La technique

La technique

 

 

 

 

     Au commencement, j'ai peint à l'huile. C'était pour moi une évidence, c'était suivre la grande tradition, celle de l'excellence. Je n'avais que mépris à l'égard de l'acrylique, que j'imaginais diluée avec de l'eau, séchant quasi instantanément... et donc incapable de fondus.

    Pourtant, l'huile me posait un problème apparemment insoluble: entre deux couches, il fallait bien entendu attendre une, voire deux semaines, pour que ça sèche et quand je pouvais enfin reprendre ma toile, je n'en avais plus le goût! je n'en avais plus l'humeur et la finir tenait de la corvée!

    On pourrait mettre un tel comportement sur mon fond dépressif, mais de tout temps les peintres ont "rongé leur frein" devant leur peinture à l'huile! Titien, par exemple, retournait contre le mur ses œuvres inachevées, afin de n'être pas tenté de les retoucher avant l'heure, et je ne pense pas que les peintres anciens aient été vraiment plus disciplinés que nous... Ils peignaient plutôt des scènes artificielles, comme celles illustrant l'histoire religieuse, et ce travail se prête assez bien à de patientes séances en atelier... Le sujet même peut-être contenait la fougue, mais elle a toujours été là, et dès qu'on s'est mis à s'intéresser à la vie quotidienne et bien entendu à la lumière naturelle, on a poussé l'huile dans ses derniers retranchements, jusqu'aux catastrophes! 

    Delacroix déjà, qui était un peintre bien plus bouillant que Ingres, a vu toutes ses toiles se craqueler comme des marais desséchés, puisqu'il ne cessait de les parfaire en une seule fois et que l'huile accumulée revient à la surface, pour s'évaporer, et malheur à toutes les couleurs, à tous les rêves qui se trouvent sur son chemin!

    Bien d'autres ont pleuré amèrement à côté d'une œuvre devenue quasiment invisible et on s'en doute, mais les Impressionnistes passaient régulièrement près du piège, en voulant saisir des conditions qui n'allaient pas se répéter! La plupart ont eu très chaud, quand ce n'était pas la poussière qui avait le temps de se déposer dans les plis de la pâte, pour la ternir plus tard. Les toiles de Cézanne, par exemple, sont aujourd'hui bien plus grises qu'elles ne l'étaient à l'origine.

    Il a fallu que je visite un exposition d'acrylique, que je vois de quels beaux effets elle était capable, pour que j'eusse une révélation! Je pouvais désormais, avec cette nouvelle peinture, peindre une toile en trois jours, ou en une après-midi si j'étais en forme; c'est-à-dire que je pouvais garder le même élan, la même ardeur, le même enthousiasme jusqu'au terme, aboutir à une œuvre qui contenait tout mon feu, et dont "l'esprit" était à même de me ravir les yeux!

    Jamais je ne reviendrai à l'huile, même si l'acrylique a aussi bien entendu ses limites! Comment vieillira celle-ci? Finira-t-elle par noircir comme certains objets en plastique? Il est trop tôt pour le dire, on verra dans un ou deux siècles; mais à vrai dire je m'en moque! ça me passe au-dessus du "citron"!

    Comme je donne le meilleur de moi sur la toile, j'ai droit aussi à la meilleure pâte, et à mon sens, c'est la peinture Old Holland, appelée pour l'acrylique New Master. C'est elle qui offre la plus grande qualité... et la plus riche gamme de nuances! On est excité à l'idée d'essayer une nouvelle couleur, un vert jaune ou un bleu rouge par exemple! On ne la trouve pas partout, mais le site du Géant des beaux-arts la tient à la disposition de tous.

    Par ailleurs, je n'utilise, comme les anciens notez-le bien, que des pinceaux à poils de martre... et si un peintre d'autrefois optait pour la soie de porc, celle-ci avait été préalablement adoucie par un long usage! Une telle pratique n'est possible que si le fond, l'enduit a été préparé par vous-mêmes; sinon vos pinceaux à quarante euros seront pulvérisés par le gesso des toiles du commerce, quelle que soit leur qualité!

    Les anciens passaient jusqu'à huit couches d'enduit, pour obtenir une surface polie comme le marbre, et on comprend qu'il débutait là-dessus avec le plus grand bonheur! C'est pour cela que je les imite, car il y a entre mes enduits et ceux du commerce autant de différences qu'entre la peau d'une femme et un morceau de papier ponce!

    Mes enduits sont à base de colle de peau de lapin, à laquelle j'ajoute soit du blanc de Meudon et du blanc de lithopone, soit du plâtre actif ou amorphe. Bien sûr, cela implique que je dispose de lin brut, que je tends moi-même sur le châssis; mais, au reste, vous pouvez trouver toutes les précisions techniques que vous désirez sur les enduits dans le livre "Technique de la peinture à l'huile", de Xavier de Langlais, édité chez Flammarion. Sur ce sujet, ce qui est bon pour l'huile l'est aussi pour l'acrylique, je le garantis, à moins que vous ne diluiez votre acrylique avec de l'eau, ce qui avec la peinture New Master serait une hérésie!

    Ce n'est pas seulement la douceur qui me fait fabriquer mes enduits moi-même... Il y a aussi la tension que donne la colle de peau en séchant... Si le châssis est de mauvaise qualité, il n'est pas rare qu'il finisse tordu en huit, c'est dire l'effort qu'il subit! Ceux qui croient qu'avec des clés le gesso devient une peau de tambour ont toujours sauté sur un trampoline amolli par le soleil; jamais ils n'ont chaussé les bottes de sept lieues!

    La nature de l'enduit influence également le résultat final: le blanc de Meudon et le blanc de lithopone produisent une luminosité immaculée et les glacis se nourrissent de cet éclat, comme la mer sur les fonds ensoleillés. Les enduits au plâtre, eux, ne se laissent pas pénétrer, mais par là ils donnent à la peinture une force, une énergie rayonnante; comme des abdominaux parfaits font mal à leur agresseur!

    Enfin, chaque couche d'enduit..., et j'en passe généralement cinq, demande vingt-quatre heures de séchage. Cela veut dire qu'une fois une peinture terminée, je n'en commence pas une autre avant six ou sept jours... et cela me va bien ainsi... J'ai le temps de prendre conscience de la valeur de mon nouveau panneau; son sujet me vient à point... et j'ai tout le tonus pour le mener à bien!

    Habituellement, quand je sens qu'une peinture est finie, je ne la retouche plus, car il faut bien comprendre une chose: une œuvre est un équilibre! Si vous reprenez ne serait-ce qu'une petite valeur de lumière, il vous faudra reconstituer tout l'ensemble... et avec la fatigue, vous allez vous arracher les cheveux!

    C'est Degas qui ainsi horrifiait ses admirateurs! Quand il était invité à dîner, il n'était pas rare qu'il mangeât les yeux sur une de ses toiles. A la fin du repas, il demandait le tableau en question, en vue de l'améliorer, et son hôte bien entendu le lui confiait en toute sérénité. Mais une ou deux semaines plus tard, celui-ci manquait d'étouffer en retrouvant son bien: ce n'était plus le même tableau, mais une abomination par rapport à l'original!

    Ce que ne comprenait pas Degas, c'est qu'il était tôt ou tard victime de la dépression qui le rongeait (il souffrait notamment de gastralgies...). Cette maladie insidieuse fait perdre à l'individu le sens de sa valeur et le peintre ne voit plus alors l'effet, la puissance de l'ensemble, mais il reste fixé par le défaut d'un détail... En voulant le corriger, on détruit inévitablement l'harmonie, le charme de l'œuvre... La perfection n'est pas de ce monde et il est normal que des parties soient plus faibles que d'autres!

    Pour terminer, il est une chose à laquelle je tiens particulièrement... et que j'érigerais volontiers comme un principe, si je ne savais pas que la technique est toujours à découvrir! Mais à chaque fois que vous mettez du blanc dans une couleur, vous l'opacifiez en lui faisant perdre de son éclat!

    Rubens connaissait déjà ce fait et recommandait à ses élèves de mêler aux couleurs le moins de blanc possible... Mais, évidemment, beaucoup de couleurs sont trop sombres pour être utilisées telles quelles, et s'il y a du dessin, il faut bien rendre opaques les couleurs, avec le blanc, pour imposer la forme souhaitée... C'est à chacun de gérer ce paramètre...

    D'une manière générale, il y a deux techniques de peinture: la Flamande et l'Italienne. Cette dernière est celle qui s'est imposée un peu partout et Titien en est l'initiateur. C'est une peinture qui n'utilise que des couleurs opaques; peu importe la couleur du fond, qui peut être brun. La seule lumière est produite par l'ajout de blanc... et dans ces conditions les couleurs paraîtraient vite délavées, si cette méthode ne permettait pas justement des éclairages et des contrastes violents!

    La technique flamande, elle, utilise la blancheur du fond; c'est elle qui va donner aux glacis tout leur éclat, toute leur lumière!  Et appliquer les couleurs New Master, en couches successives et pures et donc dépourvues de blanc, sur mes enduits est un vrai régal! Au reste, vous le vérifierez vous-mêmes dans mon album: plus mes toiles sont récentes et plus elles sont fortes et resplendissantes !

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