Contre les "dentistes"


Les dentistes 2

 

 

 

 

 

 

     Avec le développement de l'acrylique et de la photographie, une nouvelle pratique s'est mise en place: celle de peindre d'après un cliché numérique! A priori l'idée est logique... Si les impressionnistes notamment peignaient en étudiant le paysage, pourquoi ne pas photographier celui-ci, afin de l'analyser à loisir chez soi; sans avoir à subir toutes les difficultés que rencontre le peintre de plein air?

    Ainsi, on peut regarder attentivement un nuage, comprendre comment il est fait et... le "recopier"!  C'est apparemment de bonne volonté... Mais d'abord est-ce que la photographie reproduit la réalité? Evidemment non, puisqu'il s'agit de la réduire à la dimension d'un cadre... et cela ne va pas sans difficultés! Par exemple, pour saisir un large paysage, un objectif grand-angle est nécessaire, et il va "agir" comme si on réunissait deux bords d'une feuille papier... A mesure que le rapprochement s'effectue, le milieu de la feuille se plie bien entendu vers l'arrière... et sur une photographie, c'est l'horizon qui s'éloigne infiniment... Pour l'œil, il était bien plus près que cela...

    La technique de la photographie a donc ses limites... Autre exemple, il n'est pas possible "d'immortaliser" un fort contre-jour et notamment son scintillement, sans donner sur le cliché l'impression qu'il fait nuit! La peinture, elle, le peut...

    Autre chose, les couleurs en photographie sont des conventions... C'est très compliqué, mais pour faire simple, on peut dire qu'il y a les couleurs du fabricant de l'appareil, celles du logiciel de retouches, celles de la balance des blancs, celles qui sont spécialement pour le paysage, le portrait, etc. On peut changer d'un clic toutes les nuances de sa photographie, mais passons...

    Je ne vais pas de toute manière entrer plus avant dans le débat qui pourrait opposer art et réalité... Je tiens encore à mes neurones, mais admettons que la précision photographique est indéniable... et alors pourquoi s'en priver?

    Je me rappelle une exposition... Je me tenais devant un tableau et je n'en revenais pas de voir comment le peintre avait su saisir le reflet ondulé d'un bateau... C'était incroyablement exact, mais quelque chose de sec, de désagréable s'en dégageait... Puis, soudain, je me suis écrié: "Eh! mais vous avez peint d'après une photographie!", car l'auteur était derrière moi... Il a tout de suite été gêné, comme si je l'avais accusé d'avoir triché... et il m'a répondu: "Oui, oui, mais je n'en ai pas utilisé qu'une seule! Il y en avait d'autres"

    Ah bon, parce qu'on se réfère à plusieurs clichés, on "copie" moins! De toute façon, je n'écoutais plus trop... D'abord, parce que j'étais heureux d'avoir compris, mais aussi parce que l'œuvre me semblait subitement fausse, artificielle... L'œil humain n'aurait jamais été capable d'une telle prouesse, d'une telle précision! Il aurait résumé son observation, pour pouvoir la mémoriser! Il aurait oublié les détails, pour garder l'essentiel! Mais de là aussi l'impression de dureté que j'avais ressentie...

    Vous pourriez me répliquer: "Mais nous sommes bien à même de reproduire une photographie, de faire jeu égal avec un objectif! La preuve en est cette peinture que vous décrivez!"

    D'accord, mais dans ces conditions, comment ça se passe? J'imagine le peintre assis devant son chevalet, car un travail de longue haleine l'attend... Sur la toile est fixée une (ou plusieurs!) photographie... Le peintre prend alors son pinceau, le trempe dans la couleur, et ensuite il regarde la photographie..., puis la toile, puis encore la photographie, puis de nouveau la toile... Il approche son pinceau... Un dernier regard vers la photographie... et une touche est déposée sur la toile! Ouf!

    "Oui, se dit le peintre, c'est comme ça! Mais attention..., c'est plus foncé en dessous... et plus épais... Et là c'est quoi? On dirait un trou! Ah! je vois rien!  Il faut que je braque ma lampe! Hum!" Le peintre tourne de nouveau les yeux vers sa palette, mais ce n'est plus un pinceau qu'il tient, c'est une spatule de dentiste! Et ce qu'il pose sur la toile, ce n'est plus de la couleur, c'est de l'amalgame!

    Les gestes du dentiste, que tout le monde connaît, ne sont pas plus stricts que ceux décrits ici! Son attention, sa précision ne sont pas plus grandes! Pour ma part, à chaque fois que je suis tenté de "lécher" ma peinture, je me rappelle: "C'est de la peinture, Luc, c'est de la pâte qu'on étale! C'est à la fois merveilleux et grossier! Alors vas-y..., que ton mouvement soit ample, souple, quasi dansant! Libère-toi! Respire! Ose!"

    Car c'est bien de se libérer dont il s'agit! Pourquoi créer, essayer d'être soi-même, si c'est pour se rendre esclave d'une photographie... ou de ce que nous considérons comme la réalité! Bien entendu, ce n'est pas une raison pour faire n'importe quoi! Mais comment voulez-vous que la peinture vous donne ses solutions, si vous les demandez à la photographie? Va-t-on chez le boucher pour commander une bière?

    Prenez par exemple les coquelicots de Monet, l'un de ses chefs-d'œuvre... Mais jamais il n'a été question de peindre un seul coquelicot et a fortiori tout un champ! Il n'y a que des "taches" rouges... De même, sur la "tempête à Dieppe", les vagues ressemblent à des cheveux ondulés et pourraient faire sourire... Et pourtant, associées à la crispation des marins sur le bord et à la couleur sale du ciel, elles n'invitent certes pas la baignade! On sent que chacun attend "la fin du cirque"!

    La peinture est un média (comme tout art d'ailleurs!); ce n'est pas la matière elle-même, et il ne nous est pas possible de la reproduire telle qu'elle est! Notamment, si on veut se rapprocher de l'éclat de la lumière, il nous faudra utiliser un contraste!

    D'une manière générale, le pinceau obéit au cerveau, tout en cherchant à le satisfaire. Il travaille la pâte, jusqu'à ce que le cerveau sente qu'il est sur la bonne voie. Une solution apparaît... qui est propre au peintre, mais aussi à la peinture! C'est ce qui s'appelle une création... et il est inutile de dire que plus l'artiste est mâture, plus il a confiance en lui, et plus sa création est originale! Ainsi les paysages de Cézanne finissent par avoir l'air de s'emboîter, et on pourrait même dire que plus un peintre est puissant, et plus il se dégage justement de la précision photographique! C'est sa personnalité qui s'affirme! Cela paraît une évidence, non?

    Bien entendu encore, il existe une correspondance entre le mouvement de la main et l'acuité du cerveau: plus la main est libre et plus le cerveau a du plaisir à chercher, à trouver, à vaincre! Et vice versa! Pinceau et cerveau, même combat!

    Mais que penser alors d'un esprit dont la main est toujours retenue, sinon qu'il est timoré et pauvre? Et que reste-t-il au final du travail des "dentistes", sinon la performance? Car il faut bien le reconnaître, c'est un tour de force! Bien des livres aujourd'hui mettent en avant ce genre d'exploits! Un tel montre sa vague dont on peut compter les particules d'écume! Un autre son couchant somptueux, mais si on enlève un nuage, tous les autres dégringolent! Et notez que les clichés reproduits n'ont pratiquement aucune valeur dans le domaine propre de la photographie... Leur lumière notamment n'a rien d'exceptionnel, or c'est là la qualité fondamentale d'une prise de paysage!

    Chaque "dentiste" est fier de sa reproduction, mais il semble ignorer qu'il révèle de cette manière son absence de talent, son manque d'imagination! Il laisse voir qu'il n'est pas créatif, qu'il n'a pas une vision originale, que grâce à la peinture il aurait pu mettre au monde!

    Mais il y a pire! Certains ou certaines peignent même ce que l'œil humain est incapable de voir! des phénomènes qui n'appartiennent qu'à la seule photographie, inventés par elle! Je vous ai déjà parlé du recul de l'horizon sur les clichés effectués avec un objectif grand-angle... Evidemment, les photographes ont senti la nécessité de remplir le vide qui apparaissait... et ils ont imaginé placer au premier plan un objet qui va susciter l'intérêt; l'œil pouvant ainsi mesurer toute l'étendue de ce qu'on appelle la profondeur de champ!

    Mais nul individu ne peut voir avec netteté le bout de ses chaussures et le soleil qui se couche! Il faut qu'il choisisse! Et donc pourquoi peindre cela, si ce n'est pour faire croire que soi-même on a le regard de Superman?

    De nouveau, on retrouve le tuf qui fait le "faiseur"; c'est le désir d'épater, de parader, "d'en mettre plein la vue"! Ainsi on est supérieur, on assoit sa position dominante, on satisfait son égoïsme! On se fait valoir! On cherche à réussir, sans essayer de comprendre ce qu'est son art!

    Seules l'humilité et la patience conduisent à la beauté! Mais que fait donc la police?

    Pour résumer, l'artiste veut transmettre la vie, mais s'il est mort!

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