait le sentiment de ne plus porter seul son fardeau et il reprenait ses cours avec ardeur! Il attaquait même des théories qui lui semblaient fausses et qui pourtant triomphaient dans le monde scientifique! Il voyait des collègues recevoir des prix, alors qu'ils racontaient quasiment n'importe quoi! Jusqu'ici Ratamor avait tant douté de lui-même qu'il n'avait fait que subir! Mais à présent, devant ses étudiants et fort de cette nouvelle énergie qu'il sentait, il démontrait sans pitié l'énormité, la stupidité de ces théories!

    Il disait: "Prenez la théorie A, par exemple! La théorie la plus en vogue en ce moment! Elle n'a pas moins de mille variantes! Elle s'étend à mesure qu'on lui présente des objections! Une vraie pâte à modeler! Et rien ne gêne ces messieurs! Les calculs les placent pourtant devant des difficultés insurmontables et aucun résultat expérimental ne vient confirmer leurs hypothèses! Peu importe! Ils ont réponse à tout! Ils transforment le réel au gré de leurs phantasmes! Ce n'est plus de la science! C'est de la vanité pure et simple! Eh bien, cela ne passera pas par moi, Ratamor! Je serai peut-être le dernier à tenir la tranchée, mais jusqu'au bout j'aurais résisté à cette mélasse!"

    Il y eut comme une rumeur admirative dans l'amphithéâtre... Chaque étudiant se sentait fier d'avoir un professeur aussi scrupuleux et courageux! Mais Ratamor reprenait: "Et la théorie B? Mais elle n'est pas meilleure, loin s'en faut! Elle se voudrait théorie du tout et elle réunit les grands noms du moment! Mais là encore on prend des vessies pour des lanternes! Les contradictions, les aberrations y sont nombreuses, mais, comme c'est devenu une habitude maintenant, on aménage, on sélectionne, on méprise! Oui, on piétine la simple vérité! On ignore la modestie, la valeur du travail! On est les champions de l'esbroufe!

    Mais le petit soldat Ratamor veille! Il dira aux généraux ce qui ne leur plaira pas! Il troublera leurs fêtes! Car il est le défenseur de l'ordre, du sérieux! Et...

    _ Professeur Ratamor!" 

    C'était la voix de Piccolo et Ratamor s'arrêta net! "Courage! se dit-il. Je ne peux pas partir en guerre contre mes collègues et en même temps avoir peur d'un gamin! Cette fois-ci, je ne vais en faire qu'une bouchée! N'ai-je pas raison dans mon combat? La rigueur scientifique est nécessaire, que puis-je craindre?"

    "Oui, Piccolo! fit Ratamor. Vous avez encore quelque chose qui vous gêne? Vous voulez ouvrir la fenêtre peut-être?"

    Des filles pouffèrent, mais il en fallait plus pour arrêter Piccolo et il se lança! "Professeur, dit-il, visiblement, vous avez le discours d'un homme en colère! Mais, même si on comprend vos sentiments, n'est-ce pas vous surtout qui souffrez?

    _ Mais, mais bien sûr que je suis en colère, Piccolo! Bien sûr que je souffre, quand je vois la science aussi malmenée, travestie par des gens qui paradent!

    _ Evidemment, professeur, mais n'y aura-t-il pas toujours des théories de pacotille et des profiteurs? Si vous étiez si sûr de la vérité, ne seriez-vous pas persuadé que toutes ces fariboles, tout ce cirque finiront par disparaître? Et alors ne garderiez-vous pas toute votre tranquillité, votre sérénité? 

    _ Mais... mais où voulez-vous en v'nir, Piccolo?

    _ N'est-ce pas plutôt votre ego qui souffre, professeur? qui a soif de dire qu'il sait, qu'il existe? Et au fond n'êtes-vous pas la preuve que la science, comme la plupart des autres choses, passe à côté de l'essentiel, à savoir la paix de l'esprit, seule bienfaitrice!

    _ Mais... mais Piccolo, pourquoi vous salissez tout, vous bousiller tout? Pourquoi êtes-vous si méchant?

    _ Mais ce que je dis, c'est aussi pour votre bien, car vous avez l'air d'avoir mal!

    _ Pour... pour mon bien? Mais, si j'ai mal, Piccolo, c'est à cause de vous!"

    Déjà Ratamor montait vers Piccolo, mais il fut arrêté par d'autres étudiants, qui voulaient l'empêcher de faire une bêtise! Eux aussi détestaient Piccolo, mais le plus important était leur professeur!

                                                            XXXVIII

    Dans le cosmos, constitué d'une infinité de galaxies et d'étoiles et qui s'étendait on ne savait trop comment, à partir d'une origine quasi inconnue, quelque part, vivait RAM! Chaque matin et avec une sorte de rage, ses habitants se levaient, s'agitaient, s'inquiétaient, travaillaient, mangeaient, se reproduisaient et se rendormaient! Au passage, la mort prenait sa part, mais comme si elle avait honte et elle se faisait la plus discrète possible! Rien apparemment ne devait contrarier les hommes et n'étaient-ils pas tous occupés?

    RAM était pourtant dans une situation de plus en plus précaire, car le changement climatique ne lui laissait aucun répit! La ville avait déjà subi la montée des eaux et elle essuyait régulièrement des tempêtes, mais les canicules ne l'épargnaient pas non plus et semblaient toujours davantage meurtrières! Evidemment, les scientifiques aux premières loges s'alarmaient, mais le changement qu'ils demandaient était-il possible? L'homme de RAM n'avait-il pas des problèmes plus urgents? Il voyait son pouvoir d'achat fondre et l'orage de la dette ne cessait de gronder au loin! La violence partout s'exacerbait et bref, on pouvait céder à la panique, tant les urgences se multipliaient! Le monde avait l'air de glisser sur un toboggan vers sa fin!

    Mais prenait-on la situation par le bon bout? L' inquiétude des scientifiques, notamment, arrangeait-elle les choses? Elle irritait, heurtait bien des gens, qui se mettaient à polluer par haine, par mépris, car ils avaient l'impression qu'on ne s'occupait pas d'eux et qu'en plus on cherchait à les diriger! D'ailleurs, ne leur manquait-on pas depuis toujours de respect et pour exister, ils niaient les évidences, imaginaient des desseins cachés, ce qui nourrissait leur colère, leur amertume! 

    Si RAM survivait, n'était pas écrasé ni par l'immensité, la mort ou le réchauffement climatique, n'était-ce pas miraculeux ou dû à une protection spéciale? Qu'est-ce qui rendait l'homme aussi inconscient, si ce n'était l'animal qui était en lui et qui voulait non seulement sauver sa peau, mais encore triompher, avoir raison? Même le chevalier de la science tenait à être vainqueur et c'était cela son armure, comme son épée! La domination animale protégeait l'humanité, mais elle était encore comme une enveloppe, permettant l'éclosion de la haine!

    Qui avait confiance? Qui acceptait de ne pas gagner? Qui comprenait, voyait de l'ordre? Qui pardonnait à lui-même et aux autres? Qui ne réagissait pas à l'injure? Qui réparait? Qui apaisait? Qui rafraîchissait, enthousiasmait? Qui attendait, restait serein?   

    Après avoir appris la mort de Macamo, Cariou rejoignit Andrea Fiala, car ils avaient besoin de recueillement tous les deux! Mais Andrea devait ce jour-là aller voir son père et Cariou l'accompagna... Le père d'Andrea était un célèbre horloger et il dit à Cariou:"Vous entendez ce tic tac? Pour moi, il symbolise la causalité même! Un engrenage puis un autre! Ainsi nous avons été formés! Des éléments simples, en se combinant, donnent naissance à des systèmes plus complexes, avec des propriétés propres! Le temps produit des émergences et c'est ce que nous sommes!

   _ Sans doute et notre esprit suit toujours ce chemin: la pensée émerge dans son rapport au temps!  C'est ce qu'on appelle la maturité et elle est d'autant plus sûre que nous sommes patients, ou amoureux du temps, si je puis dire!"

    Il fut bientôt l'heure de partir et les yeux du père devinrent alors implorants: "Tu reviens la semaine prochaine, sûr?" demanda-t-il à sa fille, qui opina. Une fois dans l'autociel, Andra dit: "Tu vois, Jack, il termine sa vie comme la plupart, en vieil égoïste! Et pourtant il continue à jouer les affranchis avec toi!"   

                                                              XXXIX

    En quittant la Tour du Pouvoir, Archos l'architecte était mécontent! Certes, ces histoires d'enfants Doms étaient bien troublantes, mais ce n'était pas pour lui, Archos! C'était pour les autres, les politicards! Lui, l'artiste devait s'atteler au beau, à sa sensibilité, bref à ses plaisirs!

    Archos mit son autociel en pilotage automatique et il consulta son Narcisse! Il allait sur des applis, où de jeunes filles se dénudaient pour faire le buzz! C'était comme au supermarché, il n'y avait qu'à choisir! Voyons voir... Celle-ci? Hum, un peu trop grosse! Celle-là, pas assez rembourré! Bon sang! Voilà une reine! Ouf! Tout y était! Il n'y avait rien à jeter!

    Archos en avait déjà l'eau à la bouche et il utilisait volontiers la technique du malotru! "Bof! envoya-t-il. Tes seins, y sont pas un peu trop p'tits? Et tes fesses, pardon, mais c'est bien de la cellulite qu'on voit là, non? Etc.!" Il choquait et la réponse ne se faisait pas attendre: "Non, mais pour qui tu te prends? J' suis tip top! Ce qu'il te faut, c'est un bon opticien!"

    Elles mordaient toutes à l'hameçon! Elles étaient si fières! Archos faisait alors le dos rond:"T'as raison, j' dois pas avoir les yeux en face des trous! Mais difficile aussi de juger sur une photo! J' vois qu' t'es une déesse, mais j'aimerais te le dire de plus près!" Et ça marchait!

    Archos obtint un rendez-vous sur l'esplanade où tout le monde se rencontrait! L'architecte repéra sa proie et elle ne fut pas autrement surprise de voir un homme d'âge mûr! C'était bon signe! On embarqua dans l'autociel de la jeune fille et bien entendu, c'était un petit modèle de luxe! "Un cadeau de papa et maman!" songea Archos!

    On arriva dans l'appartement de la belle et Archos suivait tous ses mouvements! Il s'enivrait des lignes pures et de la souplesse de ce jeune corps! Il regarda cependant l'intérieur en professionnel et il fut ému par cette ambiance féminine! Bien sûr, l'appartement était bien situé, lumineux et c'était encore papa et maman qui étaient derrière, mais la décoration délicate, avec des teintes violettes et roses et des plantes vertes, sans doute achetées au marché noir, enchantait Archos, qui par contraste voyait son propre intérieur comme convenu, lourd!

    L'architecte respira l'innocence qui semblait flotter dans l'air, tel un parfum plein de fraîcheur! "Je vais lui dire que je suis architecte et elle va tomber dans mes bras!" se dit-il, mais il n'eut pas besoin de sa carte de visite, car la jeune femme revenait nue! Malgré son expérience, Archos en eut le souffle coupé! Les seins se dressaient altiers et le bas offrait des perspectives enchanteresses! Cependant, la peau était exceptionnellement blanche, comme si on l'avait recouvert de talc!

    Archos se leva en tremblant! Il n'y avait qu'à prendre! Mais, alors qu'il faisait le premier pas, il sentit une petite morsure à la jambe! "Mais qu'est-ce...?" fit-il en se retournant et il découvrit une petite créature noirâtre, qui le fixait malgré son air aveugle! On eût dit une taupe incroyablement grande et celle-ci dit: "RAM!", en montrant ses dents jaunes! Pris par l'horreur, Archos lui donna un coup de pied, qui la projeta contre le mur!

    Mais d'autres créatures apparurent et elles multiplièrent les RAM, qui devenaient des MIAM dans l'oreille d'Archos! Il regarda la jeune fille et ne lut que du mépris dans ses yeux! Il comprit qu'il était tombé dans un piège et il bondit vers la porte! Les créatures firent de même et il en était recouvert, quand sa main cherchait à manœuvrer la poignée! On retrouva son corps à moitié dévoré sur la grève et la Tour du Pouvoir accusa le coup!

    Ce n'était qu'une ombre de plus, car aux commandes de la ville, on ne se faisait guère d'illusions! Le baromètre social était en chute libre! Des révoltes, sans doute très violentes, se préparaient! Pour l'instant, l'été masquait la menace et on continuait à s'amuser sur le pont! Mais les températures allaient baisser et les inquiétudes naturelles revenir! Face aux difficultés, l'égoïsme le plus forcené reprendrait ses droits!

                                               QUATRIEME PARTIE

                                                       L'AVENIR

                                                                     I

    Un monstre sortit de la mer! C'était un colosse couvert d'algues, mais il semblait inoffensif! Il s'était assis sur un polder et était devenue une attraction! On venait le voir en famille et il souriait! Il disait: "Regardez mes muscles!" et il gonflait ses bras, qui avaient soudain l'air de montagnes! "J' suis quelqu'un de simple! rajoutait-il. J'en ai tellement vu! J' connais des horizons où les singes ont la bouche dorée, à cause du pollen des fleurs!"

    Les femmes étaient rassurées par sa figure débonnaire! "J' demande pas grand-chose, expliquait-il. La sagesse et moi, on a un contrat! Hi! Hi!" et il s'amusait avec les enfants! Pourtant, certains jours, il était maussade et il s'irritait de l'agitation alentour! Alors arriva le drame! Il prit un homme dans son énorme main et le ramena vers lui, c'est-à-dire à la même hauteur que la plus grande grue du port!

    Il secoua l'homme, le renversa, lui tapota le tête, se mit à jouer avec! De temps en temps, il lui criait dessus ou lui parlait tout doucement! Parfois, il le pressait sur son cœur, comme s'il l'aimait, mais presque aussitôt il le battait et l'homme poussait des gémissements! Puis, déçu, le géant écrasa sa marionnette, entre ses doigts, et le sang gicla sous les yeux horrifiés des spectateurs!

    On appela la police, qui fut bien embêtée, car comment se saisir d'un tel individu? Mais le meurtre était bien là et finalement, après quelques sommations, on tira vers le géant, mais les balles n'eurent aucun effet sur lui! On isola donc la zone, en se demandant si l'armée aurait plus de chances, mais, pendant ce temps-là, le colosse arrivait toujours à s'emparer d'un passant et il lui faisait subir le même sort qu'au précédent!

    Jack Cariou fut informé de la particularité de la situation et il décida de s'en occuper! Il arriva en secret devant le géant et le défia! Le colosse n'avait que mépris pour Cariou et il ricanait, puis, vif comme l'éclair, il essaya de l'attraper, mais, à chaque fois, il ratait son coup, comme si Cariou se déplaçait à la vitesse de la lumière! Une guerre psychique s'installa alors et elle dura plusieurs jours! 

    Elle passait bien entendu par des mots et Cariou fut surpris de voir comme le colosse était intelligent et sournois! A la force physique, il ajoutait un esprit puissant, ce qui faisait de lui un adversaire redoutable! Cependant, ce qui blessait le plus Cariou, c'était ce mépris souverain, implacable du géant, qui claquait comme un coup de fouet sur le cerveau! Cariou ne pouvait afficher une telle morgue, car il était bien plus scrupuleux et il se gardait de la haine, vite inefficace! Il travaillait pour la lumière et il devait expliquer, donner du sens, tandis que l'autre violemment le rabaissait, l'humiliait!  

    Le géant parvint même à faire douter Cariou, car il avait une manière à lui de renverser les rôles! C'était Cariou le monstre, puisqu'il attaquait, harcelait celui qui se voyait lui-même comme un humble serviteur de la sagesse (il avait déjà oublié ses meurtres!)! C'était Cariou qui voulait des histoires, être le chef, alors que le colosse n'était qu'un petit ruisseau de bonté! Il y avait de quoi perdre la tête, mais Cariou devait percer cette armure d'hypocrisie, ce brouillard de folie et il recommençait à mettre le géant devant les faits, face à ses propres contradictions!

    Enfin, il trouva l'angle et c'était que le colosse en fin de compte ne parlait que de lui, ramenait tout à lui, parlait sans gêne de sa personne, se décrivait avec une entière complaisance, comme s'il avait été amoureux de lui-même et qu'il n'existait qu'à condition d'être le centre d'intérêt! Ce fut comme si Cariou avait tendu un miroir à la taille du géant, pour que celui-ci se vît tel qu'il était vraiment, dans l'impasse et la tyrannie de son égoïsme!

    Mais c'était encore le dernier argument de Cariou, car il était épuisé! Il tremblait presque et il lui semblait ne plus parler que mécaniquement! Au fond, il sentait la peur le paralyser et il crut la partie perdue, se sentit complètement abandonné, quand le géant éclata d'abord d'un gros rire, ainsi qu'il aurait été d'une force inépuisable et que la vérité n'eût été que du vent! Mais petit à petit le colosse diminuait et soudain il ne fut plus qu'un poisson échoué et qui s'asphyxiait! Cariou était dans l'étonnement et il s'approcha, mais même le poisson avait disparu, pour ne laisser qu'une petite flaque, que le soleil commençait à sécher!

    Cariou avait une nouvelle fois vaincu l'enfant Dom!

                                                                    II

    Andrea Fiala et Jack Cariou étaient dans l'appartement de Fahim Macamo et ils regardaient toutes les choses avec une tendresse triste! A chaque objet leur ami leur revenait à la mémoire et des souvenirs heureux les traversaient! "Tiens, il y a des notes de Fahim ici! dit Andrea. C'est technique apparemment... C'est plutôt pour toi, Jack!" Cariou prit le cahier et examina quelques pages... Macamo y parlait d'ondes gravitationnelles, de "perce-bulles" et de lumière enfermée! L'enfant Dom étant une sorte de trou noir psychique, il était normal que Macamo s'interrogeât sur la manière de le contrer, mais pouvait-on y arriver avec une machine?

    Cariou réfléchissait... Dans un premier temps, il s'agissait de se défendre, car l'enfant Dom exerçait une pression absolue, qui ne permettait pas la cohabitation, et Cariou se libérait en opposant lui-même une domination supérieure à celle de l'enfant Dom, ce qui neutralisait celle-ci! Comment pouvait-on échapper au trou noir psychique? C'était normalement impossible, à moins de détruire physiquement l'enfant Dom? La solution, c'était d'avoir une domination infinie! que celle-ci englobât tout l'Univers! et cela voulait dire qu'elle ne fût plus limitée au seul ego! Cette domination devait servir plus grand que soi et ainsi, non seulement elle était d'une force inégalable, mais encore elle n'était plus vraiment une domination, puisqu'on ne voulait pas s'imposer!

    Comment parvenait-on à ce stade? Mais il fallait combattre sa propre domination! Autrement dit, il fallait accepter de n'être rien, pour parler crûment! On ne répondait pas à l'injure par l'injure, on n'essayait pas de vaincre, on ne comprenait pas le monde, car il était régi par la domination, on faisait taire en soi toute haine, on n'espérait même pas un revanche future et... la seule raison ne permettait pas cela! Qui pouvait en effet, par le seul raisonnement, renoncer à lui-même, accepter les coups, s'efforcer d'être un élément de paix, ne pas s'inquiéter de sa situation matérielle, de sa réussite sociale, faire confiance au point de ne sembler qu'un demeuré, un raté?  

    "Libérer la lumière, abattre les bulles, faire jaillir le trou noir, qu'il ne soit plus synonyme de mort, voilà à quoi il faut répondre! songeait Cariou. La lumière ne vient pas de l'espace, de l'extérieur de l'individu, nous sommes d'accord, car sinon la science n'existerait sans doute pas! La lumière elle-même doit obéir aux lois de la physique, mais il n'en demeure pas moins qu'elle se développe en chacun et qu'on peut la retenir, l'enfermer, la nier, faire comme si elle n'existait pas et apparemment l'anéantir complètement!"

    Cariou connaissait les murs qu'on opposait à la lumière, il les avaient vus dans les yeux des autres et ils étaient généralement constitués par la peur, la haine ou la suffisance! Mais la domination des enfants Dom était si violente, si hostile qu'elle ne permettait même pas de considérer, d'évaluer leur lumière! On devait tout de suite se protéger d'eux, ou bien alors il fallait les surprendre, dans la foule par exemple! Dans ce cas, si on était soi-même sans domination, on pouvait les regarder avec amour et le "miracle" avait lieu!

    Leur lumière revenait à la surface, sollicitée par l'amour qu'on leur portait! Elle répondait à l'appel et d'un coup, le visage de l'enfant Dom se transformait! Ses défenses tombaient, les blessures réapparaissaient et toute la beauté de l'être humain, qui est faite d'esprit, était là visible! C'était un moment très fugitif, mais ineffable! L'enfant Dom cherchait la source qui venait de le rafraîchir! Pour la première fois de sa vie peut-être, on lui "parlait" et il pouvait se sentir lui-même et donc espérer! C'était le pouvoir de la lumière que d'être vraie!

    "Mais est-ce qu'une machine ou un appareil pourrait faire ça?" se demanda encore Cariou et il réexamina les notes de Macamo.

                                                                 III

    Madame Birkel reprit pied sur le continent! Elle revenait à RAM et avait quitté l'île des Fous pour un temps! Mais quel était son but? Que voulait-elle? Prendre des vacances? Elle n'en avait pas l'air! Son visage était fermé, dur, barré par une sorte de grimace perpétuelle! Madame Birkel semblait un général revanchard en campagne! Elle ruminait une vengeance et elle prit un taxiciel, direction la Tour du Pouvoir!

    Là-bas, elle connaissait quelques responsables, qu'elle assiégea immédiatement! On ne résistait pas longtemps à madame Birkel, car c'était un petit bout d'acier qui faisait peur! On voulait tout de suite s'en débarrasser, comme d'une carie et elle obtint ce qu'elle était venue chercher: une audience avec Dominator!

    Celui-ci la reçut légèrement contraint! Il connaissait de réputation cette femme, qui remplissait son rôle, et il ne voyait vraiment pas de quoi il s'agissait! Mais enfin la directrice entra vivement dans le sujet: "Si je vous dis Jack Cariou, vous savez de qui je parle?

    _ En effet...

    _ J' veux la peau de c' fumier!"

    Dominator eut un sourire: comment pouvait-on avoir une haine aussi terrible, au mépris de toute prudence? "Quel caractère!" se dit Dominator. "Mais, rajouta-t-il, qu'est-ce que vous a fait Jack Cariou, pour que vous soyez autant remontée contre lui?

    _ Il m'a manqué de respect! Il m'a outragé! C'est un fat! un arrogant! un vicieux qui pis est! Je n'ai pas eu le temps de le remettre dans le droit chemin! Vous me l'avez enlevé subitement! Redonnez-le moi et... lentement... lentement, je l'écraserai comme de la pâte à modeler!

    _ J'ignorais qu'il vous avait tant malmenée! répliqua Dominator, d'un ton un tantinet goguenard. J'avoue que cela m'étonne du personnage, car il m'a toujours paru poli, d'une grande correction!

    _ Pfff! De la poudre aux yeux! Il sait tromper son monde! Et il le fait d'autant mieux qu'il se croit supérieur! Vous n'allez pas me dire que vous l'avez trouvé docile? Un sournois, une vipère, une injure sur pattes, voilà ce qu'il est!

    _ L'ennui, madame Birkel, c'est que pour l'instant Cariou m'est utile... et je ne peux pas vous le donner!"

    Jusqu'ici l'entretien se déroulait debout, à bâtons rompus, mais la directrice subitement demanda: "Je peux m'asseoir?

    _ Mais comment donc!

    _ Voilà, Cariou, à la prison, s'est lié à un autre détenu, Amir Youssef! J'ai pu le faire parler, grâce à une machine à haine que je possède...

    _ Je sais...

    _ Cariou devait porter un message de Youssef à Yumi Tanaka, une partisane de l'Extrême-gauche, qui elle-même travaille pour un certain Dramatov! Vous connaissez?

    _ Un peu, mais vous m'intéressez...

    _ Vous savez bien que ces oiseaux-là ne rêvent que de détruire le pouvoir, qu'il juge oppresseur et au service des riches, pour mettre le leur évidemment! Et si Cariou, au lieu de vous servir, était de mèche avec eux et que sous ses airs de fils de bonne famille, il œuvrait en réalité à votre perte!

    _ Ce n'est pas à exclure effectivement... Ecoutez, quand je n'aurai plus besoin de lui, il sera à vous, c'est promis!"

    Un sourire éclaira le visage de la directrice et elle s'en alla toute à ses futurs projets! Elle entendait Cariou la supplier, douce musique!

                                                                        IV

    Cariou était dans son appartement et il travaillait d'arrache-pied sur les notes de Macamo! Il était question de constante cosmologique, de force répulsive ou d'énergie noire, toute chose qui serait à l'origine de l'accélération de l'Univers! Macamo avait-il compris la gravitation quantique? Cela dépassait complètement les capacités de Cariou, mais il arrivait à comprendre que l'appareil de Macamo était destiné à détruire la barrière qui chez chacun pouvait empêcher le développement de la lumière!

    Evidemment, on pouvait se demander quel lien existait entre la lumière de l'esprit, qui est psychique, et la lumière des étoiles! La pensée n'est-elle pas immatérielle? Pourtant, Cariou voyait bien cette lumière psychique, ou plutôt comment elle était contrainte, emmurée! Elle avait donc une existence physique et d'ailleurs la pensée, qui naît de l'activité des neurones, a-t-elle une limite précise d'avec le corps?

    Bien sûr, il était encore possible que Cariou vît le monde selon son "délire", ses traumatismes ou sa paranoïa! Ici, on n'en finissait jamais de se suspecter et de couper les cheveux en quatre et c'était même là l'un des arts préférés des philosophes, afin qu'ils se sentissent objectifs! La science tranchait le débat par l'expérience, les mêmes résultats obtenus par d'autres, ce qui prouvait qu'elle disait vrai, en constituant sa fierté, mais Cariou voyait justement que sa logique fonctionnait par les faits, les réactions et les événements, au point qu'il était à même parfois de les prévoir!      

    D'après Macamo, un rayon d'énergie noire lutterait contre la gravitation et donc disloquerait le mur psychique et quand même matériel, qui retenait la lumière! On était là au niveau des particules, mais que se passerait-il dans l'individu, au moment de cette libération? Macamo n'en disait rien! Il s'était uniquement consacré à l'aspect technique du problème! Ce serait à Cariou d'expérimenter la chose et éventuellement de payer les pots cassés! Mais que l'on pût faire jaillir la lumière des individus faisait évidemment rêver! Cariou n'eût pas été étonné de voir tout le monde se mettre à danser et à chanter!

    Après la partie théorique, Macamo avait décrit très précisément la construction de son invention et Cariou eut l'impression de se trouver devant une maquette de son enfance! Il alla faire ses emplettes, dans des magasins d'électroniques et d'informatique, puis, sous sa lampe de bureau, il s'installa pour la soudure! Des cartes étranges, des résistances colorées, des semi-conducteurs sur pattes ou des microprocesseurs griffus passaient entre ses mains et fumaient légèrement, avant de rejoindre le tout!

    Enfin, au bout de la nuit, Cariou contempla son œuvre ou plutôt celle de Macamo! Et c'était une arme! à peine différente d'un pistolet! Mais par sa bouche ne sortaient pas des balles, mais un faisceau d'énergie noire! Pan! On recevrait de la constante cosmologique sur le nez! C'était somme toute un pistolet d'amour, puisqu'au service de la lumière! Cariou le fit jouer entre ses mains, puis il le brandit devant une glace! Il avait l'air d'un parfait agent secret et au matin, il acheta un holster! L'arme maintenant lui pesait agréablement sur la poitrine et le mal n'avait qu'à bien se tenir!  

    Macamo avait appelé son invention LAL, acronyme pour "La lumière appelle la lumière!" et il faut l'avouer, Cariou était impatient de l'essayer! Le monde devait changer et un coup de LAL par-ci par-là, enlèverait les toiles d'araignées et sèmerait des arcs-en-ciel!

                                                                 V

    En quittant la Tour du Pouvoir, madame Birkel était loin d'être satisfaite! Certes, elle avait la promesse de Dominator, mais la tiendrait-il et dans combien de temps? C'est bien simple, depuis son échec avec Cariou, la directrice ne vivait plus! Elle avait des cauchemars, des bouffées d'angoisse! Le monde qu'elle contrôlait n'existait plus! La grande famille de la prison, dont elle était la chef, la mère, se déchirait, lui échappait!

    Il lui semblait que chaque détenu, désormais, se moquât d'elle! A chaque fois qu'elle croisait un regard, elle avait l'impression d'y lire le même message: "Cariou a été le plus fort! Vous n'êtes pas toute puissante! Arrêtez votre blabla!" Elle baissait alors la tête, effectivement vaincue, et la seule solution pour elle était de ramener Cariou à la "maison" et là, devant tous, de le faire plier! Ainsi tout rentrerait dans l'ordre!

    Au fond, madame Birkel était une enfant Dom: la société devait tourner autour de sa personne ou être détruite! Mais Cariou avait ouvert une brèche dans sa bulle et la pression extérieure menaçait maintenant de l'écraser! La protection ordinaire de l'humanité, issue de la domination animale, était désormais défaillante et ne servait plus la directrice! Elle était comme dénudée face à un cauchemar, qui était constitué par les autres, la différence, l'inconnu, l'étrangeté de la vie!

    Tout auparavant tournait autour de son pouvoir! C'était là l'ancienne gaine qui la protégeait! Elle se nourrissait alors de son égoïsme, comme si son influence sur les autres avait été une perfusion! Certes, elle ne s'en rendait même pas compte! Elle était là pour commander, redresser les détenus! Elle imaginait remplir son devoir, mais elle était pleine de colère, de fureur, de sadisme, car il fallait à chaque instant la satisfaire, qu'elle sentît son autorité, son importance, quoiqu'elle niât le moindre intérêt pour sa personne!

    Comment pouvait-elle se tromper sur elle-même à ce point? Mais elle n'était pas heureuse et se croyait une victime! Elle aurait juré qu'elle n'avait pas une minute à elle, tant la domination est incapable de guérir nos peurs, de nous apaiser! Pour elle, c'était toujours la faute des autres! Ils n'étaient pas assez prompts, se croyaient tous le centre du monde et elle devait les corriger, les anéantir! Elle cherchait l'ivresse du pouvoir et devenait de plus en plus sombre!

    Pourtant, Cariou avait fait pire, commis l'irréparable, car il avait brisé la vitrine et les apparences ne pouvaient plus être sauvées! Il était devenu impossible pour madame Birkel de se présenter tel le symbole de la réussite, de la sagesse, avec le fantôme de Cariou à ses côtés! Elle sentait son ombre froide peser sur elle et même si elle connaissait encore, à l'occasion, quelque triomphe, il finissait toujours par réapparaître, comme une marque invisible, ce qui la fragilisait, l'éteignait, d'autant que ses ennemis s'en servaient!

    Mais, pour l'heure, il fallait lutter, toujours! Certes, elle ne devait pas se risquer à fâcher Dominator, en attaquant de front Cariou, mais elle voulait s'en rapprocher, devenir son ombre, pour se tenir prête à frapper et elle avait un neveu à RAM, qu'elle pouvait employer! C'était un bon à rien, qui réparait les autociels quand il en avait envie! Il s'appelait Ortaf et vivait dans son garage!

    Madame Birkel le trouva comme elle s'y était attendue: Ortaf étendait son long corps sur un siège, écoutait une musique assourdissante et bizarre, tout en consultant son Narcisse, portait un tee-shirt sale, un short affreux et ses pieds nus s'épataient dans des claquettes! Le tout, bien entendu, était entouré de bouteille de bières et de carcasses d'autociels! En colère, la directrice coupa le son et s'empara du Narcisse! "Ma... ma tante! fit interloqué Ortaf.   

    _ Si ta pauvre mère pouvait encore te voir! Elle aurait les larmes aux yeux! J'ai du boulot pour toi!

    _ Hein? Hum, c'est que je suis très occupé en ce moment!

    _ Je paierai bien!

    _ Ah?

    _ Oui, ah! Il s'agit de suivre quelqu'un! Mais dis donc, c'est quoi cette odeur?

    _ Pardon, ma tante, mais j'en ai lâché un! C'est toujours l'effet que tu me fais!"

                                                                 VI

    Owen Sullivan, le directeur d'Adofusion, était de nouveau dans le Métavers, mais pouvait-on encore parler, à son endroit, d'enfant Dom? En effet, Sullivan avait changé! Grâce au programme de Macamo, sa conscience s'était élargi! Il ne cherchait plus à tout prix à dominer, que ce fût par son entreprise ou sur son personnel! Il avait moins peur et donc moins besoin du pouvoir! Une sorte de confiance s'était développée en lui, au contact du Magicien, et la beauté était devenue son guide! Au final, il voyait de plus en plus distinctement les autres, tout en se sentant lui-même davantage libre!

    Ainsi, détendu, il était entré dans le Métavers par une porte qui lui avait échappé jusqu'ici! Il ne retrouva pas, comme d'habitude, le Magicien près du ruisseau, mais il le rejoignit au bord d'un plateau brûlant et caillouteux! "Bon sang! Quelle chaleur! s'écria-t-il, quand il fut à la hauteur de son vieil ami. C'est une véritable fournaise!" Le Magicien ne répondit pas et ce n'était pas nécessaire, car il couvait toujours Sullivan d'un regard tendre! Celui-ci regarda autour de lui et il aperçut une forêt à l'horizon: "Si on allait se rafraîchir là-bas, à l'ombre!" dit-il et les deux hommes se mirent en route!

    Le soleil tapait dur et il fallait s'économiser! On avait l'impression de cuire lentement, comme si on avançait dans la bouche d'un four! Mais enfin on approchait de la forêt et de sa promesse de fraîcheur! Mais quelle ne fut pas la déconvenue de Sullivan, quand il s'aperçut qu'il s'était trompé! Car ce qu'il avait pris pour des arbres n'était en fait que les tours d'une ville! Cependant, elles étaient vides, abandonnées et un grand silence régnait sur les rues, désormais envahies par le désert!

    "Mon Dieu, qu'est-ce qui a bien pu se passer? interrogea Sullivan, qui regardait éberlué le triste spectacle! Tout le monde a fui, on dirait! On ne voit pas de cadavres en tout cas! Serait-ce la chaleur qui est la cause de ce désastre? Elle a tout desséché et il n'y avait plus d'eau! La vie n'était plus possible et les habitants sont allés voir ailleurs! Mon Dieu!" Comme pour faire taire Sullivan, le vent créa un épais tourbillon de poussière, qui obligea les deux hommes à se protéger et ils entrèrent dans un bâtiment!

    Celui-ci avait dû être luxueux, car on était à présent dans un large et long couloir, mais le sable, qui entrait par les vitres brisées, finissait par s'accumuler un peu partout et le manque d'entretien rendait inexorable la détérioration! D'ailleurs, dehors maintenant, la tempête faisait rage et on ne voyait plus rien, sinon un mur rougeâtre! Les deux hommes en profitèrent pour s'asseoir, car ils étaient épuisés, mais ils n'espéraient guère trouver de l'eau, quoique la soif les tenaillât!

    On entendait le vent gémir et le sable coulait ici et là, comme dans un sablier! Sullivan regardait vaguement devant lui, quand quelque réminiscence le frappa! Il y avait un cadre accroché au mur et il l'avait déjà vu! Sa place s'était imprimée dans son cerveau et il se leva intrigué! Il prit le cadre, en enleva la poussière et à mesure ses mains tremblaient, comme s'il redoutait ce qu'il était en train de comprendre! Il n'y avait pas d'image dans le cadre, mais un slogan: "Domination!" Ce message, Sullivan ne le connaissait que trop bien, puisque c'était lui-même qui l'avait écrit!

    Donc, on était dans l'immeuble d'Adofusion et la ville, c'était RAM! Sullivan balbutia: "Ce... ce n'est pas possible!" et des larmes coulèrent sur ses joues noircies!

                                                               VII

    Le banquier Bjop s'installa dans son vaste bureau, au sommet de la Ramania Banque, l'une des plus hautes tours de RAM! De là, on voyait toute la ville s'étendre, jusqu'à la mer! Quelle impression de puissance on avait! On dominait peut-être l'endroit le plus imposant du monde! D'ailleurs, le seul nom de Ramania Banque provoquait un séisme! Dès qu'il était prononcé, le temps s'arrêtait, les cœurs aussi! L'argent envahissait les esprits, rendait docile, serviable! C'était le maître absolu, incontesté! On obéissait à tous ses ordres, on prévenait tous ses désirs, dans l'espoir de goûter à sa source, qu'il fût un dieu clément! On était avec lui comme une vieille bigote orne un autel, sauf qu'on était plus empressé, plus malin aussi!

    Bjop quitta la vue de sa baie vitrée, pour s'enfoncer dans son fauteuil, à la fois frais et cossu! Ici, tout était luxueux et de goût! On ne sentait même pas la canicule qui sévissait dehors! On respirait sous des peintures de valeur et on s'attelait à la tâche! En ce moment même, quelques étages plus bas, les traders de la Ramania Banque moissonnaient les marchés! Des milliers d'actifs étaient brassés par des algorithmes à la seconde! On parlait de tritisation, de hedge fund, de black pool! On actionnait des leviers, on misait, on ramassait! C'était à qui aurait le plus de sang-froid, serait le plus rapide, le plus clairvoyant! C'était comme un jeu! L'argent n'était même plus matériel, tout devenait virtuel! On ne savait qui était l'emprunteur, mais peu importait: on ne perdait jamais!

    On pariait même contre le client, on lui souriait devant, en le poignardant par derrière! On faisait trembler les Etats! On s'amusait, goulûment! Les marchés, c'était le dernier terrain de l'aventure, du risque! Le reste était si policé, si ennuyeux! Oh! Le vertige des milliards qui rentraient! Les concurrents qui fulminaient! Pourtant, quelquefois, la "machine" s'enrayait! Le jouet tombait par terre et se cassait! On avait trop tiré sur la corde... et alors on se faisait taper sur les doigts! Le marché s'écroulait! un effet domino dévastateur! On se retrouvait aussitôt avec des pertes astronomiques! Dame, on était grand maintenant! La faillite menaçait et dans ce cas, il fallait mettre son amour-propre dans sa poche! On allait voir le gouvernement et on lui disait qu'on avait bobo! On pleurait devant lui! 

    On lui criait qu'une banque, telle que la Ramania banque, ne pouvait disparaître, car elle entraînerait dans sa chute la moitié du monde! Il était nécessaire de croire à ces "bobards", pour effrayer! Le lobbying bancaire était déjà si persuasif, si influent! Et les filiales, les banques de dépôt? Voulait-on qu'au guichet on refusât de rendre l'argent des comptes? Souffrirait-on des émeutes, des paniques? On tirait par le bras les gouvernants, on les suppliait de sauver la banque... et ils cédaient! Ils n'y connaissaient rien de toute façon et on les manipulait grâce à la peur! Ouf! Le contribuable nous avait encore, cette fois-ci, éviter la noyade! Et on retournait le plus vite possible au jeu!

    Le marché toussait, essayait de retrouver ses esprits! Entre-temps, on avait signé quelques papiers, garantissant que nous serions plus sages! La belle affaire! Ces nouveaux règlements ne portaient que sur une infime partie de nos activités! "J'aurais pu voler la montre de Dominator, sans qu'il s'en aperçoive!" se dit Bjop! L'ivresse de la puissance revenait! Les chiffres reprenait leur danse! Tout repartait comme avant! On était heureux! La cour de récréation, celle de la nuit des écrans, battait de nouveau son plein!      

                                                                    VIII    

    "Dis grand-père, c'est quoi le respect?

    _ Hein? Hum... C'est voir les autres, voir qu'ils existent!    

    _ Mais grand-père, nous ne sommes pas aveugles!

    _ Il y a voir et voir! Mais je connais une planète, où le respect est inconnu!

    _ Chic, chic!

    _ Sur cette planète, les enfants, personne ne voit personne!

    _ Hi! Hi!

    _ Et ça commence dès le matin, à la boulangerie! Quelqu'un arrive et il marche sur les autres! "Eh! Eh! Mais on est là!" crient les gens! "Peu importe! réplique celui qui écrase. J'ai besoin d'acheter mon pain!" Evidemment, bientôt, tout le monde est en colère, car on a mal! Mais alors on dit: "C'est la faute du gouvernement, il ne pense qu'à lui! Il est toujours en vacances!"

    _ Hi! Hi!

    _ Puis, le lendemain, on refait la même chose! On demande au passant: "Qui c'est le roi, la reine?" "Euh..." "C'est moi, eh, patate!"

    _ Hi! Hi!

    _ Chaque jour, on considère que l'autre est un esclave et on exige de lui du respect!

    _  Mais tu as dit que sur cette planète le respect était inconnu...  

    _ C'est vrai! Si chacun en veut et nul n'en donne, il n'y en a pas!

    _ Oh!

    _ Dans ces conditions, les habitants deviennent de plus en plus furieux et ils finissent par manifester! "Du respect! Nous voulons du respect!" clament-ils dans la rue!  

    _ Hi! Hi!

    _ Le président de la planète est bien embêté! Il dit: "Je peux leur donner de l'argent, pas beaucoup, mais ils croiront que c'est du respect!"

    _ Oh!

    _ Et le président distribue de l'argent, en expliquant: "Voilà du respect, mes amis! j'espère que vous serez plus contents!"

    _ Hi! Hi!

    _ Les gens prennent l'argent, mais ils continuent à faire la grimace! Ils disent: "C'est pas du respect ça!" Mais ils vont quand même dans les magasins, pour dépenser leur argent! Et vous savez ce qui se passe?

    _ Non!

    _ Eh bien, dans le magasin ils poussent les gens! "Place! Place! crient-ils! C'est nous les rois et les reines! Vous nous devez du respect!" "Pardon! répondent les autres. C'est nous les rois et les reines... et c'est à nous que vous devez du respect!" Puis, ils se battent entre eux!

    _ C'est affreux, grand-père!

    _ C'est la planète sans respect, les enfants! Mais vous l'aurez compris: respecter quelqu'un, c'est l'aimer, quel qu'il soit! C'est le secret du bonheur!"

                                                                        IX

    Cariou était troublé... Il avait bien fabriqué le LAL, mais comment l'essayer? Il ne pouvait quand même pas tirer, comme ça, sur quelqu'un! Et si l'effet était tout autre? Cariou ne voulait pulvériser personne, ni le rapetisser, qui sait? En proie à ses réflexions, il quitta son appartement, se fiant à la marche pour trouver une solution!

    De l'autre côté de la rue, il repéra un individu qu'il avait déjà vu ces jours-ci! C'était un grand type dégingandé, qui avait l'air de sortir d'une poubelle, et on ne pouvait donc pas l'ignorer! Mais alors qu'il s'interrogeait, Cariou fut frappé par une autociel, qui le projeta en arrière et il perdit connaissance!

    Quand il se réveilla, il était avachi sur une chaise, dans un garage minable. Partout, il y avait de la saleté et des carcasses de véhicules! "Bravo Ortaf! fit une voix. C'est comme tu l'avais dit! Pile-poil! Il n'était que commotionné! Alors, Cariou, content de me revoir?

    _ Ma... madame Birkel?

    _ Tout juste, mon grand! Tu croyais quand même pas échapper à maman Birkel, non? Personne, t'entends, personne ne peux m'humilier comme tu l'as fait! Tu vois, la caisse là? On va t'y mettre gentiment... et direction l'île des Fous! Retour à la maison, Cariou!

    _ Ma tante, regarde ce qu'il avait sur lui!

    _ Une arme? J'aurais jamais cru ça de vous, Cariou! C'est pour tirer les lapins? Hi! Hi!"

    A cet instant, on frappa durement à la porte du garage! "Va voir ce que c'est! ordonna madame Birkel à son neveu. Et débarrasse-nous de ces importuns: on a du boulot!" Ortaf déposa l'arme sur un tonneau et obtempéra en soupirant! "Il n'a pas l'air d'être un bon garçon... fit Cariou à madame Birkel.

    _ Fermez-la! La famille, c'est privé!"

    Mais là-bas, près de la porte, il y avait du grabuge: Ortaf était aux prises avec deux costauds! "Bon sang! s'écria madame Birkel. Il s'ra pas dit qu'on me barre la route une deuxième fois!" Elle prit un marteau et marcha sur Cariou, mais celui-ci plongea vers le LAL et tira sur la directrice! "Raté, Cariou, ah! ah! Et maintenant tu vas payer!" Le marteau s'éleva dans les airs, mais il retomba tout aussitôt... sur le sol!

    Après avoir projeté une sorte de rayon sombre, l'arme maintenant semblait produire son effet! Madame Birkel poussa un grand cri et s'effondra sur les genoux! Puis, elle prit le marteau et se mit à le caresser, en disant: "Oui, mon pauvre chéri, maman est là! Elle va te protéger! Dors maintenant! Là, là..."

    Derrière, les deux molosses de Dominator regardaient la scène d'un air stupéfait! "Je suppose que vous avez été chargé de me surveiller! coupa Cariou.

    _ Exact! Le patron n'avait qu'une confiance limitée dans madame Birkel... et il a eu le nez creux!

    _ Mais Cariou, rajouta l'autre, qu'est-ce que c'est cette arme? Comment peut-elle mettre les gens dans cet état?

    _ Mais elle est factice, comme vous pouvez le voir par vous-mêmes! répondit Cariou qui passa l'arme. Elle ne tire même pas de balles!

     _ Tss! Tss! Nous, ce que nous voyons, c'est la Birkel qui allait vous tuer... et qui maintenant fait la nounou avec un marteau! 

    _ Ouais, Cariou, on va tous chez le patron, pour parler de tout ça!

    _ Ecoutez, j'ai mon bridge à cinq heures et..."

    Cariou ne put en dire davantage, car une poigne comme un étau le poussait déjà vers la sortie! Quant à madame Birkel, plutôt que de voir la lumière, elle s'était réfugiée dans la folie!

                                                                       X

     Les proches de Ratamor étaient inquiets! Ils voyaient le professeur de plus en plus malheureux et en effet, celui-ci ne leur parlait plus beaucoup, ne mangeait plus que du bout des lèvres et semblait ruminer sans cesses des pensées douloureuses! Ainsi, quand il annonça qu'il allait faire cours dans une ancienne église, on crut à une folie et on essaya de l'en dissuader! Mais on ne voulait pas non plus le chagriner davantage et comme il s'obstinait, on le laissa faire! Les étudiants furent prévenus et s'assemblèrent dans ce lieu qui ne servait plus au culte, mais qui en gardait tout de même certains éléments!

    Mais quelle ne fut pas la surprise quand Ratamor, mal rasé et tourmenté, apparut en soutane, avant de monter dans une chaire poussiéreuse! Pourtant, le bonhomme paraissait décidé, souverain même, et il fit voler ses manches en commençant! "Dieu est mort, mes pauvres amis! clama sa voix de stentor. Nous l'avons balayé du cosmos! Mais est-ce vraiment un drame? Je dirais que nous avons plutôt de la chance, car que voyons-nous grâce à nos télescopes, que comprenons-nous dans nos laboratoires? Nous sommes les témoins de la naissance de l'Univers! Et celle-ci est aussi repoussante que le nouveau-né sanguinolent!

    Particules, je vous bénis, car vous êtes au commencement! Fermions, bosons, quarks, nous vous adorons! Le nouveau visage de Dieu est là devant nous, c'est le modèle cosmologique! Aimons-le, car c'est lui qui nous a créés! L'Univers est-il en rebond, comme un ballon de rugby? Avons-nous une singularité laide pour maman? Sommes-nous destinés au Big Crunch? Admirons l'inflation colossale des débuts, même si elle n'explique pas les grumeaux de la soupe, c'est-à-dire la formation des galaxies!

    Je souhaite pour chacun d'entre vous que les particules deviennent vos amies, vos soutiens dans l'existence! Ne pourrions-nous pas nous jumeler avec d'autres étoiles? La matière noire n'est-elle pas à même de nous donner de l'espoir, de nous consoler de la perte d'un être cher? L'énergie noire ne travaille-t-elle pas pour nous et ne mérite-t-elle pas tout notre respect? Notre soif de comprendre, d'aimer, de bonheur infini ne peut-elle pas s'épancher dans la mécanique quantique ou la physique nucléaire?

    O bosons, ô fermions, voici la dot des hommes, voici la théorie des cordes ou des branes et combien d'autres! Prions l'immensité cosmique qu'elle nous donne des idées!"

    A cet instant, deux hommes, deux ambulanciers créèrent une rumeur par leur arrivée, alors qu'ils approchaient de la chaire! "Excusez-nous, monsieur le curé, dit l'un, mais on nous a signalé un forcené ici... et qui pourrait être dangereux!

    _ Le seul à être dérangé en ce lieu, c'est moi, puisque vous m'interrompez! répliqua Ratamor, qui se croyait spirituel.

    _ C'est que l'appel avait l'air sérieux... et vous savez comment ça peut dégénérer!

    _ Vous avez reçu un appel? Un instant!"

    Le professeur descendit de la chaire et rejoignit les ambulanciers! "Qui vous a appelé? demanda-t-il.

    _ Désolé, m'sieur le curé, mais ça, on peut pas vous le dire!

    _ Bien sûr! Et ce s'rait pas un certain Piccolo, par hasard?

    _ Eh! Eh!

    _ Mais oui, c'est lui! Je vois la réponse sur votre visage!

    _ Ah ouais?

    _ Ouais! Vos lèvres font: "Piccolo! C'est bien Piccolo!"

    _ M'est avis que vous êtes légèrement excité!

    _ Excité? Ah! Ah! j'ai jamais été aussi calme! Mais Piccolo ne m'aura pas cette fois! Non, monsieur!

    _ Non? Z'êtes sûr?

    _ Mais qui vous êtes pour me parler comme ça! Oh! j' comprends, vous faites partie de la bande! Vous êtes des hommes à Piccolo!

    _ Mais non...

    _ Mais si! Piccolo est partout!

    _ Il vaut peut-être mieux que vous nous suiviez, vous croyez pas?

    _ Vous suivre, alors que le cosmos m'attend!

    _ Y peut bien vous attendre un peu, répliqua le second ambulancier, qui jusque-là s'était tu.

    _ Espèce de saligaud! Vous n'avez donc de respect pour rien!

    _ Easy, easy! fit le premier ambulancier, qui essaya de saisir Ratamor.

    _ Ne me touchez pas! cria le professeur. Suppôts de Piccolo!"

    Il y eut une empoignade, puis Ratamor sortit digne, dans une camisole de force et encadré par les ambulanciers! Les étudiants étaient sous le choc! Dans un coin, les bosons et les fermions pleuraient!