De la dépression

La depression

 

 

 

 

    La dépression, comme le mal de dos, est appelé le mal du siècle, parce que le nombre des malades va toujours croissant et qu'on est donc incapable de comprendre pourquoi! N'en déplaise à la suffisance de la médecine et à la morgue de la psychologie, je vais expliquer ici les causes fondamentales de la maladie, ce qui en montrera inévitablement les remèdes! Et encore une fois, on verra qu'une chose aussi essentielle que la guérison de la dépression n'est pas du ressort de la science! 

    Nous savons que nous voulons d'abord nous développer, sentir notre valeur et trouver une place parmi les autres..., mais imaginons un individu qui rencontrerait sur sa route un obstacle apparemment infranchissable. Il aurait beau employer toutes ses forces, utiliser toute son énergie et toute son intelligence; l'obstacle ne bougerait pas! Il serait comme un mur, trop haut, trop lisse, trop épais... et il n'y aurait plus alors qu'à baisser les bras!

    L'individu continuerait à vivre, mais d'une manière diminuée... Il resterait traumatisé, il porterait le poids de son échec, de son impuissance; il serait fragilisé, en proie aux doutes..., d'autant qu'il paraîtrait seul à souffrir, comme si l'obstacle n'avait existé que pour lui, comme si même il l'avait rêvé, puisque les autres autour n'auraient pas cessé de s'épanouir!

    L'incompréhension le rongerait, le minerait, le détruirait... Il deviendrait insensiblement un étranger; il aimerait le silence et la solitude, qui reposeraient ses nerfs déjà fortement éprouvés! Ils fuiraient les joies bruyantes, il aurait l'air triste, sombre, désabusé! Il nierait la justice, l'espoir, l'avenir! Il ne croirait plus au plaisir, il serait empoisonné par son propre ressentiment, sa propre rancune!

    Il ruminerait inlassablement, il demanderait chaque jour la révision de son procès! car il se sentirait coupable (c'est en effet le corollaire de l'échec!) Mille fois, il referait l'histoire! Il ne pourrait passer outre! Il serait comme enlisé... Son raisonnement patinerait!

    Si c'était un enfant, le mal plongerait ses racines très profondément... et l'adulte devrait vivre avec, ainsi qu'il aurait un handicap! Les larmes viendraient subitement... Les insomnies, les angoisses aussi! Un sentiment d'insécurité en serait à l'origine... D'autres maux feraient leur apparition, telles des protubérances monstrueuses: l'anorexie et la boulimie par exemple! La fragilité conduirait encore aisément au surmenage, il n'y aurait aucun frein à ce qu'on pourrait se demander, sinon notre mauvaise volonté, penserait-on... On se blesserait encore et le suicide apparaîtrait bientôt comme une solution, une délivrance, car à la noirceur aurait succédé encore plus de noirceur!

    Malgré nos efforts, notre combat, on n'aurait fait que suivre le même tunnel! On se serait débattu en vain! La rumeur du monde serait de plus en plus lointaine... Laisserait-on un mot? "A quoi bon? Ce s'rait encore du superflu! Les autres? Quels autres? Moi-même? Oh! vivement que je disparaisse! J'en ai plus qu'assez d'être ici! Je suis la raclure par définition! Mais d'ailleurs nous sommes pitoyables! Voyons voir..., quel serait le moyen qui me conviendrait le mieux pour en finir? Du courage? Mais j'en n'ai jamais manqué! Bien au contraire! Alors? Alors, je tergiverse... Il faut passer à l'acte!"

    Triste tableau, n'est-ce pas? Pourtant, nous connaissons tous plus ou moins ces souffrances, ces symptômes qui sont ceux de la dépression! Mais il est maintenant temps de voir quels remèdes nous propose la science... Ah! C'est l'heure du film! On peut se frotter les mains, car c'est bon de jouir!

    Les scientifiques sont des gens passionnés et travailleurs, mais ils ont aussi les mêmes défauts que les autres hommes! S'ils font une découverte, ils en sont tellement fiers qu'elle est censée tout expliquer! Aujourd'hui, les psychologues crient après les généticiens, qui les méprisent, car "Tout est génétique!" disent ceux-ci. Pourtant, croire que l'influence du milieu n'existe plus est sans doute absurde... Mais les psychologues ont déjà oublié que naguère ils affirmaient eux-mêmes: "Tout est psychologie!" ou "Tout est psychanalyse!"

    Darwin disait: "Je ne vois plus les couleurs!" "C'est pas une raison!" lui répondait l'agent qui le verbalisait au feu rouge... Vous ne le savez peut-être pas, mais Darwin est mort sans permis! Une honte!

    En tout cas, la découverte de l'origine chimique de la dépression est elle aussi teintée d'hégémonie, comme si on avait trouvé la pierre philosophale... Mais qu'en est-il au juste? On envoie des châtaignes à un rat et le voilà méfiant! peureux, anxieux, mou, solitaire! un bien piètre compagnon en somme! On mesure son taux de monoamines et il est anormalement bas! On revient vers le rat avec des fleurs, des excuses et une fanfare! On lui assure que tout cela n'était qu'un affreux malentendu... et effectivement les décharges ont cessé!  Le rat est convaincu! Il pardonne! Il serre la main du maire, il embrasse la jeune fille qui tient le bouquet et qui fait pouah! Et il reprend sa vie habituelle et comme nous dit l'histoire: "Rat plus heureux, on ne vit oncques!"

    Entre-temps, on a mesuré de nouveau son taux de monoamines, pour constater qu'il est revenu à la normale et la conclusion s'impose d'elle-même: c'est le manque de ces hormones qui produit la dépression. Bien entendu, cet état est lié au vécu de l'individu, mais ce qui était capital, c'était de montrer que la maladie n'a pas seulement une origine psychologique... et on invente ainsi l'antidépresseur!

    Attention, celui-ci n'est pas de l'hormone concentrée! Son action est bien moins directe! Imaginez une matinée grise et froide... Près des synapses s'amoncellent des restes de neuromédiateurs... Eh oui! hier soir, on a fait la fête! Les enzymes, les éboueurs du cerveau, font leur tournée..., mais au moment où l'un d'eux saisit sa part de déchets, une main comme une battoir se pose sur son épaule et une voix dit: "Dis donc toto, j'crois que cette fois tu vas laisser tout ça ici! Hein!" L'enzyme est prêt à répliquer, mais il croise alors le regard dur et impénétrable de l'antidépresseur et il décide effectivement de poursuivre sa route!

    On peut s'interroger sur l'efficacité d'une telle action: on maintient le taux de monoamines, en évitant la poubelle à celles qui naturellement devaient être détruites! Est-ce que ce n'est pas jouer aux apprentis sorciers? N'y-a-t-il aucun risque d'effets secondaires? Toujours est-il que bien des malades abandonnent en cours de route leur traitement, car il ne se passe rien et ils rêvaient d'exulter, en imitant le kangourou!

    Mais bien sûr la carte maîtresse de la science, c'est la psychothérapie! Elle la garde pour la fin, sûre de ramasser le pactole! Et pourtant, c'est là que le bât blesse le plus! C'est là que les choses se gâtent au point qu'on plonge dans l'impasse!

    Quand un individu dépressif s'engage dans une psychothérapie, il a le sentiment d'être encore en faute, qu'il va devoir de nouveau se remettre en question, qu'il est passé à côté de quelque chose..., pire! qu'il n'a peut-être pas eu le courage de voir la réalité en face!

    S'il franchit la porte du cabinet du thérapeute, c'est parce qu'il est poussé par la souffrance, mais un vague sentiment de culpabilité ne le quitte pas... Il a le pressentiment qu'il va au-devant d'une épreuve, d'un examen de conscience...

    Les psychologues se récrieraient en vain là-dessus! Il suffit juste de voir l'attitude de la société à l'égard des malades de la dépression: il leur est instamment demandé de reconnaître leur mal, afin qu'on puisse les soigner... et surtout s'en débarrasser! Il faut qu'ils placent eux-mêmes autour de leur cou la clochette qui va les annoncer!

    Prenons par exemple le thème du sexe! Toute le monde a lu au moins une fois ce slogan: "Le sexe, c'est la vie!" On a tout de suite à l'esprit des gens heureux sous le soleil, parfaitement équilibrés et adultes, qui assument leurs plaisirs!

    Que vient faire l'être douloureux, hésitant, hagard dans ce tableau? C'est le voisin qui vient se plaindre du bruit alors qu'on rigole! C'est le rabat-joie! l'empêcheur de tourner en rond! C'est le pensum! la laideur de l'araignée! La société a envie de s'amuser et elle a hâte d'écarter les gêneurs!

    Mais si l'individu dépressif se désintéresse du sexe, c'est qu'il obéit à un sentiment très naturel! A l'instar de certains oiseaux qui ne se reproduisent pas, quand ils jugent que les conditions de survie ne sont pas réunies, l'individu dépressif ne voit pas du tout pourquoi il chercherait une relation, qui demanderait son rayonnement; alors que lui-même se trouve sans doute détestable, dans un monde où son propre développement lui paraît impossible!

    Il n'y a pas là une relation ambigu avec le plaisir, un mystère de l'inconscient! Et pourtant Freud lui-même voyait dans toute névropathie masculine (et bien entendu la dépression en est une...) une homosexualité refoulée! comme si l'individu dépressif se refusait à l'évidence!

    Il existe dans toute la psychanalyse un esprit père fouettard! Elle contient des expressions quasi abjectes! Le stade anal: l'a-t-on dépassé? Le complexe d'Oedipe: l'a-t-on résolu? La régression: lui a-t-on échappé? Je pourrais continuer comme ça ad vitam aeternam!

    La psychanalyse demande au patient de se suspecter, de se creuser, de se traquer même! Il devient le chasseur de ses propres sentiments! Le terme d'analyse est d'ailleurs sans équivoque! Et toute la psychopathologie moderne se ressent de cette influence!

    On demande implicitement à l'individu dépressif de rendre des comptes! Or, s'il y a bien une chanson qu'il connaît, c'est celle-là! S'il y a bien quelque chose qui l'a détruit, c'est d'aller contre lui-même! Et s'il y a bien une position dont il n'a pas besoin, c'est celle du banc des accusés!

    Ce que veut l'individu dépressif, mais c'est la justice! c'est qu'on lui montre ses bourreaux! ses tortionnaires! C'est qu'on désigne ceux qui l'ont piétiné, écrasé, méprisé! C'est qu'on les confonde! C'est qu'ils avouent!

    Ce qui serait vraiment consolant, réparateur, qui redonnerait de l'espoir, qui serait comme un nouveau soleil, mais ce serait que l'offense soit reconnue!

    Le progrès, c'est la vérité! C'est le mensonge qui est déprimant!

    Bien entendu, il ne s'agit pas d'inculper qui que ce soit (à moins que la loi ne l'exige...), mais la pensée de l'individu dépressif, sa compréhension, son intelligence, sa valeur tout entière restera lettre morte tant que les coupables n'auront pas de réalité!

    Et il ne faut surtout pas dire au malade que sa perception est sans fondements! C'est donner un coup de pelle à un agonisant! C'est accentuer la transparence d'un fantôme! Il ne manquerait plus que le piéton renversé ait imaginé son chauffard! Peut-on parler de suicide au sujet de quelqu'un qui a le ventre ouvert par un boulet de canon?

    Tant que la faute n'est pas admise, la victime demeure dolente! C'est une évidence, mais alors pourquoi la psychologie ne s'attaque-t-elle pas aux responsables? Parce qu'il est impossible de changer le monde? On ne lui en demande pas tant! Mais c'est surtout par ignorance qu'elle continue de jouer les inquisitrices auprès de ses patients!

    Nous, nous savons déjà que l'individu dépressif  a été la victime d'un tyran! qu'il a été brisé pour que celui-ci retrouve son pouvoir et son importance! Nous savons encore que les tyrans forment la majorité, car ils ne font que céder à la facilité, à l'instinct! Nous pouvons donc les identifier, car nous comprenons leur logique!

    Il ne s'agit pas d'un mirage! Et si j'écris ici, c'est bien pour réaffirmer ma raison! Et c'est aussi avec le souhait que vous, lecteurs ou lectrices, vous puissiez par mes textes apaiser un tant soit peu votre soif! Car plus nous serons nombreux et plus nous pourrons espérer faire évoluer les choses!

    Pour l'instant, la société tourne en rond... La nouveauté serait de lui expliquer que nous sommes tous a priori des tyrans... et que cela ne peut nous rendre heureux! Le tyran fait de sa vie un enfer et malheureusement les autres en pâtissent, en sont blessés jusqu'au tréfonds!

    C'est la fin du tyran qui mettra fin à la dépression!

 

 

    Avis aux consommateurs: détendez-vous avec les historiettes du blog, mais intéressez-vous aussi aux peintures, car la patience commence avec la contemplation de la beauté! Sachez respirer!

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