Contre les "faiseurs"

Les faiseurs

 

 

 

 

    Pourquoi une œuvre d'art est-elle reconnue, appréciée et pourquoi se vend-elle? Qu'est-ce qui fait le succès d'un artiste et l'isolement, l'abandon d'un autre? Puisque vous lisez ces lignes, vous avez sûrement dû vous poser déjà la question...  et vu la multiplicité des cas, on aurait bien du mal à y répondre nettement... Au contraire, on se perd bientôt dans le vague, même si on s'explique certaines destinées...

    Pourtant, nous obéissons tous au même mouvement naturel... et si nous l'avons bien en tête, alors les choses s'éclaircissent; on ne cesse de comprendre; on voit ô combien on a raison... et finalement on se fortifie! En tout cas, on ne perd pas espoir, car notre "échec" ne vient pas de nous; il n'est pas dû à un manque de talent; c'est même l'inverse! 

    Mais alors que se passe-t-il vraiment?  Pour se dessiller les yeux, il est nécessaire de revenir très loin en arrière, au règne animal. Quand un scientifique nous dit que nous voulons d'abord ce que veulent les animaux, à savoir manger et se reproduire, il a tort! Chez les grands mammifères qui nous ressemblent, ce n'est déjà plus la priorité! Car mangera les meilleurs morceaux et pourra se reproduire le plus fort! C'est le besoin, l'instinct, la pulsion, et je préfère le terme soif, de dominance qui prévaut sur le reste!

    Bien entendu, nous comprenons que les animaux agissent ainsi suivant le principe de la sélection naturelle, afin que le patrimoine génétique du plus apte puisse se transmettre et que la survie de l'espèce soit de cette manière la mieux préservée; mais ce n'est voir là qu'une petite partie du phénomène.

    Revenons, si vous le voulez bien, à la naissance de l'Univers, il y a quatorze milliards d'années! Ce chiffre changera sans doute un jour, mais il n'est pas difficile de comprendre qu'à ce "moment-là "il n'y a dans l'espace (?) que des éléments simples... Les étoiles vont en fabriquer d'autres un peu plus complexes, grâce à des liaisons chimiques. D'une manière générale, la matière est faite de briques qui s'emboitent, pour former des objets de plus en plus compliqués! Bref, tout ça pour dire que l'histoire de l'Univers est l'histoire d'une lente complexification de la matière!

    Arrivons maintenant au vivant... J'entends déjà grincer des dents parmi les scientifiques; certains courent même chez le rémouleur, pour aiguiser leurs couteaux, en vue de me saigner sur l'autel de la vérité! Car déjà je fais le lien entre la matière et le développement de la vie..., alors qu'il y a des passages à niveau! des douanes à passer, où l'on voit par exemple le panneau "Emergence"; ce qui veut dire que de l'autre côté de la barrière, vous n'aurez plus le même nom, que vous serez obligés de vous tâter pour être sûrs que c'est bien vous!

    Au contrôle, on me suspectera certainement d'anthropocentrisme! cette f... manie qu'à l'homme de tout ramener à lui-même! Eh! c'est qu'on rigole pas dans l'univers de la science; s'agit pas d'avancer sans preuves! ce qui fait que bien souvent on reste sur place! Nous, on va continuer, car on a besoin de sens; c'est nécessaire pour vivre!

    Donc, la complexification de la matière se poursuit dans l'organisation de la vie! Tout le monde peut constater cela: plus un organisme apparaît tard sur l'échelle de l'évolution et plus il est complexe! Et plus il est complexe et plus il est distinct! Et plus il est distinct et plus il est individualisé! Le mot est lâché: l'évolution est fondamentalement l'histoire d'une individualisation!

    Celle-ci est accentuée par la sélection naturelle: le cerf qui brame: "Je suis le plus fort!" a plus "conscience" de lui-même que l'éponge qui dérive dans l'immensité bleue! Il en résulte que ce que nous voulons à travers notre soif de dominance, c'est imposer notre individualité! Et en termes de tous les jours, cela veut dire que ce qui nous est le plus instinctif, avant même la faim et le sexe, c'est la satisfaction de notre égoïsme! de notre amour-propre, de notre vanité, de notre orgueil, car tous ces mots recouvrent la même réalité!

    J'en tiens pour preuve le comportement du dépressif! Celui-ci a une soif de dominance si troublée que sa personnalité en est malade... et que le désir sexuel et même l'envie de manger lui paraissent superfétatoires! au risque même d'en mourir!

    Ce qui nous commande le plus viscéralement, jusqu'à la fin, c'est bien notre égoïsme et nous devons comprendre par là que les fondements de la psychanalyse sont faux; même si le génie de Freud est indiscutable! Mais la pulsion sexuelle refoulée et sublimée n'est pas à l'origine du rêve (même si elle contribue à sa formation), comme elle n'est pas plus la raison de l'art! La formule: "L'art est le sexe de l'imagination" est fausse! Il nous faut voir plus loin, sur une échelle plus large, car sinon même les psychanalystes n'évolueront pas et continueront à véhiculer les mêmes calembredaines, au détriment des hommes de bonne volonté!

    Mais les femmes, me direz-vous, elles n'ont pas cette soif de dominance! Dans la nature, on ne les voit pas se battre, pour savoir quelle est la plus forte! Mais si, les femmes veulent autant que les hommes satisfaire leur égoïsme! Mais dans la nature le rôle du mâle est d'abord de défendre le territoire, ce qui fait que sa force est sur le devant de la scène... Mais que se passe-t-il aujourd'hui? C'est la féminisation de la société! Et elle devient possible, non seulement grâce au combat des femmes, mais aussi parce que dans le même temps le rôle de l'homme diminue, est en retrait; puisque nos pays sont en paix d'une manière que l'on pourrait qualifier de durable! car on comprend bien que cet équilibre reste précaire...

    Une chose étonnante: à mesure que la civilisation avance, l'homme doit se trouver une nouvelle raison d'être, quand la femme "parade", prend de plus en plus d'importance; mais elle le fait poussée naturellement par sa soif de dominance, par son désir ou son besoin de satisfaire son propre égoïsme! C'est le même terreau pour les deux sexes!

   Nous voilà en mesure de comprendre pourquoi une œuvre d'art a du succès et non une autre... Pourquoi un artiste brille et un autre rumine! Il y a en nous tous a priori une volonté "d'arriver", ce qui donne lieu au faiseur! Qu'est-ce qu'un faiseur? C'est un individu qui se sert de l'art pour montrer qu'il est le premier, le meilleur! Il n'a donc pas le temps; il va alors adopter une technique... et la beauté, ce qui devrait être de l'art, va se plier à cette technique! Elle va chaque matin obéir au coup de sifflet!

    Normalement, c'est la beauté qui est le maître, et la technique l'esclave; car c'est la conquête de la beauté qui invente la technique; elle doit naître d'un besoin, mais le faiseur n'en a cure! Et il est aidé en cela par sa formation!

    Il sort la plupart du temps "d'Arts plastiques" et même des Beaux arts! Des professeurs, plus ou moins bien intentionnés, lui ont appris des "trucs"! Par exemple, il prend une toile grise, en bas de laquelle il trace trois lignes. Puis, il place sur la ligne supérieure trois petits triangles: ce sont des voiles! C'est une régate! Et le tableau est fini!

    Bien entendu, Van Gogh aurait déchiré un tel "travail"; Cézanne lui aurait jeté des pierres; Monet en aurait juste haussé les épaules; tandis que Rembrandt n'aurait pas hésité à pisser d'sus! Mais le faiseur peut être plus sophistiqué, il a plus d'un tour dans son sac!

    Sur cette même toile grise, il met quelques verticales d'une jaune vif, quelques points rouges, un aplat de bleu... et une petite touche de vert (ça n'a jamais fait de mal à personne!) et voilà simulée l'animation d'une grande ville! C'est comme un mikado sur une nappe sale!

    Le faiseur se montre volontiers plus abscons... Il fond entre eux des carrés de différentes couleurs, qu'il encadre parfaitement de sorte qu'on le prenne au sérieux... et le passant doit se débrouiller. S'il a l'air dubitatif, le galeriste sort en le regardant sévèrement; ce qui montre qu'il vaut mieux être idiot et aimer le monde!

    Le faiseur est passé roi dans le "Passez muscade"! Il commence sur la toile à être figuratif et soudain, dans un accès incompréhensible, il brouille une partie; on ne sait ce que c'est! Vous dites à l'auteur: "Vot' dessin là...

    _ Y pas d'dessins, j'suis abstrait!

    _ Ah bon! Mais vot' abstraction là...

    _ J'suis pas abstrait, j'suis figuratif!"

    Vous ne l'aurez pas, j'vous dis! Le faiseur est insaisissable! Et pourtant ça marche! ça se vend! ça s'expose! Mais vous devez bien comprendre que le monde qui gravite autour du faiseur est animé par la même soif que lui, la même illusion! Quelle est-elle? Mais celle de faire partie de l'élite! d'être de ceux qui sont à la page, qui sont modernes, qui réussissent, qui ont quitté la campagne... et sa bêtise!

    La galeriste veut les p'tits fours et un article dans Marie Claire! Le gogo veut épater ses amis, car c'est high-tech! C'est top! C'est jeté! C'est pur! C'est design! C'est in!

    Pourtant, le faiseur a en lui sa propre condamnation: vous vous imaginez faire trois lignes et un triangle? Quel ennui! Où est la passion, l'engagement, l'ivresse, le risque, la découverte?

    Le faiseur appartient au royaume des morts... et laisse les morts se plaire entre eux... Leurs caresses sont gelées et leur rires rouillés!

    Tu as à manger? Chante dans le vent!

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